Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 17 juillet 2026

Les nouvelles relations turco-syriennes

 

En décembre 2024, la chute de Bachar al-Assad (2000-2024) a changé la donne pour la Turquie au Moyen-Orient. Cet événement a moins résulté d’un succès militaire des ex-rebelles que de l’effondrement complet du régime baasiste et de son impuissance à rallier l’appui de ceux (Russie, Iran, Hezbollah libanais) qui avaient assuré sa survie. Comme si le roi s’était retrouvé mat dans une configuration intérieure, régionale et internationale transformée et exploitée par des adversaires qu’il croyait avoir vaincus. L’offensive étant partie d’Idlib, ultime refuge de l’opposition syrienne soutenue par la Turquie, tous les regards se sont tournés vers cette dernière ; elle est apparue comme la première bénéficiaire de ce retournement.

Confrontée à un État failli avec lequel elle entretient des différends anciens et dont elle a été affectée par la guerre civile, la Turquie a vu s’ouvrir la perspective d’une stabilisation de son voisinage méridional, se profiler une convergence économique, politique, voire religieuse avec les nouveaux dirigeants de Damas, et s’effacer les alliés traditionnels russe et iranien de Bachar al-Assad, acteurs avec lesquels elle maintient une relation complexe, faite de connivences régionales sur fond de solides antinomies (1). Mais ce succès turc, à première vue incontestable, mérite d’être examiné en profondeur, en tirant les leçons tant des évolutions de la dernière décennie et du recul que l’on peut avoir par rapport aux événements survenus depuis fin 2024, que du constat qui confirme que les transformations géopolitiques en cours dans la région dépassent le seul espace syrien.

Le succès d’une stratégie de longue haleine

On a trop souvent présenté la position favorable acquise par la Turquie à l’issue de la chute de Bachar al-Assad comme le résultat d’une embellie. En réalité, Ankara a récolté les fruits d’une stratégie qui a certes été l’objet de nombreux ajustements, mais qui a d’abord reposé sur une volonté constante de préserver sa frontière méridionale en gérant au mieux les effets de la guerre civile.

Il est vrai qu’au début du conflit, le gouvernement turc a donné l’impression de perdre le contrôle de sa frontière méridionale. Ayant ouvert ses portes aux réfugiés fuyant la répression du régime baasiste, il a par ailleurs favorisé le passage en territoire syrien d’une aide suspecte à de multiples organisations, pariant parfois de façon hasardeuse sur les unes contre les autres (djihadistes contre Kurdes, par exemple). Toutefois, les Turcs ont fini par payer cher cette démarche délétère. En 2015, les réfugiés, qui avaient progressivement quitté les camps, s’établissent dans les grandes villes de l’ouest, tandis qu’une partie d’entre eux se dirige vers l’Europe. La même année, l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), désormais en conflit avec le gouvernement turc, se livre, principalement à Ankara et à Istanbul, à une série d’attentats. Cette année-là est aussi celle d’un revirement de la diplomatie turque, avec un retour à des fondamentaux plus pragmatiques.

Parallèlement, fin 2015-début 2016, un accord migratoire est négocié avec l’Union européenne (UE). Ce changement de pied se traduit d’abord par une reprise en main de l’accès au territoire national : fermeture des frontières terrestres, exigences de visas aux frontières maritimes et aériennes, encadrement des conditions de séjour, édification d’un mur de séparation (2). D’abord défensive, cette réaction se mue en posture offensive, alors que le régime du président Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014) se rigidifie après l’échec de la tentative de coup d’État de juillet 2016.

Un mois plus tard, à l’occasion de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (août 2016-mars 2017), l’armée turque, épaulée par des mercenaires syriens, pénètre en Syrie pour chasser Daech de la rive occidentale du fleuve et empêcher les Kurdes de s’y installer, au moment où ces derniers, sur cette même rive, viennent de reprendre la province de Manbij à l’organisation djihadiste, au grand dam d’Ankara. En janvier 2018, lors de la mission « Rameau d’olivier », la Turquie enlève aux Unités de défense du peuple (YPG) kurdes l’enclave d’Afryn, plus à l’ouest, avant d’intervenir sur la rive orientale du fleuve et d’occuper une bande de 120 kilomètres de long entre Tell Abyad et Ras al-Aïn, grâce à l’opération « Source de paix ». Ainsi, en l’espace de trois ans, Ankara a réussi à constituer, dans le nord de la Syrie, la zone tampon qu’elle avait en vain demandée aux États-Unis d’établir au début de la guerre. Cet espace, reconstruit et équipé, accueille les réfugiés syriens qui acceptent d’y venir, joue le rôle d’une lisière de séparation avec les Kurdes, et sert de levier pour Ankara dans la perspective d’un règlement du conflit.

La neutralisation du régime baasiste et de ses alliés

La Turquie n’est pas restée inactive sur le plan diplomatique. Dès janvier 2017, prétendant suppléer aux tentatives onusiennes déficientes dans le règlement de la crise, elle s’est rapprochée de la Russie et de l’Iran, au sein du processus d’Astana. Ce cycle occasionnel de négociations entre acteurs, certes régionaux, mais qui ne soutiennent pas les mêmes belligérants dans la guerre civile, vise surtout à stabiliser le conflit avant de parvenir à une issue durable. Il permet également à la Turquie de prendre le contrôle d’une nouvelle portion de territoire syrien. Promue au rang de « zone de désescalade », où l’armée turque joue un rôle d’interposition, l’enclave d’Idlib accueille les dernières forces de l’opposition syrienne, notamment l’organisation de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui va administrer la zone et ainsi connaître une première expérience importante de gouvernance (3).

Idlib est pourtant dans une situation précaire. Alors victorieux, le régime syrien cherche à en reprendre le contrôle. Pour leur part, ses alliés russes et iraniens estiment que les données initiales du processus d’Astana, qui avaient conduit à confier la garde de la zone à la Turquie, ont changé, et que celle-ci doit s’en retirer. Fin 2019-début 2020, pensant pouvoir en finir, les troupes loyalistes appuyées par la Russie, l’Iran et le Hezbollah amorcent une offensive sur Maarat al-Nouman et Saraqeb contre les forces de la HTC.

Ces événements provoquent le plus important déplacement de populations depuis le début de la guerre civile (près d’un million de personnes). Refusant d’évacuer Idlib et redoutant une nouvelle crise migratoire, la Turquie voit ses relations se dégrader avec Moscou. Finalement, le 1er mars 2020, elle lance une opération militaire (« Bouclier de printemps »), faisant pour la première fois la démonstration sur le terrain de l’efficacité de ses drones de combat et portant un coup d’arrêt aux ambitions de reconquête du régime. Force est de constater que ce soutien sans faille à l’opposition syrienne, même dans les moments où elle semblait en voie d’anéantissement, a fini par payer et qu’il est l’un des atouts maîtres d’Ankara dans sa relation avec le nouveau pouvoir de Damas.

Quand le rêve devient réalité…

Dès lors que la Turquie voit se réaliser son vieux rêve d’avoir pour voisin méridional un régime conservateur sunnite allié sur lequel elle peut exercer une influence importante, il convient d’examiner la relation qui s’est établie entre Ankara et Damas depuis fin 2024 (4).

La première dimension de cette relation est politique. Dans le sillage des liens existants avec l’opposition avant qu’elle ne prenne le pouvoir, la Turquie a tenu à manifester sa proximité avec le nouveau régime syrien par une série d’initiatives symboliques : en envoyant le chef de ses services de renseignement, Ibrahim Kalin, rencontrer Ahmed al-Charaa (12 décembre 2024), en étant le premier pays à rouvrir son ambassade à Damas (14 décembre) ou en dépêchant en Syrie son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, pour donner un premier cadre à la coopération entre les deux États (22 décembre).

Pragmatiquement, Ankara a su développer d’emblée avec son partenaire syrien une entente économique efficace d’autant plus précieuse qu’elle contribue à la stabilisation du pays. Dès fin 2024, le ministère turc de l’Énergie a envoyé une délégation pour voir comment l’on pouvait restaurer l’accès des populations locales à l’électricité. Cette démarche a débouché, en avril 2025, sur un partenariat quadripartite associant le Qatar et l’Azerbaïdjan, pour coordonner la livraison directe d’électricité par la Turquie, des programmes de financement qataris et la fourniture de gaz azerbaïdjanais après réparation du gazoduc Kilis-Alep (6 millions de mètres cubes par jour), endommagé pendant la guerre. Le transit gazier par le territoire turc a pu commencer début août 2025, l’objectif étant de remettre en fonctionnement les centrales d’Alep et de Homs pour produire 1 200 mégawatts d’électricité et accroître le nombre d’heures journalières d’accès des Syriens à cette énergie vitale.

La Turquie entend aussi accélérer le rétablissement des infrastructures de transport. Ses efforts ont surtout porté sur les communications aériennes et la réhabilitation des aéroports de Damas et d’Alep, ce qui a permis à la Turkish Airlines et à sa filiale low cost AnadoluJet d’ouvrir plusieurs vols hebdomadaires vers ces destinations.

Cet élan s’est accompagné d’une relance des relations commerciales. Les exportations turques vers la Syrie ont connu une hausse de près de 55 % depuis la fin de l’année 2024, touchant principalement les produits agricoles, le matériel industriel, les ciments, les métaux… Le 4 février 2025, à Gaziantep, plusieurs centaines d’hommes d’affaires turcs et syriens se sont réunis pour soutenir cette reprise et, le 5 août, une rencontre tenue sous l’égide des ministres du Commerce des deux pays a abouti à la création d’un comité économique et commercial mixte turco-syrien. D’emblée, les tarifs douaniers ont été revus, mais une réforme globale est envisagée ainsi que la mise à jour de l’accord de libre-échange conclu en 2004. Alors que le volume commercial bilatéral a été de 2,5 milliards de dollars en 2024, le Conseil des relations économiques extérieures turc (DEIK) n’hésite pas à afficher un objectif de 10 milliards à moyen terme.

Le rétablissement des relations entre les deux pays concerne aussi le domaine militaire. Un accord-cadre a été signé le 13 août 2025 par les deux ministres de la Défense, à la suite d’une demande de Damas formulée après les violences communautaires survenues en juillet dans la province de Soueïda. Cet accord prévoit la fourniture par la Turquie d’armes, d’équipements militaires, de conseils techniques et de formation de personnels. Un pacte de défense plus ambitieux a été évoqué, mais, si l’engagement militaire turc en faveur du gouvernement de transition syrien est certain, il reste mesuré car il pourrait avoir des conséquences sur les relations qu’Ankara entretient avec les autres voisins de la Syrie. Pour l’instant, la Turquie a réussi à assurer le maintien de la présence de ses 20 000 soldats dans les zones qu’elle occupe dans le nord de la Syrie, arguant que leur retrait serait précipité tant que les milices kurdes restent actives et que la question du retour des réfugiés n’est pas réglée.

Enfin, les nouvelles relations turco-­syriennes se sont traduites par des initiatives éducatives significatives. Un protocole de coopération universitaire signé en mai 2025 prévoit une reconnaissance mutuelle des diplômes, le lancement de programmes d’enseignement conjoints, l’extension à la Syrie du système numérique d’information utilisé par les universités turques (YÖKSIS) et la création d’une université turco-syrienne qui ambitionne de devenir une institution de référence dans la région. Un autre protocole, signé en juillet 2025, concerne l’enseignement et la formation professionnelle. Il entend aider à la restauration des centres scolaires, soutenir la formation des enseignants syriens et permettre l’ouverture d’écoles privées turques.

Les limites du « rêve syrien » de la Turquie d’Erdogan

Le bilan favorable des premiers développements de la coopération entre les deux voisins ne saurait faire oublier les enjeux incertains de la nouvelle géopolitique de la Syrie. On pense d’abord à l’instabilité de ce pays malgré la fin de la guerre, illustrée par les violences de Soueïda. Mais le plus grand défi pour la Turquie est celui du devenir de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES). Le 10 mars 2025, un accord a été signé par Ahmed al-Charaa avec Mazloum Abdi, le leader kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS). Il prévoit, pour l’essentiel, l’intégration dans le nouvel État syrien de toutes les institutions civiles et militaires de la région kurde autoproclamée, ainsi que la préservation des droits de la population de celle-ci. Cet accord est intervenu alors qu’un processus de règlement de la question kurde est en cours en Turquie depuis février 2025. Ce dernier est entré dans une phase de finalisation au Parlement turc, mais l’intégration des instances de l’AANES en Syrie est loin d’être acquise (5).

L’autre sujet de préoccupation majeure d’Ankara concerne la configuration stratégique de la Syrie et les jeux d’acteurs régionaux qui s’y déroulent. L’effacement de la Russie et de l’Iran laisse place à de nouvelles ambitions. Celles de l’Arabie saoudite sont apparues d’emblée. En février 2025, avant d’aller en Turquie, Ahmed al-Charaa a effectué son premier déplacement officiel en tant que président intérimaire à Riyad, et, en mai, son soutien le plus efficace pour obtenir la levée des sanctions américaines a été celui des Saoudiens. Par la suite, en juillet 2025, une délégation saoudienne a organisé un forum d’investissement à Damas à l’issue duquel plus d’une quarantaine d’accords ont été signés pour près de 6 milliards de dollars, touchant des secteurs cruciaux comme l’énergie, les communications et la banque. La Syrie a donc deux fers au feu qu’elle tente de rendre compatibles : l’engagement rapide et efficient de son voisin turc, au demeurant héritier de l’ancienne puissance tutélaire ottomane, et la présence croissante de l’autre acteur musulman majeur du Moyen-Orient avec lequel elle partage une affinité arabe.

Pourtant, si l’on peut penser que la Turquie est en mesure de cohabiter avec l’Arabie saoudite en Syrie de façon pacifique (voire complémentaire), Riyad et Ankara ayant aplani les différends qui ont perturbé leur relation au cours de la dernière décennie, la coexistence avec Israël, à laquelle elle est désormais confrontée dans le même pays, apparaît plus périlleuse. Ayant profité de l’effondrement syrien pour renforcer ses positions dans le Golan, l’État hébreu n’a pas hésité à frapper militairement le nouveau gouvernement syrien, en se présentant comme protecteur des communautés (druzes et bédouines, notamment) qui contestent l’autorité de celui-ci. On voit donc que la recomposition syrienne peut mettre aux prises la Turquie et Israël. En octobre 2024, au début des frappes israéliennes sur le Liban, Recep Tayyip Erdogan a déclaré que la prochaine cible de l’État hébreu pourrait être son pays. Parallèlement, plusieurs déclarations officielles israéliennes évoquent l’implication d’Ankara en Syrie comme une « menace », la comparant à celle qu’exerçait naguère l’Iran. Une confrontation entre deux protagonistes, qui sont tous deux des alliés des États-Unis, paraît toutefois peu probable. En avril 2025, ils se sont rencontrés en Azerbaïdjan pour prévenir d’éventuels accrochages aériens dans le ciel syrien par un mécanisme de « déconfliction ». Mais cet exemple confirme que l’engagement de la Turquie dans un pays instable et sujet à d’autres ingérences étrangères est loin d’être un chemin facile. 

Notes

(1) Meliha Benli Altunisik, « The Inflexibility of Turkey’s Policy in Syria », in IEMed Mediterranean Yearbook 2016, 2016, p. 57-62.

(2) Johanna Ollier, « Turkey’s Walled Borders: A Multiscalar Approach », in Journal of Borderlands Studies, 4 février 2025.

(3) Sylvain Cypel, Patrick Haenni et Sarra Grira, « Syrie. Hayat Tahrir Al-Cham, radioscopie d’une mutation idéologique », in Orient XXI, 16 décembre 2024

(4) Asli Aydintasbas, « Topple, tame, trade: How Turkey is rewriting Syria’s future », European Council on Foreign Relations, 6 février 2025.

(5) Gregory Aftandilian, « Syrian Kurds Attempt to Maneuver Amid New Realities », Arab Center Washington DC, 27 juin 2025.

Jean Marcou

areion24.news

Du caractère de la guerre et du cas ukrainien : quelques réflexions sur l’adaptation des forces

 

Donnée pour être perdante en quelques jours à quelques mois face au rouleau compresseur démographique, économique et industriel russe, l’Ukraine est un parfait (et nouvel) exemple de ce que la guerre est un anti‑déterminisme. Pour nos États qui ont la chance de ne pas être immédiatement en première ligne, encore faut‑il tirer les bonnes leçons. À l’heure d’une nouvelle édition du salon Eurosatory, que peut‑on en dire d’un point de vue capacitaire ?

Si extraire toutes les leçons de la guerre d’Ukraine, ne serait‑ce qu’au seul plan matériel, relève de la gageure, plusieurs sont cependant structurantes de l’adaptation de nos forces. Aussi classiquement que trivialement, la première est qu’aucune arme, fût‑elle nouvelle et révolutionnaire à son échelle, ne peut remplacer toutes les autres. Par contre, il est évident que l’usage des armes – de l’infanterie au génie en passant par la logistique – est directement affectée par la robotisation des forces et que celle‑ci, progrès de l’IA faisant, n’en est qu’à ses débuts. Cette robotisation change par ailleurs les paramètres de l’analyse capacitaire : des facteurs comme la charge utile ou l’endurance importent moins que l’algorithme embarqué. En conséquence, l’uniformisation des systèmes – un matériel précis et identifié pour une tâche précise – n’est pas appelée à disparaître, mais à se cantonner aux matériels majeurs. La standardisation s’opèrera plutôt au niveau des composants utilisés (caméras, batteries, etc.).

Une deuxième leçon est que si toutes les armes restent essentielles, leurs fonctions, modes d’action et capacités sont appelées à changer. Des sections d’infanterie dotées de drones leur permettant de frapper à 20 km peuvent devenir des forces aptes tant à la percée qu’à la modélisation (shaping) de la zone de bataille(1), au‑delà du fait qu’elles doivent conserver ses savoir‑faire historiques. Le portfolio de modes d’action de l’infanterie s’étoffe ainsi, tout comme la zone qu’elle est susceptible de couvrir. Corrélativement, la cavalerie et les forces mécanisées restent essentielles, mais elles ressortent moins d’une logique de percée que d’exploitation, devant être tenues dans la profondeur pour conserver leur potentiel face à la menace des frappes adverses dans la profondeur. L’artillerie est peut‑être l’arme dont les fonctions changent le moins, par contre, ses capacités évoluent elles aussi : dotée de Munitions téléopérées frappant à plus de 100 km, le champ géographique du modelage de la profondeur – et les effets opératifs qu’on peut en attendre – s’élargit considérablement.

Reste que tout cela n’est possible, et c’est une autre des leçons de la guerre d’Ukraine, qu’en disposant de transmissions, d’une logistique efficiente et des différentes fonctions du génie ; soit trois armes dont les fonctions évoluent moins que les capacités. Du point de vue du génie, l’expérience ukrainienne montre une évolution des fonctions classiques. La contre‑mobilité, par exemple, porte certes sur le positionnement d’obstacles (dents de dragon, barbelés, fossés antichars/anti‑UGV) ou la démolition de ponts et de tunnels, mais aussi sur la sécurisation des routes logistiques par le positionnement de poteaux et de filets anti‑drones sur leur longueur. Il s’agit ainsi de neutraliser une partie des frappes de drones, en sachant que les engins russes peuvent opérer à plus de 50 km de la ligne de contact. La doctrine ukrainienne tend à sécuriser, à présent, sur une profondeur de 100 km.

L’aménagement des zones de bataille est par ailleurs devenu une fonction en soi : il ne s’agit plus tant aujourd’hui, comme entre 2022 et 2024, de construire des tranchées que des groupements de positions défensives enterrées. Au bilan, si les systèmes robotisés de déminage comptent, les excavatrices sont devenues une ressource précieuse. À cet égard, les Ukrainiens ont fait l’effort de mettre en place un recensement des engins de chantier civils susceptibles de pouvoir être réquisitionnés – de même que les dispositions juridiques permettant de le faire. Ces aménagements ne vont par ailleurs pas de soi : le cas échéant, il faut pouvoir les réaliser sous le feu, de l’artillerie comme des drones. Plus généralement, bon nombre des actions menées par le génie sont devenues plus dangereuses – notamment parce que les matériels utilisés sont lourds, massifs et donc de plus en plus détectables. La manière dont les franchissements de coupures humides seront réalisés pose ainsi question.

Reste aussi que, là comme ailleurs, la robotique peut apporter un certain nombre de solutions. C’est historiquement le cas dans les fonctions liées au déminage dans les zones reprises à la Russie mais aussi destinés au brêchage dans les zones de combat, au minage ou au déploiement de barbelés. Des travaux sont également en cours pour disposer de drones ayant des fonctions de rétablissement de la mobilité et de contre‑mobilité, avec des lames bulldozer ou encore des bras articulés téléopérés. Des travaux en ce sens sont également conduits aux États‑Unis et au Royaume‑Uni. Au‑delà, des robots terrestres sont déjà utilisés pour la pose de charges de démolition, typiquement contre les positions défensives adverses.

La logistique est également centrale dans les opérations et a été – en particulier pour celle des derniers kilomètres – dans les premières bénéficiaires des efforts de robotisation. Ces deux dernières années, les principales pertes ukrainiennes étaient liées au ravitaillement des positions, mais aussi aux relèves des soldats. Kiev estime que 100 % des fonctions de transport logistique dans les zones de combat seront robotisées à terme et entend commander 25 000 robots durant le premier semestre 2026. Durant les trois premiers mois de l’année, plus de 22 000 missions auraient déjà été conduites(2). Il est intéressant de noter que la démécanisation dans les zones de bataille favorise la robotisation : outre les évacuations sanitaires, les tâches de transport portent essentiellement sur des munitions de petit calibre, des vivres et de l’eau ou encore des drones FPV.

L’arrivée de robots comme le Bizon‑L, disposant d’une charge utile de 300 kg et d’une endurance de plusieurs dizaines de kilomètres suffit donc à ces tâches. C’est d’autant plus le cas que son plateau de transport peut accueillir des équipements spécialisés, pour le minage par exemple. Chenillé, il dispose de plusieurs modalités de contrôle à distance et il est d’ailleurs significatif que sa présentation sur le site du ministère ukrainien de la défense commence par ses caractéristiques de téléopération et de résistance aux mesures de guerre électronique russes. La robotisation peut par ailleurs produire également ses effets dans la plus grande profondeur, en appui par exemple des unités d’artillerie – dont les besoins en masse et en volume sont bien plus considérables – mais la priorité pour l’heure reste le soutien des unités au contact. Cela n’empêche cependant pas une série d’innovations(3).

Reste enfin la question des transmissions, devenue cardinale et sur laquelle reposent autant le combat que le processus de robotisation. De facto, l’Ukraine dispose avec Delta d’un système de commandement intégrant de plus en plus de fonctions tout en offrant un haut degré de conscience situationnelle(4). Mais son fonctionnement, de même que le commandement ou encore l’utilisation de bon nombre de drones et de robots requiert des communications sûres et capable de résister tant bien que mal au brouillage. La suppression des comptes Starlink qui n’étaient pas sur la « liste blanche » fournie par l’Ukraine a eu d’importantes conséquences sur les opérations russes au début 2026, mais également pour un certain nombre d’unités ukrainienne n’ayant pas fait enregistrer leurs terminaux, dont environ 50 000 sont actifs. Il n’en demeure pas moins, notamment au regard des interruptions de service imposées par Elon Musk plus tôt dans la guerre, que la dépendance au système reste bien réelle(5).

Kiev continue à utiliser Starlink mais cherche à développer sa propre constellation, UASAT‑Nano. Le premier satellite, construit au Danemark par GomSpace, doit être lancé en octobre de cette année, l’ambition étant d’en disposer de 300 exemplaires en orbite à terme, dont 120 dès 2027. À ce moment, entre 30 000 et 50 000 terminaux seraient disponibles dans les forces. Le plan doit donc encore se concrétiser mais disposer d’une telle capacité souveraine devrait permettre de pouvoir mener des opérations de frappe dans la profondeur sans avoir à utiliser Starlink et risquer les interruptions de service précédemment observées. Du reste, l’Ukraine cherche également à renforcer son maillage radio.

Elle avait reçu un certain nombre de systèmes avancés issus de Motorola ou L3 Harris, mais disponibles en trop faibles quantités. La firme Himera a par contre commencé, fin 2024, à produire la G1 Pro, livrant 6 000 unités au début 2025, mais avec une capacité de production qui pourrait atteindre plus de 8 000 par mois en fonction de la demande. Le système, qui utilise le chiffrement AES‑256, a pour particularité d’opérer à faible puissance et de s’appuyer sur un réseau de répéteurs, également de faible puissance, évitant de devoir mettre en place de hautes tours de communication. La radio elle‑même a une masse de 300 grammes et l’autonomie de sa batterie peut atteindre 48 h. Compatible avec les systèmes Harris et Motorola et fréquemment mis à jour pour contrer les modalités de brouillage, le système a été commandé par un pays européen de l’OTAN mais ses capacités sont surtout attendues en Ukraine, avec des développements liés à l’intégration d’un chiffrement quantique, des répéteurs utilisables pour Internet ou encore l’intégration de répéteurs sur des ballons devraient offrir un maillage large.

Enfin, une dernière leçon est de nature conceptuelle et tient à la place de l’attrition comme mode de guerre au plan opératif. La Russie comme l’Ukraine n’ont plus été capables de produire des actions manœuvrières de grande ampleur qui soient durables depuis la fin 2022, les gains se réalisant d’abord par progression méthodique et, plus récemment, par infiltration. La prolifération robotique, la mise en transparence des zones de bataille et les pertes subies par les deux systèmes militaires ont donc abouti à une situation de blocage tactique. Mais la question reste opérative : c’est elle qui déterminera le résultat in fine de la guerre. Or, les actions ukrainiennes durant les premiers mois de l’année ont montré qu’une utilisation appropriée des drones permettait de contrer les infiltrations russes tout en sapant le soutien adverse sur les arrières, permettant, dans un deuxième temps, une exploitation limitée.

Ce type de mode d’action, quelque part entre attrition cumulative localisée et manœuvre limitée, pose des questions organiques et tactiques de premier plan, où les réponses ne sont pas absentes(6). Mais il interpelle également sur un combat mené plus en profondeur, la coordination nécessaire avec les forces spéciales ou encore les capacités aérobalistiques et, plus largement, sur la possibilité d’effondrements opératifs localisés. Les pertes subies au printemps 2026 par les systèmes antiaériens et, dans une moindre mesure, d’artillerie et de logistique russes ont des effets cumulatifs, avec une production ne permettant pas de compenser les pertes mais aussi la création de « bulles virtuelles de manœuvre ». Reste qu’elles devront être exploitées, ce qui est loin d’aller de soi…

Notes

(1) Voir l’article consacrés aux leçons de l’usage des drones FPV à la fin de ce hors‑série.

(2) Katie Livingstone, « Ukraine to field 25 000 ground robots in push to replace soldiers for frontline logistics », DefenseNews, 24 avril 2026.

(3) Des artilleurs ukrainiens ont ainsi été vus avec des exosquelettes facilitant considérablement la manipulation d’obus.

(4) Dylan Rieutord, « Delta : vers un C7 opérationnel ? », Défense & Sécurité Internationale, no 180, no vembre‑décembre 2025.

(5) Voir no tamment Joseph Henrotin, « New contre old space ? Le paradoxe de la guerre d’Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors‑série no 90, juin‑juillet 2023.

(6) Voir no tamment Stéphane Jouai, « Vers un no uveau modèle de combat régimentaire : le régiment lourd‑léger », Défense & Sécurité Internationale, no 183, mai‑juin 2026.

Joseph Henrotin

areion24.news

L’Iran aurait tenté de traquer des militaires américains via leurs téléphones

 

L’Iran a manifestement tenté de localiser des membres du personnel américain au Moyen-Orient grâce à leur téléphone portable, a rapporté mardi le New York Times, citant des chercheurs ayant noté une recrudescence de l’activité de pistage lors de la récente guerre.

Selon Mobile Surveillance Monitor (MSM), un groupe qui effectue des recherches sur l’espionnage mobile, dès le début de la campagne aérienne américano-israélienne contre l’Iran de fin février, les signaux demandant des informations sur la localisation d’appareils dans la région ont considérablement augmenté. Il s’agit de signaux envoyés via les protocoles SS7, lesquels exploitent une faille de cette technologie de télécommunication à faible sécurité datant des années 1970.

Selon Gary Miller, le fondateur de l’observatoire, les signaux ont semblé prendre pour cibles des réseaux locaux, parfois utilisés par les personnels militaires américains.

Les informations et conclusions de MSM ont été rapportées pour la première fois par le journal britannique Financial Times.

Nikita Shah, chercheuse en cybersécurité au Center for Strategic and International Studies, a déclaré au New York Times que c’était le « signal d’une montée en gamme » de l’Iran, « devenu plus créatif ces deux dernières années ».

Interrogé sur le sujet, le porte-parole du Commandement central des États-Unis (CENTCOM) a refusé de donner plus de détails sur les mesures visant à protéger les militaires contre les activités iraniennes de pistage téléphonique.

Le CENTCOM a expliqué au Financial Times avoir pris des « mesures protectrices des forces sans précédent… de façon à s’assurer que nos forces restent en sécurité ».

Un responsable américain anonyme a déclaré au Financial Times que les rumeurs selon lesquelles les données de pistage auraient joué un rôle important dans le ciblage du personnel militaire américain par l’Iran « étaient éloignées de la réalité ».

L’Iran a affirmé à plusieurs reprises avoir mené des frappes de missiles et de drones contre des emprises militaires américaines lors des combats.

En avril, le CENTCOM a déclaré au Congrès avoir reçu « de multiples rapports de menaces concernant l’exploitation par l’adversaire de données de localisation commerciales dans le but de cibler ou surveiller les personnels américains », lit-on dans le FT.

Le mois suivant, une dizaine de membres du Congrès avaient envoyé une lettre au ministère de la Défense pour faite part de leur inquiétude quant au fait que l’armée américaine n’en faisait pas assez pour protéger ses membres contre les cyber-menaces lors de cette guerre, ajoute le Times.

Autre signe des prouesses de l’Iran en matière de cyber-guerre, l’Agence américaine de cyber-sécurité et de sécurité des infrastructures (CISA) a annoncé en avril dernier que des cyberattaques iraniennes contre des services gouvernementaux et des réseaux d’eau et d’énergie avaient occasionné des « perturbations opérationnelles et des pertes financières », toujours selon le Times.

En mars dernier, des pirates informatiques liés à l’Iran avaient officiellement revendiqué le piratage de la boîte e-mail personnelle du directeur de l’FBI, Kash Patel et publié sur internet des photos et documents lui appartenant.

En juin, le même groupe, qui se fait appeler Handala, a revendiqué le piratage de drones du FBI et menacé de s’attaquer à la Coupe du monde de football.

Le Département d’État américain a offert une récompense allant jusqu’à 10 millions de dollars pour toute information permettant d’identifier les membres de ce groupe.

fr.timesofisrael.com

Mythes et mirages du soft power chinois

 

Alors qu’aujourd’hui, la Corée du Sud fait figure de modèle de réussite pour la diffusion de sa culture à l’échelle internationale, quelles sont les stratégies développées par la Chine pour favoriser la diffusion de ses films, séries ou musiques à l’étranger ? La Chine s’inspire-t-elle de la « Hallyu » coréenne ou a-t-elle sa propre recette ?

La Corée du Sud et la Chine incarnent deux modèles de puissance culturelle aux logiques très différentes. La « vague coréenne » (Hallyu) s’est imposée grâce à un écosystème où l’État soutient, sans contrôler. Les autorités ont accompagné la diffusion de la K-pop, des séries et du cinéma, mais ce sont surtout les agences d’artistes, les producteurs et les studios qui ont façonné des contenus calibrés pour séduire un public mondial. Résultat : une offre culturelle compétitive et intégrée, qui combine musique, écrans, gastronomie et mode pour proposer un véritable art de vivre coréen.

La Chine, elle, suit une autre voie. Depuis les années 2000, Pékin a mis en place une stratégie centralisée, avec la création de China Media Group, la réorientation des Instituts Confucius vers l’Asie, l’Afrique ou l’Amérique latine, et l’intégration de certains festivals ou de coproductions dans l’initiative des nouvelles routes de la soie. L’objectif est ici de maitriser les récits et d’imposer l’image d’une Chine moderne et incontournable.

Le cinéma a connu une phase d’ouverture dans les années 2000-2010, avec le succès mondial des grands films de sabre comme Tigre et Dragon d’Ang Lee (2000), coproduction entre Taïwan, Hong Kong, la Chine et les États-Unis, qui symbolisait alors une Chine ouverte et désireuse de reconnaissance. Mais cette parenthèse s’est refermée. L’industrie se recentre désormais largement sur son marché intérieur, dominé par des films patriotiques (Wolf Warrior 2, La Bataille du lac Changjin) qui exaltent la puissance nationale. Triomphes au box-office chinois, ils restent difficilement exportables car conçus avant tout pour renforcer la cohésion nationale.

En somme, on assiste à deux stratégies distinctes : la Corée du Sud parie sur l’exportation d’une culture populaire mondialisée ; la Chine sur une communication culturelle plus étatisée, davantage tournée vers l’intérieur et vers certains publics ciblés à l’étranger.

Quels sont les principaux symboles, personnages ou récits traditionnels chinois qui servent aujourd’hui de marqueurs du soft power culturel chinois à l’international ? Et dans quelle mesure ces symboles contribuent-ils à ancrer des marqueurs culturels chinois dans le quotidien des publics étrangers ?

Un exemple emblématique est celui de Sun Wukong, le Roi Singe, héros du roman classique La Pérégrination vers l’Ouest, rédigé au XVIe siècle par Wu Cheng’en. Cette figure mythologique est aujourd’hui au cœur du jeu vidéo Black Myth: Wukong, créé par le studio indépendant chinois Game Science et sorti en 2024. Le titre a rencontré un succès mondial immédiat, illustrant la capacité de la Chine à transformer un récit fondateur en produit culturel global. En combinant une légende ancienne avec les standards techniques des grands jeux vidéo contemporains, il a permis à des millions de joueurs d’entrer dans un univers profondément chinois, tout en restant accessible au public international.

On peut aussi penser à la figure du dragon, animal mythique associé à la puissance et à la prospérité, omniprésent dans les événements internationaux, les cérémonies officielles et les produits dérivés. Les arts martiaux, et notamment le kung fu, popularisés par le cinéma de Hong Kong et encore valorisés dans les pratiques sportives et touristiques, constituent un autre vecteur fort de diffusion culturelle. Les festivals traditionnels (Nouvel An lunaire, Fête des lanternes, Fête de la mi-automne), désormais célébrés dans de nombreuses villes à travers le monde, inscrivent eux aussi des marqueurs chinois dans le quotidien des publics étrangers. On peut également mentionner le panda, devenu une véritable icône mondiale, mobilisé dans le cadre d’une diplomatie culturelle et affective efficace. Et cette liste est loin d’être exhaustive : gastronomie, médecine traditionnelle, calligraphie ou encore opéra chinois font aussi partie de ce répertoire foisonnant de symboles exportés.

Dans quelle mesure les blockbusters chinois récents (The Wandering Earth, Ne Zha et surtout Ne Zha 2) contribuent-ils à promouvoir une image moderne et innovante de la Chine à l’international ? Quels sont les défis rencontrés par l’industrie cinématographique chinoise pour rivaliser avec Hollywood sur la scène mondiale ?

Les blockbusters chinois récents affichent une montée en puissance technique. The Wandering Earth (2019) a marqué un tournant en proposant une superproduction de science-fiction, genre longtemps dominé par Hollywood, avec des effets spéciaux de niveau international et une diffusion sur Netflix qui lui a donné une visibilité mondiale. Ne Zha (2019) et Ne Zha 2 (2025) ont confirmé l’essor de l’animation numérique, battant des records historiques au box-office chinois. Ces films prouvent que l’industrie sait produire des univers modernes et spectaculaires.

Mais leur succès reste avant tout domestique : la quasi-totalité des recettes provient du marché intérieur, tandis qu’à l’étranger leur diffusion demeure limitée, souvent restreinte aux diasporas. La Chine ne cherche d’ailleurs pas vraiment à concurrencer Hollywood sur le terrain de l’influence mondiale. Alors que les studios américains visent un public global, Pékin privilégie des récits centrés sur la fierté nationale, l’héroïsme collectif et l’innovation technologique. Ce recentrage assure des triomphes au niveau national, mais limite mécaniquement le rayonnement culturel chinois à l’international.

Les peluches Labubu, qui font fureur en Chine, sont désormais populaires en Europe ou aux États-Unis. Comment expliquer le succès de cette marque ? Dans quelle mesure cette dernière, en s’inspirant de la culture chinoise traditionnelle et en collaborant avec des artistes internationaux, participe-t-elle à la diffusion du soft power chinois ? 

Le succès des peluches Labubu s’explique d’abord par leur esthétique singulière : mignonnes mais un peu étranges, elles s’inspirent de créatures du folklore chinois tout en adoptant un style contemporain qui séduit un public mondial. Leur diffusion est portée par la société Pop Mart, qui ne les vend que dans ses propres magasins, en Chine comme à l’étranger. Cette exclusivité, renforcée par des séries limitées, des boites surprises et des collaborations avec des artistes internationaux, entretient un fort engouement autour de la collection. Très vite, Labubu est devenu un phénomène sur les réseaux sociaux, gagnant en popularité en Europe et aux États-Unis. Là où Pop Mart est particulièrement habile, c’est dans sa capacité à transformer une référence chinoise en objet de consommation mondialisé. Ces figurines et peluches n’ont pas besoin de traduction : elles s’intègrent directement dans le quotidien comme accessoires, objets décoratifs ou pièces de collection. En s’ouvrant à des collaborations internationales, la marque conserve son identité chinoise tout en élargissant son attrait.

À travers Labubu, on voit ainsi émerger une forme de soft power plus discrète mais efficace : non pas des récits grandioses, mais des objets familiers qui diffusent, de manière presque imperceptible, des codes esthétiques chinois dans la culture globale.

En 2024 sortait le jeu vidéo vidéo chinois Black Myth: Wukong, qui, comme vous l’avez évoqué, a rencontré un succès commercial international, et aussi quelques controverses. En quoi illustre-t-il la volonté de la Chine de s’imposer dans l’industrie du jeu vidéo tout en valorisant son patrimoine culturel ? Quels sont les enjeux de cette réappropriation des récits traditionnels ?

La Chine investit massivement dans le jeu vidéo car il s’agit aujourd’hui du premier marché culturel mondial en valeur, et peut-être aussi en influence, du moins auprès des plus jeunes générations. C’est toutefois une orientation récente. Longtemps, Pékin a privilégié le cinéma et la télévision, avant de reconnaitre le jeu vidéo comme secteur stratégique. L’État joue un rôle central de régulation : tous les titres doivent obtenir une licence officielle, et le gel des autorisations entre 2021 et 2022 a entrainé la fermeture de plus de 14 000 entreprises liées au secteur. Pour autant, ce sont surtout des structures privées comme Tencent, NetEase, miHoYo ou Game Science qui assurent l’innovation et portent l’expansion internationale.

Dans ce contexte, la sortie de Black Myth: Wukong (Game Science, 2024) a marqué un tournant. Le jeu conjugue prouesse technique et valorisation d’un récit fondateur. Son succès mondial illustre la stratégie des studios chinois : proposer des récits consensuels, spectaculaires et universalisables, capables de séduire un public international tout en affirmant une identité culturelle propre. On retrouve cette logique dans le projet Black Myth : Zhong Kui, annoncé en 2025 par Game Science, qui mettra en scène une autre figure légendaire de la culture chinoise. Ce choix montre la volonté de prolonger la valorisation d’un patrimoine mythologique aisément exportable, en s’appuyant sur des archétypes héroïques et spectaculaires qui peuvent trouver un écho au-delà de la Chine.

Notons que l’imaginaire chinois ne se diffuse pas uniquement à travers les productions nationales. Il est aussi repris par des franchises étrangères comme Assassin’s Creed. Le projet Assassin’s Creed Jade (Ubisoft, à paraitre), devrait situer son intrigue sous la dynastie Qin. On peut émettre l’hypothèse que ces récits mythologiques ou ces périodes historiques réinventées séduisent parce qu’elles offrent des cadres narratifs attractifs, spectaculaires et consensuels, faciles à comprendre au-delà de la Chine.

Aujourd’hui, comment les productions culturelles chinoises (cinéma, musique, jeux vidéo, design) sont-elles perçues à l’étranger ? Permettent-elles de déconstruire certains stéréotypes sur la Chine, ou au contraire, renforcent-elles des clichés ?

Il est difficile de mesurer l’impact réel des productions culturelles chinoises à l’étranger. À ce jour, on ne dispose que de données quantitatives, liées au succès commercial de certaines œuvres. La recherche qualitative s’est surtout concentrée sur les représentations produites — récits, images, imaginaires — sans éclairer la façon dont elles sont effectivement reçues et appropriées par les publics étrangers. Ce que l’on peut observer, en revanche, c’est un double mouvement. D’un côté, ces productions contribuent à diversifier l’image de la Chine, en valorisant sa créativité, son patrimoine réinterprété et sa capacité d’innovation. De l’autre, la censure et la régulation rappellent le poids de l’État, ce qui entretient une méfiance limitant la portée du soft power.

Cette dynamique ne se réduit pas aux seuls contenus chinois. Depuis une vingtaine d’années, Hollywood a infléchi son regard : la Chine y apparait moins comme une menace que comme un partenaire stratégique, un décor high-tech ou une puissance stabilisatrice. Ce basculement résulte moins d’une évolution idéologique que de contraintes structurelles : poids du marché chinois, quotas, coproductions et interventions en amont des scénarios.

Au final, l’image culturelle de la Chine à l’international repose sur deux forces contraires. Son histoire millénaire, ses mythes, ses productions ambitieuses, le succès planétaire de réalisations comme TikTok ou Huawei, la montée d’une pop culture et la vitrine de métropoles futuristes lui confèrent une forte attractivité. Mais l’ombre persistante du contrôle étatique nourrit la suspicion et freine l’efficacité d’un soft power pourtant riche en atouts.

Thomas Delage

Nashidil Rouiaï

areion24.news

« Promesse véritable IV ». Un premier bilan des frappes de contre-force iraniennes

 

Le 28 février 2026, les Iraniens lançaient l’opération « Promesse véritable IV », toujours en cours début avril. De ce mois de guerre on retiendra que si ce sont les frappes de contre-valeur iraniennes qui ont le plus retenu l’attention des médias, l’impact global des frappes de contre-force ne doit pas être sous-estimé.

La rapidité de la réaction iranienne malgré la mort quasi simultanée d’une quarantaine de dirigeants, y compris le Guide suprême, Ali Khameinei, trouve en partie son origine dans la doctrine du Sepâh, soit le corps des Gardiens de la révolution, dont la marine et la force aérospatiale mettent en œuvre la totalité de l’arsenal de missiles balistiques et une grande partie de celui des OWA-UAV (One way attack-Unmanned air vehicle) que possède l’Iran, le solde étant opéré par l’Artesh, soit l’armée régulière. L’action de ces deux entités est coordonnée par un état – major commun, le Khatam al – Anbiya (1).

En effet, le Sepâh est non seulement marqué par ses origines irrégulières, puisque ses premiers cadres avaient été formés à la guérilla au Liban avant même la révolution de 1979, mais il a surtout adopté, à la suite de l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et sous l’impulsion du général Mohammad Ali Jafari, qui le commanda durant plus de dix ans, la doctrine dite de la « mosaïque ». Celle-ci prévoit notamment une décentralisation et une autonomisation très poussée des unités et des commandements territoriaux afin qu’ils puissent opérer indépendamment, sur la base d’intentions préétablies, même s’ils se trouvent coupés de leurs chaînes de commandement. Cette décentralisation s’est accompagnée de vastes chantiers de durcissement et de dispersion des infrastructures, ainsi que du développement d’armements spécifiquement conçus pour opérer face à un adversaire disposant d’une supériorité conventionnelle écrasante. Face à celui-ci, Téhéran s’efforcerait alors de l’emporter en adoptant une posture asymétrique consistant à absorber les coups dans la durée, tout en prélevant sur son adversaire un tribut aussi élevé que possible en termes militaires, économiques et politiques. Cette conception fut mise à l’épreuve une première fois durant la guerre des Douze Jours en juin 2025, et l’est de manière beaucoup plus intense depuis le 28 février 2026 (2).

Vagues incessantes

Au 24 mars 2026, le Sepâh indiquait avoir mené sa 79e vague de frappes de drones et de missiles depuis le début du conflit. Selon un décompte partiel fondé sur les communiqués de plusieurs États visés, ces vagues auraient alors totalisé au moins 1 435 missiles et 3 925 OWA-UAV. Toutefois, le rythme des tirs a nettement diminué au fil du temps. Durant les trois premiers jours du conflit, près de 800 munitions étaient lancées chaque jour en moyenne. Cette cadence a ensuite été divisée par quatre entre le 3 et le 8 mars 2026, pour atteindre environ 234 munitions quotidiennes, avant d’être de nouveau réduite de moitié entre le 9 et le 24 mars 2026, avec une moyenne d’une centaine de munitions par jour. Les communiqués israéliens confirmaient cette tendance, puisqu’ils faisaient état du lancement de 140 missiles balistiques contre le pays les 28 février et 1er mars, avant de passer à 15 par jour en moyenne du 2 au 24 mars, pour un total d’environ 470 missiles tirés à cette dernière date. La force aérienne iranienne a, quant à elle, mené une poignée de frappes réalisées par ses avions de combat évoluant à très basse altitude, avant que ses sorties ne s’interrompent après la destruction revendiquée par le Qatar de deux Su‑24 par un F‑15QA le 2 mars 2026 (3).

Deux raisons peuvent expliquer cette baisse rapide du volume des tirs. La première tient au fait qu’une partie importante des frappes israélo – américaines contre l’Iran est consacrée à la neutralisation des moyens offensifs iraniens. Si les forces coalisées peinent à pénétrer les complexes souterrains iraniens profondément enfouis, elles en bombardent régulièrement les entrées et les sorties, celles-ci devant être régulièrement déblayées par leurs garnisons, tandis que leurs abords font l’objet de largages de mines.

En outre, des drones MALE (Medium altitude, long endurance) armés orbitent régulièrement à proximité de ces sites. Or, le lancement des missiles révèle instantanément aux satellites de détection américains la position des Transporteurs-érecteurs – lanceurs (TEL), du fait de la signature infrarouge massive causée par l’ignition des propulseurs. Si seule la destruction de 40 TEL iraniens avait été visuellement confirmée au 25 mars 2026, tandis que les lanceurs de drones constituent des cibles bien plus difficiles à détecter en raison de leur discrétion, cette pression affecte nécessairement la cadence de tir des servants iraniens, quand bien même l’attrition subie par la flotte de drones MALE coalisée est importante, avec la destruction, visuellement confirmée à la même date, de 20 Hermes 900, Heron TP et MQ‑9 Reaper. La seconde raison réside vraisemblablement dans la posture asymétrique iranienne, car celle-ci implique de faire durer les stocks existants de missiles, de drones et de lanceurs en maintenant un volume de tirs réduit, mais soutenable dans la durée (4).

Un bouclier et ses faiblesses

Les Iraniens doivent également compter avec des ombrelles protectrices régionales particulièrement développées. Le cœur du dispositif aérien attaquant l’Iran est ainsi concentré sur les bases aériennes israéliennes ainsi que celle de Muwaffaq Salti, en Jordanie, tandis qu’Israël est protégé par une défense multicouche incluant une dizaine de batteries d’Arrow 2 et Arrow 3 et de David Sling, au moins une batterie de THAAD (Terminal high altitude area defence) et plusieurs destroyers américains dotés du système Aegis. Plusieurs autres batteries américaines de Patriot et de THAAD sont également présentes sur le théâtre, tandis que les États du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Koweït, Bahreïn, Émirats arabes unis, Qatar et Oman) alignent un total de 58 batteries de Patriot, quatre de THAAD et quatre de Cheongung, toutes capables d’engager des missiles balistiques. Cette défense compte en revanche deux talons d’Achille.

Le premier est lié à l’ampleur des stocks d’intercepteurs disponibles. Les Israéliens n’auraient disposé, au début de la guerre, que de 150 intercepteurs Arrow 2 et Arrow 3 et de 250 autres pour leurs systèmes David Sling, et en auraient consommé respectivement 122 et 135 à l’issue des 16 premiers jours du conflit. Dans le même temps, les Émirats arabes unis, qui disposaient de 1 862 intercepteurs équipant leurs 13 batteries de Patriot (1 270), quatre batteries de Cheongung (400) et deux de THAAD (192), ont dû en consommer près de 750 contre les 372 missiles balistiques engagés entre le 28 février et le 26 mars 2026, si l’on se tient au ratio classique de deux intercepteurs par missile. Dans la pratique, des conseillers ukrainiens détachés dans le golfe Persique ont fait état de leur étonnement quant à la prodigalité de leurs collègues américains et arabes, qui tendent à lancer régulièrement un nombre bien plus élevé d’intercepteurs contre une unique cible, notamment parce que leurs systèmes opèrent en mode d’engagement automatique ; ce fait est confirmé par plusieurs vidéos attestant le tir de multiples intercepteurs contre un unique objectif. La seconde faiblesse majeure réside dans le fait que la stratégie capacitaire suivie durant les deux décennies précédentes a privilégié la menace des missiles balistiques. En conséquence, et faute de systèmes spécifiques et peu coûteux en suffisance, les intercepteurs sont également utilisés afin d’engager les drones qui parviennent à franchir la première ligne de défense constituée par les patrouilles de chasse et d’hélicoptères (5). Ainsi, un premier effet des tirs iraniens de missiles et d’OWA-UAV réside dans l’attrition rapide des stocks d’intercepteurs, les inventaires de MIM‑140 Talon et d’Arrow 2 et Arrow 3 en particulier ayant probablement été quasi épuisés à l’issue du premier mois de la guerre (6).

SEAD

Le Sepâh et l’Artesh semblent systématiquement combiner l’usage de leurs OWA-UAV et celui de missiles, balistiques ou de croisière, afin que ceux-ci atteignent leur objectif dans une fenêtre de temps très courte, de manière à confronter les batteries ennemies à deux types de menaces simultanément. Les drones semblent également manœuvrer pour prendre leur objectif en tenaille afin de compliquer encore davantage la tâche des défenseurs, comme le font de longue date les Russes contre l’Ukraine. Dans le cas israélien, la moitié des missiles balistiques tirés emportent des charges à sous-munitions larguées à très haute altitude avec une précision aléatoire, mais aussi l’avantage d’être beaucoup plus difficiles à intercepter. Si les frappes de contre – valeur contre des sites industriels et pétroliers, des zones d’habitation, le trafic maritime, des aéroports internationaux ou encore des sites symboliques comme les représentations diplomatiques américaines ont le plus retenu l’attention en raison de leur visibilité, les Iraniens ont également consacré une part importante de leurs moyens à la conduite de frappes de contre – force quand bien même ce sont les cibles de contre – valeur qui ont de très loin l’impact stratégique le plus important.

Dès le premier jour de la guerre, un effort délibéré a ainsi été engagé contre l’architecture intégrée de défense aérienne couvrant la région. Un AN/FPS‑132, destiné à la détection des menaces balistiques jusqu’à une distance de 5 000 km et installé au Qatar, a ainsi été rapidement endommagé par un OWA-UAV, tandis que deux batteries de THAAD situées aux Émirats arabes unis, une troisième en Arabie saoudite et une quatrième en Jordanie ont également été ciblées. Les Iraniens se sont concentrés sur la neutralisation de leurs radars de veille et de conduite de tir AN/TPY‑2, sans lesquels ces systèmes deviennent en grande partie inopérants. La destruction d’au moins l’un de ces radars a pu être confirmée de manière irréfutable. En outre, le Sepâh a indiqué avoir visé à plusieurs reprises les batteries Arrow israéliennes, sans que les résultats de ces frappes soient connus. En revanche, une batterie de Patriot a été touchée à Bahreïn. Enfin, les infrastructures de communication ont également été ciblées, avec à la clé la destruction visuellement confirmée de trois terminaux satellitaires situés sur des bases américaines de la région (7).

Counter-air

Outre ces activités de suppression des défenses aériennes, le Sepâh et l’Artesh n’ont cessé de cibler les sites militaires de la région, en mettant un accent particulier sur les bases aériennes. Ainsi, 51 des 100 impacts recensés au 25 mars sur 19 sites situés à Bahreïn, en Arabie saoudite, en Irak, au Koweït, en Jordanie, au Qatar et aux Émirats arabes unis ont touché des bases aériennes. Ils seraient à l’origine de l’endommagement de cinq KC‑135 de ravitaillement en vol américains sur la base saoudienne Prince Sultan à la mi-mars. Le 27 mars, plusieurs autres impacts ont détruit sur cette même base un E‑3G Sentry et au moins un KC‑135, tandis qu’un UCAV Predator italien a été détruit et deux Typhoon endommagés sur la base d’Ali al-Salman au Koweït. Par ailleurs, l’imagerie satellitaire a également révélé des dizaines de hangars détruits ou endommagés, sans que l’on sache ce qu’ils contenaient et donc l’ampleur exacte des dégâts subis.


Au 28 mars, sept militaires américains avaient été tués et plus de 300 autres blessés à divers degrés. En revanche, pratiquement aucune information ne filtre quant aux éventuels impacts sur les sites militaires israéliens, faute d’imagerie satellitaire disponible ou d’indiscrétions dans la presse, même si le Sepâh a mentionné une multitude de frappes contre l’aéroport international Ben Gourion à Tel-Aviv, utilisé comme hub pour les KC‑135 américains, ou encore des centres destinés au maintien en condition opérationnelle des avions israéliens. D’autres attaques viseraient les bâtiments des divers services de renseignement israéliens, ainsi que le quartier général du ministère de la Défense et même, à au moins une occasion, les bureaux du Premier ministre. En outre, plusieurs séries de frappes ont visé des camps insurgés kurdes iraniens dans le Kurdistan, le parti Komala étant régulièrement cité dans les communiqués du Sepâh, dans le but de prévenir une tentative d’invasion du Kurdistan iranien par ces groupes avec le soutien de forces spéciales américaines et israéliennes (8).

Adaptation et contre-adaptation

Si les dégâts apparents semblent limités au vu des milliers de missiles et de drones tirés, l’impact global de la campagne iranienne de contre-force ne saurait être sous-estimé. Outre l’épuisement des stocks d’intercepteurs, elle a en effet rapidement contraint les Américains à reloger certaines de leurs troupes dans des hôtels et à les faire travailler à distance, ne conservant sur les bases que le personnel essentiel à la conduite des opérations, ce qui a complexifié la myriade d’interactions nécessaires au bon fonctionnement de la machine de guerre américaine. Il demeure toutefois difficile de déterminer si ces mesures ont joué un rôle dans la diminution d’environ 20 % du nombre moyen de cibles frappées quotidiennement par les forces américaines entre la première et la seconde moitié du mois de mars. Dans tous les cas, cette séquence démontre surtout que le recours à des effecteurs low cost comme les OWA-UAV et dans une moindre mesure les missiles balistiques, développés par les Iraniens comme des palliatifs à une force aérienne conventionnelle, peut aisément s’inscrire dans la grammaire classique des opérations aériennes avec un accent, en l’espèce un accent marqué, sur le SEAD, le counter-air et la traque des multiplicateurs de forces ennemis.

L’opération « Epic Fury » voit aussi, pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale, les forces américaines opérer sous la menace de frappes aériennes menées à une échelle significative, les plaçant dans un paradigme pour lequel elles n’étaient que partiellement préparées. En témoigne le fait que les positions des batteries Patriot et THAAD sont demeurées inchangées durant les mois précédant le déclenchement de l’opération, facilitant considérablement le ciblage iranien. La prise en compte, à l’évidence très imparfaite, de la menace représentée par la masse peu coûteuse des OWA-UAV, dans un contexte où l’industrie iranienne était réputée innovante en la matière et où leur usage est endémique en Ukraine depuis des années, semble quant à elle illustrer le coût concret que peut engendrer la difficulté des grandes organisations à s’adapter, au-delà des effets d’annonce (9).

Notes

(1) L’arsenal de missiles balistiques à moyenne portée (1 000 à 2 000 km) iranien était estimé par les Israéliens à environ 2 500 engins au début de 2026. Pour un aperçu plus détaillé des structures et de la composition des arsenaux, voir Joseph Henrotin, « L’Iran, puissance de l’échange aérobalistique », Défense & Sécurité Internationale, no 170, mars-avril 2024 et Adrien Fontanellaz, « Proche-Orient et Moyen-Orient : missiles dans la nuit », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 97, août-septembre 2024 et « Promesse véritable 3 » : les frappes iraniennes de la “guerre des douze jours” », Défense & Sécurité Internationale, no 179, septembre-octobre 2024.

(2) Marek Brylew, « Basiji-Iranian Militia as an element of “Mosaic Defence” and the Guarantee of the Islamic Regime », Journal of Modern Science, 2/62/2025 ; « Iran’s Mosaic Defence. Strategic Doctrine, Proxy Networks & Asymmetric Warfare », Commandeleven intelligence, mars 2026.

(3) Tasnim News Agency, « Iran Air Force Bombs US’ Regional Bases », 1er mars 2026 et « Spokesman Gives Details of 26th Day of Iran’s Retaliatory Operations », 26 mars 2026 ; infographie via le compte X @Marioleb79 n’incluant pas les tirs contre la Jordanie et l’Irak. Le blog Horizon Insights mentionne par exemple un total d’au minimum 4 823 munitions tirées entre le 28 février et le 18 mars 2026. Il est à noter que le Qatar et les Émirats arabes unis, dans le second cas depuis le 11 mars, ne mentionnent que les munitions engagées ou détruites. Emanuel (Mannie) Fabian @manniefabian, compte X, 6 et 16 mars 2026 ; Bar Peleg et Avi Scharf, « 470 Missiles, With Rate Rising: First 25 Days of the War With Iran », Haaretz, 25 mars 2026 ; Mostafa Salem, « Exclusive: Iranian bombers were ‘two minutes’ from striking US air base before Qatari planes shot them down », CNN World, 5 mars 2026.

(4) « Operation Epic Fury – Documenting Equipment Losses during the 2026 Israel/USA – Iran War », compte Substack de Elmustek, consulté le 27 mars 2026 ; Emanuel (Mannie) Fabian @manniefabian, compte X, 19 et 20 mars 2026. Il est à noter que les Israéliens ont reconnu le 20 mars la perte d’entre 10 et 20 drones, alors que la presse américaine faisait état de la perte de 11 MQ-9 Reaper au 9 mars 2026 : CBS News « US Military has lost 2 more MQ-9 Reaper drones, raising total to 11 », 9 mars 2026.

(5) SIPRI database, consultée le 14 mars 2026 ; Macdonald Amoah, Morgan D. Bazilian et Jahara Matisek, « Over 11,000 munitions in 16 Days of the Iran War: ‘Command of the Reload’ Governs Endurance », RUSI Commentary, 24 mars 2026 ; infographie du ministère de la Défense des EAU, 26 mars 2026 ; Julia Struck-Feshchenko, « Ukraine Slams Costly US Tactics: Millions Spent to Down Cheap Drones », Kyiv Post, 20 mars 2026.

(6) Shelby Talcott, « Israel is running critically low on interceptors, US officials say », Semafor, 15 mars 2026.

(7) Arash Marzbanmehr, « Blinding US Eyes in the Middle East », Aljazeera Centre for Studies, 10 mars 2026 ; Elmustek, « Operation Epic Fury – Documenting Equipment Losses during the 2026 Israel/USA – Iran War », compte Substack, consulté le 29 mars 2026 ; Tasnim News Agency, « Iranian Navy Conducts Massive Drone Attack on US, Israeli Targets », 7 mars 2026 et « American FP-132 Radar in Qatar Destroyed in IRGC Attack », 28 février 2026.

(8) Fabian Hinz, infographie, 25 mars 2026 ; Lara Seligman et Shelby Holliday, « Five Air Force Refueling Planes Hit in Iranian Strike on Saudi Arabia », The Wall Street Journal, 14 mars 2026 ; Francesco Grignetti, « Chiusi nei bunker e senza missione. I militari italiani isolati in Kuwait », La Stampa, 18 mars 2026 ; Tasnim News Agency, « Iran Conducts New Round of Counterattacks on US, Israeli Targets », 22 mars 2026, « IRGC Targets US-Israeli Air Infrastructure in Fresh Wave of Strikes », 29 mars 2026, « IRGC Strikes Tel Aviv, Ben Gurion Airport with Khoramshahr-4 Missiles », 5 mars 2026, « Iranian Army Attacks Israeli Air Support Centers, Vital Equipment of Mossad », 26 mars 2026 et « Iranian Army Launches Drone Operation against Israeli Military Intelligence Targets », 11 mars 2026 ; Emanuel Fabian, « 9 US refueling tankers arrived at Ben Gurion overnight, tracking data shows », Times of Israel, 27 février 2026 ; « Iranian attack on Saudi base injures U.S. troops as more American forces arrive in the Middle East », PBS News, 28 mars 2026.

(9) Helene Cooper et Eric Schmitt, « Damage to U.S bases force Pentagon to move troops », The New York Times, 27 mars 2026 ; infographies du CENTCOM sur l’opération « Epic Fury », 16 et 28 mars 2026 ; Julia Struck-Feshchenko, « Ukraine Slams Costly US Tactics: Millions Spent to Down Cheap Drones », art. cité.

Adrien Fontanellaz

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