Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 27 mai 2026

L’heure des recombinaisons : des systèmes d’ALBM et de leurs contraintes en termes de C2

 

Deux développements intéressants ont été observés ces dernières années. Le premier concerne la prolifération balistique à bas bruit, mais s’appuyant notamment sur des « roquettes guidées » dont la portée les rapproche des missiles balistiques de courte portée de la guerre froide – et qui sont souvent plus précises. Le deuxième porte sur le développement des missiles balistiques à lancement aérien (ALBM – Air launched ballistic missiles).

Si le premier développement a déjà été largement traité dans les pages de DSI (1) et trouve une illustration, pour ce qui est de la prolifération, dans la carte qui leur est consacrée dans ce numéro, celui des ALBM porte en lui des évolutions intéressantes. Le concept d’ALBM n’est pas historiquement nouveau et était, durant la guerre froide, l’une des possibilités envisagées afin de disposer d’une capacité de riposte décentralisée et susceptible de survivre à une attaque – surprise. Exemple spectaculaire, le largage d’un missile intercontinental Minuteman par un C‑5 en 1974 a démontré la faisabilité du concept. Plus compact et permettant un déploiement depuis des bombardiers américains et britanniques, le Skybolt n’a quant à lui pas été mené à son terme. D’autres designs, liés à la dissuasion nucléaire, ont été développés, mais aucun n’a finalement été retenu. Dans le domaine conventionnel, des variantes à lancement aérien des missiles T22 et T16 conçus dans le cadre du programme Assault Breaker, dans les années 1980, ont été envisagées, mais sans concrétisation (2).

Le cas du Kinzhal

Le concept a toutefois été repris, d’abord par la Russie. Si elle y travaillait depuis les années 2000, elle a rendu public le Kh‑47M2 Kinzhal (AS‑24 Killjoy pour l’OTAN) en 2018. Tiré par un MiG‑31K ou un Tu‑22M3, il est pour partie dérivé du 9K720 Iskander‑M, ce qui permet de réduire les coûts de conception en ne nécessitant que quelques adaptations du système, notamment au niveau des surfaces de contrôle. L’engin, de plus de 4 t au moment du largage, a un diamètre de 1 m et utilise une propulsion par carburant solide. Présenté comme faisant partie de la nouvelle génération d’armes stratégiques rendue publique en mars 2018 par le président russe, il est d’emblée considéré comme dual – avec une charge conventionnelle ou nucléaire – et permettant le traitement de cibles terrestres ou navales. Doté de sa charge conventionnelle unitaire de 480 kg, le Kinzhal a une portée d’environ 2 000 km s’il est largué depuis un MiG‑31 et de 3 000 km environ s’il l’est depuis un Tu‑22M3 (3).

Moscou le présente également comme hypersonique, mais l’appellation mérite d’être reconsidérée. Certes, sa vitesse dépasse, comme nombre de missiles, Mach 5. Mais s’il présente une trajectoire dépressive, avec un apogée à 20 km, et des oscillations en cours de vol compliquant le ciblage par des systèmes antimissiles, il n’est pour autant pas réellement manœuvrant. Le système de guidage a été spécifiquement conçu pour le Kh‑47 et s’appuie sur une centrale inertielle et le système satellitaire GLONASS. En théorie, un guidage terminal avec une liaison de données bidirectionnelle peut être assuré, mais la plupart des missiles tirés dans le cadre de la guerre d’Ukraine, du moins jusqu’au printemps 2025, montrent des erreurs circulaires probables de 15 à 35 m, qui mettent en doute son usage. Il semble cependant avoir été installé depuis lors. En outre, le missile s’est avéré loin d’être invulnérable, environ un tiers des missiles non dotés de guidage terminal ayant été interceptés.

Une offre israélienne dynamique

Pour autant, le Kinzhal est un engin encombrant et donc peu apte à être engagé dans des frappes de saturation en raison du faible nombre de plateformes pouvant l’emporter. En ce sens, il est assez peu représentatif des systèmes aérobalistiques plus contemporains. Le premier est sans doute le Rampage. Développé depuis le milieu des années 2000 sur la base du missile Extra d’IMI, il a été rendu public en 2018 par IAI. Les adaptations sont ici mineures, avec un missile dont la charge explosive passe de 120 à 150 kg, pour une masse totale d’environ 570 kg, mais dont le système de guidage, associant centrale inertielle et GPS, est conservé. Sa précision est décamétrique. L’engin à proprement parler à une portée de 150 à 200 km, en fonction de son altitude de lancement, à laquelle il faut ajouter la distance franchie par l’appareil lanceur. Un format relativement compact permet, en théorie, d’en installer jusqu’à quatre sous les ailes d’un F‑16. Utilisé par Israël contre le Hezbollah et l’Iran, le Rampage a également été acheté par l’Inde et la Grèce. La frappe israélienne du 9 septembre 2025 contre le complexe abritant le leadership du Hamas au Qatar pourrait avoir été conduite avec des Rampage. Tirés depuis l’espace aérien au – dessus de la mer Rouge, ils ont frappé avec précision sans avoir été détectés ou engagés par les défenses aériennes des pays du Golfe.

Les firmes israéliennes ont cependant conçu d’autres systèmes susceptibles d’avoir été utilisés. Leurs destins sont variables. D’abord, IAI a complété sa gamme avec la version aérobalistique du missile sol-sol LORA (Long range artillery). L’Air LORA est plus massif que le Rampage : avec une masse de 1,6 t, dont plus de 550 kg de charge explosive, sa portée passe à plus de 430 km. Sa trajectoire est également plus complexe, quasi balistique, 

de sorte qu’il a été employé durant l’opération « Rising Lion » en juin 2024, probablement dans la frappe contre les grands radars d’alerte avancée Ghadir. Le guidage combine classiquement centrale inertielle et signal satellitaire, bien qu’un guidage terminal soit également évoqué. Deux Air LORA peuvent être embarqués sur un F‑16, mais le missile est également présenté comme étant susceptible d’être lancé depuis un P‑8 Poseidon – un type de formule qui pourrait intéresser l’Inde. Athènes semble également intéressée.

Ensuite, le Blue Sparrow, une version dotée d’une charge explosive du missile de simulation d’attaque du même type. Il présente une masse de 1,9 t au lancement, et sa portée atteindrait 2 000 km, en plus de celle de l’appareil lanceur, a priori un F‑15D. Le guidage comprend là aussi une centrale inertielle et un GPS, mais sa charge est également apte à effectuer des manœuvres, ce qui pourrait suggérer l’intégration d’un guidage terminal. C’est une salve de ces engins qui aurait tué l’ayatollah Khamenei le 28 février. Les Sparrow forment une famille conçue par Rafael et sont dotés de la même charge, avec trois types de booster en fonction de la menace à simuler. À voir donc si une version armée du Black Sparrow (1,275 t au lancement) est envisagée. Le Silver Sparrow, avec ses 3,13 t au lancement et une longueur de 8,39 m, semble peu compatible avec un lancement aérien.

Enfin, le Rocks, également produit par Rafael, est doté ou d’une charge unitaire optimisée pour la frappe d’objectifs enterrés, ou d’une charge explosive à fragmentation. Ces charges sont modulables, de 500, 250 ou 125 kg, avec une incidence sur la portée – donnée pour 250 km avec 500 kg. D’après l’industriel, il peut aussi recevoir un autre type de booster permettant d’accroître la portée. Ses trajectoires peuvent être sélectionnées et il peut également être lancé du sol, ainsi que depuis des navires. Le guidage terminal comprend un système antiradar et un pixel targeting (comparaison entre l’imagerie issue du renseignement et celle du système de guidage du missile). Deux engins peuvent être largués par un F‑16. Le missile a également été commandé par l’Inde, et au moins un essai a eu lieu depuis un Su‑30MKI.

Le SRBM, un ALBM comme un autre ?

D’autres programmes sont par ailleurs en cours. La Chine a révélé deux systèmes. L’YJ‑21 (4) est un engin a priori destiné aux missions antinavires et dont des essais ont été conduits depuis des H‑6. Le missile a participé au dernier grand défilé chinois. S’il est qualifié d’hypersonique, cette capacité reste cependant à démontrer. Il semble que l’YJ‑20, qui équipe les croiseurs Type‑055, soit la combinaison d’un YJ‑21 et d’un booster permettant d’accroître sa portée. L’YJ‑21 aurait une portée de plus de 1 200 km, qui pourrait être en fait celle de l’YJ‑20, et ne semble pas destiné à une utilisation aérobalistique. L’autre ALBM chinois a également été présenté en septembre dernier. Il s’agit du JL‑1, qui avait déjà été observé sous un H‑6 (recevant alors la désignation CH‑AS‑X‑13 par l’OTAN), ce qui avait suscité de nombreux débats sur sa fonction. Concrètement, elle est considérée comme nucléaire, permettant ainsi à la Chine de disposer d’une triade en bonne et due forme. Selon Pékin, sa portée, comprenant celle du bombardier, serait de 8 000 km (5).

En Corée du Sud, au moins un missile est en cours de développement, le HAGM (Hypersonic air to ground missile), mais un autre système, le K‑ALBM, pourrait également voir le jour. Des commentateurs estiment qu’au moins un de ces systèmes serait basé sur le CTM‑290 sol-sol. En l’occurrence, les KF-21 Boramae en seraient dotés. L’usage du Hyunmoo‑2A, variante coréenne de l’Iskander‑M, est parfois évoqué. La référence à un engin hypersonique renvoie à une aptitude à la manœuvre et un engin « de black-out » est évoqué dans la littérature coréenne. Concrètement, le missile pourrait être doté d’une charge à impulsion électromagnétique ou contenant des filaments de carbone qui permettrait de créer des courts – circuits sur les systèmes électriques et électroniques non protégés (6). La Corée du Sud, qui ne manque pas de systèmes balistiques, pourrait ainsi disposer d’un engin spécifique à utiliser à l’ouverture d’une campagne aérobalistique.

Les États-Unis semblaient peu prompts à s’engager dans le domaine des ALBM, à la notable exception de l’AGM‑183, un engin doté d’un planeur hypersonique : annulé en 2024, ce programme pourrait être réactivé. Lockheed Martin, de son côté, développe le Mako depuis 2017. C’est un engin de 590 kg doté d’une charge explosive de 59 kg, d’environ 300 km de portée, initialement conçu pour être emporté par les F‑35, a priori sous les ailes. Aucune commande n’a cependant été passée pour le moment. Au Royaume – Uni, il ne semble pas encore question d’une version aérobalistique du Nightfall. Ailleurs en Europe, le concept ne semble pas attirer, sauf en France. L’armée de l’Air et de l’Espace est ainsi intéressée, sachant qu’ArianeGroup avait décliné son MBT (Missile balistique de théâtre) en deux variantes, selon la portée, au cours du dernier salon du Bourget. Telles quelles, les maquettes présentées n’auguraient pas un ALBM, mais on imagine sans mal que l’ogive du système puisse être adaptée à un booster compatible avec le Rafale.

La question du ciblage

La pertinence des ALBM réside dans le couplage entre portée, accrue par l’appareil lanceur, vitesse et trajectoire : ils opèrent dans le haut supersonique, et leurs angles d’approche empêche les systèmes antiaériens classiques de les détecter. L’angle d’approche permet également un recalage GPS s’opérant pratiquement à la verticale de la cible et en altitude, hors de portée de la plupart des brouilleurs. Ils présentent donc un avantage certain sur les missiles de croisière, tout en s’avérant moins coûteux que des engins hypersoniques. Leur fabrication en masse peut être rendue plus aisée pour les États maîtrisant les techniques liées au carburant solide, à sa production et à son coulage. On pourrait ajouter qu’en fonction du type de guidage adopté, en particulier s’il ne comprend pas de guidage terminal, il offre un ratio coût/avantage potentiellement intéressant.

Il reste cependant un problème de taille, qui ne touche d’ailleurs pas que les seuls ALBM, mais tous les systèmes de longue portée dont il est question dans ce hors-

série : le ciblage. Toute stratégie aérienne positive – c’est-à‑dire qui ne se contente pas de défendre le ciel ami – reste dépendante de l’aptitude à trouver, à identifier et à localiser les cibles, et ensuite à mettre en place une « kill chain », nécessitant un traitement rapide de l’information. Il s’agit donc de disposer d’un « complexe de reconnaissance – frappe » dans la profondeur. En la matière, il faut ici constater plusieurs évolutions concurrentes. D’une part, du point de vue des approches retenues. Pour nombre d’armées, cette intégration provient du niveau stratégique qui fournit informations, appuis et armements. Cette approche est au cœur de la manière dont on appréhende les actions multidomaines ou M2MC (Multimilieux, multichamps)… et d’une intégration inter-armées plus poussée.

Mais ce que démontre le cas ukrainien est une approche partiellement inversée : le niveau stratégique met certaines capacités à la disposition des unités de contact, qui en sont les premières consommatrices. C’est ainsi qu’une section d’infanterie pourra engager des drones FPV à plusieurs dizaines de kilomètres, faire déployer des mines par des drones ou encore faire appel à l’artillerie. Cette approche trouve cependant ses limites dès qu’il est question de frappes dans la profondeur, qui nécessitent un commandement centralisé. De manière intéressante, la distinction interarmées devient ici une force : frapper les raffineries russes impose de pleinement reprendre en compte des modalités spécifiques de ciblage. Reste cependant à voir si la conduite d’actions spéciales dans la profondeur pourrait ou non impliquer des tirs à la demande, un peu à la manière de ce que font les unités d’infanterie.

D’autre part, la question des capteurs reste saillante : avant de traiter le renseignement, il faut générer des informations. Or, en la matière, il est intéressant de constater que l’une des ramifications aérobalistiques est spatiale. En l’occurrence, les développements observés n’auraient pas été possibles sans une diffusion de l’imagerie spatiale commerciale, dont la qualité s’est considérablement accrue ces dernières années, qu’il s’agisse de résolution – et donc de détails observés – ou de taux de revisite. Il faut y ajouter une diversification, avec l’arrivée de satellites radars. La firme finlandaise Iceye a ainsi révolutionné le secteur en mettant en place sa propre constellation, mais également en mettant en vente des satellites qu’elle produit, sachant qu’elle en construira 50 par an, non soumis aux législations ITAR, à partir de cette année. L’approche est payante : des pays qui ne disposaient initialement pas de capacités de renseignement spatiales s’en dotent. Le Portugal, les Pays-Bas, la Suède et la Finlande accèdent ainsi à des capacités souveraines. La Pologne, déjà acquéreuse de Pléiades Neo, a également acheté des Iceye. Cela représente 21 satellites au total, sachant que l’Allemagne et l’Ukraine accèdent aux informations d’environ 60 autres. Le spatial n’est pas le seul secteur à considérer. Au-delà des drones eux – mêmes, le déploiement de HAPS (High altitude pseudo – satellites/platform station) est potentiellement intéressant en ce qu’il permettrait de densifier la trame en matière de renseignement, mais aussi de relais de communication. Le déploiement de dronigeables à très haute altitude, à l’instar du Stratobus, offre ainsi un complément intéressant.

Le renseignement n’est pas la seule contribution de l’espace aux opérations aérobalistiques. Au-delà du fait qu’il n’existe pas de théorie aérobalistique sans guidage par GPS, le New Space pourvoit également en communications. Avec, comme pour le renseignement, une place centrale prise par les constellations en orbite basse, mais aussi les risques posés par une dépendance aux systèmes non souverains. L’épisode des coupures de Starlink en Ukraine, empêchant le déploiement de drones d’attaque aériens et navals, a ainsi laissé des traces durables… En l’occurrence, la constellation européenne IRIS² (Infrastructure for resilience, interconnectivity and security by satellite), comprenant 264 satellites, devrait être opérationnelle en 2030. Mais il reste à voir si les différentes pièces du puzzle trouveront une cohérence plus large : derrière les enjeux du renseignement, des communications ou des effecteurs, il y a celle, très politique, des structures de commandement…

Notes

(1) Jean-Jacques Mercier, « Le renouveau du missile sol-sol en Europe », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 97, août-septembre 2024 ; Philippe Langloit, « Quelques perspectives sur le missile sol-sol », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 60, juin-juillet 2018. Plus spécifiquement sur le cas européen : Philippe Langloit, « Artillerie automotrice : les grandes manœuvres ont commencé », Défense & Sécurité Internationale, no 178, juillet-août 2025.

(2) Sur Assault Breaker, voir Joseph Henrotin, « La troisième offset, les réseaux et la guerre au futur antérieur », Défense & Sécurité Internationale, no 123, mai-juin 2016 et « Quarante ans dans le désert ? Le voyage doctrinal immobile de l’US Army », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 89, avril-mai 2023.

(3) Ces portées combinent celles du missile et de son vecteur.

(4) À ne pas confondre avec l’YJ-20, un temps qualifié d’YJ-21.

(5) Alexandre Sheldon-Duplaix, « Convaincre par le spectacle des armes. La dimension navale de la parade du 3 septembre 2025 », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 105, décembre 2025-janvier 2026.

(6) Thomas Newdick, « South Korea Has an Air-Launchef Ballistic Missile Program », The War Zone, 13 août 2025.

Jean-Jacques Mercier

areion24.news

mardi 26 mai 2026

Pourquoi l'Indonésie s'appelle-t-elle ainsi ?

 

Inventé par un juriste et un linguiste britanniques au 19ème siècle, l’Indonésie ou « îles de l’Inde » n’est pas le nom retenu par la puissance coloniale qui la désigne sous l’appellation « Indes néerlandaises, » avant que le nom « Indonésie » ne devienne un marqueur du mouvement national au 20ème siècle. Une exception européenne dans un archipel où les noms d’origine sanskrite sont légion et où l’Indonésie moderne se représente à travers des symboles tirés de l’héritage hindou-bouddhique javanais.

Début 2026, lors d’une réunion de travail d’experts de différents pays asiatiques, l’un des participants se demandait pourquoi on trouve tant de noms de lieux indiens en Indonésie. Il citait comme exemple Jayapura, la capitale de la province indonésienne de Papua, qui lui rappelait le Jaipur indien, capitale de l’État du Rajasthan.

En Indonésie en effet, beaucoup de lieux ont un nom d’origine sanskrite, la langue des textes religieux de l’Inde. La plupart se trouvent dans l’île de Java, à commencer par Jakarta, la capitale, à l’origine Jayakarta, « acte victorieux. » C’est ainsi qu’un prince musulman de Cirebon, Fatahillah, avait rebaptisé en 1527, après l’avoir conquise, la cité de Kalapa, le port du royaume hindouiste de Pajajaran, allié aux Portugais. Ailleurs à Java, on trouve notamment les anciennes capitales de Surakarta et Yogyakarta (cette dernière nommée d’après l’antique cité indienne d’Ayodhya dans l’État d’Uttar Pradesh) et plusieurs autres villes. A Sumatra, on trouve Indrapuri, une ville dans la province d’Aceh, et (Siak Sri) Indrapura, capitale de la province de Riau, les deux noms signifiant « la ville d’Indra, » le roi des dieux dans le védisme, la religion des peuples qui ont envahi l’Inde du nord. À Kalimantan, la partie indonésienne de l’île de Bornéo, on trouve Martapura, « la ville des hommes. » A Bali on trouve Singaraja, « le roi des lions. »

De nombreux Indonésiens, notamment des Javanais, portent des noms d’origine sanskrite également. L’actuel président indonésien s’appelle Prabowo Subianto, deux noms javanais. Le premier nom vient du sanskrit prabhava ( प्रभव) qui signifie « puissance, force, majesté, dignité, efficacité. »

Six des huit présidents que l’Indonésie a eu jusqu’ici ont des noms javanais d’origine sanskrite : Soekarno, Soeharto, Megawati, Yudhoyono et Joko Widodo dit « Jokowi. » Ils sont javanais ou à moitié javanais. Les deux autres présidents, Bacharuddin Jusuf Habibie et Abdurrahman Wahid, également javanais ou à moitié javanais, ont des noms d’origine arabe. Habibie, dont la mère appartenait à la noblesse javanaise, avait un père originaire de Gorontalo, une région musulmane du nord de l’île de Sulawesi. Abdurrahman Wahid, qu’on appelait « Gus Dur, » appartenait à une famille de santri, mot qui à Java désigne un musulman orthodoxe.

Les trois sous-traditions de l’Islam javanais

Dans son ouvrage fondateur The Religion of Java, publié pour la première fois en 1964, l’anthropologue américain Clifford Geertz identifie trois « sous-traditions » dans l’islam javanais : celle des villages, celle des milieux marchands urbains et celle de l’ancienne aristocratie. Il décrit la religion des villageois javanais, appelés abangan, comme une « intégration équilibrée d’éléments animistes, hindouistes et islamiques, un syncrétisme de base javanais qui est la vraie tradition populaire de l’île. »

Les milieux marchands des villes observent « une exécution soigneuse et régulière des rituels de base de l’islam […]. » Ils pratiquent un islam qui se veut « plus pur. » Dans son livre Among the Believers: An Islamic Journey, paru en 1981, l’écrivain britannique V. S. Naipaul raconte un entretien qu’il a avec Gus Dur, qui lui explique que le mot santri vient du sanskrit shastri (शास्त्री), « lettré. » Pour désigner les adeptes d’un islam orthodoxe, la langue javanaise utilise un mot tiré de la langue de l’hindouisme.

La troisième sous-tradition est celle des priyayi, mot qu’on traduit par « nobles » et qui désignait les familles dans lesquelles le gouvernement colonial néerlandais recrutait les administrateurs de la population indigène de Java. Geertz voit « ses racines fondamentales dans les cours indo-javanaises de l’époque précoloniale. » L’Indonésie étant une république, il n’y a plus de priyayi. Mais leurs descendants s’efforcent de préserver les traditions culturelles de l’ancienne aristocratie javanaise que son prestige amène à adopter non seulement des personnes d’origine aristocratique des autres groupes ethniques indonésiens, mais également des nouvelles classes supérieures et des milieux artistiques et culturels.

Le prestige remonte à l’époque du royaume de Majapahit, situé dans l’est de Java, qui atteint son apogée au XIVe siècle. Le Nagarakertagama, un poème épique écrit en 1365 à la gloire du roi Rajasanagara, qui a régné de 1350 à 1389, énumère une liste de quelque cent noms de lieux qui vont de « Lamuri, » aujourd’hui Lamreh dans le nord de Sumatra à « Ambwan, » c’est-à-dire Ambon dans les Moluques, et « Sorong, » une ville dans l’ouest de la Nouvelle-Guinée occidentale, c’est-à-dire pratiquement l’Indonésie actuelle, présentés comme des « contrées tributaires. »

L’emprise marchande des javanais

Les Javanais du XIVe siècle connaissaient un espace insulaire étendu sur lequel ils prétendaient exercer leur suzeraineté. Cette suzeraineté n’existait toutefois que dans leur esprit car ni Marco Polo, qui fait escale dans le nord de Sumatra en 1292, ni le voyageur marocain Ibn Battûta, qui y aborde en 1346, ne la mentionnent. Majapahit n’était pas un « empire, » mais le centre d’un réseau marchand de comptoirs auxquels il imposait des relations commerciales exclusives.

La renommée du royaume a pu ainsi s’étendre à tout l’archipel. Ainsi dans le sud de Sulawesi la grande épopée des Bugis, La Galigo, qui raconte la création du monde et aurait été écrite aux XIIIe et XIVe siècles, en fait mention. Dans le nord de Sumatra la Hikayat Raja-raja Pasai ou « histoire des rois de Pasai, » un texte dont l’écriture a dû être commencée dans les années 1380 et qui raconte l’arrivée de l’islam dans ce royaume, fait l’éloge de Majapahit. La grandeur de Majapahit était restée dans la mémoire de nombreux Indonésiens, y compris non-javanais. Elle sera d’ailleurs mobilisée par le mouvement national des années 1920-1930, en particulier par les écrivains. Ainsi Sanoesi Pane, un Batak du nord de Sumatra, publie en 1932 dans le magazine Timboel une pièce, Sandhyakala ning Majapahit (« Crépuscule sur Majapahit » en vieux-javanais, mais la pièce est en indonésien et a pour cadre le royaume javanais.

Le choix du nom pour l’archipel indonésien

« Indonésie, » lui, n’est pas un nom local. C’est un exonyme créé par des Européens, formé des mots du grec ancien Indos, le fleuve Indus, qui désigne par métonymie l’Inde, et nesos, qui veut dire « île. » Son sens est donc « îles de l’Inde. » Il n’est pas très ancien. On attribue sa création au milieu du XIXe siècle à deux Britanniques, le linguiste anglais George Windsor Earl et le juriste écossais James Richardson Logan. Dans un article intitulé « On the Leading Characteristics of the Papuan, Australian, and Malayo-Polynesian Nations » et publié en 1850 dans le Journal of the Indian Archipelago and Eastern Asia que Logan avait fondé à Singapour, Earl écrit : « Le temps est venu où un nom distinct est demandé avec urgence pour les races brunes de l’archipel indien… En adoptant le mot grec pour « îles » comme terminaison, ce pour quoi nous avons un précédent dans le terme « Polynésie, » les habitants de l’« archipel indien » ou « archipel malais » deviendraient respectivement les Indunésiens ou les Malayunésiens. » Dans le même numéro, Logan lui-même publie un article intitulé « Ethnology of the Indian Archipelago, » où il explique qu’il préfère le terme plus géographique d’« Indonésie, » pour remplacer l’expression « archipel indien, » qu’il considère « trop long pour qu’on l’admette à être utilisé dans un adjectif ou dans une forme ethnographique. »

« Archipel indien » est en effet un des noms sous lesquels à l’époque d’Earl et de Logan, les Européens désignaient l’actuelle Indonésie, comme par exemple dans la History of the Indian Archipelago du médecin et diplomate écossais John Crawfurd. C’est d’ailleurs pour cette raison que les Néerlandais appelaient alors leur colonie Nederlandsch-Indië, c’est-à-dire « Inde néerlandaise. » Plus généralement, l’Asie du Sud-Est était traditionnellement perçue par les Européens comme un prolongement de l’Inde en raison de l’influence culturelle qu’ils y voyaient. Ainsi dans son Devisement du monde publié en 1298, Marco Polo nomme « Inde Mineure » la partie de l’Asie qui va de l’actuel Vietnam au sud-est de l’Inde.

Le naturaliste anglais Alfred Wallace utilise un autre nom pour le titre de son ouvrage The Malay Archipelago, « l’archipel malais, » paru en 1869. La « race malaise, » c’est-à-dire les « races brunes » dont parle Earl, était une des cinq « races » humaines qu’avait décrétées en 1795 l’anatomiste et naturaliste allemand Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840), aux côtés de la « caucasienne » ou « blanche, » la « mongolienne » ou « jaune, » l’« éthiopienne » ou « noire » et l’« américaine » ou « rouge. » Cette « race malaise » était censée être constituée par les habitants de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines actuelles.

Le terme de « race » n’a plus de pertinence scientifique. Quant au mot « malais, » il s’applique en fait d’abord à une langue, ou plutôt à un groupe de langues très proches les unes des autres, et aux populations qui parlent ces langues et habitent la côte orientale de Sumatra, la péninsule de Malacca, l’archipel de Riau et le littoral de Bornéo. Il ne saurait s’appliquer à l’ensemble de l’archipel indonésien.

Le nom « Indonésie » ne sera pas adopté tout de suite par le monde scientifique. Ce n’est qu’en 1877 qu’un anthropologue, le Français Ernest Hamy, emploie le mot « Indonésiens » pour désigner certaines populations « préhistoriques et « pré-malaises » dans l’archipel et non la population majoritaire. Quant aux Néerlandais, ils n’ont pas de terme spécifique et parlent d’inlanders, « indigènes. » Les mots « Indonésie » et « Indonésien » apparaissent dans des publications néerlandaises des années 1900. Le nouveau terme est désormais utilisé en concurrence avec les noms traditionnels de l’archipel, dans un sens à la fois anthropologique et géographique.

Le début du XXe siècle voit la naissance d’un mouvement qui va changer le destin de l’archipel et de ses habitants. Dans différents milieux à Java, des indigènes créent des associations dont les buts sont divers. En 1913 des hommes créent l’Indische Partij (« parti des Indes, » sous-entendu néerlandaises), qui réclame l’indépendance de la colonie. Ils publient un pamphlet bilingue malais et néerlandais, les deux langues officielles des Indes néerlandaises, qui ironise sur la commémoration du centenaire de la libération des Pays-Bas de l’occupation française. Ses dirigeants sont exilés aux Pays-Bas. L’un d’eux, un Javanais, Soewardi Soerjaningrat, de la famille princière du Pakualaman à Yogyakarta, journaliste, crée l’Indonesisch Pers-bureau ou « agence de presse indonésienne. »

Les inlanders ont enfin trouvé un mot pour se désigner eux-mêmes, leur pays que le colonisateur appelle Nederlands-Indië, et la langue qui doit les unir et que le colonisateur appelle « malais. » « Indonésie » va dès lors rapidement devenir un marqueur du mouvement national dans les Indes néerlandaises. Les différentes organisations indigènes à visée politique vont intégrer « Indonesia » dans leur nom. L’Indonésie est née, même si elle n’est encore que le rêve d’une élite indigène d’éducation européenne.

L’Inde inspiratrice

Visitant Java en 1927, le poète indien Rabindranath Tagore s’écrie : « I see India everywhere, but I don’t recognise it ! » En effet, d’une part l’ancienne culture indo-javanaise est toujours vivantes dans les cours princières de l’île, notamment dans les villes royales de Surakarta et Yogyakarta, et d’autre part, on voit à Java de nombreux monuments bouddhiques et hindouistes, dont les plus connus sont les temples de Borobudur bouddhique et Prambanan shivaïte.

L’étonnement de Tagore est compréhensible : les Javanais ont construit selon des conceptions locales, et se sont approprié les personnages des grandes épopées indiennes du Mahabharata (traduit en vieux-javanais au Xe siècle) et du Ramayana (traduit en vieux-javanais au IXe siècle) en leur donnant des traits, au propre et au figuré, locaux qu’on peut voir par exemple dans le wayang, le théâtre d’ombres javanais.

Les relations entre l’archipel indonésien et le sous-continent indien sont anciennes. Des textes indiens confirment l’existence de tels échanges, la grande épopée indienne du Ramayana, écrite entre le IIIe siècle avant notre ère et le IIème siècle de notre ère, mentionne le nom de « Suvarnadvipa, » « l’île de l’or, » identifiée comme étant Sumatra, et « Yavadvipa, » « l’île du millet, » c’est-à-dire Java. Peut-être dès le IVe siècle avant l’ère commune, des marins et commerçants de Java et de Sumatra naviguent vers l’ouest à la recherche de débouchés pour leurs produits issus de la mer et de la forêt. Ils abordent l’Inde, avec laquelle commence un courant d’échanges commerciaux à travers le golfe du Bengale.

Les habitants de l’ouest de l’archipel vont progressivement adopter des éléments culturels et religieux indiens, perçus comme porteurs de prestige. Ils font vraisemblablement venir d’Inde des savants pour initier les Indonésiens à leurs religions, hindouisme et bouddhisme. On a trouvé dans la province de Sulawesi occidental une statue du Bouddha en bronze dans le style d’Amaravati, originaire de cette ville dans l’État d’Andhra Pradesh, dans le sud-est de l’Inde. Dans l’est de Bornéo, on a trouvé des inscriptions en sanskrit qu’on a datées des alentours de l’an 400 de notre ère. Une inscription en sanskrit trouvée à l’est de Jakarta, qu’on a datée des alentours de 450, mentionne l’existence d’un roi objet d’un culte vishnouite (c’est-à-dire consacré à Vishnou). On a également découvert dans cette région des sites portuaires urbains et des constructions de culte bouddhique datant du Ve siècle. Au Ve siècle déjà, avec la coexistence des deux cultes, Java montre son adaptation au syncrétisme religieux.

On constate ainsi un passage d’une culture indigène à une culture hindou-bouddhique, comme des historiens néerlandais appellent la période de l’histoire de l’archipel qui va du VIIIe au XVe siècle, marquée par la construction de monuments religieux shivaïtes (c’est-à-dire consacrés à Shiva), vishnouites et bouddhiques. Au VIIIe siècle dans les plaines fertiles du centre de Java, l’essor de la riziculture permet l’émergence de royaumes prospères dont les souverains peuvent construire de grands monuments religieux, tels Borobudur bouddhique et Prambanan shivaïte. Le plus puissant des royaumes hindou-bouddhiques de l’archipel indonésien est sans conteste Majapahit, qui devait sa prospérité au monopole qu’il détenait sur l’exportation du riz produit par les plaines fertiles de Java.

Le XVe siècle voit l’essor de cités-États côtières en prise sur un réseau commercial maritime qui relie l’archipel, d’une part à la Chine, d’autre part à l’Inde et au Moyen-Orient. Ce commerce est dominé par des marchands musulmans. Dans l’archipel-même se développe un réseau centré sur Malacca, une principauté fondée sur la péninsule par Parameswara, un prince bouddhiste originaire de la cité de Palembang dans sud de Sumatra, dont les descendants deviennent musulmans. Cette montée en puissance des principautés musulmanes a pour corollaire le déclin des royaumes agraires hindou-bouddhiques de l’intérieur de l’île de Java.

Pourtant, à partir du XVIe siècle, des rois javanais musulmans feront de Majapahit une source de légitimité pour leur pouvoir. Ainsi, lorsque le royaume musulman de Demak dans le centre de Java conquiert l’est de l’île à partir de 1527, son souverain se proclame héritier de Majapahit. Cette revendication sera reprise au XVIIe siècle par le Sultan Agung du royaume javanais de Mataram et ses successeurs, également musulmans.

L’Indonésie indépendante a repris à son compte nombre d’éléments de la culture indo-javanaise. La devise de la République d’Indonésie, Bhinneka Tunggal Ika, est officiellement traduite en anglais par « unity in diversity. » Il s’agit en fait d’une phrase extraite d’une strophe du Sutasoma, un poème épique écrit en vieux-javanais par le poète de cour Mpu Tantular à la fin du XIVe siècle sous le règne de Rajasanagara, quand coexistaient deux cultes, le bouddhisme et le shivaïsme :


Bouddha et Shiva sont deux substances distinctes.

Ils sont distincts, mais comment les distinguer ?

Car Jina (Bouddha) et Shiva ne font qu’un.

Bien que distincts, ils sont un, il n’y a pas de vérité double.


L’emblème de l’Indonésie est Garuda, un oiseau fabuleux du panthéon hindouiste qui est la monture de Vishnou, un dieu de la Trimurti, aux côtés de Brahma et Shiva. Garuda est également le nom de la compagnie aérienne nationale. Le drapeau national est constitué de deux bandes horizontales, rouge en haut et blanc en bas. Cet étendard rouge et blanc est mentionné dans l’inscription dite « de Kudadu, » datée de 1294 et rédigée en vieux-javanais.


Le Garuda Pancasila, emblème de l’Indonésie. DR.


De Java, l’Indonésie a également adopté un nom « local » pour se désigner elle-même, Nusantara. Le Pararaton ou « Livre des rois, » un texte javanais écrit au XVIe siècle qui raconte l’histoire des rois de Singasari, également dans l’est de Java, et de Majapahit, mentionne l’expression nusantara, qui signifie « les autres îles » et désigne l’ensemble des îles qui va de Sumatra à l’ouest, aux Moluques à l’est, à l’exclusion de Java. Cette expression apparaît pour la première fois dans l’inscription dite « de Mula Malurung, » datée de 1255 et trouvée dans l’est de Java. Aujourd’hui, elle désigne l’ensemble de l’Indonésie, escamotant son sens « javacentriste. »

Pour revenir à l’Inde, l’Indonésie lui a emprunté une manière de saluer, appelée sembah, qui s’effectue en joignant les mains et qui n’est autre que le namaste indien.

L’Indonésie moderne se présente et se représente donc à travers des symboles tirés de l’héritage hindou-bouddhique javanais. Il ne s’agit pas pour autant de dire que l’Inde a « civilisé » l’Indonésie. Les ancêtres des Indonésiens ont adopté et adapté des éléments culturels d’origine indienne, que Tagore ne pouvait pas reconnaître parce qu’ils avaient été transformés par le syncrétisme javanais.

Anda Djoehana Wiradikarta

asialyst.com

ASML : une entreprise européenne au cœur des tensions sino-américaines

 

Alors que l’industrie des semi-conducteurs, secteur désormais essentiel à l’économie et à la sécurité nationales, est au cœur d’une compétition entre Pékin et Washington, l’Europe, et plus particulièrement l’entreprise néerlandaise ASML (Advanced Semiconductor Materials Lithography), se retrouve au centre de l’actualité en tant qu’unique fabricant en série des machines de lithographie dans l’extrême ultraviolet (EUV), indispensables à la fabrication des puces électroniques les plus avancées au monde.

L’industrie des semi-conducteurs est au cœur des conflits de puissance, un enjeu essentiel pour la sécurité nationale des grands acteurs. Ces composants, essentiels au bon fonctionnement de l’économie mondiale, sont présents dans presque tous les objets de la vie courante (automobiles, centres de données, smartphones, ordinateurs, intelligence artificielle — IA), mais équipent également des systèmes plus complexes et stratégiques (systèmes embarqués, missiles, drones, aéronefs). Les autorités chinoises, conscientes de l’importance de ces technologies, ont ainsi initié, dès 2015, le plan décennal « Made in China 2025 » (MIC 25), d’un montant de 150 milliards de dollars sur dix ans, qui ambitionne de faire de la Chine un acteur incontournable à l’international tout en conduisant à l’autosuffisance sur 70 % des composants électroniques (1).

Des politiques industrielles de substitution aux importations ont ainsi été lancées, plaçant le développement technologique et la modernisation industrielle au centre d’un projet social et politique visant à maintenir la prospérité et le contrat social chinois (2). Il faut dire que la stratégie a été efficace : avec une part de marché de 21 % en 2024 contre 15 % en 2020, la Chine est passée de la quatrième à la deuxième place mondiale. Taïwan a confirmé sa place de leader mondial en passant de 22 % en 2020 à 24 % en 2024, et la Corée du Sud a maintenu son troisième rang en se situant autour de 20 %. Les États-Unis (de 18 % en 2020 à 13 % en 2024), le Japon (de 10 % à 7,5 %) et l’Europe (de 8 % à 6 %) ont quant à eux régressé dans ce classement.

Face aux ambitions chinoises décomplexées, les États-Unis ont multiplié les stratégies d’interdiction, de contrôle et de volonté de découplage. Certains effets se sont rapidement fait ressentir, car Pékin a par exemple été confronté à une très forte baisse des investissements directs étrangers (IDE) en 2023 (-82 %), soit un montant de 33 milliards de dollars contre 350 milliards de dollars, ce qui équivaut au niveau des investissements reçus en 1993.

Une supply chain sous pression

La supply chain des semi-conducteurs, patiemment mise en place depuis quatre décennies, et qui implique des entreprises situées aux États-Unis, au Japon, en Corée du Sud, en Europe, à Taïwan et en Chine, se heurte désormais à un technonationalisme américain qui cherche à éviter un rattrapage technologique chinois susceptible de remettre en cause sa position hégémonique dans le monde. Pour ce faire, les administrations Trump (2017-2021), Biden (2021-2025) puis de nouveau Trump (depuis le 20 janvier 2025) ont initié des politiques de découplage visant à désimbriquer les réseaux de production et de recherche sino-américains, et ainsi priver les firmes chinoises de l’accès aux technologies de pointe américaines, en particulier dans le domaine du numérique (3).

Dans le cadre de leur stratégie nationale de domination technologique, les États-Unis occupaient jusqu’ici une place sans commune mesure dans ce domaine, leur conférant un avantage géopolitique sans pareil. Cependant, la Chine réalise aujourd’hui des études scientifiques parmi les meilleures du monde, produit un éventail de technologies de pointe et compte à son actif plusieurs exploits technologiques (missions lunaires « Cheng’e » ou chatbot d’IA DeepSeek) (4), qui menacent directement la domination technologique, militaire et économique américaine.

Aussi, les mesures de restrictions prises par les États-Unis à l’encontre de la Chine dans le domaine des semi-conducteurs ont placé l’Europe — et plus particulièrement ASML — au cœur de l’actualité.

ASML, une entreprise stratégique

Cette entreprise néerlandaise, basée à Veldhoven aux Pays-Bas et issue de la scission par Philips de sa division de lithographie interne, a été créée en 1984. Sa localisation, dans un contexte de guerre froide et de tensions commerciales américano-japonaises, lui a permis d’apparaitre comme un acteur digne de confiance face aux mastodontes de l’époque que sont Nikon et Canon (5). ASML est l’un des leaders mondiaux de la fabrication de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs et le leader de celle des machines de lithographie EUV. La technologie de la lithographie en ultraviolet profond (DUV) utilise une longueur d’onde de 248 nanomètres (nm) ou 193 nm, invisibles à l’œil humain, mais une miniaturisation encore plus poussée nécessite la maitrise d’une technologie bien plus complexe et couteuse : le rayonnement EUV, qui utilise une longueur d’onde de 13,5 nm.

En 2024, ASML a mis au point une nouvelle machine « EUV High-NA », capable théoriquement de produire une résolution allant jusqu’à 10 nm, la limite théorique de la machine étant de 8 nm. Taïwan (TSMC), la Corée du Sud (Samsung) et les États-Unis (Intel) sont actuellement les seuls capables de produire des semi-conducteurs haut de gamme avec une épaisseur de 3 nm, soit 50 000 fois plus fine que celle d’un cheveu (6).

La force d’ASML, en tant que producteur d’une partie de la machine et intégrateur final, réside dans sa capacité à concevoir une machine indispensable aux semi-conducteurs de demain — celle qui équipera les technologies de rupture — tout en s’appuyant sur un réseau d’entreprises expertes situées dans le monde entier. La particularité de ce « maillage technologique » est que la chaine d’approvisionnement pour la fabrication de cette machine dépend de proches alliés des États-Unis (Japon, Autriche, Allemagne, Pays-Bas, Canada, Corée du Sud…). Certaines entreprises dépendantes des machines fabriquées par ASML, comme Samsung, Intel ou TSMC, ont d’ailleurs investi dans l’entreprise néerlandaise dans une sorte de garantie croisée : Philips possède par exemple 28 % des parts de TSMC. En dehors de ces entreprises, d’autres groupes étrangers de haute technologie fournissent également ASML : par exemple, les allemandes Trumpf pour les lasers de découpe de précision et Zeiss pour les miroirs et les lentilles de précision. ASML dispose par ailleurs de plusieurs milliers d’autres fournisseurs, situés dans des États alliés, capables de répondre à ses besoins en matière de composants de haute technologie.

C’est dans ce cadre que l’administration Trump a initié, en 2018, une stratégie de pression maximale en direction d’ASML afin de l’empêcher de vendre des machines EUV à la Chine. L’administration Biden a, par la suite, en 2022, étendu les sanctions à certaines machines DUV (antérieures aux EUV) dans le but de freiner la capacité de la Chine à développer des puces de pointe. Des pressions supplémentaires ont été exercées en 2023 en direction de La Haye, applicables depuis début 2024, afin d’inclure les pièces détachées et les services de maintenance. Ces menaces de sanctions américaines ont poussé le gouvernement néerlandais à révoquer des licences d’exportation de machines EUV et de certaines machines DUV à destination de la Chine (7). Paradoxalement, les commandes chinoises n’ont cessé de croitre, au point de faire de Pékin, en 2023-2024, le premier client d’ASML. L’augmentation des importations chinoises auprès d’ASML peut s’expliquer par les besoins croissants de son industrie, mais aussi par une stratégie de dépendance maitrisée et une volonté d’anticipation de la part des autorités chinoises.

Une Europe en quête de stratégie

Si l’Union européenne (UE) occupe une place importante, voire centrale, dans certaines niches, à ce jour d’importantes contraintes structurelles l’empêchent de devenir un acteur de stature mondiale. Ne représentant qu’environ 10 % de la chaine de valeur globale, elle est néanmoins située derrière les États-Unis pour la conception des puces, et derrière Taïwan pour la fabrication des nœuds les plus avancés (8). Du côté institutionnel européen, les initiatives ne manquent pas : règlement européen sur l’IA ; nomination d’un vice-président chargé de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie ; subventions ciblées aux usines de production ; rapport Draghi (2024) sur la compétitivité…

Néanmoins, malgré ces politiques et certains avantages réels, l’objectif initial de l’UE de représenter 20 % de la production mondiale d’ici à 2030, fixé lors de l’entrée en vigueur du Chips Act le 21 septembre 2023, ne sera pas atteint, selon la Cour des comptes européenne. La parution d’un rapport le 28 avril 2025 par cette même Cour vient nuancer ce chiffre de 20 %, proposant une estimation plus « réaliste » de 11,7 % d’ici à 2030 (9). Les défis liés au marché des semi-conducteurs représentent une contrainte de taille pour l’Europe, notamment en ce qui concerne la demande interne, les économies d’échelle ou la capacité à attirer des investissements internationaux. La Commission européenne va devoir, dans un souci de réadaptation stratégique, confronter l’action à la réalité du terrain avant septembre 2026 et, par la suite, réviser le Chips Act européen avant la fin de l’année (10).

Concernant les questions de souveraineté numérique, il n’existe pas dans l’UE de conception définitive, unique et précise de ce que les objectifs de souveraineté numérique devraient cibler et englober (11), car seules les mesures de souveraineté réglementaire prévalent dans le plan d’action européen.

En France, par exemple, dans le cadre d’un rapport du Sénat fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, celle-ci est définie comme « la capacité de l’État à agir dans le cyberespace, condition nécessaire à la préservation de nos valeurs […] qui passe par une capacité autonome d’appréciation, de décision et d’action dans le cyberespace », ainsi que par « la maitrise de nos réseaux, nos communications électroniques et nos données » (12). On voit donc que, dans cette acception, la souveraineté numérique, déclinée comme souveraineté numérique nationale — c’est-à-dire comme souveraineté nationale sur le numérique — se heurte à « l’intrication d’un monde globalisé régi par de multiples conventions et normes internationales » (13). Dès lors, le numérique est devenu par défaut, et en raison de sa généralisation au sein des États, un enjeu de souveraineté.

Un alignement par défaut

D’un point de vue géopolitique, ASML n’a eu d’autre choix que de s’aligner sur les demandes américaines de restreindre ses ventes de machines EUV à la Chine. Ces injonctions posent la question de la perception du risque — assez subjective — qui existe entre Européens eux-mêmes et entre Européens et Américains. Elles interrogent aussi la marge de manœuvre réelle dont dispose Bruxelles. À ce stade, l’Europe va être de plus en plus pressée par les États-Unis de choisir un camp, notamment au regard des écosystèmes technologiques distincts qui émergent (14). À cet égard, la prise de contrôle, le 30 septembre 2025, de l’entreprise Nexperia — ancienne filiale de Philips Semiconductors acquise par le groupe chinois Wingtech Technology (à 79 %) en 2018 pour 3,8 milliards de dollars — l’illustre clairement. En activant une loi datant de 1952, la Goods Availability Act, Amsterdam a cédé aux pressions américaines afin d’échapper aux restrictions à l’exportation (« liste des entités »), provoquant ainsi une frayeur dans les milieux d’affaires. Menacé de représailles importantes par Pékin, Washington est intervenu — comble de l’ironie — en tant que médiateur entre Pékin et La Haye.

In fine, Washington cherche avant tout à assurer sa prédominance technologique en protégeant des technologies qu’il juge critiques afin de préserver son avance dans un secteur considéré comme essentiel pour son économie et sa sécurité nationales.

Notes

(1) Pierre-Alexis de Vauplane, Demain, la souveraineté : Quand le numérique réinvente la souveraineté, Hermann, 2022.

(2) Jean-Michel Valantin, « Pékin face à Washington dans la course à la suprématie technologique », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°88, octobre-novembre 2025.

(3) Patricia Nouveau, « Dépendance technologique et politiques industrielles européennes : le dilemme entre souveraineté propriétaire, territoriale et réglementaire », dans Clotilde Druelle-Korn, et al. (dir.), Industrie, développement et souveraineté XVIIe-XXIe siècle, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2025, p. 310.

(4) Leo Eigner, « Les ambitions scientifiques et technologiques de la Chine », Center for Security Studies (CSS) ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°364, juillet 2025, p. 1 (https://​tinyurl​.com/​y​f​x​8​7​47k).

(5) Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, Scribner, 2022.

(6) Tjan Ho Lai, « Caught in the Crossfire: ASML amidst the US-China Chip War», Shanghai BenCham (The Benelux Chamber of Commerce in China), 15 aout 2024 (https://​tinyurl​.com/​b​d​d​w​j​vd5).

(7) Ibid.

(8) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, « Le secteur des semi-conducteurs en Europe », CSS ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°360, mai 2025, p. 2 (https://​tinyurl​.com/​e​t​n​b​7​527).

(9) Cour des comptes européenne, Rapport spécial 12/2025 : La stratégie de l’UE en matière de microprocesseurs, 28 avril 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​v​p​p​9​csv).

(10) Ibid.

(11) Patricia Nouveau, op. cit., p. 20.

(12) Frank Montaugé, Gérard Longuet, Sénat, Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, n°7, 2019 (https://​tinyurl​.com/​3​m​8​p​z​9xx).

(13) Jean-Gabriel Granascia, Eric Germain, Claude Kirchner, La souveraineté à l’ère du numérique : Rester maîtres de nos choix et de nos valeurs, CERNA, 27 mai 2018 (https://​tinyurl​.com/​6​u​h​e​2​uvx).

(14) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, op. cit., p. 4.

Mourad Chabbi

areion24.news

samedi 23 mai 2026

Rencontre avec Serge Bavaud, patron du SRC

 

Le ton est ferme, la voix mécanique, presque robotique. Alors que Serge Bavaud est en train de présenter de manière extrêmement solennelle un «bête» organigramme, une pensée surgit: si le Fribourgeois ne se trouvait pas en chair et en os face à nous ce vendredi après-midi, pourrions-nous être sûrs qu’il n’a pas été généré par l’intelligence artificielle?

Costume trois-pièces, mèche plaquée au gel et barbe aussi taillée que son visage: l’homme est un cliché ambulant d’un patron du renseignement. Il pourrait aussi apparaître dans un James Bond ou un thriller nordique et dégainer un silencieux – s’il n’avait pas choisi d’entrer en 1999 au Département de la défense, où il a désormais passé plus de la moitié de sa vie.

Si le physique du directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC) est aussi propice aux rêvasseries, c’est que l’environnement intimide. Serge Bavaud a convié la presse dans le secteur rouge de ses locaux, là où les photos sont interdites et l’accès très réglementé. Au-dessus du «patron», quatre horloges donnent l’heure de Berne, Washington, Pékin et Moscou. Un hasard? «Ça n’existe pas», rétorque du tac au tac l’ancien «Monsieur Crises» de la Confédération, que l’on imagine sans peine dans le même bureau en première ligne face au Covid ou en chef d’orchestre de l’exfiltration de Suisses à l’étranger.

«Je veux les meilleurs»

Face aux questions acérées des journalistes parlementaires, il arrive même parfois aux conseillers fédéraux de flancher. Pas Serge Bavaud. Il contre, riposte ou botte en touche, quitte à se réfugier derrière l’argument bien pratique de la défense nationale. Combien réclame-t-il de forces opérationnelles en plus? «Il n’y aura ni création ni suppression de postes dans l’immédiat.» Contentez-vous de cela.

L’homme se fiche de la diplomatie – de son temps aux Affaires étrangères, il était l’un des rares cadres à ne pas être passé par le concours –, il peut compter sur son autorité naturelle, renforcée par son grade de colonel au militaire. C’est lui qui décide, par exemple, de renouveler totalement les cadres du SRC au 1er janvier 2027 (lire ci-dessous). «Les personnes en poste actuellement sont libres de faire acte de candidature, mais elles feront face à une concurrence externe. Je veux ratisser large pour être sûr d’avoir les meilleurs», justifie le directeur de 53 ans.

C’est la raison pour laquelle Serge Bavaud a convoqué la presse: dévoiler la nouvelle structure organisationnelle au 1er janvier. La direction générale sera réduite de six à quatre membres, tout comme les divisions. «Les circuits sont trop longs et les interfaces trop nombreuses. Il faut une voie hiérarchique plus courte, avec des responsabilités plus claires et un recentrage sur le renseignement», explique-t-il calmement.

Au lieu de six domaines de direction, il n'y en aura plus que quatre: «Opérations, Conduite & Pilotage, Ressources et Technologies & Capacités».

«Avec six divisions principales, les circuits étaient trop longs et les interfaces trop nombreuses. Quatre signifie des voies décisionnelles plus courtes, des responsabilités plus claires. Et plus de temps pour le travail de renseignement», a souligné Bavaud.

Ainsi, le SRC sera dirigé de manière plus étroite et plus clairement construit. «Le but est de se concentrer sur l'activité de renseignement», a encore souligné Bavaud. «Avec les moyens que j'ai.»

Dans cette transformation, le SRC a gardé ce qui fonctionne et adapté ce qui ne fonctionne pas. Les profils des responsables des domaines de direction sont modifiés en conséquence. Les quatre fonctions seront mises au concours en juin. Trois seront également mises au concours externe, dans un second temps. Les nouveaux directeurs devraient être nommés en automne.

Cette restructuration n'impacte pas les effectifs, a rappelé le directeur du SRC. Il n'y aura ni augmentation, ni diminution. «Ma priorité reste l'accomplissement de la mission fondamentale du SRC et des améliorations pour les collaborateurs.»

Et de relever que «la satisfaction du personnel est importante». Une nouvelle enquête en la matière doit avoir lieu cet automne. Les résultats seront connus début 2027.

Interrogé sur la guerre en Moyen-Orient, le directeur a indiqué qu'il y avait des conséquences claires sur la Suisse. «Oui, il y a plus d'espionnage. De nouveaux réseaux sont activés et nous poussent à revoir l'engagement des ressources». La menace terroriste est également plus présente en Suisse et en Europe. 

Le directeur du SRC doit notamment remplacer deux membres de la direction générale qui prennent une retraite anticipée en 2027. Il s'agit de Jürg Bühler, directeur suppléant et chef du domaine «Governance, Risk and Compliance» et de Jacques Repond, chef du domaine «Intelligence Capabilities».

Révolution technologique

Très à cheval sur la hiérarchie, le Fribourgeois se garde bien de réclamer plus de moyens, assurant qu’il fera «avec ce qu’on lui donne». La charge de travail est pourtant énorme pour son personnel, face à une situation sécuritaire en «détérioration considérable». Ce qui inquiète au premier chef le patron du renseignement, c’est la transformation technologique en cours dans le monde – l’intelligence artificielle et l’informatique quantique représentent un défi sans précédent pour la sécurité.

Celui-ci s’ajoute aux dossiers chauds du moment, avec le G7 à Evian et l’embrasement du Moyen-Orient qui a des répercussions directes sur la Suisse, notamment en matière d’espionnage. «Des réseaux ont été réactivés dans ce domaine, ce qui nous a amenés à revoir nos ressources. Il y a une diaspora chiite importante sur notre territoire, ce qui fait planer la menace d’attaques terroristes sur des objectifs américains ou israéliens. Et notre pays peut également faire office de base opérationnelle pour espionnage ou terrorisme.»

Le patron du SRC a-t-il des chiffres ou des exemples concrets à donner pour étayer ses propos? «J’en ai, mais je ne veux pas vous les donner», rétorque-t-il en esquissant son premier (large) sourire de l’après-midi. Il était 20 h 47, heure de Pékin.

Jacques Repond partira en retraite anticipée

Un Fribourgeois en cache un autre au Service de renseignement de la Confédération. Vice-directeur du SRC depuis 2024, Jacques Repond prendra une retraite anticipée à la fin de l’année. Il laissera donc vacante sa place à la tête de la direction Intelligence Capabilities, qui n’apparaîtra plus en l’état dans l’organigramme remanié présenté ce vendredi.

Ce départ, qui s’ajoute à celui de Jürg Bühler, permettra de réduire la direction de six à quatre postes, conformément aux souhaits de Serge Bavaud. Faut-il y voir des mises à la porte? Pas du tout, coupe le directeur: il s’agit de retraites anticipées «normales», sans parachute doré ou autre forme de défraiement.

Pour Jacques Repond, la fin de l’année civile sonnera le glas d’une longue carrière dans le domaine public, dont un quart de siècle au sein de l’Administration fédérale. Adjoint du commandant de la Police cantonale fribourgeoise de 1994 à 2000, ce titulaire d’un brevet d’avocat était arrivé au SRC après un bref passage aux CFF. Le Fribourgeois aura notamment conçu et dirigé la task force TETRA (pour «Terrorist Tracking»), mise sur pied au début 2015 face à l’augmentation de la menace terroriste.

Adrien Schnarrenberger

laliberte.ch

vendredi 22 mai 2026

Penser le renseignement : du ciblage au 21e siècle

 

« Aussi ancien que la guerre (1) » elle-même, le ciblage a connu des développements spectaculaires avec l’apparition de l’artillerie à longue portée puis de l’arme aérienne, les deux faisant montre depuis quelques décennies d’une très grande précision. Naturellement associé aux actions armées, le ciblage est aussi une fonction essentielle des services de sécurité et de renseignement. Ces derniers, chargés de détecter et d’entraver les menaces, travaillent par essence avec une minutie extrême, aussi bien afin de frapper que pour prendre des contacts clandestins ou recruter des sources humaines.

Les conflits en Ukraine et au Moyen – Orient ont offert des illustrations saisissantes d’opérations reposant sur des ciblages pertinents. L’explosion au Liban et en Syrie, les 17 et 18 septembre 2024, de milliers de bippers puis de talkies – walkies majoritairement utilisés par des membres du Hezbollah a été le résultat d’une remarquable opération clandestine.

Identifier, localiser, frapper

Envisagée dès 2015, étudiée à partir de 2022, elle avait été lancée en 2023 après la vaste attaque terroriste du Hamas du 7 octobre (2). Elle avait bénéficié de la décision de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, prise au cours de l’année, de renoncer aux téléphones portables (3), trop vulnérables. Les services de renseignements israéliens avaient alors été capables de prendre le contrôle de la fabrication des bippers, assemblés en Israël même, et avaient donc pu fournir à leur adversaire des matériels piégés. Une telle opération, inédite dans les annales de l’action secrète, n’a été permise que par l’association de toutes les compétences des services de renseignement israéliens. Succès opérationnel majeur, cette opération fut aussi une démonstration de force et un message adressé aux adversaires – ainsi qu’aux partenaires – d’Israël.

Une semaine après, une frappe aérienne massive parvenait à tuer Hassan Nasrallah et une partie de son état – major réunis dans un abri sous un immeuble de la capitale libanaise. Nouveau succès majeur, ce raid contre les dirigeants du principal bras armé de l’Iran fut une nouvelle démonstration des capacités des services israéliens, cette fois dans le domaine du renseignement humain. Il était en effet manifeste que la frappe n’avait pu être déclenchée que grâce à des éléments recueillis au plus près de la cible, comme l’indiqua un responsable libanais (4). Le quotidien britannique The Guardian releva le paradoxe de ces réussites opérationnelles, révélatrices d’une très grande technicité, alors qu’un an auparavant les attaques du 7 octobre avaient été la conséquence d’une faillite générale de ces mêmes services (5). Sans doute cette série de frappes contre le Hezbollah, en plus de leur intérêt stratégique, obéissait – elle à des impératifs politiques intérieurs, mais elles démontrèrent que les services israéliens étaient parvenus à un remarquable degré d’intégration de leurs différents moyens (« multi – domain integration »), encore plus patent à l’occasion de la « guerre de douze jours » (6).

Une technicité presque comparable fut démontrée par les services ukrainiens à l’occasion de l’opération « Spider web » menée dans la profondeur du territoire russe contre des bases aériennes, le 1er juin 2025. Mettant en œuvre des essaims de drones lancés depuis des poids-lourds dûment modifiés entrés en Russie depuis des semaines, cette opération d’un nouveau genre fut, elle aussi, le résultat d’une remarquable planification et d’une grande maîtrise de l’action clandestine (7). À défaut de cibler des responsables politiques russes, ce qui aurait eu des répercussions incontrôlables, Kiev choisit de s’en prendre à certains des appareils les plus précieux de l’armée de l’air russe. Là aussi, la qualité de l’exécution porta un message politique dépassant les pertes infligées.

Identifier, localiser, recruter ou neutraliser

À la fin des années 1980 et tout au long des années 1990, les conséquences de l’affaire du Rainbow Warrior pesèrent lourdement sur la vie opérationnelle de certains services français. En l’absence de guerre à mener, la France perdit progressivement le savoir – faire du ciblage opérationnel, qui ne survécut qu’à travers les actions de recrutement de sources humaines. Maintenue sous l’étouffoir par des autorités politiques méfiantes et encore tentées de recourir à des réseaux parallèles (8), la DGSE maintint péniblement une capacité minimale de ciblage, indispensable aux phases d’approche (9).

Elle prolongea également l’usage de la terminologie militaire dont elle était l’héritière, dont la fameuse expression « renseignement à fin d’action », en envisageant à la fin des années 1990 d’éliminer à Londres un imam radical proche du Groupe islamique armé (GIA) algérien (10). Ce projet, qui aurait inévitablement conduit à une crise majeure avec l’un des plus anciens alliés de Paris (11), requérait des renseignements d’une grande précision dont le service français ne disposait probablement pas. Il s’agissait plutôt d’une option que ses responsables voulaient pouvoir présenter aux autorités en sachant qu’elle ne se concrétiserait jamais.

Ce ciblage théorique de djihadistes devint concret après les attentats du 11 septembre 2001 et plus encore après l’engagement français en Afghanistan. Il prit d’importantes proportions à partir de 2010, lorsque Paris commença à accroître la pression sécuritaire sur les mouvements islamistes au Sahel. Les analystes du boulevard Mortier commencèrent alors à se plaindre de l’évolution de leurs missions, passées de l’évaluation de la menace terroriste à la neutralisation « industrielle (12) » de ceux qui l’incarnaient, selon une logique qui relevait de la contre – guérilla. Ce glissement fit redouter à certains une perte progressive de compétence analytique tandis que d’autres se félicitèrent du retour de l’action opérationnelle (13).

Au sein des services américains, cette nouvelle fonction, forcément exercée par un plus grand nombre d’agents qu’en France, était apparue quelques mois après l’invasion de l’Irak, au printemps 2003. Les analystes chargés du ciblage étaient appelés des cibleurs (« targeters ») et leur travail s’apparentait à celui de pisteurs (14).

Identifier, frapper, diviser

À l’heure des réseaux sociaux et de la numérisation du monde, le ciblage a pris d’autres dimensions. L’apparition du cyberespace comme nouveau théâtre d’opérations a fait émerger de nouveaux modes d’action, aux logiques classiques, mais aux raffinements tactiques accrus. Via Internet, tout est devenu une cible, et les opportunités de frappe se sont mécaniquement multipliées à l’infini (15).

Au ciblage militaire ou lié à une action clandestine (élimination, enlèvement, sabotage, etc.) s’est ajoutée la lutte informationnelle menée par des puissances autoritaires comme la Russie (16) ou la Chine. La propagande de masse, inventée au début du 20e siècle, a laissé la place à des manœuvres d’influence rendues plus précises grâce aux algorithmes. Le ciblage des vulnérabilités sociétales (17) des adversaires de Moscou ou de Pékin vise à les affaiblir, à délégitimer leurs gouvernants, au mieux pour réduire leurs capacités de nuisance, au pire pour préparer un conflit direct. Les frappes informationnelles complètent désormais les préparations d’artillerie et les raids aériens initiaux, quand elles ne les précèdent pas.

Ce ciblage, qui vise des catégories particulières de la population (18), fait appel à d’autres compétences que celles mises en œuvre par les pisteurs de la CIA ou de la DGSE. Il s’agit cependant de disposer du même degré de connaissance de l’objectif que lors de la traque d’un djihadiste ou d’un narcotrafiquant, et il faut toujours disposer d’un système performant de recueil et d’exploitation du renseignement.

Il offre cependant des perspectives profondément différentes. Sur le champ de bataille, le camouflage peut permettre de déjouer les attaques, tout comme la discipline dans le domaine des communications ou les systèmes de contre – mesures. On cherche encore, en revanche, les moyens ou les bonnes méthodes pour prévenir les frappes informationnelles ou pour gérer leurs conséquences. Au Sahel, malgré ses efforts, la France n’a pu empêcher les manœuvres russes cherchant à obtenir l’adhésion des populations, soumises à la menace djihadiste, incapables d’admettre la nature du phénomène et refusant de prendre la mesure de l’inefficacité de leurs propres États (19).

Il semble, en réalité, presque impossible de se prémunir contre le ciblage sociétal mené par des puissances hostiles. En France, l’ANSSI a commencé à attribuer publiquement des attaques cyber, dérogeant à une règle longtemps en vigueur (20), tandis que Viginum, autre émanation du SGDSN, tente de mener cette lutte informationnelle si déséquilibrée. Vulnérables par essence aux influences extérieures, les sociétés ouvertes des démocraties offrent une multitude de cibles aux acteurs hostiles (Russie, Chine, mais aussi Iran (21) ou Azerbaïdjan (22)) alors même que ceux-ci, régimes autoritaires, sont bien moins vulnérables aux discours politiques étrangers. Il s’agit donc pour les démocraties non pas tant d’empêcher les attaques informationnelles que de les rendre inopérantes par la mobilisation des consciences (23). La tâche, littéralement vitale, est colossale.

Notes

(1) Éric Gomez, « Focus 1. Le ciblage dans le domaine militaire », in Céline Marangé et Maud Quessard (dir.), Les guerres de l’information à l’ère numérique, PUF, Paris, 2021.

(2) Souad Mekhennet et Joby Warrick, « Mossad’s pager operation: Inside Israel’s penetration of Hezbollah », The Washington Post, 5 octobre 2024.

(3) « Hezbollah official: Exploded pagers were a new brand, replaced cellphones at Nasrallah’s order », The Times of Israel, 17 septembre 2024.

(4) Patricia Chaira, « Mort d’Hassan Nasrallah : comment une taupe iranienne a permis aux Israéliens d’éliminer le chef du Hezbollah », Le Parisien, 28 septembre 2024.

(5) Dan Sabbagh, « Deep intelligence penetration enabled Israel to kill Hassan Nasrallah », The Guardian, 30 septembre 2024.

(6) Bilal Y. Saab et Darren D. White, « Lessons Observed from the War Between Israel and Iran », War on the Rocks, 16 juillet 2025 (https://​warontherocks​.com/​2​0​2​5​/​0​7​/​l​e​s​s​o​n​s​-​o​b​s​e​r​v​e​d​-​f​r​o​m​-​t​h​e​-​w​a​r​-​b​e​t​w​e​e​n​-​i​s​r​a​e​l​-​a​n​d​-​i​ran).

(7) Mike Collett-White, Prasanta Kumar Dutta et Mariano Zafra, « How Ukraine pulled off an audacious attack deep inside Russia », Reuters, 4 juin 2024 (https://​www​.reuters​.com/​g​r​a​p​h​i​c​s​/​U​K​R​A​I​N​E​-​C​R​I​S​I​S​/​D​R​O​N​E​S​-​R​U​S​S​I​A​/​m​y​p​m​j​z​a​y​yvr).

(8) Claude Faure, Aux Services de la République : du BCRA à la DGSE, Fayard, Paris, 2004.

(9) François Waroux, James Bond n’existe pas. Mémoires d’un officier traitant, Mareuil Éditions, Paris, 2017.

(10) Patricia Tourancheau, « Un ancien agent de la DGSE en garde à vue », Libération, 20 octobre 2005.

(11) Laurent Lagneau, « La DGSE a-t-elle cherché à éliminer le prêcheur radical Abou Hamza à Londres ? », Zone Militaire, 25 novembre 2013 (https://​www​.opex360​.com/​2​0​1​3​/​1​1​/​2​5​/​l​a​-​d​g​s​e​-​a​-​t​-​e​l​l​e​-​c​h​e​r​c​h​e​-​a​-​e​l​i​m​i​n​e​r​-​l​e​-​p​r​e​c​h​e​u​r​-​r​a​d​i​c​a​l​-​a​b​o​u​-​h​a​m​z​a​-​a​-​l​o​n​d​res).

(12) Entretiens avec l’auteur.

(13) Le dilemme fut réglé en faisant émerger au sein de certaines unités des équipes d’analystes chevronnés chargés de prendre de la hauteur et de rédiger les notes destinées aux autorités.

(14) Nada Bakos et David Coburn, The Targeter. My Life in the CIA, Hunting Terrorists and Challenging the White House, Little, Brown and Company, New York, 2019.

(15) Stéphane Taillat, De la cybersécurité en Amérique. Puissance et vulnérabilités à l’ère numérique, PUF, Paris, 2024.

(16) « Trois ans d’offensive informationnelle russe : anatomie d’un front invisible », ministère des Armées, 28 juin 2025 (https://​www​.defense​.gouv​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​t​r​o​i​s​-​a​n​s​-​d​o​f​f​e​n​s​i​v​e​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​n​e​l​l​e​-​r​u​s​s​e​-​a​n​a​t​o​m​i​e​-​d​u​n​-​f​r​o​n​t​-​i​n​v​i​s​i​ble).

(17) Jila Varoquier et Damien Licata Caruso, « “L’idée c’est de faire du bruit” : des punaises de lit au faux sachet de cocaïne, sur la trace des rumeurs anti-France », Le Parisien, 21 mai 2025.

(18) Anne-Françoise Hivert, « La Russie “cartographie les points faibles et les lignes de fracture dans les pays cibles” », Le Monde, 5 juin 2024 ; Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien », Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), 2e édition, 5 octobre 2021 (https://​www​.irsem​.fr/​r​a​p​p​o​r​t​.​h​tml).

(19) Christophe Châtelot, « Au Sahel, Paris échoue à contrer la propagande russe », Le Monde, 18 mai 2022.

(20) Philippe Ricard et Martin Untersinger, « La France attribue pour la première fois officiellement des cyberattaques à la Russie », Le Monde, 29 avril 2025.

(21) Élisabeth Pierson, « Qui est Shahin Hazamy, relais d’influence du régime iranien en France, jugé ce mardi pour “apologie du terrorisme” ? », Le Figaro, 3 juillet 2025.

(22) Amaelle Guiton, « La France épingle les opérations d’influence de l’Azerbaïdjan auprès des indépendantistes des outre-mer », Libération, 2 décembre 2024.

(23) Michel Wieviorka, « Le thème de la guerre hybride est insuffisant pour mobiliser la société », Le Monde, 2 août 2025.

Roger Noël

areion24.news