Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 11 mai 2026

Fiche pays Moyen-Orient : Égypte

 

L’année 2024 a vu l’économie de l’Égypte, un temps au bord du gouffre, se rétablir grâce notamment à l’aide économique de l’Union européenne (UE) et des institutions financières internationales. La multiplication des crises dans la région a renforcé son statut de pays clé ne pouvant sombrer. Le développement du secteur touristique joue également un rôle dans cette relative embellie.

Le 1er janvier 2024, l’Égypte a rejoint le groupe des BRICS+, consolidant ainsi sa stratégie de diversification des alliances adoptée depuis plus de dix ans afin de réduire sa dépendance aux États-Unis. Cela ne l’empêche cependant pas de conserver une relation privilégiée avec les Occidentaux. Au printemps 2024, l’Égypte a obtenu un prêt de 8 milliards de dollars du Fonds monétaire international (FMI), tandis que la Banque mondiale s’engageait à lui fournir 6 milliards de dollars sur trois ans, et que l’UE lui promettait plus de 7 milliards d’euros sous forme de prêts, d’aides et d’investissements à l’horizon 2027.

Difficultés financières

L’Occident ne peut pas se permettre de perdre le soutien de l’Égypte ou de voir ce pays gagné par l’instabilité dans un contexte régional de plus en plus tendu. Médiateur incontournable dans les négociations dans la bande de Gaza, gardien du Sinaï et donc de la frontière avec Israël, Le Caire a présenté, en mars 2025, un plan de reconstruction de ce territoire palestinien, soutenu par la Ligue arabe et par plusieurs États européens, dont l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. La situation régionale a été encore compliquée par le changement de régime en Syrie, l’aggravation de la guerre au Soudan et les frappes des houthistes en mer Rouge. Ces dernières ont directement impacté l’économie égyptienne, en réduisant de moitié la navigation dans le canal de Suez – 13 213 vaisseaux l’ont emprunté en 2024, contre 26 434 en 2023 –, provoquant une chute de ses revenus, passés de 8,8 milliards de dollars pour l’année fiscale 2022-2023 à 6,6 milliards la période suivante.

Ces difficultés se sont ajoutées à un déficit de la balance des paiements ainsi qu’à une forte inflation hérités de la pandémie de Covid-19, qui avait déstabilisé les chaînes d’approvisionnement, et de l’agression russe en Ukraine en 2022, qui avait entraîné une augmentation du prix des céréales. En mars 2024, l’Égypte a adopté un taux de change flottant face au dollar, se traduisant par une dévaluation de la livre égyptienne. Dans le passé, l’Égypte est toujours revenue à un taux fixe, par crainte d’une envolée des prix alimentaires susceptibles de déclencher des « émeutes de la faim », mais également en raison du poids de l’État – en particulier de l’armée – dans l’économie, ce qui favorise une préférence des élites politiques pour un taux de change stable. Périodiquement, l’Égypte est néanmoins contrainte d’opter pour un taux flottant afin de restaurer ses réserves en devises étrangères et d’obtenir des prêts des institutions financières internationales. En 2024, pour la première fois en trente ans, Le Caire a augmenté le prix du pain subventionné.

Le soutien de l’UE s’inscrit dans le cadre d’un programme visant à mieux contrôler les flux migratoires passant par le pays. L’ONG Amnesty International a dénoncé l’absence de conditionnalité démocratique à cette aide. Le cas emblématique d’Alaa Abdel Fattah illustre le déclin des politiques de promotion de la démocratie : malgré la médiatisation de sa grève de la faim au printemps 2025, ce militant de la révolution de 2011, emprisonné, n’a pas été libéré. De son côté, le prêt accordé par le FMI en 2024 est conditionné à une réduction du poids de l’État dans l’économie nationale, incluant la vente sur les marchés boursiers d’une partie des entreprises contrôlées par l’armée.


Réveil touristique

Grâce aux réformes engagées, les institutions financières internationales prévoient une augmentation de la croissance égyptienne, de 2,4 % en 2024 à 5 % en 2029, tirée par l’afflux attendu de nouveaux investissements et par une reprise progressive de la consommation des ménages. En effet, les Égyptiens les plus pauvres ont été les principales victimes de la hausse des prix et de la réduction des dépenses de l’État. L’extension prévue des programmes de protection sociale devrait permettre de soulager économiquement une partie de la population la plus précaire.

Par ailleurs, le tourisme est en plein essor, avec un nombre record de 15,7 millions de visiteurs étrangers pour l’année 2024. La modernisation du secteur, la restauration de sites culturels et la création de nouvelles infrastructures semblent porter leurs fruits. Symbole de ce renouveau, le Grand Musée égyptien – situé près des pyramides de Gizeh et présenté comme le plus grand établissement archéologique du monde avec ses 81 000 mètres carrés – est partiellement ouvert depuis octobre 2024, et devrait ouvrir entièrement lors de son inauguration officielle prévue en juillet 2025. En outre, la découverte à Louxor, en février 2025, de la tombe du pharaon Thoutmôsis II (1493-1479 av. J.-C.) devrait raviver l’intérêt du public pour l’égyptologie. 


Clément Steuer

areion24.news

Populisme et polarisation : la démocratie américaine en danger ?

 

D’après le titre de votre récent ouvrage (La démocratie à l’épreuve du populisme : les leçons du trumpisme, Odile Jacob, 2025), la victoire de Donald Trump est-elle aussi celle du populisme ?

La victoire de Donald Trump est en effet celle du populisme. Du moins celle d’un certain populisme, puisqu’il en existe différentes formes dans l’histoire des États-Unis. Le président américain vient répondre à une demande avec une offre électorale renouvelée. Il faut garder en tête qu’avant d’être un homme politique, il est un milliardaire, un homme d’affaires et des médias. C’est également un outsider, car il n’avait aucun passé politique avant sa première élection. Ce qui pouvait être considéré comme une faiblesse, un manque de compétence ou d’expérience, a finalement été perçu comme un atout par une certaine partie de l’électorat.

Trump est une figure intéressante, car il a réussi à percer dans le parti républicain, à un moment où les leaders modérés — tels que John McCain ou Mitt Romney — ne gagnaient plus les élections. Son arrivée s’inscrit également dans une mutation des électorats américains : les électeurs diplômés se tournent de plus en plus vers le parti démocrate, qui redéfinit aussi sa plateforme et les causes qu’il entend défendre. Afin de continuer à gagner les élections, le parti est donc poussé à élargir sa base au-delà du socle classique conservateur et chrétien. C’est là que Trump a émergé, offrant ce dont le parti républicain avait besoin : un élargissement de sa base électorale par le vote d’électeurs moins diplômés ou d’abstentionnistes.

Comment Donald Trump a-t-il réussi à élargir la base électorale des républicains ? Dans quelle mesure peut-on dire qu’il est populiste ?

Trump a cassé les codes, en utilisant un langage extrêmement simpliste mais compréhensible de tous. Il s’inscrit contre la technocratie et contre le système — nous sommes bien là au cœur du populisme. Il est également l’expression américaine d’une tendance que l’on observe un peu partout dans le monde : un populisme de droite qui a émergé en Europe au début des années 2000 et un dégagisme qui s’est exprimé dans les années 2010.

L’actuel président américain ne fait donc pas un chemin politique en dépit de son style, mais en raison de son style particulièrement clivant. Le succès du populisme trumpien tient aujourd’hui à trois choses. Tout d’abord, un leadership charismatique : celui d’un homme fort qui cherche à plier la volonté des institutions, qui privilégie l’autorité au compromis et qui place la politique au-dessus du droit. Ensuite, la politique de la baguette magique : à chaque problème complexe, une solution simple et rapide. Trump entretient ainsi une illusion d’immédiateté face à la complexité d’une démocratie souvent perçue comme lente et inefficace. Enfin, l’éloge du bon sens contre les technocrates et les intellectuels : une tension qui existe depuis la fondation des démocraties, entre le peuple, représentant le plus grand nombre, et la raison, c’est-à-dire les élites, censées, historiquement et dans cette conception de la démocratie, éclairer le peuple, parfois même contre sa volonté.

Comment expliquer cette défiance vis-à-vis des élites aux États-Unis ?

Trump joue sur plusieurs registres, en se plaçant du côté du peuple, donc du nombre. Cette contestation des élites trouve une résonnance particulière parmi l’électorat blanc rural, touché par les effets de la globalisation de l’économie — soutenue par les démocrates, qui pensaient pouvoir la contrôler. Or cette globalisation a entrainé une importante vague de délocalisations et de désindustrialisation, touchant de manière disproportionnée certains États. Les électeurs concernés se sont retrouvés confrontés à des situations de reclassement difficile, de chômage persistant ou de problèmes d’addiction. Ils ont alors trouvé, dans la figure de Trump, une réponse à ces difficultés, qu’ils imputaient aux élites, et notamment aux élites démocrates.

Comment le meurtre de Charlie Kirk illustre-t-il l’extrême polarisation de la société américaine et le développement croissant du populisme aux États-Unis aujourd’hui ?

Il faut d’abord rappeler que la violence politique existe aux États-Unis des deux côtés de l’échiquier politique, y compris chez les personnes sans orientation politique très claire. Il s’agit d’une violence qui dépasse largement le simple caractère partisan.

C’est le camp républicain qui a exploité l’assassinat de Charlie Kirk, en magnifiant l’importance qu’il avait eue dans la campagne de Trump. Il a été érigé en véritable martyr républicain, utilisé pour dénoncer la violence de l’ultragauche et accentuer encore davantage les divisions. Il convient de souligner ce double discours, car les républicains ont eu une attitude pour le moins ambivalente après l’invasion du Capitole, qui avait fait cinq morts. Les démocrates manifestent cependant la même tendance, comme l’illustre le cas de Luigi Mangione, accusé d’avoir tué un patron de l’assurance santé en décembre 2024 à New York.

L’assassinat de Charlie Kirk ne marque donc pas de tournant particulier, mais vient juste apporter une nouvelle illustration de la violence politique dans le pays.

Que reste-t-il aujourd’hui des contre-pouvoirs aux États-Unis, alors que le Sénat semble devenir le théâtre d’une domination présidentielle sans partage et que des juges américains s’inquiètent de l’augmentation des menaces contre la magistrature ?

Aujourd’hui, la domination de Donald Trump sur le Congrès est certaine, mais elle n’est pas totale. Trois sénateurs et deux représentants républicains ont voté contre le paquet budgétaire One big beautiful bill act en raison de désaccords de fond. D’autres critiquent sa gestion du gel du budget de l’État fédéral (shutdown). Certains ont voté contre des nominations présidentielles ou exigé la publication des documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein, qui constitue aujourd’hui le point de division le plus marqué au sein du camp républicain.

Concernant la justice, nous assistons à une politisation à plusieurs niveaux. En France, l’État existait bien avant les partis politiques, alors qu’aux États-Unis, les partis ont contribué à construire l’administration. Ils contrôlent donc les règles de nomination, ce qui engendre une politisation structurelle. Ainsi, il est d’usage que des postes administratifs à responsabilité soient renouvelés lors des changements de majorité. C’est encore plus vrai depuis que la confirmation des juges fédéraux se fait à la majorité simple  une réforme des démocrates, permettant à la majorité de placer ses fidèles sans compromis.

Trump utilise également la justice en multipliant les procès, notamment contre des groupes de médias. C’est une technique classique du monde des affaires : affaiblir ses adversaires en portant atteinte à leur réputation et/ou à leur porte-monnaie. Le système juridique américain rend ces rétorsions possibles. Trump ne gagne pas toujours, mais des accords à l’amiable peuvent être conclus pour éviter les procès.

Quid de la liberté d’expression et des médias, qui semblent attaqués ?

Il faut distinguer deux situations : celle des groupes de presse écrite et celle des groupes de télévision, qui ne se positionnent pas exactement de la même manière.

Un journal comme le New York Times cherche à résister dans le procès intenté par Trump. Ce dernier lui reproche d’avoir mis en doute sa réussite d’homme d’affaires et tente donc de l’intimider en réclamant 15 milliards de dollars — une somme supérieure à la valeur même du journal. Même si sa première demande a été rejetée et que le motif est considéré comme futile, il peut encore déposer plainte, car ce qui compte pour Trump, c’est d’entrainer le New York Times dans une procédure judiciaire lourde et couteuse. Une procédure similaire est en cours contre le Wall Street Journal, à qui il réclame 10 milliards de dollars. Mais ce journal appartient à Rupert Murdoch, également propriétaire de Fox News — la chaine républicaine par excellence —, qui fait et défait les ambitions du parti républicain. Murdoch et Trump ayant besoin l’un de l’autre, ces poursuites pourraient finalement être abandonnées.

Pour les groupes de télévision, comme CBS ou ABC, des accords à l’amiable ont été conclus pour des sommes de l’ordre de 15 millions de dollars. Ces groupes ne résistent pas autant, car ils font face à une crise de leur modèle économique, concurrencé par les réseaux sociaux ou les plateformes de streaming qui proposent leurs propres programmes. Face à la chute des revenus publicitaires, les grandes chaines ont de plus en plus de mal à financer leurs émissions vedettes. De plus, depuis l’affaire Dominion, qui a vu Fox News condamnée à payer une amende record de 787 millions de dollars pour diffamation, les chaines privilégient la protection juridique sur la liberté éditoriale.

La liberté d’expression aux États-Unis est donc fortement pondérée par les intérêts économiques : ces chaines sont des entreprises à but lucratif, et non un service public d’information.

Comment expliquer la rapidité des changements observés aujourd’hui dans la vie politique et démocratique américaine ?

Je ne suis pas sûre que l’on puisse parler de changements rapides. Le populisme existe aux États-Unis depuis longtemps, mais sous différentes formes. Le populisme que nous identifions aujourd’hui en Europe a commencé à gagner du terrain dès les années 2000. Cependant, les États-Unis se sont tenus quelque peu à distance de ce mouvement, dans le contexte très particulier de l’après 11-Septembre. Sur ce plan, le pays n’a donc pas forcément changé très rapidement.

Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, peut-on observer une accélération des transformations ? Il convient de distinguer les annonces présidentielles de ce qui se passe effectivement dans les faits. Prenons l’exemple de l’immigration. Dès sa première campagne, Trump avait mis en avant le lien qu’il percevait entre criminalité et immigration, ainsi que sa volonté d’expulser les immigrés illégaux. Cette volonté politique s’est heurtée à des problèmes structurels dans la gestion des migrants aux États-Unis : engorgement des demandes, ralentissement du traitement des dossiers, et contraintes spécifiques liées à la pandémie de Covid-19. Cela a généré d’importantes difficultés à la frontière sud, situation déplorée tant par les républicains que par les démocrates. Joe Biden n’avait pas réussi à trouver un accord bipartisan au Congrès, en raison de l’obstruction des républicains. Trump a ainsi pu capitaliser les échecs de l’administration Biden. La question migratoire remporte toujours un grand succès auprès de la droite et de l’extrême droite, comme l’illustre l’expérience des populistes en Europe. Elle bénéficie d’une audience importante au sein de l’électorat. On estime qu’il y aurait 14 millions d’étrangers en situation irrégulière aux États-Unis. Récemment, l’administration Trump a publié un communiqué pour annoncer fièrement que deux millions d’entre eux avaient quitté le territoire. Cela peut paraitre rapide et massif. Cependant, parmi ces 2 millions, 1,6 million de départs sont qualifiés de volontaires : il s’agit de décisions de justice concernant des migrants en situation irrégulière, mais sans casier judiciaire, acceptant de retourner dans leur pays à leurs frais. L’exécution de ces décisions nécessite un délai de deux à quatre mois, et il est difficile de savoir dans quelle mesure ces ordonnances sont effectivement appliquées — à l’instar des obligations de quitter le territoire français (OQTF). Par ailleurs, l’administration Trump hérite d’un système judiciaire migratoire engorgé, sous-financé et embolisé par des millions de cas. Au moment de son retour au pouvoir, environ 3,6 millions de dossiers étaient en instance de traitement. Ainsi, lorsqu’il affirme qu’un certain nombre de personnes a quitté le territoire sous son action, une partie correspond en réalité à d’anciens dossiers instruits sous les administrations Biden ou Obama.

Il est vrai que les reconduites à la frontière, qui constituent une autre catégorie, sont plus rapides. Mais avec la surveillance accrue des frontières, les moyens supplémentaires alloués et la signature de décrets d’état d’urgence, le nombre de migrants dans cette catégorie reste mécaniquement limité.

Trump joue sur les images en mettant en scène des raids dans les grandes villes démocrates aux politiques d’asile favorables, en utilisant des avions militaires pour le renvoi des étrangers en situation irrégulière ou en invoquant des symboles comme Guantánamo ou Alcatraz. L’objectif est de montrer l’efficacité de son administration dans la lutte contre l’immigration illégale. Il convient donc de faire la part des choses entre mise en scène et réalité des faits, qui demeure encadrée par les institutions et procédures en place.

Que propose le parti démocrate américain face à ce développement du populisme, qui remet en question les règles établies et les fondements mêmes de la représentation politique ?

Les démocrates se trouvent dans une position particulièrement délicate. Ils ont réorienté leurs positions politiques vers des causes qui séduisent avant tout les catégories urbaines et diplômées : la défense de la démocratie, la protection de l’environnement, les droits des minorités sexuelles, la lutte contre les discriminations et la question de l’antiracisme.

Le problème est que deux tiers de l’électorat américain est peu ou pas diplômé. La majorité des électeurs reste avant tout sensible aux questions matérielles, que les démocrates ont délaissées depuis qu’ils ont épousé, à partir des années 1960, les revendications dites post-matérialistes. Ainsi, au-delà de la dénonciation de Trump comme une menace pour les institutions et la démocratie, le parti démocrate ne propose pas de réponse structurée à la montée du populisme. Cela ne suffit pas à gagner des élections, d’autant que le parti a un problème très clair de leadership  une véritable faiblesse face à un président capable de capter l’attention des médias grâce à un flot quasi continu de déclarations chocs.

Dans quelle mesure la Cour suprême est-elle aujourd’hui un soutien de Donald Trump, et comment se positionne-t-elle ou contribue-t-elle au bouleversement de la société américaine ?

Nous avons actuellement une Cour suprême composée de six juges sur neuf, relativement jeunes et nommés à vie par des présidents républicains, dont trois par Trump lui-même. Cette Cour est une institution qui n’a pas échappé à la politisation. Plusieurs de ses décisions ont semblé favorables à Trump, notamment en matière d’immunité présidentielle. Il faut s’attendre à d’autres décisions allant dans le sens du camp républicain, à l’instar de celle de 2022 sur l’avortement. De son côté, la question du droit du sol n’est pas encore complètement tranchée, et la constitutionnalité des droits de douane constitue un autre point très attendu.

Peut-on dire que la démocratie américaine est aujourd’hui en danger ?

La Constitution des États-Unis est solide. Le pays n’a jamais changé de régime depuis la Révolution, contrairement à la France, qui a connu plusieurs monarchies, empires et républiques. La démocratie américaine peut tenir, même face à des crises importantes, comme l’illustre le cas de la guerre de Sécession.

Si les institutions tiennent, c’est en raison de leur grande plasticité. C’est ce qu’on observe avec Trump, qui est à la fois dans la démocratie et en dehors. Il surjoue la carte de la politisation de ces institutions, en mettant à mal certains aspects de la démocratie, ce qui séduit les électeurs antisystème. En parallèle, il joue aussi la carte de l’hyperdémocratisme, dans le sens où il veut donner raison au peuple contre un certain nombre d’élites et contre l’administration. Il le répète dans quasiment tous ses discours : il a été réélu avec le vote populaire et avec tous les États clés, donc il a la légitimité des urnes. Une majorité d’électeurs a voté pour Trump ; je ne pense pas que l’on puisse considérer que la majorité soit contre la démocratie ou souhaite vivre dans un régime non démocratique. Mais plusieurs conceptions de la démocratie s’opposent. Là où les États-Unis diffèrent de la France, c’est que l’État y est non pas le garant de l’égalité, mais celui de la liberté. Cela suppose, selon le grand principe du fédéralisme, de laisser les États déterminer leurs politiques, parfois au détriment de la garantie d’un certain nombre de droits. Nous avons donc, dans ce pays, un système démocratique qui rend possible la dénégation de certains droits au nom d’un fonctionnement démocratique fondé sur l’autonomie locale et le suffrage universel. Une conception pluraliste de la démocratie accorde une large place aux groupes de la société civile, mais dans un système qui survalorise les forces de l’argent, le fonctionnement démocratique devient une lutte constante à armes très inégales.

Élisa Chelle

Thomas Delage

areion24.news

dimanche 10 mai 2026

La bataille du Lubero. Le primat de la manœuvre et de l’étude théorique

 

Début août 2024, l’armée rwandaise (RDF) et le M23 lancent plusieurs offensives parallèles dans le Nord-Kivu. Après trois années de guerre, ces derniers tentent de conquérir de nouveaux territoires de la province congolaise, poussant vers l’ouest et le sud depuis le Rwanda. Il s’agit, outre les gains politiques, de neutraliser toute velléité de contre-offensive des Forces armées congolaises (FARDC).

Le 2 décembre, Kigali ouvre un nouveau front, progressant cette fois du sud vers le nord, le long de la route nationale 2 (RN2). L’offensive des RDF rencontre cependant une résistance inattendue, du fait de la détermination et de l’habileté du général Emmanuel Kabundi. Tutsi originaire de la province, ce dernier parvient à contre-attaquer. Le front est stabilisé le 7. Les RDF acheminent alors d’importants renforts, estimés à 1 200 hommes. Le 15, l’annulation unilatérale par Paul Kagame du sommet de Luanda coïncide avec la reprise des combats. Les FARDC sont, cette fois, contraintes de reculer. Le 17, les RDF sont à 20 km de Lubero, chef-lieu du territoire du même nom. Les FARDC tentent de se réorganiser 8 km plus au nord, à partir de Kitsumbiro.

Le 16 décembre, la force aérienne congolaise est prête à intervenir : deux hélicoptères d’attaque Mi‑24 sont envoyés à Béni et un avion d’appui aérien rapproché Su‑25 est tenu en alerte depuis Kisangani. Toutefois, le général Chiko Tshitambwe, commandant le front Nord, ne parviendra jamais à fournir les éléments nécessaires à leur engagement. Le 19, il est rappelé à Kinshasa avec le général Kabundi, victime collatérale de ce remaniement. Le 20, les FARDC décident alors de déployer une équipe ad hoc, composée de deux officiers de renseignement, de deux dronistes expérimentés et d’un infirmier, escortés par une demi – douzaine de soldats issus des forces spéciales. Leur mission est, en plus de fournir des cibles à l’aviation, de conseiller le nouvel état – major. Pour ce faire, l’équipe s’appuie sur une solide instruction théorique et, notamment, l’étude des écrits des stratégistes Gérard Chaliand, Hervé Coutau – Bégarie et, surtout, du général français Guy Hubin. Son appartenance à une chaîne de commandement extérieure lui confère, en outre, une certaine liberté. Elle va ainsi mobiliser sa connaissance des deux systèmes qui s’affrontent – FARDC (1) et M23/RDF (2) – pour exploiter toutes les marges de manœuvre avec les moyens immédiatement disponibles.

En dehors des structures organiques et hiérarchiques traditionnelles, la spécificité de cette équipe est fonctionnelle : véritable échelon de coordination, elle assure la combinaison des moyens interarmées, met en place une véritable stratégie des moyens et s’attache à créer une unité de vue parmi les exécutants. Dans un environnement où règne l’absence de comptes rendus, l’une de ses tâches essentielles est de recueillir, d’exploiter et de diffuser un flux massif d’informations. Elle doit, ce faisant, en tirer toutes les conclusions nécessaires à la conception et à la conduite des opérations : définition des objectifs, coordination des feux, engagement des moyens aéromobiles, rendez – vous logistiques. L’équipe tente d’appliquer les principes – si souvent cités, mais parfois méconnus sur le terrain – de concentration des efforts, d’économie des moyens et de sûreté/surprise. Leur réunion est censée garantir la conservation de la liberté d’action. L’articulation est originale, mais correspond, pour ses utilisateurs, à une méthode éprouvée. À la tête d’un dispositif faisant intervenir un très grand nombre d’acteurs, ils vont tenter d’en tirer le meilleur parti en les fondant en un ensemble cohérent (3).


L’exploitation d’un moment stratégique particulier

Malgré leurs succès initiaux, les éléments M23/RDF sont dans une position délicate. D’une part, les forces armées ougandaises (UPDF), voisines, entretiennent l’ambiguïté quant à la défense de leurs intérêts dans la zone. D’autre part, la concentration de forces autour de Goma et les différents fronts mobilisent déjà des effectifs importants. Par ailleurs, les RDF ne peuvent se permettre d’engager leurs systèmes de défense aérienne à courte portée en première ligne : trop précieux, ils sont conservés pour protéger leurs principales bases. L’aviation des FARDC peut donc toujours intervenir en périphérie de leur dispositif. En outre, la retraite des FARDC s’est opérée dans un bon ordre relatif. Ces dernières conservent ainsi plusieurs batteries d’artillerie, en position défensive, aux abords de la RN2. Enfin, l’arrivée de nouveaux chefs fluidifie l’action. Le général Bruno Mandevu, déjà responsable de l’état – major zonal Sokola 1 (4), installe son PC à Lubero le 20 décembre, alors que le général Pacifique Mansunzu prend la tête de la 3e zone de défense (5). Ils vont faciliter l’engagement des moyens et, sans interventions excessives, avaliser les initiatives locales. L’équipe peut donc agir sans se heurter aux préconceptions anciennes ni – obstacle souvent rédhibitoire – froisser des ego trop bien installés.

Arrivée à Lubero le 20 décembre au soir, l’équipe entre en action dès le 21. Elle oriente un combat de harcèlement et de fixation des éléments des RDF, frappés grâce au guidage par drone de tirs de lance – roquettes multiples de 107 mm et au largage de grenades par drones. En parallèle, deux régiments tentent de déborder les positions des RDF par l’ouest et l’est. En fin de matinée, un soldat des RDF, blessé, est capturé. Le 22, les Mi‑24 interviennent à deux reprises, guidés par l’équipe au sol. Le 23, au prix d’une quinzaine de tués et d’une cinquantaine de blessés, les FARDC repoussent l’avant – garde ennemie et s’installent sur ses positions aux abords de la RN2. Les Rwandais continuent toutefois de frapper régulièrement les éléments avancés grâce à des drones FPV armés d’obus de 60 mm. En parallèle, un puissant brouillage apparaît pour couvrir leurs positions, renforcées chaque nuit par des soldats creusant sans relâche. La situation des FARDC demeure toutefois très fragile : le dispositif ami reste largement inconnu au PC de Lubero ; les chaînes logistiques et sanitaires sont déficientes ; les soldats congolais, engagés au front depuis plus d’un an, sont épuisés par les mouvements et combats ininterrompus depuis le 2 décembre ; le froid s’accentue, avec des pluies régulières ; la troupe, mal équipée, souffre, n’y croit plus vraiment et le fait savoir.

Des mesures urgentes doivent être adoptées pour faire face. Maintenir l’activité est impératif pour éviter un relâchement, probablement fatal, du moral et de la discipline. De même, le niveau technique général de la troupe et du commandement des FARDC impose de s’en tenir à une grande simplicité. Il faut d’abord consolider les positions acquises. Pelles, pioches et houes sont commandées pour les fortifier. Deux chars T‑55 sont réapprovisionnés en carburant et positionnés en interdiction sur la RN2. Pour exploiter les appuis et assainir les chaînes de soutien, l’équipe demande un renfort de spécialistes depuis Goma, mis en place à partir du 26 décembre. Le 25, l’arrivée à Lubero du général Évariste Somo Kakule (6), alors commandant de la 31e Brigade de réaction rapide, et du J3 du front, permet de commencer un état des lieux complet du dispositif des FARDC. En parallèle, l’équipe sonde le dispositif M23/RDF grâce à des informateurs locaux. Les Rwandais ne sont pas inactifs. Le 27, un tir de missile sol-air manque le Su‑25 venant de frapper leurs positions. Le même jour, le débriefing du soldat des RDF capturé le 21 précise la situation ennemie : trois bataillons M23 (1 500 hommes) sont positionnés aux abords de l’axe. Ils sont encadrés par une compagnie de forces spéciales, tandis qu’un bataillon des RDF (600 hommes) tient les principales positions. 

Réorganiser les forces

Le centre du dispositif des FARDC concentre l’essentiel des moyens d’artillerie : mortiers de 120 mm, lance-

roquettes multiples de 107 mm sur pick-up, BM‑21 et obusiers D‑30 de 122 mm. Quelques moyens blindés sont également disponibles : chars T‑55, M53/59 Praga avec bitube de 30 mm et véhicules de transport de troupes. Cet ensemble est toutefois peu efficient. Sans élément de coordination ni plan de feux, il déverse consciencieusement beaucoup de munitions loin d’objectifs qu’il ne voit pas. Une fois ces moyens regroupés sous l’autorité d’un seul chef, la priorité est de régler les pièces, d’encadrer les servants et de mettre en place des observateurs avancés. De là, des feux sont appliqués de nuit pour entamer le moral du côté M23/RDF et ralentir l’aménagement du terrain. Les moyens et positions sont utilisés en alternance, pour avoir le meilleur rendement en fonction de l’objectif. Si l’ensemble n’est que peu mobile en dehors des axes et que les faibles stocks de munitions limitent son emploi, il n’en est pas moins décisif. Peu importe la météo et le brouillage, qui contraignent les drones comme l’aviation. L’artillerie frappe le gros de l’ennemi chaque jour, le menace et le fixe de front, partout où il est visible. Sans emporter la décision, elle empêche les éléments des M23/RDF de dégarnir leur dispositif central.

En parallèle, l’équipe s’attaque au soutien. Il faut agir sur les volumes de carburant, de nourriture et de munitions, ainsi que sur l’évacuation des blessés. Jusqu’alors, l’absence de planification centralisée et l’éparpillement des moyens conduisaient à des norias aléatoires, insuffisantes, qui bridaient nécessairement toute réflexion tactique. À cette logique de flux incertains est substituée celle du prépositionnement de moyens mutualisés. Après une vaste reconnaissance du front faisant office d’état des lieux, des dépôts logistiques temporaires sont institués dès le 2 janvier. Installés au plus près de la ligne de contact, ils sont armés par des pelotons constitués avec les mécaniciens, les blessés légers et les soldats les plus âgés des unités. Les munitions restent en permanence sur camion, afin d’éviter qu’elles ne soient abandonnées à l’ennemi en cas d’effondrement. Un plot principal, installé sur la RN2, concentre l’essentiel des moyens et les achemine ensuite vers des plots secondaires, où les unités se ravitaillent. Le parc de véhicules des unités est regroupé puis mobilisé pour assurer les liaisons. Des nids de blessés sont identifiés à l’avance, les infirmiers et médecins regroupés dans un centre de triage. L’ensemble permet d’introduire la logistique comme composante à part entière de la manœuvre.

Il reste à organiser les forces. Le combat est, au départ, entièrement polarisé sur la RN2. Or, l’essentiel des troupes des FARDC est ailleurs. Isolées, sans ordres, ces dernières restent l’arme au pied depuis la retraite de la mi-décembre. Il faut donc les contacter, une à une, pour connaître leur situation. De là, il faut les regrouper selon une articulation qui traduit, peu ou prou, l’occupation d’un compartiment de terrain. C’est la seule façon de retrouver les notions de soutien, de réserve – en bref, d’économiser les forces pour concentrer les efforts. D’apparence simpliste, l’opération est d’une rare complexité. Les liaisons radio, rudimentaires, laissent souvent place à l’utilisation du réseau mobile, disponible de façon aléatoire et peu fiable. De fait, le contrôle effectif de ce dispositif, qui s’étend à mesure qu’il se révèle, devient rapidement problématique. De même, l’absence de cartographie et d’aide à la navigation dans la plupart des unités complique tout. On se contente, dans le meilleur des cas, de connaître la position approximative du chef de l’unité et de l’échelon (bataillon) immédiatement subordonné. Par ailleurs, les volumes réels, pour des unités similaires, sont disparates. Sur un effectif théorique de 21 000 hommes, seuls 8 000 paraissent réellement disponibles, sans pouvoir être tous engagés au combat.

Le primat de manœuvre

Les RDF, tactiquement très supérieures, laissent le choc sur un axe emporter la décision. Leur intention est généralement de combattre le moins possible, avec des troupes qui progressent en ordre de marche. Leur calcul est que la stupeur et les hésitations du commandement suffiront à paralyser les FARDC le temps de les placer devant le fait accompli. Ce dispositif a, toutefois, plusieurs faiblesses : les RDF opèrent avec le M23, dont la valeur combattante est nettement inférieure. En nombre restreint, ses éléments ne peuvent être présents partout. Du fait de l’expansion de la zone sous leur contrôle, leurs lignes d’approvisionnement sont très étirées. En l’espèce, ils ne tiennent que quelques points d’appui sur la RN2, tandis que le gros de leur dispositif est entièrement concentré sur la ligne de contact. Les FARDC sont, globalement, dans une configuration similaire. Or, avec des lignes d’opération alignées et deux dispositifs parallèles, le rapport de force ne peut qu’être en faveur des RDF. Pour l’inverser, les FARDC doivent renouer avec la manœuvre, dont la base est le mouvement. Refusant d’aborder l’ennemi de front, ils doivent agir sur ses points faibles, le fixer, le déborder, menacer sa logistique. Pour ce faire, ils doivent rechercher le contact partout.

Les FARDC sont progressivement réparties en quatre groupes, chacun organisé autour d’une brigade de marche et d’un chef unique. L’objectif retenu est simple : fixer l’ennemi de front et par l’est, tout en le débordant au maximum par l’ouest pour menacer sa ligne d’opération. Il s’agit, par des efforts parallèles et successifs, sur la zone la plus large possible, de l’empêcher de faire basculer ses réserves. Il faut accaparer son attention, le maintenir sur « les cornes d’un dilemme (7) » en agissant partout. Cet effort sera appuyé par l’engagement de l’aviation, capable de frapper rapidement et par surprise. Un ordre d’opération adapté est diffusé. Outre un effet majeur et les missions des groupes, il détaille également l’esprit général de la manœuvre. Chaque élément subordonné, soit 21 unités au total, reçoit ses propres objectifs. Les buts et les facteurs de succès de chacun sont mentionnés, avec un phasage simple en quatre temps (T0 à T3). L’ordre n’est évidemment pas parfait, et ne correspond qu’au renseignement disponible au moment de sa rédaction. Il tente, surtout, d’établir « une même façon de voir. De cette commune manière de voir, une même façon d’agir (8) ». Validé le 7 janvier, le plan doit faire l’objet d’une répétition le 9, en présence des chefs d’éléments. Il n’aura jamais lieu.

Le 9 janvier, à 4 h 45 du matin, les observateurs avancés rendent compte que les éléments des M23/RDF attaquent sur la RN2 tout en tentant de déborder le groupe Centre par l’est. Quelques positions sont perdues sur la gauche du dispositif, mais l’ensemble, fortifié, tient. Toutes les pièces d’artillerie, aux objectifs prédésignés, ouvrent le feu de concert. Le général Mandevu étant en déplacement à Beni, c’est le général Évariste Somo Kakule, chef du groupe Ouest, qui prend le commandement. L’ordre général donné est simple : chaque unité doit tenter, partout où elle le peut, d’atteindre ses objectifs. En fin de matinée, les positions perdues sont reconquises grâce à des assauts appuyés par des frappes de Mi‑24. En parallèle, les trois autres groupes progressent partout. À la nuit tombée, les FARDC comptent 25 tués et 76 blessés. C’est la première fois qu’ils s’opposent, avec succès, à une offensive des RDF. Du 10 au 12, toutes les unités précisent le contact avec l’ennemi ou se rapprochent de leurs objectifs. Le 13, le groupe Ouest atteint la localité de Mbingi, sans parvenir à s’y maintenir. Le groupe Sud-Ouest s’empare brièvement de Luhofu le 14, menaçant directement la RN2. La manœuvre semble porter ses fruits. Elle ne peut toutefois changer, à elle seule, le cours des choses.

Leçons et limites

De fait, « c’est à peine, si au cours d’une campagne il est possible de réparer les fautes commises au moment de la concentration primitive (9) ». Le travail effectué sur le front Nord ne peut, ainsi, empêcher la chute de Goma le 26 janvier 2025. En choisissant d’y masser ses forces alors que la cité, voisine du Rwanda, était déjà isolée, la RDC s’est condamnée à combattre en situation d’infériorité. Il faut, toutefois, admettre que le coût politique d’un retrait aurait été immense. De même, parfois mal conseillé, le pays a fréquemment surestimé ses capacités et celles de ses alliés. L’offensive étant impossible, les FARDC se sont enfermées dans une stratégie de défense statique, passive, dans l’attente d’un hypothétique déblocage apporté par l’aviation. L’échec était prévisible. À l’inverse, une stratégie d’usure, qui n’empêchait pas de rechercher l’attrition de l’ennemi, était possible : une action zonale, cherchant à jouer sur la capacité de mobilisation humaine et matérielle. Il fallait, il est vrai, réformer prioritairement le commandement et le soutien. Le manque d’organisation fut la première défaite. De même, la menace représentée par l’envahisseur étranger, peut-être trop distante de Kinshasa, n’a jamais conduit à la réunion de toutes les énergies.

Sur le terrain, tout reste à faire. Sans liaisons ni réels états – majors, comment s’étonner de l’échec de toute manœuvre ? On ne peut, après avoir conçu les ordres initiaux, espérer que l’improvisation des subordonnés suffira. Le commandement doit être effectif, se faire comprendre et se faire obéir, sans quoi la subordination aveugle et l’inaction deviennent la norme. Le souci de la sûreté, l’observation, les reconnaissances et l’usage d’avant – gardes doivent devenir des réflexes. Sans cela, rien ne pourra être obtenu face à un ennemi dont le niveau demeure bien supérieur. La meilleure conception du monde ne peut rien si l’adversaire réagit systématiquement plus vite. Jouant du principe de concentration bien plus efficacement que les FARDC, les RDF disposent également d’un avantage technique considérable. Au-delà des considérations matérielles, la RDC doit ainsi se soucier d’une montée en puissance théorique et délaisser certains expédients. Machiavel avait déjà, en son temps, compris les limites du mercenariat. L’accord de paix du 27 juin, déjà remis en cause, ouvre néanmoins certaines perspectives. Une accalmie pourrait enfin permettre aux FARDC de s’instruire. C’est en temps de paix qu’un état – major, soucieux de se préparer à vaincre, bâtit sa doctrine et son système de forces.

Ces questions sont au cœur des préoccupations militaires européennes. Souvent délaissée, l’écriture est pourtant le détour obligé pour aboutir à une réflexion saine. De même, l’étude de la stratégie et de la tactique théorique reste sans doute la meilleure préparation possible à la guerre. Or bien des militaires confondent leur propre expérience, nécessairement limitée et localisée, avec un savoir objectif. Ce penchant est accru par le cantonnement de nombreux cadres à des tâches de gestion administrative. Une tendance dangereuse, alors que des changements importants interviennent actuellement dans tous les domaines. De fait, l’exemple ci – dessus est riche de leçons pour nos partenariats militaires. Nos procédés tendent, avant tout, à jouer sur le capacitaire et le microtactique. Or c’est sur le plan opératif que, bien souvent, la marge de manœuvre est la plus importante. C’est en pensant les opérations à grande échelle, en séquences, dans le temps et dans l’espace, que l’on relie la tactique à la stratégie. À cet égard, nos conceptions opérationnelles, si elles ne sont pas adossées à une réflexion théorique permanente, risquent de devenir le reflet de « la présomption et la nonchalance, pour se dispenser des efforts pénibles qui mènent à la perfection (10) ». Nous avions pourtant dans ce domaine une avance considérable, acquise au prix du sang. Elle est, d’ores et déjà, profondément remise en cause.

Notes

(1) Robert Jordan, « République démocratique du Congo : atouts et faiblesses des forces armées dans les opérations contre le M23 et ses soutiens », Défense & Sécurité Internationale, no 178, juillet-août 2025.

(2) Robert Jordan, « Les opérations du Rwanda en RDC : combat couplé et pertinence tactique », Défense & Sécurité Internationale, no 179, septembre-octobre 2025.

(3) Hervé Coutau‑Bégarie, Traité de stratégie, 7e éd., ISC/Economica, Paris, 2011, p. 332.

(4) Il était alors installé à Béni, 75 km plus au nord, et responsable des opérations des FARDC dans la zone du Grand Nord, dont la lutte contre l’ISCAP.

(5) La 3e zone de défense des FARDC comprend les provinces suivantes : Maniema, Tshopo, Haut-Uele, Bas-Uele, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri.

(6) Le général Évariste Somo Kakule a, depuis, été nommé gouverneur militaire du Nord-Kivu le 28 janvier 2025. Il remplace le général Peter Cirimwami, tué le 23 janvier lors des combats pour la défense de Goma.

(7) Guy Hubin. Perspectives tactiques, 3e éd., ISC/Economica, Paris, p. 49., expression du général Sherman (Union) qui décrit son action face au général sudiste Hood en novembre 1864.

(8) Ferdinand Foch, De la guerre. Texte présenté et annoté par Martin Motte, Tallandier, Paris, 2023, p. 84.

(9) Ibid., p. 294. Foch rapporte ici la pensée du général allemand Moltke.

(10) Archiduc Charles, Principe de la stratégie, Tome 1, Vienne, 1818.

Robert Jordan

areion24.news

Taïwan : quelle politique de défense face à la puissance chinoise ?

 

L’Indo-Pacifique s’impose désormais comme un espace central de rivalités stratégiques où la hausse des dépenses militaires traduit autant des impératifs de sécurité que des ambitions économiques et technologiques. Les équilibres régionaux y sont redéfinis à mesure que les États adaptent leurs capacités aux nouvelles configurations du pouvoir. Le Japon prévoit de doubler ses dépenses de défense pour atteindre 2 % du PIB d’ici 2027, renouant ainsi avec une posture plus affirmée en matière de sécurité (1). Parallèlement, la Corée du Sud poursuit la modernisation de ses forces armées tout en consolidant une base industrielle et technologique de défense de plus en plus intégrée (2).

Dans ce contexte de recomposition stratégique, Taïwan occupe une position singulière. L’ile doit dissuader un voisin militairement supérieur tout en composant avec un isolement diplomatique quasi structurel et les pressions constantes exercées par Pékin. Cette situation paradoxale impose à Taipei une double exigence : renforcer sa crédibilité militaire sans provoquer d’escalade, tout en inscrivant sa stratégie dans un cadre de coopération prudente avec ses partenaires. Lors de sa tournée asiatique de 2025, le président américain Donald Trump a d’ailleurs exhorté les alliés régionaux à accroitre leur budget militaire face à la menace chinoise — un message qui résonne directement avec les priorités de défense de Taipei et le débat interne sur l’autonomie stratégique.

Stratégie hybride et dissuasion technologique

Le budget taïwanais de 2026, estimé à 949,5 milliards de nouveaux dollars taïwanais (environ 31,2 milliards de dollars américains) (3), soit un peu plus de 3 % du PIB, marque un tournant dans la planification stratégique de l’ile (4). L’augmentation n’est pas uniquement quantitative : elle traduit une volonté explicite de lier sécurité nationale, souveraineté technologique et développement industriel. En intégrant des secteurs de pointe — semi-conducteurs, intelligence artificielle (IA), drones, communications sécurisées — à sa planification de défense, Taipei cherche à développer des capacités asymétriques lui permettant de maximiser sa flexibilité opérationnelle sans rechercher la parité conventionnelle avec la Chine. Cette orientation s’inscrit dans une logique de « dissuasion technologique », où la résilience industrielle devient un pilier essentiel de la sécurité nationale.

Les contraintes, toutefois, demeurent considérables. La production domestique d’armements reste partielle, certains systèmes reposent sur des composants importés, et les acquisitions étrangères — telles que le projet d’achat de chasseurs Rafale français — demeurent politiquement sensibles. Ces limites soulignent le caractère hybride de la stratégie taïwanaise, partagée entre ambition d’autonomie et dépendance vis-à-vis de partenaires extérieurs. Le gouvernement a néanmoins renforcé sa planification à long terme : le budget de défense 2026 inclut une hausse de 22,9 % par rapport à l’année précédente et s’inscrit dans un objectif plus large d’atteindre 5 % du PIB d’ici 2030 (5). Comme l’a souligné le président Lai Ching-te dans son discours du Double-Dix de 2025, « cette stratégie ne renforce pas seulement la sécurité, elle stimule également la croissance industrielle et économique à travers l’autonomie de défense » (6). Cette perspective traduit une conception élargie de la défense, envisagée comme levier de développement et non comme simple poste de dépense.

La défense comme levier de développement

Cette orientation se concrétise à travers le Plan de promotion des cinq secteurs industriels de confiance, approuvé par l’Exécutif en juillet 2025 (7). Ce plan priorise les secteurs des semi-conducteurs, de l’IA, de l’industrie de la défense, de la sécurité et de la surveillance, ainsi que des communications de nouvelle génération (8). Il est coordonné entre plusieurs agences gouvernementales — notamment le National Development Council, le Ministry of Economic Affairs, le Ministry of Digital Affairs et le National Science and Technology Council —, ce qui témoigne d’une approche interministérielle de la sécurité technologique (9). Le plan vise à intégrer les priorités de défense dans la planification industrielle afin que l’innovation technologique devienne un élément de la dissuasion stratégique (10).

Dans une perspective comparative, Taïwan s’inspire de modèles adoptés par des États technologiquement avancés mais militairement limités, tels qu’Israël, qui ont compensé leurs vulnérabilités structurelles par l’innovation militaro-industrielle (11). Cependant, l’isolement diplomatique de Taïwan, conjugué à la pression constante de Pékin, limite sa marge de manœuvre internationale. La stratégie de Taipei privilégie donc le développement de technologies à double usage — IA, robotique, capteurs avancés, cybersécurité, microélectronique —, afin de mieux articuler industrie civile et défense nationale. Ce choix permet d’intégrer l’appareil productif civil à la stratégie de dissuasion, tout en réduisant la dépendance stratégique vis-à-vis des chaines d’approvisionnement étrangères.

La modernisation militaire s’accompagne d’une réforme de la gouvernance budgétaire. L’adoption d’une méthode de comptabilité inspirée de l’OTAN, intégrant notamment la garde côtière et les affaires des anciens combattants, élargit la notion de sécurité nationale pour y inclure la résilience cybernétique, la protection des infrastructures critiques et la surveillance maritime. Cette approche vise à institutionnaliser une conception globale de la sécurité, fondée sur la coordination interministérielle et la durabilité financière.

Faire face à un risque imminent ?

Dans le contexte stratégique plus large de l’Asie de l’Est, les mesures de défense adoptées par Taïwan traduisent une réponse mesurée à l’intensification des tensions dans le détroit. Les manœuvres militaires chinoises — notamment l’exercice « Strait Thunder-2025A » mené en avril 2025, qui a mobilisé des aéronefs, des bâtiments de guerre et des unités de missiles de part et d’autre de la ligne médiane du détroit de Taïwan —, ainsi que les incursions répétées dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) taïwanaise et les exercices de débarquement amphibie, ont renforcé la perception d’un risque imminent et conduit Taipei à accélérer la modernisation de ses forces armées (12).

L’augmentation du budget de la défense pour 2026 vise à répondre à cet environnement en investissant dans des capacités asymétriques et technologiquement avancées — telles que les drones, les missiles antinavires à longue portée, les sous-marins et les plateformes navales furtives — afin de compenser partiellement le déséquilibre conventionnel avec la Chine. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte régional marqué par l’augmentation parallèle des budgets de défense du Japon et de la Corée du Sud, tandis que les États-Unis encouragent leurs partenaires à renforcer leurs capacités de dissuasion face à l’affirmation croissante de Pékin. En juin 2025, l’Administration de la garde côtière de Taïwan et la garde côtière japonaise ont déployé de grands navires de patrouille dans les eaux situées au sud des iles Sakishima (préfecture d’Okinawa) pour un exercice maritime conjoint — un exemple de coordination régionale pragmatique ayant permis à Taipei de manifester ses intentions défensives et de renforcer l’interopérabilité (13).

Des vulnérabilités qui persistent

Cependant, l’efficacité de cette hausse budgétaire demeure conditionnée par des facteurs structurels et géopolitiques. La base industrielle de défense taïwanaise reste limitée : les systèmes les plus avancés dépendent encore largement de composants importés, et les acquisitions étrangères peuvent susciter des sensibilités diplomatiques. Comparativement, le budget de défense de Taïwan demeure inférieur à ceux du Japon et de la Corée du Sud ; sa dépendance à l’égard de chaines d’approvisionnement technologiques critiques — notamment dans le domaine des semi-conducteurs — renforce à la fois sa position stratégique et ses vulnérabilités économiques et opérationnelles.

Les capacités domestiques en matière de missiles, d’artillerie et de production de drones restent limitées, et certains programmes emblématiques, tels que le sous-marin indigène, accusent des retards. L’intégration technologique, atout majeur de Taïwan, constitue également une source de fragilité : les systèmes modernes — missiles, radars, drones — dépendent largement des semi-conducteurs, un secteur dominé par TSMC. Cette interdépendance rend la défense taïwanaise vulnérable aux perturbations industrielles ou géopolitiques. Pour y répondre, le gouvernement a adopté en 2024 un budget national de résilience de 550 milliards de NT$ (environ 18 milliards de dollars américains), destiné à soutenir les capacités industrielles, à sécuriser les stocks stratégiques et à renforcer la rétention de main-d’œuvre dans les secteurs clés (14).

L’augmentation des dépenses de défense de Taïwan pour 2026 traduit avant tout une recalibration stratégique plutôt qu’une simple expansion de la puissance militaire. Les efforts visant à intégrer capacités opérationnelles, développement technologique et résilience systémique tendent à créer des avantages asymétriques pour pallier les limites conventionnelles.

L’efficacité de cette hausse budgétaire dépendra de la capacité de Taipei à gérer les pressions exercées par Pékin, à naviguer entre la dépendance aux composants étrangers et les chaines d’approvisionnement critiques, et à coordonner ses actions avec ses partenaires régionaux. Dans ce contexte, la réussite de cette stratégie repose sur l’adaptabilité et la cohérence de Taïwan face à un environnement sécuritaire est-asiatique complexe et en constante évolution.

Repères


Notes

(1) https://​tinyurl​.com/​4​d​9​k​3​5fm

(2) https://​tinyurl​.com/​2​w​7​s​k​3us

(3) https://​theedgemalaysia​.com/​n​o​d​e​/​7​6​7​502

(4) https://​focustaiwan​.tw/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​2​0​2​5​0​8​2​1​0​007

(5) https://​tinyurl​.com/​f​f​m​m​d​dxz

(6) https://​tinyurl​.com/​y​p​f​7​x​7y8

(7) https://​tinyurl​.com/​b​d​d​t​v​szp

(8) https://​tinyurl​.com/​2​v​5​7​3​xz6

(9) https://​tinyurl​.com/​y​b​y​r​t​6nb

(10) https://​tinyurl​.com/​2​v​5​7​3​xz6

(11) https://​tinyurl​.com/​3​z​j​u​t​5zj

(12) https://​tinyurl​.com/​m​r​a​5​8​zfb

(13) https://​www​.taiwannews​.com​.tw/​n​e​w​s​/​6​2​1​3​226

(14) https://​tinyurl​.com/​y​c​y​9​2​47a

Tran Thi Mong Tuyen

areion24.news

jeudi 7 mai 2026

Le spatial russe au défi du déclin : quelles stratégies de compensation ?

 

Le spatial est un domaine politiquement crucial pour la Russie, souvent prompte à revendiquer un héritage en réalité soviétique. De domaine d’avant-garde, il est devenu facteur de légitimation du projet soviétique, mais aussi marqueur culturel, et stratégique. Le spatial militaire a ainsi directement contribué à faire de l’URSS une superpuissance, puis de la Russie une puissance mondiale. Cependant, dès avant la guerre d’Ukraine, la stratégie spatiale de Moscou était dans une situation délicate.

Les activités spatiales russes relèvent de planifications pluriannuelles, couvrant les années 2013-2020 (1), puis la période 2020-2030. La première de ces planifications porte sur trois programmes fédéraux : le programme spatial fédéral (qui inclut les vols habités et le spatial militaire) ; le système de géonavigation GLONASS ; le développement de sites de lancement (dont Plesetsk, devenu principal site de lancement militaire et devant réduire la dépendance à Baïkonour). De 2013 à 2020, les différents programmes devaient bénéficier d’un budget d’environ 50 milliards de dollars, mais celui-ci ne sera exécuté que pour environ 50 % de sa valeur : la dévaluation du rouble suivant l’invasion de la Crimée et une légère réduction des montants effectivement alloués ont directement altéré le pouvoir d’achat de Roscosmos. Concrètement, de 2013 à 2020, c’est l’équivalent d’environ 22,127 milliards de dollars qui a été dépensé. En conséquence, la planification de 2020 à 2030 s’avère être surtout l’étalement de la planification précédente (2).

Ce manque de ressources n’a pas été sans conséquences. Dans le domaine spatial, la nécessité de remplacer les moyens en orbite afin d’éviter les déficits capacitaires nécessite traditionnellement une trajectoire budgétaire stable et rigoureuse. Et c’est d’autant plus le cas en Russie, du fait même de la doctrine retenue en stratégie des moyens. En effet, le fait de privilégier les orbites basse et Molnya a pour conséquence de réduire la durée de vie des satellites. S’ils sont moins coûteux que leurs équivalents américains, européens ou japonais, il faut cependant en lancer plus fréquemment. Ce sont ainsi 99 satellites de détection de lancement de missiles balistiques qui ont été lancés depuis 1972 par Moscou, sachant que la couverture, aujourd’hui, n’est plus intégrale. Comparativement, Washington a lancé, depuis 1966, 47 satellites ayant les mêmes fonctions, avec cette fois une couverture permanente. Et si la Russie a lancé 23 satellites de renseignement Tselina‑2 entre 1984 et 2007, c’est parce qu’ils ont été conçus pour une durée de vie d’un an. Leurs prédécesseurs, les 68 Tselina‑D lancés entre 1972 et 1992, n’avaient quant à eux qu’une durée de vie limitée à six mois.

Roscosmos, mise en place en 2015, appartient à l’État. L’organisation est une structure intégrée regroupant les fonctions industrielles et celles d’agence spatiale, qui travaille en liaison étroite avec la KV (Kosmicheskie voyska), soit la branche spatiale des VKS, selon une logique civilo – militaire qui la fait relever du complexe militaro-industriel. Elle doit cependant faire face à des défis majeurs, dont le premier est celui des effectifs. Environ 235 700 personnes travaillaient dans le spatial russe en 2015, dont plus ou moins 90 % pour Roscosmos ; en 2024, il n’y en avait plus qu’environ 170 500 (3). Cette réduction est imputable à des départs à la retraite non remplacés et à des départs volontaires – notamment pour la guerre en Ukraine –, ainsi qu’à des réformes liées au déficit chronique qu’enregistre Roscosmos depuis 2019 (les pertes nettes entre 2015 et 2023 sont d’environ 1,6 milliard de dollars). Il faut y ajouter une faible productivité individuelle due à des structures hiérarchiques rigides qui, de plus, amplifient cette situation.

Perte capacitaire… et tentative de rattrapage

Moindre valeur et réduction des budgets alloués, besoin d’un plus grand nombre de lancements et de satellites, dysfonctionnements organisationnels notamment liés au sous – financement sont autant de facteurs défavorables à une trajectoire de croissance capacitaire. Pratiquement tous les programmes connaissent ainsi des retards importants. C’est d’autant plus le cas que les sanctions imposées depuis 2014, puis 2022, ont eu des conséquences sur les chaînes d’approvisionnement. La Russie est très dépendante des composants électroniques européens ou américains adaptés aux missions spatiales, et a besoin de toute une série de machines – outils et d’équipements étrangers utilisés notamment pour la production de propergols. Le sous-financement ne peut par ailleurs pas être compensé par les exportations de biens et de services. Les vols habités vendus à des étrangers (qui avaient rapporté 3,9 milliards de dollars entre 2006 et 2020) ont pris fin, de même que la vente de moteurs aux États-Unis (1999-2021) et les lancements commerciaux au profit de clients américains et européens.

La principale conséquence de ces différents facteurs est une réduction des capacités, dans le domaine de l’alerte avancée – qui n’en pâtit toutefois pas trop (4) – et surtout dans celui de la géonavigation satellitaire. Le programme GLONASS (Global’naya navigatsionnaya sputnikovaya sistema) est ainsi mis en péril. Il était initialement prévu que la constellation GLONASS‑K prenne, d’ici à 2030, le relais des GLONASS‑M arrivant au terme de leur vie opérationnelle, avec un besoin de 18 à 24 satellites, selon que la couverture sera locale (Russie et régions proches) ou globale, mais seulement cinq satellites ont été lancés entre 2011 et 2022. Il est à présent question d’une constellation de six satellites GLONASS‑VKK devant permettre, depuis une orbite plus haute, d’assurer au moins la couverture de la Russie, le premier lancement n’étant toutefois pas prévu avant 2028. D’ici là, la couverture de géonavigation va immanquablement se réduire – avec pour paradoxe une dépendance accrue au signal commercial du GPS américain et du Beidou chinois… lesquels sont massivement utilisés par les forces russes en Ukraine.

En février 2022, la Russie disposait de 162 satellites en orbite, dont 99 à vocation militaire ou civilo – militaire, parmi lesquels seulement six satellites de renseignement dont la condition opérationnelle n’était toutefois pas assurée (5).

• Trois Persona de reconnaissance optique ont été lancés entre juillet 2008 et juin 2015, mais au moins deux n’étaient plus opérationnels à l’entame de la guerre d’Ukraine.

• Deux Bars‑M optiques offrant une résolution d’environ un mètre et d’une durée de vie de cinq ans avaient été lancés en 2015 et 2016, l’un d’eux semblant encore opérationnel en 2022. Quatre autres ont été lancés entre mai 2022 et octobre 2024.

• Il est possible que l’un des trois Resurs‑P d’imagerie multispectrale lancés entre juin 2013 et mars 2016 ait été partiellement opérationnel en février 2022. Ces satellites étaient initialement destinés à l’observation terrestre et offrent au mieux une résolution d’un mètre. Deux autres unités ont été lancées en mars et décembre 2024. Des Resurs-PM devaient être lancés à partir de 2023, mais ne l’ont pas été.

• Un Kondor combinant des capacités d’imagerie radar et optique a été lancé en juin 2013 et était opérationnel en 2022. Depuis, deux Kondor‑FKA, d’une durée de vie de cinq ans, ont été lancés en juin 2023 et novembre 2024. Ces plateformes sont des dérivés civils du Kondor‑E vendu à l’Afrique du Sud. Un Kondor‑FKA‑M devait être lancé en 2025, mais ne l’a pas été.

• Il faut ajouter plusieurs petits satellites d’observation de la Terre à finalité initialement civile, mais utilisés par les VKS. Après le lancement du premier exemplaire d’un EMKA en septembre 2021, deux autres, d’une résolution de 0,9 m ont été lancés en avril et octobre 2022, mais ne sont pas entrés en service du fait de pannes. Deux exemplaires d’une version plus évoluée de l’EMKA, le Razberg, ont été lancés en décembre 2023 et février 2024.



Dans le domaine du renseignement électronique (détection et classification des émissions radios et radar), quatre Lotos‑S avaient été lancés entre décembre 2014 et février 2021, suivis de quatre autres entre avril 2022 et décembre 2024. Un neuvième doit l’être. Leurs orbites sont plus élevées que celles des satellites optiques et radars et leur durée de vie est accrue. Les Lotos‑S font partie du système Liana, qui remplace le Tselina‑2. L’autre segment de Liana comprend un Pion‑NKS, plus spécifiquement affecté à la reconnaissance navale au profit de la lutte anti – porte – avions. Ce satellite qui couple imagerie radar et systèmes d’écoute, une seule plateforme remplaçant ainsi les US‑A et US‑PM, permet à la Russie de recouvrer un embryon de capacité RORSAT (Radar ocean reconnaissance) après la perte du dernier US‑PM, dans les années 2010. Un deuxième Pion‑NKS doit être lancé à terme. Le domaine des communications semble mieux loti, avec un peu moins de 30 plateformes (voir tableau).

Les capacités d’action

Si la modernisation de certains segments n’a pas été aussi rapide que prévu – voire n’a pas été complétée –, le domaine de l’action dans l’espace a en revanche bénéficié d’une attention soutenue. Elle s’appuie d’une part sur le réseau de surveillance spatiale (SKKP), qui centralise les informations issues des radars de détection balistique – pour le suivi des satellites et des débris en orbite basse –, des radars spécialisés Razvyazka et Krona, ainsi que des installations optiques Okno et Okno‑S. D’autre part, les systèmes d’effecteurs se sont diversifiés. Depuis le sol, des systèmes comme le S‑550 et le S‑500 sont réputés pouvoir être utilisés comme DA‑ASAT (Direct ascent – Antisatellite), la mise au point du premier et le déploiement du deuxième se poursuivant. La possibilité d’utiliser des lasers aéroportés a été une piste activement explorée. Développé dans les années 1970 avant d’être testé puis mis sous cocon, le seul Beriev A‑60 avait repris une série d’essais dans les années 2010, doté du laser Sokol Eshelon. Il a cependant été détruit par une frappe ukrainienne le 25 novembre 2025.

La Russie a également été pionnière dans le domaine des RPO (Rendez – vous proximity operations), développant des satellites « butineurs » permettant de réaliser des écoutes de proximité (6). Le cas des deux Luch/Olymp a particulièrement retenu l’attention en 2015, avec des manœuvres avérées du premier qui, opérant sur une orbite géostationnaire, aurait mené une trentaine d’écoutes. Lancé en septembre 2014, il a quitté le service et a été placé sur une orbite cimetière dès octobre 2025. Un deuxième satellite du même type a été lancé en mars 2023. La Russie a également mis en place le programme Nivelir, composé de satellites 14F153. Il s’agit de petites plateformes de 50 kg environ pouvant opérer à près de 1 500 km d’altitude, mais disposant d’une capacité de manœuvre sur différentes orbites.

Officiellement destinés à l’imagerie et à l’inspection de satellites, cinq de ces satellites ont été lancés entre juin 2017 et mai 2025. Outre l’inspection avérée de satellites de reconnaissance américains, ces plateformes sont capables de déployer un petit satellite, qui est lui – même apte à lancer un autre objet. L’analyse des services de renseignements américains et de chercheurs indépendants accrédite l’hypothèse d’une arme antisatellite, cette fois coorbitale. La Russie aurait d’autres projets de systèmes aptes aux RPO, pour lesquels peu d’informations sont disponibles. Ainsi, au moins quatre satellites 14F150 ont été rattachés au programme Nivelir, dont deux sont toujours en orbite (7). Par ailleurs, un projet Burevestnik est parfois mentionné : il s’agirait d’une fusée lancée depuis un MiG‑31BM qui, une fois en orbite, larguerait un microsatellite chargé soit d’explosifs, soit d’un spray chimique permettant d’aveugler les satellites adverses (8).

Quelles évolutions ?

Si Moscou se montre particulièrement dynamique dans le domaine de l’action en orbite et y affecte des budgets qui ne seront pas disponibles pour d’autres fonctions plus traditionnelles – en particulier dans le secteur du renseignement –, il faut aussi constater un réel tournant dans les choix de stratégie des moyens. L’URSS, puis la Russie, privilégiaient historiquement des matériels optimisés pour les fonctions militaires, souvent sophistiqués, tout en assumant la perte d’un grand nombre de satellites, y compris pour des fonctions très spécialisées comme la détection des flottes en mer. Les rationalités du New Space semblent cependant toucher Roscosmos, à au moins deux égards. D’une part, dans l’ISR, la philosophie est à présent de s’appuyer sur de petits satellites civils militarisés, certes moins performants que les matériels de qualité militaire, mais disponibles plus rapidement et à moindre coût.

D’autre part, la Russie n’hésite pas à faire appel à des services commerciaux étrangers. Typiquement, il s’agit d’imagerie fournie par les sociétés chinoises, mais c’est aussi le cas dans le domaine des communications. Moscou a ainsi acquis de manière détournée des terminaux Starlink utilisés pour les communications de ses soldats ou encore pour le guidage de drones (9). Le système assure une continuité de transmission à haut débit que ne permettent pas les Rodnik‑S. Qu’il s’agisse de services commerciaux ou des logiques de militarisation de plateformes civiles, le brouillage catégoriel entre le civil et le militaire joue au profit de la Russie dans la reconstitution de ses capacités. La firme russe Stisloft a ainsi commandé en Chine le satellite Stilsat‑1, doté de capteurs à haute résolution ; Stilsoft ayant elle – même pour principaux clients les services de sécurité russes.

Moscou semble donc s’adapter à la double contrainte de la réduction de son pouvoir d’achat spatial à long terme et de l’ accroissement des besoins en renseignement au profit de ses opérations en Ukraine. En effet, les forces russes ne disposent, assez étonnamment d’ailleurs, que de peu de plateformes ISR pouvant opérer dans la profondeur, ce qui rend le spatial d’autant plus important (10). Cette adaptation aux contraintes implique cependant un échange de dépendances : la Chine peut voir la Russie comme un marché en bonne et due forme, tandis que Roscosmos trouve en Chine des propositions compétitives tout comme une agilité dans l’innovation. Pour Moscou, cette dépendance consentie peut paraître, de prime abord, un échec. Mais elle permet surtout de pouvoir réaffecter les ressources vers un secteur du combat spatial qui représente, à l’heure de l’ubérisation du renseignement, un véritable avantage stratégique comparatif – et une véritable niche capacitaire destinée à rester souveraine alors que la dépendance au spatial des acteurs européens ne fait que s’accroître…

Notes

(1) Gouvernement de la Fédération de Russie, « Государственная программа Российской Федерации “Космическая деятельность России на 2013 – 2020 годы” », Moscou, 2012.

(2) En l’occurrence, la structure des programmes a été revue par rapport à la planification précédente, mais leur périmètre demeure globalement inchangé.

(3) Pavel Luzin, « Russia’s Space Program After 2024 », Foreign Policy Research Institute, 22 juillet 2024 (https://​www​.fpri​.org/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​2​4​/​0​7​/​r​u​s​s​i​a​s​-​s​p​a​c​e​-​p​r​o​g​r​a​m​-​a​f​t​e​r​-​2​024).

(4) Voir l’article consacré aux capacités antimissiles dans ce hors-série.

(5) Paradoxalement, l’Ukraine disposait alors, par le truchement de la constellation Iceye ou le soutien de ses alliés, d’un plus gros volume de renseignement issu du spatial. Voir Joseph Henrotin, « New Space contre Old Space ? Le paradoxe de la guerre d’Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 90, juin-juillet 2023 et Béatrice Hainaut, « Premiers enseignements de l’utilisation des satellites commerciaux dans la guerre en Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 90, juin-juillet 2023.

(6) Sur ce sujet voir notamment Amaury Dufay, Espace, le nouveau front, coll. « Défis stratégiques », Éditions du Rocher, Monaco, 2024.

(7) Bart Hendrickx, « Project Nivelir: Russia’s Inspection Satellites (Part 1) », The Space Review, 28 avril 2025 (https://​www​.thespacereview​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​4​9​7​9/1).

(8) Bart Hendrickx, « La Russie favorise les capacités contre-spatiales », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 76, février-mars 2021.

(9) Ellie Cook, « Russian Army Hit by Mass Starlink Outages on Ukraine Frontline: Reports », Newsweek, 5 février 2025.

(10) Voir Benjamin Gravisse, « Les multiplicateurs de forces des VKS », Défense & Sécurité Internationale, n° 160, juillet-août 2022.

Joseph Henrotin

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