Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 9 février 2026

Qui veut la peau de Liu Hu, légendaire journaliste d’investigation chinois ?

 

Liu Hu (刘虎), un journaliste d’investigation reconnu pour la qualité de ses enquêtes, a été arrêté par la police de Chengdu début février, dans le sud-ouest du pays, en compagnie de son collègue Wu Yingjiao. Ils venaient de publier un article sur des faits de corruption au Sichuan (sud-ouest de la Chine). Leur publication révélait des faits présumés de corruption concernant Pu Fayou, le secrétaire du Parti communiste chinois dans le district de Pujiang de Chengdu, la capitale du Sichuan. L’article a depuis été supprimé du réseau social mais non sans susciter un grand intérêt sur un sujet sensible en Chine.

Lundi 2 février, après une journée agitée d’interrogations sur les réseaux sociaux chinois concernant la disparition de Liu Hu, l’un des derniers journalistes d’investigation en Chine, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu, capitale du Sichuan, a enfin confirmé l’arrestation de Liu Hu et de son collègue Wu Yingjiao. Une affaire qui fait grand bruit dans un pays où la société civile est perçue par nombre de Chinois comme une « espèce menacée. »

D’innombrables protestations avaient, telle une pluie torrentielle, immédiatement inondé les réseaux sociaux après cette annonce. Les auteurs de ces protestations, journalistes, blogueurs, avocats, juristes, universitaires, prenaient pourtant une initiative risquée, comme pour tenter de défendre le dernier terrain de la liberté d’expression ainsi que celui du journalisme, qui n’ont pas cessé de rétrécir depuis une décennie.

Ils entendaient ainsi « sauver » Liu Hu. Ce dernier a été arrêté par la police du Sichuan dimanche 1er février, le même jour que l’arrestation, à 1 500 km de là, de son jeune collège Wu Yingjiao à Handan, dans la province du Hebei, pour « fausses accusations » et « activités commerciales illégales. »

Qui est Liu Hu, figure emblématique du journalisme d’investigation en Chine ?

« Pour les journalistes [chinois] d’investigation, Liu Hu est un rayon de lumière, » estime Yuan Suwen, ex-journaliste d’investigation chinoise, qui témoigne du statut légendaire de cet homme de 50 ans dans le monde des médias chinois.

Né à Chongqing, mégapole de la même province du Sichuan, Liu Hu rejoint en 2000 le journal Chongqing Shangbao à l’âge de 24 ans, spécialisé dans les affaires de société. Dans le milieu, il acquiert rapidement une notoriété pour son courage et la qualité de ses enquêtes sur la corruption, un terrain hautement miné qui fait reculer de très nombreux confrères. Dans ce pays de 1,4 milliard d’habitants, on ne compte que 175 journalistes d’investigation, selon une étude de 2017 de l’université Sun Yat-sen.

Un tournant dans sa vie survient en 2013. Le 23 août, Liu Hu, employé alors du quotidien cantonais XinKuai Bao à cette époque, a été menotté, invité par la force à quitter son domicile devant sa fille de 4 ans. Cette année-là, il avait enquêté sur des malversations et des détournements de fonds publics imputés à Ma Zhengqi, puissant vice-directeur de l’Administration nationale de l’industrie et du commerce. Le manque de preuves tangibles n’empêche pas une équipe de policiers de Pékin de traverser le pays (1 600 kilomètres séparent Pékin de Chongqing) pour arrêter Liu Hu.

Sur ces trois chefs d’accusation, « diffamation, » « extorsion, » et « provocation de troubles sociaux, » Liu Hu a été détenu pendant 346 jours. Le 3 août 2014, le journaliste a été libéré sous caution. Cette même année, il figure parmi « les 100 héros de l’information » de Reporters Sans Frontières (RSF). Un an plus tard, le parquet du district de Dongcheng à Pékin a finalement rendu une décision de non-lieu. « Aucune compensation n’a été reçue, » m’a confirmé Liu Hu quelques années plus tard.

Une fois libéré, il rejoint, en qualité de directeur adjoint du service de l’information, le journal Changjiang Shangbao. Mais quelques mois plus tard, le journal du Hubei, qui à cette époque était à son sommet, est visé par le bureau de la propagande du Hubei en raison de ses enquêtes sur des affaires de corruption. Le bureau provincial de la propagande exige des journalistes qu’ils leur remettent les transcriptions originales et les enregistrements audio de leurs reportages, en ordonnant à Changjiang Shangbao de « se concentrer désormais exclusivement sur les contenus économiques. »

A partir de là, plus aucun média chinois n’ose embaucher officiellement Liu Hu qui fait ses adieux au système en devenant « journaliste citoyen. » Le basculement de statut le rend encore plus libre, sa réputation, son influence ne cessent de croître. Bien que son nom n’apparaisse plus dans les journaux papier, dans le monde numérique il demeure « un phénix immortel, » relève sur le réseau social chinois WeChat son ancien collègue Lin Fei, en constatant que « sa légende perdure dans l’univers des médias. »

Mais en devenant un symbole, le prix payé est élevé. Liu Hu a été confronté ces dernières années à des restrictions sur ses déplacements en avion et en train à grande vitesse. Il subit de nombreux désagréments dans sa vie quotidienne. « Sa famille a sans aucun doute subi des répercussions considérables, » affirme Lin Fei. Son caractère, « inflexible, » l’a fait beaucoup souffrir, ainsi que sa famille, explique-t-il.

Il ne peut plus signer de son nom ses collaborations avec les médias chinois. Lin Fei se dit convaincu que son ancien collègue « n’a jamais choisi cette profession pour l’argent. » Réaliser un tel reportage d’investigation, minutieusement documenté et incisif que celui qui lui vaut sans doute d’être à nouveau arrêté « nous, hommes de milieu, savons l’effort et le dévouement considérables que cela requiert. »

Liu Hu entendait prouver que les « vrais » journalistes existent toujours dans son pays, une répartie à cette thèse en Occident selon laquelle la Chine n’a que de propagandistes. En 2019, il avait créé le prix « Maison des journalistes » afin d’encourager l’esprit critique dans la profession. Ce prix, salué par les grands noms du milieu, a été surnommé le « Pulitzer chinois, » se distinguant ainsi d’un autre prix, le Prix du journalisme de Chine, créé par l’Association des journalistes de Chine (All-China Journalists Association) qui prime en général les œuvres de propagande.

Qui veut la peau de Liu Hu ?

Tous les regards se tournent vers la publication du 29 janvier sur WeChat, soit quatre jours précédant leur arrestation. Cet article, intitulé « le secrétaire du Parti d’un comté du Sichuan, qui avait jadis conduit un professeur à se suicider, pousse une entreprise à la faillite, » vise directement Pu Fayou, secrétaire du Parti communiste chinois du district Pujiang, à Chengdu, de facto le numéro un du pouvoir local.

Samedi 31 janvier, Liu Hu avait reçu un message de l’Inspection et la Supervision disciplinaires de la Commission municipale de Chengdu lui demandant de la contacter, en l’avertissant. Ce message était assorti d’un avertissement ainsi rédigé : « Les signalements et les dénonciations visant des fonctionnaires doivent s’effectuer par les voies légales et de manière conforme à la loi. » Liu Hu avait répondu brièvement à ce message, en soulignant qu’il s’agit d’un article qui n’est ni une dénonciation ni une pétition. Puis il décide de rendre cet échange public.

Le lendemain, une alerte sur la disparition de Liu Hu et Wu Yingjiao est massivement propagée sur les réseaux sociaux. Le système de censure qui, sur les réseaux sociaux chinois, parvient à éliminer rapidement les messages jugés hétérodoxes ou non-désirés, ne fonctionne pas toujours comme les autorités le souhaitent. Souvent, les articles de soutien et de protestation se multiplient par vagues successives. Aussitôt les premières vagues éliminées, de nouvelles viennent les remplacer. Mis ainsi sous une forte pression, lundi 2 février, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu a été contraint de confirmer l’arrestation des deux journalistes via un communiqué officiel.

Le 4 février, Zhou Ze, avocat de Liu Hu, obtient l’autorisation de lui rendre visite. Zhou a confirmé que la cause de la poursuite pénale contre son client, « était bien l’article critiquant les organes et les fonctionnaires de l’État. »

« Qui a peur de Liu Hu ? » s’interroge l’avocat pékinois et journaliste citoyen Li Yucheng, avant de donner sa réponse, « pas uniquement Pu Fayou, mais tous ceux qui le protègent. » Pour Li, au fond, ce n’est pas Liu Hu qu’ils craignent, mais « le fait que quelqu’un ose encore s’exprimer. »

Pourquoi tant de Chinois soutiennent-ils Liu Hu ?

« Fausses accusations » et « activités commerciales illégales, » les deux chefs d’inculpation aujourd’hui repris par les autorités de Chengdu contre les deux journalistes, sont généralement rejetées dans les milieux judiciaires chinois, relèvent les observateurs familiers de ce sujet.

« L’élément le plus susceptible d’incriminer Liu Hu est la publication d’articles rémunérés, » estime Huang Yingsheng, dans un article publié sur WeChat (censuré rapidement). Or, pour cet ancien juge de la Cour suprême de Chine, l’article rétribué est un modèle courant chez les créateurs de contenu indépendants, « la publication de contenus rémunérés n’est pas simplement une activité commerciale, mais un nouveau modèle économique basé sur la diffusion des connaissances […] et la propagation de l’information, » qui ne doit pas être classé comme « activité commerciale. »

Sur WeChat, Lao Dongyan s’indigne également de ces accusations. « Si un reportage pouvait constituer un crime, tous ceux qui gagnent leur vie en écrivant trembleraient probablement de peur, » ajoute cette juriste et professeure renommée de la Faculté de droit de l’Université Tsinghua de Pékin.

Dans la société civile, nombreux sont les Chinois qui, bien que n’ayant pas de lien avec Liu Hu, ressentent la responsabilité de prendre position en dépit des risques. La réaction de Xiang Dongliang sur WeChat, résume l’état d’esprit de cette partie de la Chine.

Si cet ex-journaliste, blogueur connu, spécialisé dans la vulgarisation scientifique, avoue sa crainte des retombées d’un tel soutien à Liu Hu bien qu’il ne l’ait jamais rencontré physiquement, c’est finalement le sens des responsabilités qui l’emporte. « Je ne peux pas [ne rien dire], car mon cœur souffre trop, » souligne-t-il.

M. Xiang pointe du doigt l’arrestation des deux journalistes tout en s’interrogeant : comment un article peut-il constituer un « crime de fausse accusation » et pourquoi la police a-t-elle arrêté les auteurs avant la conclusion de la Commission pour l’inspection et la supervision disciplinaires ? La police de Chengdu a-t-elle le droit d’arrêter Liu Hu, citoyen de Chongqing ? Tant de questions qui demeurent sans réponse.

Zhang Zhulin

asialyst.com

Jimmy Lai, porte-drapeau de la démocratie à Hong Kong, condamné à 20 ans de prison

 

Jimmy Lai, l’ancien porte-drapeau du mouvement démocratique de Hong Kong a été condamné lundi 9 février à 20 ans de prison pour « sédition » et « intelligence avec une puissance étrangère, » une peine qui signifie que cet homme de 78 ans en mauvaise santé finira probablement ses jours en prison, le message voulu par Pékin étant d’en faire un exemple pour dissuader quiconque de suivre son exemple dans l’ancienne colonie britannique désormais plus que jamais mise sous cloche.

Lai Chee-ying (黎智英) de son vrai nom, Jimmy Lai est un homme d’affaires hongkongais de nationalité britannique et taïwanaise. Fondateur de la chaîne de magasins de vêtements Giordano, de la société de médias Next Digital et du journal populaire Apple Daily, il a déjà passé plus de 1 800 jours dans sa cellule à l’isolement. Sa condamnation met un terme à une saga judiciaire de cinq ans marqués par un simulacre de procès et une condamnation pour l’exemple.

Jimmy Lai était un entrepreneur milliardaire dans le secteur des médias devenu un ardent partisan du mouvement prodémocratie qui a secoué Hong Kong en 2019 et un fervent détracteur du régime communiste chinois depuis longtemps. Cette peine est la plus lourde prononcée à Hong Kong depuis l’imposition par Pékin d’une Loi sur la sécurité nationale en juin 2020.

Cette loi prévoit des peines allant jusqu’à la détention à perpétuité pour les « crimes » de sédition ou complot visant à renverser les autorités en place. Son procès était suivi de près dans le monde car il était considéré comme un baromètre de la liberté de la presse et de la liberté d’expression à Hong Kong depuis l’imposition par Pékin de cette loi qui prévoit des peines allant jusqu’à la détention à perpétuité pour les « crimes » de sédition, atteinte à la sécurité nationale ou complot visant à renverser les autorités en place.

Jimmy Lai avait été condamné en décembre pour deux chefs d’accusation de « complot en vue de collusion avec une puissance étrangère » et de « complot en vue de publier des documents séditieux » par l’intermédiaire de son groupe de presse, le tabloïd prodémocratie Apple Daily, aujourd’hui fermé.

Lundi, la cour a, sans surprise, déclaré lundi qu’elle n’avait « aucun doute » sur la gravité des accusations de collusion et ajouté que l’accusation de sédition contre l’accusé relevait également de « la catégorie la plus grave de ce type. »

Lai a été condamné avec huit autres coaccusés – deux militants et six anciens dirigeants de la société de médias de Lai. Tous, à l’exception de Jimmy Lai, avaient plaidé coupables. Ils ont été condamnés à des peines allant de six ans et trois mois à dix ans.

Vu son âge, Jimmy Lai finira probablement sa vie en prison

Jimmy Lai risquait la prison à vie. Le condamner à une peine de 20 ans de prison pourrait laisser penser à un certain degré de clémence pour les gouvernements étrangers qui avaient plaidé auprès de Pékin pour sa libération mais, au vu de son âge et de sa santé fragile, tout indique qu’il finira ses jours en prison.

« Cette condamnation anéantit les espoirs que le président américain Donald Trump, qui s’était engagé à libérer Lai avant l’élection présidentielle de 2024, ou le Premier ministre britannique Keir Starmer, qui, selon des responsables de Downing Street, avait évoqué son cas lors d’un voyage à Pékin le mois dernier, puissent obtenir sa libération anticipée, » relève sobrement lundi le quotidien des affaires britannique Financial Times.

Londres ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisque la ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a déclaré dans un communiqué que 20 ans équivalaient à une « peine à perpétuité » pour Jimmy Lai. Elle a invité Pékin à « mettre fin à son calvaire et à le libérer pour des raisons humanitaires. »

Jimmy Lai peut encore faire appel de cette condamnation mais il est certainement clair pour lui aussi que toute chance de clémence des autorités chinoises paraît extrêmement ténue. Après le rendu de la sentence, sa famille et son équipe juridique internationale ont d’ailleurs déclaré qu’il risquait de mourir en prison, compte tenu de son état de santé.

« Condamner mon père à cette peine de prison draconienne est dévastateur pour notre famille et met la vie de mon père en danger. Cela signifie la destruction totale du système juridique de Hong Kong et la fin de la justice, » a déclaré son fils Sébastien Lai. Sa fille Claire Lai a déclaré que cette peine était « d’une cruauté déchirante » compte tenu de sa santé déclinante.

Pour John Moolenaar, président républicain de la commission Chine de la Chambre des représentants des États-Unis, cette condamnation constitue « la dernière tâche sur le bilan du Parti communiste chinois en matière de droits de l’homme et une farce s’agissant de sa promesse de respecter le principe “un pays, deux systèmes”. »

Pékin déterminé à en faire un exemple, toute clémence quasiment exclue

Mais sur le fond, les autorités chinoises ont bien entendu anticipé ces réactions étrangères dont elles ne feront aucun cas, bien décidées à réduire au silence toute contestation à Hong Kong.

Les procureurs à Hong Kong s’étaient concentrés sur les réunions passées de Jimmy Lai avec des responsables américains, qui, selon eux, démontraient sa volonté de rechercher auprès d’eux des sanctions américaines contre des responsables chinois et hongkongais et ses efforts pour « renverser le Parti communiste chinois. »

Le ministère chinois des Affaires étrangères a de son côté déclaré que Jimmy Lai était « l’un des principaux organisateurs et participants d’une série d’activités antichinoises et déstabilisatrices à Hong Kong. » « Le gouvernement central soutient fermement […] Hong Kong dans la sauvegarde de la sécurité nationale conformément à la loi et dans la répression des actes criminels qui mettent en danger la sécurité nationale, » a déclaré le ministère. Le chef de l’exécutif de Hong Kong, John Lee, a enfoncé le clou en déclarant dans un communiqué en chinois publié sur Facebook que « cette lourde peine […] démontre l’État de droit et la justice. »

Pour Eric Lai, chercheur senior au Georgetown Center for Asian Law, cité par le Financial Times, il est peu probable que Jimmy Lai soit libéré pour des raisons humanitaires, même si les États-Unis et le Royaume-Uni intensifient leurs pressions sur Pékin, compte tenu des « efforts soutenus du régime pour présenter Lai comme un “ennemi de l’État”. » « Un revirement de la cour d’appel contredirait des années de théâtre politique, » a-t-il estimé.

Mis sous les verrous le 10 août 2020, la libération sous caution de Jimmy Lai lui avait été régulièrement refusée. Cette sentence, parodie pour l’exemple dont l’issue était décidée d’avance à Pékin, est celle d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour la liberté d’expression et la démocratie à Hong Kong.

Les autorités de Pékin et celles de Hong Kong comptaient depuis son arrestation l’instrumentaliser pour en faire une démonstration publique : derrière la personne de Jimmy Lai sont en réalité désignés les États-Unis et ses « agents » hongkongais qui, pour Pékin, ont comploté pour semer le chaos dans la ville lorsqu’avaient eu lieu des manifestations monstres qui ayant rassemblé jusqu’à deux millions d’habitants en 2019 pour protester contre l’emprise croissante de Pékin dans une cité qui en compte 7,4.

Jimmy Lai est l’un des plus de 250 habitants de Hong Kong arrêtés depuis 2020 et dont une partie, toujours embastillés, attendent encore leur procès. Les accusés, parmi lesquels figurent des parlementaires démocratiquement élus et des universitaires, forment un échantillon représentatif de l’opposition dans cette ex-colonie britannique, qui a été méthodiquement écrasée depuis que la Chine a instauré la Loi sur la sécurité nationale.

Né en Chine continentale, « le plus vieux prisonnier politique de Hong Kong » est arrivé à l’âge de 12 ans à Hong Kong où il a travaillé dans des ateliers clandestins, avant de fonder en 1981 ce qui deviendra l’empire international du textile Giordano. Il avait plus tard fondé sa première publication, très critique de l’appareil chinois, à la suite du massacre de la place Tiananmen en 1989 qui fit quelque 2 000 morts dans les rangs des manifestants prodémocratie rassemblés sur la place au cœur de Pékin.

Ses deux principaux titres, le quotidien Apple Daily et le magazine numérique Next, étaient extrêmement populaires à Hong Kong, mêlant sensationnalisme et reportages politiques percutants. Ils faisaient également partie des rares publications ayant ouvertement pris le parti des immenses manifestations prodémocratie à Hong Kong en 2019. Ce qui a valu à Jimmy Lai d’être qualifié de « traître » par les médias d’État chinois.

Jimmy Lai se présentait lui-même comme un « rebelle-né »

Peu avant son arrestation, à l’AFP qui lui demandait pourquoi il ne profitait pas paisiblement de sa fortune, sans faire de bruit comme tant de magnats de Hong Kong, Jimmy Lai avait répondu : « Je suis peut-être un rebelle-né, peut-être que je suis quelqu’un qui, outre l’argent, a besoin de donner beaucoup de sens à sa vie. » Il avait ajouté que la loi de Pékin sur la sécurité nationale « sonnerait le glas pour Hong Kong. »

Plusieurs anciens activistes prodémocratie de Hong Kong ont été libérés depuis 2020 au terme de leur peine, dont Claudia Mo, une ancienne journaliste de l’Agence France-Presse élue plus tard au parlement local. Élargis, ceux-ci s’abstiennent depuis de toute déclaration politique, conscient des risques qu’ils prendraient à reprendre toute activité politique pouvant devenir motif à être à nouveau arrêtés.

Depuis l’imposition de la NSL par Pékin, les autorités de Hong Kong traquent aussi les habitants qui ont préféré quitter la ville. Elles sont allées jusqu’à offrir des primes de dizaines de milliers de dollars à ceux qui permettraient l’arrestation d’activistes recherchés à l’étranger. Certains affirment faire l’objet de campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux visiblement pilotées par les services chinois.

Ce procès était considéré par beaucoup, tant à Hong Kong qu’à l’étranger, comme le symbole du degré zéro des libertés politiques et médiatiques résiduelles dans ce territoire chinois qui était jusqu’en 2020 semi-autonome et à qui la Chine avait promis cinquante ans de libertés individuelles dans le cadre du concept « Un pays, deux systèmes » qu’avait alors proposé Deng Xiaoping lorsqu’était discutée avec la Première ministre britannique de l’époque Margaret Thatcher sa rétrocession à la Chine.

Pékin pensait utiliser ce concept pour convaincre Taïwan de négocier son rattachement au continent mais, depuis les événements à Hong Kong, il est de facto caduc. La chape de plomb qui s’est abattue sur la ville a d’ailleurs renforcé les rangs de ceux qui à Taïwan s’opposent à toute idée de « réunification » et même de négociations avec Pékin.

« Jimmy Lai n’a commis aucun crime et devrait être libéré immédiatement, » a déclaré lundi Angeli Datt, une responsable de l’ONG Chinese Human Rights Defender (CHRD). « Les poursuites judiciaires manifestement politisées engagées par les autorités hongkongaises à l’encontre de Lai bafouent les engagements juridiques visant à protéger la liberté d’expression et le droit à un procès équitable, » ajoute-t-elle.

« La détention abusive de Lai est aggravée par la détérioration de son état de santé et son isolement prolongé. Il souffre de diabète, d’hypertension, de cataracte et de problèmes cardiaques et a passé plus de 1 800 jours en isolement, » a-t-elle encore déclaré.

« Les poursuites engagées contre Jimmy Lai ont dès le départ constitué une perversion de l’État de droit à Hong Kong, leur issue étant prédéterminée. La sentence prononcée aujourd’hui risque d’être une condamnation à mort pour un homme de 78 ans en mauvaise santé après avoir passé près de cinq ans en isolement cellulaire, » a pour sa part déclaré James Cunningham, président de la Fondation Committee for Freedom in Hong Kong (CFHK) et ancien consul général des États-Unis à Hong Kong.

« Le seul « crime » de Jimmy Lai a été de défendre les libertés promises au peuple de Hong Kong par Pékin et Londres, par le biais d’actions pacifiques qui étaient légales et auraient dû le rester, » a-t-il encore déclaré.

Jimmy lai en prison : le souhait de Pékin de réduire au silence toute dissidence

Mais sur le fonds, quel poids politique peuvent réellement avoir ces déclarations à Pékin ? Le 14 décembre dernier, la veille du jour où Jimmy Lai avait été reconnu coupable, le Parti démocratique de Hong Kong, le plus grand parti prodémocratie de la ville et autrefois principale force d’opposition au sein de l’assemblée législative, avait annoncé qu’il avait voté sa dissolution après 31 ans d’existence.

Pékin a réformé le système électoral de la ville, n’autorisant que les candidats préapprouvés et excluant de fait l’opposition. Le nouveau système « réservé aux patriotes » a cependant peiné à gagner le soutien du public. Le territoire a enregistré son deuxième taux de participation le plus bas jamais enregistré lors des dernières « élections » législatives début décembre.

Depuis la répression sévère qui s’est abattue sur Hong Kong et dont la fermeture du journal Apple Daily en juin 2021 en a été l’une des étapes, Hong Kong a chuté à la 140ème place dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. La cité était classée en 18ème place en 2002, lors du lancement de l’enquête, devant le Japon, Taïwan et la Corée du Sud.

En filigrane de cette parodie de justice au service de Pékin et du procès pour l’exemple de Jimmy Lai, se trouve la volonté absolue du Parti communiste chinois et de son secrétaire général Xi Jinping d’éradiquer de façon complète et définitive toute forme de contestation publique du régime et d’étouffer par la peur et les menaces toute voix dissidente, que ce soit en Chine ou au sein des communautés d’origine chinoises à l’étranger.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

La Belgique accorde une dérogation à l' ex-colonel des renseignements suisses Jaques Baud

 

La Belgique a accordé une dérogation humanitaire à l'ancien colonel suisse Jacques Baud. Etabli à Bruxelles, il est inscrit depuis décembre sur la liste de sanctions de l'Union européenne pour «propagande prorusse». Jacques Baud a confirmé dimanche à Keystone-ATS l'information du site romand L'Impertinent. «Avec cette dérogation humanitaire, j'ai le droit d'accéder à mon compte bancaire pour les besoins essentiels», précise l'ancien collaborateur du Service de renseignement de la Confédération.

La décision du Ministère des finances belge lui a été notifiée samedi. La demande avait été déposée par ses avocats. L'ancien colonel ajoute qu'il ignore quelles démarches auraient éventuellement été faites par Berne auprès de l'UE et quels en seraient les résultats.

Jacques Baud ne comprend pas la sanction

Jacques Baud est sanctionné pour ses positions jugées favorables à la Russie. La Commission européenne rejette elle l’accusation d’atteinte à la liberté d’expression, affirmant que les actes concernés doivent atteindre un niveau susceptible de menacer la démocratie, l’Etat de droit, la stabilité ou la sécurité de l’UE ou d’un Etat membre.

Les sanctions prononcées le 15 décembre à l'encontre de Jacques Baud et de onze autres personnes impliquent le gel de leurs avoirs, l'interdiction de faire des affaires et des interdictions d'entrée dans l'UE. Jacques Baud considère que la sanction est politique. Selon lui, il n'y a pas d'éléments indiquant qu'il a commis une infraction.

ATS

Epstein-Afrique : la nausée mondialisée

 

Si tu veux dîner avec le diable, dit le proverbe, mieux vaut se munir d’une grande cuillère. Dans le dossier Epstein, aucune n’a de tige assez longue. L’affaire ressemble au labyrinthe du Minotaure qui serait submergé par les égouts. Une toile d’araignée planétaire où se croisent figures politiques, fortunes privées et réseaux d’influence en quête de sexe, d’argent et de pouvoir. Après bien des atermoiements, le rideau s’est finalement levé. Mondafrique propose une série d’articles consacrés aux apparitions de l’Afrique dans les « Epstein files », où il est surtout question de business, de diplomatie informelle et de réseaux d’influence.

À prendre avec des pincettes 

La divulgation des dossiers Epstein était une promesse de campagne de Donald Trump. Mais plus que le Président lui-même, ce sont surtout ses partisans du mouvement MAGA (Make America Great Again) qui ont exigé que toute la lumière soit faite. Sous pression de ses militants et après beaucoup d’hésitations, l’administration américaine a fini par se résoudre à ouvrir la boîte de Pandore, le 30 janvier dernier.

Si cette affaire suscite autant d’intérêt, c’est en raison de la nature et de la gravité des faits, du statut social des personnes impliquées et de l’impunité dont elles ont bénéficié. Cependant, les noms qui y figurent ne sont pas nécessairement tous liés à des crimes : être cité ne prouve rien en soi. Pour tenter de comprendre et d’y voir clair, il faut réaliser un travail de fourmi, analyser et recouper des centaines de milliers de pages et d’images. Ce travail aurait dû être effectué par les justices nationales, mais cela n’a pas été le cas, notamment en France. Ce vide judiciaire s’explique par les puissants réseaux d’influence où évoluait Jeffrey Epstein. On ne peut donc que se réjouir que cette affaire émerge enfin, à condition de faire le tri.

Qui était Jeffrey Epstein ? 

Né en 1953 à New York dans un milieu populaire, Jeffrey était un financier au parcours atypique, passé de l’enseignement à la gestion de fortune pour des clients très riches, dans des conditions pour le moins intrigantes. Il est condamné une première fois en 2008 en Floride pour proxénétisme de mineures. A la suite d’un accord de plaidoyer très clément qui lui évite des poursuites fédérales plus lourdes, il est libre. Dès cette époque, tout le monde sait.Malgré cela, il a continué à fréquenter des cercles très influents. Jeffrey Epstein meurt en 2019, dans des conditions troubles, alors qu’il était en détention provisoire en attente de son procès.

Sa complice et associée Ghislaine Maxwell, est, elle, toujours en détention. C’est une figure centrale du dossier, fille du magnat de la presse britannique Robert Maxwell, elle-même très introduite dans les milieux mondains et politiques internationaux. L’étendue de leurs carnets d’adresses, mêlant responsables politiques, grandes fortunes, universitaires et figures du show-biz, est époustouflante. Des personnalités comme Bill Clinton, le prince Andrew, Anne de Rothschild ou, en France, Caroline Lang – la fille de Jack Lang – s’y trouvent. Cette capacité à rester socialement fréquentable malgré une condamnation infamante explique en partie pourquoi l’histoire est hors-norme. Elle pose une question persistante : comment Jeffrey Epstein, déjà condamné pour de tels, faits a-t-il pu conserver si longtemps un tel accès aux élites ?

Les pays du Sud globalement épargnés

Le versant africain du dossier tranche avec son cœur judiciaire américain. En Afrique, il est surtout question de voyages d’affaires, de demandes de visas et de connexions politiques, la plupart en lien avec Israël. Plusieurs anciens responsables du renseignement, dont Ari Ben Menashe, ont évoqué les liens entre Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell et le Mossad depuis les années 1980. Ceci expliquerait l’étendue de leurs contacts sur tous les continents et dans tous les milieux et leurs liens avec l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak.

Dans plusieurs pays africains, comme en Côte d’Ivoire et en Libye, il s’agit bien de contrats financiers en lien avec les intérêts de Tel Aviv.

Pour autant, et en l’état des connaissances à ce jour, il n’y a pas d’allégations crédibles ou documentées d’activités sexuelles criminelles sur le continent. Idem pour la Chine et l’Asie,  où comme en Afrique, il s’agit seulement de connexions diplomatiques ou d’influence. Seule l’Amérique du Sud, principalement le Brésil, a été touchée. Le complice du couple Epstein-Maxwell, le Français Jean-Luc Brunel – mort en détention à Paris en février 2022 – recrutait des adolescentes, parfois âgées de moins de 16 ans, attirées par les concours de beauté ou les contrats de mannequinat. Néanmoins, la majorité des exactions sexuelles est concentrée aux États-Unis, sur des îles privées des Caraïbes et au Nouveau-Mexique.  

Les pays du Sud apparaissent, pour l’essentiel, en marge du volet criminel de cette affaire. Se dessine, en revanche, le portrait d’une élite mondialisée qui a dominé les cercles du pouvoir, de la finance et de l’influence pendant plus de trente ans. Une élite souvent prompte à donner des leçons de gouvernance ou de morale publique, et que l’affaire rattrape aujourd’hui. À bien des égards, le scandale Epstein ressemble au crépuscule d’un entre-soi globalisé qui s’imaginait intouchable.

Les amis du milliardaire à Abidjan

Comme ailleurs dans le monde, les révélations autour de Jeffrey Epstein font beaucoup de bruit en Côte d’Ivoire. En réalité, le pays n’apparaît que de façon marginale dans les millions de pages publiées, essentiellement entre 2012 et 2014. Le sulfureux personnage n’y joue qu’un rôle d’intermédiaire. Le vrai sujet est ailleurs : ces fuites illustrent la construction d’un appareil de surveillance destiné à verrouiller le pouvoir d’Alassane Ouattara.

Sous Laurent Gbagbo (2000-2010), la Côte d’Ivoire entretenait des relations étroites avec Israël. Pendant la crise post-électorale de 2010-2011, les autorités israéliennes sont restées très discrètes, ne prenant position ni pour un camp ni pour un autre, au moins publiquement. Lorsqu’Alassane Ouattara arrive au pouvoir en 2011, il ne dispose pas de canaux privilégiés avec Tel-Aviv. La tentative de coup d’État de 2012 change la donne : le Président cherche alors des outils pour sécuriser son fauteuil.

Du partenariat sécuritaire au verrouillage du pouvoir 

C’est dans ce contexte que s’activent l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak et Jeffrey Epstein. Les documents disponibles décrivent un travail méthodique de mise en relation, d’organisation de rencontres et de transmission de propositions pour des systèmes de surveillance des communications. Des proches du pouvoir, comme la nièce d’Alassane Ouattara, Nina Keïta, et Sidi Tiémoko Touré, alors chef de cabinet du président de la République, apparaissent comme points de contact dans ces échanges.

Sur les réseaux sociaux, une photo (voir ci-dessus) d’un déjeuner montrant Hamed Bakayoko – le Premier ministre décédé en 2021– aux côtés de Jeffrey Epstein a été largement commentée. Pourtant, rien dans les documents ne prouve une quelconque proximité entre ces deux hommes. Hamed Bakayoko n’agit ici qu’en tant que ministre de l’Intérieur de l’époque, dans le cadre de ce contrat.

Interception des communications et cyber-surveillance

À partir de 2013-2014, l’État ivoirien renforce fortement ses capacités de surveillance : interception des communications, cyber-surveillance, centralisation du renseignement, montée en puissance d’unités spécialisées. Officiellement, il s’agit de lutte antiterroriste. Dans les faits, ces outils, qui n’ont cessé de s’améliorer, donnent au pouvoir une capacité inédite de suivi des oppositions, des mobilisations et des voix critiques.

Jeffrey Epstein n’a été qu’un facilitateur. L’enjeu réel est l’importation d’un modèle sécuritaire qui a contribué à durcir le contrôle politique en Côte d’Ivoire, comme l’a montré l’élection présidentielle d’octobre 2025.

Israël y a gagné sur tous les tableaux : sur le plan financier, avec de juteux contrats de sécurité pour ses entreprises privées et par la mise en place d’outils qui lui permettent d’accéder à de nombreux renseignements et de surveiller l’importante communauté libanaise en Côte d’Ivoire.

mondafrique.com

dimanche 8 février 2026

La Chine de facto écartée du Canal de Panama

 

La Chine a été de facto écartée de la gestion du Canal de Panama du fait d’un verdict rendu le 29 janvier par les 9 juges de la Cour Suprême du Panama qui, au terme d’une saga de plus d’un an, ont jugé inconstitutionnel le contrat existant de concession des ports de Balboa et Cristobal signé avec l’entreprise Panama Ports Company, filiale de la société Hongkongaise CK Hutchison, suscitant la colère de Pékin.

Si, de l’avis des experts de ce dossier, la décision de la Cour suprême n’est pas une réelle surprise, ce contrat étant jugé contraire à la Constitution panaméenne est donc immédiatement annulé avec pour conséquence tout aussi concomitante d’en écarter la Chine qui a d’ores et déjà annoncé introduire un recours en justice pour sauvegarder ses intérêts, Washington déclarant en revanche sa satisfaction.

Dans les heures qui ont suivi l’annonce, le Président du Panama, José Raul Mulino, a fait une déclaration publique pour rassurer ses concitoyens : l’opération des deux ports concernés est transférée à titre provisoire à la compagnie APM Terminals, qui fait partie du géant danois Maersk, en attendant qu’un nouvel appel d’offres international soit organisé.

Dès le lendemain matin, le Secrétaire d’État américain Marco Rubio se félicitait sur le réseau X : « les États-Unis sont encouragés par la récente décision de la Cour Suprême du Panama selon laquelle la concession des ports à la Chine est inconstitutionnelle. »

La Chine a, en revanche mais sans surprise, exprimé son irritation. Un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a très vite réagi en indiquant que « la partie chinoise prendra toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder résolument les droits et intérêts légitimes des compagnies chinoises. »

Vendredi 6 février, le ton est encore monté puisque le gouvernement chinois a prévenu les autorités de Panama qu’elles « paieront inévitablement le prix fort sur les plans politique et économique, » si elles maintiennent cette décision qui « cède à l’hégémonie et se fait complice du mal. »

« Le gouvernement chinois est fermement résolu à protéger les droits et intérêts légitimes des entreprises chinoises et ne restera jamais les bras croisés face à toute forme d’intimidation hégémonique, » écrit ainsi le Bureau des affaires de Hong-Kong et de Macao du Conseil des affaires de l’État (le gouvernement central) dans un message sur le réseau social chinois WeChat.

Cette saga a commencé dès le 20 janvier 2025, lorsque le Président Donald Trump, dans son discours d’investiture, annonce sans ambages qu’il veut récupérer le Canal de Panama dont la Chine s’est, selon lui, indûment appropriée.

Une procédure de plusieurs années en perspective

Ce dernier épisode qui fera date mérite d’être remis en perspective, dans la grille de lecture que propose Mat Youkee, l’un des analystes locaux expérimentés basé en Amérique Latine :

– Il existe une concurrence féroce autour de la gestion des Ports du Canal entre les deux géants occidentaux : le groupe italo-suisse MSC, qui a fait alliance avec le fonds d’Investissement multinational basé à New York BlackRock pour racheter à CK Hutchison une quarantaine de ports, dont les deux panaméens, et le groupe danois Maersk, qui avait commencé par racheter la concession du chemin de fer transisthmique qui relie les deux ports et, de l’autre CK Hutchison.

– Pékin n’a pas pardonné à Li Kashing, milliardaire de Hong Kong et magnat de la finance, d’avoir voulu vendre tous ses ports à l’étranger (hors de Chine) aux Américains.

– Parmi les compagnies chinoises engagées figure surtout COSCO, le géant chinois du commerce maritime, qui s’estimait bien placé pour s’inviter à la table des discussions, avec BlackRock et MSC. Ceci implique que le Panama va s’engager dans une procédure d’arbitrage international, cas classique de différend fondamental entre une entreprise étrangère, chinoise en l’occurrence, et un État supposé souverain. La Panama Ports Company (PPP), filiale locale de CK Hutchison, s’est assurée les services de l’un des mieux introduits des cabinets d’avocats d’affaires de la place, Morgan & Morgan. Nul doute que l’on va vers une longue procédure d’arbitrage, ce qui convient parfaitement au Président Mulino, dont le mandat sera achevé depuis longtemps. Une précision toutefois : ce n’est pas la Cour Permanente d’Arbitrage (CPA), dite Tribunal de La Haye, qui sera l’instance de référence, certes parce qu’il ne s’agit pas d’une procédure entre deux États, mais surtout parce que ladite CPA est inacceptable pour la Chine comme pour une entreprise chinoise : la CPA a en effet prononcé une sentence en juillet 2016 donnant raison à la plainte des Philippines contre la Chine pour sa mainmise sur la Mer de Chine du Sud. Il est donc vraisemblable que ce sera plutôt la International Chamber of Commerce (ICC), sise avenue du Président Wilson à Paris, qui pourrait intervenir afin de résoudre ce différend.

– Contrairement à l’affirmation du Président panaméen, pour lequel le fonctionnement des ports ne devrait pas être affecté par le changement d’opérateur, l’expert Youkee craint que cette double transition, aujourd’hui de la PPC à APM Terminals, et demain de cette dernière au gagnant du futur appel d’offres international (s’il devait être différent du groupe Maersk), ne se fasse pas sans douleur ; ne fut-ce que parce que chaque entreprise utilise des procédures informatiques propres pour assurer le suivi des containers et des navires qui les transportent.

– La Cour Suprême du Panama n’en est pas à son coup d’essai en matière d’ingérence dans le climat des affaires : il y a près de 2 ans, elle avait déjà statué en faveur de l’annulation d’une concession d’exploitation d’une très importante mine de cuivre, avec pour conséquence d’entamer la crédibilité de l’État panaméen et de susciter une réévaluation du « risque pays. » Si l’on interprète ce dernier jugement de la Cour comme une volonté de faire plaisir aux États-Unis de Donald Trump, il n’est pas sûr que ce soit favorable au Panama en termes de taux d’intérêt et de durée d’amortissement de prêts que la communauté financière internationale serait disposée à consentir au Panama pour financer le développement de ses infrastructures. Cela dit, le fait que l’unité monétaire du Panama soit le dollar américain et non le Balboa est probablement plus déterminant pour les conditions de prêts et reflèterait l’évolution des taux à long terme de la Banque centrale nord-américaine (FED) plutôt que la confiance dans les institutions panaméennes.

– Mat Youkee intègre la saga des ports panaméens dans la reformulation actualisée de la doctrine Monroe, aujourd’hui rebaptisée « doctrine Dondoe » pour inclure l’apport conceptuel de Donald Trump, et consolidée dans la National Security Strategy (NSS) publiée fin 2025 par la Maison Blanche. Dans ce cadre, l’hémisphère occidental (américain) « doit rester libre de toute incursion étrangère hostile ou de la possession d’infrastructures-clés. » Pas besoin du porte-avions Gerald Ford de sa flotte d’accompagnement ou d’envoyer les Forces Spéciales, comme au Venezuela proche, si le Panama accède de bon gré à casser les contrats qui le liaient à une entreprise chinoise.

Un jugement pour faire plaisir à Donald Trump ?

Dans la mesure où c’est un raisonnement juridique qui rompt le lien entre l’entreprise hongkongaise et les ports panaméens qu’elle exploitait, il est nécessaire de le débroussailler, ce qu’a fait la journaliste Adelita Coriat, sur son blog. Il y a eu en fait trois recours simultanés pour inconstitutionnalité, déposés simultanément devant la Cour Suprême panaméenne.

Le premier a été déposé, ce qui était logique, par le Président de la Cour des Comptes du pays pour soupçon de violation d’une loi de 1997 qui avait entériné le premier contrat de concession signé par l’État panaméen avec la compagnie hongkongaise PPC. Ce contrat contenait, selon les juges, des anomalies, comme une clause de renouvellement automatique.

Un autre recours a été déposé, à titre individuel, par deux avocats, Norman Castro et Julio Macias, qui agissent en leur nom propre, sans représenter aucune partie, ce qui est assez étrange. Ce recours vise spécifiquement deux terrains mis en réserve pour une future extension des deux ports, l’un dit « le diable » et l’autre dénommé « île Telfers. » Une telle mise en réserve de terrains appartenant à l’État serait contraire à la Constitution du Panama dans la mesure où elle donnerait une préférence à des intérêts particuliers (ceux de la compagnie PPC, concessionnaire des ports) sur ceux de l’État.

Enfin, les Magistrats ont également déclaré non-conformes les mesures prises au titre de la Résolution du 23 juin 2021 prise par le Conseil d’administration de l’Autorité Maritime Panaméenne, qui aurait donc renouvelé le contrat de concession par anticipation.

Le principal grief retenu est l’inclusion d’avantages fiscaux et d’exonérations en faveur de la compagnie concessionnaire, qui démontre que ses intérêts particuliers ont prévalu sur ceux de l’État au nom de la collectivité nationale.

Le canal de Panama est un canal maritime de 80 km de long qui traverse l’isthme de Panama en Amérique centrale, reliant l’océan Pacifique et l’océan Atlantique. Depuis son ouverture en 1914, le canal a remporté un énorme succès et continue d’être un point de passage stratégique pour la navigation. Chaque année, il est emprunté par des milliers de navires transportant plus de 203 millions de tonnes de cargaison.

La gestion chinoise du Canal de Panama a été l’un des symboles des avancées fulgurantes de l’influence chinoise en Amérique Latine. Le Canal de Panama a vu passer 373 000 navires de 1998 à 2024, dont la majorité (52%) allait vers ou provenaient de ports des États-Unis. Les trois-quarts des marchandises transitant par le canal (76%) étaient destinés ou provenaient du marché nord-américain.

Il ne semble pas nécessaire d’être un grand spécialiste de droit constitutionnel et de droit public panaméens pour avoir quelques doutes sur la pertinence et la nouveauté de tels arguments, mais ce sera à l’instance d’arbitrage de l’apprécier. Mais ceci d’ici quelques années.

En attendant, il est difficile d’écarter l’idée que les magistrats de la Cour Suprême ont accompli la tâche que l’on attendait d’eux : fournir un habillage juridique pour interrompre le contrat avec la compagnie chinoise, et le transférer à une compagnie « occidentale » acceptable pour Washington, en l’occurrence le groupe danois Maersk.

Hubiquitus

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