Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 31 mars 2026

De la société russe après quatre ans de guerre

 

La guerre d’Ukraine a eu des conséquences directes sur la population russe, avec d’importantes pertes, mais aussi des incidences sur l’économie et son pouvoir d’achat. Mais quelle légitimité la population affecte-t-elle à cette guerre ? À quel point la soutient-elle ?

La réponse est à la fois simple et complexe : dès le début de la tentative d’invasion de l’Ukraine, la population russe ne souhaite pas cette guerre, mais ne voit aucun moyen de l’éviter. Les enquêtes indépendantes montrent qu’une grande majorité des Russes – de 65 % à l’été 2022 jusqu’à 82 % à l’été 2025 – accepteraient l’arrêt de l’« opération militaire spéciale ». Aujourd’hui, 58 % des Russes seraient prêts à le faire sans aucune condition particulière imposée à l’Ukraine (1). Cependant, les Russes ordinaires ne voient pas comment ils pourraient influer sur le cours de la guerre, et privilégient donc les stratégies d’adaptation. Mais l’installation dans la durée a aussi un effet pervers : de plus en plus de Russes constatent l’enlisement de la guerre, et se disent que le seul moyen d’arrêter enfin les combats serait finalement que la Russie gagne en Ukraine. Nous observons ce glissement paradoxal d’une posture antiguerre vers une posture proguerre. Ce glissement se nourrit de récits que nos commentateurs occidentaux diffusent aussi parfois : ceux d’une Russie qui ne doit pas perdre, parce que sa défaite aurait des conséquences terribles.

Les soldats russes engagés en Ukraine reçoivent manifestement une formation insuffisante. S’y ajoutent les conditions de vie en opération, les brimades, la corruption, une logistique problématique et un soutien médical qui ne s’est pas réellement amélioré. Ces faits sont-ils réellement connus par la population et dans quelle mesure affectent-ils sa perception de la guerre ?

Cette information est partiellement accessible aux Russes. Sur les chaînes Telegram, sur YouTube, on trouve de nombreux témoignages. Le documentaire disponible sur YouTube qui a été consacré au sort de ces combattants par la journaliste en exil Ekaterina Gordeeva a fait 2,5 millions de vues ; le documentaire du média d’opposition Novaya Gazeta totalise 1,4 million de vues. On ne sait pas exactement quelle proportion de ces visionnages vient de l’intérieur de la Russie. Je suis également convaincue que les soldats eux – mêmes, blessés ou en permission, parlent de la brutalité avec laquelle ils sont traités par leurs forces armées. Après la guerre soviétique en Afghanistan et pendant les deux guerres en Tchétchénie, ce type de révélations avait soulevé une immense indignation dans la société.

Pour l’instant, tous les ingrédients ne sont pas réunis pour que la population soit bouleversée par le traitement dont font l’objet ses soldats. D’une part, les retours du front se font actuellement au compte – gouttes : les deux catégories démobilisées sont aujourd’hui les anciens condamnés recrutés par le groupe paramilitaire Wagner et les blessés graves. L’immense masse des combattants est encore dans les rangs, car leur engagement court jusqu’à la fin de la guerre, ou plus exactement jusqu’à l’abrogation du décret sur la mobilisation signé par Vladimir Poutine en septembre 2022. D’autre part, les Russes ont moins de compassion pour ces hommes adultes qui choisissent de partir au front en touchant un pactole financier qu’ils n’en avaient eu envers de jeunes conscrits de 18-20 ans envoyés combattre de force lors des guerres précédentes. Par ailleurs, un témoignage sur la situation réelle au front tomberait sous le coup de la loi interdisant le discrédit de l’armée russe, et son auteur serait pénalement poursuivi. Cependant, dans l’hypothèse d’un cessez – le-feu où la Russie démobiliserait ses combattants, cette vérité-là risque de percer très vite. Elle bouleversera beaucoup de Russes, mais ne les étonnera pas : c’est une société où l’on sait que l’armée et l’État sont maltraitants à l’égard des citoyens.

Une remise en cause du régime actuel peut-elle venir de la population ? Peut-elle venir des oligarques et de l’entourage de Vladimir Poutine ?

Une remise en cause, mais de quoi ? De la légitimité de la guerre, de Vladimir Poutine, ou des fondamentaux d’un régime autoritaire où la loyauté est récompensée par accès aux ressources ? Ce dernier élément me semble le plus stable, le moins susceptible d’être contesté. Le système autoritaire russe repose sur une préférence pour la continuité, la prévisibilité et le confort matériel. Autrement dit, même en cas de changement à la tête de l’État, il se pourrait que les élites cherchent à conserver leurs positions, et que les Russes ordinaires choisissent la stabilité.

La contestation de la guerre, en revanche, est plus probable. Comme la guerre est un facteur d’incertitude et de déstabilisation, elle est pour l’instant un corps étranger dans ce système, dont il voudrait se débarrasser. Une contestation de la guerre peut tout à fait émerger chez les élites si elles perçoivent une fenêtre d’opportunité, ou si le coût de la loyauté dépasse les avantages qu’ils en tirent. Dans ce jeu coût/avantages, pour l’instant, le Kremlin est gagnant. En sanctionnant personnellement les élites politiques et économiques, les Occidentaux pensaient les retourner contre le pouvoir, mais ils les ont au contraire enfermées en Russie, à la merci d’un Poutine qui leur a fait comprendre que la loyauté était leur meilleure option. Nous avons fait une erreur d’interprétation, pensant que ces élites étaient des « oligarques », acteurs puissants susceptibles de peser sur les décisions du président. Or cela fait des années qu’il n’y a plus d’oligarques en Russie, mais seulement des exécutants dont la richesse et la puissance dépendent totalement du Kremlin. C’est bien cette dépendance qui bloque aujourd’hui toute contestation de la guerre au sommet, alors que nous savons qu’à titre personnel, bien des représentants des élites ne sont pas favorables à la guerre. Mais là aussi, on observe l’effet secondaire de la guerre qui s’installe : certains membres des élites finissent par se dire qu’à défaut de réconciliation avec l’Ouest, la meilleure solution serait que la Russie gagne la guerre.

Cependant, si Vladimir Poutine était perçu comme affaibli, ou sur la sortie, ou si la situation militaire était incontestablement défavorable, il y aurait une contestation à l’intérieur des cercles du pouvoir. Évidemment, il est très difficile d’anticiper ce point de bascule. La population ne sera pas forcément à l’initiative de la contestation, mais elle a aussi un rôle à jouer. Ses réticences et mécontentements sont systématiquement captés par les autorités locales et remontent vers le pouvoir. Celui-ci cherche à canaliser ces humeurs, soit en donnant satisfaction aux demandes populaires, soit en trouvant un bouc émissaire, soit en réprimant. Mais le sommet de l’État est de moins en moins renseigné sur l’humeur de sa population : en interdisant toute parole critique, il se prive de capteurs, et pourrait un jour avoir des surprises.

Pour quelles raisons un Russe s’engage-t‑il aujourd’hui ? Sont-elles susceptibles d’évoluer ? L’armée gagne-t-elle ou perd-elle en prestige ?

Nous n’avons pas aujourd’hui les moyens d’enquêter auprès des Russes pour comprendre leur logique d’engagement, mais les campagnes publicitaires pour l’armée nous renseignent indirectement. On imagine que ces publicités s’ajustent à ce que leurs concepteurs pensent être des arguments qui marchent ou ne marchent pas auprès des hommes russes. L’argent est le premier élément qui est mis en avant, incontestablement, et souvent les affiches publicitaires ne montrent que des hommes en tenue de combat avec le chiffre énorme de la prime barrant l’image. Le prestige de l’armée et les avantages sociaux des combattants sont également évoqués. Le professionnalisme ou le patriotisme sont en revanche très peu présents dans ces publicités. C’est révélateur : s’il est prestigieux de s’engager dans l’armée, ce n’est pas parce qu’on y apprend un métier ou qu’on y fait carrière, mais parce que la guerre est la priorité du pouvoir. Si l’on accepte de partir au front, c’est par intérêt personnel – gagner de l’argent, gagner de la reconnaissance – plutôt que pour répondre à l’appel de la patrie. C’est à la fois une force et une faiblesse du recrutement dans l’armée russe : tant que l’État a assez d’argent pour proposer des primes exceptionnelles, il parvient à attirer des volontaires. Mais que se passera-t‑il si le budget est en difficulté ?

Moscou a surtout joué de la « mobilisation douce », par des incitations financières importantes. Mais peut-elle se permettre de basculer sur une mobilisation générale des anciens conscrits ?

Le Kremlin a tenté cette modalité en septembre-octobre 2022, en mobilisant et en envoyant sur le front 250 000 à 300 000 civils, beaucoup sans expérience ni formation militaire. La législation russe ne fait pas la distinction entre ceux qui ont effectivement fait leur service militaire, ceux qui en ont été exemptés et ceux qui ont suivi une formation théorique de substitution à l’université. Mis à part quelques catégories particulières, par exemple les hommes atteints de handicaps manifestes, tous sont automatiquement réservistes et mobilisables. Cette décision avait fait bondir l’inquiétude dans la population russe, et le pouvoir n’a pas reproduit l’essai, craignant une vague protestataire. Mais ce serait faux de dire que le Kremlin pratique seulement le recrutement volontaire. En réalité, de nombreux recrutements sous coercition ont lieu. L’armée oblige les jeunes hommes, tout au début de leur service militaire, à signer « volontairement » un contrat, en exerçant sur eux des pressions et des menaces, voire en les trompant sur ce qu’ils signent. L’État organise des rafles parmi les migrants et les force à s’enrôler en échange d’un passeport russe. Dans les maisons d’arrêt, on propose aux prévenus de cesser les poursuites s’ils signent un contrat avec l’armée. Le dernier vivier en date, ce sont ces unités de volontaires que les autorités ont mises en place, en théorie pour renforcer la défense des infrastructures au niveau local contre les attaques de drones et les sabotages : on devrait s’attendre à voir un certain nombre de ces civils sur le front si l’armée manque d’hommes.

Le Kremlin a une préférence pour cette mobilisation invisible, sans coût politique, mais je n’exclurais plus aujourd’hui l’hypothèse d’une mobilisation ouverte, car il a la conviction de contrôler les réactions de sa population.

Comment voyez-vous l’avenir de la société russe, qui va devoir réintégrer de nombreux vétérans dont le suivi psychologique est sous – optimal ?

Le défi que posera la démobilisation de ces combattants sera énorme : on parle de plusieurs centaines de milliers de vétérans passés par des actions armées d’une grande violence. Ces hommes ont été maltraités par leurs forces armées et risquent de l’être aussi par leur État. Les politiques de prise en charge ne seront pas à la hauteur : on voit d’ores et déjà l’immaturité de la prise en charge psychologique, l’incapacité de l’État à fournir des prothèses de qualité, la législation archaïque, les pensions misérables pour des hommes ayant touché des soldes faramineuses… Les quelques initiatives de façade, comme la fondation « Défenseurs de la patrie » dirigée par la nièce de Vladimir Poutine, ou le programme « Le temps des héros » censé promouvoir les meilleurs combattants, seront débordées par le flux des démobilisés. Ces derniers devront faire face aux séquelles physiques, psychiques et sociales de la guerre, mais aussi à la dégradation de leur statut et à une image déjà très négative des anciens combattants dans la société.

Ces vétérans seront un facteur d’instabilité politique pour le régime, car certains de ces hommes considéreront qu’ils n’ont rien à perdre, et raconteront une autre guerre que celle dont parle la télévision russe. Je pense que le Kremlin n’est pas pressé de les laisser rentrer chez eux.

Note

(1) Enquête Russian Field, 18e vague (https://​russianfield​.com/​s​v​o18).

Joseph Henrotin

Anna Colin Lebedev

areion24.news

Edo Shogun Roads : réinventer les routes du shogun pour le tourisme du XXIe siècle

 

Entre héritage historique et stratégie d’attractivité internationale, le Japon relance ses anciennes routes d’Edo comme vecteur d’un tourisme culturel renouvelé. Les grandes routes de l’époque d’Edo pourraient apparaître comme de simples vestiges d’un Japon révolu. Pourtant, derrière ces tracés anciens se dessine une infrastructure politique et culturelle d’une remarquable modernité.

À travers le projet « Edo Shogun Roads, » les autorités japonaises entendent aujourd’hui réactiver cet héritage, en transformant ces axes historiques en vecteurs d’un tourisme renouvelé, accessible et profondément ancré dans les territoires.

Ces routes, empruntées autrefois par les seigneurs féodaux mais aussi par les voyageurs ordinaires, reliaient Edo, l’actuelle Tokyo, à l’ensemble du pays. Elles structuraient non seulement les déplacements, mais aussi les échanges économiques, les circulations culturelles et les formes de sociabilité. Aujourd’hui encore, elles traversent des paysages où se mêlent sanctuaires, temples, stations thermales, gastronomie locale et patrimoine architectural, souvent accessibles en quelques heures depuis la capitale.

Aux origines des Edo Shogun Roads : structurer le territoire, contrôler le pouvoir

Lorsque Tokugawa Ieyasu établit le shogunat au début du XVIIe siècle, il met en place un véritable système de circulation destiné à organiser, surveiller et unifier le territoire. Au cœur de ce dispositif se trouve un réseau routier d’environ 7 000 kilomètres, dont toutes les voies principales partent d’un point unique : Nihonbashi, dans le centre d’Edo, symbole à la fois géographique et politique de l’ordre établi.

Ce réseau, connu aujourd’hui sous le nom d’Edo Shogun Roads, repose sur cinq axes majeurs auxquels s’ajoutent de nombreuses routes secondaires. Bien plus qu’un simple ensemble de voies de communication, il constitue une véritable architecture du pouvoir. En imposant aux daimyos le système du sankin-kōtai, qui les contraint à résider alternativement à Edo et dans leurs domaines, le shogunat fait de ces routes les artères vitales d’un contrôle politique étroit. Chaque déplacement est un acte encadré, surveillé, inscrit dans une logistique précise.

Cette organisation s’appuie sur des infrastructures spécifiques. Le long des routes, des relais de poste sont aménagés à intervalles réguliers, offrant hébergement, restauration et services aux voyageurs. Des postes de contrôle permettent de réguler les flux et de surveiller les déplacements, notamment pour prévenir toute tentative de rébellion. À cela s’ajoutent les ichirizuka, monticules de terre servant de repères kilométriques, qui rythment la progression des voyageurs et matérialisent la distance parcourue.

Parmi ces axes, le Tōkaidō occupe une place centrale. Reliant Edo à Kyoto sur près de 500 kilomètres le long de la côte pacifique, il concentre une activité intense, structurée autour de ses 53 relais. Il devient rapidement un espace de circulation majeur, non seulement pour les autorités mais aussi pour les marchands et les pèlerins.

À l’inverse, le Nakasendō, qui traverse l’intérieur montagneux du pays, offre une alternative plus longue mais moins exposée aux aléas climatiques, notamment aux crues des grands fleuves. Ces deux routes illustrent la complémentarité d’un système conçu pour assurer la continuité des échanges en toutes circonstances.

D’autres axes répondent à des logiques spécifiques. Le Nikkō Kaidō, menant au sanctuaire Tōshōgū dédié à Tokugawa Ieyasu, incarne la dimension symbolique et rituelle du pouvoir, tandis que le Kōshū Kaidō, reliant Edo à la région de Kai, joue un rôle stratégique et logistique, notamment pour l’approvisionnement en ressources. L’Ōshū Kaidō, quant à lui, ouvre la voie vers le nord du pays, assurant la connexion avec les territoires du Tōhoku et renforçant la présence du pouvoir central dans ces régions.

Au fil du temps, ces routes dépassent leur fonction initiale. Elles deviennent des espaces de vie, de commerce et de culture. Les voyageurs s’y croisent, les récits s’y échangent, les paysages s’y contemplent. Des œuvres comme les estampes d’Utagawa Hiroshige ou les récits de voyage populaires contribuent à forger un imaginaire collectif des routes d’Edo, entre découverte, fatigue et émerveillement.

Aujourd’hui encore, cet héritage reste perceptible. De nombreuses routes modernes, lignes ferroviaires et infrastructures contemporaines suivent les tracés de ces anciens axes. Les vestiges de relais, les paysages préservés et les sites historiques permettent de saisir concrètement la manière dont ces routes structuraient le territoire. Elles apparaissent ainsi comme de véritables instruments de gouvernement, ayant façonné durablement la géographie politique et culturelle du Japon.

Un projet touristique structurant à l’échelle du Grand Kantō

Quatre siècles après leur mise en place, les routes du shogunat font l’objet d’une réinterprétation ambitieuse à la croisée des politiques de valorisation patrimoniale et des stratégies contemporaines d’attractivité touristique. Porté par le Bureau des transports du Kantō, le projet « Edo Shogun Roads » s’inscrit dans une logique de coordination régionale inédite, mobilisant à la fois les collectivités locales, les organisations de gestion de destination (DMO) et les acteurs privés du tourisme.

Lors de la conférence de presse annonçant le lancement de la promotion internationale, la présence conjointe de représentants de plusieurs préfectures a d’ailleurs illustré cette volonté de décloisonnement, dans une région où les dynamiques touristiques restent souvent centrées sur Tokyo.

Le périmètre du projet dépasse en effet largement la capitale. Il englobe un vaste territoire désigné comme le « Grand Kantō, » comprenant Tokyo et dix préfectures, de Kanagawa à Nagano en passant par Gunma, Tochigi ou encore Niigata et Fukushima.

L’enjeu est de redistribuer les flux touristiques en incitant les visiteurs, notamment internationaux, à explorer des régions moins fréquentées mais riches en ressources culturelles et naturelles. En s’appuyant sur la trame historique des anciennes routes d’Edo, le projet propose une lecture cohérente du territoire, structurée par des itinéraires thématiques et des expériences situées.

Au cœur de cette stratégie se trouve un dispositif de communication pensé pour un public globalisé, habitué aux formats numériques courts et immersifs. Le lancement d’une série de vidéos promotionnelles constitue l’un des piliers de cette approche, offrant une compréhension intuitive du concept d’Edo Shogun Roads. Elles mettent en scène des parcours concrets, en particulier des itinéraires développés en lien avec la thématique du « green tourism, » articulée autour de la nature, des saisons et des paysages.

Cette logique de lisibilité et de centralisation se prolonge avec le lancement d’un portail numérique dédié, développé en anglais en collaboration avec la Greater Tokyo Tourism Organization. Pensé comme une porte d’entrée vers l’ensemble du projet, ce site agrège une grande variété de contenus, notamment les présentations historiques des routes, les itinéraires modèles, mais aussi des suggestions thématiques autour du saké, des sources thermales ou du tourisme durable. L’objectif est de faciliter la planification des voyages tout en encourageant une exploration transversale du territoire, affranchie des frontières administratives. En proposant des parcours clés en main, le portail répond également à une attente croissante des visiteurs internationaux, souvent en quête d’expériences structurées mais flexibles.

L’un des axes les plus significatifs du projet réside dans sa collaboration avec la GREEN×EXPO 2027, future exposition internationale dédiée à l’horticulture. Cette articulation se traduit par la création de dix-sept itinéraires thématiques, déclinés selon les saisons et répartis le long des cinq grandes routes historiques.

En mettant l’accent sur les paysages, les floraisons et les ressources naturelles propres à chaque région, ces parcours participent à une redéfinition du tourisme culturel, désormais étroitement lié aux enjeux environnementaux. Le patrimoine est de fait envisagé comme un écosystème vivant, où nature et culture s’entrelacent.

Parallèlement, le projet accorde une place centrale à l’expérience, entendue comme vecteur d’immersion et d’appropriation. Quinze programmes culturels ont ainsi été sélectionnés dans le cadre d’un appel à projets axé sur les « Hidden Edo Cultural Experiences, » qui englobent un éventail de savoir-faire et de traditions, pourvu qu’elles soient accessibles aux visiteurs contemporains. Qu’il s’agisse d’initiations à la culture samouraï, de séjours en temple, de pratiques artisanales ou de parcours liés aux pèlerinages, ces propositions visent à transformer le visiteur en acteur, en lui offrant la possibilité de s’inscrire, même brièvement, dans la continuité de ces héritages.

À travers cet ensemble d’outils et d’initiatives, les Edo Shogun Roads deviennent une matrice narrative et opérationnelle, capable d’articuler histoire, territoire et expérience. À la fois infrastructures du passé et supports d’un récit contemporain, ces routes deviennent le fil conducteur d’une expérience touristique plus diffuse, plus immersive, et surtout mieux répartie à l’échelle régionale.

Reste à savoir si cette reconfiguration saura durablement modifier les pratiques des visiteurs et inscrire ces itinéraires dans les imaginaires internationaux. Dans ce mouvement, les anciennes routes du shogun pourraient bien retrouver leur fonction première, celle de relier, structurer et donner sens au voyage.

Sébastien Raineri

asialyst.com

Les renseignement turcs arrêtent un fugitif près de la frontière libanaise

 

Un homme accusé d’activités d’espionnage contre la Türkiye a été arrêté lundi à la frontière syro-libanaise lors d’une opération conjointe des services de renseignement turcs et syriens, après plus de dix ans de cavale, ont indiqué des sources sécuritaires.

Onder Sigircikoglu, recherché depuis 12 ans, a été interpellé dans le cadre d’une opération coordonnée entre l’Organisation nationale du renseignement turc (MIT) et les services de renseignement syriens.

Il a ensuite été remis aux autorités judiciaires, sous la coordination du parquet général d’Ankara et de l’unité antiterroriste de la police d’Ankara.

Sigircikoglu avait été condamné en 2013 à 20 ans de prison pour avoir enlevé deux commandants de l’Armée syrienne libre, Hussein Harmoush et Mustafa Kassum, en 2011, avant de les remettre aux forces de Bachar al-Assad. Hussein Harmoush est décédé par la suite en détention.

Il s’était évadé en 2014 d’un établissement pénitentiaire ouvert dans la province d’Osmaniye, en Türkiye. Les enquêteurs avaient ensuite estimé que l’organisation qualifiée de terroriste FETO aurait facilité son évasion en manipulant des documents juridiques et le calcul de sa peine.

Selon les sources sécuritaires, il aurait ensuite trouvé refuge en Syrie, où il aurait été protégé par les services de renseignement du régime syrien et chargé d’activités de renseignement dirigées contre la Türkiye.

Il aurait transmis des informations sur des personnes travaillant en faveur de la Türkiye et maintenu des contacts avec des figures liées à des réseaux hostiles, dont le terroriste Yusuf Nazik, condamné pour l’attentat de Reyhanli en 2013.

Yusuf Nazik, capturé lors d’une opération distincte des services turcs en 2018, aurait confirmé dans sa déposition que Sigircikoglu l’avait aidé à s’évader de prison, selon les mêmes sources.

Les services de renseignement turcs ont suivi Sigircikoglu pendant plusieurs années grâce à des opérations de surveillance, de cybermonitoring et d’analyse, retraçant ses déplacements entre la Syrie, le Liban et la Russie.

Les enquêteurs ont établi qu’il s’était caché en Syrie, avant de se rendre dans la région de Jabal Mohsen au Liban, puis de voyager vers la région de Krasnodar en Russie, avant de revenir au Liban via l’Égypte.

Après avoir obtenu des informations indiquant qu’il tenterait de rentrer en Syrie, les services turcs et syriens ont coordonné une opération secrète à la frontière.

Sigircikoglu a été arrêté alors qu’il tentait de traverser entre le Liban et la Syrie, puis remis aux autorités judiciaires turques, ont précisé les sources.

 Adama Bamba

aa.com

lundi 30 mars 2026

Un avion radar E-3G Sentry américain a été détruit au sol en Arabie saoudite

 

Le 25 mars, le chef de l’US CENTCOM, le commandement militaire américain pour le Moyen-Orient et l’Asie centrale, l’amiral Brad Cooper, a assuré que les tirs de missiles et de drones iraniens avaient diminué de plus de 90 % depuis le lancement de l’opération «Fureur épique».

«Nous avons endommagé ou détruit plus des deux tiers des sites de production de missiles, de drones et de navires de guerre iraniens. Nous sommes sur le point d’éliminer complètement l’industrie militaire iranienne», a-t-il affirmé, via une vidéo diffusée par l’US CENTCOM.

Cependant, citées par l’agence Reuters, cinq sources proches du renseignement américain ont nuancé le propos de l’amiral Cooper en affirmant que, après un mois de guerre, les forces américaines n’avaient détruit qu’environ un tiers de l’arsenal iranien de drones et de missiles. Et d’ajouter qu’un autre tiers aurait été «probablement endommagé ou enfoui dans des tunnels et des bunkers souterrains».

Quoi qu’il en soit, les forces iraniennes ont encore des ressources, comme en témoignent les attaques qu’elles ont lancées contre plusieurs infrastructures industrielles à Bahreïn et aux Émirats arabes unis au cours de ces dernières heures. En outre, le 27 mars, elles ont de nouveau visé la base aérienne «Prince Sultan», située près de Riyad [Arabie Saoudite], à 600 km de l’Iran.

Deux semaines plus tôt, cinq avions ravitailleurs KC-135 Stratotanker de l’US Air Force avaient été endommagés lors d’une attaque de la base saoudienne. Visiblement, elle n’a pas servi d’avertissement. En effet, des images fournies par le satellite européen Sentinel-2, utilisant l’imagerie infrarouge à ondes courtes [SWIR] ont suggéré que plusieurs KC-135 Stratotanker avaient été touchés lors de la frappe iranienne du 27 mars, au cours de laquelle au moins dix militaires américains ont été blessés, dont deux grièvement.

Des responsables saoudiens et américains ont confirmé, auprès du Wall Street Journal, que la base «Prince Sultan» avait été visée par un missile iranien ainsi que par plusieurs drones et que «plusieurs avions ravitailleurs» de l’USAF avaient été endommagés.

Mais les KC-135 Stratotanker n’ont pas été les seuls appareils visés. En effet, plus tard, le magazine spécialisé Air & Space Forces a révélé qu’un avion de détection et de commandement aéroporté E-3B/G AWACS avait aussi été touché lors de cette attaque. Sollicité, l’US CENTCOM s’est refusé à faire le moindre commentaire.

Cela étant, des photographies prises par les sous-officiers de l’US Air Force et ensuite diffusées sur les réseaux sociaux ont montré que la partie arrière de l’AWACS en question – l’E-3G Sentry n°81-0005 – avait été totalement détruite.

Évidemment, la perte de cet AWACS est un coup dur pour les forces américaines. Six appareils de ce type avaient été déployés au Moyen-Orient avant le déclenchement des opérations contre le régime iranien. Pour rappel, grâce à leur puissant radar, les E-3 Sentry sont indispensables aux opérations aériennes, dans la mesure où ils sont en mesure d’établir une situation tactique sur environ un million de km² et de la partager avec les autres aéronefs engagés. En outre, ils peuvent servir de relais de communication.

Par ailleurs, la flotte d’E-3 Sentry de l’USAF connaît d’importants problèmes de disponibilité, en raison de son âge. Sur les trente-et-un appareils livrés, quinze ont récemment été retirés du service, faute de pouvoir assurer leur entretien.

Reste à voir si la perte de cet E-3 Sentry va affecter la planification des opérations américaines au-dessus de l’Iran. Cependant, au moins cinq avions de guet aérien E-2D Advanced Hawkeye de l’US Navy ont été récemment envoyés au Moyen-Orient, afin de renforcer les moyens de détection et de commandement aéroporté. En outre, la force aérienne israélienne [IAF] dispose de deux G550 CAEW ainsi que de deux B-707 EL/M-2075 Phalcon.

opex360.com

Réarmer l’Europe en construisant sa dissuasion robotique

 

La fin de sept décennies d’insouciance occidentale sous le parapluie américain rebat les cartes de la dissuasion nucléaire et des doctrines militaires. Si la nécessité de réarmer l’Europe fait consensus à Bruxelles, il reste encore à mettre en œuvre cette dynamique et à en préciser l’orchestration nationale, alors qu’une nouvelle forme de dissuasion apparait, cette fois de nature purement robotique.

Face à une menace russe grandissante, et dans un contexte de retour d’un conflit de haute intensité aux portes de l’Europe, le premier défi à relever concerne notre dissuasion nucléaire et sa perception, à son juste niveau, par nos compétiteurs. Un triplement du nombre de nos têtes nucléaires constituerait un premier message fort envoyé à la Russie. Avec près de 300 têtes opérationnelles, la France est la première et la seule puissance nucléaire du club européen. Elle occupe donc une position centrale dans la construction d’une défense crédible et dissuasive. Le Royaume-Uni possède quant à lui 225 têtes actives. Ces effectifs sont jugés « échantillonnaires » par le président Vladimir Poutine et sont régulièrement moqués par les élus et les médias russes, qui opposent fièrement la supériorité numérique de leurs 4 300 têtes nucléaires.

Un moyen efficace pour l’Europe de redevenir un compétiteur crédible aux yeux de la Russie serait de procéder à une augmentation conséquente du nombre de têtes nucléaires en France et au Royaume-Uni, afin d’atteindre idéalement, en trois ans, un effectif de l’ordre de 1 000 têtes chacun. En plus de ces 2 000 têtes, l’Allemagne pourrait s’engager à son tour dans le développement de sa propre dissuasion nucléaire, avec un soutien technologique franco-britannique. Une telle montée en puissance ferait entrer l’Europe dans le top 3 mondial, en rééquilibrant le ratio capacitaire avec la Russie, et attesterait pleinement de notre réarmement.

Préparer l’Europe au combat robotisé multi-domaines autonome et à la dissuasion robotique

En complément de la mise à niveau de notre dissuasion nucléaire, il est urgent d’adapter nos capacités conventionnelles aux évolutions du combat de haute intensité et à la robotisation du champ de bataille à toutes les échelles. Le conflit russo-ukrainien a mis en lumière une évolution rapide vers une guerre robotisée aéroterrestre et navale. Durant l’année 2025-2026, les drones aériens FPV (First Person View) ont provoqué 75 % des pertes russes et ukrainiennes sur le terrain. En saturant l’espace de combat, les drones le rendent transparent pour l’adversaire et obligent les belligérants à s’enterrer de part et d’autre de la ligne de front, figeant durablement les positions. L’usage généralisé des drones FPV instaure sur la ligne de front une « kill zone » (zone mortelle), sur une largeur évolutive de 30 à 40 kilomètres, devenue invivable pour les soldats humains, dont la probabilité de survie tend vers zéro en quelques minutes. Ce territoire est désormais celui des robots, qui s’y affrontent à l’occasion de duels aéroterrestres et de manœuvres d’interception air-air menées par des drones intercepteurs. Espace fortement brouillé, avec un système de positionnement par satellites bloqué (GNSS/GPS denied), il impose le recours à des techniques d’IA pour la navigation autonome, telles que le PNT (Positioning, Navigation, and Timing), ou à des liaisons filaires par fibres optiques accrochées aux drones aériens. Le machine learning devient indispensable pour franchir le mur du brouillage et poursuivre la mission en autonomie.

La lutte antidrones (LAD) est une fonction à la fois prioritaire et très complexe sur le champ de bataille. L’avantage demeure toujours du côté de l’attaquant opérant un drone kamikaze. La neutralisation de ce type de drone repose sur l’empilement de plusieurs niveaux technologiques : détection, identification ami-ennemi, suivi, poursuite et interception. Les drones intercepteurs doivent pouvoir voler et manœuvrer très rapidement pour rattraper leurs cibles ; on parle alors de drones hypervéloces. D’une manière générale, les qualités d’un drone aérien de combat se déclinent désormais selon l’acronyme de robotique hyper VAMAFER (Vélocité, Accélération ou Agressivité, Miniaturisation, Autonomie, Furtivité, Endurance, Résilience). La montée en puissance de cette robotique sur le champ de bataille contribue à en expulser le combattant humain et à le remplacer par des machines. L’arrivée imminente de robots humanoïdes chinois et américains en zone de conflit est également susceptible de renforcer cette évolution vers une guerre des drones sans présence humaine. Dans ce contexte d’hyper-robotisation, la course aux armements, tant matériels (hardware) que logiciels (software), est lancée. Elle repose sur l’innovation et sur la capacité à créer de la masse à faibles couts. Les géants chinois et américains se disputent la pole position de cette course en s’appuyant sur des capacités d’innovation en boucles courtes, de production, d’industrialisation et de passage à l’échelle.

Cette compétition donne naissance à une nouvelle forme de dissuasion, cette fois de nature purement robotique, qui se superpose à la dissuasion nucléaire historique et la complète. À la différence du nucléaire, la dissuasion robotique présente un très haut niveau de dissémination vers des puissances de taille intermédiaire, capables de se doter facilement d’unités robotisées de très haut niveau. L’Europe et la France n’ont d’autre choix que d’entrer pleinement dans cette nouvelle dynamique en accélérant le développement de leurs bases industrielles et technologiques de défense (BITD).

Libérer l’innovation de défense en France

Il est important de rappeler que notre BITD, composée de 4 500 start-up, PME, ETI et grands groupes, est l’une des meilleures du monde, et qu’elle occupait les deuxième et troisième places du classement mondial des ventes d’armes en 2025 et 2026. Les « Big 7 » français (Thales, KNDS, MBDA, Safran, Dassault, Airbus, Naval Group) réalisent des exploits commerciaux sur tous les continents et fournissent à la France un socle de souveraineté industrielle de très haut niveau.

Les difficultés apparaissent le plus souvent au niveau des start-up et des TPE de la défense, qui peinent encore à lever des fonds en France et à obtenir des commandes publiques. La majorité des fonds d’investissement français refusent toujours d’investir dans des start-up de l’armement, en se référant aux chartes d’investissement socialement responsables et aux critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance). Il s’agit d’un premier obstacle, peu évolutif dans le temps, qui limite fortement l’engagement des jeunes ingénieurs et chercheurs vers le secteur de la défense. Quelques fonds spécialisés ont vu le jour, mais ils restent très minoritaires dans le paysage du capital-risque français. Ce verrou est encore renforcé lorsqu’il s’agit de financer des projets hardware, mécatroniques ou robotiques. Les fonds acceptant de s’engager sur des dossiers de drones ou de robots demeurent très rares sur notre territoire.

L’État pourrait mettre en place des avantages fiscaux ciblés en faveur des fonds jouant le jeu des investissements « kakis » et, à l’inverse, pénaliser ceux refusant tout investissement dans le domaine militaire. Concrètement, il reste aujourd’hui très difficile de trouver un financement pour une start-up développant des drones militaires ou des composants pour drones aériens, et le fonds spécialisé Definvest est difficilement accessible pour la majorité des entrepreneurs. Les dispositifs de soutien et de subvention manquent également de visibilité. L’ouverture d’un guichet unique, s’appuyant sur de nouvelles métriques de détection de l’innovation de défense, serait une avancée majeure pour l’écosystème français.

Des verrous purement réglementaires persistent et freinent l’innovation dans le segment des drones aériens. Il est urgent d’ouvrir enfin le ciel français au vol des drones et de simplifier le millefeuille administratif des déclarations SORA — acronyme anglais pour « évaluation des risques pour opérations spécifiques » — ainsi que des demandes d’autorisation de vol. La Direction générale de l’aviation civile (DGAC) et les Directions de la sécurité de l’aviation civile (DSAC) doivent travailler en urgence à ces simplifications et à l’ouverture du ciel aux drones aériens.

Enfin, alors que cette question ne sera traitée qu’à l’occasion de l’élection présidentielle de 2027, la commande publique doit être repensée : réforme des critères d’attribution dans le domaine des drones et abandon de certaines doctrines toxiques prônant le soutien d’un seul acteur industriel au détriment des autres. La commande publique doit s’appuyer sur des métriques de performance au combat et sur des classements objectifs du niveau d’efficacité des technologies. Si nous n’adoptons pas ce protocole, nous perdrons la bataille de l’innovation avant de perdre la guerre…

Thierry Berthier

areion24.news