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vendredi 3 juillet 2026

Le Hirak et les réseaux d’influence de l’Algérie dans l’émigration algérienne en France

 

L’interprétation dominante de la relation franco-algérienne est le plus souvent appréhendée à travers le prisme étatique, ce qui a pour conséquence d’éclipser la complexité des rapports sociétaux et individuels qu’entretiennent la population algérienne et les citoyens binationaux résidant en France. Le mouvement protestataire connu sous le nom de Hirak, apparu en Algérie en février 2019 pour dénoncer la candidature d’Abdelaziz Bouteflika (1937-2021) à un cinquième mandat présidentiel après vingt ans au pouvoir, a été renforcé par la mobilisation d’une identité algérienne au sein de l’immigration.

Bien que la genèse de la contestation soit ancrée sur le territoire national algérien, l’extension simultanée du mouvement à des espaces transfrontaliers – notamment en France, qui concentre la plus forte densité de l’immigration algérienne (1) – révèle une compétition politique entre les réseaux d’influence officiels du régime en place et les acteurs du Hirak. La question des moyens mobilisés par ces deux parties pour s’arroger un monopole d’influence au sein de la communauté émigrée en est d’autant plus centrale (2).

La relation entre la communauté algérienne établie à l’étranger et l’Algérie a acquis une importance particulière au cours de la guerre d’indépendance (1954-1962). Le poids des émigrés algériens en France constituait une ressource démographique et financière stratégique, permettant au Front de libération nationale (FLN) et au Mouvement national algérien (MNA) d’asseoir leurs réseaux et d’intensifier la lutte sur le territoire algérien. La pratique des cotisations, qui fonctionnait notamment comme un marqueur économique et symbolique des liens d’appartenance des travailleurs algériens en France, transforma la sujétion politique et économique en un sentiment de fidélité nationale.

L’émigration, un enjeu pour l’État algérien

À l’indépendance, cette dimension fut érigée en enjeu politique majeur destiné à servir de fondement à l’émergence d’une nouvelle société. L’ouvrier algérien fut interpellé non plus pour sa participation au mouvement de libération nationale, mais pour sa contribution financière directe au projet de développement économique du nouvel État souverain. Dans les villes françaises où la présence algérienne était notable, l’organisation de rassemblements à forte teneur symbolique nationale culminait par des collectes de fonds alimentant un dispositif de solidarité consacré au financement de la reconstruction postcoloniale. L’Amicale des Algériens en France (ADAF) fut établie en 1963 comme relais des autorités algériennes afin d’encadrer et de contrôler la communauté émigrée sur le territoire français. Elle orchestrait une symbolisation dans laquelle les références cristallisées autour de dates commémoratives clés incluaient l’émigration comme une partie intégrante et indissociable de la nation.

Des événements majeurs, tels que le déclenchement de la révolution (1er novembre), la fête de l’indépendance (5 juillet) ou la répression du 17 octobre 1961 à Paris, étaient ritualisés lors de galas organisés par ses sections locales. En outre, cette symbolisation intégrait une dimension religieuse, exhortant notamment l’émigré à célébrer les fêtes religieuses musulmanes avec dignité. À ces commémorations vint s’ajouter la date du 19 juin 1965, marquant le coup d’État de Houari Boumédiène (1932-1978), au pouvoir jusqu’à sa mort, affirmant ainsi l’instrumentalisation du calendrier mémoriel au service du régime.

Ce tournant se traduisit par une réorganisation du réseau de l’État au sein de l’émigration : l’ADAF fut rebaptisée Amicale des Algériens en Europe (AEE), et ses instances dirigeantes firent l’objet d’un remaniement. Le contrôle et la neutralisation des dissidences, apparues dès 1962, s’exacerbèrent et devinrent une tâche prépondérante pour l’AEE. L’opposition politique en exil, portée par des figures aux sensibilités diverses – nationalistes, de gauche, progressistes ou communistes – demeura néanmoins divisée et incapable de susciter une adhésion ­massive parmi les émigrés.

L’encadrement politique de la communauté émigrée en France par l’État algérien demeurait néanmoins fragile, notamment sous l’effet des pressions externes exercées par le contexte politique français. La période qui avait suivi Mai 68 se caractérisait par une intensification des conflits sociaux, une conjoncture qui plaçait l’émigration algérienne, en tant que main-d’œuvre exploitée, au centre des stratégies de mobilisation des organisations d’extrême gauche françaises. Cette intégration de l’ouvrier algérien dans une rhétorique communiste, conduisant à la politisation de la cause algérienne sous un prisme anticapitaliste et antiraciste, générait une concurrence idéologique frontale avec le nationalisme étatique algérien.

Mais les autorités d’Alger maintinrent leur mode d’action et leur discours inchangés. Toutefois, l’objectif réel n’était pas tant d’infléchir l’émigration, dans un contexte où les départs de familles depuis l’Algérie avaient, dès les années 1960, pris une importance croissante. Le contrôle de la migration algérienne devint une préoccupation majeure pour les autorités françaises, qui entreprirent une révision législative. L’élection de François Mitterrand (1916-1996) à la présidence de la République en 1981 (jusqu’en 1995) marqua l’amorce d’une révision profonde du dispositif législatif encadrant les droits des populations immigrées en France. Cette réforme se traduisit notamment par l’extension du droit commun de la liberté d’association aux ressortissants étrangers, ouvrant ainsi un espace d’action propice à la création d’associations issues de l’immigration, que la génération née de la migration familiale sut saisir.

L’AEE fut confrontée à la montée en puissance d’associations qui concurrençaient certaines de ses activités. Son déclin s’amorça avec la cessation de parution de son périodique La Semaine de l’émigration en 1985. Par ailleurs, les émeutes d’octobre 1988 en Algérie précipitèrent la transformation des relations qu’elle entretenait avec l’État algérien. La Constitution de 1989, qui entérina la fin du système de parti unique, démantela le rôle centralisateur joué par le FLN et ses organisations satellites. Au début des années 1990, la reconnaissance légale (selon la loi de 1901) obtenue par quelques antennes locales ne put contrecarrer l’extinction progressive des activités nationales. Le modèle porté par l’amicale, fondé sur un encadrement centralisé de l’émigration algérienne en France, s’effondra.

Engagements politiques pour le pays d’origine

Les objectifs de l’amicale, qui visaient à structurer les liens avec l’émigration, s’étaient révélés inefficients. La participation électorale des Algériens en France devint, quant à elle, un enjeu. Le premier scrutin présidentiel pluraliste, organisé le 16 novembre 1995 dans le contexte de la décennie noire (1992-2002) en Algérie, attestait pourtant d’un engagement électoral significatif de la communauté nationale établie à l’étranger (3). Cependant, l’instauration du droit de vote des Algériens de l’étranger aux législatives – leur permettant, depuis 1997, d’élire quatre députés (sur 407) à l’Assemblée populaire nationale (APN) pour représenter la communauté installée en France – ne suscita pas un engouement suffisant pour nourrir un véritable sentiment d’appartenance nationale. Le Conseil consultatif de la communauté nationale à l’étranger, créé par décret présidentiel dans l’objectif de renforcer les liens entre l’État et l’émigration, ne fut, quant à lui, jamais opérationnel. Ce hiatus illustrait la difficulté persistante des autorités algériennes à institutionnaliser et à maintenir un lien organique et participatif avec leur communauté établie à l’étranger.

L’émergence du Hirak en février 2019 ébranla ce fonctionnement marqué par l’inertie et l’instabilité structurelle. En Algérie, l’intensité des mobilisations populaires compromettait la mise en œuvre de la feuille de route élaborée par les autorités. L’élection présidentielle, initialement programmée pour le 18 avril 2019 et reportée au 4 juillet, se déroula finalement le 12 décembre 2019, dans un contexte de légitimité institutionnelle fortement érodée. Sur les réseaux sociaux, les appels au boycott se multipliaient. En France, les manifestations coordonnées, tenues aux abords des représentations consulaires, contribuaient à affaiblir la participation électorale des ressortissants algériens. Face au succès rencontré par la protestation du Hirak, qui accentuait le rétrécissement d’une base de soutien déjà fragile, les réseaux d’influence du régime mirent alors en œuvre une stratégie de réorganisation.

Le 19 mars 2023, alors que les manifestations place de la République à Paris se tenaient encore régulièrement, ils tentèrent de s’approprier et de subvertir la symbolique du Hirak en organisant un rassemblement place du Colonel-Fabien. Une telle initiative visait à exprimer un soutien aux autorités algériennes tout en stigmatisant le Hirak en France comme une tentative de déstabilisation de l’Algérie. La duplication des formes d’action collective emblématiques du Hirak visait à en neutraliser le sens par un retournement symbolique, afin de servir un dispositif de soutien explicite aux autorités militaires et politiques en place. Des banderoles à l’effigie du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), Saïd Chengriha, étaient ostensiblement brandies par des participants. Sur une pancarte, des figures médiatiques du Hirak, suivies par plusieurs dizaines de milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, étaient présentées comme subordonnées au Maroc. Délibérément disposée au sol, la pancarte pouvait être piétinée par les participants, traduisant un acte de réprobation à la fois physique et symbolique. Cependant, l’affluence limitée à quelques centaines de personnes révéla les difficultés des organisateurs à constituer un contre-mouvement. Le Hirak avait contribué à l’affaiblissement durable des réseaux de pouvoir dans l’émigration.

L’élection présidentielle algérienne, fixée en décembre 2024 puis avancée au 7 septembre, fut appréhendée par les autorités comme un moment crucial pour le rétablissement de la légitimité d’Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019 avec 58,1 % des voix et un faible taux de participation (39,8 %). Parallèlement, une transformation significative s’observait dans les dispositifs d’influence traditionnels : la relation clientélaire promue depuis 1962 par l’ADAF, qui cherchait à lier l’émigration au pouvoir établi, se restructurait désormais autour de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926 avec un statut juridique neutre, mais proche de l’État algérien.

La reconfiguration des réseaux d’influence en France

L’influence de la Grande Mosquée de Paris s’exerce à travers un réseau d’environ 400 lieux de culte affiliés. Elle associe à sa fonction cultuelle des dimensions culturelles et diplomatiques. Dans ce contexte, l’association Awassir a été créée en janvier 2024. Le choix de domicilier son siège social à la même adresse que celle de la Grande Mosquée de Paris atteste d’une proximité institutionnelle, rendue également explicite par les partenariats noués entre les deux entités. L’assise économique de la Grande Mosquée de Paris, dont une part substantielle des revenus provient de l’exclusivité de la certification des produits halal destinés à l’Algérie depuis l’Union européenne (UE) et le reste du monde, permet à Awassir de disposer de ressources matérielles importantes. L’expansion du capital social de ses membres, facilitée par l’échange d’informations et l’élargissement des réseaux personnels, s’en trouve favorisée. L’association peut ainsi offrir des opportunités de voyage et d’excursions touristiques, en prenant en charge le coût des billets d’avion et des frais d’hébergement. La reconnaissance et l’affection ressenties au sein du groupe, ainsi que les liens d’amitié qui s’y tissent, constituent autant de ressources symboliques essentielles. Le caractère détendu et festif de ces initiatives contraste avec l’austérité protocolaire qui caractérisait autrefois les déplacements des délégués aux conférences de cadres de l’amicale, intégrée aux rouages du parti unique.

En parallèle, le Conseil mondial de la diaspora algérienne (CMDA) a été inauguré le 8 mars 2024. La cérémonie de lancement, organisée dans un grand hôtel parisien, a révélé une stratégie sélective de légitimation. Le statut professionnel élevé des membres de l’assemblée – cadres supérieurs, chefs d’entreprise, scientifiques, artistes, cinéastes, sportifs de haut niveau ou élus locaux en France – a été mis en avant. L’objectif de réunir les Algériens de l’étranger désireux d’investir ou de créer leur entreprise en Algérie, tout en mettant leurs compétences au service du pays, confère au CMDA un caractère élitiste, sous-tendu par une idéologie libérale. Là encore, la participation n’est pas dénuée d’intérêt : elle offre à chacun l’opportunité d’étendre son capital social et d’accéder à des informations privilégiées, autant de ressources susceptibles d’être mobilisées ultérieurement à des fins personnelles. La reconnaissance statutaire et la visibilité institutionnelle conférées par l’événement constituent, quant à elles, une rétribution symbolique pour qui y participe.

Mais cette relation de clientèle demeure conditionnée par une contrepartie implicite, qui se manifeste, comme le montrent les publications de ces réseaux sur Internet, par l’absence de toute critique du pouvoir. La subsomption de la défense du système sous le registre de l’impératif de défense du pays se révèle d’autant plus efficace que la relation franco-algérienne s’est détériorée et que le contexte international est marqué par de fortes tensions. Dès lors, le soutien, d’abord tacite, exprimé par la participation à ces initiatives organisées par ces réseaux, tend à se formaliser par l’inscription sur les listes électorales dans les consulats et par le vote lors des prochaines échéances.

« Nos corps sont ici, nos cœurs sont là-bas »

L’engagement des Algériens au sein du Hirak en France s’articule autour d’un attachement national à l’Algérie, exprimé de manière intense, qui engendre une distanciation vis-à-vis des contingences du contexte social et politique français. Cette posture facilite la contestation à distance du régime autoritaire algérien. La logique de l’action collective en contexte migratoire reproduit alors le positionnement adopté par le Hirak en Algérie : un face-à-face entre la population et les autorités, contrastant avec les stratégies d’influence déployées par les réseaux du pouvoir établi. L’observation des rassemblements sur la place de la République révèle une symbolisation identitaire marquée par l’omniprésence du drapeau algérien, souvent accompagné du drapeau amazigh, et par la reprise de l’hymne national algérien par l’ensemble des participants, en ouverture et en clôture des rassemblements. Ce déploiement exprime un patriotisme au travers duquel l’unité territoriale de l’Algérie est revendiquée haut et fort. Ce sentiment est ressenti d’autant plus vivement qu’Emmanuel Macron est régulièrement critiqué pour avoir apporté, en tant que chef de l’État français (depuis 2017), ce que les manifestants interprètent comme un soutien aux autorités algériennes en période de contestation sociale.

L’analyse des liens entre les contestataires et la société française révèle alors des représentations hétérogènes. Le cas de Karim, médecin franco-algérien, met en évidence la continuité entre sa participation au Hirak et son exercice de la citoyenneté dans l’espace national français. Il reconnaît que le contexte français, caractérisé par la garantie des libertés d’expression et de protestation, a constitué un facteur déterminant lui permettant de développer une critique politique à l’encontre du régime algérien. Il formule ce rapport en termes de socialisation civique : « Mais, en fait, oui, moi je fais du rentre-dedans. Ça fait trente ans que je ne parle pas, ça fait trente ans que je suis muet. Pas ici. Ici, je suis un citoyen » (4). En postulant que le territoire d’accueil a servi de lieu d’apprentissage civique, il conceptualise la citoyenneté comme un droit à l’expression critique radicale. La pratique du don de sang, qu’il accomplit régulièrement en France, est ainsi ritualisée et présentée comme une forme concrète de reconnaissance envers la société française. Elle s’érige en médiation symbolique, établissant une passerelle entre l’allégeance au corps civique français et la mobilisation en faveur de la patrie d’origine.

L’analyse de l’engagement de Kamel, coordonnateur des rassemblements et des manifestations parisiennes du Hirak, révèle une autre conceptualisation du rapport entre la France et l’Algérie. Lors d’une prise de parole sur une agora de la place de la République – un espace de libre expression géré par un collectif –, il interpelle l’assistance sur la localisation de l’engagement de chacun : « Nos corps sont ici et nos cœurs, où sont-ils ? » (5). La réponse collective – « En Algérie, en Algérie, en Algérie ! » – qu’il reçoit d’un public physiquement présent sur le sol français confirme l’ancrage émotionnel et politique partagé par la plupart des protestataires. Kamel justifie ensuite l’appel à une marche vers l’Assemblée nationale, visant à exercer une pression politique sur les institutions françaises, par la centralité de la non-violence exprimée dans la stratégie d’action du Hirak : « Nous, tant que nous sommes dans l’action pacifique, on n’a pas peur. » Partageant le même univers affectif pour la patrie que les protestataires en Algérie, désignés comme les acteurs du « militantisme réel », il souligne que la protestation s’appuie non pas sur une identité franco-algérienne ou émigrée, mais sur l’unique identité d’Algérien : « Nous, ici et dans le monde entier, nous sommes Algériens. Je ne te dis pas que tu es de la diaspora. »

L’étude de la relation franco-algérienne, abordée sous l’angle des liens sociétaux et individuels tissés par l’émigration algérienne en France avec son pays d’origine, offre une perspective nuancée sur son rapport à l’État algérien. D’une part, les réseaux de pouvoir étatiques, engagés dans une stratégie de consolidation du régime, mobilisent d’importantes ressources matérielles et symboliques, tout en se heurtant à une difficulté persistante : établir une assise populaire durable parmi la communauté algérienne. D’autre part, les acteurs du Hirak peinent, au sein de l’émigration, à reproduire la forte adhésion populaire obtenue en 2019 au nom de la préservation de l’idéal d’une Algérie démocratique, souveraine et unie. Cette difficulté entrave le maintien d’une stratégie à la fois proactive et réactive face aux pressions coercitives émanant des autorités algériennes – intimidations destinées à obtenir l’allégeance des activistes influents, conditionnant notamment leur droit de retour en Algérie, ainsi qu’arrestations et détentions ciblées. Parce qu’elle mobilise en France l’identité algérienne, l’émigration – qui participe à la fois à la fragilisation et à la consolidation du pouvoir en Algérie – doit être analysée à l’aune de son rapport au contexte sociétal français.

Notes

(1) Selon les données officielles, 6,02 millions d’étrangers résident en France en 2024, dont 642 000 Algériens. Ce chiffre ne tient pas compte des binationaux, des Français d’origine algérienne, ni des Algériens en situation irrégulière. La diaspora algérienne est estimée entre 3 millions et 4 millions de personnes dans le monde, dont environ la moitié en France.

(2) Didier Le Saout, « Les relations France-Algérie et le soulèvement du Hirak », in Pouvoirs, no 176, janvier 2021, p. 105-118.

(3) Selon les résultats annoncés par l’agence Algérie Presse Service (APS), 411 698 électeurs émigrés sur 630 000 inscrits ont pris part au scrutin présidentiel de 1995, témoignant d’une implication politique notable de la communauté algérienne en France. Jacques Fontaine, « Algérie : les résultats de l’élection présidentielle. 16 novembre 1995 », in Monde arabe, no 151, janvier-mars 1996, p. 107-118.

(4) Entretien réalisé par l’auteur en juillet 2019, à Paris.

(5) Intervention faite en langue arabe lors d’une agora organisée pendant un rassemblement du Hirak sur la place de la République à Paris, le 16 février 2020.

Didier Le Saout

areion24.news

Les frappes dans la profondeur : préhistoire de l’aérobalistique

 

Si les missiles de précision et les drones facilitent les frappes dans la profondeur du dispositif ennemi, on ne les a pas attendus pour réaliser de telles actions, aussi anciennes que la guerre elle-même…

Attaques des Ukrainiens contre le pont de Crimée, attaques des Russes contre les voies ferrées ukrainiennes, assassinat de l’ayatollah Khamenei : autant d’opérations visant à paralyser l’ennemi en perturbant ses organes logistiques ou décisionnels, et dont les moyens aérobalistiques ont été les vecteurs. Mais ces moyens ont eu des équivalents fonctionnels dans le passé.

Du cheval de Troie aux raids

La frappe dans la profondeur relève essentiellement de l’approche indirecte, puisqu’elle vise à atténuer le choc frontal avec le gros des forces adverses en désorganisant leurs arrières. Le cheval de Troie permit ainsi aux Grecs de prendre en une nuit une ville qui résistait depuis dix ans. Il s’agit certes d’un mythe, mais ce mythe annonce quantité d’épisodes avérés de l’histoire militaire, comme la prise du château de Grand – Fougeray par Bertrand du Guesclin (1354) : ayant appris que la garnison anglaise attendait une livraison de bois, le capitaine breton fit déguiser ses hommes en bûcherons, leur fit cacher leurs armes dans un chariot rempli de bûches et put ainsi entrer dans le château ; on connaît la suite ou on la devine.

L’élimination d’un chef adverse est un autre mode de frappe dans la profondeur. Le groupe chiite connu sous le nom de « secte des Assassins » s’en fit une spécialité dans le Moyen – Orient médiéval : fondé vers 1090 et basé dans le nid d’aigle d’Alamut, à environ 100 km au nord de Téhéran, il sévit de l’Iran à l’Égypte, exécutant notamment le vizir seldjoukide Nizam al-Mulk en 1092, le calife fatimide Mansour al-Amir Bi-Ahkamillah en 1130 et le roi de Jérusalem Conrad de Montferrat en 1192.

Quant aux frappes sur des infrastructures logistiques, elles se sont développées à l’ère moderne en raison de la dépendance croissante des armées vis-à‑vis de leurs arrières. Cette dépendance était peu prononcée avant le 16e siècle, parce que les armées féodales ne comptaient généralement que quelques milliers d’hommes, donc trouvaient facilement de quoi vivre sur le pays, et parce que leurs armes n’avaient pas besoin d’un soutien complexe. À l’ère moderne au contraire, l’affirmation de l’État permit de mettre en campagne des forces de plusieurs dizaines de milliers de soldats équipés d’armes à feu, d’où la nécessité de constituer des dépôts de vivres et de munitions derrière la zone d’opérations. Enfin, le franchissement des rivières par ces grandes armées, leur pesante artillerie et leurs lourds convois supposait des ponts aussi vastes que robustes. Dépôts, convois, ponts : autant de cibles pour les raids dans la profondeur.

À l’assaut du pont d’Eszék (1664)

Le raid conduit par Nicolas Zrínyi au début de 1664 est un bel exemple de frappe dans la profondeur au 17e siècle. Il se déroula pendant la quatrième guerre austro – turque, dans une Hongrie dont le Saint – Empire ne contrôlait plus que les périphéries occidentales, le reste ayant été conquis en 1526 par les Ottomans.

Fin 1663, les Turcs alignaient environ 100 000 hommes, les Impériaux 80 000 seulement, dont 30 000 postés au sud de la Hongrie occidentale sous les ordres de Zrínyi. Le principal handicap des Turcs était la lenteur de leur entrée en campagne : comme la Hongrie, dévastée par plus d’un siècle et demi de guerre, ne pouvait durablement nourrir leur armée, ils n’y laissaient pendant la mauvaise saison que les garnisons de leurs places fortes, tandis que le gros de leurs troupes hivernait dans les Balkans. Ce gros revenait en Hongrie à la belle saison, mais le temps nécessaire pour réunir ses contingents et faire profiter ses chevaux des pâturages printaniers ne lui permettait pas d’attaquer avant la mi-mai. Aussi Zrínyi entendait-il mener une campagne d’hiver visant à dévaster les confins hungaro – croates pour que les Ottomans ne puissent les utiliser comme base d’opérations.

L’un des objectifs majeurs du raid était le pont d’Eszék (1), que l’armée turque devait traverser pour marcher sur la Hongrie occidentale. Ce pont de bois construit par les Ottomans en 1566 passait alors pour l’une des merveilles du monde, parce qu’il était long de sept kilomètres : en effet, il ne franchissait pas seulement la rivière Drave, mais aussi les marécages de sa rive septentrionale.

En le détruisant, on empêcherait les renforts turcs de venir contrer les troupes de Zrínyi et on se donnerait donc le temps de faire tomber les places fortes ottomanes situées au nord de la Drave.

La campagne éclair de Zrínyi prit complètement de court les Turcs. Elle commença le 21 janvier 1664 et avança de plus de 100 km en territoire ennemi, prenant plusieurs villes ottomanes au passage. Le 29 cependant, Zrínyi buta sur la résistance de la citadelle de Pécs. Il chargea alors son infanterie et ses 12 canons de la réduire ; pour sa part, il prit la tête de sa cavalerie et piqua vers Eszék, distante d’une centaine de kilomètres. Il surprit les défenseurs du pont, en incendia une section et se replia le 3 février.

La suite fut moins brillante, car les Impériaux tardèrent à réunir les forces nécessaires pour s’emparer des places ottomanes du nord de la Drave, en particulier Kanizsa. Cette dernière fut assiégée à partir d’avril seulement ; or, à la mi-mai, l’armée ottomane franchit le pont d’Eszék après avoir fait réparer la section brûlée par les cavaliers de Zrínyi. Les forces impériales durent se replier vers le nord et seule la victoire remportée in extremis par Montecuccoli à la bataille de Saint-Gotthard, le 1er août 1664, empêcha les Turcs d’arriver jusqu’à Vienne.

Des cavaliers contre des voies ferrées (1863)

Enjambons deux siècles et un océan pour arriver dans les États désunis de la guerre de Sécession, et plus précisément dans la vallée du Mississippi, colonne vertébrale de la Confédération sudiste. Dans cette région immense, à très faible densité de peuplement et pratiquement dépourvue de routes, le grand axe logistique était le fleuve lui – même, qui était relié au reste du pays – et notamment aux deux capitales rivales, Washington et Richmond – par des voies ferrées. En simplifiant beaucoup, les nordistes ne pouvaient gagner la guerre sans contrôler le Mississippi, ni contrôler le Mississippi sans attaquer les chemins de fer qui y conduisaient.

Au printemps 1863, l’armée nordiste du général Grant avait conquis les deux tiers nord du fleuve, mais elle était arrêtée par la citadelle de Vicksburg, appelée « la Gibraltar du Mississippi » en raison de sa position en surplomb sur la rive orientale et de ses puissantes batteries d’artillerie. Estimant trop dangereux de faire franchir pareil obstacle à ses navires de transport de troupes, Grant devait s’emparer de la ville pour poursuivre son avance. Mais elle ne pouvait être assiégée que par le sud et l’est, car au nord, elle était protégée par des marécages. Aussi le général nordiste décida-t‑il de faire marcher son armée sur la rive occidentale jusqu’à un point situé au sud de Vicksburg, puis de lui faire traverser le Mississippi avant de se rabattre sur la place confédérée. Encore fallait-il que nulle troupe ennemie ne fût postée dans ce secteur. Seule une puissante diversion pouvait conjurer cette menace. On la demanda à la cavalerie et on lui assigna pour cibles les voies ferrées ravitaillant Vicksburg.

Le 17 avril 1863, 1 700 cavaliers commandés par le colonel Grierson partirent de La Grange, localité située à 400 km au nord - nord-est de Vicksburg. Se dirigeant vers le sud, ils traversèrent tout l’État du Mississippi selon un itinéraire globalement parallèle au cours du fleuve. Durant ce périple en plein territoire ennemi, ils arrachèrent 80 km de rails sur trois voies ferrées différentes, incendièrent quantité de wagons de marchandises et brûlèrent les dépôts qu’ils rencontraient. À Vicksburg, l’inquiétude fut telle que l’état – major confédéré lança non seulement sa cavalerie, mais encore une division d’infanterie aux trousses de Grierson. Peine perdue : le 2 mai, la colonne de ce dernier arrivait saine et sauve à Baton Rouge, port du Mississippi capturé l’année précédente par les nordistes. En 16 jours, elle avait parcouru plus de 800 km et livré plusieurs combats de détail, tuant ou blessant une centaine de sudistes et en capturant 500 autres.

L’essentiel était cependant ailleurs : la diversion avait réussi ! En effet, deux jours avant l’arrivée de Grierson à Baton Rouge, l’armée de Grant avait pu traverser le Mississippi en aval de Vicksburg à bord de navires prépositionnés et entamer son mouvement d’encerclement de la place sudiste. Le 18 mai, elle en commençait le siège ; le 4 juillet, la garnison déposait les armes. Désormais maîtres de tout le Mississippi, les nordistes coupaient en deux la Confédération. Ils le devaient en partie au raid de Grierson, qui a inspiré à John Ford son film Les Cavaliers (1959).

Objectif Fontenoy (1871)

Le raid conduit par les francs – tireurs des Vosges dans la France envahie de 1871 fut bien plus modeste que celui de Grierson par ses effectifs, la distance parcourue et sa portée stratégique, mais il l’égala ou le dépassa en héroïsme. En effet, là où les cavaliers nordistes avaient opéré au printemps et dans une contrée largement vide d’hommes, les francs – tireurs agirent au cœur d’un hiver glacial et dans une zone infestée de Prussiens.

En août 1870, lorsque les armées de Napoléon III, battues aux frontières, s’étaient repliées vers l’ouest, elles n’avaient pas saboté la voie ferrée Paris – Strasbourg : aussi servit – elle de cordon ombilical aux troupes allemandes qui assiégèrent Paris à partir du 17 septembre. Dès lors, interrompre son trafic devint un impératif vital. La mission échut à 300 francs – tireurs basés dans les bois de La Vacheresse, dans le sud-ouest de la Lorraine, où ils avaient été rejoints par un bataillon de 800 « moblots » (2) venus du Gard.

Deux points vulnérables de la voie ferrée avaient été identifiés : le tunnel de Foug, à l’ouest de Toul, et le pont de Fontenoy – sur – Moselle, au nord-est de cette ville. L’un et l’autre se trouvaient à environ 80 km au nord de La Vacheresse. Les francs – tireurs et les « moblots » se mirent en route le 18 janvier à la nuit tombante. Ils avaient en effet exclu de marcher le jour par crainte d’être repérés. Pour la même raison, ils empruntèrent des sentiers forestiers, ce qui rendit leur progression d’autant plus pénible que la couverture neigeuse était très épaisse. Un certain nombre d’Alsaciens vêtus d’uniformes pris aux Prussiens avaient pour mission d’effrayer les habitants des villages traversés afin qu’ils se claquemurent chez eux et ne puissent recueillir aucune information. Des étapes avaient été préparées dans des lieux isolés, assurant un minimum de facilités logistiques.

Dès le 19 janvier, les chefs de la colonne renvoyèrent les « moblots » au camp de base en raison de dissensions entre eux et les francs – tireurs, sans doute aussi parce qu’une expédition d’un millier d’hommes était trop difficile à dissimuler. Le 21, des éclaireurs firent connaître que le tunnel de Foug était bien gardé ; à Fontenoy, au contraire, il n’y avait que 50 soldats ennemis. C’est dans cette direction que se dirigea la colonne, franchissant nuitamment la Moselle dans un gros bateau trouvé sur place. Le 22 janvier à 5 h 30, elle frappait par surprise : le poste de garde, d’ailleurs réduit à 25 hommes par suite d’un détachement, fut neutralisé, les abords de l’objectif sécurisés. Peu après 6 h, une violente explosion anéantissait une pile du pont, faisant tomber deux arches dans la Moselle. Le 24 janvier, les francs – tireurs étaient de retour dans leur camp.

Hélas, cette opération fut sans lendemain, car les réparations auxquelles procédèrent les Prussiens permirent de rouvrir une voie dès le 4 février et les deux voies le 11 ; entre – temps, l’ennemi avait dérouté ses trains par la ligne des Ardennes et avait donc pu continuer à soutenir les troupes qui assiégeaient Paris. Du reste, l’armistice était intervenu dès le 28 janvier…

Mutations et survivances

Avec l’apparition de la puissance aérienne s’ouvrit une nouvelle page de l’histoire des frappes dans la profondeur. L’aviateur italien Giulio Gavotti l’inaugura pendant la guerre italo – turque en lançant quatre grenades sur les oasis libyennes d’Aïn Sefra et de Tadjourah (1er novembre 1911). Les Allemands suivirent l’exemple en envoyant un Zeppelin bombarder Liège dès le 6 août 1914, suivis par les Britanniques dont le Royal Naval Air Service attaqua la base de Zeppelin de Düsseldorf le 22 septembre suivant. Du côté français, le général Joffre, dans une note du 27 septembre, privilégia l’attaque de cibles militaires situées juste derrière le front (batteries d’artillerie et concentrations de troupes), mais dès le 1er février 1915, l’Instruction sur l’organisation et l’emploi des groupes de bombardement s’orienta vers les frappes aériennes dans la profondeur en identifiant comme objectifs prioritaires « les voies de communication (gares, voies ferrées, ponts), les quartiers généraux, les casernes, hangars à dirigeables, parcs d’aviation, les dépôts d’approvisionnement, les manufactures, les usines ». Le 26 mai 1915 de fait, les 18 avions du Groupe de bombardement no 1 frappaient les usines Badische Anilin de Ludwigshafen, qui produisaient une grande partie des explosifs et gaz asphyxiants utilisés par l’armée allemande.

Pour autant, les raids terrestres contre des cibles à haute valeur survécurent sur les théâtres d’opérations présentant des espaces lacunaires, donc autorisant des pénétrations en territoire ennemi. Ces raids offraient en effet une précision dont les frappes aériennes restèrent incapables jusqu’à la mise au point des bombardiers en piqué dans les années 1930. Mais l’aviation n’en contribua pas moins à leur succès en leur fournissant du renseignement, voire en leur assurant un appui tactique. En témoignent les raids que T. E. Lawrence conduisit en 1917 contre le chemin de fer du Hejaz, et où les dromadaires firent bon ménage avec les avions. La guerre civile russe illustra également cette logique : pendant la grande offensive que les armées blanches basées en Ukraine lancèrent sur Moscou dans l’été 1919, le général Mamontov, ayant appris par le renseignement aérien l’existence d’une faille dans le dispositif bolchevique, y lança 8 000 cavaliers qui dévastèrent les voies ferrées, les ponts et les entrepôts de l’Armée rouge. Il contribua ainsi aux succès initiaux de l’offensive, même si les Rouges reprirent ensuite l’initiative.

Citons enfin les raids amphibies conduits dans des eaux dont l’attaquant n’a pas la maîtrise. Ce type particulier de frappe dans la profondeur conserva sa pertinence dans les deux guerres mondiales : la raison en fut là encore son avantage en termes de précision. Si le raid britannique du 23 avril 1918 contre Zeebruges ne perturba guère l’activité des U – Boote qui y étaient basés, celui du 27 mars 1942 sur Saint – Nazaire détruisit la seule forme de radoub française assez grande pour abriter le cuirassé Tirpitz. Quant au commando britannique débarqué par sous-marin sur la côte libyenne en novembre 1941 afin de tuer Rommel, son assaut contre la villa de ce dernier échoua parce qu’il ne s’y trouvait pas.

La permanence des principes

À l’heure des missiles et drones de précision, la préhistoire de l’aérobalistique a encore beaucoup à nous apprendre, ou plutôt à nous rappeler. Aussi performants que soient les nouveaux procédés d’action, ils ne peuvent en effet s’affranchir des constantes de la guerre, en particulier l’importance du renseignement et l’économie des forces.

Du renseignement dépend la qualité du ciblage, essentiel à la réussite d’une frappe dans la profondeur : c’est grâce à son réseau d’espions que la « secte des Assassins » réussit ses attentats spectaculaires au Moyen Âge ; c’est faute d’un réseau aussi performant que les Britanniques manquèrent Rommel en 1941. Les frappes aérobalistiques d’aujourd’hui disposent des moyens de renseignement les plus perfectionnés de l’histoire : ils ont permis aux forces américano – israéliennes d’éliminer l’ayatollah Khamenei dès le premier jour de leur offensive de février 2026.

L’économie des forces, quant à elle, consiste à articuler finement l’action principale et les actions secondaires chargées d’en préparer la réussite. Les frappes dans la profondeur relèvent de ces dernières. Si elles ne sont pas synchronisées avec l’action principale, elles sont inutiles, à preuve le raid de Zrínyi, que le gros de l’armée impériale ne put exploiter à temps, ou inversement la destruction du pont de Fontenoy, entreprise trop tard pour empêcher la capitulation de Paris. A contrario, l’action de Grierson fut parfaitement coordonnée avec celle de Grant, d’où sa portée stratégique.

En somme, les limites des frappes dans la profondeur sont celles de l’approche indirecte, qui n’a généralement de sens que comme soutien à une approche directe. On peut objecter que des frappes massives dans la profondeur changent la donne, mais cela reste à démontrer, et pour tout dire, cela nous semble douteux. L’issue de la guerre en cours au Moyen – Orient sera déterminante à cet égard.

Notes

(1) Aujourd’hui Osijek, dans l’est de la Croatie.

(2) Soldats de la garde nationale mobile.

Martin Motte

areion24.news

Interpol traque une Ukrainienne pour la tentative d'assassinat à Monaco

 

Anastasiia Berezovska

L’enquête sur l’explosion de Monaco révèle une piste inattendue : la suspecte serait une femme déguisée en homme. Identifiée et localisée en Europe, elle aurait fui vers l’Italie après l’attaque ciblée.

L'enquête progresse après l'explosion survenue à Monaco, ce lundi 29 juin. Le principal suspect a été identifié par la police monégasque et, d'après nos confrères du Figaro, il s'agirait d'une femme de nationalité ukrainienne, actuellement localisée dans un autre pays européen. Cette piste s’appuie notamment sur le témoignage d’un témoin entendu par les enquêteurs.

Lundi 29 juin 2026, en début de soirée, une puissante explosion provoquée par un colis piégé a retenti à l’entrée d’un immeuble situé à proximité immédiate de la frontière franco-monégasque, dans le secteur de la place des Moulins. Le bilan fait état de trois blessés, dont deux grièvement, appartenant à une même famille, ainsi qu’un adolescent rapidement pris en charge par les secours à Monaco.

Selon plusieurs médias européens, l’une des victimes serait Vadym Yermolaev, homme d’affaires ukrainien installé de longue date dans la principauté. Originaire de Dnipro, il est le fondateur du groupe Alef. Il a construit sa fortune dans le négoce d’alcool, notamment en Crimée, ainsi que dans l’immobilier. Il figure régulièrement parmi les cent plus grandes fortunes d’Ukraine selon Forbes Ukraine. Des éléments qui nourrissent la thèse d’une attaque ciblée, possiblement liée à des intérêts économiques ou à des rivalités d’affaires.

Une suspecte déguisée en homme


Les images de vidéosurveillance ont permis aux enquêteurs de retracer une partie du parcours du suspect. Quelques minutes avant l’explosion, une personne vêtue d’un épais chapeau noir a été filmée sur une petite place en amont de la résidence visée.

Mais un élément intrigue particulièrement les policiers : cette personne pourrait être une femme déguisée pour paraître un homme. "Cette personne est susceptible de se déguiser de manière à paraître un homme", indique une note interne de la police monégasque consultée par BFMTV.

Les investigations révèlent également que l’individu aurait procédé à plusieurs repérages le jour même. Peu avant 21 heures, il (ou elle) aurait identifié la famille dans le quartier avant de la suivre jusqu’au moment de l’attaque. Ces éléments nourrissent la thèse d’une attaque ciblée, possiblement liée à des intérêts économiques ou à des rivalités d’affaires.

Un tatouage avec un serpent

La suspecte, une femme brune aux cheveux mi-longs, apparaît sur deux photos diffusées avec la note, où elle porte une marinière à manches courtes, laissant apparaître sur le haut de son bras droit un tatouage, «possiblement un serpent», selon l'avis de recherche.

Sa «langue parlée» est l'allemand, selon l'avis de recherche. Selon le Figaro, qui avait révélé jeudi soir qu'une femme était recherchée dans cette affaire, cette Ukrainienne résiderait en Allemagne. Le parquet général de Monaco, qui doit tenir vendredi en fin de matinée une conférence de presse, avait annoncé jeudi soir l'identification d'un suspect, sans plus de précisions.

Lundi soir, une personne a déposé un colis à l'entrée d'un petit immeuble de la principauté de Monaco, dans un quartier directement frontalier du territoire français. Peu après, un engin explosif s'est déclenché au moment où rentraient trois habitants de l'immeuble, un couple et un adolescent de 13 ans, qui ont été grièvement blessés.

Une fuite vers l'Italie

Après le dépôt du sac piégé, déclenché au passage d’Anna Nasobina, compagne de l’homme d’affaires, la suspecte aurait rapidement pris la fuite en direction de l’Italie. Selon une source citée par Franceinfo, elle pourrait avoir bénéficié de complicités.

Parmi les hypothèses étudiées figure celle d’une opération liée au Service de sécurité ukrainien (SBU). L’attaque serait alors interprétée comme un "avertissement" plutôt qu’une tentative d’assassinat. À ce stade, aucune confirmation officielle ne vient étayer cette piste, qui reste examinée avec prudence par les enquêteurs.

lindependant.fr

jeudi 2 juillet 2026

La justice allemande accuse les autorités ukrainiennes d’être à l’origine du sabotage des gazoducs Nord Stream

 

Depuis qu’il a été établi que les gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2, censés acheminer du gaz russe en Europe occidentale [notamment en Allemagne] via la Baltique, ont été sabotés, les hypothèses sur ses auteurs et ses commanditaires potentiels n’ont pas manqué.

Pour rappel, le 26 septembre 2022, quatre fuites de gaz furent détectées sur les deux gazoducs, exploités par le groupe russe Gazprom, après deux explosions survenues à quelques heures d’intervalle. Deux furent localisés dans la zone économique exclusive [ZEE] de la Suède, les deux autres se trouvant dans celle du Danemark. Les investigations menées par la suite permirent de trouver des traces d’explosifs.

Même si neutraliser Nord Stream 1 et Nord Stream 2 n’était pas dans son intérêt, la Russie fut accusée d’être à l’origine de ce sabotage. Puis celle-ci en fit porter la responsabilité à l’Otan, plus particulièrement au Royaume-ni et/ou aux États-Unis. Une implication norvégienne fut même évoquée par une ancienne gloire du journalisme d’investigation, avec toute la force que lui donnait l’exactitude ses révélations passées. Mais, finalement, l’hypothèse d’une acte commis par des Ukrainiens prit de plus en plus de consistance.

En mars 2023, des éléments sur le mode opératoire de ce sabotage furent dévoilés par la presse allemande. Ainsi, il apparut que les saboteurs [cinq hommes et une femme] avaient loué un voilier sous des identités d’emprunt pour poser des explosifs sur les deux gazoducs. Une telle opération ne présentait pas de difficultés insurmontables à des plongeurs expérimentés, compte tenu de la relative faible profondeur des eaux de la Baltique. Cela étant, restait à déterminer le commanditaire, même si cette piste menait à l’Ukraine.

À la même époque, le New York Times fit état de renseignements désignant un groupe «pro-ukrainien» composés d’opposant à Vladimir Poutine, le chef du Kremlin. Plus tard, le général Valeri Zaloujny, qui était à la tête des opérations spéciales ukrainiennes au moment des faits, avant d’être nommé commandant en chef des forces armées, fut soupçonné. Cependant, Kiev réfuta toute responsabilité.

Mais, en remontant le fil, le Parquet fédéral allemand émit deux mandats d’arrêt à l’encontre de deux ressortissants ukrainiens : Volodymyr Z., moniteur de plongée de son état, et Serhii K., soupçonné d’avoir coordonné le sabotage.

Résident en Pologne, le premier échappa à la justice, les autorités locales n’ayant pas répondu à la demande adressée par Berlin au titre de l’entraide judiciaire européenne dans les délais prescrits. En revanche, le second fut interpellé à Rimini par la gendarmerie italienne [Arma dei Carabinieri] en août dernier, avant d’être extradé vers l’Allemagne quelques semaines plus tard.

Ce rebondissement a depuis permis de faire la lumière sur cette affaire. En effet, ce 2 juillet, le Parquet fédéral allemand a fait savoir qu’il venait d’inculper Serhii K. pour son implication dans le sabotage de Nord Stream 1 et de Nord Stream 2. Et, visiblement, il a assez d’éléments en sa possession pour accuser les autorités ukrainiennes de l’avoir ordonné.

Connu sous le nom de Serguiï Kuznietsov, celui-ci avait affirmé qu'il était à l'époque des faits, et jusqu'en 2023, un commandant de l'armée ukrainienne et soutenait qu'il était en Ukraine au moment du sabotage. Il sera jugé à Hambourg, où il est actuellement en prison, d'après les médias allemands.

Preuves accablantes

Les preuves recueillies à son encontre sont qualifiées d'"accablantes» par les médias : l'homme a parlé des attaques à des proches au téléphone. De plus, les enquêteurs ont trouvé dans son téléphone portable des éléments indiquant son implication. 

D'après les médias, les enquêteurs allemands ont découvert des traces d'un mélange d'explosifs militaires à bord du voilier. Ils sont ainsi remontés jusqu'à l'Ukrainien.

«En 2022, Serhii K. était officier dans l’armée ukrainienne. Après le début de la guerre […] lancée par la Russie, lui et d’autres militaires, agissant pour le compte des autorités ukrainiennes, ont élaboré un plan visant à détruire les gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2, reliant la Russie à Lubmin, en Allemagne, via la mer Baltique. L’objectif était de couper définitivement les approvisionnements en gaz et d’empêcher la Russie d’utiliser les recettes de la vente de gaz naturel pour financer son effort de guerre», résume le Parquet fédéral allemand, via un communiqué.

Selon cette source, l’accusé a réuni un groupe comprenant «plusieurs plongeurs professionnels, d’un skipper et d’un expert en explosifs» avant d’entrer en Allemagne avec de faux passeports ukrainiens. Puis, il a loué un voilier auprès d’une société établie à Rostock, en produisant de faux documents d’identité et en ayant recours à des intermédiaires.

«L’accusé et ses complices ont utilisé le voilier pour transporter d’importantes quantités d’explosifs à haute performance, destinés à un usage militaire, dans les eaux internationales, à proximité de l’île danoise de Bornholm. Là, le groupe de Serhii K. a fixé divers engins explosifs à retardement» sur les gazoducs, détaille le Parquet. La suite est connue : les explosions se sont produites le quatre jours plus tard… alors que Nord Stream 1 «transportait environ la moitié de l’approvisionnement annuel en gaz naturel de l’Allemagne destiné à la production d’énergie». Cependant, au moment des faits, ce gazoduc venait d’être mis hors service au moment des faits.

Pour le moment, les autorités ukrainiennes n’ont pas encore réagi aux accusations portées par la justice allemande.

Placé en détention provisoire, Serhii K. a été inculpé pour complicité de crime de guerre. Telle est la qualification qui été retenue pour avoir attaqué des «cibles civiles, détruit des bâtiments et perturbé les services publics». La Cour régionale supérieur de Hambourg aura à vérifier la recevabilité des charges retenues contre lui, avant la tenue de son procès.

Procès qui, selon son avocat italien, Nicola Canestrini, permettra «d’établir définitivement les faits et les responsabilités de manière exhaustive et de démontrer qu’une condamnation de l’accusé est hors de question».

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