Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 5 septembre 2026

L’Allemagne attribue à la Russie la responsabilité de l’attaque manquée contre l’aéroport de Leipzig

 

Les actions relevant des opérations dites «hybrides» se définissent, entre autres, par le fait qu’il est généralement difficile de désigner avec certitude leur commanditaire dans la mesure où, généralement, celui-ci fait appel à des mandataires, stipendiés ou non. C’est par exemple le cas des attaques informatiques, certains groupes de cybercriminels étant liés, indirectement ou non, à des États.

Pour autant, les services d’un pays ciblé peuvent avoir de solides soupçons, fondés sur un mode opératoire propre à des officines étatiques et/ou sur un faisceau d’indices. Il revient alors aux autorités politiques d’attribuer publiquement [ou pas] la responsabilité de telle ou telle action à un pays tiers. C’est ce que vient de faire l’Allemagne après une attaque manquée contre un avion gros porteur An-124 à l’aéroport de Leipzig/Halle, lequel sert de plaque tournante pour les livraisons d’armes à l’Ukraine.

Pour rappel, le 4 août, un drone de type quadricoptère, doté d’une charge explosive comprenant du Semtex et du PETN, a été retrouvé près d’un An-124 qui, arrivé de France, venait de décharger une cargaison de munitions. Le même jour, en provenance de Marseille, un B-757 d’European Air Transport Leipzig a été percuté par un autre drone – non piégé – alors qu’il venait d’interrompre sa procédure d’atterrissage, suite à la fermeture temporaire de l’aéroport.

Plus tard, les enquêteurs de l’Office fédéral de la police criminelle [BKA] ont expliqué que le drone découvert au pied de l’An-124 était aussi équipé de deux cartes SIM et d’un routeur 5G, associés à une antenne installée à proximité de l’aéroport de Leipzig. Et d’expliquer que le pire a été évité grâce à un détonateur défectueux.

Puis, le 14 août, un troisième drone, avec 50 grammes d’explosif RDX, a été trouvé dans un champ de la localité de Kabelsketal, laquelle jouxte la partie occidentale de l’aéroport de Leipzig.

Pour résumer, des drones peu coûteux et des substances explosives de qualité militaire ont donc été utilisés contre une cible de premier ordre, vraisemblablement par des personnes recrutées localement.

«L’Allemagne est davantage une cible d’attaques hybrides » dont les auteurs agissent avec une brutalité croissante, avait alors commenté Friedrich Merz, le chancelier allemand. Et d’insister : « Ils acceptent de plus en plus de causer d’importants dégâts matériels, voire des blessures et des morts, sans le moindre scrupule ».

Cela étant, ce n’est curieusement pas M. Merz qui a attribué la responsabilité de cette attaque manquée à la Russie mais le ministre de l’Intérieur, Alexander Dobrindt, et celui des Affaires étrangères, Johannes Wadephul.

«L’ensemble des investigations policières, le mode opératoire et les informations recueillies par les services de renseignement démontrent la responsabilité de la Russie dans la tentative d’attentat à l’aéroport de Leipzig», a ainsi affirmé M. Dobrindt. «Le gouvernement fédéral conclut donc que la Russie est responsable de l’attaque hybride perpétrée à Leipzig le 4 août», a-t-il ajouté.

Cette accusation a été accompagnée de trois mesures diplomatiques : la fermeture du consulat de Russie à Bonn d’ici le 18 septembre, la résiliation du bail de la Maison russe de la science et de la culture qui, située dans le centre de Berlin, est soupçonnée de servir de couverture à des activités du renseignement russe, et le renforcement des restrictions et des contrôles à l’immigration pour les ressortissants russes.

L’ambassadeur de Russie en Allemagne est immédiatement monté au créneau en dénonçant une affaire «montée de toutes pièces» et des «allégations absurdes». De son côté, le chef du Kremlin, Vladimir Poutine, a qualifié les décisions allemandes de «grave erreur» et accusé Berlin de «falsifier des preuves pour détourner l’attention des difficultés politiques intérieures et de la faible popularité du chancelier Merz».

Quoi qu’il en soit, alors que la décision de Berlin d’attribuer à la Russie la responsabilité de l’attaque manquée à Leipzig était annoncée depuis quelques jours, la sous-station électrique de Turnow-Preilack, située à près de la centrale thermique de Jänschwalde, a été visée par des engins incendiaires, ce qui a motivé l’ouverture d’une enquête pour terrorisme.

La centrale de Jänschwalde est une infrastructure critique majeure dans la mesure où elle alimente plusieurs millions de foyers allemands en électricité.

«Outre les soupçons de perturbation de services publics, de déclenchement d’une explosion à l’aide d’explosifs et de destruction d’équipements de travail essentiels, une enquête pour formation d’une organisation terroriste a également été ouverte», ont indiqué les autorités du Land de Brandebourg.

Par ailleurs, ce 2 septembre, des inconnus ont tenté de provoquer un court-circuit dans un poste électrique de l’opérateur Amprion, à Bergheim [Rhénanie-du-Nord-Westphalie].

Si la piste de sabotages commandités par un État étranger n’est évidemment pas écartées, les autorités allemandes évoquent l’hypothèse d’actes commis par des groupuscules d’extrême-gauche qui, ces derniers temps, ont retrouvé la vigueur qui était la leur à l’époque de la Guerre froide. D’autant plus qu’il y a des précédents, comme l’incendie criminel d’une installation électrique ayant plongé plus de 100 000 Berlinois dans le noir, le 3 janvier. Cet acte avait été revendiqué par le groupe «Vulkangruppe» ayant revendiqué l’incendie criminel d’infrastructures électriques.

opex360.com

Le pouvoir russe face à la guerre d’Ukraine

 

La guerre d’Ukraine entre dans sa cinquième année, l’Ukraine a résisté plus que prévu et est soutenue par les États européens, tandis que la Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN. Comment ces évolutions sont-elles perçues par le pouvoir russe ? Comme la confirmation des analyses antérieures sur la « guerre hybride » que mèneraient les Occidentaux contre la Russie et le fait que l’OTAN soit l’ennemi principal ?

En lançant son « opération militaire spéciale », le pouvoir russe a mésestimé l’Ukraine, mais également mal anticipé les réactions occidentales qui, pour parfois fragmentées et hésitantes qu’elles fussent, ont été massives. Bien évidemment, l’élargissement de la zone de contact avec l’OTAN découlant de l’adhésion de la Finlande et de la Suède ne saurait être considéré comme une bonne nouvelle à Moscou, d’autant qu’il fait écho à une perception ancrée historiquement que la Russie fait face à une menace chronique et forte sur son flanc ouest. Et donc, oui, cela va conforter la fixation de l’évaluation des menaces sur « l’Occident collectif », accusé de vouloir infliger une « défaite stratégique » à la Russie.

On peut d’ailleurs rappeler que lorsque la réforme des armées de 2008 a été lancée, orientée sur la constitution de forces capables de faire de la gestion de crise dans le voisinage de la Russie, les experts militaires russes disaient que l’OTAN faisait peser une menace existentielle sur le pays, mais que son horizon de réalisation était moins rapproché que celui des risques liés à l’instabilité dans l’ex-URSS, où la Russie jugeait prioritaire de réaffirmer ses positions face à… l’Occident vu comme un compétiteur agressif. Pour rester en veille sur cette menace de l’OTAN, la Russie gardait donc une « poire pour la soif » (on pense par exemple aux capacités de mobilisation conservées dans les entreprises d’armement) et se sentait par ailleurs « assurée » par son parapluie nucléaire (il n’est pas certain que ce ressenti soit aujourd’hui aussi robuste qu’avant 2022, mais c’est un autre sujet).

Sur l’aspect « guerre hybride », les Russes décrivent les sanctions comme outils de guerre économique, voire de changement de régime ; ils estiment avoir de nombreux souvenirs où les puissances occidentales ont profité de troubles internes en Russie pour tenter de détruire son État. Menace militaire et hybride, l’OTAN mérite donc un renforcement (en cours) du dispositif militaire dans l’ouest du pays, la constitution d’un bon stock de missiles de toutes catégories et l’intensification des mesures hybrides susceptibles de diviser l’Alliance.

Comment la guerre d’Ukraine a‑t‑elle affecté la vision du monde de la Russie, que ce soit dans sa vision multipolaire – en particulier après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche – ou dans les dépendances qu’elle se crée à l’égard de l’Iran, de la Chine ou de la Corée du Nord ?

L’objectif de constituer un ordre international multipolaire et de « désoccidentaliser » l’ordre international reste au cœur de ses objectifs de politique étrangère. Dans cette démarche, alors que Donald Trump semble enclin à écouter le point de vue russe (voire à l’épouser en partie), le Kremlin, qui auparavant concentrait son attention et ses critiques sur l’acteur américain, focalise aujourd’hui ses griefs et ses attaques hybrides sur l’Europe, qui se montre nettement moins tentée que Trump par une solution rapide en Ukraine qui irait trop dans le sens de la Russie. Cela dit, même si elle se montre polie avec Trump, qui de surcroît porte des coups sévères à l’Alliance transatlantique – une situation rêvée pour Vladimir Poutine –, Moscou ne baisse pas la garde vis-à‑vis des États-Unis. Elle ressent les positions de Trump et de son administration comme instables, sait que la situation politique à Washington peut changer, comprend que bien des acteurs dans le jeu politique et institutionnel américain ne sont pas sur la ligne du président concernant l’Ukraine et l’Europe, et au fond considère que, structurellement, les intérêts russes et américains ne sont pas faits pour converger durablement. D’ailleurs, les « meilleurs amis » de la Russie dans sa guerre en Ukraine (Chine, Iran, Corée du Nord) se trouvent dans le collimateur de Washington.

Si le Kremlin a pu donner l’impression de ne plus s’intéresser qu’à l’Ukraine, la diplomatie russe a en fait, depuis 2022, redoublé d’efforts pour séduire d’autres membres de ce qu’elle appelle la « majorité mondiale » pour avoir des appuis plus nombreux dans son projet de désoccidentalisation de l’ordre mondial. Mais aussi pour pallier les sanctions et la rupture des liens économiques avec l’Europe : cet élément change la donne, et la question est de savoir si la Russie comprend que cette position de demandeur dans laquelle la guerre la place donne des leviers à ses partenaires non occidentaux. Si beaucoup d’entre eux partagent certains éléments de sa vision du monde, ils la trouvent souvent arrogante, et ils n’hésitent pas à utiliser à leur profit sa plus grande dépendance ou à escompter des gages ou des « rétributions ». Par ailleurs, il est vraisemblable que tout le monde à Moscou n’apprécie pas que le pays se soit affiché « nécessiteux » dans son effort de guerre, qui n’aurait pas eu les mêmes effets sans les apports cruciaux de la Chine, de l’Iran et de la Corée du Nord. Mais Moscou semble considérer que la brutalité de la politique américaine est en soi une ressource pour elle, en valorisant son importance auprès de ces pays et palliant plus ou moins les déséquilibres dans les relations avec la Chine, et ce à long terme a priori. Cela lui permet d’espérer éviter de se retrouver en position de vassale.

Comment est analysée, à Moscou, la performance des forces russes en Ukraine ?

Il est difficile de trouver des points de vue très critiques pour des raisons bien compréhensibles – les prises de position discréditant les forces armées sont passibles de poursuites. Dans la presse classique, on préfère souligner que les forces russes tiennent de façon remarquable face à « toute la machine militaire occidentale », comme le répète Poutine. Certes, des articles regrettent le rythme lent de l’« opération militaire spéciale » même si, fin 2025, la presse se plaisait à souligner, avec le ministre de la Défense, Andreï Belooussov, l’accélération du rythme des avancées des forces russes en Ukraine par rapport à 2024. Les progrès incontestables sur les drones et la réactivité de la BITD (Base industrielle et technologique de défense) russe et de ses soutiens dans la société civile sont mis en avant.

Sur certains médias en ligne consacrés aux questions militaires, on hésite moins à déplorer la faiblesse des réponses aux opérations ukrainiennes en territoire russe – quand les bases de bombardiers stratégiques sont touchées ou quand les forces ukrainiennes envahissent l’oblast de Koursk. Ces évènements ont suscité des dénonciations de l’impréparation de l’administration militaire à ce type de scénario. Et, parfois, ces articles posent des questions sur l’« opération militaire spéciale » en elle – même, sur la lenteur de la progression de l’armée russe, sur les problèmes de communication ou d’équipement… Le fossé entre les récits officiels sur les succès militaires dont sont abreuvés les citoyens russes et les réalités moins flatteuses du terrain est souligné.

Il y a aussi la « sphère Z » sur les réseaux sociaux (en particulier Telegram), animée par des observateurs du conflit généralement nationalistes, proguerre, et souvent bien informés de la situation sur le terrain. Sur ce vecteur, la critique s’avère parfois beaucoup plus vocale, intense et directe. Les hauts responsables militaires, en particulier l’ancien ministre de la Défense Sergueï Choïgou et Valeri Guerassimov, y ont été régulièrement épinglés pour leur incompétence et pour la corruption et la gabegie au sein du ministère de la Défense sous leur égide, qui expliquent aux yeux de leurs détracteurs les contre – performances de l’armée en Ukraine. Celles – ci leur procurent une grande frustration, de même que l’insuffisante vigueur des décisions du Kremlin dans cette guerre. Certains « blogueurs militaires » sont ainsi plus sévères que ceux des experts occidentaux qui relèvent la capacité d’adaptation manifestée par l’armée et la BITD russes, et appellent à la vigilance quant à leur remontée en puissance. Le Kremlin suit de près ces acteurs, utiles pour la mobilisation proguerre, mais dont il faut canaliser l’expression pour continuer à contrôler le récit sur l’« opération militaire spéciale ».

La guerre d’Ukraine voit aussi un double processus d’élimination/reconfiguration de l’armée russe d’avant 2022, avec la perte, notamment, de nombreux officiers. Quelle a été l’incidence de la guerre sur les relations civilo – militaires en Russie ? Évoluent-elles ?

L’état des relations civilo – militaires a toujours été un sujet pour Poutine. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il a constaté des signaux du côté des militaires qui ne pouvaient qu’inquiéter un ancien colonel du KGB – ambitions politiques d’officiers supérieurs, mécontentement affiché des militaires quant à leur condition matérielle et à la défaite humiliante en Tchétchénie… Aussi a‑t‑il voulu resserrer son contrôle sur les développements dans l’armée en nommant au poste de ministre de la Défense des figures loyales, dont aucune n’a fait de carrière militaire. Si cela a pu faire grincer des dents au sein de l’institution militaire, la revalorisation des forces armées par Poutine ainsi que sa volonté de ramener le pays sur le devant de la scène internationale ont rendu sa ligne acceptable.

La guerre en Ukraine a bousculé l’équilibre des relations civilo – militaires. D’abord, il semble clair que nombre de hauts gradés désapprouvent l’« opération militaire spéciale » et/ou les conditions dans lesquelles elle a été planifiée et menée. Le recours à la milice Wagner, choix forcé par le déficit de ressources humaines au sein des forces (le pouvoir ne mobilisant pas les appelés, et ayant constaté l’impopularité de la mobilisation partielle de septembre 2022) a eu un effet corrosif. La tension est montée assez vite entre les responsables militaires (Choïgou, Guerassimov) et le patron des Wagner, Evgueni Prigojine, qui a dénoncé sans relâche leur incompétence et les a accusés, dans le contexte de la bataille de Bakhmout, de ne pas apporter à ses hommes le soutien matériel voulu. Quand Prigojine s’est engagé dans son « aventure » de juin 2023, défiant ouvertement le pouvoir, Poutine, qui s’est positionné en faveur de Choïgou et Guerassimov, a compris que la démarche de Prigojine ne déplaisait pas forcément à tous au sein du corps des officiers et que cela soulevait des questions quant au positionnement de l’armée à son endroit dans l’hypothèse d’une crise de plus grande envergure. L’« accident » de Prigojine a permis de remettre le couvercle sur ces tensions, mais un « nettoyage » a été effectué dans la haute hiérarchie militaire en lien avec cette affaire. Il y a également eu des départs, avec des cas portant sur des accusations de corruption, dans l’équipe de Choïgou avant qu’il quitte finalement le ministère en mai 2024. Le pouvoir cherche à renforcer son emprise au sein des forces et pourrait privilégier encore plus l’avancement d’officiers loyaux, au détriment de l’expérience ou de la compétence opérationnelle.

Moscou multiplie les actions dites hybrides, y compris en faisant évoluer ses modes d’action. Mais la réponse des États européens s’est souvent cantonnée aux déclarations diplomatiques. Comment cela est-il perçu par Moscou ?

Tout d’abord, je ne suis pas sûre que les réponses se cantonnent aux déclarations, et cela dépend de quel type d’attaques hybrides on parle. Je suppose que, par exemple, le Kremlin a remarqué que les autorités françaises n’hésitaient plus à attribuer les attaques dans le cyber. Difficile de savoir ce qu’en pensent les dirigeants russes, hormis qu’ils accusent eux aussi régulièrement les Occidentaux d’actions hybrides. Les commentateurs, eux, soulignent que les réactions européennes sont souvent tardives, pas forcément très coordonnées, et qu’elles donnent l’impression d’être guidées surtout par un souci d’éviter l’escalade – ce qui comme le souci, dans les réponses européennes, de respecter la légalité et les normes offre des marges de manœuvre à la Russie.

Il est en tout cas certain que ces modes d’action seront privilégiés dans les prochaines années, et la Russie va continuer de nous tester sans relâche. Cela appelle sans doute davantage de clarté sur les « lignes rouges » et sur les réponses, avec un « ordre de bataille » affiché dans un souci de dissuasion et le plus collectif possible au niveau européen.

Joseph Henrotin

Isabelle Facon

areion24.news

Le golfe du Mexique : un espace géopolitique convoité

 

Selon le président des États-Unis, Donald Trump (depuis janvier 2025), le golfe du Mexique doit s’appeler « d’Amérique », une dénomination que les administrations américaines et des compagnies comme Google ont adoptée, mais qui a été rejetée par l’ONU et les autres riverains de cet espace maritime. Cette décision met en lumière la géopolitique d’une mer semi-fermée, traversée par des enjeux stratégiques et environnementaux.

Le golfe du Mexique se présente comme une profonde baie d’environ 1 720 kilomètres dans sa plus grande largeur, occupant une surface totale de 1,5 million de kilomètres carrés. Mer marginale de l’Atlantique en bordure du système caraïbe, il baigne les côtes des États-Unis (Texas, Louisiane, Mississippi, Alabama, Floride) et du Mexique (Tamaulipas, Veracruz, Tabasco, Campeche, Yucatán, Quintana Roo). C’est une mer semi-fermée dont l’issue sud est partiellement barrée par l’île de Cuba, et qui communique avec la mer des Caraïbes à travers deux détroits d’importance régionale : du Yucatán et de Floride. Cet espace maritime est donc partagé entre trois souverainetés : américaine, mexicaine et cubaine.

L’enjeu des ressources

L’importance du golfe du Mexique tient à ses ressources économiques, en premier lieu la pêche (huîtres, crevettes, thons). Mais ce sont surtout les réserves de pétrole qui suscitent les convoitises : exploitées essentiellement en offshore, avec 175 plates-formes actives au large du Texas et de la côte est du Mexique, elles contribuent à la puissance pétrolière des États-Unis (premier producteur mondial en 2024) et, dans une moindre mesure, à celle du Mexique (12e). Les ports de Houston et de la Louisiane du Sud comptent parmi les grands pôles maritimes de la région, dotés de vastes terminaux pétroliers et d’une industrie pétrochimique développée, tandis que Veracruz et Tampico constituent les principales interfaces portuaires mexicaines. Enfin, cet espace attire de nombreux visiteurs, charmés par le tourisme balnéaire de la Floride ou de la péninsule du Yucatán.

Mais la position stratégique du golfe, le long de la fracture économique entre l’Amérique du Nord et l’Amérique centrale, et à proximité des Antilles, en a aussi fait une importante plaque tournante de la « mondialisation grise ». Les Caraïbes sont traversées par de multiples flux illicites, en particulier d’armes et de drogues, et le golfe du Mexique se trouve sur l’une des routes majeures du trafic des stupéfiants, qui transitent ici entre les pays producteurs du sud du continent et le premier marché de consommation de la planète, les États-Unis. À l’origine d’un niveau de violence élevé et de défis sécuritaires de grande ampleur, cette situation est perçue par ­Washington comme une affaire intérieure, n’hésitant pas à intervenir militairement et à s’ingérer dans la vie politique de ses voisins.

Ces facteurs contribuent à l’importance géostratégique de la région et permettent de comprendre les tensions croissantes qui s’y nouent. Si une grande portion de la frontière maritime entre les États-Unis et le Mexique est fixée, notamment par l’accord bilatéral de 2000 (entré en vigueur en 2021) sur la délimitation du plateau continental étendu au-delà de 200 milles marins dans la partie occidentale du golfe, certaines portions ne le sont pas encore officiellement. Et les traités conclus en 2017 par Washington avec La Havane d’une part et Mexico d’autre part restent pour le moment en suspens. De même, bien que la modification toponymique opérée par Donald Trump n’ait pas de valeur juridique, elle incarne un symbole important, s’inscrivant dans le cadre d’une diplomatie américaine néo-impérialiste. Cette décision a d’ailleurs suscité l’opposition de la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum (depuis 2024), qui a lancé des poursuites au nom de son pays contre Google en mai 2025.

Ces tensions sont d’autant plus problématiques que le golfe du Mexique est confronté à de nombreux défis environnementaux, dont le caractère par définition transnational appellerait des réponses communes. L’exploitation des hydrocarbures est risquée, comme l’a mis en évidence l’explosion, en avril 2010, de la plate-forme de BP « Deepwater Horizon », à l’origine du déversement de l’équivalent de 4,9 millions de barils – la pire marée noire jamais enregistrée aux États-Unis – à proximité du fragile delta du Mississippi.

La région est aussi exposée aux cyclones : c’est ici que se forment ou grossissent les ouragans parfois dévastateurs qui frappent le sud des États-Unis, comme Katrina en 2005, ou le Yucatán. S’il existe des formes de collaboration, tel l’accord nord-américain de coopération dans le domaine de l’environnement, entré en vigueur en 1994, celles-ci risquent d’être fragilisées par une dégradation des relations entre les voisins. Les défis environnementaux sont considérables : le golfe joue un rôle majeur dans les équilibres climatiques mondiaux en étant le point de départ du Gulf Stream. Et la mer, dont le niveau s’élève trois fois plus vite que la moyenne planétaire, menace les côtes et leurs habitants. 

Géographie du golfe du Mexique


Clara Loïzzo

Clément Mellet

areion24.news

vendredi 4 septembre 2026

A Kiev, la fusillade entre le SUB et le GUR ukrainiens expose leur rivalité au grand jour


 

L’affaire pourrait paraître rocambolesque si l’Ukraine n’était pas menacée depuis plus de quatre ans par l’invasion russe. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé ce vendredi 4 septembre des sanctions et une enquête après une fusillade ayant opposé cette semaine des membres des services de sécurité (SBU) et du renseignement militaire (GUR) à Kiev. Une affaire qui met en lumière la rivalité entre ces deux puissants organismes.

Un commandant russe au cœur de la fusillade

Mercredi matin, plusieurs médias ont rapporté une fusillade, à Kiev, entre des agents du GUR – la direction du renseignement militaire, dépendant du ministre de la Défense – et du SBU – le service de sécurité d’Ukraine, dépendant du ministère de l’Intérieur – dans un quartier résidentiel de la capitale ukrainienne. Des vidéos d’hommes en treillis échangeant des coups de feu dans une rue de la capitale fleurissent sur les réseaux sociaux.

Le SBU a affirmé jeudi que cet incident « absolument inacceptable » entre des agents des deux structures avait eu lieu alors que le SBU menait une perquisition.

Une guerre des espions ukrainiens dans les rues de Kiev ? Hors de question pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky qui a sommé, mercredi 2 septembre, les deux principaux services de renseignement du pays – le SBU et le GUR – de baisser les armes après des échanges de coups de feu entre membres de ces officines plus tôt dans la journée.

Le dirigeant ukrainien a qualifié l’incident d'"absolument honteux" et prévenu qu’aucune fusillade ne serait tolérée, sauf pour "tirer sur les occupants russes pour défendre le pays".

Intense face-à-face d’espions à Kiev

L’échange de coups de feu dénoncé par Volodymyr Zelensky aurait fait plusieurs blessés graves parmi les membres du GUR – le service de renseignement militaire – d’après les autorités ukrainiennes.

La fusillade s'est déroulée à l’issue d’un intense face-à-face de plusieurs heures entre des agents masqués en tenue militaire du service ukrainien de renseignement intérieur, le SBU, et une unité des forces spéciales du GUR.

Les agents du SBU étaient venus effectuer une perquisition au domicile du numéro 2 de cette unité des forces spéciales, ce qui n’aurait pas plu aux autres membres de ce groupe. Les coups de feu "auraient été tirés après que le SBU a tenté d’arrêter des agents [du GUR] qui s’opposaient à la perquisition", indique Ryhor Nizhnikau, spécialiste de l’Ukraine à l'Institut finlandais des affaires internationales.

Les récits divergent quant à savoir qui a tiré en premier. Pour le procureur général ukrainien, les agents du SBU ont été pris pour cible, ce que le GUR conteste, arguant que ce sont ses membres qui ont été attaqués les premiers. La présidence ukrainienne a assuré qu’une enquête avait été lancée pour établir précisément les faits.

Une chose est sûre : le SBU "a fait intervenir le groupe Alpha, c’est-à-dire une de ses unités d’élite, chargée notamment de la lutte antiterroriste. C’est donc une opération importante aux yeux du contre-espionnage ukrainien", souligne Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l’université de Glasgow.

Pourquoi un tel affrontement ? C’est la grande inconnue, tant les circonstances autour de cet incident ayant mis le président ukrainien hors de lui sont floues. L’affaire implique des combattants russes pro-ukrainiens aux ordres du GUR, dont l’un des responsables aurait été kidnappé par le SBU, une prétendue tentative d’assassinat organisée par des espions russes du FSB à Kiev et de potentielles ramifications politiques jusqu’aux plus hautes sphères de l’État ukrainien.

La thèse d’un complot du FSB

La perquisition qui a mis le feu aux poudres s’est déroulée au domicile de Stepan Kaplunov, le vice-commandant du Corps des volontaires russes, un groupe paramilitaire composé de Russes anti-Poutine aux ordres du GUR. "C’est une petite unité de forces spéciales mise en 2022 sous le commandement des services de renseignement militaires ukrainiens et utilisée pour des opérations spéciales, essentiellement à la frontière russe ou en territoire russe", précise Huseyn Aliyev.

Officiellement, le SBU s’intéresse à Stepan Kaplunov dans le cadre d’une enquête liée à une tentative d’assassinat préparée par le FSB, le service de renseignement russe, visant "un important opposant russe" et qui aurait été déjouée à Kiev.

Les espions ukrainiens avaient même déjà enlevé Stepan Kaplunov à son domicile le 23 août avant de le relâcher plusieurs jours plus tard. À l’époque déjà, il était question de cette fameuse tentative d’assassinat du FSB. Les services de renseignement ukrainiens ont depuis affirmé que les assassins russes se préparaient à agir le 24 août, jour de la fête de l’indépendance ukrainienne, contre un opposant russe venu à Kiev pour participer aux célébrations.

Qui était cet opposant russe dans le viseur du FSB ? Pourquoi fallait-il enlever le numéro 2 d’une milice de combattants russes aux ordres du GUR pour déjouer la tentative d’assassinat ? Stepan Kaplunov a-t-il été accusé de travailler avec les espions russes, ou de détenir des informations permettant de prévenir le complot du FSB ?

Dans un communiqué de presse publié jeudi, le SBU affirme que Stepan Kaplunov a reconnu avoir collaboré avec les services de renseignement russes.

Ce n’est pas la version fournie par le numéro 2 du Corps des volontaires russes au site The New Voice of Ukraine. Dans une interview, il affirme que ces aveux ont été obtenus sous contrainte.

Une histoire de rivalité politique ?

Cet incident s’inscrit dans la relation souvent difficile et parfois explosive entre les deux principaux services de renseignement. "Ils empiètent souvent sur leurs plates-bandes respectives", assure Huseyn Aliyev.

Ce n’est pas non plus la première fois que cette guerre larvée des espions se traduit par des éclats de violence. En 2022, le GUR avait accusé le SBU d’avoir fait tuer l’un de ses agents, un banquier qui avait obtenu des informations sur les plans russes d’invasion. Les services ukrainiens de contre-espionnage avaient auparavant suggéré que l’homme était en réalité un agent double à la solde de Moscou.

L’affaire Kaplunov et la fusillade aux aurores à Kiev qui en a résulté sont par ailleurs à replacer dans un contexte politique conflictuel plus général. "Le GUR a longtemps été dirigé par Kyrylo Boudanov [entre 2020 et janvier 2026, NDLR], perçu aujourd’hui comme un potentiel rival politique de Volodymyr Zelensky", souligne Ryhor Nizhnikau. De son côté, "le SBU dépend directement de la présidence ukrainienne, et ses responsables sont tous loyaux à Volodymyr Zelensky", précise Huseyn Aliyev.

Kyrylo Boudanov, très populaire en Ukraine, a été nommé en janvier chef de l'administration présidentielle et a dans la foulée été remplacé à la tête du GUR par Oleh Ivachtchenko, "qui représente moins un rival politique potentiel pour Volodymyr Zelensky", assure Ryhor Nizhnikau.

Pour cet expert, la trame de fond de cette affaire serait donc peut-être une lutte d'influence politique au plus haut sommet de l'État. C’est aussi ce qu’a affirmé Stepan Kaplunov à The New Voice of Ukraine. Il y soutient que "le SBU voulait obtenir de lui des informations permettant de discréditer le GUR et son ancien patron, Kyrylo Boudanov". "Le but serait, d’après cette hypothèse, de pouvoir écarter les fidèles de l’ancien chef du GUR et réduire l’influence du conseiller présidentiel sur ce service de renseignement", explique-t-il.

Huseyn Aliyev est moins sûr que quelqu’un comme Stepan Kaplunov – simple numéro 2 d’une petite unité du GUR – soit suffisamment important pour avoir accès à des informations vraiment compromettantes.

Mais quoi qu’il en soit, "cette guerre des services de renseignement fait surtout le jeu de Moscou", souligne Huseyn Aliyev. Un avis partagé par Ryhor Nizhnikau, qui souligne que "tant que des unités d’élite comme le groupe Alpha doivent régler des différends entre les services à Kiev, elles ne s’occupent pas de préparer des opérations contre la Russie". Ce qui laisse les coudées franches aux agents de Moscou.

france24.com

Après la tragédie du Népal, la présence chinoise au Tibet interroge

 

La tragédie que vit le Népal depuis le 26 août avec les gigantesques coulées de boue qui ont fait des milliers de morts et disparus est pour l’essentiel vraisemblablement due au réchauffement climatique et la fonte des glaciers de l’Himalaya, mais certains experts s’interrogent aussi sur les conséquences des activités humaines causées par la présence chinoise au Tibet.

Ce qui a commencé comme un phénomène naturel – une avalanche massive de glace et de roches qui a arraché une partie d’un glacier à 5 200 mètres d’altitude, près de la frontière entre le Tibet et le Népal – s’est transformé en une catastrophe en cascade après avoir heurté, en amont, un paysage montagneux de plus en plus modifié par l’homme.

« Les inondations soudaines et dévastatrices qui ont ravagé les vallées des fleuves Trishuli et Koshi au Népal ne doivent pas être considérées comme une simple tragédie himalayenne de plus, » explique Brahma Chellaney, professeur d’études stratégiques au Centre for Policy Research, un organisme indépendant basé à New Delhi, vendredi 28 août dans les colonnes du Nikkei Asia.

« La leçon est claire : dans la région fragile de l’Himalaya, les modifications apportées par l’homme aux cours d’eau et aux paysages montagneux peuvent amplifier de manière spectaculaire l’impact des catastrophes naturelles, » ajoute ce chercheur à l’Académie Robert Bosch de Berlin, auteur d’ouvrages de référence sur ce sujet dont Water : Asia’s New Battleground.

Gyirong, poste-frontière entre le Népal et la Chine, est un entonnoir : 30 % du commerce entre la Chine et le Népal passe par cet endroit, porte d’entrée des produits chinois au Népal : 95 % des marchandises échangées en 2024 étaient chinoises. Sa grande vulnérabilité s’est déjà manifestée. En juillet 2025, des inondations avaient totalement emporté le pont reliant le poste-frontière de Gyirong à Rasuwa, au Népal, coupant toute circulation des marchandises et des personnes. Les activités avaient repris le 1er janvier 2026.

Gyirong est ainsi devenu le principal « hub » logistique tibétain : « Et inévitablement, l’urbanisation au fond de la vallée s’y est développée de manière organique, » commente Robbie Barnett, tibétologue britannique, chercheur associé et professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS), de l’université de Londres, cité par le quotidien Le Monde.

Gyirong avait remplacé en 2015 l’ancien poste-frontière de Zhangmu, 300 kilomètres plus à l’est, détruit par un séisme, par lequel l’auteur de ces lignes était passé pour rejoindre le Tibet en août 1985. A l’époque, il servait de point de passage pour 90 % des marchandises circulant entre la Chine et le Népal.

Pourquoi un véritable tsunami de boue s’est-il déversé sur le Népal ?

La catastrophe s’est déroulée à une vitesse stupéfiante. De nombreux scientifiques mondiaux se sont demandés ces derniers jours pourquoi et comment une telle masse de glace et de roche s’est précipitée dans le haut bassin versant de la Lhende Khola, une rivière et sa vallée situées dans l’Himalaya, à la frontière entre le Népal et le Tibet, prenant la forme d’un tsunami de boue dense qui a temporairement endigué l’étroite gorge avant que la barrière improvisée ne s’effondre.

En quelques minutes, un mur d’eau, de boue et de rochers s’est déversé en aval, faisant monter le niveau des cours d’eau. L’effondrement a généré des ondes sismiques si inhabituelles que les systèmes de surveillance automatisés ont d’abord confondu l’événement avec un séisme de magnitude 5,2. Alors que le déluge déferlait dans les vallées escarpées du Népal, il a emporté villages, ponts et routes avec une force dévastatrice.

Plusieurs centrales hydroélectriques situées en aval ont été détruites par les débris, provoquant des pannes généralisées d’électricité et de communications. Les inondations ont également ravagé le côté tibétain de la frontière. Au Népal, cependant, elles ont laissé derrière elles une vaste traînée de mort et de destruction, tandis que d’immenses dépôts de boue et de gravats ont gravement entravé les opérations de recherche et de sauvetage.

Les autres facteurs humains de la tragédie népalaise

« Mais le déclencheur naturel de la catastrophe ne révèle que la moitié de l’histoire. La question clé est de savoir pourquoi les inondations ont été si destructrices en aval. La réponse réside dans l’effet cumulatif des infrastructures chinoises en amont, de la modification du lit des cours d’eau et de l’absence de coopération transfrontalière significative. Aucun de ces facteurs n’a provoqué la rupture du glacier, bien qu’ensemble, ils aient pu en amplifier les conséquences, » estime Brahma Chellaney.

Pour ce chercheur renommé, « un facteur humain important a été la transformation du corridor fluvial lui-même près de la frontière entre le Tibet et le Népal, » puisque la Chine a depuis une dizaine d’année procédé à de gigantesques travaux pour l’extension des digues, la construction d’installations frontalières, d’autoroutes et d’autres ouvrages de génie civil qui ont rétréci certains passages de la haute vallée en concentrant l’activité de construction le long des berges. Dans des conditions normales, de tels projets facilitent le commerce et les transports.

Lors d’une crue extrême, ils deviennent des sources de vulnérabilité. Le torrent a emporté des déblais, des gravats de béton, des engins de chantier et des débris de structures, transformant une coulée de débris déjà violente en ce que les hydrologues comparent à juste titre à du béton liquide — un bélier capable d’écraser presque toutes les structures sur son passage.

Une deuxième contribution humaine à cette catastrophe semble avoir été la modification de l’hydrologie. Les barrages de dérivation, les ouvrages de prise d’eau, les remblais et autres aménagements en amont des rivières ou des cours d’eau « ont créé des goulots d’étranglement localisés dans les gorges étroites de l’Himalaya, » dit-il.

Si bien que lorsque la vague provoquée par l’avalanche a frappé ces points d’étranglement, la formation temporaire de bassins et le débordement ont probablement généré des impulsions d’inondation secondaires, accélérant la montée rapide du niveau des cours d’eau en aval. Ces effets en cascade ont fait que certaines communautés en aval ont dû faire face non pas à une, mais à plusieurs vagues destructrices se succédant rapidement.

La Chine et son silence informationnel

Mais la défaillance la plus évitable était peut-être d’ordre informationnel plutôt que physique : la Chine exploite des stations de surveillance hydrologique des rivières et fleuves qui prennent leur source au Tibet, collectant des données en temps réel sur les niveaux des cours d’eau et les conditions en amont. Or, malgré le renforcement de ses relations avec Katmandou, Pékin n’a pas mis en place avec le Népal (ni avec aucun autre pays en aval) de mécanismes complets de partage de données hydrologiques et de notification d’urgence, fonctionnant en temps réel et tout au long de l’année, souligne-t-il encore.

Même en l’absence d’une liaison de télémétrie entièrement intégrée fonctionnant 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, transmettant directement les données sur les niveaux d’eau en amont au Département népalais d’hydrologie et de météorologie, une notification d’urgence immédiate de la part de la Chine concernant des pics soudains de niveau d’eau, la formation de barrages de débris ou d’autres anomalies en amont aurait pu faire gagner un temps précieux pour évacuer les habitations, les sentiers de randonnée et les infrastructures vulnérables, réduisant ainsi potentiellement le nombre de victimes.
« L’absence de transparence hydrologique institutionnalisée a donc transformé un aléa naturel en un échec de gouvernance, » ajoute encore cet expert. « Les fleuves transfrontaliers exigent une responsabilité transfrontalière, » juge-t-il.

Or, affirme l’agence Reuters dimanche 30 août, trois mois avant cette tragédie, le Népal avait dûment demandé à la Chine de partager avec lui ses informations hydrologiques, mais en vain. Lors d’une réunion le 27 mai à Katmandou, une vingtaine de responsables népalais et chinois, notamment de la région du Tibet où la catastrophe s’est produite, ont discuté du renforcement de la coopération en matière de surveillance et de gestion des inondations et des risques liés aux glaciers.

Deux responsables népalais ont déclaré à Reuters qu’ils n’avaient pas reçu de la Chine les informations souhaitées. « Ce que nous attendions réellement d’eux, et ce que nous attendons toujours, c’est d’être informés un peu plus tôt en cas de mouvements précoces des glaciers et de mouvements précoces dans cette région, » a ainsi déclaré Sauhardra Joshi, hydrologue à la Division népalaise de prévision des crues, cité par l’agence.

En Chine, la censure est à l’œuvre

D’autre part, comme de coutume en cas de catastrophe en Chine, la censure a fait son œuvre sous la conduite du Parti communiste chinois puisque aucun média d’État chinois n’a transmis d’images révélant l’ampleur de la tragédie en cours au Tibet et au Népal, mis à part quelques images de secouristes chinois à pied d’œuvre au Tibet, tandis que les vidéos circulant sur les réseaux sociaux étaient toutes rapidement effacées par les censeurs du Parti.

Le Tibet, brutalement annexé par la Chine en 1950, demeure avec le Xinjiang (l’ancien Turkestan oriental lui aussi annexé la même année) l’un des sujets tabous en Chine. La propagande chinoise s’efforce de présenter sous un jour favorable les gains supposés de la présence chinoise au Tibet où la presse occidentale ne peut pas se rendre sans être accompagnée d’ « anges gardiens » qui prennent soin de leur interdire tout travail d’investigation sérieux.

Si bien qu’il est difficile – sinon impossible – pour les correspondants étrangers à Pékin de connaître l’ampleur des dégâts et des pertes humaines côté tibétain. Dimanche, citant les autorités chinoises, l’agence d’État Chine Nouvelle (Xinhua) a fini par annoncer que plus de 260 ressortissants étrangers originaires de 23 pays figurent parmi les centaines de personnes portées disparues au Tibet. Selon Xinhua, les groupes les plus importants d’étrangers portés disparus sont composés de 104 Népalais, 49 Indiens, 33 Lettons, 18 Américains et 15 Britanniques.

Au total, 546 personnes sont toujours portées disparues au Tibet où le bilan des victimes s’élève désormais à 16 personnes, a indiqué l’agence, un chiffre à prendre avec des pincettes comme souvent s’agissant des chiffres officiels gouvernementaux chinois.

« Jeudi soir, alors que les gros titres du monde entier faisaient la une sur les ravages subis par une vallée himalayenne, la chaîne d’État chinoise a ouvert son journal télévisé principal en annonçant la sortie du nouveau livre de Xi Jinping, une sélection de ses « œuvres les plus importantes et fondamentales, » souligne Laura Bicker, la correspondante à Pékin de la BBC.

« Les journalistes étrangers ne peuvent pas se rendre au Tibet sans l’autorisation du gouvernement. Nous ne disposons que de quelques heures pour recueillir autant d’informations que possible sur des événements d’une telle ampleur avant que les vidéos ne soient supprimées et les voix réduites au silence. Nous devons donc nous fier aux médias d’État, qui se sont jusqu’à présent concentrés sur des opérations de sauvetage incroyablement spectaculaires, » dit-elle.

« Lorsque l’on compare le contenu Internet du pays à ce que le reste du monde a pu voir en ligne ces derniers jours, le « pare-feu » chinois apparaît plus clairement que jamais, » souligne la journaliste. « Compte tenu de cette histoire, le simple nom de « Tibet » attire l’attention des censeurs chinois. Les sensibilités de Pékin sont particulièrement manifestes dans des moments comme celui-ci, » explique-t-elle.

Les médias d’État chinois ont néanmoins pris soin de souligner que le Premier ministre Li Qiang s’est rapidement dépêché dans la région, où il a été vu en train d’inspecter les opérations de déblaiement et précisé que Xi Jinping lui-même avait exhorté les services de secours à fournir un effort pour aider les sinistrés.

« Il convient de mobiliser tous les moyens disponibles pour retrouver et sauver les personnes disparues, qu’elles soient chinoises ou étrangères, » avaient déclaré des responsables du Parti communiste chinois (PCC) cités par l’agence de presse officielle Chine nouvelle, à l’issue d’une réunion de hauts cadres du Parti.

« La raison de ce que le monde pourrait considérer comme une réaction modérée est de préserver la seule chose que Xi chérit pour son pays : la stabilité, » souligne la journaliste. « Le Parti communiste craint qu’une telle catastrophe n’alimente le mécontentement, que ce soit à l’égard de la réponse apportée ou du manque de prévoyance qui n’a pas permis de l’éviter, » dit-elle.

Ces travaux pharaoniques de la Chine au Tibet et leurs conséquences

Le Tibet, parfois nommé « le château d’eau de l’Asie, » est une zone stratégique en Asie : plateau d’une altitude moyenne de 4 000 mètres situé au cœur de l’Himalaya, de nombreux fleuves y prennent leur source. Parmi eux l’Indus, le Brahmapoutre, le Yangtze, le Fleuve Jaune, le Mékong et la Salween qui alimentent en eau douce près de deux milliards de personnes.

La Chine a entrepris des travaux titanesques pour y construire d’énormes barrages. Pékin a ainsi annoncé en décembre 2024 avoir donné son feu vert à la construction de ce qui sera le plus grand barrage hydroélectrique du monde sur le fleuve Yarlung Tsangpo, le nom tibétain du Brahmapoutre, un monstre trois fois plus grand que le barrage des Trois-Gorges, cette méga centrale hydroélectrique sur le fleuve Yangtze qui détenait déjà ce triste record et dont l’érection dans les années 2000 avait symbolisé la démesure des ambitions de la Chine au XXIe siècle.

Pour le Tibet, comme pour les pays en aval, ce projet représente un désastre écologique et humain monumental. Prévu pour produire 60 gigawatts, le projet du barrage de Motuo (Medog en tibétain), au sud du Tibet, acté par le 14e plan quinquennal en 2020, ne constitue qu’une illustration de plus de la vague démesurée de projets hydroélectriques sur le plateau tibétain. L’Inde et d’autres pays en aval ont plusieurs fois condamné ce projet et demandé en vain d’être consultés par la Chine.

Ce bétonnage pharaonique des plus hautes vallées du monde a été engagé au nom de la décarbonation, au mépris des communautés locales. Selon Tenzin Palmo, chercheuse et autrice d’un rapport de l’ONG International Campaign for Tibet (ICT), 198 barrages hydroélectriques ont déjà été construits ou sont planifiés sur le sol du Tibet historique (la Région Autonome du Tibet ainsi que le Kham et l’Amdo rattachés à des provinces chinoises). 54 de ces barrages sont opérationnels, 26 en construction, 40 en phase de préparation et 73 à l’état de propositions.

« Dans ce contexte, la catastrophe népalaise pourrait raviver l’attention internationale sur un pari bien plus risqué qui se joue dans une autre partie de l’Himalaya : le gigantesque barrage chinois sur le Yarlung Tsangpo […] à proximité d’une faille géologique majeure, comporte des risques extraordinaires, en particulier pour les millions de personnes vivant en aval, en Inde et au Bangladesh, » affirme encore le chercheur Brahma Chellaney.

« La catastrophe népalaise est plus qu’une simple calamité nationale. C’est un avertissement indiquant que la frontière entre catastrophe naturelle et catastrophe d’origine humaine s’estompe dans l’Himalaya. Alors que les infrastructures se développent dans l’un des systèmes montagneux les plus instables de la planète et que les glaciers s’affaiblissent, la question est de savoir si les gouvernements en amont et en aval agiront avant que la prochaine catastrophe en cascade ne frappe, » avertit cet expert.

Robbie Barnett, l’un des chercheurs les plus renommés sur le Tibet, dénonce régulièrement les dangers inhérents à ces travaux colossaux menés par le régime chinois sur le « Toit du monde, » à la fois pour leurs conséquences sur le changement climatique et pour les populations en aval.

« Dans tous ces projets finalement, la volonté d’extraire de l’énergie de la nature, d’une part, et d’imposer sa puissance chez ses voisins, d’autre part, implique, comme nous le voyons désormais, des paris aux risques effroyables face aux limites de la nature, » souligne ce tibétologue britannique respecté.

 Pierre-Antoine Donnet