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dimanche 28 juin 2026

La fin des sanctuaires implicites : clarifier l’élargissement de la dissuasion française

 

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a brutalement réintroduit en Europe la question de la sanctuarisation. En érigeant son arsenal nucléaire en rempart dissuasif, Moscou a rappelé que la puissance atomique demeure l’ultime garantie de souveraineté. Cette séquence a relancé les interrogations sur la capacité collective de l’OTAN à contenir une puissance révisionniste offensive. À cela se sont ajoutés les signaux ambigus venus de Washington, alimentant le débat sur la fiabilité du parapluie américain.

Pourtant, malgré les déclarations sur la « mort cérébrale » (1) de l’Alliance ou les spéculations sur un désengagement des États-Unis, le traité de l’Atlantique nord demeure, l’article 5 reste en vigueur et aucune rupture institutionnelle n’a eu lieu. La crise est moins juridique que politique : elle touche à la confiance et à la perception.

Dès lors, la question ne peut être posée uniquement en termes de substitution américaine ou de dissuasion européenne. Si la dissuasion française devait évoluer, elle ne saurait le faire à l’aune d’injonctions extérieures, mais à celle de ses intérêts vitaux. Ainsi, dans un monde où les alliances vacillent et où les espaces maritimes deviennent des théâtres de confrontation, l’enjeu est ailleurs : que protège réellement la dissuasion française ? Si un élargissement devait être envisagé, il ne saurait être pensé à l’aune des besoins des autres, mais d’abord à celle des intérêts vitaux de la France. Car c’est d’elle que dépend sa crédibilité, y compris dans les espaces où la France est exposée bien au-delà du seul théâtre européen. 

Fin des sanctuaires implicites 

Depuis trois décennies, l’architecture de sécurité européenne reposait sur une sanctuarisation implicite. La combinaison de l’article 5 de l’Alliance atlantique, de la présence militaire américaine et de la supériorité conventionnelle occidentale produisait un effet stabilisateur. La dissuasion nucléaire, qu’elle soit américaine, britannique ou française, s’inscrivait dans ce cadre sans que ses contours géographiques soient explicitement interrogés.

L’invasion de l’Ukraine a modifié ce schéma. En assumant une logique de sanctuarisation asymétrique protection nucléaire du territoire national et projection de force conventionnelle à sa périphérie, la Russie a démontré qu’une puissance nucléaire peut circonscrire le risque d’escalade stratégique tout en menant un conflit régional prolongé. Cette séquence a réintroduit une hiérarchisation des espaces : certains sont explicitement protégés par la dissuasion, d’autres exposés à la conflictualité.

Ce basculement affecte directement les États dont les intérêts ne se limitent pas à un territoire continental homogène. La France se distingue à cet égard. Sa continuité stratégique ne se résume pas à l’Hexagone. Elle inclut des collectivités d’outre-mer, des départements ultramarins et une zone économique exclusive parmi les plus vastes au monde. Ces espaces, situés dans l’Atlantique, l’océan Indien et le Pacifique, sont insérés dans des environnements régionaux marqués par la compétition navale, la pression sur les ressources et la contestation de la liberté de circulation.

La multiplication des stratégies hybrides — contestation juridique des zones maritimes, intrusions sous-marines, pressions économiques ou informationnelles — brouille la distinction traditionnelle entre paix et conflit. Les infrastructures critiques, notamment sous-marines, constituent désormais des cibles potentielles. Dans ce contexte, la notion de sanctuaire cesse d’être automatique ; elle devient conditionnelle.

La question stratégique ne se limite donc pas à la fiabilité d’un allié. Elle concerne la définition même des intérêts vitaux et leur projection géographique. Pour une puissance dotée comme la France, dont les responsabilités incluent l’Europe mais aussi des territoires ultramarins dispersés, la fin des sanctuaires implicites impose une clarification doctrinale : quels espaces relèvent de la protection ultime, et selon quelle logique ?

Clarifier l’élargissement : doctrine, intérêts vitaux et épaulement stratégique

Le débat sur l’« élargissement » de la dissuasion française souffre d’un malentendu initial. Il suppose que la doctrine devrait s’adapter à une demande extérieure ou à une conjoncture politique. Or, la dissuasion française ne se redéfinit pas par opportunité ; elle évolue si, et seulement si, la définition des intérêts vitaux de la Nation évolue. Cette hiérarchie demeure souveraine.

Depuis son origine, la doctrine française repose sur une ambiguïté volontaire. Elle ne désigne ni ennemi ni périmètre géographique explicite. Les intérêts vitaux ne sont pas cartographiés. Cette absence de délimitation territoriale constitue un choix stratégique : elle entretient l’incertitude nécessaire à la crédibilité. La dissuasion n’a donc jamais été confinée à un espace strictement hexagonal.

L’élargissement ne peut dès lors être compris comme une extension mécanique d’un parapluie nucléaire ni comme une dilution de la décision ultime. La maitrise du feu nucléaire demeure nationale. La crédibilité repose précisément sur cette unité de commandement. Toute confusion sur ce point affaiblirait le signal.

En revanche, une clarification est possible sur un autre terrain : celui de l’épaulement stratégique. La dissuasion française s’inscrit dans un continuum entre forces conventionnelles et capacité nucléaire. Des États qui le souhaitent peuvent participer au renforcement de cette profondeur stratégique en contribuant à une mutualisation conventionnelle accrue, à l’interopérabilité, au partage d’analyse et à la consolidation du socle capacitaire européen. L’enjeu n’est pas de partager le « bouton », mais de densifier l’environnement stratégique qui rend la dissuasion crédible.

L’élargissement, s’il doit être pensé, relève donc moins d’un transfert de souveraineté que d’une articulation renforcée entre autonomie nucléaire française et solidarité conventionnelle volontaire. La clé réside dans le volontariat et dans la cohérence avec les intérêts vitaux français.

Clarifier la posture : rassurer sans diluer, affirmer sans provoquer

La dissuasion française ne peut évoluer dans l’ambiguïté stratégique interne. Elle repose sur une crédibilité qui tient autant à la capacité qu’à la clarté politique. Dans un environnement où les perceptions façonnent les équilibres, l’absence de clarification peut produire plus d’incertitude que la menace elle-même :

• Première exigence : rassurer les partenaires européens sans transformer la dissuasion en bien collectif indifférencié. Le dialogue stratégique engagé avec certains États, notamment l’Allemagne, doit être approfondi. Il ne s’agit ni de mutualiser la décision ultime ni d’instaurer une garantie automatique, mais d’expliciter la solidarité stratégique existante. La dissuasion française contribue déjà à la sécurité européenne ; encore faut-il en assumer publiquement la portée, sans céder à l’illusion d’un partage du feu nucléaire.

• Seconde exigence : confirmer la continuité stratégique française au-delà du continent. Les collectivités d’outre-mer et les espaces maritimes placés sous souveraineté française ne constituent pas des périphéries secondaires. Ils participent pleinement aux intérêts vitaux. Dans un contexte de compétition navale accrue, de contestation des zones économiques exclusives et de pressions hybrides, l’affirmation d’une présence crédible devient un élément structurant. La dissuasion n’est pas destinée à militariser ces espaces, mais à signaler qu’aucune remise en cause majeure de la souveraineté nationale ne saurait être tolérée.

La clarification attendue n’est donc pas une révolution doctrinale. Elle consiste à articuler explicitement trois niveaux : souveraineté nucléaire nationale, épaulement stratégique volontaire et projection d’intérêts dans des espaces maritimes exposés. Cette cohérence conditionne la crédibilité du signal adressé tant aux alliés qu’aux compétiteurs.

La dissuasion française ne se définit ni par défaut ni par substitution. Elle ne vise pas à combler une inquiétude passagère, ni à pallier les hésitations d’un allié. Elle s’inscrit dans une continuité stratégique propre, fondée sur la définition souveraine des intérêts vitaux de la Nation. L’environnement international évolue. Les espaces maritimes se durcissent. Les alliances se reconfigurent. Les zones autrefois périphériques deviennent centrales. Cette transformation impose une clarification, non une rupture. Clarification de ce que la France considère comme non négociable. Clarification de la place de l’Europe dans cette architecture. Clarification de la portée stratégique de ses territoires d’outre-mer et de ses espaces maritimes.

L’élargissement, s’il devait advenir, ne relèverait pas d’un partage du feu nucléaire, mais d’une articulation renforcée entre souveraineté nationale et épaulement stratégique volontaire. La décision ultime demeure française. La solidarité conventionnelle peut, elle, être approfondie. Dans un monde fragmenté, la crédibilité ne nait pas de l’adaptation aux peurs du moment. Elle repose sur la constance, la cohérence et la capacité à assumer ce que l’on protège. La dissuasion française ne doit pas se redéfinir pour rassurer. Elle doit se clarifier pour durer. Elle n’a pas de vide à combler. Elle s’articule, à partir de ses intérêts vitaux, dans un environnement stratégique en recomposition.

Note

(1) https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​5​b​v​g​U​y​Y​5​EYM

Lova Rinel Rajaoarinelina

areion24.news

Les outils d’IA externes bloqués dans les hôpitaux publics

 

Le ministère de la Santé a bloqué, cette semaine, l’accès aux outils externes d’intelligence artificielle sur les réseaux des hôpitaux publics à travers tout Israël, avec pour objectif de protéger la vie privée des patients et de prévenir les cyberattaques.

Une mesure qui est intervenue environ quatre mois après que le ministère a lancé une mise en garde, exhortant les hôpitaux à limiter autant que possible leur utilisation de ces outils.

Le blocage lui-même a toutefois pris les employés par surprise, selon la chaîne d’information N12.

Les employés ne peuvent désormais plus accéder à des outils tels que ChatGPT, Claude ou Gemini sur les réseaux hospitaliers, même s’ils peuvent s’y rendre à partir de leurs appareils mobiles personnels.

« La protection de la vie privée des patients, du secret médical et la sécurisation des informations figurent en tête de nos priorités en matière de technologie », a fait savoir le ministère en réponse aux articles qui ont été consacrés à ce blocage.

« Le ministère de la Santé considère l’IA comme un moteur important d’innovation et de progrès pour le système de la santé, et il s’efforce d’encourager sa mise en œuvre », a poursuivi le ministère.

Mais il a averti : « L’utilisation d’outils d’IA externes et gratuits multiplie les cyber-risques et le risque de fuite d’informations médicales sensibles ».

« Au mois de mars 2026, le ministère de la Santé a diffusé des directives obligeant tous les organismes de santé à cesser d’utiliser ces outils sur leurs réseaux organisationnels et à n’utiliser plus que des outils sécurisés, sous réserve d’une gestion des risques appropriée », a-t-il précisé.

Le ministère de la Santé a noté qu’il s’efforçait de trouver des solutions de sécurité « qui permettront d’étendre l’utilisation de l’IA, y compris sur les ordinateurs connectés aux réseaux des établissements, tout en respectant les normes les plus strictes en matière de vie privée, de confidentialité et de cyberdéfense ».

fr.timesofisrael.com

Métaux critiques : l’Amérique latine à l’épicentre des principaux réseaux miniers mondiaux

 

Si le rôle de l’Amérique latine dans les réserves et la production de minerais et de métaux relève de l’évidence, quelle position tient-elle au sein des réseaux miniers mondiaux que tentent de tisser les principales puissances ? Les retombées économiques seront-elles contrastées par les impacts environnementaux ?

La région latino-américaine occupe une place stratégique dans les réserves et la production mondiales de minerais et de métaux. Au cœur des réseaux miniers que les grandes puissances cherchent à consolider, elle fait face à des enjeux économiques majeurs et à de fortes pressions environnementales. Cette compétition redessine en profondeur les équilibres géopolitiques et les trajectoires de développement des principaux pays producteurs.

L’Amérique latine est également au cœur des enjeux pétroliers, comme en témoignent les événements observés début 2026 au Vénézuéla, qui détient les premières réserves mondiales de pétrole (17,5 % du total). Elle est également centrale dans les filières des matières premières liées aux minerais et aux métaux critiques. Ces derniers suscitent un intérêt croissant de la part de nombreux acteurs, parce qu’ils jouent un rôle stratégique dans les transitions bas carbone et numérique, mais également dans l’ensemble des technologies du secteur de la défense. L’Amérique latine apparait incontournable dans cette nouvelle géopolitique des métaux. La dernière étude de S&P Global Market Intelligence (1) révèle en effet que, sur le budget mondial consacré à l’exploration des métaux non ferreux (environ 12,4 milliards de dollars en 2025), l’ensemble des pays miniers de la région a rassemblé environ 3,2 milliards de dollars, soit 26 % des dépenses mondiales. Certes, ils sont encore loin des « Big 3 » (Canada, Australie et États-Unis) qui, à eux seuls, totalisent près de 45 % des dépenses mondiales. Toutefois, les montants observés au Chili (874,7 millions de dollars), au Pérou (573,5), au Mexique (561,6), en Argentine (430,8) et au Brésil (347) démontrent l’intérêt stratégique pour la région. Celle-ci est ainsi devenue l’épicentre des questions minérales et attise la convoitise des grandes puissances mondiales — Chine, États-Unis et Union européenne (UE).

L’Amérique latine : un continent extractiviste ?

Selon le Groupe international d’experts sur les ressources (IRP) du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) (2), l’extraction mondiale de minerais métalliques a quadruplé depuis 1970, passant de 2,6 milliards à environ 10,6 milliards de tonnes en 2024. Elle s’est développée sur l’ensemble des continents, mais sa croissance a été particulièrement marquée en Asie-Pacifique (+1 219 % depuis 1970), en Amérique latine (+ 953 %) et en Afrique (+ 105 %). En volume, l’extraction a été portée plus particulièrement par celle du cuivre, de l’argent et du zinc (Chili, Pérou), mais aussi par celle du minerai de fer et de la bauxite (Brésil), ainsi que, sur la période récente, par les développements observés dans le secteur du lithium (Argentine, Chili). Aujourd’hui, l’Amérique latine et les Caraïbes représentent environ 25 % des extractions mondiales de minerais métalliques (graphique 1), contre 10 % en 1970.

Les principaux pays miniers latino-américains sont riches en matières premières, qui s’y déclinent en une grande diversité. La région dispose notamment de réserves de niobium (3) (1 % des réserves mondiales au Brésil), de cobalt (4 % à Cuba), d’or (9 %, répartis entre le Brésil, le Mexique et le Pérou), de nickel et de bauxite (11 % à 12 %, entre le Brésil et la Jamaïque), de molybdène et de cuivre (22 % et 32 %, entre le Chili, le Mexique et le Pérou), de graphite et de terres rares (21 % et 24,5 % au Brésil), ainsi que de lithium (38 %, entre le Chili, l’Argentine et le Brésil) (graphique 2).

Selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), le paysage minier est toutefois un peu plus contrasté en matière de production. En effet, bien qu’elle concentre 24,5 % des réserves mondiales de terres rares, l’Amérique latine n’en produit que 0,5 %. À l’inverse, bien que le Brésil ne détienne que 1 % des réserves de niobium, le pays assure 93 % de sa production. La production régionale est par ailleurs particulièrement affirmée pour l’argent (43,5 % de la production mondiale), le cuivre (37,5 %), le molybdène (37,5 %), le lithium (31,5 %), le minerai de fer (17 %) et l’or (9 %).

Le marché du lithium est emblématique des enjeux miniers dans la région. En effet, celle-ci concentre 43,5 % des ressources mondiales (4), réparties entre l’Argentine (28 millions de tonnes), la Bolivie (23 millions) et le Chili (13 millions), ainsi que 38 % des réserves, mais seulement 31 % de la production. Malgré les deuxièmes ressources mondiales, la Bolivie ne dispose pas, à ce jour, d’une production industrielle. Cet écart entre le potentiel géologique et la production reflète l’insuffisance des politiques menées dans le secteur minier en Amérique latine, notamment en matière de régulation minière, d’attractivité, de financement du secteur ainsi que d’existence et de qualité des infrastructures.

L’Amérique latine au centre des réseaux miniers mondiaux

Selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Chili était, en 2022, le premier exportateur mondial de minerais critiques, devant l’Afrique du Sud et le Pérou, avec 11 % du total mondial (5). Cette insertion dans les chaines de production mondiales est caractéristique des besoins engendrés par les transitions bas carbone et numérique. La course aux minerais et métaux critiques est au centre de toutes les attentions, laissant place à une compétition entre puissances afin d’approfondir leurs propres réseaux miniers.

Chine

Sur ce terrain, la Chine a commencé sa diplomatie minérale mondiale il y a près de vingt ans. Selon le China Global Investment Tracker (6), elle a investi, entre 2005 et 2025, environ 2 613 milliards de dollars au niveau mondial, dont plus de 247 milliards dans le secteur des métaux. Sur ce seul segment, elle a notamment investi 15,75 milliards de dollars au Pérou, 7,41 milliards au Brésil, 6,2 milliards au Chili, 5,2 milliards en Équateur, 4,3 milliards en Argentine, 1,37 milliard en Colombie et 1,27 milliard en Bolivie. La Chine utilise de nombreux moyens pour atteindre ses objectifs de sécurisation, notamment les investissements directs étrangers (IDE) dans des projets miniers, les acquisitions ou les prises de participation dans des entreprises locales et/ou internationales. Elle a également développé des programmes spécifiques de projets d’infrastructures contre des matières premières appelés « barter deals » (accords d’échange), qui combinent généralement la réalisation d’une infrastructure (aéroport, route, voie de chemin de fer, etc.), l’obtention d’un prêt bancaire vers le pays hôte et un accord sur les matières premières. Malgré un sous-sol riche en minerais, la Chine sécurise ses approvisionnements, notamment en provenance d’Amérique latine, afin d’approfondir son pouvoir de marché sur le segment du raffinage de métaux — dont elle contrôle une large part — et sur celui lié aux technologies de décarbonation. Pékin cherche également à développer ses relations via l’initiative des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative — BRI), qui compte 150 pays partenaires en mai 2025, dont 22 présents en Amérique latine. La République populaire fait reposer sa diplomatie minérale sur trois vecteurs principaux : le soutien de la croissance en favorisant les exportations de minerais, le financement de projets sur les territoires et l’affirmation d’un modèle économique à suivre pour favoriser le développement.


États-Unis

Pour les États-Unis, qui dépendent à plus de 50 % des importations pour 41 des 55 métaux figurant sur leur liste de matériaux critiques (7), la question des partenariats stratégiques en Amérique latine parait essentielle, dans un contexte marqué par plusieurs décennies de retrait de la zone, notamment pour contrer l’influence croissante de la Chine sur le continent. Il n’existe pas encore aujourd’hui de politique américaine spécifique tournée vers l’Amérique latine, mais le pays a développé des accords économiques globaux et ciblés sur la sécurisation des chaines de valeur des matériaux critiques, dans lesquels s’insèrent certains pays de la région. Le Partenariat des Amériques pour la prospérité économique (APEP), lancé en 2023 sous l’administration de Joe Biden (2021-2025), accueille ainsi parmi ses membres fondateurs des pays miniers comme le Chili, le Costa Rica, la Colombie, l’Équateur, le Mexique, le Pérou et l’Uruguay.

En outre, à travers le Partenariat pour la sécurité des minéraux (MSP), lancé en 2022, les États-Unis entendent promouvoir les investissements publics et privés dans les chaines d’approvisionnement mondiales en minéraux critiques. Trois pays d’Amérique latine (Argentine, Mexique et Pérou) l’ont rejoint en 2024, aux côtés de 14 autres pays et de l’UE. Les États-Unis pourraient également bénéficier des récents changements de gouvernements dans plusieurs pays de la région (Argentine et Équateur en 2023, Bolivie et Chili en 2025), plus favorables aux investissements internationaux et à la déréglementation, notamment dans le secteur du lithium. Washington pourrait chercher à se différencier des investissements de Pékin en soutenant le secteur de la transformation des métaux et la production de produits intermédiaires, avec des critères environnementaux élevés définis dans le cadre du MSP.

L’Union européenne

L’UE cherche également à renforcer son autonomie stratégique, et l’Amérique latine suscite un fort intérêt dans la mesure où elle dispose de 25 matériaux considérés comme critiques ou stratégiques sur la liste établie par la Commission européenne en 2023. En 2024, l’UE importait déjà près de 16 métaux en provenance de cette région, dont le cuivre, le lithium, le niobium et le graphite. La part des matières premières critiques importées depuis l’Amérique latine atteignait déjà 24 % en 2023. L’UE voit également dans cet espace un moyen de substituer partiellement certains approvisionnements en provenance de Chine et de Russie (cuivre, silicium, tungstène) afin de renforcer sa sécurité minérale. Par ailleurs, le Brésil apparait stratégique pour l’UE, qui y importe déjà 10 métaux, représentant ainsi son troisième fournisseur de matériaux critiques.

La diplomatie minérale de l’UE entend mettre en place des partenariats stratégiques dans le cadre de sa politique commerciale et d’investissements, intitulée Global Gateway. Depuis 2025, l’Argentine et le Chili comptent parmi la quinzaine de pays avec lesquels des accords sur les matériaux critiques ont été conclus. L’ambition de l’UE est ainsi d’approfondir sa logique de « Club des matières premières critiques » en s’associant étroitement avec les pays producteurs sous diverses formes de coopération : accès aux marchés, échanges d’informations, financement de projets d’exploration, amélioration de la transparence du secteur minier, renforcement des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), etc. L’accord sur le Mercosur pourrait également se révéler central car il impliquerait, notamment, le Brésil et l’Argentine, pays richement dotés en matières premières critiques.



Remonter les filières

Les enjeux miniers recouvrent également des problématiques économiques, sociales et environnementales. En effet, le contexte de demande anticipée sur les principaux marchés de métaux critiques à l’horizon 2040 pourrait stimuler la hausse des exportations des principaux pays miniers, voire celle des prix. Il pourrait aussi favoriser le renforcement des stratégies extractives et des dépendances aux pays importateurs, en particulier la Chine. Or le positionnement de nombreux pays dans la chaine de valeur mondiale, plutôt situé à l’amont des filières (extraction), ne permet pas aujourd’hui à Pékin de tirer les plus grands avantages de la richesse de leur sous-sol. En 2023, un rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) mettait ainsi en exergue le fait que, malgré une production de minerai de lithium, aucune installation de production de matériel de batterie n’était installée sur le territoire latino-américain, excepté au Mexique. Pourtant, la différence entre une tonne de concentré de spodumène et une tonne d’hydroxyde de lithium de qualité batterie peut dépasser les 7 000 dollars.

La question de la remontée des filières vers les segments de la transformation et de la fabrication de produits intermédiaires est essentielle et fait planer le risque d’être entrainé dans une logique d’échange écologique inégale, les pays latino-américains exportant des matières premières brutes et subissant les impacts environnementaux de ces extractions pour favoriser la décarbonation des pays importateurs.



La dépendance aux exportations, et plus généralement aux matières premières, ainsi que l’enfermement des économies dans une nouvelle forme de malédiction des ressources, constituent de nouveaux enjeux. Des initiatives, comme celle de la vallée du lithium brésilien, située dans l’État du Minas Gerais, sont essentielles pour pousser le pays à mettre en place sa propre production de batteries. La localisation de ce site, dans une zone contenant près de 85 % des réserves nationales de lithium, constitue un atout essentiel, tout comme les financements gouvernementaux.

Au Chili, l’initiative de la CORFO, une entité publique chargée d’organiser la filière du lithium, encourage les investissements des entreprises dans des projets à forte valeur ajoutée en mettant en place des quotas de production réservés à des prix préférentiels. Deux entreprises chinoises, BYD et Yongqing Technology, y ont répondu favorablement pour installer sur le territoire une usine de production de matériaux de cathode, qui a permis la création de près de 500 emplois. Au Brésil, BYD a également annoncé la construction de nouvelles usines ainsi que la production de véhicules électriques. Les pays d’Amérique latine souhaitent ainsi suivre la stratégie opérée par l’Indonésie depuis 2019, grâce à laquelle le pays a attiré plusieurs milliards de dollars d’investissements, afin de remonter la chaine de valeur et de s’imposer comme un maillon essentiel pour les produits contenant du nickel, tels que les batteries.

Limiter les impacts socio-écologiques

Les impacts socio-économiques des activités minières se trouvent au cœur des problématiques nationales dans les pays de l’Amérique latine : l’ouverture de mines y suscite des conflits multiformes (résistances, mobilisations, etc.) ; tout en pouvant offrir un nouvel accès à l’eau ou à l’électricité. Selon l’Atlas de la justice environnementale (EJA), la région représente environ 25 % des conflits socio-environnementaux dans le monde, et de nombreux projets miniers sont interrompus en raison de difficultés liées à l’exploitation ou à la gestion de l’eau. Le Brésil est le pays le plus concerné par les conflits ouverts (184), suivi de la Colombie (145), du Pérou (110), de l’Argentine (83) et du Chili (78). L’enjeu de l’eau est particulièrement critique, certaines régions d’Amérique latine étant déjà confrontées à un stress hydrique qui les conduit à limiter la production et à imposer, à l’instar du Chili, des quotas d’eau aux industries minières concurrentes. En outre, la déforestation liée aux activités minières affecte également le Brésil, notamment en raison de l’exploitation illégale de l’or.

Dans le contexte actuel de décarbonation mondiale, l’Amérique latine a une opportunité unique et historique de convertir les richesses de son sous-sol en levier majeur de développement. Toutefois, ce potentiel dépendra de la capacité des pays de la région à mettre en place des politiques industrielles favorisant la remontée des filières dans les chaines de valeur, ainsi qu’une réglementation stable dans le temps et potentiellement harmonisée. La question d’une coopération minière régionale demeure largement absente des débats, alors même qu’elle se pose aujourd’hui face aux besoins engendrés par les transitions bas carbone et numérique ; elle pourrait aider les États latino-américains à naviguer face à l’appétit des grandes puissances.

Notes

(1) Eillen Grace Dela Cruz, « CES 2025 Overview – Exploration in numbers », S&P Global, 13 novembre 2025 (https://​tinyurl​.com/​4​c​s​3​y​3jc).

(2) United Nations Environment Programme (UNEP), International Resource Panel (IRP), Global Resources Outlook 2024: Bend the trend – Pathways to a liveable planet as resource use spikes, février 2024 (https://​tinyurl​.com/​y​c​r​a​c​59f).

(3) Métal utile à la fabrication de l’acier et de superalliages.

(4) Les ressources désignent un potentiel géologique présent dans la croute terrestre, généralement identifié par modélisation du sous-sol et non encore exploré. Les réserves correspondent à la part de ces ressources identifiée et exploitable dans les conditions technologiques et économiques actuelles.

(5) Monia Snoussi-Mimouni, Sandra Avérous, « High demand for energy-related critical minerals creates supply chain pressures », World Trade Organization (WTO), 10 janvier 2024 (https://​tinyurl​.com/​y​6​k​m​6​fym).

(6) American Enterprise Institute (AEI), The Heritage Foundation, « China Global Investment Tracker », 2026 (https://​tinyurl​.com/​m​v​3​n​a​ufe).

(7) Carl Grekou, Emmanuel Hache, Valérie Mignon, « Métaux critiques : les États-Unis entre impératif de souveraineté et tentation impérialiste », dans L’économie mondiale 2026, CEPII, La Découverte, 2025, p. 25-38.


Emmanuel Hache

areion24.news

vendredi 26 juin 2026

Indonésie : la démocratie est-elle menacée ?

 

Des publications anglo-saxonnes sont devenues récemment alarmistes sur une possible dérive autoritaire de l’Indonésie sous la présidence de l’ancien général Prabowo Subianto. Les signes d’un durcissement politique se sont effectivement multipliés, mais il existe dans cet immense archipel une société civile dynamique qui garde vivante la flamme de la démocratie.

On peut en effet constater une évolution inquiétante du fonctionnement politique de l’Indonésie. Il y a deux ans déjà, alors que le second et dernier mandat du précédent président (2019-2024), Joko Widodo dit « Jokowi, » venait de prendre fin, nous constations qu’à travers différents projets d’infrastructures réalisés durant ses deux mandats, dont le plus éminent était la construction de la nouvelle capitale, Nusantara, les droits des populations locales avaient été bafoués.

Son successeur, Prabowo Subianto, candidat malheureux face à Jokowi lors des deux précédentes élections, a été élu dès le premier tour avec près de 59 % des voix, loin devant les deux autres candidats, Anies Baswedan, ancien gouverneur de Jakarta et Ganjar Pranowo, ancien gouverneur de Java central. En février 2025, trois mois à peine après l’investiture de Prabowo, des manifestations éclataient dans de nombreuses villes du pays pour protester notamment contre les coupes budgétaires prévues dans l’éducation et contre des politiques répressives.

En août, des manifestations étaient organisées devant le DPR (Dewan Perwakilan Rakyat, « conseil de représentation du peuple, » le parlement) demandant la démission de Prabowo et de son vice-président, celle du gouvernement et la dissolution du DPR. Le 4e jour des manifestations, un jeune livreur qui passait est écrasé volontairement par un véhicule blindé de la police. L’homme est mort à l’hôpital où on l’avait transporté. Il s’en est suivi une série de violentes manifestations dans plusieurs villes. Des influenceurs avaient alors dressé une liste de revendications.

Le 2 janvier 2026, le nouveau code pénal indonésien, validé par une loi votée fin 2022 par le DPR pour remplacer le code hérité de la période coloniale, a pris effet. Il ne tient aucun compte des mouvements de protestation déclenchés par le projet initial, élaboré en 2003. Pour diverses organisations de la société civile le nouveau code pénal et le nouveau code de procédure qui l’accompagne « peuvent porter atteinte aux libertés civiles et risquent de faire basculer le pays vers un État autoritaire, sur fond de rapports de plus en plus alarmistes visant les opposants au gouvernement. » Par ailleurs, différentes affaires illustrent cette évolution.

L’affaire Nadiem

Le « tech tycoon » dont parle le New York Times est Nadiem Makarim, un entrepreneur de 42 ans qui a créé Gojek, une entreprise d’e-commerce qui met en relation des livreurs à moto et leurs clients, quand il était âgé de 25 ans. Gojek est une allusion au mot ojek, un service de transport de personnes à moto. Nadiem a été ministre de l’Éducation durant le second mandat de Jokowi, le prédécesseur de Prabowo (2019-2024). Il a été arrêté et accusé d’avoir fait perdre 1 800 milliards de roupies (environ 90 millions d’euros) à l’État avec l’acquisition de 1,2 million d’ordinateurs portables Chromebook comme équipement scolaire du primaire et du secondaire dans les régions les moins avancées.

Selon le site en ligne du quotidien économique indonésien Bisnis Indonesia, l’affaire commence en 2020, lorsque le ministère que dirige Nadiem lance un programme de numérisation de l’enseignement primaire et secondaire lors de la pandémie de Covid-19. Un des éléments de ce programme était l’acquisition d’ordinateurs portables de type Chromebook, qui fonctionnent avec le système d’exploitation Chrome de Google. Auparavant, en 2018-2019, le ministère avait procédé à un test avec 1 000 unités, qui avait montré que leur fonctionnement dépendait de la stabilité de la connexion Internet, qui n’est pas encore assurée dans de nombreuses régions d’Indonésie. L’équipe technique chargée du test avait donc recommandé des ordinateurs utilisant Windows. Le ministère avait néanmoins tranché en faveur de Chromebook.

En juin 2025, le bureau du procureur général avait ordonné la mise en examen de trois responsables du ministère. Nadiem, de son côté, s’était aussitôt déclaré prêt à coopérer avec la justice. Mais en septembre, le bureau du procureur le déclarait suspect et ordonnait son arrestation. Le 14 mai 2026, il requiert une peine de 18 ans de prison.

Sur son compte Facebook l’avocat Todung Mulya Lubis, un défenseur des droits humains, déclare le 14 mai que les preuves apportées ne justifient pas une telle sentence. Citant le juriste Sebastiaan Pompe, auteur de La cour suprême indonésienne : étude d’un effondrement institutionnel paru en 2005, il estime que ce qui se dessine est l’effondrement, non seulement de la cour suprême de l’Indonésie mais les aspirations du pays à devenir un État de droit. Le 2 juin 2026, Nadiem a plaidé non coupable. La séance suivante est prévue pour le 23 juin.

L’attaque contre Andrie Yunus

The Economist constate que Prabowo centralise le pouvoir et musèle l’opposition parlementaire en la contraignant à rejoindre sa coalition. Prabowo souhaite en outre redonner à l’armée un rôle politique. En mars 2025, des militants des droits humains ont perturbé une réunion à huis clos du DPR, le parlement indonésien, destinée à finaliser un projet d’amendement d’une loi de 2004 sur l’armée indonésienne. Parmi eux il y avait Andrie Yunus, de l’organisation KontraS.

Le 12 mars 2026, deux hommes sur une motocyclette jettent de l’acide sur Andrie, lui-même à motocyclette. Il est emmené à l’hôpital. Les examens montrent des brûlures sur 24 % de la surface de son corps, notamment aux yeux, au visage, à la poitrine et aux deux mains. Plus tôt dans la journée, il avait enregistré un podcast où il discutait du rôle de l’armée en politique.

Le ministre de la Justice et des Droits humains Yusril Ihza Mahendra déclare que c’est « une attaque contre la démocratie » et promet que les auteurs seront traduits en justice. Le 18 mars, l’armée annonce avoir arrêté quatre militaires : un capitaine, deux lieutenants et un sergent, appartenant à la marine et à l’armée de l’air. Les quatre sont membres de l’Agence de renseignement stratégique de l’armée (BAIS). Le 20, Prabowo qualifie l’acte de « terrorisme » et de « barbare » et déclare qu’il faut une enquête. Le 25, le chef du BAIS démissionne.

De son côté un groupe d’ONG incluant KontraS, après avoir mené sa propre enquête sur la base de 37 caméras de surveillance aux alentours du lieu de l’attaque contre Andrie, estime que 16 personnes sont impliquées, et soupçonne une opération coordonnée par « une institution importante, » « avec une chaîne de commandement. »

Le 6 avril, un parlementaire déclare qu’il faudrait une loi pour réglementer la vente de produits dangereux, en particulier l’acide. Le lendemain, l’armée annonce que le dossier de l’attaque a été transmis à la cour martiale de Jakarta. Le 8, la cour constitutionnelle auditionne des plaignants qui rejettent le projet d’amendement de la loi sur l’armée.

Le 16, l’armée explique que le motif de l’attaque est la « vengeance personnelle. » Pour Erasmus Napitupulu, directeur de l’Institute for Criminal Justice Reform, une organisation indonésienne qui milite pour une réforme du droit en Indonésie, le motif de vengeance personnelle est utilisé pour « ne pas exposer cette affaire plus largement. » Pour Julius Ibrani de la PBHI (association indonésienne d’aide juridique et de défense des droits humains), ce motif « n’a pas de sens. »

Le 29 avril, la cour martiale lit l’acte d’accusation expliquant que les accusés ont organisé l’attaque après avoir vu des vidéos qui montrent Andrie interrompant la réunion à huis clos de membres du DPR. Le 10 juin, ils sont condamnés à des peines de prison allant d’un an et demi à trois ans, et d’eux d’entre eux révoqués de l’armée pour faute grave. Le juge affirme que l’attaque n’a été influencée par aucune « chaîne de commandement. »

Craignant l’impunité, Andrie avait à plusieurs reprises demandé que le procès ait lieu devant un tribunal civil et non militaire. Trois mois plus tard, le 10 juin, le tribunal militaire a condamné les quatre militaires à des peines que les organisations de défense des droits humains estiment clémentes. Pour elles, le procès est destiné à dissimuler la vérité sur cette attaque préméditée.

De nouvelles manifestations étudiantes

The Economist constate que Prabowo cherche aussi à faire taire la presse et la société civile. L’hebdomadaire craint que si l’opposition ne trouve pas de traduction politique, les émeutes de l’année dernière risquent de se reproduire. Un diagnostic confirmé dès le mois de juin.

Le 11 juin 2026, des étudiants ont commencé à manifester à Jakarta, à Bandung dans l’ouest de Java et à Makassar dans le sud de Célèbes. Le lendemain vendredi, des étudiants ont de nouveau manifesté à Jakarta mais aussi à Semarang et à Surakarta dans le centre de Java sous l’intitulé Menuju Indonesia Bangkrut (« vers une Indonésie en faillite ») avec 5 revendications : l’arrêt du gaspillage du budget de l’état, la baisse du prix des produits de première nécessité et de l’essence, l’arrêt des programmes de repas scolaires gratuits et de développement de coopératives villageoises, la fin du militarisme dans la sphère civile, enfin que Prabowo Subianto reconnaisse ses erreurs.

Le samedi 13, c’était au tour de Yogyakarta dans le centre de Java de voir des étudiants manifester contre le gouvernement de Prabowo et son vice-président Gibran.

Les deux principaux programmes dénoncés

Le gaspillage que les étudiants dénoncent concerne notamment les deux projets phares de Prabowo : le programme de « repas nutritifs gratuits » (makanan bergizi gratis) censé lutter contre le retard de croissance chez les écoliers et des Koperasi Desa Merah Putih (« coopératives villageoises rouge et blanc, » une référence aux couleurs du drapeau indonésien) pour quelque 80 000 villages.

Lancés en janvier 2025, trois mois après l’investiture de Prabowo, les « repas nutritifs gratuits » étaient le seul élément original de son programme quand il était candidat à la présidence. Au bout de quelques mois sont apparus les premiers cas d’intoxication alimentaire collective, qui se sont ensuite produits dans différentes régions d’Indonésie, faisant des milliers de victimes.

Le 2 juin 2026, Prabowo a limogé le directeur du Badan Gizi Nasional (« agence nationale de la nutrition », créée en 2024 à la fin du second mandat de Jokowi), Dadan Hindayana. L’organisation non-gouvernementale indonésienne de lutte contre la corruption Indonesian Corruption Watch avait déjà signalé Dadan et une société appelée BGN pour fournir des services de certification halal à la KPK (commission d’éradication de la corruption) en mai.

Jeudi 18 juin, le bureau du procureur général a désigné un sixième suspect, après Dadan, ses deux adjoints et deux entrepreneurs. Le même jour, le gouvernement a annoncé l’interruption du programme du 22 juin au 13 juin et la réduction de son budget pour cette année et la prochaine.

Les coopératives villageoises « Merah Putih » sont définies par les autorités comme « un mouvement économique populaire villageois qui vise à améliorer le bien-être des résidents grâce aux principes de coopération mutuelle, d’indépendance et de propriété partagée. » Elles sont supposées éliminer les intermédiaires qui exploitent les agriculteurs. Selon une estimation citée par The Economist, ces deux programmes pourraient coûter plus de 18 milliards de dollars cette année, soit 10 % des recettes du budget de l’État. Ce sont précisément eux dont les étudiants demandent l’arrêt.

Muhamad Saleh, un chercheur au Center of Economic and Law Studies, un institut de recherche basé à Jakarta dont le domaine est la lutte pour la justice fiscale et climatique, écrivait déjà en juillet 2025, moins de deux semaines après le lancement officiel du programme, que les coopératives Rouge et Blanc comportaient « un risque élevé de devenir un nouveau foyer de corruption. »

La Fête du Cochon

Le « militarisme dans la vie civile » est une allusion à l’amendement voté en mars 2025 à une loi de 2004, qui fait passer de dix à quatorze le nombre d’agences gouvernementales dans lesquelles des militaires d’actives peuvent occuper un poste. Cet amendement avait le soutien de Prabowo, lui-même un ancien général.

Un événement est révélateur du rôle que peut jouer l’armée dans le fonctionnement de la société indonésienne. En mai 2026 à Lombok, l’île située immédiatement à l’est de Bali, le rectorat de l’université de Mataram interrompt la projection d’un documentaire intitulé Pesta Babi, « la fête du Cochon », qui montre la lutte de masyarakat adat (« communautés de droit coutumier »). Cette communauté veut garder ses terres et les forêts ancestrales menacées par un projet de conversion de quelque 2,5 millions d’hectares en rizières et plantations de canne à sucre et de palmiers à huile. Elle s’oppose également à la construction d’unités de production de bioéthanol dans le kabupaten (département) de Merauke dans la partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée, dans le cadre d’un « projet stratégique national » (PSN) de sécurité alimentaire et de production d’énergie. A Ternate dans les Moluques voisines, c’est carrément le commandant du district militaire local qui interrompt la projection du documentaire dans un lieu culturel public au prétexte que le titre en est provocateur. Néanmoins, la projection a pu se tenir dans d’autres lieux publics, notamment à Java.

Le projet, nommé PSN Merauke, avait été annoncé en octobre 2023, lors du second mandat de Jokowi. En octobre 2024, le commandant des forces armées indonésiennes, le général Agus Subiyanto, annonce la création de cinq nouveaux bataillons territoriaux qui coopéreront avec le ministère de l’Agriculture et la population pour planter le riz. Les différentes populations menacées par le projet déclarent devant le gouverneur de la province de Papua du Sud dont fait partie Merauke rejeter le projet, qui les prive de hameaux, terres et forêts coutumiers sans délibération et sans leur consentement.

En mars 2025, dans des courriers séparés au gouvernement indonésien et à l’entreprise PT Global Papua Abadi, promotrice du projet, des rapporteurs spéciaux des Nations Unies tirent la sonnette d’alarme à propos d’allégations de violations des droits de l’homme et de destruction de l’environnement liées au PSN Merauke. En février 2026 dans la ville de Merauke, la police disperse une manifestation de protestation contre le projet.

Usman Hamid, directeur d’Amnesty International Indonesia, écrit dans le quotidien de langue anglaise The Jakarta Post : « En présentant un miroir gênant à l’exploitation et à la violence d’État en Papouasie, Pesta Babi a brisé des décennies de silence imposé, forçant Jakarta à choisir entre une censure répressive et une véritable réforme respectueuse des droits. »

En octobre 2025, lors d’une cérémonie au quartier général national de la police à Jakarta, Prabowo rejetait le qualificatif d’« autoritaire » et affirmait être ouvert à la critique. En décembre dernier, Herdiansyah Hamzah, professeur de droit constitutionnel à l’université d’État Mulawarman, considérait que la vague d’intimidations visant des militants, des créateurs de contenu et des personnalités publiques, ainsi que les arrestations de participants aux manifestations d’août 2025, démontraient au contraire une tendance grandissante du président à l’autoritarisme. Cela ne l’a pas empêché de déclarer en janvier 2026, lors d’une célébration nationale de Noël, qu’il était conscient des critiques à son encontre sur son excès d’autoritarisme et qu’il était prêt à se corriger.

Les manifestations d’étudiants dénonçant les programmes coûteux de Prabowo et ce que beaucoup perçoivent comme une remilitarisation de l’État, et plus généralement celles qui se tiennent depuis la fin de l’ère Jokowi et l’investiture de Prabowo, sont la démonstration qu’il existe une société civile indonésienne vivante et dynamique. Comme le titrait le Jakarta Post le 19 juin 2026, « Protest works. »

Anda Djoehana Wiradikarta

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Enquête sur la face cachée des élevages intensifs de porcs en Chine

 

Le Xin Jingbao (新京報), journal pékinois, a récemment mis lumière la face cachée des élevages intensifs de porcs en Chine, où les conditions de vie provoquent des maladies chez les truies, où les porcelets malades ou faibles sont abattus, souvent de manière cruelle. L’enquête publiée le 10 juin a été rapidement supprimée, comme le sont de nombreux articles jugés non conformes à la ligne du Parti communiste chinois.

Au cours des trois dernières années, Feng Yi faisait fréquemment le même rêve, dans lequel figurait une truie. Cette truie avait des paupières doubles, de grands yeux ronds et un regard humide. Dans ce rêve, elle demandait à Feng Yi, les larmes aux yeux, pourquoi il ne la sauvait pas, pourquoi il lui faisait subir tout cela.

Feng Yi, 27 ans, est issu d’une famille d’éleveurs de porcs du Fujian, dans le sud-est du pays. Fin 2022, il choisit de reprendre l’entreprise familiale et commence à effectuer des rotations au sein de l’exploitation. Début 2023, il s’était occupé de cette truie paralysée après la mise-bas. Dans le système d’exploitation d’un élevage où l’on vise une utilisation optimale des ressources, les porcs atteints d’une grave maladie, difficiles à soigner et ne générant aucun bénéfice économique, finissent tous par être euthanasiés.

Mais la truie venait tout juste de mettre bas et avait encore neuf porcelets à allaiter. Feng Yi décide donc de la garder et de s’en occuper. Pendant trois semaines, il lui donne à manger chaque jour à la louche, bouchée par bouchée. La truie faisait preuve d’une forte volonté de survivre : elle ouvrait grand les yeux lorsqu’elle mangeait et, dès qu’un peu de nourriture tombait par terre, elle tendait la langue de toutes ses forces pour la lécher. Malgré tout, une fois les porcelets sevrés, la truie, désormais incapable de reproduire, n’avait plus aucune valeur d’exploitation et était vouée à l’abattage. Un employé de longue date de l’exploitation a mis fin à ses jours en lui injectant du chlorure de potassium. Moins coûteux que les médicaments destinés à euthanasier, le chlorure de potassium inflige toutefois d’atroces souffrances à l’animal.

Les mauvais traitements infligés aux animaux destinés à l’abattage

Ce à quoi Feng Yi a été confronté n’est que la partie émergée de l’iceberg de l’ensemble de l’industrie animale. Dans les élevages intensifs, un grand nombre d’animaux écartés pour cause de maladie ou de faiblesse sont abattus, souvent de manière inhumaine : on les jette violemment au sol, on les projette contre les barreaux de leur enclos, on les frappe à coups de barre de fer ou on leur donne des coups de pied avec des chaussures à embout d’acier.

Au cours de l’année écoulée, le jeune homme a commencé à partager sur les réseaux sociaux son expérience et ses observations au sein des élevages porcins, amenant progressivement davantage de personnes à prendre conscience des problèmes liés au bien-être animal et à la détérioration de l’éthique des professionnels du secteur. Récemment, Feng Yi a commencé à faire « exprès » la démonstration, devant des journalistes en visite dans son élevage, de la manière dont on met à mort un porcelet, afin de montrer au public la pression psychologique que subissent les éleveurs de terrain, une profession dont la société ne se soucie guère.

Et ce, bien que les journalistes aient été attirés par une autre facette de sa personnalité : après avoir étudié à l’étranger et travaillé dans une grande entreprise de l’internet, n’ayant pas trouvé d’emploi, il rejoint finalement l’entreprise familiale. Désormais, il maîtrise parfaitement ce geste : soulever le porcelet et le jeter violemment au sol. Ce choc ne suffit généralement pas à le tuer. Certains porcelets, pleins de vitalité, se débattent au sol en poussant des grognements. Feng Yi jette alors le porcelet dans un coin et l’achève à coups de bottes à embout d’acier. Dans une entreprise, les ressources sont limitées et doivent être exploitées au maximum. En tant que fils d’un éleveur de porcs, Feng Yi comprend très bien cette logique commerciale.

Dans son élevage, une truie met au monde en moyenne 18 porcelets. Or, comme elle ne dispose que de 14 tétines, cela signifie que quatre porcelets ne parviennent pas à obtenir suffisamment de lait. Au début, les éleveurs intervenaient manuellement pour aider les porcelets les plus faibles. Feng Yi prenait les porcelets dans ses bras comme s’il s’agissait de bébés pour les nourrir. Chaque fois qu’il passait près d’eux, ces porcelets accouraient vers lui comme des chiots, levant la tête pour le pousser du museau et lui lécher la main.

Mais ce lien affectif n’a aucun poids face aux impératifs de rentabilité. Le jeune héritier ne peut pas décider de la vie ou de la mort de ces porcelets qu’il a soignés de ses propres mains et auxquels il s’est attaché. Le poids et la vitesse de croissance des porcelets sont les seuls facteurs déterminants. Chaque jour, les éleveurs les inspectent dans les enclos. Ceux dont le potentiel de croissance est jugé trop faible sont euthanasiés. La première fois qu’il a dû abattre un porcelet, c’était en 2022, au lendemain de son arrivée à l’élevage. Un porcelet souffrait d’arthrite, mais son état ne s’était pas amélioré malgré deux semaines de traitement. Une jeune femme arrivée en même temps que lui n’ayant pas le cœur à le tuer, Feng Yi s’est exécuté. Même si son corps tremblait lorsqu’il a pris le porcelet dans ses bras, il était le fils du patron et, en tant qu’homme, il ne pouvait pas se permettre de montrer sa vulnérabilité.

À cette époque-là, Feng Yi n’avait pas encore eu le temps de réfléchir à la portée de cet événement, il avait simplement l’impression d’avoir raté sa vie. Deux ans auparavant, il travaillait encore dans un bureau, et voilà qu’il se retrouvait à abattre des porcs, un métier auquel il ne s’identifiait absolument pas. Chaque semaine, Feng Yi devait pratiquement abattre trente porcelets. « Ces animaux ne sont rien d’autre que des marchandises sans vie. » Au cours de sa formation à la mise à mort des porcelets, Feng Yi a peu à peu appris à se convaincre de cette idée. Cela lui a permis de tenir le coup.

Une cage de soixante centimètres de large

En juillet 2025, Li Ye, étudiante en médecine vétérinaire, est affectée à un élevage du Guizhou, au sud-ouest du pays, pour y effectuer son stage. Là-bas, la méthode consistait à saisir les porcelets affaiblis et à les projeter violemment contre les barreaux de leur cage. Li Ye n’osait ni regarder ni participer, mais les cris de détresse des porcelets parvenaient tout de même à ses oreilles. Enfin, ces porcelets, certains pas encore complètement morts, s’agitant toujours légèrement, étaient mis dans des sacs. Ces derniers, traînés hors de la porcherie, alignés en rangées, numérotés au marqueur indélébile, sont photographiés et enregistrés.

L’élevage où se trouvait Li Ye appliquait également la règle selon laquelle « les porcelets chétifs et les truies incapables de mettre bas » devaient être éliminés. Mais la jeune étudiante constate que la mort de certaines truies était souvent liée à leur condition de vie. Certaines meurent d’une distension gastrique après avoir ingéré des aliments moisis. Quant à celles qui meurent pendant la mise bas, leur décès est souvent lié à une paralysie. Derrière cette paralysie se cache, d’une part, une malnutrition due à une carence chronique en calcium dans leur alimentation et, d’autre part, leur espace de vie restreint.

Dès l’âge de sept mois, une fois arrivées à maturité sexuelle, les truies sont enfermées dans des cages de contention d’environ soixante centimètres de large, dans lesquelles elles ne peuvent pas se retourner. Contraintes de rester couchées ou allongées pendant de longues périodes, leurs pattes arrière sont peu à peu déformées, ce qui entraîne une paralysie. Et dès lors qu’une truie met bas dans cet état de paralysie, elle est « pratiquement hors d’usage. »

Li Ye a vu des truies à l’agonie dans ces conditions. Son supérieur avait demandé l’autorisation d’acheter des médicaments pour les euthanasier afin de leur épargner des souffrances inutiles, mais le patron, trop avare pour y consentir, avait répondu : « Qu’elles meurent de faim, c’est tout. » Tous deux, le cœur serré mais impuissants, n’ont pu que donner discrètement un peu d’eau à la truie, jusqu’à ce qu’elle meure deux semaines plus tard.

Dans les élevages intensifs, une personne s’occupe en moyenne de plusieurs milliers de porcs, une charge de travail énorme. Dans un environnement aussi confiné, on perd facilement patience et on a souvent tendance à se défouler sur les animaux. À force d’être en contact permanent avec les excréments et l’eau souillée, les articulations des doigts de Li Ye sont couvertes de petites plaies. Chaque fois qu’elle doit forcer un porc à bouger, cette frêle jeune femme doit serrer les dents et tirer de toutes ses forces. Elle se fait souvent des élongations aux mains et au dos, et ses jambes sont couvertes de bleus causés par les coups de pattes des porcs. Elle a vu de ses propres yeux un porc en bonne santé, mais quelque peu têtu qui refusait de bouger, se faire frapper à coups de bâton et de pelle par des collègues qui avaient perdu patience.

Les strictes conditions des élevages intensifs

L’abattage des porcelets n’est pas seulement dû aux ressources limitées de l’élevage, il est également lié au mode de fonctionnement de l’élevage intensif dans son ensemble. La vie d’une truie passe généralement par plusieurs étapes : la saillie, la mise-bas, l’engraissement et l’abattage. Les truies, qui vivent dans des stalles de confinement, sont inséminées dans le service de reproduction. Seulement à l’approche de la mise-bas, elles sont conduites dans une salle spécifique un peu plus spacieuse, pour mettre bas et allaiter. Environ huit semaines plus tard, les porcelets sont sevrés et les truies retournent dans leurs stalles en attendant la prochaine insémination, et ainsi de suite. Quant aux porcelets conformes aux critères, ils sont envoyés au service d’engraissement, où ils sont élevés jusqu’à atteindre un certain poids, avant d’être transportés par camion vers l’abattoir.

Afin de prévenir les contaminations croisées, les élevages intensifs appliquent un modèle de gestion dit « tout entrer, tout sortir » : les porcelets d’un même lot entrent et sortent ensemble, et les porcs de différentes porcheries ne peuvent pas être élevés ensemble. Les délais sont stricts. Huit semaines après la naissance, tous les porcelets doivent quitter la salle de mise-bas, « qu’ils en sortent vivants ou morts. » Le nombre de porcheries étant limité, celles-ci doivent être immédiatement nettoyées, sans quoi le prochain lot de truies n’aura pas de porcheries propres pour mettre bas. Les porcelets dont le poids n’atteint pas le seuil requis ne peuvent pas être transférés vers le service d’engraissement. S’ils restent dans la maternité pour continuer à téter, ils risquent de contaminer les porcelets nouvellement nés. L’abattage devient alors la seule option.

Les personnes qui vivent sur place sont elles aussi soumises à ce système rigoureux de contrôle de la biosécurité. Les élevages intensifs fonctionnent généralement en régime fermé. Les employés ne peuvent prendre de congés qu’une fois tous les deux ou trois mois, et toute entrée ou sortie nécessite une quarantaine préalable de deux jours et trois nuits. Ils doivent se doucher à chaque entrée et sortie des porcheries, soit en moyenne quatre fois par jour. Certains élevages exigent même qu’ils envoient une photo de leurs cheveux recouverts de shampoing pour prouver qu’ils se sont bien lavés.

Ce modèle d’élevage intensif remonte aux années 1920. À l’époque, on élevait de nombreux animaux dans des espaces exigus et on leur distribuait une alimentation standardisée. Avec le développement de la société industrialisée, ce modèle a rapidement été adopté par l’industrie avicole américaine, puis s’est progressivement étendu à l’élevage d’animaux de rente tels que les porcs, les bovins et les ovins en Europe et aux États-Unis.

Au début des années 1980, grâce à des mesures de soutien, l’élevage intensif a commencé à se développer en Chine. Le gouvernement a mis en place une série de mesures incitatives pour soutenir la construction d’usines d’aliments pour animaux et l’importation d’animaux reproducteurs étrangers. Les collectivités locales ont également encouragé le développement de l’élevage et des industries connexes par le biais d’allègements fiscaux et de loyers fonciers préférentiels.

D’après les estimations de certains chercheurs, reposant sur la base de données de la FAO et l’Annuaire de l’élevage chinois, entre 1980 et 2010, la consommation par habitant de viande de porc a doublé et celle de bœuf a été multipliée par treize. En 2025, la production nationale totale de viande de porc, de bœuf, de mouton et de volaille a dépassé pour la première fois les 100 millions de tonnes. La consommation de viande par habitant s’est élevée à 72,3 kg, dépassant déjà la moyenne mondiale.

En cas d’épidémie, la cruauté explose

En temps normal, ce rythme, parfaitement synchronisé, assure le fonctionnement efficace des élevages. Mais dès qu’une épidémie survient, la chaîne de production est contrainte de s’interrompre. Qin Ji, docteur en politique environnementale à l’université néerlandaise de Wageningen, s’intéresse depuis longtemps aux questions liées aux animaux. Il considère les épidémies comme un test de résistance pour le système d’élevage intensif. « Nous disons souvent que nous sommes reconnaissants envers les animaux d’élevage, mais dès qu’une épidémie se déclare, ces animaux n’ont absolument aucune chance de survie, il n’existe même pas d’infrastructures pour les soigner, » dit-il.

Au cours de l’hiver 2020, Hu Song, diplômé d’un établissement d’enseignement supérieur, ne parvenait pas à trouver un emploi convenable. Grâce à un proche, il est embauché dans une grande chaîne d’élevages porcins de la province du Hebei, voisine de Pékin, mais il n’aurait jamais imaginé être confronté à la diarrhée épidémique porcine. Il y a passé les six mois les plus sombres de sa vie. À peine un mois après son arrivée, le virus de la diarrhée épidémique porcine se déclare dans l’unité où il travaillait. Pour éviter la contagion, les truies gestantes ne peuvent pas être transférées dans la salle de mise-bas, et sont condamnées à se reproduire dans leurs cages de contention. Par conséquent, de nombreux porcelets tombaient dans la fosse à lisier par l’orifice situé à l’arrière de la cage.

Hu Song a soulevé le couvercle de la fosse à lisier : elle était remplie de petits porcelets d’un blanc éclatant, dont presque aucun n’avait survécu. C’est là qu’il a pris conscience pour la première fois de la cruauté de l’élevage. L’épidémie s’est rapidement propagée et la salle de mise-bas a également été testée positive. Faute de main-d’œuvre suffisante, Hu Song est affecté à cette tâche, son « cauchemar commence. » Le premier jour, Hu Song a reçu l’ordre d’abattre les porcs et les porcelets testés positifs. Il s’est occupé avec soin des porcelets en bonne santé pendant un mois. Alors qu’il les voyait grandir peu à peu, il doit tous les abattre. Son patron lui a expliqué : « Personne ne veut de ce genre de porcs, les garder ne ferait que gaspiller de la nourriture. » Hu Song avait l’impression d’être un bourreau. Après avoir tenu bon six mois, il n’en pouvait plus et a finalement décidé de partir.

Si l’euthanasie est inévitable, existe-t-il des méthodes plus humaines ? Un ancien employé ayant travaillé dix ans dans un élevage avant de devenir vétérinaire estime que l’euthanasie d’une truie de 200 kg coûte au moins 100 yuans (13 euros). Ce n’est qu’après avoir changé de métier qu’il s’est rendu compte que bon nombre d’animaux qu’il a lui-même euthanasié à l’époque auraient pu être sauvés, mais que les frais de traitement se seraient élevés à au moins 100 ou 200 yuans.

Dans un contexte de baisse continue du prix de la viande de porc, « 100 kg de viande de porc ne rapportent qu’environ mille yuans [130 euros], » et les entreprises ont du mal à accepter cette dépense supplémentaire, optant généralement pour des produits moins coûteux, tels que le chlorure de potassium ou les désinfectants.

Le dilemme éthique des employés d’élevages

Contre toute attente, lorsque Feng Yi partage son point de vue sur les réseaux sociaux, il se retrouve pris entre deux feux. Les consommateurs de viande l’accusent de faire preuve d’une compassion excessive et de se placer sur un « piédestal moral, » tandis que les défenseurs des droits des animaux estiment que les animaux et les humains jouissent des mêmes droits, et que Feng Yi ne fait que maintenir, par ce biais, un système d’exploitation cruel qui lui permet de réaliser des profits.

Alors que Feng Yi pensait pouvoir accepter tout cela sereinement, il s’est un jour rendu compte qu’il était « malade » : il avait constamment envie de manger, « se maintenant ainsi dans un état de satiété permanente. » Après avoir passé deux mois confiné dans l’élevage porcin, le jeune homme a pris plus d’une demi-douzaine de kg. En sortant de l’élevage, il se sentait désorienté et même le simple klaxon d’une voiture lui faisait peur. Il pensait que c’était dû à un stress trop intense, mais s’ensuivit alors une période de trois ans marquée par des cauchemars liés aux porcs.

Ce n’est qu’en août 2025 que Feng Yi a enfin compris comment expliquer tout ce qui lui était arrivé. On lui a diagnostiqué un PITS (syndrome de stress post-traumatique induit par la violence). Une étude britannique de 2021 a montré que chez les travailleurs de première ligne exposés de manière directe et prolongée à l’élevage du bétail et de la volaille, les taux de dépression et d’anxiété sont nettement plus élevés que dans la population générale, et que des états psychologiques négatifs tels que la culpabilité, la honte, la peur et la déprime sont très répandus.

Parmi eux, ce sont les éleveurs de porcs qui présentent le risque de dépression le plus élevé, avec une prévalence pouvant atteindre 47 %. De nombreuses études sur le sujet indiquent également que ce type de stress psychologique peut entraîner des insomnies, des cauchemars, une dépendance à l’alcool et d’autres problèmes, et qu’il existe un lien significatif avec une augmentation de l’agressivité et de la criminalité chez les professionnels concernés. Du point de vue psychologique, les études sur le sujet considèrent que les employés des élevages sont confrontés à un dilemme moral. Lorsqu’il y a contradiction entre le comportement réel d’une personne et son idéal, ce conflit peut la plonger dans un état de déséquilibre moral. Si ce conflit n’est pas résolu ou s’il continue de s’aggraver, il peut se transformer en tourment moral, puis évoluer vers un traumatisme persistant.

Au cours des six mois passés dans l’élevage, Li Ye a même commencé à éprouver une certaine aversion envers elle-même. « J’ai moi-même commis de nombreuses erreurs. Rester les bras croisés, ne pas avoir la capacité de changer les choses, c’est aussi une erreur. » Dans la tête de cette étudiante en médecine vétérinaire, deux petites voix se sont mises à débattre, elle ne comprenait pas ce qu’elles disaient, mais leurs disputes l’empêchaient de dormir. À l’université, Li Ye a suivi un cours intitulé « droit du bien-être animal, » où son professeur lui a enseigné : « Nous pouvons permettre aux animaux d’élevage de mener une vie un peu plus heureuse avant leur mort. »

C’est avec cet espoir que Li Ye est arrivée à la ferme d’élevage, et peu à peu familiarisée avec cette truie qu’elle apercevait dès son arrivée au travail chaque jour. De temps en temps, Li Ye s’accroupissait près de cette truie pour lui montrer sur son téléphone la vie heureuse de cochons de compagnie : « Regarde comme ils vivent bien. » La truie, qui était allongée, se levait alors pour lui lécher la main et levait la tête vers elle.

Jin Jing, Hu Qian

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