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dimanche 5 juillet 2026

La tension monte entre la Pologne et l’Ukraine

 

Dans la crise qui agite les relations ukraino-polonaises, sans précédent depuis l’indépendance des deux pays, le président Karol Nawrocki porte une lourde responsabilité. Pour plaire à l’extrême droite nationale, il a mis en danger la politique internationale de son pays vis-à-vis de l’Ukraine. Ce qui réjouit Poutine. Sa décision n’est qu’un prétexte pour s’attaquer au Premier ministre Donald Tusk.

Le président polonais Karol Nawrocki incarne la frange nationaliste extrême de la Pologne, qui a toujours été anti-ukrainienne et qui a toujours regardé les Ukrainiens de haut. C’est en grande partie à cette frange de l’électorat qu’il doit son élection, et c’est à elle qu’il cherche à plaire.

Pour marquer des points sur la scène nationale, il vient de sacrifier l’un des principaux piliers de la politique étrangère auquel la Pologne tenait depuis 1990, fondé sur la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Ukraine en tant qu’État indépendant et démocratique, censé servir de rempart entre la Pologne et la Russie impérialiste. Un objectif sur lequel tous les hommes politiques polonais sans exception ont travaillé depuis 1990, qu’il s’agisse des libéraux de droite de Tusk, de la gauche ou de l’ancien président Andrzej Duda du parti Droit et justice (PiS), ainsi que de nombreux hommes politiques ukrainiens, dont Zelensky. Ce principe fondateur de l’État polonais avait été formulé dès l’après Seconde guerre mondiale déjà par Jerzy Giedroyć, une autorité morale polonaise, vivant en exil en France à Maisons-Laffitte, qui stipulait que la Pologne ne pourrait avoir une existence tranquille – sans être menacée par la Russie impérialiste – que si elle avait comme voisins une Ukraine et un Bélarus indépendants et démocratiques1.

Il existe entre Polonais et Ukrainiens une histoire complexe, mal connue à l´étranger, faite de sommets et d’abîmes, d’ascensions et de chutes, de sang et de résistance, de vastes territoires qui ont tour à tour appartenu à la Pologne et à l’Ukraine. Les Polonais non nationalistes affirment que l’avenir ne peut se construire sur le passé car celui-ci ne changera pas. Il faut bien sûr le nommer et l’assumer, ce qui est le travail des historiens, mais non celui des hommes politiques. L’avenir doit se construire en regardant vers l’avant, dans l’intérêt des deux États, et cet intérêt est aujourd’hui sans équivoque : que l’Ukraine tienne bon et ne succombe pas à la Russie impérialiste. Les Polonais perçoivent Poutine comme une menace majeure pour eux-mêmes ; c’est pourquoi ils s’arment autant qu’ils le peuvent, consacrant déjà 5 % de leur PNB à la défense (la France reste à 2 %).

L’extrême droite polonaise anti-ukrainienne

Dans ce contexte, il est difficile pour un étranger de comprendre que la droite nationaliste polonaise s’en prenne bien davantage à Bruxelles, à Berlin et même à l’Ukraine qu’à la Russie. Et ce pas seulement verbalement, mais parfois physiquement à l’encontre des Ukrainiens vivant en Pologne. Les attaques contre eux dans les lieux publics se multiplient. Certains des responsables de la droite radicale, appelée « Confédération de la Couronne polonaise », soutiennent même ouvertement le discours russe et n’hésitent pas à accepter les invitations aux cocktails organisés à l’ambassade de Russie.

Tout récemment, Nawrocki a reçu à Varsovie le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, au cours de sa tournée européenne. Il a exprimé l’espoir que celui-ci devienne président de la France. Nawrocki est en quelque sorte une version polonaise de Marine Le Pen. Il s’appuie sur l’extrême droite en calculant que, lorsque Jarosław Kaczyński, âgé de 77 ans, aura quitté la scène politique, le parti PiS s’effondrera et qu’il prendra la tête d’une nouvelle droite unifiée, comprenant même ses extrêmes radicaux (qui totalisent aujourd’hui 20 % dans les sondages).

Il n’a jamais particulièrement soutenu l’Ukraine ; sa campagne électorale comportait déjà de nombreux éléments anti-ukrainiens et, depuis son accession à la présidence il y a un an , il ne s’est pas rendu une seule fois dans ce pays. Il n’a rencontré Zelensky que lorsque celui-ci était venu le voir à Varsovie en décembre dernier.

Or son prédécesseur Andrzej Duda, bien qu’élu lui aussi sous la bannière de la droite nationaliste de Kaczyński, s’était rendu en Ukraine une quinzaine de fois. Et ce, aussi bien à la veille de l’invasion russe qu’après, en avril 2022, premier homme d’État étranger à aller à Kyïv, accompagné des représentants baltes. Il y est retourné à sept reprises. Son soutien inconditionnel à l’Ukraine honore grandement Duda.

Contrairement à lui, Nawrocki, quand il a reçu pour leur première rencontre le président Zelensky à Varsovie, lui a offert tout de go un livre sur les crimes perpétrés par des Ukrainiens contre les Polonais, appelés en Pologne « le massacre de Volhynie ». Une pure provocation de sa part, que Zelensky a très mal vécue.

Comment tout cela a-t-il commencé ?

Zelensky a fait décerner il y a quelques semaines à une unité militaire, qui en avait fait la demande, le titre de « héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, UPA », en référence à l’ancienne organisation militaire de lutte pour l’indépendance nationale. Personne n’y aurait probablement prêté attention en Pologne, mais le président Nawrocki, fort de son passé d’historien spécialisé dans certains aspects du XXᵉ siècle, a eu vent de cette affaire. Il a bien senti que cela pourrait lui rapporter des points auprès de son électorat d’extrême droite et a gonflé l’affaire jusqu’à en faire un grand problème de la politique internationale et des relations avec l’Ukraine. Il a lancé un ultimatum peu diplomatique à Zelensky, lui demandant de changer ce nom et, comme le président ukrainien n’a pas obéi, il a pris une mesure absurde : il a décidé de lui retirer la plus haute distinction polonaise, l’ordre de l’Aigle blanc – que Zelensky n’avait d’ailleurs pas reçue de lui, mais de son prédécesseur, Andrzej Duda.

Depuis plus de quatre ans, Zelensky vit avec une énorme pression, portant sur ses épaules tout le poids de la guerre russe, parcourant le monde pour expliquer et persuader, manœuvrant face à l’imprévisible Trump. Le nom d’une unité militaire aura très probablement échappé à sa capacité de discernement, il avait d’autres chats à fouetter. Il ne pouvait pas soupçonner que le chef de l’État polonais s’emparerait d’une affaire isolée pour en faire un incident international majeur.

Escalade

Les choses se sont accélérées ensuite. Zelensky empaquette sa décoration et l’envoie par la poste à Nawrocki ; tous les anciens présidents ukrainiens, ainsi que l’ambassadeur ukrainien à Varsovie, l’imitent en renvoyant leurs distinctions polonaises au président Nawrocki. 

À Varsovie, en revanche, les libéraux, y compris les grandes figures de l’opposition anticommuniste, se mobilisent contre la décision de Nawrocki. Plusieurs d’entre eux, en signe de solidarité avec Zelensky, rendent à Nawrocki les décorations polonaises reçues par le passé. Une initiative voit le jour pour décerner à Zelensky une nouvelle distinction civique polonaise, diverses autres manifestations de soutien à l’Ukraine émergent. À l’inverse, Jarosław Kaczyński et le vice-président du Sénat Michał Kamiński (proche des chrétiens-démocrates) annoncent leur intention de rendre leurs décorations ukrainiennes à Kyïv.

Inspiré par le président polonais et sans aucune raison tangible, le député tchèque Jindřich Rajchl de l’extrême droite nationaliste a tout récemment demandé au président tchèque d’ôter à Zelensky la plus haute distinction de l’État tchèque, le Lion blanc. Une bonne occasion pour lui de montrer sa haine de l’Ukraine et de son président et pour appuyer ses amis de l’extrême droite polonaise.

Adam Michnik, l’une des figures de proue de la Pologne libérale, rédacteur en chef du quotidien Gazeta Wyborcza, a qualifié l’acte de Nawrocki de « geste inacceptable, un crachat au visage du président d’un pays en guerre contre la Russie de Poutine. C’était odieux, erroné, faux », a-t-il déclaré. Mais c’était aussi, selon lui, « un crachat au visage de toute la tradition démocratique polonaise », qui reposait sur la devise « Pour notre liberté et la vôtre ». Par son geste, Nawrocki s’est, selon lui, rangé du côté de la propagande grand-russe.

Le premier à applaudir Nawrocki est bien sûr Poutine. Diviser les Ukrainiens et les Polonais est son rêve, et il n’aurait sans doute jamais imaginé que ce soit le président polonais qui s’en charge à sa place. Et gratuitement. « La Pologne a enfin découvert des sympathisants nazis en Ukraine », a déclaré Kirill Dmitriev, conseiller de Poutine.

La démarche de Nawrocki, intentionnelle selon certains observateurs, a précédé de près la tenue, ces derniers jours, d’une grande conférence internationale sur la reconstruction de l’Ukraine. Elle s’est tenue pour la première fois en Pologne, où se sont rendus des dizaines de responsables politiques européens de premier plan, dont la Présidente de la Commission européenne et le chancelier allemand, ainsi que des centaines d’hommes d’affaires. La conférence fut un grand succès pour le Premier ministre Tusk qui a su la faire venir dans sa ville natale de Gdańsk.

Mais le protagoniste principal, Zelensky, y manquait. Seule la Première ministre ukrainienne y a participé. Cela n’a pas empêché la signature de cent soixante contrats commerciaux mais, sur le plan symbolique, c’était un coup dur. Cependant, après la décision de Nawrocki, Zelensky ne pouvait venir.

L’UPA n’a pas la même signification pour les Polonais et pour les Ukrainiens

Décerner le titre de héros de l’UPA à une unité a certainement été un faux pas de la part de Zelensky. Ses conseillers auraient dû l’avertir que l’UPA était pour la Pologne comme un chiffon rouge pour un taureau. Mais on touche là au fait que chacun de ces peuples perçoit différemment certains éléments de leur histoire commune. L’UPA a une signification différente pour les Ukrainiens et pour les Polonais. Pour ces derniers, il s’agit d’une organisation qui, pendant la guerre, a massacré des dizaines de milliers de Polonais sur le territoire de l’Ukraine occidentale. Certains historiens parlent de cent mille, d’autres de quatre-vingts mille, d’autres encore de quarante mille victimes. L’objectif était de procéder à un nettoyage ethnique de ce territoire, l’UPA misant sur l’hypothèse d’un référendum qui y serait organisé après la guerre et souhaitait n’y voir qu’une population ukrainienne.

Ces événements restent, en Pologne, un sujet sensible, voire douloureux pour certains. Ils réclament des exhumations et des excuses de la part des Ukrainiens. Mais c’est avant tout un sujet que la droite polonaise, très nationaliste, remet de temps à autre sur le tapis dans des buts purement conjoncturels. Celle-ci a quatre thèmes de prédilection : les Juifs, les Ukrainiens et l’Ukraine, l’Allemagne en tant que menace présumée et l’Union européenne en tant qu’espace libéral, non catholique.

Pour beaucoup d’Ukrainiens en revanche, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, l’UPA, est le symbole de la lutte pour l’indépendance nationale. S’ils devaient la rejeter, il ne leur resterait peut-être pas grand-chose. Tout le monde n’a pas eu la chance de se libérer de l’occupant par une révolution de velours. Les combattants de l’UPA y sont, surtout dans l’ouest du pays, considérés comme des héros nationaux qui ont combattu les Soviétiques, et ce même après la guerre ; certaines de ses unités ont ainsi tenu bon jusqu’aux années 1950. Un peu comme les « soldats maudits » polonais, aujourd’hui la fierté de la Pologne, qui ont eux aussi résisté au pouvoir communiste plusieurs années encore après la guerre.

Comme l’a fait remarquer l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères Adam D. Rotfeld, Zelensky, l’enfant de son temps, né en 1978, pouvait ne voir dans les soldats de l’UPA que des combattants pour l’indépendance ukrainienne contre le communisme moscovite. Comme à l’école soviétique, on les qualifiait de « fascistes », de « nazis » ou de « bandéristes », il ne pouvait que prendre le contre-pied. Sans se douter de la perception toute différente de l’UPA en Pologne.

En Europe, surtout dans sa partie occidentale, il est difficile de comprendre la profonde blessure qui marque les relations entre Ukrainiens  et Polonais. Beaucoup de choses n’ont pas encore été dites par les historiens, il reste des angles morts dans les manuels scolaires, l’histoire mutuelle étant complexe.

Il faut également voir que durant les siècles où l’Ukraine occidentale, y compris la ville de Lviv, faisait partie de la Pologne, les Polonais se comportaient envers la population ukrainophone comme une caste supérieure, pour ne pas dire carrément comme des colonisateurs. Les Ukrainiens étaient pour la plupart des paysans, bons tout au plus pour le ménage ou comme main-d’œuvre, la population urbaine étant essentiellement composée de Juifs et de Polonais.

La fin de la Première Guerre mondiale fut un moment crucial pour les deux peuples, chacun essayant d’imposer son propre État. Les Polonais ont gagné la guerre contre les Ukrainiens pour la Galicie de l’Est en 1919, se sont ensuite brièvement unis avec eux pour conquérir Kyïv, d’ou ils ont été chassés par les Soviétiques. Ces derniers furent ensuite battu par les Polonais en 1921, de sorte que la Pologne a gagné une grande part de l’Ukraine occidentale.

L’une des figures de proue de la droite nationaliste polonaise d’avant-guerre, Roman Dmowski, affirmait que les Ukrainiens n’existaient pas, qu’aucune nation de ce nom n’existait. Il tenait là le même discours que les Russes impérialistes. Dans ses réflexions sur l’avenir de la Pologne, il misait sur l’assimilation et la polonisation des minorités, qui représentaient, entre les deux guerres, un bon tiers de la population.

La cible de Nawrocki était Tusk

Le deuxième objectif de l’initiative de Nawrocki était le Premier ministre Donald Tusk. Depuis son élection, la priorité du président est d’affaiblir Tusk et son parti et de mener la droite, y compris les deux formations de l’extrême droite, appelées « Confédération » et « Confédération de la Couronne polonaise », à la victoire lors des prochaines élections. Aussi bloque-t-il une grande partie des lois proposées par Tusk et adoptées par le Parlement. Au cours de sa première année au pouvoir, il a opposé son veto à plus de lois que son prédécesseur Duda ne l’avait fait pendant tout son mandat.

Après la décision malencontreuse de Zelensky, Tusk a rencontré le président ukrainien pour un long tête-à-tête. Très probablement, il lui a discrètement expliqué ce que l’UPA représentait pour les Polonais, y compris pour lui-même, et lui a demandé de reconsidérer la nomination de l’unité. Mais dès le lendemain, Nawrocki a annoncé publiquement qu’il retirait à Zelensky la plus haute distinction polonaise, comme s’il voulait prendre de court l’initiative de Tusk. À ce moment, Zelensky ne pouvait bien sûr plus faire marche arrière, il aurait perdu la face dans son pays. Lui aussi doit gérer la droite nationaliste chez lui. Quant à Tusk, il n’était plus à même d’apaiser la situation. Pour éviter que la droite polonaise ne le qualifie de traître à la nation, il a dû lui aussi condamner la décision de Zelensky.

Nawrocki a transformé un fait mineur en scandale international sans prendre en compte les conséquences de son acte. En politique internationale, il est novice, il n’a jamais pratiqué la diplomatie ni la négociation. Il ne réagit que sur le plan de la politique intérieure et se laisse guider par son animosité contre les libéraux et contre Tusk.

Le conflit a déjà un écho à l’étranger. C’est bien sûr de l’eau au moulin de tous ceux qui ne se sont pas précipités pour soutenir l’Ukraine et qui peuvent désormais dire : « Vous voyez, même le président polonais affirme que les Ukrainiens sont ingrats, les Polonais ont tant fait pour eux et Zelensky soutient les fascistes. »

Maintenant on ne peut qu’attendre de voir jusqu’où le conflit va s’étendre et comment il sera réglé. La Pologne s’efforce de participer à tous les débats et coalitions européennes concernant l’Ukraine. Cependant, en tant que pays qui a si bêtement créé un conflit avec l’Ukraine, elle n’aura pas la tâche facile. Elle perd son statut de soutien incontestable.

Des relations refroidies et transactionnelles

À quoi pourront ressembler les relations polono-ukrainiennes à l’avenir ? J’ai vécu ce conflit à Varsovie et là-bas, on entendait dire que les relations allaient se refroidir, d’autant plus que cela n’a pas été le premier point de discorde entre les deux capitales. On pouvait entendre que la Pologne s’efforcerait de leur donner un aspect plus transactionnel. Elle continuera à soutenir l’Ukraine dans la guerre, mais plutôt sur la base d’un donnant-donnant : finie l’aide désintéressée. On ignore pour l’instant ce que cela impliquera, mais la droite polonaise est convaincue que les Ukrainiens devraient se montrer reconnaissants et remercier la Pologne. Sans cesse et à l’infini. Il est alarmant de constater que, selon certains sondages, la sympathie envers les Ukrainiens cesse d’être le sentiment dominant en Pologne.

Donald Tusk s’efforce de minimiser la tension, il voit bien le danger d’une rupture polono-ukrainienne. Mais il sait que la tâche est difficile, car le conflit est avant tout une guerre locale menée par Nawrocki contre lui, alors que Zelensky et l’UPA ne sont que des prétextes.

Dans ce contexte, la fédération des entreprises polonaises vient d’appeler au calme, rappelant les milliers de liens commerciaux entre les deux pays, la Pologne étant le deuxième partenaire de l’Ukraine. Et les entreprises polonaises ont tout intérêt à se tailler une part du gâteau de la reconstruction d’après-guerre qui commence à se profiler. Un appel similaire à l’apaisement des émotions a d’ailleurs été publié par six médias dans les deux pays.

Petr Janyška

desk-russie.eu

Regard sur l’histoire de la Crimée

 

À l’heure où les frappes ukrainiennes dans la grande profondeur du champ de bataille modifient la situation stratégique, il est utile de revenir sur l’histoire de la Crimée. Sauf renversement de Vladimir Poutine par une révolution de palais, précédée ou accompagnée d’un effondrement de l’État russe, elles ne suffiront probablement pas à changer la donne. Sans restauration de la manœuvre sur le champ de bataille, le retour à l’Ukraine des territoires qui lui ont été ôtés est incertain. Il reste que la fable de territoires « russes depuis toujours » ne résiste pas à l’examen.

Au fil des millénaires, la presqu’île de Crimée (environ 30 000 km²) est passée sous des dominations successives, celle de la Russie intervenant tardivement en regard de la longue durée. La partie nord de la Crimée relève du monde des steppes et la presqu’île est occupée par des peuples nomades issus des profondeurs de l’Eurasie. Abritée des rigueurs septentrionales par des montagnes, la partie sud est pleinement ouverte sur la mer Noire et bénéficie d’un climat de type méditerranéen. Dans la haute Antiquité, ce sont des peuples de langue indo-européenne qui occupent ce qu’Hérodote nomme la Tauride : Cimmériens, Scythes et Sarmates. La Tauride entre ensuite dans la sphère hellénique puis romaine. Ainsi les Romains recrutent des contingents sarmates pour protéger une partie du limes et des grands axes de circulation de l’Empire.

La Crimée et la grande steppe eurasiatique

Dans l’Antiquité tardive (le Bas-Empire de l’historiographie classique), les Sarmates de la mer Noire passent sous la domination des Goths. Pourtant, l’Empire romain d’Orient conserve des positions dans la partie sud de la presqu’île. Au fil du temps, les Goths sont hellénisés et christianisés, tout en maintenant une identité propre qui perdura jusque dans le Haut Moyen-Âge. Au IVe siècle, le royaume goth qui s’étend alors sur le territoire de l’actuelle Ukraine, continentale et péninsulaire, est défait par les Huns qui se ruent vers l’Occident. Dès lors, la partie nord de la Crimée passe sous la domination de peuples altaïques venus de Haute-Asie (ces peuples parlent des langues turco-mongoles). Aux Huns succèdent les Bulgares, les Khazars, les Coumans (ou Kiptchaks) et les Petchenègues, la dynamique de ces peuples couvrant un vaste espace qui s’étend de la Caspienne au Danube. Pour faire face, Constantinople s’allie avec les uns contre les autres et transforme le Sud de la Crimée en une province militaire (le « thème » de Kherson).

Avec les croisades et la prise de Constantinople par les Latins, en 1204, les cités-États de Gênes et de Venise sont en mesure d’installer en Crimée des comptoirs fortifiés. Les marchands italiens captent ainsi une partie des richesses qui circulent sur les « routes de la soie », la Crimée constituant une plaque tournante vers l’Orient byzantin et égyptien comme vers l’Occident continental. C’est au XIIIe siècle que les Mongols, également dénommés « Tatars », font irruption. Sous les ordres de Batu, petit-fils de Gengis Khan, Kyïv est détruite (1240), la Rus’ médiévale est conquise et la Crimée est contrôlée par le Khanat de la Horde d’Or, également appelé « Khanat de Kiptchak ». Dès lors, le fait « Tatar » va dominer l’histoire de la Crimée pendant plusieurs siècles. La domination mongole est remise en cause en 1480, sous le règne d’Ivan III dit « le Grand ». Bientôt, Ivan IV le Terrible passe à la contre-offensive, avec la prise de Kazan et d’Astrakhan (1552-1554). Il est le premier à prendre le titre de tsar et la principauté de Moscou devient la Russie. Cette nouvelle appellation vise à capter le prestigieux héritage civilisationnel de la Rus’ de Kyïv ainsi qu’à légitimer ses revendications sur les steppes méridionales. Celles-ci sont alors disputées entre l’État polono-lithuanien, sur l’axe Baltique-mer Noire, et les Tatars de Crimée, gouvernés par la dynastie Giray.

Transformée en khanat régional depuis la dislocation de l’Empire mongol, la Crimée tatare est un grand centre commercial et cosmopolite qui participe activement au commerce entre l’Orient et l’Occident. Outre les comptoirs italiens mentionnés plus haut, il accueille aussi des colonies marchandes grecques, arméniennes, arabes et juives (les Karaïtes). À la fin du XVe siècle, le Khanat de Crimée entre dans la sphère de l’Empire ottoman, tout en conservant une certaine autonomie. Au XVIe siècle encore, des armées tatares remontent le Dniepr et le Don pour envahir la Moscovie (en 1571 et 1577, les Tatars brûlent Moscou). Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’Empire russe s’avance vers le sud, une partie des steppes méridionales, dans la région de l’actuelle Kharkiv, devenant une marche ( « Ukraïna »). Sous Catherine II, les terres situées au nord de la mer Noire sont l’objet de rivalités géopolitiques entre Russes et Ottomans. Entre 1768 et 1774, une guerre russo-ottomane débouche sur la victoire des armées de Catherine II et la constitution d’une « Nouvelle Russie ». Les rives septentrionales de la mer Noire ainsi que la presqu’île de Crimée sont annexées et regroupées dans le gouvernement de Tauride. L’annexion est entérinée par le traité de Jassy qui met fin à une nouvelle guerre russo-ottomane (1787-1792).

La domination russo-soviétique

La Crimée prend alors une place majeure dans le dispositif naval russe et la stratégie des « mers chaudes » (le port de Sébastopol est construit en 1783). Sur place, les Tatars sont victimes de persécutions et 300 000 d’entre eux quittent la Crimée pour l’Empire ottoman. Le gouvernement du tsar mène une politique de repeuplement en faisant appel à des colons slaves, allemands, arméniens et grecs. Lors de la guerre de Crimée (1853-1856), les Tatars sont déplacés vers l’intérieur et 200 000 d’entre eux s’exilent. Les Tatars sont alors devenus minoritaires en Crimée, la colonisation et les transferts de populations s’accompagnent de la russification de la presqu’île. La Première Guerre mondiale vient remettre en cause les possibilités d’avenir de l’Empire des Tsars. Il était engagé dans une transformation d’ensemble depuis les années 1880-1890 (une possible évolution libérale ?), qui fut stoppée net par la défaite et la révolution en 1917. Après la Paix de Brest-Litovsk (3 mars 1918), la Crimée fait partie des territoires auxquels les Bolcheviks ont provisoirement renoncé. Très vite, elle devient l’une des bases des armées blanches que les Alliés soutiennent, avec plus ou moins de vigueur, à la suite de la défaite des Centraux. En 1920, l’armée du général Wrangel évacue la Crimée devant les Bolcheviks. Dans un premier temps, les droits nationaux des Tatars sont mis en avant, dans le cadre d’une « République socialiste soviétique autonome de Crimée » (1921). À partir de 1927-1930, les purges de Staline, la « dékoulakisation » et les famines secouent les populations. L’alliance Hitler-Staline rompue, avec l’opération Barbarossa lancée le 22 juin 1941, la guerre et les développements du bolchévisme grand-russie en renforcent la répression des éléments non russes.

Ces persécutions expliquent l’accueil réservé par une partie des Tatars aux troupes allemandes, à l’été 1942. Berlin autorise la constitution d’un « Comité central musulman » et six bataillons tatars sont recrutés. L’armée allemande chassée de Crimée, les Tatars sont dénoncés comme un « peuple-collaborateur » et Staline décide leur déportation (ordonnance du 11 mai 1944). Du 18 au 20 mai 1944, près de 200 000 Tatars, dont 40 à 50 % d’enfants de moins de seize ans, sont placés dans des wagons à bestiaux, avec pour destination l’Asie centrale. Peu après, Bulgares, Grecs et Arméniens de Crimée sont aussi déportés. Les soldats tatars démobilisés de l’armée soviétique suivront bientôt. Des milliers de déportés périssent pendant le trajet et le quart de ce peuple disparaît dans les quatre années qui suivent. En Crimée, les terres des Tatars sont allouées à des colons russes, les toponymes sont systématiquement modifiés et la république autonome disparaît, absorbée par la Russie.

Lorsque Khrouchtchev transfère la Crimée à l’Ukraine en 1954, la présence des Tatars n’est plus qu’un passé oblitéré (quelques veuves de guerre d’ethnie tatare subsistaient encore). Réduits à l’état de « colons spéciaux », au Kazakhstan et en Ouzbékistan, les Tatars bénéficient en 1956 d’un assouplissement de leurs conditions de vie. S’ils sont réhabilités en 1967, le retour en Crimée leur est interdit et ils ne recouvrent pas leurs droits nationaux. Ce n’est qu’en 1989 que les Tatars sont autorisés à revenir sur leurs terres natales. Un peu plus de la moitié effectue le voyage du retour (sur un total de 400 000) sans qu’ils puissent récupérer les maisons et les terrains dont Staline les a spoliés. La question foncière est une composante des difficiles relations entre les Tatars (15 % de la population) et les Russes de Crimée (60 %).

La pression russe sur la Crimée ukrainienne

Quand l’URSS se disloque, le sort de la Crimée et de la base de Sébastopol sont au centre d’un conflit géopolitique entre la Russie et l’Ukraine (les habitants de Crimée ont voté en faveur de l’indépendance de l’Ukraine). Pourtant, la signature par la Russie du Mémorandum de Budapest, sur la dénucléarisation de l’Ukraine, implique la reconnaissance des frontières de cette dernière, Crimée incluse. Il en va de même du traité d’amitié et de coopération russo-ukrainien signé en 1997. En contrepartie, Moscou peut continuer à utiliser la base navale de Sébastopol, moyennant le paiement d’un loyer et une réduction des tarifs du gaz. La « révolution orange » (2004) et l’accès au pouvoir d’une équipe pro-occidentale, décidée à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union européenne, ont leurs conséquences en Ukraine, Moscou redoutant de perdre la jouissance de la base de Sébastopol.

Les tensions sont particulièrement fortes lorsque des unités navales russes partent de cette base pour participer à la guerre contre la Géorgie (août 2008). Quelque mois plus tôt, la France et l’Allemagne avaient refusé l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine comme à la Géorgie (sommet de Bucarest, 2-4 avril 2008). Pourtant, le retour au pouvoir du Parti des régions (pro-russe) en 2009 apaise ce conflit géopolitique. Kyïv renonce à sa candidature à l’OTAN, adopte un statut de neutralité et prolonge jusqu’en 2042 le bail de la base de Sébastopol. Schématiquement, la possibilité de nouer des relations plus étroites avec Bruxelles est la contrepartie du renoncement à l’OTAN. En 2013, les pressions russes sur Kyïv qui s’apprêtait à signer un accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne se répercutent en Crimée : Vladimir Poutine s’empare de cette presqu’île, illégalement annexée le 18 mars 2014. Depuis, la Russie a fait de la Crimée une république prétendument autonome, Sébastopol disposant d’un statut de ville fédérale. Quelques années plus tard, la construction du « pont de Poutine » est censée matérialiser le rattachement de la Crimée à la Russie.

Lorsque la guerre d’Ukraine entame un nouveau cours, à partir de l’ « opération militaire spéciale » déclenchée le 24 février 2022, la Crimée sert de base arrière pour l’armée russe qui opère sur le continent, et de « porte-avions » à l’échelle du bassin de la mer Noire (la littérature militaire russe parle d’un « bastion stratégique méridional »). On sait que la marine russe a rapidement perdu le contrôle de la partie occidentale de la mer Noire, les frappes ukrainiennes la contraignant à se replier dans les ports de la mer d’Azov et ceux de la façade caucasienne (Novorossiïsk), jusqu’en Abkhazie, prise à la Géorgie en 2008 et prétendument indépendante. Après bientôt 1 600 jours de guerre, la Crimée est quasiment assiégée, les lignes d’approvisionnement sont rompues et le « pont de Poutine » est exposé aux frappes ukrainiennes (les S-400 destinés à le protéger sont neutralisés). La situation d’ensemble ouvre le champ des possibles pour la péninsule.

En guise de conclusion : ouvrir des perspectives

Longtemps, les « réalistes » voulaient que l’Ukraine soit fatalement vaincue et, pour espérer le maintien d’un État-croupion, qu’elle reconnaisse la souveraineté russe sur la Crimée. Avec le Donbass en sus et quelques autre « broutilles » (à leurs yeux), à savoir la concession d’un « droit d’ingérence » (un oxymoron) dans la politique ukrainienne, via le patriarcat de Moscou et quelques autres moyens institutionnels, au prétexte de « dénazifier » le pays. Bref, l’Ukraine était vouée à la découpe, la partie située à l’ouest du Dniepr devant être satellisée par Moscou. Quant aux Ukrainiens, en regard de l’histoire (l’Holodomor) et de la condition présente des populations occupées, elle pouvait craindre le pire.

Aujourd’hui, l’Ukraine est invaincue et elle reprend l’initiative, le sens des réalités militaires invalidant la prospective des prétendus réalistes. Aux États-Unis, l’administration Trump semble enfin comprendre la vanité du « Nixon in reverse » qu’elle visait (mais méfions-nous des errements du président américain). Sur le plan géo-historique enfin, la connaissance des faits du passé, examinés selon différentes échelles temporelles, ne légitime en rien le discours russe relatif à la Crimée, pas plus qu’à l’Ukraine dans son intégralité. Il nous faut donc penser et préparer le retour à la mère-patrie de cette presqu’île et des autres territoires provisoirement perdus.

Jean-Sylvestre Mongrenier

desk-russie.eu

samedi 4 juillet 2026

La cyberarmée iranienne : l’ombre numérique du régime

 

D’abord articulée autour de missions de sabotage et d’espionnage, la cyberarmée iranienne est passée du piratage rudimentaire à une guerre cognitive mondiale sophistiquée. En s’appuyant sur ses alliés et l’intelligence artificielle (IA), elle s’impose désormais comme une arme de dissuasion face à l’Occident, permettant à Téhéran de projeter sa puissance sans confrontation directe.

Créée en 2005, la cyberarmée iranienne constitue un pilier central de la stratégie asymétrique de Téhéran. Initialement limitée à des opérations de cyberguérilla et de piratage, elle s’est rapidement structurée et professionnalisée, intégrant sabotage, espionnage et guerre cognitive. Inspirée par les méthodes de la Russie et de la Chine, elle vise à renforcer la survie du régime, sa légitimité et son influence régionale et mondiale, tout en exploitant les réseaux sociaux pour diffuser propagande et désinformation via des faux comptes et des contenus manipulés.

L’Iran mobilise également des acteurs tiers, comme la cyberarmée du Hezbollah (CAH), pour étendre sa cyberinfluence. Celle-ci combine formation de militants, campagnes de désinformation et utilisation de médias en ligne pour promouvoir la cause iranienne et anti-israélienne, notamment lors du conflit à Gaza en 2023 et lors de la guerre des Douze Jours à l’été 2025, où des avatars IA ont servi à diffuser de faux reportages. Les opérations visent à manipuler l’opinion internationale, à déstabiliser les adversaires et à accentuer les fractures internes dans les démocraties occidentales, notamment aux États-Unis et en Europe. Partiellement décentralisée et hybride, la cyberstratégie iranienne est créative et adaptable, permettant à Téhéran de projeter sa puissance sans confrontation directe, tout en constituant un défi croissant pour les puissances occidentales face à l’expansion d’une influence numérique sophistiquée et globale.

De la cyberguérilla à la guerre cognitive

La cyberarmée iranienne est créée parallèlement à la doctrine de Mosaic Warfare (défense ou guerre mosaïque), conçue pour compenser le déséquilibre des forces par des moyens asymétriques. Initialement réduite à une cellule rudimentaire de piratage et de cyberguérilla, elle se structure rapidement, élargissant ses capacités et son rôle dans la stratégie militaire, le renseignement et la guerre cognitive de la République islamique.

En 2010, l’opération « Stuxnet » constitue un véritable catalyseur : les pasdarans (corps des Gardiens de la révolution islamique — CGRI) modernisent leurs infrastructures et recrutent des spécialistes. Dès 2012, les attaques attribuées à l’Iran se multiplient, souvent limitées à la défiguration de sites web, dont celui de Twitter (renommé X en 2023). Des groupes de hackers, comme Parastoo et Glaive de la Justice, sont soupçonnés de cibler le serveur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ou d’utiliser le malware Shamoon. Parallèlement, les printemps arabes, la guerre civile syrienne et la lutte contre Daech accélèrent la montée en compétences de ces opérations.

D’abord articulée autour de missions de sabotage et d’espionnage, la cyberarmée iranienne se mue en unité d’influence en prenant l’habitude d’idéologiser et de revendiquer systématiquement ses attaques. Dans le même temps, ses actions deviennent de plus en plus sophistiquées, si bien que, dès 2013, les pasdarans se proclament quatrième puissance cyber mondiale, un constat confirmé par un institut israélien (1). Durant les années 2010, leurs compétences en sabotage et en influence convergent : en 2018, FireEye et Fortinet identifient plusieurs entités iraniennes — notamment l’APT35 (Advanced Persistent Threat, « menace persistante avancée »), également connu sous le nom de Charming Kitten —, actives dans l’utilisation massive de faux comptes sur les réseaux sociaux, pratique progressivement généralisée sur Twitter/X et Facebook. Au début des années 2020, l’Iran est reconnu comme « l’un des acteurs en ligne les plus sophistiqués et redoutés » (2). En 2022, les chercheurs suisses Myriam Dunn Cavelty et Andreas Wenger considèrent la cyberarmée du CGRI comme un acteur central des activités d’influence cybernétique.

L’influence cybernétique de l’Iran : objectifs et message

La mission première de la cyberdiplomatie iranienne est de renforcer l’image et la légitimité de la République islamique, promouvant un régime ouvert et tolérant, tout en combattant l’« iranophobie » attribuée à la propagande hostile. Elle combine « propagande blanche », revendiquée, et « propagande noire », dénuée de liens visibles avec l’Iran, brouillant ainsi les pistes (3).

Hors du Moyen-Orient, en Eurasie, en Afrique subsaharienne, en Amérique latine, en Europe et en Amérique du Nord, l’Iran se présente comme un « champion de la résistance » face aux puissances occidentales, consolidant une présence durable et une influence significative (4). Parallèlement, ses activités visent à discréditer les rivaux régionaux : Israël est présenté comme instrument de l’impérialisme occidental et les monarchies du Golfe comme corrompues et inféodées à Washington. Dans le contexte de Gaza, l’État hébreu est accusé de persécuter les Palestiniens et les pétromonarchies de complicité dans un « génocide » (5). Enfin, la cyberarmée iranienne exploite les clivages internes aux États-Unis, amplifiant les tensions sociales sur le racisme, les violences policières ou l’immigration, dans le but d’accentuer les fractures idéologiques entre groupes sociopolitiques.

Les données comme arme d’influence

À partir de 2015, la cyberarmée iranienne exploite les données comme levier de manipulation et d’influence. En 2019, l’Institut iranien Rana et Remix Kittens s’attaquent aux bases de données de compagnies aériennes, ciblant particulièrement des citoyens irano-américains critiques du régime. Pioneer Kittens et d’autres groupes visent également des agences de sécurité américaines, menaçant des citoyens israéliens et divulguant des données sensibles dans une logique de pression psychologique.

Lors des élections présidentielles de 2020 et 2024, des cybermilitants liés au CGRI cherchent à favoriser Joe Biden, craignant qu’un second mandat de Donald Trump n’aboutisse à un changement de régime. En 2020, ils envoient des courriels d’intimidation à des électeurs démocrates ; en 2024, ils multiplient les campagnes de désinformation et piratent les documents de l’équipe Trump pour les transmettre à Biden et à la presse, tout en créant de faux sites d’actualités tels que Nio Thinker et Savannah Time.

Israël et l’Europe sont également ciblés. En 2021, Black Shadow pirate une organisation LGBTQ israélienne et divulgue ses données confidentielles, tandis que Networm attaque la branche israélienne de H&M. Au Royaume-Uni, des influenceurs iraniens amplifient les divisions sociales via des pages comme « Free Scotland » ou « Britishleft​.com ». En 2022, l’Iran attaque massivement l’Albanie, divulguant des données sensibles sur 30 000 personnes, conduisant Tirana à rompre ses relations diplomatiques. En 2023, les mêmes pirates diffusent les données de plus de 200 000 abonnés de Charlie Hebdo, en représailles à des caricatures du Guide suprême.

Furtivité et persuasion par procuration

Entretemps, la cyberdiplomatie iranienne, initialement centralisée, a évolué vers un modèle « bureaucratique-entrepreneurial », sous-traitant à des acteurs non étatiques, privés ou étrangers (6). Fin 2018, l’Iran est suspecté d’utiliser des milliers de faux comptes sur Facebook et Twitter/X pour une campagne mondiale de manipulation, incluant l’usurpation d’identités visuelles de médias, comme l’imitation d’Al-Arabiya.net en 2019 ou le « typosquattage » de pages Facebook en 2020. En 2021, le pays est considéré comme l’un des principaux utilisateurs de ces méthodes de désinformation et de « blanchiment d’influence » (7).

La cyberarmée iranienne opère de plus en plus via des unités affiliées à l’« axe de la résistance », parmi lesquelles la CAH constitue son relais principal. Reproduisant le modèle iranien, la CAH combine cyberespionnage, cybersabotage et cyberinfluence, atteignant une autonomie significative tout en restant soutenue par les Gardiens de la révolution. Elle administre plus de vingt sites en sept langues et un réseau étendu de comptes proxy diffusant sa propagande anti-israélienne et anti-occidentale. La CAH dispose de plateformes cryptées pour recruter et former des cyberactivistes au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique du Nord, créant des « fermes de trolls » et des « armées électroniques ». Les militants formés sont déployés à l’international, bénéficiant à des groupes comme les Houthis et le Kata’ib Hezbollah, cette dernière inondant à son tour Facebook de faux comptes.

À l’ère de l’IA générative et de l’hypertrucage

La guerre à Gaza offre au CGRI et à la CAH l’occasion de perfectionner leurs techniques d’information et de démontrer leur savoir-faire. Vingt-quatre heures après l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » du 7 octobre 2023, un groupe lié au CGRI et au Hezbollah interrompt les programmes de la BBC et d’autres chaines au Royaume-Uni, aux Émirats arabes unis et au Canada pour diffuser un faux reportage présenté par un avatar généré par IA — une première pour le CAH. Profitant de l’enlisement du conflit, les deux organisations mobilisent massivement Facebook, X, YouTube, Telegram, WhatsApp et Signal pour se poser en leaders de la lutte anti-israélienne et de l’« axe de la résistance ». Avant sa mort en octobre 2024, Hassan Nasrallah notait que les cyberopérations étaient « plus efficaces pour les objectifs du Hezbollah que les opérations militaires » (8), soulignant l’importance stratégique de la guerre de l’information : en maitrisant ce domaine, le CGRI et le CAH peuvent atteindre leurs objectifs politiques sans confrontation directe.

La guerre des Douze Jours de 2025 : montée en puissance et « cyberreprésailles »

Dans le contexte de la guerre irano-israélienne de 2025, les opérations cyber et d’influence attribuées à l’Iran et à ses alliés, comme le Hezbollah, se sont fortement intensifiées : selon un rapport de mars 2025, les cyberattaques iraniennes et pro-iraniennes contre Israël avaient déjà triplé depuis le 7 octobre 2023 (9).

Dès juin 2025, des agences spécialisées observent une montée en puissance des cyberattaques iraniennes, incluant des campagnes de phishing, attaques en déni de service (DDoS), intrusions dans des infrastructures civiles et tentatives de perturbation — confirmant ainsi l’accroissement en intensité et en sophistication des capacités iraniennes. Loin de s’atténuer après la fin des hostilités, les cyberopérations iraniennes se poursuivent. En juillet 2025, le groupe Handala Hacking Team — présumé iranien — revendique le piratage de la chaine satellite Iran International, divulguant des données personnelles (passeports, permis de conduire, photos, etc.) d’employés, illustrant une nouvelle fois l’usage des fuites de données comme instrument de pression. En novembre 2025, le Service canadien du renseignement de sécurité a révélé avoir déjoué des opérations d’intimidation et des menaces potentiellement létales dirigées contre des dissidents iraniens de nationalité canadienne.

À court terme, ce regain d’intensité dans les campagnes cyber iraniennes s’inscrit clairement dans une logique de « cyberreprésailles » : à la suite des frappes israéliennes et américaines de l’été 2025, de nombreuses alertes ont été émises quant au risque accru d’attaques contre des infrastructures critiques en Occident. Cependant, au-delà des tensions immédiates et des conséquences directes du conflit, l’activisme de la République islamique dans le cyberespace s’inscrit dans une stratégie de cyberdissuasion à long terme, visant à projeter sa puissance et à protéger ses intérêts stratégiques à moindre prix et sans recourir à un affrontement militaire direct.

Conclusion

Alors que le régime islamique apparait de plus en plus fragilisé et que plusieurs piliers de sa stratégie asymétrique — notamment ses milices et ses relais régionaux — sont affaiblis, sa cyberarmée et son appareil de cyberinfluence acquièrent une importance stratégique accrue. Ces outils numériques permettent à Téhéran de protéger ses intérêts, de projeter sa puissance et de perturber ses adversaires, tout en évitant l’escalade militaire.

Dans un environnement hypermédiatique où les conflits se jouent de plus en plus dans l’arène des opinions publiques, l’Iran s’est doté d’un large arsenal d’outils de cyberinfluence lui permettant de rivaliser avec ses adversaires. Si de nombreux acteurs adoptent désormais une posture hybride, rares sont ceux — comme l’Iran — qui en font un pilier central de leur politique internationale. Partiellement décentralisée et largement déléguée, la cyberstratégie iranienne se distingue par sa créativité, son caractère hybride et sa forte adaptabilité. Ce modèle pourrait contribuer à la longévité du régime en maintenant une défense avancée tout en évitant les confrontations directes. Pour les puissances occidentales, cette diplomatie numérique, potentiellement coordonnée avec celle de la Chine et de la Russie, constitue un défi croissant.

Notes

(1) Daniel S. Brantley, Evolving Cyber Warfare Strategies of the United States, Russia, China, and Iran, Utica College, 2021, p. 31.

(2) Aaron Delwiche, « Computational Propaganda and the Rise of the Fake Audience », in Paul Baines, Nicholas O’Shaughnessy, Nicholas Snow (dir.), The SAGE Handbook of Propaganda, SAGE, 2020.

(3) Marc Lynch, « Digital Activism and Authoritarian Adaptation in the Middle East », POMEPS (Project on Middle East Political Science), 2021.

(4) Toulu Akerele, « The Iranian Revolutionary Apparatus and Hezbollah in West Africa », Current Trends in Islamist Ideology, n°29, 2021, p. 102-127 (mis en ligne le 22 octobre 2021 : https://​www​.hudson​.org/​n​o​d​e​/​4​4​280).

(5) Lev Topor, Pnina Shuker, « Cyber Influence Campaigns in the Dark Web », Cyber, Intelligence, and Security, vol. 3, n°2, 2019, p. 67 (https://​tinyurl​.com/​y​r​r​4​8​8u2).

(6) Pierre Pahlavi, Éric Ouellet, « Iran: Asymmetric Strategy and Mass Diplomacy », Journal of Strategic Security, vol. 13, n°2, 2020, p. 97 (https://​tinyurl​.com/​m​k​w​c​f​83f).

(7) Marc Lynch, op. cit.

(8) Chuck Freilich, « The Iranian Cyber Threat: The Institution and Praxis of Iran’s Cyber Strategy », Institute for National Security Studies (INSS), Memorandum 230, janvier 2024, p. 84 (https://​tinyurl​.com/​2​9​k​p​h​8​wuf).

(9) Esmaeil Mohades, « Iran and Hezbollah’s Cyber Attacks on Israel Have Tripled Since October 7 Attack », Iran Focus, 27 mars 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​r​2​9​r​wy7).

Pierre Pahlavi

areion24.news

L’art de la guerre selon Trump

 

Donald Trump arrive au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique caractérisée par le retour des politiques de puissance sur une scène internationale dérégulée. Le « nouvel ordre mondial » apparu en 1990 a fait place à une arène de confrontations. Donald Trump s’y sent sans doute plus à l’aise que ses prédécesseurs, tout en se montrant paradoxalement encore plus prudent dans l’emploi d’une force armée considérable, mais fragile.

En 2017, Donald Trump hérite d’abord de la poursuite de la « guerre globale contre le terrorisme » déclarée 16 ans plus tôt par George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Celle-ci se décline alors sur trois théâtres d’opérations : Afghanistan, Irak – Syrie et, discrètement, Afrique sahélienne. Ces opérations sont toujours couvertes par les « Autorisations pour l’emploi de la force militaire » (AUMF) données au président des États-Unis en 2001 et en 2002 par le Congrès américain, sans limite de temps ni d’espace, pour lutter contre les organisations djihadistes puis, par une interprétation abusive, contre les organisations qu’il suffira de qualifier de « terroristes ».

Trump 1 et la gestion des guerres héritées

Il hérite aussi de l’instrument militaire le plus puissant du monde, mais aussi, à la suite des bourbiers afghan et irakien, d’une inhibition quant aux opérations de conquête et de contrôle du terrain. La méthode opérationnelle alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de coups (raids héliportés, frappes, cyberattaques) dans les espaces vides (air, mer, espace, cyberespace), avec cet avantage énorme d’y être presque invulnérable, et d’« empreinte légère » dans les espaces terrestres et humains, consistant à soutenir, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées afghanes et irakiennes, les forces démocratiques syriennes, les armées africaines et même l’opération française « Barkhane » au Sahel, qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain et assumer les pertes.

Dans l’analyse transactionnelle qui est celle de Donald Trump, proche de la matrice du Boston Consulting Group (BCG) classant les « affaires » en fonction de leur rentabilité, le théâtre afghan est considéré comme un « poids mort », coûteux et sans perspective, dont il faut se débarrasser au plus vite. Donald Trump négocie donc directement avec les talibans et abandonne à son sort l’État afghan, qui ne va pas tarder à s’effondrer.

Les autres théâtres sont considérés comme des « dilemmes » par Donald Trump, car ils sont également coûteux, mais encore très actifs, avec notamment les grandes batailles urbaines en Irak et en Syrie pour mettre fin au califat de l’État islamique (EI). Donald Trump décide donc d’attendre la fin de ces grands combats, qu’il pourra proclamer comme autant de victoires, avant d’abandonner là aussi ses alliés. C’est un exercice dangereux, et les forces américaines au sol reçoivent parfois des coups, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, qui se solde par la mort de quatre soldats américains. Pour autant, la méthode réussit, avec le sang des alliés. Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et l’EI ramené à la clandestinité. Donald Trump ordonne alors, sans concertation, de lâcher ce front devenu moins rentable et de replier les forces américaines. Cela provoque une crise interne avec ses conseillers militaires, mais ceux-ci parviennent néanmoins à le persuader de maintenir une présence militaire dans la région, au moins pour maintenir une pression contre l’Iran. Cela lui donne l’occasion d’une victoire tactique avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, leader de l’EI, en octobre 2019 dans la province d’Idlib, en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump.

Le chèque et le marteau

Peu à l’aise dans la guerre contre les organisations djihadistes dont il a hérité et qui ne l’intéresse pas, Donald Trump joue en revanche pleinement le jeu de l’arène internationale, en recherchant volontiers la confrontation avec un certain nombre d’États désignés comme adversaires et en punissant ceux qui le défient. Il n’y est désormais nullement question de changer de régime, de diffuser la démocratie ou de venir au secours des peuples comme dans le nouvel ordre mondial, mais de gérer au mieux les intérêts des États-Unis et de leur président. La méthode privilégiée est celle de la pression sous le seuil de la guerre (sanctions, embargo, influence, corruption, tarifs douaniers, etc.) afin de modifier le comportement des États dans le sens souhaité, sans s’interdire de franchir ponctuellement ce seuil pour donner des coups. C’est ainsi le cas, en défense, lorsqu’une unité russo – syrienne attaque la position américaine de Kasham, en Syrie, en février 2018. Le bataillon est détruit, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes de la société Wagner, mais la Russie n’escalade pas. Quelques semaines plus tard, le 7 avril 2018, en coopération avec les Britanniques et les Français, Donald Trump passe à l’attaque en ordonnant une série de frappes aériennes contre des positions des forces du régime de Bachar al-Assad après leur emploi d’armes chimiques. Cela permet à Donald Trump d’apparaître comme volontariste et fort, là où Barack Obama avait reculé en 2013.

Il y a enfin la première petite guerre contre l’Iran, en janvier 2020. Constatant la faible efficacité de sa confrontation avec l’Iran, Donald Trump prend le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour faire tuer Qassem Soleimani, chef d’Al-Qods, le bras armé des Gardiens de la révolution à l’étranger, et Abou 

Mahdi al-Mouhandis, numéro deux des Hachd al-Chaabi irakiens (l’ensemble des milices proches de l’Iran) et chef de Kataeb Hezbollah. Il y a évidemment le risque d’une escalade qui pourrait être dangereuse pour les États-Unis, mais le régime de Téhéran souhaite l’éviter et se contente d’une « salve d’honneur » de missiles contre des bases américaines préalablement averties.

Le bilan stratégique du premier mandat Trump est, au bout du compte, assez mitigé : une défaite indirecte en Afghanistan, que son successeur devra gérer, une victoire indirecte, mais non décisive, contre l’État islamique et des pressions stériles contre des adversaires désignés (Iran, Corée du Nord, Venezuela), avec un usage de la force limité à quelques coups, spectaculaires, mais finalement sans beaucoup d’effets stratégiques.

Des succès au point culminant en un an

Revenu au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump ne change pas fondamentalement de vision ni de méthode. Outre la guerre contre les organisations djihadistes, devenue résiduelle, il hérite de la confrontation avec la Russie via l’Ukraine et d’une guerre à distance contre les rebelles houthis au Yémen, qui harcèlent le très important commerce maritime dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. La confrontation avec la Russie et la guerre en Ukraine sont immédiatement classées comme des « poids morts » dont il faut se débarrasser, et la guerre contre les Houthis comme un « dilemme ». Cette guerre est relativement coûteuse : deux hommes des Navy SEALs y ont perdu la vie, un avion de combat ainsi que plusieurs drones MQ‑9 Reaper ont été détruits, mais Donald Trump l’endosse en augmentant même le nombre de frappes pour essayer d’obtenir un résultat rapide et montrer sa détermination.

Cette accélération de la campagne est l’occasion de plusieurs bavures en février-mars 2025, tuant au total plus de 50 civils, mais sans susciter désormais beaucoup d’indignation. Les Houthis acceptent finalement de négocier. Les navires américains ne sont plus attaqués à partir de mars, puis ceux des autres nations à la fin de l’année. C’est la première fois que Donald Trump réussit vraiment à amener un ennemi ou un adversaire à modifier son comportement.

C’est fort de cette première victoire qu’il accepte de franchir de nouveau le seuil de la guerre, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran. Le 22 juin, les forces aériennes et navales américaines frappent trois sites nucléaires iraniens. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 est délicate à justifier juridiquement, mais Donald Trump passe outre. Elle suscite surtout beaucoup d’inquiétudes sur la suite des évènements. Comme en 2020, les Iraniens choisissent finalement de sauver la face par une pseudo – attaque tout en refusant l’escalade. Cette petite opération d’une nuit permet donc d’obtenir, sans pertes, la fin de la guerre israélo – iranienne et l’endommagement, sinon la destruction comme annoncée triomphalement, du programme nucléaire iranien. C’est un nouveau succès.

C’est donc un Donald Trump grisé qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coups de marteau. Il y a ainsi les frappes des 25 et 26 décembre 2025 contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) dans le nord-ouest du Nigeria, avec, semble-t‑il, l’emploi de drones Reaper ; frappes couvertes par les AUMF « antiterroristes » et justifiées par le prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane. Cela ne change évidemment rien à la situation stratégique locale complexe, mais cela plaît à l’électorat évangélique américain.

Le Nigeria vite oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela. L’affaire est beaucoup plus ambitieuse et juridiquement plus délicate à justifier que les autres. Elle est donc transformée en opération de police internationale antidrogue. Le président Nicolas Maduro est déclaré chef d’un cartel, plus ou moins fictif, que l’on prend aussi soin de qualifier officiellement de « narcoterroriste » afin de justifier l’emploi des forces armées. Une armada considérable est réunie dans les Caraïbes, utilisée d’abord comme instrument de blocus puis comme base d’une opération héliportée de capture du président Maduro au cœur de Caracas, le 3 janvier 2026. Il n’est toujours nullement question de changer un régime tout aussi autoritaire, violent et corrompu que son chef éliminé, mais d’obtenir sa soumission et un contrôle sur l’exploitation du pétrole local, ce qui semble être le cas. Pour reprendre la matrice du BCG, Donald Trump, qui n’hésite pas à se proclamer président du Venezuela sur les réseaux sociaux, espère avoir trouvé là une « vache à lait ».

On a cependant peut-être atteint là le point culminant. Saisi d’une forme d’hubris, Donald Trump se tourne de nouveau contre l’Iran et, le 13 janvier 2026, incite les émeutiers iraniens à se retourner contre le régime, promettant de frapper les Gardiens de la révolution en cas de répression. Mais la méthode atteint ici ses limites. Les frappes et les raids peuvent aider, mais ne remplacent pas une force terrestre capable de s’emparer des centres de pouvoir et de disloquer les forces de sécurité. Les États-Unis ne fourniront pas cette force de conquête et de contrôle, pas plus que la rébellion iranienne tant qu’elle restera désarmée. Et si elle venait à s’armer, le conflit pourrait basculer dans un chaos comparable à celui de la Syrie, voire se doubler d’un nouvel affrontement avec Israël. Préférant le massacre au chaos, plusieurs alliés régionaux ont donc apparemment convaincu Donald Trump de ne pas intervenir. Après avoir promis son aide aux Iraniens, il recule donc pour l’instant, déclarant même sans doute, et sans honte, avoir sauvé des vies par ses menaces.

Un autre aspect de la méthode trumpienne consiste à faire oublier un échec par une offensive sur un autre front. Le nouveau front s’appelle le Groenland, que le président des États-Unis convoite ouvertement et où il impose une confrontation au Danemark avec des menaces diverses, dont celle, contre toute vraisemblance, de l’emploi de la force. Contre toute attente, le Danemark et des alliés européens font front et lancent même une opération de dissuasion au Groenland, alors que, dans les rangs américains, on s’interroge beaucoup sur les dégâts considérables de tous ordres que pourrait provoquer la poursuite d’une telle lubie. À ce stade, constatant l’impasse, Donald Trump cherche probablement une porte de sortie qui puisse être présentée comme un arc de triomphe. Une puissance qui refuse de prendre des risques n’est pas une puissance. 

Michel Goya

areion24.news

vendredi 3 juillet 2026

Le Hirak et les réseaux d’influence de l’Algérie dans l’émigration algérienne en France

 

L’interprétation dominante de la relation franco-algérienne est le plus souvent appréhendée à travers le prisme étatique, ce qui a pour conséquence d’éclipser la complexité des rapports sociétaux et individuels qu’entretiennent la population algérienne et les citoyens binationaux résidant en France. Le mouvement protestataire connu sous le nom de Hirak, apparu en Algérie en février 2019 pour dénoncer la candidature d’Abdelaziz Bouteflika (1937-2021) à un cinquième mandat présidentiel après vingt ans au pouvoir, a été renforcé par la mobilisation d’une identité algérienne au sein de l’immigration.

Bien que la genèse de la contestation soit ancrée sur le territoire national algérien, l’extension simultanée du mouvement à des espaces transfrontaliers – notamment en France, qui concentre la plus forte densité de l’immigration algérienne (1) – révèle une compétition politique entre les réseaux d’influence officiels du régime en place et les acteurs du Hirak. La question des moyens mobilisés par ces deux parties pour s’arroger un monopole d’influence au sein de la communauté émigrée en est d’autant plus centrale (2).

La relation entre la communauté algérienne établie à l’étranger et l’Algérie a acquis une importance particulière au cours de la guerre d’indépendance (1954-1962). Le poids des émigrés algériens en France constituait une ressource démographique et financière stratégique, permettant au Front de libération nationale (FLN) et au Mouvement national algérien (MNA) d’asseoir leurs réseaux et d’intensifier la lutte sur le territoire algérien. La pratique des cotisations, qui fonctionnait notamment comme un marqueur économique et symbolique des liens d’appartenance des travailleurs algériens en France, transforma la sujétion politique et économique en un sentiment de fidélité nationale.

L’émigration, un enjeu pour l’État algérien

À l’indépendance, cette dimension fut érigée en enjeu politique majeur destiné à servir de fondement à l’émergence d’une nouvelle société. L’ouvrier algérien fut interpellé non plus pour sa participation au mouvement de libération nationale, mais pour sa contribution financière directe au projet de développement économique du nouvel État souverain. Dans les villes françaises où la présence algérienne était notable, l’organisation de rassemblements à forte teneur symbolique nationale culminait par des collectes de fonds alimentant un dispositif de solidarité consacré au financement de la reconstruction postcoloniale. L’Amicale des Algériens en France (ADAF) fut établie en 1963 comme relais des autorités algériennes afin d’encadrer et de contrôler la communauté émigrée sur le territoire français. Elle orchestrait une symbolisation dans laquelle les références cristallisées autour de dates commémoratives clés incluaient l’émigration comme une partie intégrante et indissociable de la nation.

Des événements majeurs, tels que le déclenchement de la révolution (1er novembre), la fête de l’indépendance (5 juillet) ou la répression du 17 octobre 1961 à Paris, étaient ritualisés lors de galas organisés par ses sections locales. En outre, cette symbolisation intégrait une dimension religieuse, exhortant notamment l’émigré à célébrer les fêtes religieuses musulmanes avec dignité. À ces commémorations vint s’ajouter la date du 19 juin 1965, marquant le coup d’État de Houari Boumédiène (1932-1978), au pouvoir jusqu’à sa mort, affirmant ainsi l’instrumentalisation du calendrier mémoriel au service du régime.

Ce tournant se traduisit par une réorganisation du réseau de l’État au sein de l’émigration : l’ADAF fut rebaptisée Amicale des Algériens en Europe (AEE), et ses instances dirigeantes firent l’objet d’un remaniement. Le contrôle et la neutralisation des dissidences, apparues dès 1962, s’exacerbèrent et devinrent une tâche prépondérante pour l’AEE. L’opposition politique en exil, portée par des figures aux sensibilités diverses – nationalistes, de gauche, progressistes ou communistes – demeura néanmoins divisée et incapable de susciter une adhésion ­massive parmi les émigrés.

L’encadrement politique de la communauté émigrée en France par l’État algérien demeurait néanmoins fragile, notamment sous l’effet des pressions externes exercées par le contexte politique français. La période qui avait suivi Mai 68 se caractérisait par une intensification des conflits sociaux, une conjoncture qui plaçait l’émigration algérienne, en tant que main-d’œuvre exploitée, au centre des stratégies de mobilisation des organisations d’extrême gauche françaises. Cette intégration de l’ouvrier algérien dans une rhétorique communiste, conduisant à la politisation de la cause algérienne sous un prisme anticapitaliste et antiraciste, générait une concurrence idéologique frontale avec le nationalisme étatique algérien.

Mais les autorités d’Alger maintinrent leur mode d’action et leur discours inchangés. Toutefois, l’objectif réel n’était pas tant d’infléchir l’émigration, dans un contexte où les départs de familles depuis l’Algérie avaient, dès les années 1960, pris une importance croissante. Le contrôle de la migration algérienne devint une préoccupation majeure pour les autorités françaises, qui entreprirent une révision législative. L’élection de François Mitterrand (1916-1996) à la présidence de la République en 1981 (jusqu’en 1995) marqua l’amorce d’une révision profonde du dispositif législatif encadrant les droits des populations immigrées en France. Cette réforme se traduisit notamment par l’extension du droit commun de la liberté d’association aux ressortissants étrangers, ouvrant ainsi un espace d’action propice à la création d’associations issues de l’immigration, que la génération née de la migration familiale sut saisir.

L’AEE fut confrontée à la montée en puissance d’associations qui concurrençaient certaines de ses activités. Son déclin s’amorça avec la cessation de parution de son périodique La Semaine de l’émigration en 1985. Par ailleurs, les émeutes d’octobre 1988 en Algérie précipitèrent la transformation des relations qu’elle entretenait avec l’État algérien. La Constitution de 1989, qui entérina la fin du système de parti unique, démantela le rôle centralisateur joué par le FLN et ses organisations satellites. Au début des années 1990, la reconnaissance légale (selon la loi de 1901) obtenue par quelques antennes locales ne put contrecarrer l’extinction progressive des activités nationales. Le modèle porté par l’amicale, fondé sur un encadrement centralisé de l’émigration algérienne en France, s’effondra.

Engagements politiques pour le pays d’origine

Les objectifs de l’amicale, qui visaient à structurer les liens avec l’émigration, s’étaient révélés inefficients. La participation électorale des Algériens en France devint, quant à elle, un enjeu. Le premier scrutin présidentiel pluraliste, organisé le 16 novembre 1995 dans le contexte de la décennie noire (1992-2002) en Algérie, attestait pourtant d’un engagement électoral significatif de la communauté nationale établie à l’étranger (3). Cependant, l’instauration du droit de vote des Algériens de l’étranger aux législatives – leur permettant, depuis 1997, d’élire quatre députés (sur 407) à l’Assemblée populaire nationale (APN) pour représenter la communauté installée en France – ne suscita pas un engouement suffisant pour nourrir un véritable sentiment d’appartenance nationale. Le Conseil consultatif de la communauté nationale à l’étranger, créé par décret présidentiel dans l’objectif de renforcer les liens entre l’État et l’émigration, ne fut, quant à lui, jamais opérationnel. Ce hiatus illustrait la difficulté persistante des autorités algériennes à institutionnaliser et à maintenir un lien organique et participatif avec leur communauté établie à l’étranger.

L’émergence du Hirak en février 2019 ébranla ce fonctionnement marqué par l’inertie et l’instabilité structurelle. En Algérie, l’intensité des mobilisations populaires compromettait la mise en œuvre de la feuille de route élaborée par les autorités. L’élection présidentielle, initialement programmée pour le 18 avril 2019 et reportée au 4 juillet, se déroula finalement le 12 décembre 2019, dans un contexte de légitimité institutionnelle fortement érodée. Sur les réseaux sociaux, les appels au boycott se multipliaient. En France, les manifestations coordonnées, tenues aux abords des représentations consulaires, contribuaient à affaiblir la participation électorale des ressortissants algériens. Face au succès rencontré par la protestation du Hirak, qui accentuait le rétrécissement d’une base de soutien déjà fragile, les réseaux d’influence du régime mirent alors en œuvre une stratégie de réorganisation.

Le 19 mars 2023, alors que les manifestations place de la République à Paris se tenaient encore régulièrement, ils tentèrent de s’approprier et de subvertir la symbolique du Hirak en organisant un rassemblement place du Colonel-Fabien. Une telle initiative visait à exprimer un soutien aux autorités algériennes tout en stigmatisant le Hirak en France comme une tentative de déstabilisation de l’Algérie. La duplication des formes d’action collective emblématiques du Hirak visait à en neutraliser le sens par un retournement symbolique, afin de servir un dispositif de soutien explicite aux autorités militaires et politiques en place. Des banderoles à l’effigie du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), Saïd Chengriha, étaient ostensiblement brandies par des participants. Sur une pancarte, des figures médiatiques du Hirak, suivies par plusieurs dizaines de milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, étaient présentées comme subordonnées au Maroc. Délibérément disposée au sol, la pancarte pouvait être piétinée par les participants, traduisant un acte de réprobation à la fois physique et symbolique. Cependant, l’affluence limitée à quelques centaines de personnes révéla les difficultés des organisateurs à constituer un contre-mouvement. Le Hirak avait contribué à l’affaiblissement durable des réseaux de pouvoir dans l’émigration.

L’élection présidentielle algérienne, fixée en décembre 2024 puis avancée au 7 septembre, fut appréhendée par les autorités comme un moment crucial pour le rétablissement de la légitimité d’Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019 avec 58,1 % des voix et un faible taux de participation (39,8 %). Parallèlement, une transformation significative s’observait dans les dispositifs d’influence traditionnels : la relation clientélaire promue depuis 1962 par l’ADAF, qui cherchait à lier l’émigration au pouvoir établi, se restructurait désormais autour de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926 avec un statut juridique neutre, mais proche de l’État algérien.

La reconfiguration des réseaux d’influence en France

L’influence de la Grande Mosquée de Paris s’exerce à travers un réseau d’environ 400 lieux de culte affiliés. Elle associe à sa fonction cultuelle des dimensions culturelles et diplomatiques. Dans ce contexte, l’association Awassir a été créée en janvier 2024. Le choix de domicilier son siège social à la même adresse que celle de la Grande Mosquée de Paris atteste d’une proximité institutionnelle, rendue également explicite par les partenariats noués entre les deux entités. L’assise économique de la Grande Mosquée de Paris, dont une part substantielle des revenus provient de l’exclusivité de la certification des produits halal destinés à l’Algérie depuis l’Union européenne (UE) et le reste du monde, permet à Awassir de disposer de ressources matérielles importantes. L’expansion du capital social de ses membres, facilitée par l’échange d’informations et l’élargissement des réseaux personnels, s’en trouve favorisée. L’association peut ainsi offrir des opportunités de voyage et d’excursions touristiques, en prenant en charge le coût des billets d’avion et des frais d’hébergement. La reconnaissance et l’affection ressenties au sein du groupe, ainsi que les liens d’amitié qui s’y tissent, constituent autant de ressources symboliques essentielles. Le caractère détendu et festif de ces initiatives contraste avec l’austérité protocolaire qui caractérisait autrefois les déplacements des délégués aux conférences de cadres de l’amicale, intégrée aux rouages du parti unique.

En parallèle, le Conseil mondial de la diaspora algérienne (CMDA) a été inauguré le 8 mars 2024. La cérémonie de lancement, organisée dans un grand hôtel parisien, a révélé une stratégie sélective de légitimation. Le statut professionnel élevé des membres de l’assemblée – cadres supérieurs, chefs d’entreprise, scientifiques, artistes, cinéastes, sportifs de haut niveau ou élus locaux en France – a été mis en avant. L’objectif de réunir les Algériens de l’étranger désireux d’investir ou de créer leur entreprise en Algérie, tout en mettant leurs compétences au service du pays, confère au CMDA un caractère élitiste, sous-tendu par une idéologie libérale. Là encore, la participation n’est pas dénuée d’intérêt : elle offre à chacun l’opportunité d’étendre son capital social et d’accéder à des informations privilégiées, autant de ressources susceptibles d’être mobilisées ultérieurement à des fins personnelles. La reconnaissance statutaire et la visibilité institutionnelle conférées par l’événement constituent, quant à elles, une rétribution symbolique pour qui y participe.

Mais cette relation de clientèle demeure conditionnée par une contrepartie implicite, qui se manifeste, comme le montrent les publications de ces réseaux sur Internet, par l’absence de toute critique du pouvoir. La subsomption de la défense du système sous le registre de l’impératif de défense du pays se révèle d’autant plus efficace que la relation franco-algérienne s’est détériorée et que le contexte international est marqué par de fortes tensions. Dès lors, le soutien, d’abord tacite, exprimé par la participation à ces initiatives organisées par ces réseaux, tend à se formaliser par l’inscription sur les listes électorales dans les consulats et par le vote lors des prochaines échéances.

« Nos corps sont ici, nos cœurs sont là-bas »

L’engagement des Algériens au sein du Hirak en France s’articule autour d’un attachement national à l’Algérie, exprimé de manière intense, qui engendre une distanciation vis-à-vis des contingences du contexte social et politique français. Cette posture facilite la contestation à distance du régime autoritaire algérien. La logique de l’action collective en contexte migratoire reproduit alors le positionnement adopté par le Hirak en Algérie : un face-à-face entre la population et les autorités, contrastant avec les stratégies d’influence déployées par les réseaux du pouvoir établi. L’observation des rassemblements sur la place de la République révèle une symbolisation identitaire marquée par l’omniprésence du drapeau algérien, souvent accompagné du drapeau amazigh, et par la reprise de l’hymne national algérien par l’ensemble des participants, en ouverture et en clôture des rassemblements. Ce déploiement exprime un patriotisme au travers duquel l’unité territoriale de l’Algérie est revendiquée haut et fort. Ce sentiment est ressenti d’autant plus vivement qu’Emmanuel Macron est régulièrement critiqué pour avoir apporté, en tant que chef de l’État français (depuis 2017), ce que les manifestants interprètent comme un soutien aux autorités algériennes en période de contestation sociale.

L’analyse des liens entre les contestataires et la société française révèle alors des représentations hétérogènes. Le cas de Karim, médecin franco-algérien, met en évidence la continuité entre sa participation au Hirak et son exercice de la citoyenneté dans l’espace national français. Il reconnaît que le contexte français, caractérisé par la garantie des libertés d’expression et de protestation, a constitué un facteur déterminant lui permettant de développer une critique politique à l’encontre du régime algérien. Il formule ce rapport en termes de socialisation civique : « Mais, en fait, oui, moi je fais du rentre-dedans. Ça fait trente ans que je ne parle pas, ça fait trente ans que je suis muet. Pas ici. Ici, je suis un citoyen » (4). En postulant que le territoire d’accueil a servi de lieu d’apprentissage civique, il conceptualise la citoyenneté comme un droit à l’expression critique radicale. La pratique du don de sang, qu’il accomplit régulièrement en France, est ainsi ritualisée et présentée comme une forme concrète de reconnaissance envers la société française. Elle s’érige en médiation symbolique, établissant une passerelle entre l’allégeance au corps civique français et la mobilisation en faveur de la patrie d’origine.

L’analyse de l’engagement de Kamel, coordonnateur des rassemblements et des manifestations parisiennes du Hirak, révèle une autre conceptualisation du rapport entre la France et l’Algérie. Lors d’une prise de parole sur une agora de la place de la République – un espace de libre expression géré par un collectif –, il interpelle l’assistance sur la localisation de l’engagement de chacun : « Nos corps sont ici et nos cœurs, où sont-ils ? » (5). La réponse collective – « En Algérie, en Algérie, en Algérie ! » – qu’il reçoit d’un public physiquement présent sur le sol français confirme l’ancrage émotionnel et politique partagé par la plupart des protestataires. Kamel justifie ensuite l’appel à une marche vers l’Assemblée nationale, visant à exercer une pression politique sur les institutions françaises, par la centralité de la non-violence exprimée dans la stratégie d’action du Hirak : « Nous, tant que nous sommes dans l’action pacifique, on n’a pas peur. » Partageant le même univers affectif pour la patrie que les protestataires en Algérie, désignés comme les acteurs du « militantisme réel », il souligne que la protestation s’appuie non pas sur une identité franco-algérienne ou émigrée, mais sur l’unique identité d’Algérien : « Nous, ici et dans le monde entier, nous sommes Algériens. Je ne te dis pas que tu es de la diaspora. »

L’étude de la relation franco-algérienne, abordée sous l’angle des liens sociétaux et individuels tissés par l’émigration algérienne en France avec son pays d’origine, offre une perspective nuancée sur son rapport à l’État algérien. D’une part, les réseaux de pouvoir étatiques, engagés dans une stratégie de consolidation du régime, mobilisent d’importantes ressources matérielles et symboliques, tout en se heurtant à une difficulté persistante : établir une assise populaire durable parmi la communauté algérienne. D’autre part, les acteurs du Hirak peinent, au sein de l’émigration, à reproduire la forte adhésion populaire obtenue en 2019 au nom de la préservation de l’idéal d’une Algérie démocratique, souveraine et unie. Cette difficulté entrave le maintien d’une stratégie à la fois proactive et réactive face aux pressions coercitives émanant des autorités algériennes – intimidations destinées à obtenir l’allégeance des activistes influents, conditionnant notamment leur droit de retour en Algérie, ainsi qu’arrestations et détentions ciblées. Parce qu’elle mobilise en France l’identité algérienne, l’émigration – qui participe à la fois à la fragilisation et à la consolidation du pouvoir en Algérie – doit être analysée à l’aune de son rapport au contexte sociétal français.

Notes

(1) Selon les données officielles, 6,02 millions d’étrangers résident en France en 2024, dont 642 000 Algériens. Ce chiffre ne tient pas compte des binationaux, des Français d’origine algérienne, ni des Algériens en situation irrégulière. La diaspora algérienne est estimée entre 3 millions et 4 millions de personnes dans le monde, dont environ la moitié en France.

(2) Didier Le Saout, « Les relations France-Algérie et le soulèvement du Hirak », in Pouvoirs, no 176, janvier 2021, p. 105-118.

(3) Selon les résultats annoncés par l’agence Algérie Presse Service (APS), 411 698 électeurs émigrés sur 630 000 inscrits ont pris part au scrutin présidentiel de 1995, témoignant d’une implication politique notable de la communauté algérienne en France. Jacques Fontaine, « Algérie : les résultats de l’élection présidentielle. 16 novembre 1995 », in Monde arabe, no 151, janvier-mars 1996, p. 107-118.

(4) Entretien réalisé par l’auteur en juillet 2019, à Paris.

(5) Intervention faite en langue arabe lors d’une agora organisée pendant un rassemblement du Hirak sur la place de la République à Paris, le 16 février 2020.

Didier Le Saout

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