Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 13 juillet 2026

L’unité 121 du Hezbollah, le retour d’un spectre

 

Alors que le Liban s’efforce de mettre en œuvre l’accord-cadre conclu avec Israël et de réaffirmer l’autorité de l’État, une enquête du Telegraph remet en lumière l’Unité 121, la plus secrète des structures attribuées au Hezbollah. Une résurgence qui ravive les blessures d’une histoire encore loin d’être refermée.

Le nom ne dit presque rien au grand public. Pourtant, il réveille aussitôt les souvenirs les plus sombres de la vie politique libanaise. L’Unité 121, cellule clandestine attribuée au Hezbollah, est de nouveau au cœur de l’actualité après une enquête publiée par le Telegraph. Selon le quotidien britannique, cette structure ultra secrète serait en cours de réorganisation après avoir perdu de son influence ces derniers mois.

Ces informations n’ont pas été confirmées de manière indépendante et le Hezbollah n’a pas réagi. Mais leur publication intervient à un moment particulièrement sensible. Le gouvernement de Nawaf Salam cherche à consolider l’accord-cadre conclu avec Israël, à renforcer les institutions et à rétablir le monopole de l’État sur les questions de sécurité. Dans ce contexte, la simple réapparition du nom de cette unité dépasse largement le fait divers sécuritaire.

Les spécialistes qui se sont penchés sur le sujet décrivent une structure extrêmement cloisonnée, composée d’un nombre restreint d’hommes recrutés pour leur loyauté et leur discrétion. Contrairement aux unités militaires chargées des opérations contre Israël, l’Unité 121 aurait été conçue pour mener des missions clandestines, loin des champs de bataille et des regards.

Les informations disponibles demeurent rares. Elles proviennent principalement d’enquêtes journalistiques, de témoignages d’anciens responsables sécuritaires et de documents apparus au fil des investigations internationales. Cette opacité participe d’ailleurs à la réputation de cette unité, dont l’existence est aussi difficile à documenter qu’à contester.

Une mémoire qui continue de peser

L’Unité 121 est surtout associée à la longue série d’assassinats politiques qui ont marqué le Liban depuis le début des années 2000. Le nom de Rafic Hariri demeure évidemment au centre de cette histoire.

En 2020, le Tribunal spécial pour le Liban a condamné par contumace Salim Ayyash pour son rôle dans l’attentat ayant coûté la vie à l’ancien Premier ministre. Les juges n’ont pas établi la responsabilité de la direction du Hezbollah, mais ils ont souligné les liens du condamné avec l’organisation. Depuis, plusieurs analyses ont associé l’Unité 121 à d’autres opérations ciblées contre des responsables politiques ou sécuritaires, sans que ces accusations puissent être définitivement établies devant la justice.

Cette incertitude est précisément ce qui rend ces dossiers si sensibles. Au Liban, les assassinats politiques produisent souvent davantage de conséquences par le doute qu’ils entretiennent que par les condamnations qu’ils entraînent. Les enquêtes inabouties, les responsabilités contestées et les zones d’ombre ont durablement nourri la méfiance entre les différentes composantes du pays.

C’est pourquoi le retour de l’Unité 121 dans le débat public possède une portée qui dépasse les révélations du Telegraph. Son nom renvoie immédiatement à une époque où les explosions, les voitures piégées et les exécutions ciblées rythmaient la vie politique. Même sans preuve d’une activité actuelle, il ravive une mémoire toujours vive.

Plus qu’une unité, un symbole

La question est donc moins de savoir si l’Unité 121 est réellement en train de reprendre ses activités que de comprendre pourquoi son nom réapparaît aujourd’hui.

Le Hezbollah traverse une période de recomposition après les affrontements avec Israël et sous la pression des nouvelles équilibres régionaux. Dans le même temps, l’État libanais tente d’imposer son autorité sur l’ensemble du territoire. Cette transition nourrit toutes les spéculations sur l’avenir des structures sécuritaires du mouvement chiite.

Selon le Telegraph, plusieurs responsables politiques auraient renforcé leur sécurité par crainte d’une reprise d’opérations clandestines. Ces affirmations demandent toutefois à être accueillies avec prudence en l’absence de confirmations officielles.

Une chose est en revanche certaine. La résurgence de l’Unité 121 rappelle combien la violence politique continue de hanter le Liban. Plus de vingt ans après l’assassinat de Rafic Hariri, le pays reste marqué par une culture de l’impunité qui fragilise encore la confiance dans les institutions.

Au fond, l’Unité 121 est devenue davantage qu’une simple structure clandestine. Elle incarne le souvenir d’un Liban où les rapports de force se réglaient souvent dans l’ombre plutôt que dans les institutions. Tant que cette mémoire demeurera aussi présente, chaque rumeur, chaque enquête et chaque révélation continueront d’avoir un impact politique considérable.

C’est sans doute là le principal enseignement de cette affaire. Au-delà de la réalité de cette unité et de son éventuelle réactivation, le véritable défi reste celui de la souveraineté de l’État. Un pays ne peut durablement se reconstruire tant que plane le soupçon que certaines décisions puissent encore relever d’appareils clandestins plutôt que des institutions légitimes.

mondafrique.com

L’or du Bouclier nubien

 

Des pharaons noirs aux seigneurs de guerre

Trois ans après le début de la guerre entre l’armée régulière et les milices de Hemedti, le Soudan est fracturé entre zones d’influence rivales, ravagé par les déplacements forcés, la famine et les massacres de civils. Du Darfour au Kordofan, les combats se poursuivent, tandis que les puissances régionales et internationales s’affrontent par procuration autour d’un enjeu central : l’or. Car derrière les batailles et les discours idéologiques se cache une réalité plus prosaïque : dans le plus grand pays aurifère d’Afrique après le Ghana, les mines du Bouclier nubien constituent aujourd’hui l’une des principales sources de financement des seigneurs de guerre, transformant un héritage plusieurs fois millénaire en moteur de la violence contemporaine.

« Si tu découvres nos trésors, abandonne l’or à ceux qui veulent se détruire eux-mêmes. » L’avertissement formulé au IIIe siècle par l’alchimiste Zosime de Panopolis résonne aujourd’hui avec une troublante actualité. Au Soudan, l’or n’est plus la métaphore spirituelle de la purification de l’âme qu’évoquaient les philosophes de Haute-Égypte. Il est devenu une monnaie de guerre, une matière première stratégique qui finance armées privées, trafics transfrontaliers et ambitions géopolitiques.

Pour comprendre le rôle de l’or dans la tragédie soudanaise contemporaine, il faut remonter bien avant les colonisateurs européens, avant même les califes arabes, jusqu’aux royaumes de Nubie et de Koush, là où les premiers empires africains bâtirent leur puissance sur les richesses du sous-sol.


Le Bouclier arabo-nubien

Le trésor des pharaons noirs

Les plus anciennes traces documentées de l’exploitation aurifère dans la région apparaissent dans le célèbre papyrus minier de Turin, au XIe siècle avant notre ère. Ce document cartographie déjà les ressources minières du désert oriental égyptien et témoigne d’une exploitation ancienne de l’or dans les régions bordant la mer Rouge.

Mais c’est surtout en Nubie, dans le nord de l’actuel Soudan, que l’or forgea durablement l’histoire politique régionale. Les royaumes de Napata puis de Méroé contrôlaient certaines des plus riches zones aurifères du continent. Longtemps dominés par l’Égypte pharaonique, les souverains nubiens finirent par prendre leur revanche. Entre 747 et 656 avant J.-C., les rois koushites fondèrent la XXVe dynastie égyptienne, celle que l’historiographie moderne nomme les « pharaons noirs ».

L’or de Nubie était alors célèbre dans tout le monde antique. Les auteurs grecs et romains évoquaient régulièrement les richesses du pays de Koush. Plus tard, les traditions bibliques et éthiopiennes associèrent ces terres aux récits de la reine de Saba et aux légendaires mines du roi Salomon.

Cette réputation a traversé les siècles. Le choix du nom « Meroe Gold » pour la société minière liée au groupe Wagner au Soudan n’a rien d’anodin : il renvoie directement à l’ancienne capitale du royaume méroïtique et à l’imaginaire de l’or nubien.

Le Bouclier nubien, un Eldorado géologique

Si l’or a façonné l’histoire de la région pendant plus de trois millénaires, c’est d’abord parce que la nature a doté le nord-est africain d’un patrimoine géologique exceptionnel. Le Bouclier Nubien constitue la partie africaine du Bouclier arabo-nubien, immense zone géologique née entre 870 et 550 millions d’années lors de la formation du supercontinent Gondwana. Cette structure associe des gisements aurifères orogéniques à des dépôts polymétalliques riches en cuivre, zinc, argent et parfois or. Cette combinaison est considérée comme un véritable « graal » par les géologues.


Le papyrus minier de Turin (Égypte, 1150-60 av. J.-C.) 
est le plus ancien document relatif au Bouclier nubien


Pendant des siècles, l’exploitation resta artisanale. Les populations locales extrayaient l’or visible dans les filons de quartz affleurant à la surface. La véritable industrialisation n’intervient qu’à l’époque coloniale. Égyptiens, Britanniques et Italiens tentent alors d’exploiter systématiquement les ressources minières de la région, introduisant nouvelles techniques, galeries profondes et équipements modernes.

Cependant, les guerres mondiales, les indépendances et l’instabilité chronique empêchent la constitution d’une véritable industrie minière moderne. La plupart des sites sont abandonnés pendant des décennies.

Omar el-Béchir et la ruée vers l’or

Le véritable tournant intervient sous le régime d’Omar el-Béchir. À partir des années 2000, les cours mondiaux de l’or s’envolent. Dans le même temps, le Soudan cherche à compenser les difficultés économiques provoquées par les sanctions internationales, puis par la perte de la majorité des ressources pétrolières après l’indépendance du Soudan du Sud en 2011.

Khartoum encourage alors massivement l’exploitation aurifère. Des centaines de milliers d’orpailleurs envahissent le désert nubien, le Darfour et les régions périphériques. En quelques années, le pays devient l’un des premiers producteurs d’or du continent, avec une production officielle de cent tonnes annuelles.

Mais cette manne échappe largement à l’État. Les filières informelles prolifèrent. Une grande partie de la production quitte clandestinement le pays vers les Émirats arabes unis, principal hub régional du raffinage et du commerce de l’or africain. Les recettes disparaissent dans des circuits opaques, alimentant corruption, clientélisme et militarisation.

Le marchand d’or devenu chef de guerre

C’est dans ce contexte qu’émerge la figure de Mohamed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom d’Hemedti. Chef des Janjawids du Darfour, il comprend rapidement que le contrôle des mines compte autant que le contrôle des armes. Son ascension politique repose en grande partie sur sa mainmise sur plusieurs zones aurifères stratégiques du Darfour, notamment autour du gisement de Jebel Amer. Les revenus tirés de l’or lui permettent progressivement de construire un véritable empire économique. Les Forces de Soutien Rapide (RSF), qu’il dirige, développent leurs propres réseaux commerciaux, leurs sociétés écrans et leurs circuits d’exportation.


Source : S§P Global Commodity Insights, Observatory of Economic Complexity, November 2025

Lorsque la guerre éclate en avril 2023 entre les RSF d’Hemedti et les Forces armées soudanaises du général Abdel Fattah al-Burhan, l’or devient immédiatement un enjeu central du conflit. Contrôler une mine permet de financer l’achat d’armes, de payer les combattants, d’acheter des loyautés tribales et de contourner les sanctions internationales. L’économie de guerre soudanaise repose désormais autant sur l’or que sur les victoires militaires.

Wagner, Moscou et l’or soudanais

La guerre en Ukraine a également mis en lumière l’importance stratégique de l’or soudanais pour la Russie. Depuis plusieurs années, le groupe paramilitaire russe Wagner a développé des intérêts miniers au Soudan via différentes structures commerciales, notamment Meroe Gold. Ces réseaux ont participé à l’extraction, au transport et à l’exportation d’or vers la Russie. Dans un contexte de sanctions financières internationales, l’or constitue pour Moscou une ressource particulièrement précieuse : facilement transportable, difficilement traçable et immédiatement convertible en devises. Après la mort d’Evgueni Prigojine en 2023, les activités africaines de Wagner sont progressivement passées sous le contrôle direct du Kremlin, mais les circuits aurifères demeurent.

Le Soudan est ainsi devenu l’un des théâtres de la compétition géoéconomique mondiale entre puissances régionales, Russie, Chine et États du Golfe.

Une guerre alimentée par la contrebande

Le paradoxe soudanais est cruel. Jamais le pays n’a produit autant d’or. Pourtant, jamais la population n’a été aussi pauvre et vulnérable. La majeure partie des bénéfices échappe aux finances publiques. Les réseaux de contrebande prospèrent. Les trafiquants se jouent des frontières poreuses avec la Libye, le Tchad, la Centrafrique ou l’Égypte. Des cargaisons quittent régulièrement le pays sans déclaration officielle.

Dans les zones contrôlées soit par l’armée régulière, soit par les RSF, l’or part vers les pays du Golfe, Hemedti étant l’homme des Émirats Arabes Unis, Al-Burhan, lui, recevant les faveurs du Qatar.

L’or est devenu à la fois une réserve de valeur, un instrument de corruption et une arme stratégique. Il finance les recrutements, les véhicules, les armes légères et les réseaux logistiques. Il permet aussi d’entretenir des alliances régionales et des clientèles politiques.

De Méroé aux milices

L’histoire du Soudan apparaît ainsi comme une longue continuité où la géologie façonne la politique. Les mêmes richesses qui ont permis l’essor des royaumes de Koush, des pharaons noirs et de Méroé alimentent aujourd’hui les ambitions des chefs de guerre et les appétits des puissances étrangères. Depuis trois mille ans, l’or du Bouclier Nubien, qui symbolisait l’immortalité des pharaons, nourrit à la fois les rêves de grandeur et les tragédies humaines.

Un marché globalisé

Symbole de richesse et de puissance, l’or est redevenu une arme économique dans un monde marqué par les rivalités stratégiques. De l’Afrique qui l’extrait, à Dubaï qui le centralise et la Suisse qui le raffine, le métal jaune suit un itinéraire mondialisé dont les enjeux dépassent largement la joaillerie.

L’or est probablement la matière première la plus mondialisée de la planète. Contrairement aux hydrocarbures ou au denrées agricoles, il ne se consomme pas : il circule, s’accumule, se refond et se revend. Une fois raffiné, il devient pratiquement impossible d’en retracer l’origine. Cette caractéristique fait sa force économique, mais aussi sa vulnérabilité. Des mines artisanales africaines jusqu’aux coffres des banques centrales, le parcours de l’or demeure souvent opaque.

Le rapport publié par Swissaid en mai 2024 sur le commerce de l’or africain met en lumière l’ampleur du phénomène. Selon l’ONG suisse, des centaines de tonnes d’or quittent chaque année le continent sans être correctement enregistrées dans les statistiques officielles. La valeur de ces flux atteint plusieurs dizaines de milliards de dollars. Une grande partie de cet or prend la direction des Émirats arabes unis (EAU) avant de poursuivre sa route vers les grands centres mondiaux du raffinage, notamment la Suisse.

Capital et clandestin

L’Afrique produit aujourd’hui près d’un quart de l’or mondial. Le Ghana, le Mali, le Burkina Faso, la Tanzanie, le Soudan ou encore l’Afrique du Sud figurent parmi les principaux producteurs du continent. À côté des grandes mines industrielles exploitées par des multinationales, l’extraction artisanale connaît un essor spectaculaire. Selon les estimations de Swissaid, plusieurs millions d’Africains vivent directement ou indirectement de cette activité.

Cette production artisanale représente une source de revenus essentielle pour de nombreuses communautés rurales. Mais elle échappe souvent aux circuits officiels. Dans certaines régions, l’or est acheté directement sur les sites d’extraction par des intermédiaires qui le transportent ensuite vers les grands centres commerciaux régionaux. La porosité des frontières facilite les exportations informelles vers des pays voisins disposant d’infrastructures plus développées ou d’un cadre fiscal plus favorable.

Le cas du Soudan illustre parfaitement les limites de la traçabilité actuelle. Alors que les statistiques officielles font état de plus de 1,5 milliard de dollars d’exportations d’or vers les EAU en 2024, plusieurs études estiment qu’une part beaucoup plus importante de la production quitte le pays par des circuits parallèles.  Selon des estimations de Chatham House, jusqu’à 90 % de l’or du Soudan pourrait échapper aux circuits officiels, privant l’État de recettes fiscales considérables tout en alimentant l’un des principaux hubs aurifères mondiaux.

Les EAU sont directement et politiquement impliqués dans la Corne de l’Afrique, mais le phénomène s’étend à l’ensemble du continent. Ainsi, selon une étude de l’Institute for Security Studies, alors que le Mali n’avait déclaré que 216 millions de dollars d’exportations d’or vers les EAU en 2016, les autorités émiraties ont enregistré cette même année 1,52 milliard de dollars d’importations d’or en provenance du Mali. De même, en 2014, Bamako déclarait une production nationale de 45,8 tonnes d’or, tandis que les Émirats affirmaient avoir importé 59,9 tonnes de métal jaune malien. Ces écarts suggèrent l’existence de flux massifs échappant aux statistiques officielles et donc aux recettes fiscales des États producteurs.

Pourquoi Dubaï est devenu le cœur du système

Au cours des vingt dernières années, Dubaï s’est imposé comme la principale porte d’entrée de l’or africain sur les marchés mondiaux. Les raisons de ce succès sont multiples. Les EAU offrent un environnement particulièrement attractif pour les négociants : fiscalité réduite, infrastructures logistiques performantes, proximité géographique avec l’Afrique et procédures douanières longtemps plus souples que celles de nombreuses places occidentales.

L’émirat a également investi massivement dans les infrastructures liées aux métaux précieux. Le Dubai Multi Commodities Centre (DMCC) est devenu l’un des plus importants hubs mondiaux du négoce de l’or. Chaque jour, des cargaisons provenant de toute l’Afrique arrivent dans les souks spécialisés, les comptoirs de négoce et les raffineries de l’émirat. Dans certains cas, l’or franchit les frontières dissimulé dans des bagages. Dans d’autres, il est importé sous des déclarations incomplètes ou via des pays de transit. Une fois arrivé à Dubaï, le métal est fondu, raffiné et mélangé à d’autres lots. Son origine devient alors extrêmement presque impossible à identifier.

L’effacement de la traçabilité

Contrairement au diamant, dont le commerce est encadré depuis 2003 par le Processus de Kimberley, l’or ne dispose pas d’un mécanisme international unique de certification. Face à cette lacune, plusieurs dispositifs de due diligence ont été développés afin d’améliorer la traçabilité du métal jaune. La référence principale est aujourd’hui le Guide OCDE sur le devoir de diligence publié en 2011 pour des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque. Ce cadre recommande aux entreprises de cartographier leurs fournisseurs, d’identifier les risques liés aux droits humains, aux conflits armés ou au blanchiment d’argent, puis de mettre en œuvre des mesures de contrôle tout au long de la chaîne d’approvisionnement.

Dans le secteur aurifère, le principal mécanisme de contrôle repose sur la London Bullion Market Association (LBMA). Depuis 2012, les raffineries souhaitant conserver leur accréditation sur le marché international doivent respecter la Responsible Gold Guidance, un ensemble de règles inspirées directement des recommandations de l’OCDE. Les raffineurs sont soumis à des audits annuels censés vérifier l’origine de l’or, l’existence de procédures de traçabilité et les mesures prises contre le financement des conflits, le blanchiment ou les atteintes aux droits humains.

Ces mécanismes restent cependant très contestés. Plusieurs ONG, dont Global Witness et Swissaid, estiment que les systèmes actuels demeurent insuffisants pour garantir une traçabilité réelle du métal. Une fois raffiné, l’or devient physiquement indifférenciable et la preuve de son origine repose essentiellement sur des documents commerciaux.

La Suisse, capitale mondiale du raffinage

Si Dubaï est devenu le grand marché de l’or africain, la Suisse demeure le centre névralgique de sa transformation. Bien qu’elle ne possède pratiquement aucune mine d’or sur son territoire, elle constitue le principal centre mondial de raffinage. Selon le WWF Suisse, entre 50 et 70 % de l’or extrait dans le monde y transite pour être fondu, purifié puis réintroduit dans les circuits financiers internationaux. Le pays abrite quatre des plus grandes raffineries mondiales — Valcambi, Argor-Heraeus, PAMP et Metalor — qui jouent un rôle central dans la transformation de l’or brut en lingots certifiés.

Si les raffineries suisses refusent d’importer directement de l’or africain, elles ont toutefois importé 316 tonnes d’or depuis les Émirats arabes unis en 2024. La même année, ces derniers ont importé 748 tonnes d’or africain, devenant de loin le premier acheteur mondial du métal extrait sur le continent. Le passage par une raffinerie suisse agréée par la LBMA est un point de bascule. L’or brut dont l’origine peut être difficile à établir (potentiellement une zone de guerre) devient alors un produit répondant aux standards du marché mondial et susceptible d’être acheté par des banques commerciales ou centrales, l’industrie horlogère, des investisseurs institutionnels. Après raffinage, le métal devient une marchandise parfaitement intégrée aux circuits officiels. Les lingots rejoignant les coffres de Londres, Zurich, New York ou Singapour ne portent plus aucune trace visible de leur parcours initial.

Vers un Kimberley de l’or ?

Au début des années 2000, les révélations sur les « diamants de sang » provenant de la Sierra Leone, du Liberia ou de l’Angola avaient conduit la communauté internationale à réagir. Le Processus de Kimberley, lancé en 2003, visait précisément à empêcher que les pierres précieuses financent des conflits armés et des groupes rebelles. Vingt ans plus tard, l’or pose un défi comparable, mais à une échelle bien plus vaste. Plus facile à transporter, à fondre et à dissimuler que les diamants, il circule à travers une chaîne d’approvisionnement mondiale dont la traçabilité demeure largement un jeu documentaire et bureaucratique. Les procédures de due diligence mises en place par les raffineries, les négociants et les organismes professionnels ou les initiatives comme Single Mine Origin (SMO) proposant un or traçable depuis une mine unique jusqu’au produit final constituent autant d’avancées réelles, mais elles peinent encore à répondre aux interrogations soulevées par l’or provenant de zones de conflit ou de gouvernance fragile.

Entre les mines artisanales africaines, les comptoirs de Dubaï et les raffineries suisses, le métal jaune continue de changer plusieurs fois d’identité avant d’intégrer les circuits financiers mondiaux. Cette opacité alimente aujourd’hui un débat de plus en plus vif : faut-il créer pour l’or un mécanisme international comparable au Processus de Kimberley ? Alors que plusieurs centaines de tonnes d’or africain échappent encore chaque année aux statistiques officielles, la question n’est plus seulement celle de la transparence des marchés. Elle est aussi celle de la capacité des États producteurs à bénéficier de leurs ressources naturelles et celle des consommateurs, investisseurs et banques centrales à s’assurer que l’or qu’ils achètent ne contribue ni à alimenter les conflits ni à priver les populations locales des richesses de leur sous-sol.

Des Canadiens à la rescousse d’Asmara

Travail forcé, revenus miniers et lobbying international : retour sur le rôle controversé de la compagnie minière canadienne Nevsun, qui a contribué, dans les années 2010, à maintenir à flot l’un des régimes les plus répressifs d’Afrique.

Lorsqu’on évoque aujourd’hui l’industrie minière érythréenne, l’attention se porte souvent sur la Chine. Depuis le rachat de Nevsun Resources par le géant Zijin Mining en 2018, Pékin est devenu l’acteur dominant du secteur extractif du pays. Pourtant, avant les investisseurs chinois, ce sont des compagnies canadiennes qui ont ouvert la voie. Et parmi elles, aucune n’a joué un rôle aussi déterminant que Nevsun Resources.

L’État goulag

L’histoire officielle est celle d’un investissement étranger venu développer les richesses du sous-sol érythréen. L’histoire réelle est plus dérangeante. Car au moment où Nevsun lance l’exploitation de la mine de Bisha en 2011, l’Érythrée traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire contemporaine. Isaïas Afewerki dirige alors un État sous sanctions internationales, accusé par les Nations unies de soutenir divers groupes armés dans la région, notamment Al Shabaab en Somalie. L’économie érythréenne est exsangue. Le secteur privé a été méthodiquement asphyxié, les activités économiques sont concentrées entre les mains du parti unique, le Front populaire pour la démocratie et la justice (PFDJ), tandis que le service national à durée indéterminée fournit une main-d’œuvre quasi gratuite à l’État et à ses entreprises. L’Érythrée se voit alors surnommée la « Corée du Nord de l’Afrique » ou « Gulag State ».

Depuis les années 1990, le régime a construit un système économique entièrement étatisé, dominé par des conglomérats tels que le Hidri Trust et la Red Sea Corporation. Entre le parti, l’État, l’armée et les entreprises, les frontières sont pratiquement inexistantes. Les contrats publics sont attribués aux sociétés contrôlées par le PFDJ, les conscrits sont utilisés dans tous les secteurs de l’économie et les revenus générés par ces activités échappent à tout contrôle démocratique. Dans ce système, l’économie n’est pas un instrument de développement : elle est un instrument de pouvoir.


À la fin des années 2000, le modèle montre pourtant ses limites. Les sanctions adoptées par la communauté internationale visent à isoler le régime et à assécher ses ressources financières. Les diplomates américains en poste à Asmara décrivent alors un gouvernement en grande difficulté, dépendant des transferts (parfois extorqués) de la diaspora et de circuits financiers opaques. Beaucoup d’observateurs s’attendent à voir le régime vaciller.

Sauvé par les compagnies minières

Grâce à la découverte et à l’exploitation du gisement de Bisha, Nevsun apporte au gouvernement érythréen ce dont il manque le plus : des devises. La mine commence à produire de l’or en 2011. Les revenus sont immédiatement considérables. Selon plusieurs estimations, l’État érythréen engrange plusieurs centaines de millions de dollars grâce à sa participation dans le projet et aux taxes minières. Pour un pays dont le produit intérieur brut demeure extrêmement faible, ces recettes représentent une véritable bouffée d’oxygène.

Le problème est que cet argent ne tombe pas dans les caisses d’un État transparent et démocratique. Il alimente un système politique fermé, sans budget public, sans presse libre, sans constitution et sans mécanismes indépendants de contrôle des finances publiques. Plusieurs chercheurs et ONG spécialisées dans les droits humains considèrent même que la croissance économique enregistrée par l’Érythrée au début des années 2010 repose presque exclusivement sur les revenus tirés de Bisha.

Dans le même temps, les accusations se multiplient concernant les conditions de travail sur le site minier. Dès 2013, Human Rights Watch publie un rapport dénonçant le recours au travail forcé dans le cadre du service national. Selon l’organisation, des travailleurs affectés à des sous-traitants de la mine sont mobilisés contre leur gré et placés sous contrôle militaire. Deux ans plus tard, la Commission d’enquête des Nations unies sur les droits humains en Érythrée confirme l’existence d’un système institutionnalisé de travail forcé. Les témoignages recueillis évoquent des punitions, des détentions arbitraires et des traitements dégradants infligés à des conscrits employés sur les chantiers liés à Bisha.

En 2014, trois réfugiés érythréens déposent plainte contre Nevsun devant la justice canadienne. Ils affirment avoir été contraints de travailler sur le site dans le cadre du service national et avoir subi des traitements inhumains. L’affaire prend rapidement une dimension historique. Les juridictions canadiennes acceptent d’examiner des accusations particulièrement graves : esclavage, travail forcé, torture et crimes contre l’humanité. Pour la première fois, une entreprise minière canadienne risque d’être jugée dans son pays pour des faits commis à l’étranger.

Face à cette offensive judiciaire, Nevsun ne se contente pas de contester les accusations. La compagnie engage une stratégie beaucoup plus ambitieuse : défendre le modèle érythréen lui-même.

Un lobbying agressif

Sous l’impulsion de cadres de l’entreprise, tels que Todd Romaine, vice-président chargé de la responsabilité sociale, et de conseillers juridiques comme Ruby Sandhu, la bataille engagée contre les accusations de travail forcé se transforme progressivement en une remise en cause plus large des organisations de défense des droits humains, des experts onusiens et des témoignages de réfugiés érythréens. Les critiques du régime sont régulièrement présentés comme des acteurs politisés, tandis que les rapports documentant les abus sont dénoncés comme les instruments d’une campagne occidentale contre l’Érythrée.

Le paradoxe est saisissant. Une société cotée sur les marchés boursiers de Toronto et de New York fait la promotion, directement ou indirectement, des arguments d’un régime anticapitaliste régulièrement classé parmi les plus répressifs au monde et dirigé par un Président formé en Chine pendant la révolution culturelle.

La stratégie fonctionne partiellement. En 2018, Nevsun est rachetée pour 1,41 milliard de dollars canadiens par le groupe chinois Zijin Mining. Deux ans plus tard, alors qu’un procès susceptible de créer un précédent mondial se profile, un accord financier confidentiel est conclu avec les plaignants. Le montant versé par la compagnie d’Etat chinoise n’a pas été divulgué. Le procès de Nevsun n’aura jamais lieu.

L’affaire Nevsun dépasse largement le cadre d’un contentieux judiciaire. Elle pose une question fondamentale sur la responsabilité des multinationales opérant dans des États autoritaires. Une entreprise peut-elle prétendre à la neutralité lorsqu’elle devient la principale source de revenus d’un régime sous sanctions internationales ? Peut-elle ignorer l’origine de la main-d’œuvre mise à sa disposition lorsqu’elle opère dans un système reposant sur la conscription à durée indéterminée ?

La guerre du Tigré

La stratégie de communication déployée par Nevsun a également contribué à banaliser un discours de plus en plus agressif à l’égard des opposants au régime, mais aussi du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), la région frontalière avec l’Éthiopie, et plus largement des Tigréens eux-mêmes. Lorsque la guerre du Tigré éclate en novembre 2020, les troupes érythréennes envahissent la région en appui à l’offensive menée par le gouvernement fédéral éthiopien. Les réseaux mobilisés depuis plusieurs années pour défendre le gouvernement érythréen se retrouvent en première ligne de la bataille informationnelle qui accompagne le conflit. Des lobbyistes et même des universitaires qui entretiennent des liens institutionnels avec l’industrie minière justifient l’invasion et alimentent le discours de haine à l’encontre des Tigréens.

Depuis les années 2000, les géologues savent que les formations aurifères du Bouclier nubien ne s’arrêtent pas à la frontière entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Les mêmes structures géologiques qui ont donné naissance aux mines de Bisha ou au projet Asmara (une autre mine exploitée par le consortium autour de Nevsun) se prolongent vers le Tigré. Plusieurs sociétés minières canadiennes, dont certaines créées par d’anciens cadres de Nevsun, avaient d’ailleurs commencé à explorer activement la région juste avant le déclenchement de la guerre.

Dès lors, une interrogation se fait jour : les ressources minières du Tigré auraient-elles joué un rôle dans les calculs stratégiques des acteurs du conflit ? Aucune déclaration officielle ne permet d’affirmer que l’accès à l’or constituait un objectif principal de l’intervention érythréenne, mais il serait imprudent d’écarter totalement cette hypothèse. Là où l’or a contribué à assurer la survie économique du régime d’Asmara, où les frontières géologiques ignorent les frontières politiques et où les mêmes réseaux d’affaires gravitent depuis deux décennies autour du Bouclier nubien, la question mérite d’être posée.

L’histoire de Nevsun ne s’arrête donc pas aux tribunaux canadiens ni aux revenus de la mine de Bisha. Elle ouvre une réflexion plus large sur les liens entre ressources naturelles, régimes autoritaires et conflits régionaux dans la Corne de l’Afrique. À mesure que de nouveaux gisements sont découverts des deux côtés de la frontière, l’or pourrait bien continuer à peser sur l’avenir politique et sécuritaire de la région.

Sauver le régime

En Érythrée, l’or de Bisha n’a pas seulement transformé l’économie nationale. Il a contribué à sauver un régime que beaucoup pensaient condamné. Les sanctions internationales devaient l’étouffer ; les revenus miniers lui ont offert un sursis. Dans cette histoire, Nevsun n’apparaît pas seulement comme un investisseur étranger. La compagnie est devenue, volontairement ou non, l’un des piliers économiques de la survie du système construit par Isaïas Afewerki qui asservit littéralement 6 millions d’Érythréens et les pousse sur les routes de l’exil. Le régime le sait, c’est pourquoi il interdit à ses concitoyens de quitter le territoire. La seule issue possible passe par les réseaux de passeurs qui pratiquent l’extorsion, la torture et les abus sexuels. Des officiels érythréens sont impliqués dans ces réseaux : ils ont rendu leur pays invivable, poussent les gens à l’exil tout en leur interdisant, et, finalement organisent les voies illégales de l’exode.

À l’heure où l’Europe a placé la question migratoire au cœur de ses débats politiques, il conviendrait de s’interroger sur les causes qui poussent des milliers d’Érythréens à risquer leur vie en traversant le Sahara et la Méditerranée, et le rôle joué dans ce drame par certaines compagnies occidentales.

La France et l’or d’Haïlé Selassié

Alors que l’Éthiopie traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente, entre guerres internes, crise économique et dépendance croissante aux financements étrangers, une étrange affaire secoue les cercles du pouvoir à Addis-Abeba. Fin octobre 2024, le Premier ministre Abiy Ahmed a révélé le transfert de 400 kg d’or découverts au Palais du Jubilé à proximité des coffres de la Banque nationale. Quelques semaines plus tard, le même palais accueillait Emmanuel Macron pour fêter en grande pompe l’anniversaire du Président français, tandis que se poursuivait la restauration du site financée par la coopération française et que s’élevait, sur les hauteurs de la capitale, le gigantesque nouveau palais d’Abiy Ahmed. Au-delà d’une anecdote patrimoniale se dessinent des questions beaucoup plus vastes : d’où vient cet or, qui l’a découvert, à quoi servira-t-il et en quoi cette affaire est-elle liée aux ambitions régionales du Premier ministre et de ses puissants partenaires émiratis ?

Dans la grande saga de l’or du Bouclier nubien, l’affaire pourrait sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Le 31 octobre 2024, devant le Parlement éthiopien, le Premier ministre Abiy Ahmed annonçait que 400kg d’or conservés au Palais du Jubilé d’Addis-Abeba avaient été transférés dans les coffres de la Banque nationale d’Éthiopie. Une déclaration laconique, sans aucune précision supplémentaire. Pas un mot sur l’origine de cet or, pas un mot sur sa nature ni sur sa destination finale.

Pourtant, dans un pays ravagé par les guerres, en difficulté économique chronique et aux réserves de change exsangues, l’annonce méritait davantage qu’une simple note.


Carte de l’Éthiopie

L’Éthiopie est aujourd’hui au cœur du Bouclier nubien, un vaste espace aurifère qui s’étend de l’Érythrée au Soudan en passant par l’ouest du pays. Cette région, exploitée depuis l’époque pharaonique, constitue l’une des plus importantes provinces minières aurifères du monde. Depuis plusieurs années, les Émirats arabes unis (EAU) sont devenus le premier acquéreur de cet or africain, qu’il provienne de mines industrielles ou de circuits plus opaques alimentés par les conflits régionaux.

Dans ce contexte, les 400 kilos d’or du Palais du Jubilé soulèvent une série de questions embarrassantes.

S’agit-il réellement de lingots ? Rien ne permet de l’affirmer. Des sources proches d’anciens employés du palais impérial évoquent plutôt des objets d’art, des candélabres, des cadeaux diplomatiques, des pièces d’orfèvrerie accumulées au fil des décennies. Si 400 kilos de métal représentent près de 50 millions d’euros au cours actuel, la valeur patrimoniale de tels objets pourrait être infiniment supérieure.

En effet, le Palais du Jubilé n’est pas un bâtiment ordinaire. Construit en 1955 pour célébrer les vingt-cinq ans de règne de l’empereur Haïlé Sélassié, il incarne l’apogée de la monarchie éthiopienne, phare symbolique du continent. C’est là que le « Roi des Rois » célébra, en juillet 1972, son fastueux quatre-vingtième anniversaire, alors qu’une famine dévastatrice ravageait le Wollo. Le contraste entre les festivités impériales et la catastrophe humanitaire contribua à délégitimer une monarchie déjà fragilisée. Deux ans plus tard, Haïlé Sélassié était renversé par le Derg, gouvernement militaire d’essence marxiste qui allait instaurer la Terreur rouge en 1978-79.

Révolution de Palais

Ironie de l’histoire, près d’un demi-siècle plus tard, le même palais est redevenu l’épicentre du pouvoir. Il est  la résidence du Président, tandis que le Premier ministre occupe le Palais Ménélik. Mais depuis son arrivée au pouvoir en 2018, Abiy Ahmed a entrepris une vaste réhabilitation du récit impérial éthiopien. Unity Park (un parc dédié à la célébration de l’unité nationale autour du palais de l’empereur Ménélik II, controversé pour la soumission brutale des diverses populations éthiopienne), restauration des palais historiques, mise en scène de l’histoire nationale : tout concourt à replacer l’État dans une continuité monarchique dont le Premier ministre lui-même apparaît comme l’héritier implicite, évinçant la présidence

Et de fait, le 17 octobre 2024, peu avant l’annonce sur l’or réapparu, Abiy Ahmed convoquait exceptionnellement un Conseil des ministres au Palais du Jubilé. Les images firent le tour des réseaux sociaux. On y voyait les ministres réunis au milieu de Rolls-Royce impériales, de carrosses historiques et d’automobiles de collection soigneusement restaurées. La réunion ne s’était pas tenue dans les bureaux habituels du Premier ministre au palais Ménélik, mais dans la résidence officielle du président de la République. Le symbole était lourd de sens.

Quelques jours auparavant, la Présidente Sahle-Work Zewde avait été discrètement remplacée par Taye Atske-Selassié, fidèle parmi les fidèles d’Abiy Ahmed. Pour de nombreux observateurs, cette scénographie patrimoniale relevait moins du tourisme culturel que de l’affirmation d’une prise de pouvoir.


Haïlé Sélassié à son couronnement


Au même moment, le Premier ministre poursuivait son projet le plus controversé : la construction du gigantesque complexe de Yeka, parfois surnommé le « nouveau palais impérial ». Les chiffres donnent le vertige. Selon les estimations les plus fréquemment avancées, le projet s’élevant initialement à 4,5 milliards d’euros (800 milliards de birrs), pourrait grimper jusqu’à 13,8 milliards d’euros. Trois lacs artificiels, plusieurs centaines d’hectares, des résidences destinées aux chefs d’État étrangers, des infrastructures monumentales : l’ensemble ressemble davantage à une nouvelle capitale royale qu’à une simple résidence officielle.

Or la question du financement demeure mystérieuse. Les Émirats Arabes Unis apparaissent régulièrement dans les discussions entourant ce projet. Depuis plusieurs années, Abiy Ahmed entretient une relation privilégiée avec Abou Dhabi et Dubaï. Les investissements émiratis se multiplient dans les secteurs stratégiques éthiopiens. Dans les cercles diplomatiques d’Addis-Abeba, certains décrivent même les financements émiratis comme une caisse noire permettant au Premier ministre de lancer des projets échappant aux contraintes budgétaires.

Cette proximité prend une résonance particulière lorsqu’on examine le rôle de Dubaï dans le commerce mondial de l’or. La cité-État constitue aujourd’hui l’une des principales plaques tournantes du raffinage et de la revente de métal précieux provenant du Soudan, d’Éthiopie ou d’Érythrée.

Dès lors, le transfert des 400 kilos d’or vers la Banque nationale suscite une interrogation simple : cet or sert-il uniquement à enrichir les collections nationales ou pourrait-il également constituer une garantie financière dans les négociations avec les bailleurs étrangers ?

Le rôle délicat de la France

Le plus surprenant est peut-être que l’affaire des 400 kilos d’or n’a suscité pratiquement aucune réaction des partenaires occidentaux impliqués dans la restauration du palais. Et pourtant, quelques semaines seulement après l’annonce du transfert de l’or vers la Banque nationale, le Palais du Jubilé accueillait un invité de marque : Emmanuel Macron. Le Premier ministre éthiopien lui-même se félicitait publiquement de célébrer l’anniversaire du président français dans ce lieu chargé d’histoire.

L’image est saisissante. D’un côté, un trésor impérial dont personne ne semble connaître précisément la composition ni les conditions de découverte. De l’autre, un palais restauré grâce à un important programme de coopération franco-éthiopienne financé par l’Agence française de développement.

Il ne s’agit pas de mettre en cause la France dans la gestion du patrimoine éthiopien. Mais comment un chantier patrimonial bénéficiant d’une telle expertise internationale a-t-il pu révéler l’existence de 400kg d’or sans qu’aucune information publique ne soit disponible sur leur inventaire, leur nature exacte ou leur statut juridique ? Car enfin, si cet or a été découvert pendant les travaux, quelqu’un l’a nécessairement identifié, catalogué, pesé et documenté. Qui ? À quelle date ? Selon quelles procédures ?

À mesure que s’élèvent les murs du nouveau palais de Yeka, dont le coût est estimé à plusieurs milliards de dollars, ces interrogations prennent une dimension qui dépasse largement le cadre du patrimoine culturel.

De surcroît, tandis que le Palais du Jubilé retrouve son lustre, les destructions patrimoniales liées à la guerre du Tigré restent taboues. Monastères pillés, manuscrits disparus, trésors ecclésiastiques volés, édifices religieux endommagés : les pertes culturelles du conflit comptent parmi les plus graves de l’histoire récente de la Corne de l’Afrique.

Les bâtiments peuvent être restaurés. Les voitures de collection peuvent être exposées. Mais l’or, lui, peut disparaître. Dans une Éthiopie confrontée à des besoins immenses en matière de santé, d’éducation et de sécurité alimentaire, l’histoire des 400 kilos d’or du Palais du Jubilé rappelle une leçon que l’empereur Haïlé Sélassié avait apprise à ses dépens : lorsqu’un pouvoir commence à confondre patrimoine national et patrimoine personnel, les symboles finissent souvent par se retourner contre lui.

BRICS et dé-dollarisation en vue

Durant des siècles, l’or africain a été raconté comme une histoire de convoitise coloniale, de corruption ou de conflits armés. Dans le Bouclier nubien, cet immense espace géologique qui s’étend de l’Égypte à l’Éthiopie en passant par le Soudan et l’Érythrée, l’or a effectivement financé des guerres, enrichi des chefs militaires et entretenu des régimes autoritaires. Mais aujourd’hui, une nouvelle histoire s’écrit : celle de l’ordre monétaire international.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le système financier international repose sur le dollar. Même après la fin de la convertibilité-or décidée par Richard Nixon en 1971, la monnaie américaine est restée la principale devise de réserve, d’échange et de règlement du commerce mondial. Le pétrole, les matières premières stratégiques, les flux financiers internationaux continuent d’être largement libellés en dollars.

Pour les puissances émergentes réunies au sein des BRICS, cette situation représente bien davantage qu’un simple déséquilibre économique. Elle constitue un rapport de force politique. La Russie, frappée par les sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine, la Chine, engagée dans une rivalité systémique avec Washington, l’Iran, soumis à un régime de sanctions depuis des décennies – tous poursuivent désormais un objectif commun : réduire leur dépendance au dollar et construire une architecture financière parallèle.

Dans cette stratégie, l’or occupe une place cruciale. Depuis plusieurs années, les banques centrales russe et chinoise accumulent massivement du métal précieux. En 2023, leurs achats d’or ont atteint des niveaux historiques. Cette accumulation répond à une logique simple : si l’on veut réduire le rôle du dollar, il faut disposer d’un actif universellement reconnu susceptible d’inspirer confiance aux marchés. Or l’or demeure, malgré toutes les innovations financières, la seule réserve de valeur acceptée partout sur la planète.

L’Arène de la mer Rouge

Depuis vingt ans, le Bouclier nubien est devenu l’une des principales marches aurifères du monde. Les mines industrielles d’Érythrée, les gisements du Tigré, les exploitations artisanales soudanaises ou encore les filières de contrebande qui convergent vers Dubaï alimentent un immense marché dont les ramifications s’étendent désormais jusqu’à Moscou, Pékin et Johannesburg.

Les guerres du Soudan illustrent parfaitement ce phénomène. Les Forces de Soutien Rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, ont bâti leur puissance sur le contrôle des mines du Darfour. Les Émirats arabes unis (EAU) sont devenus une plateforme incontournable pour le raffinage et la commercialisation de l’or et la société militaire privée russe Wagner a longtemps participé à l’exportation du minerai soudanais vers les marchés internationaux. L’or n’est plus seulement extrait du sous-sol africain. Il est intégré à une stratégie globale de redistribution du pouvoir économique et devient un levier politique.

Le sommet des BRICS à Johannesburg, en août 2023, a constitué une étape majeure de cette évolution. L’Éthiopie, l’Égypte, l’Iran et les EAU ont rejoint l’organisation. Tous sont des acteurs majeurs de cet espace que les diplomates nomment Red Sea Arena, l’Arène de la mer Rouge. Ces pays qualifiés de « puissances moyennes » qui forment les BRICS-Plus entretiennent des liens directs avec les ressources minières du Bouclier nubien. Et tous participent, à des degrés divers, à la réflexion sur la dé-dollarisation.

Le rôle inattendu de l’Érythrée

L’un des aspects les plus fascinants de cette dynamique réside dans le rôle inattendu joué par l’Érythrée. Économiquement marginale, diplomatiquement isolée, l’Érythrée d’Isayas Afewerki s’est pourtant imposée comme l’un des laboratoires idéologiques de cette contestation de l’ordre occidental. Depuis des années, le président érythréen développe un discours dénonçant l’hégémonie financière américaine et appelle à la création d’un système monétaire alternatif. Il a fait des compagnies minières le pilier le plus solide de son régime. Lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en 2023, il déroule un discours sur la guerre menée par l’OTAN contre la Russie, puis la Chine, l’hégémonie occidentale et le rôle des matières premières. Expliquant que l’Afrique a les ressources et la Russie les capacités, il conclut : « Vous êtes notre leader ! », en regardant Vladimir Poutine dans les yeux.

Mais la bataille monétaire ne se joue pas uniquement dans les banques centrales ou les sommets diplomatiques. Elle se mène également dans les esprits.

Depuis une dizaine d’années, la Russie a développé en Afrique une stratégie d’influence particulièrement efficace consistant à s’appuyer sur les légitimes revendications héritées de la période coloniale pour les réorienter au profit de ses propres intérêts géopolitiques. La question du franc CFA en constitue l’exemple le plus frappant. Les critiques adressées à cette monnaie sont anciennes, sérieuses et largement antérieures à l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Elles ont été portées par plusieurs générations d’intellectuels africains, de militants panafricanistes et d’économistes dénonçant les mécanismes de dépendance hérités de la Françafrique.

Récupération russe

Le Kremlin n’a pas créé cette contestation : il l’a récupérée. À partir du milieu des années 2010, les réseaux liés à Evgueni Prigojine et au groupe Wagner ont investi certains courants panafricanistes francophones. L’objectif n’était pas tant de défendre la souveraineté africaine que d’affaiblir l’influence occidentale afin d’ouvrir de nouveaux espaces à Moscou. L’argument monétaire (impérialisme du dollar et de l’euro) a été poussé au devant de la scène par Kemi Seba et Nathalie Yamb.

Le premier a entretenu des relations documentées avec les réseaux de Prigojine et a reconnu avoir été invité en Russie, en Libye et au Soudan par l’entourage du patron de Wagner. Des documents internes révélés après la mort de Prigojine ont montré l’existence du « Projet Kemi », destiné à soutenir l’influenceur dans sa campagne contre la présence française en Afrique. Le Franco-Béninois est également très actif en Éthiopie où il donne des conférences reprenant le narratif sur la Corne de l’Afrique d’Isayas Afewerki.

La seconde, Nathalie Yamb, surnommée la « Dame de Sotchi » depuis son intervention remarquée lors du premier sommet Russie-Afrique de 2019, est devenue l’une des figures les plus influentes du panafricanisme numérique francophone. Ses thèmes de prédilection – souveraineté monétaire, rejet du franc CFA, dénonciation du néocolonialisme occidental – rejoignent ceux promus simultanément par les plateformes informationnelles proches de Moscou.

Le hasard des calendriers est révélateur. Tandis que Nathalie Yamb devenait la star médiatique du sommet de Sotchi en 2019, Isayas Afewerki multipliait les contacts avec Moscou. Des contenus directement rédigés par des journalistes affiliés au ministère érythréen de l’Information ont commencé à être diffusés par des médias comme Radio Révolution Panafricaine (2RP), dont Kemi Seba est également un contributeur régulier. Basée au Cameroun, 2RP est affiliée à l’Association pour la recherche libre et la coopération internationale (AFRIC) dirigée par Ioulia Afanasieva, associée de Prigojine. Lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg, puis de l’élargissement des BRICS à Johannesburg, le président érythréen a développé exactement le même argumentaire : dénonciation de l’ordre monétaire dominé par le dollar, critique de l’Occident et appel à une nouvelle architecture financière mondiale.

L’or pour renverser le dollar

Monnaie commune des BRICS, systèmes de paiement indépendants, blockchain, pétroyuan convertible en or : les scénarios se multiplient. Aucun n’est encore pleinement opérationnel, mais tous témoignent d’une même ambition : affaiblir le monopole du dollar.

En juillet 2024, l’Éthiopie a laissé flotter le birr et engagé des réformes destinées à accroître ses réserves en or. Addis-Abeba cherche désormais à récupérer le métal qui alimentait jusqu’alors les réseaux de contrebande en proposant un tarif attractif aux mineurs artisanaux. Derrière cette réforme technique se cache un objectif beaucoup plus vaste: inscrire l’Éthiopie dans le mouvement mondial de dé-dollarisation porté par les BRICS.

Pendant des décennies, les grandes compagnies minières occidentales ont considéré le Bouclier nubien comme une simple contrée à exploiter. Elles cherchaient du cuivre, du zinc, de l’or ou de la potasse. Elles ont parfois fermé les yeux sur des régimes autoritaires ou sur des violations des droits humains au nom de la rentabilité. Personne n’imaginait alors que ces mêmes ressources contribueraient un jour à alimenter une contestation globale de l’ordre économique né de Bretton Woods.

L’or de Bisha, de Shire ou du Darfour n’est plus seulement une marchandise. Il est devenu un levier stratégique dans la compétition entre grandes puissances et le champ de bataille de l’après dollar. Les populations de la Corne de l’Afrique, elles,  continuent d’en payer le prix. Les guerres se poursuivent, les trafics prospèrent et les régimes autoritaires se maintiennent, mais au-delà des tragédies locales, quelque chose de plus profond est en train de se produire.

Charlotte Touati

mondafrique.com

Haïti, une saison en enfer

 

En Haïti, c’est une guerre qui se joue. Une guerre entre des criminels qui veulent imposer la violence comme ordre social et une population désarmée qui lutte pour préserver la dignité humaine et la liberté. La riposte doit être ferme et résolue. » Tels sont les mots employés par Laurent Saint-Cyr, à la tête du Conseil présidentiel de Transition, lors de son allocution officielle devant l’Assemblée générale de l’ONU le 25 septembre 2025.

Au cœur d’une crise multidimensionnelle

De fait, depuis bientôt une décennie, Haïti est en proie à une crise multidimensionnelle (humanitaire, politique, économique et sécuritaire) hors de contrôle. Selon le Comité des droits de l’homme de l’ONU, la crise en Haïti a fait depuis 2022 plus de 16 000 victimes parmi la population ; pas moins de 1,4 million de personnes ont été contraintes de fuir leur foyer, dont la moitié sont des enfants ; près de 5,7 millions de personnes se trouvent plongées dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë ; outre la famine, le choléra a fait sa réapparition alors que le système de santé est réduit à néant. Cette situation catastrophique est encore aggravée par la politique migratoire menée par la République dominicaine voisine qui renvoie en moyenne chaque mois plus de 30 000 Haïtiens dans leur pays d’origine, incapable de les accueillir. 

Première république indépendante du continent sud-américain en 1804, Haïti a connu deux siècles d’une histoire tourmentée faite d’une succession de coups d’État, de dictatures et d’occupations étrangères. La crise actuelle qui frappe le pays sous le regard souvent ambigu, parfois même distant, de la communauté internationale, n’en est que l’épisode le plus récent. Haïti ne s’est jamais vraiment remis du puissant séisme de 2010 qui avait fait plus de 200 000 victimes et mis en lumière les fragilités de ce pays aux multiples vulnérabilités, encore récemment rappelées par les dégâts causés par l’ouragan Melissa. Depuis lors, aux lenteurs de la reconstruction se sont ajoutés le spectacle du délitement de l’État et la violence permanente des gangs.

L’emprise croissante des gangs

Ces derniers, lointains héritiers des « Tontons Macoutes » du dictateur François Duvalier, font régner leur loi et la terreur sur plus de 85 % du territoire de la capitale, Port-au-Prince. Ils étendent désormais leur emprise sur les régions agricoles environnantes, comme l’Artibonite et le département de l’Ouest. Enlèvements, viols, extorsions, massacres et trafics en tout genre sont le quotidien de la population haïtienne. Le département d’État américain a placé certains de ces groupes sur la liste des organisations terroristes étrangères et les têtes de leurs chefs ont été mises à prix : le FBI propose 5 millions de dollars US pour toute information aboutissant à l’arrestation du célèbre Jimmy Chérizier, dit « Barbecue », surnom hérité du sort qu’il réserve à ses victimes torturées. Mais lorsque l’un d’eux est éliminé, un terrible cycle de représailles s’engage alors. Les 11 et 12 septembre 2025, à la suite de la mort d’un chef de gang tué par la Police Nationale d’Haïti (PNH), la coalition criminelle Viv Ansanm a perpétré un véritable massacre dans le tranquille village de pêcheurs de Labodrie, assassinant plus de 40 personnes, dont des femmes et des enfants.

Ces gangs profitent du vide laissé par des pouvoirs publics inexistants et illégitimes : il n’y a pas eu d’élections en Haïti depuis 2016 et plus aucun président élu à la tête du pays depuis l’assassinat de Jovenel Moïse dans sa résidence privée, en juillet 2021. Depuis lors, une succession de gouvernements de transition tentent d’incarner l’État et de remettre le pays sur la voie de la démocratie. Les ambitions des uns et des autres, l’incapacité à recouvrer les impôts, une corruption endémique constituent autant d’obstacles au rétablissement d’un ordre institutionnel. La nécessaire réforme constitutionnelle et les indispensables élections ont systématiquement été repoussées et sont toujours conditionnées à une amélioration durable de la sécurité.

De fait, les efforts désespérés pour reprendre le contrôle du pays menés par la PNH, secondée par les quelque 1000 hommes (sur les 2500 programmés) de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS), sont restés vains malgré les nombreux dons de matériel (véhicules blindés, armes, munitions) en provenance des États-Unis, du Canada ou de la France. Créée en octobre 2023 par une décision du Conseil de sécurité de l’ONU et placée sous la direction du Kenya, la MMAS a systématiquement été confrontée à des problèmes d’effectifs, de leadership et de financement ; dans ces conditions, et malgré plusieurs victimes dans ses rangs, cette force internationale supplétive de la PNH n’a pas réussi à inverser le rapport de force avec les gangs.

Toutefois, ces actions, à défaut de mettre fin au chaos, ont au moins réussi à endiguer l’avancée des gangs et ainsi éviter pour le moment l’effondrement total des institutions haïtiennes. Pour ce faire, les gouvernements successifs ont engagé une modernisation des méthodes de la PNH ainsi qu’une politique de recrutement et de formation des Forces Armées d’Haïti (FAdH). Pourtant, les résultats restent limités et la situation demeure plus fragile que jamais. Si l’utilisation de drones pour éliminer les chefs de gangs a connu certaines réussites, elle soulève de sérieuses interrogations quant à son cadre légal et ne fait pas l’unanimité au sein de la population qui dénonce les dégâts collatéraux : les frappes de drones ont fait 559 victimes civiles dont 11 enfants depuis mars 2025.

Face à cet échec, l’ONU a décidé de donner un mandat plus offensif à une nouvelle mission : la Force de Répression des Gangs (FRG). Adoptée le 30 septembre 2025, la résolution 2793 du Conseil de Sécurité lui confie une mission plus agressive et une structure opérationnelle renforcée. Elle doit se composer de 5550 personnels militaires et policiers et être secondée par le Bureau d’Appui des Nations Unies pour Haïti (BANUH) créé pour lui fournir un soutien logistique et médical pour une période initiale de 12 mois. Cependant, cette nouvelle force ne devrait être pleinement opérationnelle qu’à partir de l’été 2026. De plus, cet engagement renouvelé de la communauté internationale laisse encore en suspens beaucoup de questions essentielles qui se posaient déjà au sujet de la MMAS. Quelle est la mission exacte de cette FSG ? En effet, si l’ONU emploie le mot de « suppression » des gangs, la diplomatie française parle, quant à elle, de force de « répression », laissant deviner de possibles divergences d’interprétation. Quels États sont disposés à envoyer des troupes dans le chaos haïtien ? Qui en assurera le leadership opérationnel ? Comment assurer à cette force un financement suffisant et pérenne, indépendant des contributions étatiques volontaires jusque-là insuffisantes ? Quelle sera la réaction de la population haïtienne qui a accueilli cette nouvelle avec beaucoup de prudence ? Et quelle sera celle des gangs qui ont jusqu’à présent fait preuve d’un grand sens d’adaptation ?

Car au-delà se pose également la question de l’équilibre d’une région déjà sévèrement déstabilisée par le narcotrafic et la politique de pression maximale menée par l’administration Trump à l’égard des régimes cubain et vénézuélien. Le premier pays concerné est évidemment la République dominicaine, qui craint par-dessus tout une contagion de la crise sur son territoire : en sus de l’expulsion massive d’Haïtiens, le voisin dominicain continue sa politique de réarmement ainsi que la construction d’un mur de séparation sur 170 des 340 kilomètres de frontières communes. Mais l’ensemble des pays de la Caraïbe sont touchés par la crise haïtienne qui menace les équilibres déjà fragiles de ces sociétés insulaires.

Plus que jamais, Haïti se trouve au centre des tensions régionales qui agitent la Caraïbe, sans qu’apparaisse encore une véritable perspective de sortie de crise. Son avenir dépend désormais de la capacité de la communauté internationale non plus seulement à se mobiliser, mais à éviter l’effondrement annoncé de l’État.

Repères

Laurent Giacobbi

areion24.news

L'armée suisse souhaite se doter de nouveaux simulateurs de tir

 

L'armée suisse souhaite acquérir de nouveaux simulateurs d'entraînement au tir. Grâce à ces installations, appelées «cinémas de tir immersifs», elle entend réduire les nuisances sonores liées aux tirs tout en améliorant l'efficacité de la formation.

C'est ce qui ressort d'une publication de l'Office fédéral de l'armement (Armasuisse) mise en ligne cette semaine sur la plateforme d'appels d'offres simap.ch et révélée dimanche par la SonntagsZeitung. Selon l'annonce, ces cinémas de tir doivent permettre la formation simultanée de douze tireurs au maximum.

Armasuisse prévoit d'évaluer les offres d'ici au début de l'année prochaine, avant d'acquérir ces cinémas de tir immersifs. Le terme «immersion» désigne le fait de plonger les utilisateurs dans un environnement virtuel.

Des installations similaires existent déjà

Interrogé dimanche par Keystone-ATS, le porte-parole de l'armée, Mathias Volken, a précisé qu'il s'agit de la formation au maniement des armes de poing et des armes légères. Outre le maniement, ces nouvelles installations permettent notamment de s'entraîner au tir dans des conditions proches de la réalité, tout en limitant les émissions.

«Contrairement aux simulateurs de tir lasers utilisés aujourd'hui, qui servent principalement à s'entraîner aux procédures tactiques ou aux situations de combat, l'accent est mis ici sur l'utilisation réaliste des armes et la neutralisation des cibles», a expliqué Mathias Volken. L'armée suisse ne dispose pas encore de cinémas de tir immersifs.

Ces installations ne remplacent toutefois pas entièrement la formation au tir avec des munitions réelles. Des exercices avec des munitions réelles continueront donc d'être organisés sur les stands de tir.

Mathias Volken a également souligné que l'appel d'offres publié sur simap.ch avait pour objectif de permettre à Armasuisse de recueillir des informations et d'étudier le marché en vue d'une analyse des acquisitions. «Il ne s'agit ni d'une acquisition définitive ni d'une décision préliminaire concernant un projet concret», a-t-il déclaré.

ATS

L’Inde et l’Asie du Sud confrontées à la Chine dans l’Indopacifique

 

Conceptualisée en 2007 par le Japon, la notion d’Indopacifique désigne une région qui abrite les deux pays les plus peuplés du monde, l’Inde et la Chine, totalisant à eux deux près de 2,9 milliards d’habitants. Dans cet espace, l’Asie du Sud — qui comprend deux puissances nucléaires, New Delhi et Islamabad — joue un rôle majeur, notamment en raison de ses relations avec la Chine.

Face à la volonté chinoise de dominer l’Indopacifique, les deux principaux pays d’Asie du Sud, l’Inde et le Pakistan, adoptent des politiques diamétralement opposées : l’Inde se réfugie dans le multi-alignement, tandis que le Pakistan s’aligne clairement sur Pékin. Si le Bangladesh, le Népal et même le Bhoutan ne restent pas insensibles aux promesses d’aide chinoises, les Maldives s’alignent sur les positions chinoises, tandis que le Sri Lanka, de son côté, tente de résister à cette influence.

L’Inde : un acteur multi-aligné

L’Inde maintient aujourd’hui des relations privilégiées avec la Russie, qui lui vend du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché mondial et continue de lui fournir, bien que moins qu’auparavant, des armements. En retour, l’Inde accorde à la Russie — qui dispose d’une façade maritime sur l’Indopacifique — des facilités portuaires dans le domaine militaire, et participe à des exercices communs avec elle.

L’Inde craint en effet un encerclement par la Chine, qui développe des relations étroites avec les pays d’Asie du Sud. Cela se traduit en particulier par les corridors économiques Chine-Pakistan (entre Kashgar et Gwadar) et Chine-Birmanie (entre Kunming et Kyaukpyu). L’influence grandissante de la Chine au Bangladesh, au Népal et même au Bhoutan inquiète l’Inde au plus haut point. Si l’Inde s’efforce de convaincre le Bhoutan de ne pas céder le plateau du Doklam que Pékin revendique, une absorption de ce territoire par la Chine empêcherait l’Inde de surveiller la vallée chinoise de la Chumbi, ce doigt de gant s’enfonçant vers le sud, entre le Sikkim et le Bhoutan. A contrario, elle permettrait à la Chine d’exercer un certain contrôle sur l’étroit passage appelé corridor de Siliguri, très vulnérable, reliant l’Assam et les autres provinces du nord-est au cœur de l’Inde et, en cas de conflit, de couper plus facilement ce cordon ombilical.

La Chine réplique aux incriminations indiennes qu’elle ne menace en rien l’Inde. Elle ne fait que répondre, affirme-t-elle, par un contre-encerclement, à un véritable encerclement de son territoire par les États-Unis et les puissances asiatiques qui leur sont proches, parmi lesquelles elle classe l’Inde. Il est un fait que l’Inde constitue, pour les États-Unis, un contrepoids indispensable face à la Chine dans l’Indopacifique.

L’Inde condamne vivement la politique agressive que mène la Chine à son détriment dans l’Himalaya, au Ladakh et en Arunachal Pradesh. Pékin considère que ces deux provinces indiennes lui appartiennent. L’Inde s’efforce de contrer l’établissement de nouveaux villages chinois le long du tracé frontalier contesté dans l’Himalaya, notamment au Ladakh et en Arunachal Pradesh, en promouvant à son tour la construction de villages. Elle en construit également au Sikkim, bien que la frontière y soit en principe non contestée, par crainte d’un revirement chinois. Des incidents violents ont opposé les deux armées au Ladakh en 2020, à la suite de grignotages chinois. D’autres affrontements ont eu lieu ultérieurement en Arunachal Pradesh. Déployant désormais des troupes au plus près des frontières contestées, l’Inde s’efforce de stopper de nouvelles incursions chinoises. New Delhi s’inquiète aussi de la présence grandissante de la Chine dans l’océan Indien. Elle accorde, comme la France, une grande importance à la sécurité dans la zone indopacifique, un concept géographique et géopolitique qu’elle accepte.

Malgré les différends frontaliers, l’Inde maintient des liens économiques forts avec la Chine. Les échanges commerciaux dépassent largement les 100 milliards de dollars par an et continuent de croitre. Toutefois, mécontente de l’attitude agressive de la Chine aux frontières himalayennes, l’Inde cherche à réduire ses interactions économiques avec Pékin. Ainsi, elle a restreint les investissements chinois sur son territoire, interdit plusieurs applications numériques d’origine chinoise et mis fin aux liaisons aériennes directes entre les deux pays. Cependant, en 2025, son attitude s’assouplit : elle envisage notamment de rétablir ces liaisons aériennes directes.

Bien que confrontée à un important déficit commercial, l’Inde continue d’importer des produits chinois, notamment par nécessité pour équiper ses nouveaux ports et faire fonctionner son industrie pharmaceutique. Les deux pays se partagent une part prépondérante de la production mondiale de médicaments génériques : l’Inde importe de Chine les principes actifs, tout en se consacrant à la formulation pharmaceutique et au conditionnement. Dans le secteur de la santé, Inde et Chine sont à la fois complémentaires et concurrentes.

Par ailleurs, l’Inde fait partie d’associations dominées par la Chine, telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS). En 2009, elle figure parmi les membres fondateurs de l’organisation dénommée sous le sigle anglais BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). En 2011, l’Afrique du Sud rejoint cette organisation, qui prend alors le nom de BRICS (S pour South Africa). Avec l’inclusion, en 2024, de l’Éthiopie, de l’Égypte, des Émirats arabes unis (EAU), de l’Arabie saoudite et de l’Iran, les BRICS deviennent les BRICS+. Comptant désormais dix membres, mais excluant les pays occidentaux auxquels elle s’oppose, l’organisation a vocation à s’étendre à plusieurs autres pays, dont le Pakistan, l’Indonésie, la Malaisie et l’Algérie. L’Inde a également rejoint, en 2016, en même temps que le Pakistan, l’OCS, créée en 2001 par la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan.

Ainsi, l’Inde s’affranchit des États-Unis en coopérant avec des pays qui leur sont hostiles, en tout premier lieu la Russie, la Chine et l’Iran. Dans le même temps, elle s’en rapproche, comme en témoigne sa participation au Quad, regroupant depuis 2004 les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde. Des accords stratégiques ont été conclus avec les États-Unis ainsi qu’avec d’autres pays occidentaux, dont la France. Toutefois, New Delhi refuse de s’engager dans des alliances militaires aux connotations antichinoises trop prononcées. C’est pourquoi elle a décliné toute association à l’AUKUS, organisation regroupant depuis 2021 l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis.

Défense : un nombre croissant d’accords

La montée en puissance de la Chine dans le domaine de la défense a toutefois incité l’Inde à conclure quatre accords militaires avec les États-Unis : le General security of military information agreement (GSOMIA) en 2002, garantissant la protection des informations confidentielles ; le Logistics exchange memorandum of agreement (LEMOA) en 2016, permettant aux forces armées indiennes et américaines d’utiliser mutuellement leurs bases pour des réparations et approvisionnements ; le Communications compatibility and security agreement (COMCASA) en 2018, facilitant l’interopérabilité des forces armées des deux pays et la vente d’équipements de haute technologie à l’Inde ; et le Basic exchange and cooperation agreement (BECA) en 2020, autorisant l’échange en temps réel d’informations confidentielles, notamment celles obtenues par satellite. Par ailleurs, un Defense framework agreement a été conclu en 2015 avec les États-Unis, valable pour dix ans. L’Inde, parfaitement consciente de la volonté des États-Unis de rester la première puissance mondiale, comprend qu’ils ont besoin d’elle pour contrer la Chine.


Afin de faciliter les coopérations bilatérales dans le domaine de la logistique, l’Inde a également signé des accords plus ou moins semblables avec d’autres pays occidentaux, dont la France et le Royaume-Uni, ainsi qu’avec des pays asiatiques — Singapour, Vietnam, Corée du Sud, Japon — et l’Australie. Ainsi est née, en avril 2021, la Supply chain resilience initiative (SCRI) regroupant l’Inde, l’Australie et le Japon dans le but de réduire leur dépendance à l’égard de la Chine.

Par ailleurs, l’Inde participe, à la fois à l’étranger et sur son propre territoire, à des manœuvres impliquant ses forces terrestres, aériennes et navales. Par exemple, des exercices navals réguliers, dénommés « Malabar », sont organisés avec les marines américaine, australienne, singapourienne, japonaise et indienne. Le nouveau commandement américain, le United States Indo-Pacific Command (USINDOPACOM), inclut l’Inde mais exclut le Pakistan, rattaché au Central Command. Les armées de terre indienne et japonaise effectuent alternativement dans les deux pays des manœuvres communes dans le cadre de « Dharma Guardian ». Des exercices de lutte contre le terrorisme, « Shinnyu Maitri », associent les forces de sécurité des deux pays. Des patrouilles de surveillance maritime sont organisées sur de longues distances avec plusieurs pays, dont l’Australie. Avec la France, des manœuvres communes sont organisées avec les armées de terre (« Frinjex », « Shakti »), les marines (« Varuna ») et les armées de l’air (« Garuda »). La marine indienne a aussi participé aux exercices navals multinationaux « La Pérouse » pour la sécurisation des routes maritimes entre les océans Indien et Pacifique. L’achat par l’Inde de systèmes français (Mirage 2000, Rafale, sous-marins Scorpène) facilite ces exercices communs. L’Inde dispose aussi d’infrastructures militaires à l’étranger, notamment sur l’ile mauricienne d’Agaléga.

Enfin, l’Inde a rejoint le projet américain « Partnership for global infrastructure and investment » incluant l’Arabie saoudite, les EAU, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Jordanie et l’Union européenne. Elle a également rallié l’I2U2 (Inde, Israël, EAU, États-Unis).

Des organisations pour la coopération économique

Pour contrer les routes de la soie déployées par la Chine, l’Inde propose la création de deux corridors économiques, l’un Sud-Nord allant de l’Iran à la Russie via l’Afghanistan et l’Asie centrale (International North-South transport corridor — INSTC) et l’autre Est-Ouest reliant l’Iran à l’Europe par le Moyen-Orient (India-Middle East-Europe economic corridor — IMEC). La gestion du port de Chabahar confiée par l’Iran concrétise ces projets. Le développement des relations entre l’Inde et Israël et l’importance des diasporas indiennes au Moyen-Orient (3 millions de personnes en Arabie saoudite et 3,5 millions aux EAU) agissent dans le même sens. En 2022, un accord de partenariat économique a été conclu entre l’Inde et les EAU.

L’Inde tente de restreindre l’influence grandissante de la Chine dans les pays d’Asie du Sud. Pour ce faire, elle agit activement au sein de l’organisation régionale Bay of Bengal Initiative for Multi-Sectoral Technical and Economic Cooperation (BIMSTEC), qui regroupe cinq pays d’Asie du Sud (l’Inde, le Bangladesh, le Népal, le Bhoutan et le Sri Lanka) et deux pays d’Asie du Sud-Est (la Birmanie et la Thaïlande). Cette organisation constitue en fait l’élargissement de la Bangladesh, India, Myanmar, Sri Lanka, Thailand Economic Cooperation (BIMSTEC) fondée en 1997. Le siège de la BIMSTEC se trouve à Dacca, la capitale du Bangladesh. Elle s’est dotée d’une charte en 2022, entrée en vigueur en 2024. En réalité, cette organisation manque d’attrait et ne dissuade pas ses pays membres d’entretenir des relations plus ou moins étroites avec la Chine. De plus, les tensions récentes entre l’Inde et le Bangladesh depuis le changement de régime à Dacca la fragilisent.

De son côté, l’association regroupant tous les pays d’Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh, Népal, Bhoutan, Sri Lanka, Maldives et Afghanistan), la South Asian Association for Regional Cooperation (SAARC), dont le siège est à Katmandou, la capitale du Népal, a perdu toute raison d’être. L’opposition systématique et permanente entre les deux principaux pays, l’Inde et le Pakistan, la maintient dans un état moribond.

Quelle stratégie pour les espaces maritimes ?

L’Inde concentre certes ses efforts sur l’océan qui porte son nom, mais elle ne se désintéresse nullement de l’océan Pacifique, en particulier de sa partie occidentale et des mers de Chine. Pour ne pas laisser la Chine agir seule, l’Inde porte un intérêt croissant à l’Association of South-East Asia Nations (ASEAN), qui regroupe les pays péninsulaires et insulaires de cette région. Elle ne peut empêcher le Cambodge et le Laos de rester très proches de la Chine, ni même le Vietnam de s’accommoder des ambitions de son puissant voisin. New Delhi condamne la violation par Pékin du droit international en mers de Chine méridionale et orientale. Elle soutient les pays riverains de ces mers, en particulier le Vietnam et les Philippines, dans la défense de leurs zones économiques exclusives (ZEE).

Elle reconnait la validité d’un jugement de 2016 de la Cour internationale de justice statuant en faveur des Philippines contre la Chine. La branche Videsh de sa compagnie Oil and Natural Gas Corporation (ONGC) participe à des explorations au large du Vietnam, défiant ainsi les prétentions chinoises. Les armées vietnamienne et indienne effectuent des exercices communs, alternant entre les deux pays. Enfin, l’Inde participe activement aux dialogues stratégiques sur l’Indopacifique, notamment aux forums régionaux de l’ASEAN, aux discussions du Shangri-La Dialogue à Singapour, ainsi qu’aux sommets de l’Asie de l’Est. Elle a elle-même créé un forum de discussion : le Raisina Dialogue, qui se tient annuellement depuis 2016 à New Delhi et auquel participent de nombreux pays.

Le Pakistan s’aligne sur la Chine

Le Pakistan réserve un traitement privilégié à la Chine. Il s’aligne résolument sur elle dans tous les domaines. Par exemple, il lui a accordé la réalisation d’un corridor économique reliant le Xinjiang au Baloutchistan, Kashgar à Gwadar. De plus, le port de Gwadar se dote actuellement d’infrastructures modernes qui lui permettront de soulager le port saturé de Karachi. Des zones économiques spéciales accueillent des entreprises chinoises. Dans tout le Pakistan, de grands travaux sont confiés à la Chine, notamment le développement d’infrastructures routières et ferroviaires et la construction de centrales électriques. La route du Karakoram, construite dans les années 1970 et 1980 à travers le Gilgit-Baltistan pour développer les échanges commerciaux, est en voie de modernisation. L’énorme barrage sur l’Indus, à Diamer-Basha, est également construit par une société chinoise. Grâce au corridor économique Chine-Pakistan, Pékin disposera d’un accès à l’océan Indien proche du Moyen-Orient, lui permettant de s’affranchir partiellement du vulnérable détroit de Malacca pour exporter ses produits manufacturés et importer des hydrocarbures.

La majorité des armements dont disposent les forces armées pakistanaises proviennent désormais de Chine : véhicules blindés pour les unités de l’armée de terre, avions F-7 pour l’armée de l’air et sous-marins de classe Hangor — construits sous licence chinoise dans les chantiers navals de Karachi — pour la marine. C’est ainsi grâce à l’aide chinoise que le Pakistan a pu se doter d’une industrie de défense substantielle.

Contrairement à l’Inde, le Pakistan ne condamne pas la violation par la Chine du droit international maritime en mers de Chine méridionale et orientale. L’alignement inconditionnel du Pakistan sur la Chine s’explique en partie par son besoin de contrebalancer la puissance indienne. Le soutien qu’il reçoit au sujet du Cachemire lui est bénéfique. Toutefois, les relations officielles entre le Pakistan et la Chine, au beau fixe apparent, ne doivent pas cacher les craintes de Pékin au sujet de la sécurité de ses concitoyens expatriés au Pakistan. Des attentats terroristes meurtriers ont été perpétrés contre les ingénieurs et ouvriers chinois, principalement au Baloutchistan, mais aussi dans d’autres provinces pakistanaises. Ils traduisent un ressentiment de la population à l’égard de leur grand voisin. De plus, les pêches illégales opérées par de gros navires chinois mécontentent les habitants de la côte pakistanaise du Makran. Les rapprochements entre gouvernements ne se traduisent pas nécessairement par des liens d’amitié entre les peuples. L’image de la Chine reste ternie.

Bangladesh : un rapprochement notable avec la Chine

Le Bangladesh a adopté le concept d’Indopacifique en 2023. En proie à de graves difficultés politiques, économiques et sociales, il se rapproche de la Chine. Celle-ci participe à l’amélioration des infrastructures routières et ferroviaires du pays : construction d’un pont majeur sur la Padma (nom du Gange au Bangladesh), édification de centrales électriques, construction d’une base sous-marine près de Cox’s Bazar, opérationnelle depuis 2023, et lui vend par ailleurs des systèmes d’armes, y compris des sous-marins.

Le changement de régime à Dacca en aout 2024 favorise la Chine, qui pourrait profiter du rapprochement entre le Bangladesh et le Pakistan. Les actions du service de renseignement pakistanais, l’Inter-Services Intelligence (ISI), s’activeront au Bangladesh et aideront les mouvements sécessionnistes des provinces indiennes du Nord-Est, ce que la Chine appréciera. Ces mouvements sécessionnistes pourraient de nouveau disposer de bases arrière au Bangladesh. Une entente tripartite Bangladesh-Pakistan-Chine se met en place, au détriment de l’Inde.

Néanmoins, le Bangladesh doit limiter son hostilité envers l’Inde s’il veut bénéficier de transmissions d’électricité à partir des barrages hydroélectriques du Népal et du Bhoutan, les lignes à haute tension traversant en effet le territoire indien. Les intérêts hydrauliques des quatre pays — le Népal et le Bhoutan en amont, l’Inde et le Bangladesh en aval — sont intimement liés. De plus, l’accord de partage des eaux du Gange entre l’Inde et le Bangladesh, conclu en 1996, arrivera à expiration fin 2026. Il n’est pas certain que l’Inde accepte de le prolonger ou de l’amender. Dépité par l’Inde, qui refuse de signer un accord de partage des eaux de la Teesta, un important affluent du Brahmapoutre, le Bangladesh s’est tourné vers la Chine. Un accord a été conclu en 2020 pour la construction d’un barrage sur la Teesta, mais sa mise en œuvre se fait attendre. La Chine a récemment manifesté son intérêt pour le projet. L’objectif est de remplir le réservoir du barrage au printemps et en été, afin de fournir l’eau nécessaire à l’irrigation durant l’hiver. Pendant la saison chaude, le débit de la Teesta augmente en raison de la fonte des neiges accumulées pendant la saison froide, et l’Inde n’a pas besoin d’utiliser toute l’eau disponible. Le surplus, dont elle cherche à se débarrasser pour éviter les inondations, pourrait ainsi être redirigé vers le Bangladesh. Une centrale hydroélectrique est également prévue pour compléter le projet.

Népal : s’affranchir de l’Inde ?

Tout en maintenant des relations substantielles avec l’Inde, dictées par la géographie, le Népal cherche à s’en affranchir en développant ses relations avec la Chine, son autre grand voisin. Cette dernière investit dans les infrastructures routières et ferroviaires pour améliorer les échanges transfrontaliers : construction de l’aéroport de Pokhara, une ville importante dans le sud du pays, près de la frontière indienne, mais qui s’avère en fait peu rentable ; participation à la construction d’ouvrages hydroélectriques ; mais également fourniture de véhicules et d’armes à l’armée népalaise. En s’appropriant certains territoires himalayens, la Chine suscite de modestes contestations de la part du Népal. Cependant, elle défend la position de Katmandou dans le différend frontalier qui l’oppose à l’Inde dans la région de Kalapani.

En plus du problème frontalier, un autre différend oppose le Népal à l’Inde : celui concernant les Gurkhas. Comme le Royaume-Uni le faisait à l’époque coloniale, l’Inde recrute depuis son indépendance ces excellents soldats, très appréciés en Inde, originaires du Sud du Népal. Pour le Népal, ils apportent une contribution non négligeable à l’économie grâce à leurs soldes et pensions de retraite. Cependant, en raison de la modification du statut des militaires en Inde depuis 2021, le recrutement de Gurkhas se tarit. Désormais, comme les recrues indiennes, ils se voient proposer des contrats courts de quatre ans. Seuls 25 % des engagés auront la possibilité de faire carrière. Ce nouveau système déplait fortement au Népal. Environ 32 000 Gurkhas servent encore dans l’armée de terre indienne, répartis en 43 bataillons, mais ce chiffre est en diminution. Les deux armées continuent toutefois de mener des exercices communs, et le Népal achète régulièrement des armements à l’Inde.

Bhoutan : inféodé à l’Inde mais courtisé par la Chine

La Chine déploie des efforts pour établir de véritables relations diplomatiques avec le Bhoutan. Soumis aux pressions indiennes, le gouvernement bhoutanais n’a pas encore autorisé la Chine à ouvrir une ambassade à Thimphu, mais des négociations sont en cours sur la délimitation de la frontière. En plus du plateau de Doklam, la Chine revendique désormais la région de Sakteng, située à la trijonction entre le Bhoutan, la Chine (Tibet) et l’Inde (Arunachal Pradesh). En échange, Pékin se dit prête à renoncer à ses revendications sur deux territoires au nord du Bhoutan : Jakarlung et Pasamlung. En cas d’accord, elle promet une aide économique massive pour développer les infrastructures bhoutanaises. Pour le moment, Thimphu, toujours soumis à des pressions indiennes, rejette les revendications chinoises. Toutefois, des entreprises chinoises construisent déjà des infrastructures hydroélectriques, notamment à Chukha et Punatsangchhu. L’Inde, désireuse de préserver son influence au Bhoutan, renforce son aide économique et coopère avec le royaume dans la construction d’une cité moderne frontalière, Gelephu, qui sera reliée au réseau ferroviaire de l’Assam. Elle accorde également à sa mission militaire, postée à Thimphu, des moyens techniques supplémentaires, en augmentant les effectifs, en consolidant ses entrepôts d’armes dans la partie occidentale du pays, et en fournissant des équipements à l’armée bhoutanaise, dont elle forme une partie des cadres, officiers, sous-officiers et soldats.

Sri Lanka : tenté par l’aide chinoise

La Chine a massivement investi au Sri Lanka, notamment en finançant la construction d’un port à Hambantota, dans le sud de l’ile. Toutefois, cette infrastructure s’est révélée peu rentable à ce jour. Fortement endetté, le Sri Lanka a dû concéder sa gestion à la Chine pour 99 ans. Colombo constitue par ailleurs une escale pour les navires de guerre chinois, au grand mécontentement de l’Inde. L’ile maintient néanmoins des relations correctes avec l’Inde, avec laquelle un protocole de coopération en matière de défense, valable cinq ans, a été conclu en 2025. Environ 750 militaires sri lankais suivent une formation militaire en Inde. Le Sri Lanka étend sa coopération avec plusieurs pays, notamment le Japon, qui l’aide à surveiller sa ZEE, et la France, qui envisage d’y établir une école de sureté et de sécurité maritime.

Les Maldives se tournent vers la Chine

Le nouveau président des Maldives se détourne de l’Inde pour se rapprocher de la Chine. Celle-ci a réalisé plusieurs infrastructures dans l’archipel et envisagerait d’y établir une base militaire. Un accord a été conclu, concrétisant une aide militaire gratuite de la part de Pékin. Par ailleurs, Malé lance un appel à la Chine pour favoriser l’arrivée de touristes, afin de compenser la baisse du tourisme indien.

Chine : hyperactive mais contestée

La Chine s’intéresse de près à l’Asie du Sud, une région peuplée de près de deux milliards d’habitants, qui représente pour elle un marché d’importance. Pour cette raison, elle cherche à réduire l’influence des États-Unis dans la région. Toutefois, la dédollarisation des échanges qu’elle souhaite promouvoir se heurte à plusieurs obstacles. Le poids de la dette contractée par le Pakistan, le Bangladesh, le Népal, le Sri Lanka et les Maldives alimente des controverses dans ces pays, qui cherchent à différer les remboursements, voire à annuler certains prêts. Pékin pourrait accepter ces demandes afin de maintenir ses positions dans l’Himalaya et le long des côtes de l’océan Indien.

La Chine est considérée comme « l’usine du monde » et aspire à devenir la première puissance mondiale d’ici 2049, cent ans après l’arrivée au pouvoir du Parti communiste. De son côté, l’Inde peut prétendre à devenir un second centre industriel mondial, notamment si des compagnies occidentales choisissent de se désinvestir en Chine pour des raisons politiques. Certaines sociétés américaines et européennes se sont déjà installées en Inde, à l’image d’Apple — notamment pour l’assemblage de ses smartphones —, ainsi que HP et Dell. Par ailleurs, l’Inde investit activement dans plusieurs pays de la zone indopacifique.

Une rivalité apparait également entre l’Inde et la Chine dans la fourniture d’aide lors des catastrophes naturelles, notamment les fréquents cyclones qui frappent la région. En effet, les deux pays revendiquent au-delà de leurs frontières leur capacité à fournir une assistance humanitaire. La montée en puissance de leurs forces armées en matière de projection et d’intervention auprès des populations sinistrées contribue à accroitre leur soft power.

La Chine n’est pas seulement active en Asie du Sud, mais également sur ses marges, notamment en Afghanistan et en Birmanie. En Afghanistan, elle s’intéresse aux ressources minières et envisage de créer des liaisons routières, voire ferroviaires, entre sa province du Xinjiang et l’Iran, dans le cadre du projet des nouvelles routes de la soie. En Birmanie, la Chine consolide un corridor économique reliant sa province du Yunnan au port de Kyaukpyu sur le golfe du Bengale. De son côté, l’Inde porte aussi un intérêt stratégique à la Birmanie, où des mouvements sécessionnistes issus de ses provinces du nord-est disposent de bases arrière. Par ailleurs, des communautés ethniques identiques vivent de part et d’autre de la frontière entre les deux pays. En Afghanistan, l’Inde veut exercer une influence pour créer une menace sur le front occidental du Pakistan. Elle pourrait investir dans la construction de barrages sur la rivière Kaboul et son principal affluent, la rivière Kunar, ce qui suscite l’inquiétude d’Islamabad, puisque la rivière Kaboul est un affluent majeur de l’Indus.

L’Inde s’efforce de contrer la Chine en océan Indien. Sa marine nationale est en plein développement : elle dispose déjà de 16 sous-marins, dont des sous-marins nucléaires d’attaque et lance-engins. Ses garde-côtes, loin d’être négligeables avec 152 navires et 78 aéronefs, assurent la sécurité rapprochée des côtes. Par ailleurs, pour faire face aux menaces terrestres venues de la Chine mais aussi du Pakistan, l’Inde a renforcé son armée de terre, qui compte plus de 3 700 chars de combat et près de 10 000 pièces d’artillerie.

Conclusion

Toutes deux membres du Sud global, l’Inde et la Chine agissent parfois de concert contre l’Occident dans les organisations internationales, notamment au sein de l’Organisation mondiale du commerce. Mais le soft power de la Chine rencontre peu de succès en Asie du Sud. C’est plutôt par son hard power qu’elle impose sa marque. Elle s’impose ainsi auprès des gouvernements en difficulté, mais suscite le mécontentement des populations locales.

Alain Lamballe

areion24.news