Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 26 septembre 2026

Sommet Xi Jinping/Donald Trump : la Chine gagnante sur le temps long

 

Reçu en grand pompe à Washington par son homologue Donald Trump, le président chinois Xi Jinping est rentré vendredi à Pékin gagnant de ce sommet entre les dirigeants des deux superpuissances de la planète. Sans rien lâcher à son rival, il a obtenu la reconduction de la trêve commerciale jusqu’en janvier, la Chine obtenant de la sorte un temps précieux pour poursuivre sa montée en puissance à bas bruits.

Donald Trump n’a pas lésiné sur les moyens pour mettre en avant sa « relation personnelle particulière » avec Xi Jinping qu’il a abondamment flattée, allant jusqu’à l’accueillir en personne au bas de la passerelle de son avion sur la base aérienne d’Andrews, rompant ainsi avec six décennies de protocole. Jamais depuis 1962 un président américain n’avait fait ce geste à l’égard d’un dignitaire politique étranger. Geste d’autant plus frappant que Xi n’avait pas accueilli Trump à l’aéroport de Pékin lors de sa visite d’État en Chine en mai dernier.

En 1962, le président John F. Kennedy avait accueilli en personne plusieurs chefs d’État étrangers dans les aéroports de la région de Washington, dont le président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. Plus récemment, le président George W. Bush avait accueilli le pape Benoît XVI à Andrews en 2008 et le président Obama y avait accueilli le pape François en 2015.

L’accueil réservé à Trump rappelait une autre situation inhabituelle, lorsqu’il avait personnellement accueilli un autre autocrate, le président russe Vladimir Poutine, en Alaska l’année dernière.

Un peu plus tard jeudi, à Washington, l’armée de l’air américaine s’est manifesté lorsqu’un bombardier B-2 — l’avion de combat qui avait frappé des sites nucléaires iraniens l’année dernière — et quatre avions de chasse F-22 ont survolé dans un bruit assourdissant la Maison Blanche pendant la cérémonie d’accueil.

Ce n’était là que le début d’une journée remarquable qui a culminé avec un dîner d’État auquel ont assisté de nombreux membres de l’élite économique américaine au cours duquel le 47è président américain a fêté le dirigeant du pays devenu le principal rival géopolitique des États-Unis. Posture étrange envers le chef du Parti communiste chinois alors même que son Parti républicain met en garde contre un fléau socialiste imminent si les démocrates remportaient le contrôle du Congrès lors des élections de mi-mandat de novembre.

Beaucoup de flatteries, peu de substance

Les déclarations liminaires des deux dirigeants n’ont réservé que peu de surprises. Trump s’est vanté du fait que les deux nations avaient réalisé des « progrès considérables » sur des questions telles que le commerce, même si les responsables américains et chinois n’ont fait que repousser une crise potentielle en prolongeant de deux mois, jusqu’en janvier, la trêve dans leur guerre commerciale. Déclarant que la Chine et les États-Unis devaient « coexister en paix, » Xi Jinping, arborant son sourire habituel affable mais figé, a affirmé que les superpuissances devaient « s’en tenir à la ligne de non-conflit et de non-confrontation. »

Le seul véritable résultat concert de ce sommet aura été la reconduction de la trêve commerciale entre les deux géants jusqu’à janvier annoncée par le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent avant même le sommet.

« Ce sera un sommet qui mettra tout le monde de bonne humeur, car aucun des deux dirigeants n’envisage une guerre commerciale, » avait prédit Joerg Wuttke, associé au sein du cabinet de conseil international DGA Group et ancien président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, lors d’une table ronde organisée mercredi à Shanghai. Il avait anticipé une baisse de « certains droits de douane dans des domaines ciblés » et une tentative de parvenir à « une sorte d’accord » sur l’intelligence artificielle.

La seule autre nouvelle concrète a été l’annonce par Xi Jinping que la Chine enverrait prochainement deux pandas géants — baptisés Ping Ping et Fu Shuang — au zoo d’Atlanta, illustrant ainsi la « diplomatie du panda, » une tradition de longue date qui avait brièvement souffert sous l’administration Biden, lorsque les relations sino-américaines avaient atteint leur niveau le plus bas depuis quatre décennies.

Quand Donald Trump se trompe lourdement sur la personnalité de Xi Jinping

Donald Trump semble tout ignorer de la personnalité de Xi Jinping pour qui les prétendues relations personnelles n’ont que peu ou pas d’importance. Pour Jonathan Czin, titulaire de la chaire Michael H. Armacost en études de politique étrangère à la Brookings Institution, c’est même en réalité tout l’inverse de ce que pourrait penser Donald Trump.

« Xi Jinping accorde très peu d’importance aux relations personnelles », dit-il. « Ça n’est pas un sentimental. En témoigne la façon dont il gère sa politique intérieure… Rappelez-vous que, plus tôt cette année, il a écarté du pouvoir le général Zhang Youxia, plus haut commandant de l’armée et surtout connaissance de longue date. Leur relation remontait même jusqu’à leurs pères respectifs ! Si le président chinois est capable de traiter un proche comme un mouchoir jetable, cela nous donne une idée de son approche face à son principal rival géopolitique. Surtout quand on sait que l’actuel président des États-Unis, Donald Trump, a été une épine dans le pied de la Chine depuis une décennie, » souligne cet ancien membre du Senior Analytic Service de la CIA et ex-directeur de la Chine au Conseil de sécurité nationale sous l’administration Biden (2021-2023) est un fin connaisseur du président chinois.

En réalité, ces deux journées de mimiques cachaient mal le fait que le président chinois possède désormais quasiment toutes les cartes dans ce jeu de dupes entre la Chine et les États-Unis, éternels rivaux depuis des décennies et promis à le rester pour les décennies à venir.

Il venait à Washington avec pour seul objectif de gagner du temps dans cet affrontement où la posture aussi imprévisible que souvent grotesque de son interlocuteur sert inlassablement les intérêts bien compris de la Chine depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025. Objectif réussi.

Depuis, pour le plus grand bénéfice de Pékin, les principales cibles du président américain ont étrangement été les alliés de l’Amérique : l’Europe désignée comme un continent en perdition sur le plan idéologique, le Japon qui s’interroge sur la solidité de ses accords de défense avec les États-Unis, la Corée du Sud qui a vu l’engagement militaire américain fondre comme neige au soleil et enfin Taïwan, plus que jamais inquiet quant à un lâchage américain en cas d’hostilités ouvertes avec la Chine.

La guerre avec l’Iran déclenchée par Donald Trump conjointement avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, décrite à son origine le 28 février dernier par le président américain comme une « simple balade » de quelques jours, en est à son septième mois avec pour résultats d’avoir profondément réduit les stocks d’armes et de munitions de l’armée américaine et semé le chaos économique à travers la planète depuis la fermeture du détroit d’Ormuz.

Ajoutons à cela un autre levier politique majeur pour la Chine que constitue l’exploitation quasi-hégémonique de ses gisements des terres rares et de son raffinage, ces éléments étant essentiels de la révolution industrielle en cours. Pékin a plusieurs fois agité la menace d’en interrompre les livraisons à l’Occident avec les conséquences désastreuses que cela provoquerait. Le Japon en est actuellement déjà la cible en raison de son réarmement en cours face aux menaces géopolitiques inédites qui ont mis en lumière ses fragilités.

Derrière les paravents et les images, le dossier explosif de Taïwan

Pour Sarah Beran, une ancienne diplomate américaine de haut rang qui a coordonné les rencontres entre les présidents américains et Xi Jinping, citée vendredi par le Financial Times, ce sommet se distinguait davantage par son aspect médiatique que par son contenu.

« Pour Pékin, le véritable résultat de ce sommet ne figurera pas dans une fiche d’information, mais dans les photos montrant un faste sans précédent, » a-t-elle déclaré. « Il existe un réel déséquilibre entre le manque de progrès sur les questions qui tiennent à cœur aux États-Unis et le faste et le cérémonial […] L’existence de canaux de communication efficaces entre les dirigeants est une bonne chose, mais ce décalage lors du sommet représente une occasion manquée pour Washington, » a-t-elle estimé.

Le quotidien britannique souligne qu’au Capitole, même certains républicains qui soutiennent habituellement Trump se sont montrés mal à l’aise face à cette complicité et à cet engagement envers l’homme fort de la Chine, qui allaient bien au-delà de ce que les détracteurs du Parti républicain qualifiaient de « diplomatie zombie » sous Joe Biden.

« Le président Xi est l’un des meilleurs menteurs que je n’aie jamais vus. Il a appris à mentir avant même d’apprendre à parler […] Si vous tendez l’autre joue, ils vous poignarderont dans le cou, » a ainsi déclaré le sénateur républicain John Kennedy aux journalistes cité par le Financial Times.

Mais derrière les paravents, Xi Jinping n’a pas manqué d’enfoncer le clou sur un dossier éruptif entre Washington et Pékin qui est devenu une véritable obsession pour le secrétaire général du Parti communiste chinois : Taïwan.

Xi Jinping y a d’ailleurs fait clairement allusion dans ses déclarations. « Nous ne devons pas éviter d’évoquer la concurrence, mais celle-ci doit être saine et rester dans des limites raisonnables, » a-t-il souligné, insistant sur la nécessité d’une « stabilité stratégique constructive. »

La Chine, a-t-il insisté, espère que les États-Unis maintiendront une « position correcte » consistant à s’opposer à l’indépendance de Taïwan, exhortant son homologue à traiter la question taïwanaise « avec prudence, » pour éviter « un conflit » ou « une confrontation. » Des termes soigneusement choisis pour laisser planer la menace d’une guerre sino-américaine dont on peut penser que Donald Trump ne peut guère l’imaginer au vu de l’échec cuisant qu’il a subi en Iran.

Également sous-entendu : que Washington s’abstienne dorénavant de livrer des armes à Taïwan, avec pour premier geste attendu le gel ou l’annulation d’un contrat de 14 milliards de dollars américaines pour Taïwan déjà entériné fin 2025 par le Congrès américain mais auquel Donald Trump n’a depuis jamais donné suite.

Désormais, il suffit pour Pékin d’attendre d’autres erreurs de l’Amérique

De tout cela résulte que Xi Jinping, clairement en position de force, s’est déplacé à Pékin sans en attendre autre chose que d’attendre d’autres faux pas ou décisions irrationnelles de Donald Trump grâce à la poursuite du dialogue avec lui.

« Les Chinois ont obtenu une grande partie de ce qu’ils voulaient lors du sommet de mai, et ils n’ont pas eu l’impression de devoir faire trop de concessions ; ils abordent donc cette réunion en pleine confiance, » a déclaré dans les colonnes de Politico Zack Cooper, qui a occupé des postes à responsabilité au sein du ministère de la Défense et du Conseil national de sécurité, où il était chargé des questions asiatiques sous l’administration de George W. Bush.

« Pékin peut tirer un résultat important de ce sommet même en l’absence de résultats concrets majeurs : le maintien de la retenue concernant les ventes d’armes à Taïwan, » estime Craig Singleton, ancien responsable de la sécurité nationale doté d’une grande expertise en matière de relations sino-américaines, cité lui aussi par Politico. Pékin considère que le maintien du dialogue avec Trump « constitue un moyen de pression sur le calendrier de ces ventes, » a-t-il ajouté.

À la veille du sommet, l’ambassadeur de Chine aux États-Unis avait mis les choses au clair et averti que Taïwan et les droits humains constituaient pour la Chine des « lignes rouges » à ne pas franchir.

« La souveraineté, la sécurité et les intérêts de la Chine en matière de développement ne peuvent être bafoués, et quatre lignes rouges — la question de Taïwan, la démocratie et les droits de l’homme, les voies et les systèmes de développement, ainsi que les droits au développement — ne peuvent être remises en cause, » avait écrit l’ambassadeur Xie Feng dans le Quotidien du Peuple, l’organe officiel du Parti communiste.

Jeudi matin, des centaines de militants des droits humains avaient néanmoins défilé dans les rues de Washington pour protester contre la visite de Xi Jinping et sa politique répressive à l’égard des dissidents. Des associations de défense des droits humains ont exhorté Donald Trump à mettre en lumière les violations présumées des droits de l’homme à l’encontre des minorités ethniques, accusations que la Chine nie systématiquement.

Les bénéfices pour Pékin d’un Occident qui met en place ses propres faiblesses

Des manifestants de Hong Kong, Ouïghours, Tibétains et Chinois ont commencé leur marche depuis l’ambassade de Chine et se sont rassemblés à Franklin Park, à quelques pâtés de maisons de la Maison Blanche, tenus à distance par un service d’ordre musclé de la police américaine. À proximité, des partisans chinois portaient des casquettes rouges et agitaient le drapeau national.

Pour Howard Zhang, Membre du conseil d’administration de UK-China Transparency, rédacteur en chef du blog « SOAS China » et ancien directeur de la chaîne chinoise de la BBC, ce sommet en tant que tel est de peu d’importance, l’essentiel pour Pékin étant la poursuite de la montée en puissance de la Chine qu’autorise les erreurs accumulées par les États-Unis et de leur président Donald Trump.

« Oubliez le sommet Trump-Xi : la véritable histoire de la Chine, c’est ce qu’on vous autorise à voir. Alors que le monde regarde Xi serrer la main de Trump, ce qui importe vraiment, c’est de voir à quel point Pékin réussit à contrôler ce qui est diffusé, » explique-t-il le 23 septembre sur son blog d’informations sur la Chine Howard’s China Watch.

Né dans la Chine de Mao, Howard Zhang s’appuie sur son expérience personnelle et sur les sources d’informations ouvertes (OSINT) pour décrypter le langage du Parti et comprendre ce que signifient les déclarations — et les silences — de Pékin.

« Le monde a les yeux rivés sur le sommet Xi-Trump et certains ont peut-être remarqué le limogeage de deux généraux chinois de haut rang. Mais pour moi, ce qui importe davantage, c’est de voir avec quelle efficacité Pékin contrôle ce que le monde voit, et le peu d’attention que nous portons à la Chine qui se dessine derrière ce spectacle, » écrit-il.

« À l’instar des aveugles et de l’éléphant, nous risquons de ne pas voir l’animal qui se tient devant nous. L’histoire dans son ensemble n’est plus, du moins pour moi, simplement une énième purge ou une prise de pouvoir, ni celle d’un gangster se faisant passer pour un homme d’État. Il ne s’agit pas seulement de la manière dont Xi a complètement assujetti le Parti communiste chinois, mais aussi de la façon dont sa « nouvelle ère » a pris une forme institutionnelle, et dont le système de guerre de l’information de Pékin nous incite à confondre une dictature paralysée avec un État discipliné et stratégiquement sûr de lui, » ajoute-t-il.

Soulignant que l’Occident a lui-même mis en place ses propres faiblesses qu’illustre Donald Trump dans sa complaisance à l’égard de Xi Jinping, l’auteur ajoute : « Pékin n’a pas créé ces faiblesses ; il exploite des conditions que nous avons nous-mêmes créées, » dont l’un des résultats les plus frappants aura été que, selon le dernier sondage de l’institut américain Pew, la Chine est, pour la première fois, perçue aujourd’hui plus favorablement que les États-Unis par l’opinion internationale.

« L’opinion mondiale ne peut se réduire à de la propagande. Mais cette tendance devrait nous inquiéter […] Trump, les deux poids deux mesures de l’Occident et la polarisation. La conclusion qui s’impose est que les discours chinois trouvent un terrain fertile tandis que les démocraties libérales sapent leur propre crédibilité. Pékin n’a pas besoin de fabriquer de l’anti-américanisme. Il l’identifie, le valide et associe la Chine au bon côté de l’histoire, » conclut-il.

Nul doute à ce sujet que l’image flatteuse donnée par Donald Trump de Xi Jinping sera abondamment exploitée par les médias d’État chinois pour conforter encore son aura auprès de la population chinoise à l’approche du XXIe Congrès du Parti en octobre 2027 lors duquel ce dernier entend bien rester le commandant suprême et incontesté aux commandes de son pays.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

vendredi 25 septembre 2026

Parités de pouvoir d’achat : un révélateur du niveau réel des efforts de défense entre nations

 

En période de tensions internationales ou de guerres, il est important d’évaluer le niveau réel des efforts militaires des différents pays. Cependant, la comparaison n’est pas aussi facile et évidente qu’il n’y paraît en raison de nombreuses distorsions qui faussent la perception des rapports de force militaires et de leur évolution. Convertir les dépenses nationales en parités de pouvoir d’achat permet d’avoir une meilleure appréhension en réduisant les risques de mauvaises interprétations des chiffres disponibles – avec de réelles surprises.

La forte augmentation des dépenses militaires, ces dernières années, nous amène à regarder de plus près les chiffres disponibles pour les comparaisons internationales afin d’évaluer les risques possibles de conflit et leurs conséquences. Par exemple, le Président Trump a-t-il raison de demander un budget de 1 500 milliards de dollars pour 2027 ? Ceci est a priori surprenant quand la Chine ne dépense que 336 milliards de dollars.

Une analyse plus fine montre que les comparaisons sont difficiles à établir. Il est important d’éviter de mauvaises interprétations – ce qui est une gageure car de multiples biais existent et conduisent à une lecture erronée de la réalité des efforts militaires et des rapports de force qui en résultent.

L’analyse annuelle des dépenses militaires mondiales du SIPRI fait autorité, car il s’agit de l’étude la plus complète et la plus objective disponible. Elle repose aussi sur une méthodologie précise qui évite de comparer des chiffres nationaux très souvent hétérogènes. Ceux-ci peuvent ainsi prendre en compte une partie seulement des dépenses militaires ou, au contraire, inclure des dépenses sans relation directe avec l’effort de défense.

À cela s’ajoutent des distorsions majeures de nature économique qui faussent les perceptions même quand les données nationales sont fiables. Ainsi, beaucoup d’experts n’ont pas manqué de rappeler que la Russie avait un PIB en dollars équivalant à celui de l’Espagne. De ce point de vue, les dépenses militaires de la Russie n’apparaissent pas si inquiétantes que cela. En valeur faciale, en convertissant le budget russe en dollars au taux de change de marché, il est possible d’interpréter les choses ainsi, mais cela fait fi d’un point crucial. Dans quelle mesure ce montant reflète-t-il la capacité militaire que la Russie retire de ses dépenses militaires ?




Les taux de change entre monnaies ne reflètent pas la valeur intrinsèque de l’économie réelle entre différents pays. Idéalement, la valeur d’une monnaie devrait correspondre à la valeur créée dans l’économie du pays correspondant, mais ce n’est que rarement le cas. Les taux de change observés surévaluent ou sous-évaluent la valeur réelle des monnaies les unes par rapport aux autres, comme le souligne le fameux « indice Big Mac » publié régulièrement par le magazine britannique The Economist.

De plus, le pouvoir d’achat d’un même montant dans une monnaie commune, comme le dollar américain, n’est pas identique d’un pays à l’autre. Il existe de grandes différences de prix entre pays pour les mêmes produits ou services. Les ingénieurs chinois ont, par exemple, des salaires bien plus faibles que les ingénieurs américains ou européens. Les coûts de développement et de fabrication des produits sont aussi très variables pour de multiples facteurs. De ce fait, une comparaison n’est réellement pertinente qu’à la condition de reposer sur une Parité de pouvoir d’achat (PPA).

Il s’agit de construire des taux de change théoriques entre monnaies qui égalisent le prix des produits identiques. C’est la démarche adoptée avec le Big Mac, puisque The Economist considère que le prix de ce burger reflète les coûts de production locaux (même quantité de travail, mêmes ingrédients). Il est donc possible de corriger les taux de change constatés en s’appuyant sur le prix du Big Mac dans deux monnaies différentes, en appliquant une simple « règle de trois ».

Bien entendu, la définition des PPA repose sur des modélisations bien plus sophistiquées que le seul prix du Big Mac, mais le principe est le même. Le taux de change théorique ainsi obtenu neutralise les distorsions créées par une conversion des valeurs en monnaie locale avec un taux de change de marché.

Établir une comparaison en PPA peut bouleverser notre vision des dépenses militaires dans le monde, comme a pu le faire récemment une étude de The Economist(1). Celle-ci montre une autre réalité des efforts de défense. Par exemple, en 2025, les États-Unis dépensaient 2,8 fois plus que la Chine dans la défense. La Chine avait un budget de défense de 336 milliards de dollars contre 954 milliards pour les États-Unis. Cependant, en passant en PPA, l’écart se réduit à seulement 59 % car le pouvoir d’achat des armées chinoises équivaut alors à 599 milliards de dollars.

La même analyse peut être faite concernant la Russie. Alors que la valeur apparente de ses dépenses militaires est de 190 milliards de dollars en 2025, il faut considérer que ses armées disposent en fait de 423 milliards de dollars PPA, ce qui change significativement la donne pour les Européens, même s’ils dépensent toujours deux fois plus en PPA. Les taux de change de marché peuvent s’avérer tout à fait trompeurs et conduire à des analyses stratégiques erronées sur les rapports de force réels. 

Les corrections en PPA ont aussi un impact dans les débats sur le partage du fardeau au sein de l’Alliance atlantique. Les États-Unis appuient leurs critiques des Européens en soulignant leurs trop faibles budgets, ce qui est indéniable en regardant les données en dollars publiées par l’OTAN. En 2025, la somme des budgets des alliés européens ne représentait que 37 % des dépenses militaires des États-Unis.

Cependant, cette comparaison au taux de marché ne constitue que la valeur faciale des efforts militaires en Europe. En réalité, beaucoup d’armées européennes en ont pour bien plus que leur argent. Ainsi, l’Espagne voit son effort militaire une fois converti en PPA augmenter de 40 milliards à 57 milliards de dollars. La France bénéficie d’un bond de 68 à 94 milliards. Cela veut dire qu’un dollar dépensé par l’Espagne ou la France correspond en réalité, respectivement, à 1,43 dollar et 1,38 dollar dans le budget américain.

La conversion en PPA militaires est cependant un exercice difficile. Il faut avoir la possibilité d’obtenir les données pour construire un tel taux de change théorique, ce qui requiert beaucoup d’efforts tout en se heurtant souvent à l’indisponible des données requises, en particulier dans le domaine de la défense.

La solution la plus simple, utilisée par le monde de la finance, est de calculer des PPA pour l’ensemble de l’économie. Cependant, la composition de la dépense de défense a peu de chances de correspondre à la structure du PIB d’un pays. Par exemple, dans l’armement, les besoins en compétences conduisent à des salaires plus élevés et certains composants doivent être importés alors qu’ils peuvent être produits localement pour les activités civiles ou coûtent plus cher en raison de performances plus élevées.

Comme le souligne Peter Robertson(2), l’idéal afin d’avoir une parfaite comparaison internationale serait de construire des PPA spécifiquement pour le secteur militaire. Le pouvoir d’achat véritable des armées est alors plus élevé de 11 % pour l’Inde, 28 % pour la Russie ou encore 52 % pour l’Ukraine. L’écart est particulièrement important entre les pays occidentaux et les pays émergents, pour lesquels le pouvoir d’achat de leurs armées est en moyenne 2,74 fois plus important par rapport à des montants calculés avec les taux de change de marché.

La comparaison en PPA militaire dépend de choix sur la manière de construire le taux de conversion pour avoir un taux représentatif mais réalisable. Or, ceci n’est pas une science exacte, ouvrant la porte à des critiques. De plus, la construction des indicateurs de PPA est un travail complexe de longue haleine. Ceci explique pourquoi le recours à des taux de change de marché est le plus souvent choisi. Il faut néanmoins garder en tête les limites de ces comparaisons au taux de change de marché pour ne pas en tirer des conclusions erronées, notamment en sous-estimant le réel potentiel militaire d’un adversaire potentiel.

Notes

(1) The Economist, « By one measure, America’s allies now outspend it on defence », 11 mai 2026.

(2) Peter E. Robertson, « The real military balance: International comparisons of defense spending », The Review of Income and Wealth, Vol. 68, no 3, 2022.

Renaud Bellais

areion24.news

Trump prévoit une base de drones sur le toit de sa salle de bal

 

En mai, une poignée de journalistes avait pu visiter le chantier d’un projet qui n’en finit pas de faire polémique. À cette occasion, Donald Trump avait donné davantage de détails sur sa monumentale nouvelle salle de bal de la Maison Blanche, à Washington.

Le président américain avait notamment précisé que le toit de la salle de bal accueillerait une base de drones armés de missiles et des troupes équipées d’armes à feu, destinées officiellement à protéger le complexe de plus de 7 ha (18 acres) et la capitale fédérale. Or, comme l’ont précisé plusieurs médias américains, notamment Associated Press, une base de drones existe déjà à une dizaine de mètres, gérée par le Secret Service américain et non par l’armée, opérationnelle en toute discrétion.

La présence de ces drones de surveillance sur un bâtiment du département du Trésor, jouxtant le complexe de la Maison Blanche, n’avait jamais été signalée auparavant ; elle pourrait fragiliser les arguments juridiques de Donald Trump, selon qui la construction de la salle de bal est nécessaire « pour protéger la Maison Blanche et ses environs contre des attaques aériennes ».

Des fonds publics mobilisés pour la construction et la sécurité de la salle de bal

Le président a déclaré que l’installation destinée aux drones avait été mise en place à la demande de responsables militaires américains. S’adressant aux journalistes en mai, il a expliqué que les plans du bâtiment avaient été élargis pour répondre à cette requête : « Ils voulaient une capacité accrue en matière de drones », a-t-il affirmé. Donald Trump a assuré que la Maison-Blanche se trouvait dans un « très mauvais état » lorsqu’il a pris ses fonctions, expliquant qu’elle était devenue vulnérable aux menaces modernes.

Le coût des travaux de la salle de bal pourrait atteindre 600 millions de dollars. Selon le Washington Post, la moitié proviendrait de fonds publics, contrairement à ce qu’avait garanti le président américain, assurant qu’aucun argent des contribuables ne serait dépensé dans la construction du lieu, financée par lui-même et ses amis donateurs. Par ailleurs, une proposition républicaine au Sénat américain prévoit jusqu’à 1 milliard de dollars de fonds publics, destiné à renforcer la sécurité autour de la Maison-Blanche en incluant les infrastructures liées au projet de salle de bal.

Maïlis Rey-Bethbeder 

leparisien.fr

jeudi 24 septembre 2026

L’eau à Oman : enjeux diachroniques de la gestion de la pénurie

 

Depuis la fin de l’optimum humide de l’Holocène, il y a environ 5 000 ans, Oman connaît des conditions d’aridité importantes, rendant impossible l’agriculture pluviale et faisant ainsi de l’irrigation une nécessité. Dans un contexte d’accroissement de la population, de changement climatique et d’augmentation des pressions sur les ressources, le sultanat est à la recherche de solutions permettant d’assurer sa sécurité hydrique et de préserver les systèmes anciens.

Situé à l’extrême sud-est de la péninsule Arabique, le long du golfe d’Oman et de la mer d’Oman, le sultanat est bordé par le Yémen au sud, l’Arabie saoudite à l’ouest et les Émirats arabes unis au nord. Il s’étend sur 309 500 kilomètres carrés en bordure de l’océan Indien et compte 5,1 millions d’habitants en 2024, dont 88 % vivent en ville. La plus grande agglomération, Mascate, en réunit 1,7 million. Oman est essentiellement constitué d’espaces désertiques au centre et de montagnes arides au nord et au sud. Les monts Hajar forment, à l’arrière de la plaine côtière de la Batinah, une barrière qui la sépare du centre désertique. Les premières dunes du Rub al-Khali apparaissent le long de la frontière avec l’Arabie saoudite. Dans le Dhofar, le désert se prolonge par les montagnes du Djebel al-Qara jusqu’à la façade océanique, où se situe Salalah, l’ancienne capitale.

À l’exception de la région des monts Hajar, aride et froide, le pays connaît un climat chaud. Les précipitations moyennes atteignent 100 millimètres par an, et la majorité du territoire reste sec toute l’année, bien que les côtes soient plus humides. Les zones montagneuses peuvent recevoir plus de 200 millimètres, voire jusqu’à 300 millimètres de pluie par an. Les températures sont élevées (de 30 à 40 degrés Celsius à Mascate en été), mais tempérées par l’humidité à Salalah (de 20 à 30 degrés).

À ces précipitations modestes s’ajoute une forte évapotranspiration : environ 3 000 millimètres par an. Il sort donc beaucoup plus d’eau qu’il n’en entre dans le système. Autre caractéristique classique de l’aridité : les précipitations sont irrégulières, provoquant d’importantes périodes de sécheresse pouvant se prolonger de quatre à onze ans (comme entre 1917 et 1928). Les pluies peuvent aussi être brutales : à Saiq (monts Hajar), où la moyenne annuelle est de 316 millimètres par an, il est tombé plus de 400 millimètres en un seul épisode d’une dizaine de jours en 1997. La côte de la mer d’Oman connaît un régime tropical pouvant entraîner des cyclones. En juin 2007, par exemple, Gonu a frappé la région de Mascate, déversant jusqu’à 610 millimètres de précipitations dans une zone qui n’en reçoit en moyenne que 73 millimètres par an, provoquant des dégâts estimés à 4 milliards de dollars et la mort de 50 personnes.

À ces caractères climatiques s’ajoute la faiblesse des ressources en eaux souterraines. Oman dispose d’aquifères, concentrés surtout le long de la frontière avec l’Arabie saoudite ainsi que dans les plaines et les vallées (1). Le pays peut être divisé en deux zones : à l’ouest et au sud-ouest, le volume d’eau disponible est le plus élevé, tandis qu’il est plus faible au nord et à l’est. À l’échelle des gouvernorats, c’est dans le Dhofar et la province d’Ad-Dhahirah que les volumes disponibles sont les plus importants (plus de 400 millions de mètres cubes). Ils sont inférieurs dans l’Al-Wusta, l’Ad-Dakhiliyah et l’Ach-Charqiya du Nord et du Sud (moins de 300 millions de mètres cubes). Les volumes les plus bas se trouvent dans les gouvernorats de Mascate, d’Al-Batinah du Nord et du Sud et de Musandam (moins de 50 millions de mètres cubes).

Une technique traditionnelle

La faiblesse et l’irrégularité des précipitations empêchent le développement d’une agriculture pluviale. Pour pallier ce déficit, les Omanais ont eu recours, depuis plusieurs siècles, aux eaux souterraines : ils ont construit des systèmes acheminant, par gravité, l’eau depuis sa source jusqu’à son lieu d’utilisation, qu’il soit domestique ou agricole. Ce sont les aflaj (falaj au singulier, en arabe), qui fournissent 60 % de l’eau potable à la population et irriguent 55 % des surfaces cultivées (2). On en compte environ 4 110, dont plus de 3 000 sont en activité et produisent 680 millions de mètres cubes d’eau, irriguant 26 500 hectares, dont 17 600 alimentés par 2 900 kilomètres de tunnels et de canaux (3).

Ce système est à rapprocher des qanats iraniens, des khettaras marocaines, des karez irakiens ou des foggaras algériennes. Une spécificité omanaise réside dans l’existence de trois types d’aflaj (4). Le falaj daoudi (23 % des aflaj) est celui qui ressemble le plus aux qanats. Il s’agit d’un réseau de galeries drainantes souterraines (sall) acheminant les eaux par gravité depuis la source dans la nappe (où est creusé le premier puits, appelé la « mère du falaj ») jusqu’à un point de sortie à ciel ouvert, où les eaux sont ensuite distribuées dans des canaux de surface (amid) et réparties en tours d’eau. Pour le creusement, la circulation de l’air et l’entretien, des regards (thuqba) sont aménagés le long du tracé souterrain. Traditionnellement, les canaux aériens étaient étanchéifiés grâce à un enduit de saruj (chaux produite à partir de roche locale), progressivement remplacé par du ciment.

Le falaj ayni (28 %) capte les eaux d’une source, tandis que le ghaili (49 %) détourne une partie des eaux d’un wadi (retenue d’eau, rivière ou étang). Dans ce dernier cas, chaque village construit un barrage qui dévie une partie de l’écoulement grâce à des canaux à ciel ouvert ou à des galeries souterraines jusqu’aux terres agricoles (5). Ce type est le plus répandu dans le nord du pays, mais son alimentation est saisonnière : les aflaj coulent à des périodes déterminées par la disponibilité des eaux souterraines ou de pluie. Dans l’ensemble des systèmes, la division de l’eau s’effectue grâce à un réseau de canaux secondaires qui permet, en ouvrant ou en fermant des « portes » (matérialisées par des dalles rocheuses, des balles de textile ou de fibres végétales), d’alimenter une parcelle ou de l’exclure temporairement du réseau.

Ces structures se concentrent principalement dans les montagnes du nord : les aflaj actifs se trouvent majoritairement dans la Batinah (40 %) et dans les gouvernorats d’Ach-­Charqiya du Nord, d’Ad-Dakhiliyah, d’Ad-Dhahirah et de Mascate (6). Jusque dans les années 1970, les aflaj constituaient la colonne vertébrale de l’agriculture omanaise. D’un point de vue historique, la légende du roi Salomon et les sources archéologiques concordent pour faire remonter l’origine des aflaj à Oman au Xe siècle avant notre ère, bien que la tradition ait longtemps attribué leur création à l’influence perse, entre les VIe et IVe siècles. Durant le règne de Sultan ben Saif (1649-1679), le pays connut une phase intense de construction d’aflaj (7).

L’eau à Oman, un défi


Une gestion collective empreinte d’ibadisme

Une fois le falaj établi, l’eau est divisée entre les personnes ayant pris part à son creusement. La gestion de l’ouvrage revient à la communauté, qui désigne, a minima, un wakil, administrateur du falaj et responsable de la gestion des affaires quotidiennes, de la distribution de l’eau, de la résolution des conflits et de l’engagement des travaux sur les réseaux. Le wakil est désigné par le cheikh (chef du village) après avoir été choisi par les propriétaires du falaj parmi les habitants. Il peut opérer seul si le système est de petite taille et compte un nombre limité d’ayants droit, ou être entouré, pour les aflaj de plus grande ampleur, d’experts techniques (arif) chargés de superviser les canaux, qu’ils soient souterrains ou de surface. Un trésorier (dallal), responsable de la mise aux enchères de certaines parts d’eau, peut également être désigné.

L’eau est répartie en temps d’irrigation selon un système de découpage des heures du jour et de la nuit. La durée nécessaire à l’irrigation de l’ensemble des parcelles est appelée dawran. Elle varie selon le site entre cinq et vingt et un jours, en fonction du débit, de la compacité du sol et de sa capacité à retenir l’humidité. Les droits d’eau ne sont pas liés à la propriété de la terre : ils peuvent appartenir à des membres d’une autre communauté, voire à des personnes résidant à l’étranger. Le wakil est rémunéré en quantité d’eau allouée, et une partie de l’eau est réservée pour être louée à ceux qui n’ont pas de part dans le falaj. L’argent récolté grâce à cette location sert à couvrir les dépenses liées au falaj, notamment les coûts d’entretien.

Ce fonctionnement collectif souligne l’importance de la ­coopération entre les participants et celle des comportements qui tendent vers la convergence et le compromis. Les membres de la communauté et le wakil veillent à apaiser les tensions, car toute attitude qui dévierait de la norme sociale aurait un coût trop élevé pour la communauté. Ce mode d’organisation va de pair avec l’adoption, à Oman, d’une tendance consensuelle de l’islam : l’ibadisme, qui repose sur la choura (consultation). Le falaj possède ainsi une dimension sociale qui dépasse sa fonction technique. Branche distincte du sunnisme et du chiisme, l’ibadisme joue un rôle essentiel dans la flexibilité et la capacité d’adaptation des systèmes, à l’échelle locale, tant en matière de gouvernance que de management et d’organisation. Une telle flexibilité a ainsi permis des réorganisations locales afin de préserver les aflaj face aux changements environnementaux et sociopolitiques au XVIIe siècle, ou encore pour répondre à la croissance démographique. Enfin, ces systèmes requièrent une importante force de travail et beaucoup de temps pour leur construction, imposant des relations entre l’amont et l’aval et étendant la coopération au-delà de la communauté.

Les aflaj sont l’un des facteurs ayant permis la sédentarisation des nomades et la constitution d’une nation : sans accès à l’eau, il n’y a ni possibilité de s’établir, ni développement agricole ou artisanal. On a ainsi pu constater que, dans la Batinah, la volonté de l’État de sédentariser les Bédouins est allée de pair, à la fin des années 1970, avec la mise en place d’une ceinture oasienne en retrait de la côte, le long d’un axe de circulation. Les parcours ont progressivement été réduits puis abandonnés, et la population s’est densifiée, s’appuyant sur des noyaux villageois auparavant utilisés de manière saisonnière par les pasteurs. Cette zone est devenue la source d’une importante demande en eau pour la phœniciculture, bien que celle-ci soit moins rentable.

Un équilibre menacé par de nouvelles pressions

Depuis les années 1950, et surtout depuis 1970, l’abondance du pétrole a remodelé les modes de vie traditionnels des communautés exploitant les aflaj. Un quart de ces structures est aujourd’hui considéré comme hors service. Cet abandon s’explique notamment par le départ des exploitants, qui ont délaissé l’agriculture pour se tourner vers des emplois plus rémunérateurs au sein de compagnies pétrolières ou d’organisations gouvernementales. Les coûts élevés de maintenance des réseaux entraînent une cherté des produits agricoles, qui sont donc moins concurrentiels sur le marché face aux biens importés. La réduction de la main-d’œuvre liée au déclin agricole empêche le bon entretien des structures et entraîne la perte des connaissances techniques nécessaires, qui intéressent peu les nouvelles générations. Les pompes motorisées provoquent le délaissement des réseaux traditionnels et conduisent à l’assèchement de certains aflaj, tandis que l’urbanisation grignote le terroir agricole.

Les aflaj sont également touchés par la pollution, physique ou chimique : les regards ouverts (ou endommagés par des inondations) favorisent la contamination, tandis que les intrants et les eaux usées affectent les sources. Traditionnellement, une zone tampon existait autour du falaj pour le protéger des interventions humaines (pollutions, creusement de puits, prélèvements) sans recourir à des barrières physiques ou à des grillages susceptibles de restreindre l’accès public à la ressource. Cette pratique tend à disparaître, fragilisant l’équilibre des structures.

De façon plus générale, le pays est soumis à un important stress hydrique et figure parmi les plus exposés au monde, à l’instar de ses voisins de la péninsule Arabique. C’est dans le nord-est et le sud-ouest du sultanat que les risques de sécheresse sont les plus élevés. Les gouvernorats littoraux (Musandam, Al-Buraymi, Al-Batinah du Nord et du Sud, Mascate) présentent le risque le plus marqué en matière de disponibilité en eau, notamment en raison de prélèvements supérieurs aux réserves. Sur le littoral de Salalah, le niveau de la nappe a baissé d’environ 10 mètres au cours des dernières décennies, provoquant l’intrusion d’eau marine dans les aquifères et leur salinisation. Les prélèvements sont plus faibles dans les gouvernorats de Mascate et d’Al-Wusta, probablement parce qu’ils concernent davantage la consommation domestique que l’agriculture.

C’est en effet cette dernière qui demeure la plus consommatrice des eaux prélevées : si la valeur ajoutée de l’agriculture, de la foresterie et de la pêche ne représente que 2,3 % du PIB en 2023, l’agriculture concentrait 82 % des prélèvements d’eau en 2018, bien qu’en recul par rapport à 1991 (93,9 %). Les deux autres pôles de consommation sont l’industrie (13 % en 2018, contre 1,6 % en 1991) et les usages domestiques (5 %, contre 4,6 %). Ces chiffres illustrent les efforts de modernisation entrepris par Oman sous l’impulsion du sultan Qabous ibn Saïd al-Saïd (1940-2020), au pouvoir de 1970 à sa mort. Depuis les années 1990, le gouvernement s’attache à diversifier son économie dépendante des hydrocarbures : en 2021, ils représentaient 29,2 % du PIB (contre 79,3 % en 1979) et les deux tiers des exportations de marchandises (contre 99,8 % en 1979).

Contraintes légales et développement d’alternatives

Avec le début de la phase de développement de la décennie 1970 et l’importante demande en eau que cela suppose, Oman a élaboré des législations destinées à protéger la ressource et les structures hydrauliques, tout en tenant compte des droits établis par la tradition (8). En 1988, l’eau a été déclarée « ressource nationale » par le décret no 83/88, définissant un cadre législatif pour la gestion et la conservation des eaux (déclaration des travaux sur les aflaj, protection contre la pollution). En 1989, sont créés le ministère des Ressources en eau et le département des Aflaj, chargés de la protection de l’eau et des ouvrages, tandis que le décret no 72/89 vise à réguler l’irrigation dans la Batinah, notamment par des incitations financières. En 2000, le « Master Plan 2000-2020 pour les ressources en eau » vise à cadrer l’exploitation, tandis que le décret no 29/2000 renforce les mesures de protection et de régulation. Le no 114/2001, quant à lui, concerne la gestion des déchets afin de prévenir les pollutions. Face à l’abaissement des aquifères et aux prélèvements massifs, le no 40/2023 propose de réguler davantage le secteur de l’eau en imposant une autorisation préalable pour certaines activités. Ces mesures sont complétées par l’inscription de cinq aflaj omanais sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO (Al-Muyasser, Daris, Al-Katmeen, Al-Malki et Al-Jeela).

Le gouvernement omanais développe des alternatives à l’utilisation d’eau douce, notamment à travers le dessalement de l’eau de mer. Le pays compte de nombreuses usines, dont cinq principales – Sohar, Barka, Ghubrah (Mascate), Sur et Salalah –, et de nouvelles implantations sont planifiées. À terme, Sohar 3 devrait couvrir 80 % des besoins de la Batinah. Entre 2012 et 2022, le volume d’eau dessalée a doublé, passant de 200 millions à 400 millions de mètres cubes par an, tandis que le sultanat s’oriente progressivement vers des solutions moins consommatrices (procédé d’osmose inverse, notamment), dans l’optique d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. En 2020, l’entreprise française Osmosun a inauguré la première station de dessalement alimentée à l’énergie solaire dans le Dhofar, et les grands projets récents (comme Ghubrah 3) intègrent systématiquement la production d’énergie verte (solaire ou éolienne) en plus du dessalement.

Une autre alternative repose sur la réutilisation des eaux usées, majoritairement issues de l’exploitation pétrolière : pour un baril de pétrole, huit à neuf barils d’eau sont nécessaires, qu’il faut ensuite traiter. Le pays compte environ 150 usines de traitement, pour un volume de 42 millions de mètres cubes. Ces eaux traitées servent à l’irrigation des jardins publics des principales villes, l’excédent étant rejeté en mer. Enfin, depuis 1985, le gouvernement a mis en place des barrages de recharge destinés à retenir les eaux de pluie et de crue afin de favoriser leur infiltration et la reconstitution des nappes.

À Oman, les ressources en eau sont inférieures aux besoins. Longtemps, la gestion de la pénurie a reposé sur les systèmes traditionnels des aflaj, considérés comme durables dans la mesure où, ne reposant que sur la pente pour drainer l’eau des nappes, ils ne mettaient à disposition que la quantité réellement disponible, prévenant ainsi la surexploitation des ressources. Désormais partiellement délaissés, car coûteux et peu adaptés à des modes de production capitalistiques, les aflaj courent le danger d’une disparition, et avec elle celle des savoir-faire et des pratiques liés à l’organisation socio-spatiale qu’ils avaient façonnée. Pour répondre à la fois à la dégradation des systèmes traditionnels et à l’accroissement de la demande en eau, le sultanat a mis en place des mesures de protection et de patrimonialisation, tout en cherchant à développer des modalités alternatives de production d’eau douce pour la consommation domestique et l’irrigation.

Notes

(1) Talal al-Awadhi et Shawky Mansour, « Spatial Assessment of Water Quantity Stress in Sultanate of Oman Provinces: A GIS Based Analysis of Water Resources Variability », in Journal of Geographic Information System, vol. 7, no 6, 2015, p. 565-578.

(2) Hayder A. Abdel Rahmnn et Abdallah Omezzine, « Aflaj Water Resources Management: Tradable Water Rights to Improve Irrigation Productivity in Oman », in Water International, vol. 21, no 2, 1996, p. 70-75.

(3) Abdullah Saif al-Ghafri, « Overview about the Aflaj of Oman », Conférence internationale sur les khettaras du Maroc et de la péninsule Arabique, octobre 2018.

(4) Les trois types d’aflaj omanais sont appelés daoudi, ayni et ghaili. Le premier doit son nom à une légende selon laquelle le roi Salomon, lors d’un séjour à Oman sur la route du Yémen, a ordonné à un djinn (génie) la construction de 1 000 qanats par jour. Les deux autres signifient respectivement « source » et « flot » ou « courant » en arabe.

(5) Abdullah Saif al-Ghafri et al., « Falaj Indigenous knowledge in Oman and Iran », in AlterNative: An International Journal of Indigenous Peoples, vol. 19, no 2, juin 2023, p. 484-494.

(6) Zaher bin Khalid al-Sulaimani, Tariq Helmi et Harriet Nash, « The Social Importance and Continuity of Falaj Use in Northern Oman », International History Seminar on Irrigation and Drainage, Téhéran (Iran), 2-5 mai 2007.

(7) Soumyen Bandyopadhyay et Brigit Mershen, « Falaj Communities in Oman: A Case for Local Governance?: Ibadi Legal Rulings and Spatial and Ethnohistorical Observations », in Journal of Material Cultures in the Muslim World, vol. 3, no 1, octobre 2022, p. 6-47.

(8) Marwa Daoudy (dir.), Troubled Waters in Conflict and a Changing Climate: Transboundary Basins Across the Middle East and North Africa, Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center, 2024.

Ninon Blond

areion24.news

Face à l’Iran, les fragilités de la stratégie américaine

 

Face à l’Iran, Washington cherche à dépasser la guerre d’usure en ciblant les réseaux qui soutiennent le régime plutôt que ses seules capacités. Inspirée par Edward Luttwak, cette stratégie exige toutefois du temps, du renseignement et une coordination institutionnelle dont l’administration américaine ne dispose pas nécessairement aujourd’hui pour l’appliquer durablement.

Une thèse en vogue à Washington soutient que l’Amérique aurait enfin trouvé une issue à la guerre d’usure dans laquelle l’enlise l’Iran. Elle s’appuie sur la théorie de la manœuvre relationnelle d’Edward Luttwak, qui propose de frapper les relations permettant au système adverse de fonctionner plutôt que de le détruire pièce par pièce. Nadia Schadlow estime que Washington serait déjà en train de passer de l’accumulation des destructions à la désorganisation des réseaux financiers, militaires et régionaux de l’Iran. Cette théorie doit néanmoins s’exercer dans le temps, au sein d’institutions et sous contrainte politique, et sur chacun de ces terrains la position américaine est plus fragile que ne le supposent ses partisans.

Le temps joue en faveur de Téhéran

Sur le terrain du temps, l’avantage revient à Téhéran. À l’approche des élections législatives de novembre, sept élus républicains de la Chambre des représentants ont rompu avec Donald Trump sur la guerre, et d’autres candidats républicains prennent leurs distances avec ses conséquences économiques. Au sein de son propre camp, le conflit se heurte de plus en plus au prix du carburant, à la lassitude et à l’inquiétude que suscite un engagement sans échéance.

La République islamique a encaissé des coups que bien des gouvernements auraient jugés existentiels. Ali Khamenei a été tué dès les premières phases de la guerre, et son fils Mojtaba lui a succédé. Des chefs militaires de premier rang ont été éliminés et l’économie étranglée. Les postes ont pourtant été pourvus, les chaînes de commandement reconstituées et la prise de décision s’est poursuivie ; au sixième mois de la guerre, Téhéran tenait toujours l’État.

Cette résilience est le fruit d’une conception délibérée. Les mécanismes de succession, les chaînes d’autorité parallèles et les organes de sécurité qui se chevauchent existent parce que, depuis quatre décennies, l’Iran s’attendait à ce qu’un ennemi plus puissant tente ce que Washington et Israël viennent de tenter. Les théoriciens de la manœuvre relationnelle devraient noter que la redondance constitue en soi une relation, car un système qui s’attend à perdre des nœuds se ménage des voies pour les contourner. L’affrontement pourrait donc opposer un système politique américain rythmé par un calendrier électoral de deux ans à un régime qui mesure sa survie en décennies.

Une doctrine exigeante pour un appareil affaibli

Le second problème tient aux capacités. La manœuvre relationnelle compte parmi les stratégies les plus exigeantes en renseignement. Elle suppose de savoir quelles institutions dépendent les unes des autres, quels commandants sont indispensables, quels intermédiaires financiers constituent de véritables points d’étranglement, quels supplétifs survivraient sans Téhéran, et quelles factions se fragmenteraient sous la pression ou s’en trouveraient au contraire soudées. Une erreur sur ces questions peut renforcer le système que l’on attaque.

Or cette administration a démantelé une grande partie de l’appareil conçu pour y répondre. En mars 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a dissous l’Office of Net Assessment du Pentagone, le bureau qu’Andrew Marshall avait bâti précisément pour la réflexion de long terme qu’exige la théorie de Luttwak, avant de le rétablir sous une forme amoindrie. La Maison Blanche a réduit à plusieurs reprises les effectifs du Conseil de sécurité nationale. En juin 2025, le Conseil comptait moins de 50 experts, son plus faible effectif depuis l’ère Eisenhower. Le directeur principal chargé du Moyen-Orient n’était en poste, selon certaines sources, que depuis 12 jours lorsque les premières frappes américaines ont visé les installations nucléaires iraniennes, et son équipe venait d’être ramenée de dix à cinq officiers. Attendre d’un tel gouvernement qu’il applique la doctrine de Luttwak revient à lui demander de reconstruire l’appareil qu’il a passé ses premiers mois à démanteler, et de coordonner le Trésor, le renseignement, la diplomatie, la planification militaire et les alliés régionaux au moyen des institutions qu’il a affaiblies.

Les contraintes de coalition aggravent la difficulté. Les réseaux financiers iraniens passent par des banques, des négociants, des armateurs et des acheteurs d’énergie étrangers ; le système régional de l’Iran s’étend à l’Irak, au Liban, au Yémen et au Golfe ; sa survie économique dépend en partie de la Chine et de l’Inde. Des relations de cette nature ne peuvent être attaquées qu’au travers d’autres relations, et Washington peine à les réunir. Les alliés européens, que l’on n’avait guère consultés au début de la guerre, ont décliné les demandes américaines de contribuer à la réouverture du détroit d’Ormuz.

Le Trésor fait partiellement exception. Il a conservé davantage de profondeur institutionnelle que le reste de l’appareil de sécurité nationale, et les réseaux économiques se cartographient plus aisément que les loyautés politiques. Sanctionner toujours plus d’entreprises, de banques et d’intermédiaires ne revient pas pour autant à désorganiser un système. Faute de cibler les relations dont la suppression produit des effets bien supérieurs aux dommages infligés, on ne mène qu’une guerre d’usure économique sous un nom plus savant.

L’Iran, praticien de longue date de la guerre des réseaux

L’Iran pratique lui aussi la manœuvre relationnelle, et de longue date. Privé de supériorité conventionnelle, il a appris à repérer les fractures internes des autres États pour s’y insérer. La puissance du Hezbollah repose sur la connaissance qu’a Téhéran des équilibres confessionnels et sécuritaires libanais, et non sur une occupation. Le système des milices irakiennes est né de la lecture iranienne de l’architecture politique de Bagdad, et les Houthis sont devenus utiles dès lors que l’Iran a compris comment la géographie, les griefs locaux et une technologie militaire bon marché pouvaient produire un effet de levier disproportionné. Exploiter des États faibles n’est pas la même chose que préserver sa propre cohésion face à un adversaire plus fort, mais des décennies passées à se préparer à ce type d’assaut laissent penser que l’Iran a appris l’un et l’autre.

Son système n’est pas pour autant invulnérable. Entre 2024 et 2025, Israël s’en est pris à la structure de commandement, aux communications et aux dirigeants du Hezbollah, tandis que la chute d’Assad coupait le pont terrestre syrien vers le Liban. Cette campagne a davantage abîmé l’axe que n’importe quelle accumulation de frappes contre des cibles isolées, et elle constitue le meilleur argument en faveur de la théorie de Luttwak. Mais Israël y a apporté des années de pénétration du renseignement, de familiarité régionale et de continuité opérationnelle que Washington ne saurait improviser.

Luttwak a raison de penser que davantage de destructions ne procure pas nécessairement davantage de levier politique, et Schadlow a sans doute identifié la bonne issue intellectuelle à la guerre d’usure, tout en négligeant l’obstacle institutionnel qui s’y oppose. La question préalable est de savoir si Washington peut soutenir une stratégie relationnelle assez longtemps pour la mettre à l’épreuve. La défense de l’Iran repose sur le temps, la redondance et la cohésion. Celle de Washington exigerait patience, coordination, discipline et constance politique, soit précisément les qualités dont cette administration a jusqu’ici le plus manqué.

mondafrique.com