Source de tensions entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie, le Grand Barrage de la Renaissance a été inauguré le 9 septembre 2025. Le Caire et Khartoum dénoncent les excès d’une infrastructure qui aggrave leur hydrovulnérabilité. Sans un accord durable sur le partage des eaux du Nil, une « guerre de l’eau » n’est pas à exclure dans une région où cette ressource est vitale pour la consommation humaine et surtout pour l’économie.
Le contrôle des eaux du Nil est une source de conflits entre les pays qui composent son bassin versant (3,2 millions de kilomètres carrés). Dès 1929, l’Égypte bénéficie d’un droit de veto exclusif (accordé par le Royaume-Uni, alors que le pays arabe était indépendant depuis sept ans) empêchant toute construction en amont de son territoire, tant sur le Nil Blanc (15 % des eaux du bassin) que sur le Nil Bleu (85 %), dont la confluence se situe à Khartoum. Après les accords de 1959 entre le Soudan et l’Égypte sur un partage des eaux, toujours en faveur du Caire (deux tiers des eaux), et la construction du barrage d’Assouan (mis en service en 1970), les revendications des pays d’amont, ignorés par les accords précédents, ont permis d’aboutir à l’Initiative du bassin du Nil (1999), dont l’ambition était de repenser le partage des eaux du fleuve. Mais face à l’intransigeance hydrohégémonique de l’Égypte, l’Éthiopie, la Tanzanie, l’Ouganda, le Rwanda, puis le Kenya et le Burundi décidèrent de s’affranchir de la tutelle du Caire en 2010 (accords d’Entebbe).
L’édifice de la démesurée
C’est dans ce contexte conflictuel que l’Éthiopie entreprend, en avril 2011, de manière unilatérale, la construction d’une gigantesque infrastructure : le Grand Barrage de la Renaissance. Situé sur le Nil Bleu, à une quinzaine de kilomètres de la frontière avec le Soudan, ce barrage est celui de la démesure : 170 mètres de haut, 1 800 de long, une centrale hydroélectrique d’une puissance de 5 150 mégawatts (l’équivalent de cinq centrales nucléaires) et un lac de retenue de 74 milliards de mètres cubes couvrant une superficie d’environ 1 700 kilomètres carrés. Malgré la « déclaration de principe » signée à Khartoum en 2015, qui entérinait la construction, l’Égypte et le Soudan dénoncent une baisse du débit du fleuve, alors que le remplissage du réservoir a été finalisé en septembre 2023. Le Soudan redoute un impact sur son agriculture irriguée et ses barrages, qui risquent d’être moins bien alimentés. Quant à l’Égypte, hydrovulnérable, c’est une question de sécurité nationale, ses ressources en eau dépendant à 97 % du Nil.
Pour les autorités éthiopiennes, les enjeux sont multiples. Le Grand Barrage de la Renaissance, dont la production d’électricité a commencé en février 2022, constitue un objet géopolitique, économique et symbolique majeur pour un pays désireux de s’affirmer comme puissance régionale. Car le « tigre » africain, qui a connu l’une des croissances économiques les plus fortes du continent depuis vingt ans, manque d’électricité : le barrage devrait fournir de l’énergie à l’ensemble de la population (130,3 millions d’habitants en 2024). Selon Addis Abeba, il n’aura qu’une fonction énergétique, et les eaux retenues ne devraient pas être utilisées pour l’irrigation des terres, ce qui devrait dissiper les craintes du Soudan et de l’Égypte quant à la régularité du débit du fleuve.
Un renversement du rapport de force hydropolitique
La principale question portait sur les modalités de remplissage du réservoir. Alors que l’Égypte espérait un processus étalé sur une quinzaine d’années, l’Éthiopie a réussi à le réaliser avant l’échéance souhaitée de 2024. Car plusieurs événements ont redistribué les cartes dans le rapport de force régional : le renversement d’Omar al-Bachir (1989-2019) en avril 2019 a permis la normalisation des relations entre Khartoum et Le Caire, ainsi qu’un alignement sur les positions du président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi (depuis 2014), alors que le Soudan soutenait jusque-là l’Éthiopie. Mais le discours ferme et nationaliste du Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed (depuis 2018), qui a laissé peu de place au compromis, s’est renforcé après la victoire des forces du gouvernement fédéral sur celles du Tigré en 2022, mettant fin à deux ans de guerre. Il a en outre obtenu l’appui du Soudan du Sud.
La construction du barrage a également suscité des tensions internes. Des dizaines de milliers de paysans ont été déplacés, certains considérant avoir été mal indemnisés. Le coût du projet devrait dépasser 8 milliards d’euros, soit le double de l’estimation initiale, obligeant l’État éthiopien à effectuer des retenues sur les salaires des fonctionnaires, à organiser des loteries populaires et à vendre des terres agricoles à des investisseurs étrangers, provoquant le mécontentement d’une partie de la population. Les incompétences techniques des entreprises éthiopiennes ont contraint les autorités à faire appel à l’expertise chinoise, renforçant les soupçons de corruption qui pèsent sur les élites.
Depuis 2019, on assiste à une internationalisation de cette hydroconflictualité régionale. Après l’échec des médiations des grandes puissances (Russie, États-Unis) ou des Émirats arabes unis, les pays du Nil se sont tournés vers les organisations internationales (Banque mondiale, Union africaine, ONU), en vain. Face à l’intransigeance de l’Éthiopie, un accord est peu probable, la dernière tentative, en décembre 2023, ayant échoué. Le statu quo s’impose, laissant planer la menace d’un conflit armé.
Le Grand Barrage de la Renaissance et les eaux du Nil
Éric Janin
Laura Margueritte
