La tragédie que vit le Népal depuis le 26 août avec les gigantesques coulées de boue qui ont fait des milliers de morts et disparus est pour l’essentiel vraisemblablement due au réchauffement climatique et la fonte des glaciers de l’Himalaya, mais certains experts s’interrogent aussi sur les conséquences des activités humaines causées par la présence chinoise au Tibet.
Ce qui a commencé comme un phénomène naturel – une avalanche massive de glace et de roches qui a arraché une partie d’un glacier à 5 200 mètres d’altitude, près de la frontière entre le Tibet et le Népal – s’est transformé en une catastrophe en cascade après avoir heurté, en amont, un paysage montagneux de plus en plus modifié par l’homme.
« Les inondations soudaines et dévastatrices qui ont ravagé les vallées des fleuves Trishuli et Koshi au Népal ne doivent pas être considérées comme une simple tragédie himalayenne de plus, » explique Brahma Chellaney, professeur d’études stratégiques au Centre for Policy Research, un organisme indépendant basé à New Delhi, vendredi 28 août dans les colonnes du Nikkei Asia.
« La leçon est claire : dans la région fragile de l’Himalaya, les modifications apportées par l’homme aux cours d’eau et aux paysages montagneux peuvent amplifier de manière spectaculaire l’impact des catastrophes naturelles, » ajoute ce chercheur à l’Académie Robert Bosch de Berlin, auteur d’ouvrages de référence sur ce sujet dont Water : Asia’s New Battleground.
Gyirong, poste-frontière entre le Népal et la Chine, est un entonnoir : 30 % du commerce entre la Chine et le Népal passe par cet endroit, porte d’entrée des produits chinois au Népal : 95 % des marchandises échangées en 2024 étaient chinoises. Sa grande vulnérabilité s’est déjà manifestée. En juillet 2025, des inondations avaient totalement emporté le pont reliant le poste-frontière de Gyirong à Rasuwa, au Népal, coupant toute circulation des marchandises et des personnes. Les activités avaient repris le 1er janvier 2026.
Gyirong est ainsi devenu le principal « hub » logistique tibétain : « Et inévitablement, l’urbanisation au fond de la vallée s’y est développée de manière organique, » commente Robbie Barnett, tibétologue britannique, chercheur associé et professeur à la School of Oriental and African Studies (SOAS), de l’université de Londres, cité par le quotidien Le Monde.
Gyirong avait remplacé en 2015 l’ancien poste-frontière de Zhangmu, 300 kilomètres plus à l’est, détruit par un séisme, par lequel l’auteur de ces lignes était passé pour rejoindre le Tibet en août 1985. A l’époque, il servait de point de passage pour 90 % des marchandises circulant entre la Chine et le Népal.
Pourquoi un véritable tsunami de boue s’est-il déversé sur le Népal ?
La catastrophe s’est déroulée à une vitesse stupéfiante. De nombreux scientifiques mondiaux se sont demandés ces derniers jours pourquoi et comment une telle masse de glace et de roche s’est précipitée dans le haut bassin versant de la Lhende Khola, une rivière et sa vallée situées dans l’Himalaya, à la frontière entre le Népal et le Tibet, prenant la forme d’un tsunami de boue dense qui a temporairement endigué l’étroite gorge avant que la barrière improvisée ne s’effondre.
En quelques minutes, un mur d’eau, de boue et de rochers s’est déversé en aval, faisant monter le niveau des cours d’eau. L’effondrement a généré des ondes sismiques si inhabituelles que les systèmes de surveillance automatisés ont d’abord confondu l’événement avec un séisme de magnitude 5,2. Alors que le déluge déferlait dans les vallées escarpées du Népal, il a emporté villages, ponts et routes avec une force dévastatrice.
Plusieurs centrales hydroélectriques situées en aval ont été détruites par les débris, provoquant des pannes généralisées d’électricité et de communications. Les inondations ont également ravagé le côté tibétain de la frontière. Au Népal, cependant, elles ont laissé derrière elles une vaste traînée de mort et de destruction, tandis que d’immenses dépôts de boue et de gravats ont gravement entravé les opérations de recherche et de sauvetage.
Les autres facteurs humains de la tragédie népalaise
« Mais le déclencheur naturel de la catastrophe ne révèle que la moitié de l’histoire. La question clé est de savoir pourquoi les inondations ont été si destructrices en aval. La réponse réside dans l’effet cumulatif des infrastructures chinoises en amont, de la modification du lit des cours d’eau et de l’absence de coopération transfrontalière significative. Aucun de ces facteurs n’a provoqué la rupture du glacier, bien qu’ensemble, ils aient pu en amplifier les conséquences, » estime Brahma Chellaney.
Pour ce chercheur renommé, « un facteur humain important a été la transformation du corridor fluvial lui-même près de la frontière entre le Tibet et le Népal, » puisque la Chine a depuis une dizaine d’année procédé à de gigantesques travaux pour l’extension des digues, la construction d’installations frontalières, d’autoroutes et d’autres ouvrages de génie civil qui ont rétréci certains passages de la haute vallée en concentrant l’activité de construction le long des berges. Dans des conditions normales, de tels projets facilitent le commerce et les transports.
Lors d’une crue extrême, ils deviennent des sources de vulnérabilité. Le torrent a emporté des déblais, des gravats de béton, des engins de chantier et des débris de structures, transformant une coulée de débris déjà violente en ce que les hydrologues comparent à juste titre à du béton liquide — un bélier capable d’écraser presque toutes les structures sur son passage.
Une deuxième contribution humaine à cette catastrophe semble avoir été la modification de l’hydrologie. Les barrages de dérivation, les ouvrages de prise d’eau, les remblais et autres aménagements en amont des rivières ou des cours d’eau « ont créé des goulots d’étranglement localisés dans les gorges étroites de l’Himalaya, » dit-il.
Si bien que lorsque la vague provoquée par l’avalanche a frappé ces points d’étranglement, la formation temporaire de bassins et le débordement ont probablement généré des impulsions d’inondation secondaires, accélérant la montée rapide du niveau des cours d’eau en aval. Ces effets en cascade ont fait que certaines communautés en aval ont dû faire face non pas à une, mais à plusieurs vagues destructrices se succédant rapidement.
La Chine et son silence informationnel
Mais la défaillance la plus évitable était peut-être d’ordre informationnel plutôt que physique : la Chine exploite des stations de surveillance hydrologique des rivières et fleuves qui prennent leur source au Tibet, collectant des données en temps réel sur les niveaux des cours d’eau et les conditions en amont. Or, malgré le renforcement de ses relations avec Katmandou, Pékin n’a pas mis en place avec le Népal (ni avec aucun autre pays en aval) de mécanismes complets de partage de données hydrologiques et de notification d’urgence, fonctionnant en temps réel et tout au long de l’année, souligne-t-il encore.
Même en l’absence d’une liaison de télémétrie entièrement intégrée fonctionnant 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, transmettant directement les données sur les niveaux d’eau en amont au Département népalais d’hydrologie et de météorologie, une notification d’urgence immédiate de la part de la Chine concernant des pics soudains de niveau d’eau, la formation de barrages de débris ou d’autres anomalies en amont aurait pu faire gagner un temps précieux pour évacuer les habitations, les sentiers de randonnée et les infrastructures vulnérables, réduisant ainsi potentiellement le nombre de victimes.
« L’absence de transparence hydrologique institutionnalisée a donc transformé un aléa naturel en un échec de gouvernance, » ajoute encore cet expert. « Les fleuves transfrontaliers exigent une responsabilité transfrontalière, » juge-t-il.
Or, affirme l’agence Reuters dimanche 30 août, trois mois avant cette tragédie, le Népal avait dûment demandé à la Chine de partager avec lui ses informations hydrologiques, mais en vain. Lors d’une réunion le 27 mai à Katmandou, une vingtaine de responsables népalais et chinois, notamment de la région du Tibet où la catastrophe s’est produite, ont discuté du renforcement de la coopération en matière de surveillance et de gestion des inondations et des risques liés aux glaciers.
Deux responsables népalais ont déclaré à Reuters qu’ils n’avaient pas reçu de la Chine les informations souhaitées. « Ce que nous attendions réellement d’eux, et ce que nous attendons toujours, c’est d’être informés un peu plus tôt en cas de mouvements précoces des glaciers et de mouvements précoces dans cette région, » a ainsi déclaré Sauhardra Joshi, hydrologue à la Division népalaise de prévision des crues, cité par l’agence.
En Chine, la censure est à l’œuvre
D’autre part, comme de coutume en cas de catastrophe en Chine, la censure a fait son œuvre sous la conduite du Parti communiste chinois puisque aucun média d’État chinois n’a transmis d’images révélant l’ampleur de la tragédie en cours au Tibet et au Népal, mis à part quelques images de secouristes chinois à pied d’œuvre au Tibet, tandis que les vidéos circulant sur les réseaux sociaux étaient toutes rapidement effacées par les censeurs du Parti.
Le Tibet, brutalement annexé par la Chine en 1950, demeure avec le Xinjiang (l’ancien Turkestan oriental lui aussi annexé la même année) l’un des sujets tabous en Chine. La propagande chinoise s’efforce de présenter sous un jour favorable les gains supposés de la présence chinoise au Tibet où la presse occidentale ne peut pas se rendre sans être accompagnée d’ « anges gardiens » qui prennent soin de leur interdire tout travail d’investigation sérieux.
Si bien qu’il est difficile – sinon impossible – pour les correspondants étrangers à Pékin de connaître l’ampleur des dégâts et des pertes humaines côté tibétain. Dimanche, citant les autorités chinoises, l’agence d’État Chine Nouvelle (Xinhua) a fini par annoncer que plus de 260 ressortissants étrangers originaires de 23 pays figurent parmi les centaines de personnes portées disparues au Tibet. Selon Xinhua, les groupes les plus importants d’étrangers portés disparus sont composés de 104 Népalais, 49 Indiens, 33 Lettons, 18 Américains et 15 Britanniques.
Au total, 546 personnes sont toujours portées disparues au Tibet où le bilan des victimes s’élève désormais à 16 personnes, a indiqué l’agence, un chiffre à prendre avec des pincettes comme souvent s’agissant des chiffres officiels gouvernementaux chinois.
« Jeudi soir, alors que les gros titres du monde entier faisaient la une sur les ravages subis par une vallée himalayenne, la chaîne d’État chinoise a ouvert son journal télévisé principal en annonçant la sortie du nouveau livre de Xi Jinping, une sélection de ses « œuvres les plus importantes et fondamentales, » souligne Laura Bicker, la correspondante à Pékin de la BBC.
« Les journalistes étrangers ne peuvent pas se rendre au Tibet sans l’autorisation du gouvernement. Nous ne disposons que de quelques heures pour recueillir autant d’informations que possible sur des événements d’une telle ampleur avant que les vidéos ne soient supprimées et les voix réduites au silence. Nous devons donc nous fier aux médias d’État, qui se sont jusqu’à présent concentrés sur des opérations de sauvetage incroyablement spectaculaires, » dit-elle.
« Lorsque l’on compare le contenu Internet du pays à ce que le reste du monde a pu voir en ligne ces derniers jours, le « pare-feu » chinois apparaît plus clairement que jamais, » souligne la journaliste. « Compte tenu de cette histoire, le simple nom de « Tibet » attire l’attention des censeurs chinois. Les sensibilités de Pékin sont particulièrement manifestes dans des moments comme celui-ci, » explique-t-elle.
Les médias d’État chinois ont néanmoins pris soin de souligner que le Premier ministre Li Qiang s’est rapidement dépêché dans la région, où il a été vu en train d’inspecter les opérations de déblaiement et précisé que Xi Jinping lui-même avait exhorté les services de secours à fournir un effort pour aider les sinistrés.
« Il convient de mobiliser tous les moyens disponibles pour retrouver et sauver les personnes disparues, qu’elles soient chinoises ou étrangères, » avaient déclaré des responsables du Parti communiste chinois (PCC) cités par l’agence de presse officielle Chine nouvelle, à l’issue d’une réunion de hauts cadres du Parti.
« La raison de ce que le monde pourrait considérer comme une réaction modérée est de préserver la seule chose que Xi chérit pour son pays : la stabilité, » souligne la journaliste. « Le Parti communiste craint qu’une telle catastrophe n’alimente le mécontentement, que ce soit à l’égard de la réponse apportée ou du manque de prévoyance qui n’a pas permis de l’éviter, » dit-elle.
Ces travaux pharaoniques de la Chine au Tibet et leurs conséquences
Le Tibet, parfois nommé « le château d’eau de l’Asie, » est une zone stratégique en Asie : plateau d’une altitude moyenne de 4 000 mètres situé au cœur de l’Himalaya, de nombreux fleuves y prennent leur source. Parmi eux l’Indus, le Brahmapoutre, le Yangtze, le Fleuve Jaune, le Mékong et la Salween qui alimentent en eau douce près de deux milliards de personnes.
La Chine a entrepris des travaux titanesques pour y construire d’énormes barrages. Pékin a ainsi annoncé en décembre 2024 avoir donné son feu vert à la construction de ce qui sera le plus grand barrage hydroélectrique du monde sur le fleuve Yarlung Tsangpo, le nom tibétain du Brahmapoutre, un monstre trois fois plus grand que le barrage des Trois-Gorges, cette méga centrale hydroélectrique sur le fleuve Yangtze qui détenait déjà ce triste record et dont l’érection dans les années 2000 avait symbolisé la démesure des ambitions de la Chine au XXIe siècle.
Pour le Tibet, comme pour les pays en aval, ce projet représente un désastre écologique et humain monumental. Prévu pour produire 60 gigawatts, le projet du barrage de Motuo (Medog en tibétain), au sud du Tibet, acté par le 14e plan quinquennal en 2020, ne constitue qu’une illustration de plus de la vague démesurée de projets hydroélectriques sur le plateau tibétain. L’Inde et d’autres pays en aval ont plusieurs fois condamné ce projet et demandé en vain d’être consultés par la Chine.
Ce bétonnage pharaonique des plus hautes vallées du monde a été engagé au nom de la décarbonation, au mépris des communautés locales. Selon Tenzin Palmo, chercheuse et autrice d’un rapport de l’ONG International Campaign for Tibet (ICT), 198 barrages hydroélectriques ont déjà été construits ou sont planifiés sur le sol du Tibet historique (la Région Autonome du Tibet ainsi que le Kham et l’Amdo rattachés à des provinces chinoises). 54 de ces barrages sont opérationnels, 26 en construction, 40 en phase de préparation et 73 à l’état de propositions.
« Dans ce contexte, la catastrophe népalaise pourrait raviver l’attention internationale sur un pari bien plus risqué qui se joue dans une autre partie de l’Himalaya : le gigantesque barrage chinois sur le Yarlung Tsangpo […] à proximité d’une faille géologique majeure, comporte des risques extraordinaires, en particulier pour les millions de personnes vivant en aval, en Inde et au Bangladesh, » affirme encore le chercheur Brahma Chellaney.
« La catastrophe népalaise est plus qu’une simple calamité nationale. C’est un avertissement indiquant que la frontière entre catastrophe naturelle et catastrophe d’origine humaine s’estompe dans l’Himalaya. Alors que les infrastructures se développent dans l’un des systèmes montagneux les plus instables de la planète et que les glaciers s’affaiblissent, la question est de savoir si les gouvernements en amont et en aval agiront avant que la prochaine catastrophe en cascade ne frappe, » avertit cet expert.
Robbie Barnett, l’un des chercheurs les plus renommés sur le Tibet, dénonce régulièrement les dangers inhérents à ces travaux colossaux menés par le régime chinois sur le « Toit du monde, » à la fois pour leurs conséquences sur le changement climatique et pour les populations en aval.
« Dans tous ces projets finalement, la volonté d’extraire de l’énergie de la nature, d’une part, et d’imposer sa puissance chez ses voisins, d’autre part, implique, comme nous le voyons désormais, des paris aux risques effroyables face aux limites de la nature, » souligne ce tibétologue britannique respecté.
Pierre-Antoine Donnet