Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 10 février 2026

La Corée du Sud perquisitionne ses propres services de renseignement

 

Le commandement du Renseignement militaire et le Service national de renseignement de Corée du Sud ont été perquisitionnés dans le cadre d'une enquête sur le vol d'un drone ayant franchi la frontière avec le Nord en janvier, ont annoncé les autorités du pays mardi.

La Corée du Nord a affirmé avoir abattu l'engin près de la ville de Kaesong, non loin de la frontière intercoréenne, début janvier. L'influente sœur du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, Kim Yo-jong, avait demandé à Séoul de fournir une "explication détaillée" sur l'incident.

Le président Lee Jae-myung avait dénoncé ce survol, soulignant que ce type d'initiative pouvait déclencher une guerre entre les deux États, qui n'ont techniquement pas signé de traité de paix à l'issue du conflit de 1950-1953.

L'agence officielle du Nord KCNA avait publié des images présentées comme les débris de l'appareil et mentionné un autre vol de drones sud-coréens observé, selon Pyongyang, près de la ville frontalière de Paju en septembre.

Séoul a dans un premier temps nié toute implication du gouvernement ou de l'armée, suggérant que des civils avaient pu en être responsables. Mais les autorités sud-coréennes ont annoncé mardi enquêter sur trois soldats ainsi qu'un employé des services de renseignement soupçonnés d'être impliqués.

Les enquêteurs d'un groupe de travail conjoint armée-police ont perquisitionné mardi "18 lieux", dont le commandement du Renseignement militaire et le Service national de renseignement, selon un communiqué.

"Le groupe de travail a annoncé qu'il établirait minutieusement la vérité derrière l'incident du drone grâce à l'analyse des matériaux saisis et à une enquête rigoureuse sur les suspects", est-il écrit.

Trois civils ont été inculpés pour leur rôle présumé dans ce dossier. L'un d'eux en avait publiquement revendiqué la responsabilité, affirmant avoir fait voler l'engin pour mesurer les niveaux de radiation et de contamination en métaux lourds autour de l'usine de traitement d'uranium de Pyongsan, en Corée du Nord.

Provocations du président déchu Yoon Suk-yeol

Le président sud-coréen déchu Yoon Suk-yeol est en procès pour avoir illégalement ordonné, alors qu'il était au pouvoir, des survols de drones vers la Corée du Nord dans l'espoir de provoquer une réaction militaire de Pyongyang et de s'en servir comme prétexte pour décréter la loi martiale. Les procureurs l'ont également accusé d'avoir ordonné à l'armée de distribuer des tracts anti-Nord dans ce même but.

Yoon Suk-yeol a été destitué en avril pour avoir tenté d'imposer la loi martiale en décembre 2024. Il encourt la peine de mort.

Depuis son entrée en fonction en juin 2025, Lee Jae-myung a pris plusieurs mesures pour apaiser les tensions et tenter d'améliorer les relations avec Pyongyang. Il a notamment ordonné le retrait des haut-parleurs qui diffusaient de la propagande le long de la frontière et dit estimer devoir des excuses à la Corée du Nord pour les ordres donnés par Yoon Suk-yeol de provoquer Pyongyang.

Des drones venus de Corée du Nord ont aussi atteint le Sud par le passé. En décembre 2022, notamment, cinq engins nord-coréens avaient traversé la frontière. Séoul avait déployé des avions de chasse et des hélicoptères d'attaque sans parvenir à les abattre.

En 2024, la Corée du Nord a également lancé vers le Sud des ballons transportant des déchets, en guise de représailles contre des Sud-coréens qui faisaient flotter vers le Nord des messages de propagande antirégime.

france24.com

Netanyahu était informé dès 2018 du projet du Hamas d’envahir le sud d’Israël

 

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a reçu, dès le mois d’avril 2018, des informations de la part des services de renseignement de l’armée israélienne qui entraient dans le détail du projet de prise d’assaut, par le groupe terroriste palestinien du Hamas, du territoire israélien, a affirmé un reportage qui a été diffusé dans la journée de mardi, s’appuyant sur des documents des services de renseignement et sur des propos qui ont été tenus par de hauts responsables.

Le reportage, qui a été publié par le site d’information Ynet, indique qu’entre 2018 et 2022, le Hamas avait élaboré un plan d’opération complet qui était consacré à une attaque coordonnée sur plusieurs fronts, prenant pour cible des bases militaires et des communautés civiles israéliennes situées dans le sud d’Israël.

Ce plan d’attaque, qui avait ensuite été consigné dans un document intitulé « Les Murs de Jéricho », prévoyait que les membres armés du groupe terroriste franchiraient la frontière de Gaza à une dizaine d’endroits, avec le déploiement de milliers de terroristes palestiniens.

Le plan avait finalement été mis à exécution avec des conséquences sanglantes, le 7 octobre 2023, lorsque quelque 6 000 Gazaouis dont 3 800 terroristes dirigés par le Hamas avaient envahi le sud d’Israël, massacrant plus de 1 200 personnes, kidnappant 251 otages et semant la dévastation dans le secteur. Ce pogrom devait être à l’origine de deux années de guerre à Gaza.

Selon le site d’information, Netanyahu – qui a occupé presque sans interruption le poste de Premier ministre depuis 2009, ne l’abandonnant que pendant une période de 18 mois, en 2021 et 2022 – avait reçu à plusieurs reprises, au cours de ces années, des renseignements sur les plans du Hamas concernant « Les Murs de Jéricho ».

Pour sa part, le chef du gouvernement a nié à de multiples reprises avoir entendu parler du projet d’attaque avant le 7-Octobre, qui devait devenir le jour du massacre le plus terrible de toute l’Histoire d’Israël.

Selon le reportage, l’existence de ce plan avait été révélée pour la première fois aux responsables israéliens en avril 2018.

La division Recherche du Directorat du Renseignement Militaire avait alors distribué un document spécial qui était consacré au sujet aux hauts-responsables – notamment aux secrétaires militaires du Premier ministre et du ministre de la Défense, au Conseil de sécurité nationale, aux chefs de l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet et de l’agence de renseignement du Mossad, ainsi qu’au bureau du chef d’état-major de Tsahal.

Selon les documents cités par Ynet, le sous-titre du rapport de 2018 posait la question suivante : « La branche armée du Hamas renforce-t-elle ses forces en vue d’une attaque de grande envergure en profondeur sur notre territoire ? »

Ynet a précisé que le cabinet du Premier ministre n’avait pas répondu à ses demandes de commentaires.

Le site a également noté que le rapport des services de renseignement avertissait que le Hamas était en train d’élaborer « un plan de manœuvre offensive qui serait initié avec un ordre de bataille étendu (six bataillons de réserve ; environ 3 000 terroristes) », dont l’objectif serait d’envahir les bases de Tsahal tout en attaquant simultanément des cibles civiles « dans les communautés frontalières et au cœur même d’Israël ».

Le rapport de 2018 soulignait la gravité de la menace, insistant sur le fait que « l’envergure et la complexité du plan sont exceptionnelles ».

Si certains analystes qui avaient contribué à ce rapport exprimaient des doutes quant aux capacités du Hamas à mettre en œuvre l’intégralité du plan, ils mettaient toutefois en garde, soulignant que « le plan illustre un scénario de menace nouveau et plus large qu’auparavant ».

L’existence du rapport sur le plan « Murs de Jéricho » en 2018 a été confirmée l’an dernier par l’armée dans le cadre d’une enquête lancée par le Directorat des Renseignements militaires sur les défaillances des services de renseignement avant le 7-Octobre, défaillances qui avaient permis au pogrom de se dérouler presque sans encombre.

Ce rapport, qui établissait les éléments devant se trouver au cœur de l’attaque sanglante, citait le plan du Hamas comme suit : « Les forces de cinq compagnies [d’élite] de la Nukhba doivent attaquer et détruire les postes appartenant à la division de Gaza de Tsahal… Tout se déroulera en surface… avec des tirs [de roquettes]… Attaquer les kibboutzim dans le but de prendre des otages… Se concentrer sur les sites critiques… Diffuser [l’assaut] en direct depuis les postes et les kibboutzim. »

Selon l’enquête, l’idée d’une attaque à grande échelle contre Israël s’était lentement transformée en plan officiel au sein du Hamas, et le principe avait finalement été officiellement approuvé en interne en 2019.

Le Premier ministre a nié avoir eu connaissance du plan ; source haut placée : « Netanyahu n’a rien fait »

Netanyahu a nié avoir reçu des informations laissant entendre que le Hamas prévoyait une attaque majeure au cours des années qui avaient précédé le 7-Octobre.

Lorsqu’il avait été interrogé à ce sujet par le contrôleur de l’État, Matanyahu Englman, dans le cadre d’une enquête sur les défaillances qui avaient permis au pogrom de se dérouler, le 7-Octobre, le bureau de Netanyahu avait déclaré que « le Premier ministre n’a jamais reçu et n’a jamais été informé du document ‘Les Murs de Jéricho’ » avant le début de la guerre, et qu’il « n’a jamais été informé d’un quelconque plan du Hamas visant à mener une attaque massive sur le territoire israélien ».

Cependant, le document de 55 pages publié par Netanyahu lui-même semblent contredire ces affirmations.

Dans ce document envoyé au bureau du contrôleur de l’État et rendu public la semaine dernière, le Premier ministre reconnaît avoir reçu le rapport des services de renseignement datant d’avril 2018. Il ne cite toutefois que l’évaluation la plus modérée, qui indiquait que le Hamas avait « une capacité de base pour mener plusieurs raids simultanés », mais qu’en raison de divers facteurs, « cela n’était pas probable à ce moment-là ».

Le document a toutefois omis la phrase qui concluait le paragraphe : ainsi, elle avertissait que ce plan reflétait les ambitions futures du groupe terroriste et que ce dernier avait l’intention de renforcer considérablement ses effectifs.

Selon un ancien haut responsable des services de renseignement cité par Ynet, la responsabilité de Netanyahu « était de veiller à ce que l’évaluation faite par les services de renseignement militaire à la veille de Yom Kippour 1973 ne se répète pas », faisant référence aux célèbres échecs des services de renseignement qui avaient précédé l’invasion simultanée de l’Égypte et de la Syrie en Israël, une invasion surprise qui avait été à l’origine de la Guerre de Yom Kippour.

« À l’époque, les services de renseignement avaient estimé que la probabilité était faible. De leur côté, les responsables politiques avaient simplement accepté cette évaluation en la prenant pour argent comptant, sans poser de questions ni vérifier par eux-mêmes », a ajouté le responsable.

« Tout haut responsable sérieux dirait dans cette situation : vous avez eu connaissance du plan en 2018, et même si le Hamas est actuellement loin d’avoir des capacités opérationnelles, un tel état de fait doit être pris en compte. »

Toujours en 2018, l’unité d’élite 8 200 du Corps de Renseignements avait obtenu un document du Hamas rédigé en arabe qui décrivait une offensive de grande envergure, selon Ynet.

Ce document appelait à « lancer une opération offensive globale contre l’entité sioniste dans le but de soumettre l’ennemi », avec notamment des attaques contre la base militaire de Reïm, de nombreuses communautés frontalières de Gaza, ainsi que des cibles plus éloignées telles qu’Ashdod, Ashkelon et des sites d’infrastructure de premier plan.

Le plan précisait que « l’attaque serait menée par six bataillons », « les principaux efforts » devant être déployés au-dessus du sol.

Le plan du Hamas avait également été examiné par l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet, qui avait apporté sa propre analyse, soulignant ses « caractéristiques inhabituelles et inquiétantes », et l’avait diffusée à plusieurs instances, dont le Conseil de sécurité nationale (NSC), qui travaille sous l’autorité du Premier ministre.

Selon une source citée par Ynet, le rapport du Shin Bet avait été directement communiqué à Netanyahu.

En mai 2022, le Directorat des Renseignements militaires avait obtenu une autre version du plan d’attaque du Hamas – en date, cette fois-ci, du mois d’août 2021 – qui avait été ajoutée au dossier des « Murs de Jéricho ».

Ce plan décrivait, de la même manière, un grand nombre de terroristes de l’unité « Nukhba » (qui signifie « élite » en arabe) du Hamas parvenant à percer la défense de la division de Gaza de l’armée israélienne pour atteindre des villes du sud d’Israël.

Ce document avait été présenté aux hauts responsables des services de renseignement militaire à l’époque.

Ces derniers avaient conclu qu’il semblait irréaliste et lors d’une réunion du Commandement du Sud, au mois de novembre 2022, le plan des « Murs de Jéricho » avait été présenté à la fin d’une liste d’évaluations qui concernaient les scénarii potentiels pour un futur conflit à Gaza.

Naftali Bennett et Yaïr Lapid avaient occupé le poste de Premier ministre pendant la majeure partie de l’année 2022 – y compris au mois de mai et au mois de novembre – tandis que Netanyahu était chef de l’opposition.

L’année suivante, avec le retour de Netanyahu au pouvoir, le Directorat des Renseignements militaires avait obtenu des informations sur les entraînements du Hamas, qui se préparait à sa prise d’assaut, dans les mois qui avaient précédé le 7-Octobre – amenant certains membres de l’unité 8 200 à croire que les plans à grande échelle du groupe terroriste palestinien n’étaient plus seulement des aspirations, mais un projet concret.

Selon les enquêtes de Tsahal, cette évaluation avait été présentée, à la fois par courriel et lors de réunions, aux officiers du Directorat des Renseignements militaires du Commandement du Sud et aux officiers régionaux de l’unité d’élite 8 200. Ces renseignements n’étaient toutefois pas parvenus aux hauts responsables, ni aux officiers supérieurs du renseignement.

Si Netanyahu n’avait pas été directement informé des mises à jour du dossier des « Murs de Jéricho » en 2022 et 2023, une source haut placée au sein des services de renseignement, citée par Ynet, a indiqué : « Même si les commandants de l’armée n’étaient pas parvenus à déchiffrer eux-mêmes la situation, le Premier ministre avait l’obligation d’exiger des réponses sur les intentions du Hamas. »

« Netanyahu n’a rien fait », a noté la source.

Malgré les documents qui ont prouvé que Netanyahu avait été informé des plans d’attaque du Hamas dès 2018, ce dernier a affirmé que seul le document qui avait été présenté aux hauts responsables en 2022 avait mentionné les « Murs de Jéricho » – lui-même n’était pas au pouvoir cette année-là – afin de se distancier de toute responsabilité dans les échecs qui avaient permis l’assaut barbare et sanglant du 7-Octobre.

De hauts responsables des services de renseignement, qui se sont exprimés auprès d’Ynet, ont contesté cette version, en soulignant les documents de 2018 et les multiples évaluations des services de renseignement qui affirmaient que le Hamas planifiait une attaque à grande échelle depuis plusieurs années avant le 7-Octobre.

Les sources ont également souligné les procédures de documentation exhaustives mises en place au sein du bureau du Premier ministre – qui permettent de suivre chaque document classifié remis au Premier ministre pour examen. Ces documents pourraient être cités à comparaître dans le cadre d’une commission d’enquête publique sur les défaillances du 7-Octobre, à laquelle le gouvernement, y compris Netanyahu, s’oppose.

Ethan Rubinson

fr.timesofisrael.com

Signal, WhatsApp... Des services de renseignement allemands alertent sur des tentatives de piratage


Dans plusieurs pays européens, des militaires, diplomates ou encore des journalistes d’investigation ont été les cibles de tentative de hameçonnage, via des services de messagerie tel que Signal ou WhatsApp. Au regard de la notoriété des personnes ciblées, ces attaques seraient le fait d’un «acteur cyber probablement contrôlé par un État», d’après les services allemands de renseignement intérieur (BfV) et de la cybersécurité (BSI).

Dans un rapport publié conjointement, les renseignements allemands alertent sur ces attaques qui ont la particularité de détourner des «fonctions de sécurité légitimes» et inhérentes aux applications. Au lieu d’installer des logiciels espions ou d’«exploiter des failles techniques du service de messagerie», les hackeurs envoient un message à leur cible en se faisant passer pour le service d’assistance de Signal, une technique éprouvée des pirates.

Les attaquants prétextent un problème de sécurité sur un service pour entrer en contact avec leur victime. «Les hackeurs font également pression sur l’utilisateur en affirmant que ses données privées seront perdues si aucune mesure n’est prise immédiatement», ajoutent les agences allemandes. Pour conserver toutes ses données, les pirates incitent l’utilisateur à communiquer son code PIN, nécessaire pour ouvrir l’application Signal. Les hackeurs peuvent ensuite avoir accès au compte de la victime sur un appareil tiers, dont ils ont le contrôle.

Coupler des appareils en scannant un QR code

Une autre méthode consiste à faire coupler le smartphone de la personne cible à un appareil contrôlé par les hackeurs. Les services de messageries comme Signal ou WhatsApp permettent ainsi à leurs utilisateurs de relier leur compte à d’autres appareils, comme un ordinateur ou une tablette, en scannant un QR code sur leur smartphone.

Les hackers peuvent alors contacter leurs cibles pour les persuader de scanner un QR code, avançant un prétexte crédible, comme rejoindre une conversation groupée. La manipulation sert en réalité à coupler le téléphone de la victime avec un appareil contrôlé par le hackeur.

De là, les pirates ont accès à tous les contacts de la cible, et peuvent remonter aux messages des 45 derniers jours. Bien souvent, la victime conserve l’accès à son compte et ne sait pas que quelqu’un surveille ses conversations.

Campagne menée par des pirates russes

Pour se prémunir de ces cyberattaques, les renseignements allemands recommandent de ne jamais envoyer son code PIN Signal par message, d’activer le «verrouillage d’enregistrement», ou encore de vérifier régulièrement la liste des appareils reliés à son compte. Il faut également se méfier des messages qui viendraient du service de maintenance, car Signal ne contacte jamais ses utilisateurs via la messagerie. «Bloquez ou signalez les comptes qui se font passer pour le service d’assistance de Signal», préviennent les renseignements allemands.

Si les messageries chiffrées tel que Signal ou WhatsApp revendiquent la confidentialité des échanges, elles ne sont pas à l’abri de toute tentative de phishing. L’année dernière, les analystes de Google alertaient déjà sur une campagne de hameçonnage visant Signal, menée par des pirates russes, contre des troupes militaires ukrainiennes.

Romane Haquette

lefigaro.fr

lundi 9 février 2026

Qui veut la peau de Liu Hu, légendaire journaliste d’investigation chinois ?

 

Liu Hu (刘虎), un journaliste d’investigation reconnu pour la qualité de ses enquêtes, a été arrêté par la police de Chengdu début février, dans le sud-ouest du pays, en compagnie de son collègue Wu Yingjiao. Ils venaient de publier un article sur des faits de corruption au Sichuan (sud-ouest de la Chine). Leur publication révélait des faits présumés de corruption concernant Pu Fayou, le secrétaire du Parti communiste chinois dans le district de Pujiang de Chengdu, la capitale du Sichuan. L’article a depuis été supprimé du réseau social mais non sans susciter un grand intérêt sur un sujet sensible en Chine.

Lundi 2 février, après une journée agitée d’interrogations sur les réseaux sociaux chinois concernant la disparition de Liu Hu, l’un des derniers journalistes d’investigation en Chine, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu, capitale du Sichuan, a enfin confirmé l’arrestation de Liu Hu et de son collègue Wu Yingjiao. Une affaire qui fait grand bruit dans un pays où la société civile est perçue par nombre de Chinois comme une « espèce menacée. »

D’innombrables protestations avaient, telle une pluie torrentielle, immédiatement inondé les réseaux sociaux après cette annonce. Les auteurs de ces protestations, journalistes, blogueurs, avocats, juristes, universitaires, prenaient pourtant une initiative risquée, comme pour tenter de défendre le dernier terrain de la liberté d’expression ainsi que celui du journalisme, qui n’ont pas cessé de rétrécir depuis une décennie.

Ils entendaient ainsi « sauver » Liu Hu. Ce dernier a été arrêté par la police du Sichuan dimanche 1er février, le même jour que l’arrestation, à 1 500 km de là, de son jeune collège Wu Yingjiao à Handan, dans la province du Hebei, pour « fausses accusations » et « activités commerciales illégales. »

Qui est Liu Hu, figure emblématique du journalisme d’investigation en Chine ?

« Pour les journalistes [chinois] d’investigation, Liu Hu est un rayon de lumière, » estime Yuan Suwen, ex-journaliste d’investigation chinoise, qui témoigne du statut légendaire de cet homme de 50 ans dans le monde des médias chinois.

Né à Chongqing, mégapole de la même province du Sichuan, Liu Hu rejoint en 2000 le journal Chongqing Shangbao à l’âge de 24 ans, spécialisé dans les affaires de société. Dans le milieu, il acquiert rapidement une notoriété pour son courage et la qualité de ses enquêtes sur la corruption, un terrain hautement miné qui fait reculer de très nombreux confrères. Dans ce pays de 1,4 milliard d’habitants, on ne compte que 175 journalistes d’investigation, selon une étude de 2017 de l’université Sun Yat-sen.

Un tournant dans sa vie survient en 2013. Le 23 août, Liu Hu, employé alors du quotidien cantonais XinKuai Bao à cette époque, a été menotté, invité par la force à quitter son domicile devant sa fille de 4 ans. Cette année-là, il avait enquêté sur des malversations et des détournements de fonds publics imputés à Ma Zhengqi, puissant vice-directeur de l’Administration nationale de l’industrie et du commerce. Le manque de preuves tangibles n’empêche pas une équipe de policiers de Pékin de traverser le pays (1 600 kilomètres séparent Pékin de Chongqing) pour arrêter Liu Hu.

Sur ces trois chefs d’accusation, « diffamation, » « extorsion, » et « provocation de troubles sociaux, » Liu Hu a été détenu pendant 346 jours. Le 3 août 2014, le journaliste a été libéré sous caution. Cette même année, il figure parmi « les 100 héros de l’information » de Reporters Sans Frontières (RSF). Un an plus tard, le parquet du district de Dongcheng à Pékin a finalement rendu une décision de non-lieu. « Aucune compensation n’a été reçue, » m’a confirmé Liu Hu quelques années plus tard.

Une fois libéré, il rejoint, en qualité de directeur adjoint du service de l’information, le journal Changjiang Shangbao. Mais quelques mois plus tard, le journal du Hubei, qui à cette époque était à son sommet, est visé par le bureau de la propagande du Hubei en raison de ses enquêtes sur des affaires de corruption. Le bureau provincial de la propagande exige des journalistes qu’ils leur remettent les transcriptions originales et les enregistrements audio de leurs reportages, en ordonnant à Changjiang Shangbao de « se concentrer désormais exclusivement sur les contenus économiques. »

A partir de là, plus aucun média chinois n’ose embaucher officiellement Liu Hu qui fait ses adieux au système en devenant « journaliste citoyen. » Le basculement de statut le rend encore plus libre, sa réputation, son influence ne cessent de croître. Bien que son nom n’apparaisse plus dans les journaux papier, dans le monde numérique il demeure « un phénix immortel, » relève sur le réseau social chinois WeChat son ancien collègue Lin Fei, en constatant que « sa légende perdure dans l’univers des médias. »

Mais en devenant un symbole, le prix payé est élevé. Liu Hu a été confronté ces dernières années à des restrictions sur ses déplacements en avion et en train à grande vitesse. Il subit de nombreux désagréments dans sa vie quotidienne. « Sa famille a sans aucun doute subi des répercussions considérables, » affirme Lin Fei. Son caractère, « inflexible, » l’a fait beaucoup souffrir, ainsi que sa famille, explique-t-il.

Il ne peut plus signer de son nom ses collaborations avec les médias chinois. Lin Fei se dit convaincu que son ancien collègue « n’a jamais choisi cette profession pour l’argent. » Réaliser un tel reportage d’investigation, minutieusement documenté et incisif que celui qui lui vaut sans doute d’être à nouveau arrêté « nous, hommes de milieu, savons l’effort et le dévouement considérables que cela requiert. »

Liu Hu entendait prouver que les « vrais » journalistes existent toujours dans son pays, une répartie à cette thèse en Occident selon laquelle la Chine n’a que de propagandistes. En 2019, il avait créé le prix « Maison des journalistes » afin d’encourager l’esprit critique dans la profession. Ce prix, salué par les grands noms du milieu, a été surnommé le « Pulitzer chinois, » se distinguant ainsi d’un autre prix, le Prix du journalisme de Chine, créé par l’Association des journalistes de Chine (All-China Journalists Association) qui prime en général les œuvres de propagande.

Qui veut la peau de Liu Hu ?

Tous les regards se tournent vers la publication du 29 janvier sur WeChat, soit quatre jours précédant leur arrestation. Cet article, intitulé « le secrétaire du Parti d’un comté du Sichuan, qui avait jadis conduit un professeur à se suicider, pousse une entreprise à la faillite, » vise directement Pu Fayou, secrétaire du Parti communiste chinois du district Pujiang, à Chengdu, de facto le numéro un du pouvoir local.

Samedi 31 janvier, Liu Hu avait reçu un message de l’Inspection et la Supervision disciplinaires de la Commission municipale de Chengdu lui demandant de la contacter, en l’avertissant. Ce message était assorti d’un avertissement ainsi rédigé : « Les signalements et les dénonciations visant des fonctionnaires doivent s’effectuer par les voies légales et de manière conforme à la loi. » Liu Hu avait répondu brièvement à ce message, en soulignant qu’il s’agit d’un article qui n’est ni une dénonciation ni une pétition. Puis il décide de rendre cet échange public.

Le lendemain, une alerte sur la disparition de Liu Hu et Wu Yingjiao est massivement propagée sur les réseaux sociaux. Le système de censure qui, sur les réseaux sociaux chinois, parvient à éliminer rapidement les messages jugés hétérodoxes ou non-désirés, ne fonctionne pas toujours comme les autorités le souhaitent. Souvent, les articles de soutien et de protestation se multiplient par vagues successives. Aussitôt les premières vagues éliminées, de nouvelles viennent les remplacer. Mis ainsi sous une forte pression, lundi 2 février, le Bureau de la sécurité publique de Chengdu a été contraint de confirmer l’arrestation des deux journalistes via un communiqué officiel.

Le 4 février, Zhou Ze, avocat de Liu Hu, obtient l’autorisation de lui rendre visite. Zhou a confirmé que la cause de la poursuite pénale contre son client, « était bien l’article critiquant les organes et les fonctionnaires de l’État. »

« Qui a peur de Liu Hu ? » s’interroge l’avocat pékinois et journaliste citoyen Li Yucheng, avant de donner sa réponse, « pas uniquement Pu Fayou, mais tous ceux qui le protègent. » Pour Li, au fond, ce n’est pas Liu Hu qu’ils craignent, mais « le fait que quelqu’un ose encore s’exprimer. »

Pourquoi tant de Chinois soutiennent-ils Liu Hu ?

« Fausses accusations » et « activités commerciales illégales, » les deux chefs d’inculpation aujourd’hui repris par les autorités de Chengdu contre les deux journalistes, sont généralement rejetées dans les milieux judiciaires chinois, relèvent les observateurs familiers de ce sujet.

« L’élément le plus susceptible d’incriminer Liu Hu est la publication d’articles rémunérés, » estime Huang Yingsheng, dans un article publié sur WeChat (censuré rapidement). Or, pour cet ancien juge de la Cour suprême de Chine, l’article rétribué est un modèle courant chez les créateurs de contenu indépendants, « la publication de contenus rémunérés n’est pas simplement une activité commerciale, mais un nouveau modèle économique basé sur la diffusion des connaissances […] et la propagation de l’information, » qui ne doit pas être classé comme « activité commerciale. »

Sur WeChat, Lao Dongyan s’indigne également de ces accusations. « Si un reportage pouvait constituer un crime, tous ceux qui gagnent leur vie en écrivant trembleraient probablement de peur, » ajoute cette juriste et professeure renommée de la Faculté de droit de l’Université Tsinghua de Pékin.

Dans la société civile, nombreux sont les Chinois qui, bien que n’ayant pas de lien avec Liu Hu, ressentent la responsabilité de prendre position en dépit des risques. La réaction de Xiang Dongliang sur WeChat, résume l’état d’esprit de cette partie de la Chine.

Si cet ex-journaliste, blogueur connu, spécialisé dans la vulgarisation scientifique, avoue sa crainte des retombées d’un tel soutien à Liu Hu bien qu’il ne l’ait jamais rencontré physiquement, c’est finalement le sens des responsabilités qui l’emporte. « Je ne peux pas [ne rien dire], car mon cœur souffre trop, » souligne-t-il.

M. Xiang pointe du doigt l’arrestation des deux journalistes tout en s’interrogeant : comment un article peut-il constituer un « crime de fausse accusation » et pourquoi la police a-t-elle arrêté les auteurs avant la conclusion de la Commission pour l’inspection et la supervision disciplinaires ? La police de Chengdu a-t-elle le droit d’arrêter Liu Hu, citoyen de Chongqing ? Tant de questions qui demeurent sans réponse.

Zhang Zhulin

asialyst.com

Jimmy Lai, porte-drapeau de la démocratie à Hong Kong, condamné à 20 ans de prison

 

Jimmy Lai, l’ancien porte-drapeau du mouvement démocratique de Hong Kong a été condamné lundi 9 février à 20 ans de prison pour « sédition » et « intelligence avec une puissance étrangère, » une peine qui signifie que cet homme de 78 ans en mauvaise santé finira probablement ses jours en prison, le message voulu par Pékin étant d’en faire un exemple pour dissuader quiconque de suivre son exemple dans l’ancienne colonie britannique désormais plus que jamais mise sous cloche.

Lai Chee-ying (黎智英) de son vrai nom, Jimmy Lai est un homme d’affaires hongkongais de nationalité britannique et taïwanaise. Fondateur de la chaîne de magasins de vêtements Giordano, de la société de médias Next Digital et du journal populaire Apple Daily, il a déjà passé plus de 1 800 jours dans sa cellule à l’isolement. Sa condamnation met un terme à une saga judiciaire de cinq ans marqués par un simulacre de procès et une condamnation pour l’exemple.

Jimmy Lai était un entrepreneur milliardaire dans le secteur des médias devenu un ardent partisan du mouvement prodémocratie qui a secoué Hong Kong en 2019 et un fervent détracteur du régime communiste chinois depuis longtemps. Cette peine est la plus lourde prononcée à Hong Kong depuis l’imposition par Pékin d’une Loi sur la sécurité nationale en juin 2020.

Cette loi prévoit des peines allant jusqu’à la détention à perpétuité pour les « crimes » de sédition ou complot visant à renverser les autorités en place. Son procès était suivi de près dans le monde car il était considéré comme un baromètre de la liberté de la presse et de la liberté d’expression à Hong Kong depuis l’imposition par Pékin de cette loi qui prévoit des peines allant jusqu’à la détention à perpétuité pour les « crimes » de sédition, atteinte à la sécurité nationale ou complot visant à renverser les autorités en place.

Jimmy Lai avait été condamné en décembre pour deux chefs d’accusation de « complot en vue de collusion avec une puissance étrangère » et de « complot en vue de publier des documents séditieux » par l’intermédiaire de son groupe de presse, le tabloïd prodémocratie Apple Daily, aujourd’hui fermé.

Lundi, la cour a, sans surprise, déclaré lundi qu’elle n’avait « aucun doute » sur la gravité des accusations de collusion et ajouté que l’accusation de sédition contre l’accusé relevait également de « la catégorie la plus grave de ce type. »

Lai a été condamné avec huit autres coaccusés – deux militants et six anciens dirigeants de la société de médias de Lai. Tous, à l’exception de Jimmy Lai, avaient plaidé coupables. Ils ont été condamnés à des peines allant de six ans et trois mois à dix ans.

Vu son âge, Jimmy Lai finira probablement sa vie en prison

Jimmy Lai risquait la prison à vie. Le condamner à une peine de 20 ans de prison pourrait laisser penser à un certain degré de clémence pour les gouvernements étrangers qui avaient plaidé auprès de Pékin pour sa libération mais, au vu de son âge et de sa santé fragile, tout indique qu’il finira ses jours en prison.

« Cette condamnation anéantit les espoirs que le président américain Donald Trump, qui s’était engagé à libérer Lai avant l’élection présidentielle de 2024, ou le Premier ministre britannique Keir Starmer, qui, selon des responsables de Downing Street, avait évoqué son cas lors d’un voyage à Pékin le mois dernier, puissent obtenir sa libération anticipée, » relève sobrement lundi le quotidien des affaires britannique Financial Times.

Londres ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisque la ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a déclaré dans un communiqué que 20 ans équivalaient à une « peine à perpétuité » pour Jimmy Lai. Elle a invité Pékin à « mettre fin à son calvaire et à le libérer pour des raisons humanitaires. »

Jimmy Lai peut encore faire appel de cette condamnation mais il est certainement clair pour lui aussi que toute chance de clémence des autorités chinoises paraît extrêmement ténue. Après le rendu de la sentence, sa famille et son équipe juridique internationale ont d’ailleurs déclaré qu’il risquait de mourir en prison, compte tenu de son état de santé.

« Condamner mon père à cette peine de prison draconienne est dévastateur pour notre famille et met la vie de mon père en danger. Cela signifie la destruction totale du système juridique de Hong Kong et la fin de la justice, » a déclaré son fils Sébastien Lai. Sa fille Claire Lai a déclaré que cette peine était « d’une cruauté déchirante » compte tenu de sa santé déclinante.

Pour John Moolenaar, président républicain de la commission Chine de la Chambre des représentants des États-Unis, cette condamnation constitue « la dernière tâche sur le bilan du Parti communiste chinois en matière de droits de l’homme et une farce s’agissant de sa promesse de respecter le principe “un pays, deux systèmes”. »

Pékin déterminé à en faire un exemple, toute clémence quasiment exclue

Mais sur le fond, les autorités chinoises ont bien entendu anticipé ces réactions étrangères dont elles ne feront aucun cas, bien décidées à réduire au silence toute contestation à Hong Kong.

Les procureurs à Hong Kong s’étaient concentrés sur les réunions passées de Jimmy Lai avec des responsables américains, qui, selon eux, démontraient sa volonté de rechercher auprès d’eux des sanctions américaines contre des responsables chinois et hongkongais et ses efforts pour « renverser le Parti communiste chinois. »

Le ministère chinois des Affaires étrangères a de son côté déclaré que Jimmy Lai était « l’un des principaux organisateurs et participants d’une série d’activités antichinoises et déstabilisatrices à Hong Kong. » « Le gouvernement central soutient fermement […] Hong Kong dans la sauvegarde de la sécurité nationale conformément à la loi et dans la répression des actes criminels qui mettent en danger la sécurité nationale, » a déclaré le ministère. Le chef de l’exécutif de Hong Kong, John Lee, a enfoncé le clou en déclarant dans un communiqué en chinois publié sur Facebook que « cette lourde peine […] démontre l’État de droit et la justice. »

Pour Eric Lai, chercheur senior au Georgetown Center for Asian Law, cité par le Financial Times, il est peu probable que Jimmy Lai soit libéré pour des raisons humanitaires, même si les États-Unis et le Royaume-Uni intensifient leurs pressions sur Pékin, compte tenu des « efforts soutenus du régime pour présenter Lai comme un “ennemi de l’État”. » « Un revirement de la cour d’appel contredirait des années de théâtre politique, » a-t-il estimé.

Mis sous les verrous le 10 août 2020, la libération sous caution de Jimmy Lai lui avait été régulièrement refusée. Cette sentence, parodie pour l’exemple dont l’issue était décidée d’avance à Pékin, est celle d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour la liberté d’expression et la démocratie à Hong Kong.

Les autorités de Pékin et celles de Hong Kong comptaient depuis son arrestation l’instrumentaliser pour en faire une démonstration publique : derrière la personne de Jimmy Lai sont en réalité désignés les États-Unis et ses « agents » hongkongais qui, pour Pékin, ont comploté pour semer le chaos dans la ville lorsqu’avaient eu lieu des manifestations monstres qui ayant rassemblé jusqu’à deux millions d’habitants en 2019 pour protester contre l’emprise croissante de Pékin dans une cité qui en compte 7,4.

Jimmy Lai est l’un des plus de 250 habitants de Hong Kong arrêtés depuis 2020 et dont une partie, toujours embastillés, attendent encore leur procès. Les accusés, parmi lesquels figurent des parlementaires démocratiquement élus et des universitaires, forment un échantillon représentatif de l’opposition dans cette ex-colonie britannique, qui a été méthodiquement écrasée depuis que la Chine a instauré la Loi sur la sécurité nationale.

Né en Chine continentale, « le plus vieux prisonnier politique de Hong Kong » est arrivé à l’âge de 12 ans à Hong Kong où il a travaillé dans des ateliers clandestins, avant de fonder en 1981 ce qui deviendra l’empire international du textile Giordano. Il avait plus tard fondé sa première publication, très critique de l’appareil chinois, à la suite du massacre de la place Tiananmen en 1989 qui fit quelque 2 000 morts dans les rangs des manifestants prodémocratie rassemblés sur la place au cœur de Pékin.

Ses deux principaux titres, le quotidien Apple Daily et le magazine numérique Next, étaient extrêmement populaires à Hong Kong, mêlant sensationnalisme et reportages politiques percutants. Ils faisaient également partie des rares publications ayant ouvertement pris le parti des immenses manifestations prodémocratie à Hong Kong en 2019. Ce qui a valu à Jimmy Lai d’être qualifié de « traître » par les médias d’État chinois.

Jimmy Lai se présentait lui-même comme un « rebelle-né »

Peu avant son arrestation, à l’AFP qui lui demandait pourquoi il ne profitait pas paisiblement de sa fortune, sans faire de bruit comme tant de magnats de Hong Kong, Jimmy Lai avait répondu : « Je suis peut-être un rebelle-né, peut-être que je suis quelqu’un qui, outre l’argent, a besoin de donner beaucoup de sens à sa vie. » Il avait ajouté que la loi de Pékin sur la sécurité nationale « sonnerait le glas pour Hong Kong. »

Plusieurs anciens activistes prodémocratie de Hong Kong ont été libérés depuis 2020 au terme de leur peine, dont Claudia Mo, une ancienne journaliste de l’Agence France-Presse élue plus tard au parlement local. Élargis, ceux-ci s’abstiennent depuis de toute déclaration politique, conscient des risques qu’ils prendraient à reprendre toute activité politique pouvant devenir motif à être à nouveau arrêtés.

Depuis l’imposition de la NSL par Pékin, les autorités de Hong Kong traquent aussi les habitants qui ont préféré quitter la ville. Elles sont allées jusqu’à offrir des primes de dizaines de milliers de dollars à ceux qui permettraient l’arrestation d’activistes recherchés à l’étranger. Certains affirment faire l’objet de campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux visiblement pilotées par les services chinois.

Ce procès était considéré par beaucoup, tant à Hong Kong qu’à l’étranger, comme le symbole du degré zéro des libertés politiques et médiatiques résiduelles dans ce territoire chinois qui était jusqu’en 2020 semi-autonome et à qui la Chine avait promis cinquante ans de libertés individuelles dans le cadre du concept « Un pays, deux systèmes » qu’avait alors proposé Deng Xiaoping lorsqu’était discutée avec la Première ministre britannique de l’époque Margaret Thatcher sa rétrocession à la Chine.

Pékin pensait utiliser ce concept pour convaincre Taïwan de négocier son rattachement au continent mais, depuis les événements à Hong Kong, il est de facto caduc. La chape de plomb qui s’est abattue sur la ville a d’ailleurs renforcé les rangs de ceux qui à Taïwan s’opposent à toute idée de « réunification » et même de négociations avec Pékin.

« Jimmy Lai n’a commis aucun crime et devrait être libéré immédiatement, » a déclaré lundi Angeli Datt, une responsable de l’ONG Chinese Human Rights Defender (CHRD). « Les poursuites judiciaires manifestement politisées engagées par les autorités hongkongaises à l’encontre de Lai bafouent les engagements juridiques visant à protéger la liberté d’expression et le droit à un procès équitable, » ajoute-t-elle.

« La détention abusive de Lai est aggravée par la détérioration de son état de santé et son isolement prolongé. Il souffre de diabète, d’hypertension, de cataracte et de problèmes cardiaques et a passé plus de 1 800 jours en isolement, » a-t-elle encore déclaré.

« Les poursuites engagées contre Jimmy Lai ont dès le départ constitué une perversion de l’État de droit à Hong Kong, leur issue étant prédéterminée. La sentence prononcée aujourd’hui risque d’être une condamnation à mort pour un homme de 78 ans en mauvaise santé après avoir passé près de cinq ans en isolement cellulaire, » a pour sa part déclaré James Cunningham, président de la Fondation Committee for Freedom in Hong Kong (CFHK) et ancien consul général des États-Unis à Hong Kong.

« Le seul « crime » de Jimmy Lai a été de défendre les libertés promises au peuple de Hong Kong par Pékin et Londres, par le biais d’actions pacifiques qui étaient légales et auraient dû le rester, » a-t-il encore déclaré.

Jimmy lai en prison : le souhait de Pékin de réduire au silence toute dissidence

Mais sur le fonds, quel poids politique peuvent réellement avoir ces déclarations à Pékin ? Le 14 décembre dernier, la veille du jour où Jimmy Lai avait été reconnu coupable, le Parti démocratique de Hong Kong, le plus grand parti prodémocratie de la ville et autrefois principale force d’opposition au sein de l’assemblée législative, avait annoncé qu’il avait voté sa dissolution après 31 ans d’existence.

Pékin a réformé le système électoral de la ville, n’autorisant que les candidats préapprouvés et excluant de fait l’opposition. Le nouveau système « réservé aux patriotes » a cependant peiné à gagner le soutien du public. Le territoire a enregistré son deuxième taux de participation le plus bas jamais enregistré lors des dernières « élections » législatives début décembre.

Depuis la répression sévère qui s’est abattue sur Hong Kong et dont la fermeture du journal Apple Daily en juin 2021 en a été l’une des étapes, Hong Kong a chuté à la 140ème place dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. La cité était classée en 18ème place en 2002, lors du lancement de l’enquête, devant le Japon, Taïwan et la Corée du Sud.

En filigrane de cette parodie de justice au service de Pékin et du procès pour l’exemple de Jimmy Lai, se trouve la volonté absolue du Parti communiste chinois et de son secrétaire général Xi Jinping d’éradiquer de façon complète et définitive toute forme de contestation publique du régime et d’étouffer par la peur et les menaces toute voix dissidente, que ce soit en Chine ou au sein des communautés d’origine chinoises à l’étranger.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com