Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 31 octobre 2026

La croissance asiatique portée par l’intelligence artificielle

 

Le FMI a revu à la hausse en octobre les perspectives de croissance asiatiques en dépit du choc provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz. Explication principale : le boom de l’intelligence artificielle, qui provoque une explosion des exportations et des investissements. Une vague qui pourrait néanmoins se retourner, comme en attestent les derniers soubresauts boursiers des géants asiatiques de la tech.

Dans ses dernières analyses sur l’économie mondiale, le FMI maintient la prévision qu’il avait faite en avril dernier sur la croissance en 2026, qui se situerait toujours à 3,1%. Comme si la guerre avec l’Iran n’avait pas eu lieu.

Cette stabilité cache deux tendances contradictoires. La fermeture du détroit d’Ormuz s’est bien traduite par une perte de croissance de l’ordre de 0,4 à 0,5 point de PIB. Un choc moins fort qu’anticipé au début du conflit grâce à plusieurs ajustements : l’offre de pétrole extérieure au Moyen-Orient a crû de 2 millions de barils/jour, la demande de pétrole a chuté sensiblement – en particulier en Chine –, certains pays du Moyen-Orient ont accru leurs exportations par oléoduc ou par la route, enfin les stocks stratégiques ont été mis à contribution. Ces ajustements combinés ont permis de limiter à une moyenne de 85$/baril le prix du brut sur l’année au lieu des 110$ anticipés. La moindre intensité du PIB mondial en demande de pétrole, que l’on constate depuis une dizaine d’années grâce au développement des énergies renouvelables, a également permis de limiter le choc récessif de la guerre.

Dans le même temps, la poussée des exportations de produits de haute technologie et l’explosion des investissements liés à l’intelligence artificielle ont soutenu la croissance dans les pays développés et certains pays émergents. Les États-Unis et la Chine représentent conjointement 57% de la totalité des data centers construits dans le monde depuis 2024. Les gains de productivité liés à l’IA restent difficiles à quantifier, mais son impact global sur la croissance est suffisant pour compenser à ce stade l’impact négatif de la guerre.

L’Asie aux avant-postes de la vague liée à l’intelligence artificielle

L’Asie-Pacifique fait globalement mieux que la moyenne mondiale, sauf pour certains pays très pénalisés par le choc pétrolier comme le Bangladesh, le Pakistan ou les Philippines. Les prévisions du FMI progressent de 0,4 point de PIB pour le continent par rapport à celles d’avril 2026.

Les quatre dragons – Hong Kong, Taïwan, Singapour et la Corée du Sud – se portent très bien, avec des taux de croissance exceptionnels. En Asie du Sud-Est il faut ajouter la Malaisie, avec une croissance supérieure à 5%, le Vietnam qui caracole au-delà de 8% et la Thaïlande. La croissance japonaise reste faible (+0,7%), mais les exportations de produits liés à l’IA sont en forte progression.

Les performances des trois géants asiatiques – Chine, Inde et Indonésie – progressent également mais pour des raisons différentes. La Chine est une grande exportatrice de produits liés à l’IA, soit directement, soit via Hong Kong, mais elle est aussi une grande importatrice de ces produits, et ce qui fait progresser l’excédent commercial chinois n’est pas l’IA mais plutôt la voiture électrique, les équipements destinés aux énergies renouvelables et la chimie. En revanche, l’explosion des investissements liés à l’IA soutient la croissance. Globalement l’accumulation des excédents commerciaux et des investissements dans la high-tech permettent au pays de maintenir une croissance relativement soutenue malgré l’atonie de la demande intérieure. La dernière prévision de croissance du FMI se situe dans la fourchette basse des objectifs fixés par le gouvernement (4,5% pour une cible comprise entre 4,5 et 5%).

La croissance indienne n’est pas portée par l’IA mais par l’explosion des infrastructures, de la construction et de l’industrie lourde. Le FMI a revu ses prévisions à la hausse (+ 0,5 point) depuis avril dernier, avec une perspective supérieure à 7% en 2026.

L’Indonésie est en Asie un des rares exportateurs nets d’énergie (essentiellement charbon et gaz naturel), ce qui lui permet de limiter l’impact négatif du conflit au Moyen-Orient. Elle est cependant importatrice nette de produits high-tech liés à l’IA. Ce sont surtout la dépense publique et la consommation intérieure qui vont permettre à sa croissance de dépasser 5% en 2026.

L’Asie, usine de la high-tech mondiale

Les bons chiffres de l’Asie de l’Est et du Sud-Est reposent d’abord sur les exportations de produits liés à l’IA. Car si les États-Unis ont une nette longueur d’avance en termes d’investissements pour l’IA et de conception de nouveaux produits, c’est en Asie que s’opèrent les fabrications destinées au marché mondial. Les analystes du FMI estiment que les positions douanières à quatre chiffres du système douanier harmonisé (SH) qui comportent l’essentiel des produits liés à l’intelligence artificielle sont les suivantes : 8 542 (circuits intégrés électroniques), 8 471 (matériels informatiques), 8 473 (composants pour l’informatique) et 8 488 (machines pour la fabrication de wafers et circuits intégrés). La part de l’Asie dans les exportations mondiales de ces produits était de 80% en 2025. Elle atteignait même 92% pour les circuits intégrés électroniques, qui représentent à eux seuls plus de la moitié de cette gamme de produits liés à l’IA.

Source : International Trade Center


La dynamique des exportations de circuits intégrés montre qui sont les acteurs clés en Asie. Les coréens – Samsung et SK Hynix – sont les champions des mémoires (HBM), le taïwanais TSMC domine le marché des microprocesseurs de dernière génération, les Chinois SMIC et HighSilicon (filiale semiconducteurs de Huawei) fournissent de larges quantités de microprocesseurs de générations moins avancées dont les applications sont multiples. Au total, les six premiers pays asiatiques leaders des exportations de circuits intégrés ont plus que doublé leurs exportations en 18 mois.


Source : International Trade Center

L’explosion des investissements dans les data centers

La course au gigantisme et au nombre des data centers ne fait que commencer en Asie-Pacifique tout comme à l’échelle mondiale. Dans son Technology Report 2026, la société de conseil Banes prévoit 150 gigawatts de capacités supplémentaires en 2030 dans le monde, ce qui suppose 5 à 6 000 milliards d’investissements. Un data center « géant » consommait en moyenne 50 mégawatts d’électricité il y a cinq ans. Aujourd’hui les projets de méga data centers vont d’un à cinq Gigawatts aux États-Unis.

Selon les évaluations actuelles, les États-Unis disposent de 5 000 data centers opérationnels ou en construction représentant environ 50 Gigawatts de puissance électrique. La Chine vient en second avec près de 24 GW de capacités, soit les deux-tiers de l’Asie-Pacifique.

Compte tenu des contraintes d’accès aux réseaux électriques, de ressources financières et de surfaces disponibles, le déploiement des data centers est fortement concentré par région. Le FMI, dans son dernier rapport sur les perspectives économiques de l’Asie-Pacifique, identifie 16 « régions clés » dont 8 en Chine et à Hong Kong, trois en Asie du Sud-Est, les autres dans les pays développés de la région.


Source : FMI APAC regional economic outlook, octobre 2026

Une vision très volontariste du déploiement de l’IA

Si on se projette dans l’avenir, les principales économies asiatiques ont une vision très ambitieuse du développement de l’IA. Selon un rapport du Rhodium Group de septembre 2026 (Examining China’s AI financing), la Chine va presque tripler ses investissements liés à l’IA sur trois ans (70Md$ en 2025, 140 en 2026 et 190 en 2027). Le gouvernement chinois dirige l’effort d’investissement vers les régions moins peuplées de l’ouest et du nord du pays selon la formule « les données à l’est, les calculs à l’ouest. »

En Corée du Sud, le président Lee Jay Myung annonçait en juin 2026 un plan public-privé de 880 milliards de dollars sur dix ans avec l’argumentaire suivant : « nous devons sécuriser les éléments essentiels de l’IA plus rapidement que n’importe quelle autre nation. Les semi-conducteurs, l’infrastructure physique de l’IA et les data centers constituent les trois axes pour réaliser un bond en avant. »

Au Japon, la Première ministre Sanae Takaichi a présenté un plan global de développement de la high-tech sur quinze ans qui atteint 2 300 milliards de dollars, dont un peu plus de 20% réservés à l’intelligence artificielle.

Pour la zone Asean, la coopération est de mise pour aller plus vite. Singapour, par exemple, investit massivement au sud de la Malaisie dans la région de Johor pour contourner ses propres limites de puissance électrique et d’espace. Globalement l’Asie du Sud-Est dispose d’infrastructures IA relativement réduites, en valeur absolue, par rapport à la Chine (3,5 GW de capacités installées pour les data centers contre 24 GW en Chine), mais importantes à l’échelle du PIB régional et avec des perspectives de progression très rapides puisqu’on va vers un triplement à l’horizon 2030.

Les risques d’un retournement de tendance

Cette course en avant vers l’IA est-elle pérenne ? Le débat sur ce sujet est très ouvert car les signes d’un possible ralentissement, voire d’un retournement de tendance, se multiplient, en Asie comme aux États-Unis. Dans son Outlook d’octobre 2026, le FMI anticipe un ralentissement assez prononcé de la croissance en Asie-Pacifique en 2027 dans les pays qui sont au top de leur forme en 2026. Taïwan perdrait plus de la moitié de sa croissance (4% au lieu de 10,7 en 2026), Singapour perdrait 2 points de progression du PIB, la Corée du Sud et la Chine 0,5 point. L’Inde et l’Indonésie seraient beaucoup moins touchées car leurs économies ne sont, à ce stade, pas tributaires de l’IA.

Deux problèmes majeurs vont freiner le développement des investissements en intelligence artificielle. Le niveau élevé des taux d’intérêt dans le monde d’une part, qui résulte d’une concurrence entre les investissements dans l’IA et l’accumulation de dettes des États dans les pays développés. Les besoins en électricité et en eau de l’autre, qui mettent sous pression les réseaux électriques et les ressources hydriques et font monter les prix, provoquant une réaction de plus en plus hostile des populations, en particulier aux États-Unis.

Selon une enquête de l’ONG Planet Tracker, plus de la moitié des data centers asiatiques sont soumis à un stress hydrique élevé ou très élevé. C’est particulièrement le cas en Chine et en Inde. Au point que les géants de la tech chinoise commencent à créer des data centers sous-marins, comme celui de Lingang, inauguré récemment par la China Communications Construction Company à 17km au large de Shanghai. A Taïwan la fréquence des typhons crée une instabilité chronique dans l’approvisionnement en eau qui conduit l’industrie taïwanaise des semi-conducteurs à envisager la création d’usines de désalinisation en dépit de leur coût élevé.

Pour l’électricité, les besoins liés à l’IA modifient en profondeur les politiques d’aménagement du territoire. La Chine, avec sa politique « données à l’est, calculs à l’ouest, » cherche à utiliser les capacités solaires et éoliennes inutilisées situées dans des provinces et régions autonomes excentrées comme la Mongolie intérieure, en plaçant les nouveaux data center à proximité. En Corée du Sud le gouvernement concentre ses autorisations et ses aides financières en dehors de la métropole de Séoul, désormais complètement engorgée et incapable de répondre aux besoins. Même stratégie au Japon, avec le slogan « déplacez les bits, pas les watts, » pour inciter les acteurs de l’IA à venir s’installer dans le Kyushu au sud ou le Hokkaidō au nord pour limiter les coûts de modernisation et d’extension des réseaux électriques.

S’agissant des taux des emprunts obligataires pour les entreprises, la Chine est la mieux placée en raison d’une inflation faible et d’une injection massive de liquidités de la Banque centrale. Les taux des obligations à trois ans pour les entreprises bien cotées restent inférieurs à 2%. Ce n’est pas le cas des pays développés d’Asie – Japon, Corée, Taïwan – où les taux obligataires à trois ans vont de 2,5 à 4,5%, soit une forte augmentation par rapport à 2025.

Pour ce qui concerne enfin les valeurs boursières des géants asiatiques de la tech, le début d’année avait été très prometteur. Samsung, en particulier, avait vu son cours de bourse presque tripler de janvier à juin 2026. Mais les craintes sur la rentabilité des énormes investissements liés à l’IA ont provoqué des chocs successifs. Le cours de bourse de Samsung a reperdu un tiers de sa valeur après le sommet de juin dernier, celui de SK Hynix a cédé près de 10% en octobre tandis que celui de TSMC ne progresse plus depuis le mois d’août. Sans pour autant que l’on puisse parler d’une bulle boursière car le ratio cours-bénéfice (Price Earning ratio) anticipé pour 2027 est inférieur à 20 pour TSMC et largement inférieur à 10 pour Samsung comme pour SK Hynix.

Au total, 2027 sera sans doute une année plus chaotique pour l’essor de l’IA en Asie-Pacifique, sans remettre en cause une montée en puissance qui reste structurelle et rapide. Pendant ce temps, la guerre avec l’Iran s’éternise et le cours du Brent retrouve, avec 115$ le baril fin octobre, le sommet enregistré en mai 2026. Si aucune percée diplomatique n’intervient, l’Asie-Pacifique aura beaucoup de mal à renouveler l’étonnante performance économique de 2026.

Hubert Testard

asialyst.com

Moscou développe une arme pour tirer... sans utiliser les mains

 

Le casque est équipé d'un laser (4), d'une protection auditive (8) 
et de l'embout buccal permettant de déclencher l'arme (6)


Un casque russe doit permettre d'abattre les drones ennemis... grâce à une simple morsure dans l'embout buccal ou par une commande vocale. Ce qui ressemble à de la science-fiction serait en réalité un nouveau brevet déposé par Moscou, selon les informations du journal «Bild».

Le ciblage s’effectue au laser et à l'aide d'une lunette, laissant les mains du soldat entièrement libres. Mais aucune preuve concrète ne permet, à ce stade, de confirmer des essais sur le terrain ou une production en série. D’autres systèmes d’armes sont toutefois déjà largement utilisés dans le conflit.

«Le marteau de Thor» vole en Russie

L'Ukraine a présenté «le marteau de Thor», un nouveau drone de moyenne portée. Selon le constructeur Skyfall, l'appareil peut franchir jusqu'à 600 kilomètres et transporter jusqu'à 50 kilogrammes d'explosifs. Son coût unitaire est estimé à environ 25'000 dollars américains.

Ce drone a été conçu pour frapper des cibles militaires situées très loin derrière la ligne de front, notamment des aérodromes, des postes de commandement ou d'autres installations stratégiques. Lancé par catapulte, il atteint selon son fabricant une vitesse de pointe de 180 km/h.

L'intelligence artificielle assiste l'engin pour la navigation et l'approche de la cible. La décision finale d'exécuter l'attaque continue toutefois d'appartenir à un opérateur humain. L'engagement effectif du «marteau de Thor» sur le terrain n'a pas encore fait l'objet d'une confirmation indépendante, les données techniques reposant essentiellement sur les déclarations de l'entreprise Skyfall.

Oreshnik: le missile hypersonique de Poutine

Avec Oreschnik, la Russie mise sur un missile balistique de moyenne portée filant à une vitesse impressionnante. Il emporte plusieurs ogives indépendantes qui se séparent durant le vol pour frapper des cibles distinctes. Selon les renseignements ukrainiens, le missile fonce vers son objectif à une vitesse pouvant atteindre 13'600 kilomètres par heure. Moscou affirme que ce système s'avère pratiquement impossible à intercepter.

Les experts tempèrent toutefois: l'efficacité réelle dépend de la nature de la cible et de la densité des systèmes de défense. La Russie déploie cette arme pour mener des frappes en Ukraine et comme outil d'intimidation stratégique. L'enjeu central réside dans le type de charge emportée: conventionnelle ou nucléaire.

FP-5 Flamingo: la réponse de Kiev

L'Ukraine développe elle aussi ses propres systèmes d'armement capables de frapper en profondeur les positions russes. Le Flamingo FP-5 est un missile de croisière conçu pour exécuter des frappes de précision à longue distance. A la différence des drones de petite taille, il emporte une lourde charge explosive sur de très grandes distances.

D'après le portail militaire ukrainien Defense Express, l'armée l'a déjà utilisé pour cibler un site de lancement de missiles russe. Les informations relatives à sa portée réelle et à sa puissance de destruction émanent en partie des industriels et des états-majors, sans possibilité de vérification indépendante.

Pauline Bouillon

blick.ch

vendredi 30 octobre 2026

Contre-ingérence : la suite du retour annoncé des « princes »

 

Les tensions croissantes entre la Russie et l’Europe n’ont pas débuté avec l’invasion de l’Ukraine. Elles ont cependant pris une nouvelle dimension, plus inquiétante, depuis que les services russes ont entrepris en Europe, directement ou indirectement, des actions de déstabilisation, dont certaines sont violentes (2).

Face aux menées de la Russie (3), mais aussi de l’Iran (4) ou de l’Algérie (5), les services de contre – espionnage ont initialement adopté leur posture traditionnelle de défense active, combinant mesures de prévention destinées aux professions et aux entreprises les plus sensibles, identification des agents étrangers, expulsions ponctuelles et tentatives de retournement de certains d’entre eux. Au cours des années 2000, la lutte contre les réseaux djihadistes contribua bien à faire renaître l’esprit des actions offensives dans les branches des services de renseignement chargées de prévenir les attentats et de dégrader les capacités des organisations terroristes, mais la pratique du contre – espionnage, par essence plus feutrée, car plus sensible, ne s’en trouva pas fondamentalement modifiée.

« Préparer la guerre (6) »

L’agressivité russe contre les États européens est désormais bien documentée (7) et la réponse des autorités a été pour l’heure d’une grande orthodoxie. Identifiés de longue date, les membres des services de renseignement de Moscou présents en Europe ont été dûment expulsés (8), cette démarche relevant à la fois d’une logique opérationnelle (dégrader les capacités de l’adversaire) et d’une forme de « signaling » (montrer sa capacité à détecter les actions hostiles et, nécessairement, introduire le doute chez les responsables du service visé : les agents qui n’ont pas été expulsés, s’il y en a, ont-ils échappé à la surveillance de la sécurité intérieure ou sont-ils, au contraire, étroitement environnés et donc « grillés » ?).

Orthodoxe, cette réaction a obéi à la logique du contre – espionnage qui veut que, bien plus qu’en matière de lutte contre le terrorisme, les conséquences des actions entreprises soient précisément anticipées et évaluées, ce qui conduit nombre d’observateurs à évoquer régulièrement le jeu d’échecs. Une grande prudence est systématiquement de mise, et elle mène bien souvent à une forme raffinée d’immobilisme.

La mobilisation accrue des services de sécurité et de renseignement en matière de contre – terrorisme a accentué, depuis la fin des années 1990, les différences de pratiques et même de culture entre les professionnels du contre – espionnage, réputés patients, attachés au strict respect des règles de cloisonnement, et ceux du contre-terrorisme, souvent pressés, soumis à une pression politique extrême et enclins à s’affranchir des méthodes classiques (9).

Le retour à des actions offensives n’a pas été la moindre des évolutions mises en œuvre par les services européens depuis le 11 Septembre, mais les opérations réalisées contre les réseaux djihadistes l’ont été sur des théâtres de guerre (Sahel, Afghanistan, Syrie/Irak) ou dans des pays dans lesquels il était possible, et parfois permis, de réaliser des actions clandestines violentes. Il s’agissait alors de ciblage au sens militaire du terme, dans une logique de neutralisation/décapitation, et dans des zones où de telles actions étaient politiquement acceptables, sinon valorisables.

La montée des tensions avec la Russie et la perspective, publiquement assumée (10), d’un conflit direct avec elle devraient désormais, à la lumière des enseignements de la campagne mondiale contre les réseaux djihadistes, qui s’éteint doucement, et de ceux des opérations ukrainiennes sur les arrières russes, inciter les services français à se préparer à mener de véritables actions offensives contre un adversaire étatique.

Se réapproprier l’ensemble des pratiques du renseignement et de l’action clandestine

L’intensification de la réponse des Européens, et notamment de la France, aux menées russes est une réalité tangible. Les récentes interceptions de navires de la « flotte fantôme » ont confirmé que les capacités de ciblage et d’actions spéciales des forces françaises étaient bien mobilisées et efficaces – du moins dans des zones non disputées. Il faut cependant se préparer à agir dans ce que les aviateurs appellent un milieu contesté et qui, en matière de renseignement, prend la forme d’un État autoritaire en guerre et ne respectant aucune des conventions internationales.

Luttant pour sa survie, l’Ukraine, dont les forces armées ne cessent d’innover, donne depuis des mois sinon des années des leçons de ciblage et de maîtrise de l’action clandestine dans la profondeur. Les éliminations régulières de responsables militaires ou de scientifiques dans les rues mêmes de Moscou constituent une démonstration technique dont seuls, en Occident, sont sans doute capables les services américains et israéliens (11). Quoi que l’on pense des orientations stratégiques de ces deux États, force est de leur reconnaître des capacités opérationnelles rares qui conduisent à s’interroger au sujet de celles des services français.

Si un conflit majeur avec la Russie n’a plus rien d’une hypothèse douteuse, la planification des états – majors prévoit – elle des opérations clandestines armées ? des éliminations ciblées ? des sabotages ? Et si la Russie devait, afin de peser sur la vie de la nation à l’occasion des prochains scrutins nationaux, soutenir ou réaliser elle-même des actes d’une telle gravité qu’elle mériterait de se voir sanctionner par des opérations irrégulières, la France serait – elle capable de les conduire ?

Le débat n’a rien de théorique et il faut espérer que des planifications ont été réalisées, que des dossiers d’objectifs ont été constitués et que les armées et les services travaillent étroitement ensemble. La coopération opérationnelle n’est pas chose aisée et demande, pour qu’elle soit efficace, à la fois que des orientations claires soient données par les plus hautes autorités de l’État, que le projet soit piloté – ce qui n’est pas, à ce stade, le mandat de la CNRLT (Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme), mais plutôt celui de l’état – major particulier du président de la République – et qu’au sein des services de telles demandes aient été anticipées. Ce n’est pas après un attentat imputable à Moscou (12) qu’en réponse à un ordre du chef de l’État il faudra admettre que la France ne dispose d’aucune capacité de rétorsion ou, à peine plus grave, que ses moyens ne sont pas opérants (13).

Outils au service de l’État, les services de renseignement ont non seulement le devoir de maintenir leurs capacités au plus haut niveau, mais aussi celui d’anticiper les crises et les besoins qui pourraient en découler. Cette posture, qui nécessite des moyens et le recrutement de personnels soigneusement sélectionnés, entraînés et commandés, requiert avant tout des cadres audacieux et responsables (ou audacieux mais responsables) comprenant les enjeux et capables d’assumer les ordres qu’ils recevront et ceux qu’ils donneront.

Face à des groupes djihadistes innovants, mais aux capacités opérationnelles limitées, les opérations de contre – terrorisme, complexes et dangereuses, n’étaient pas susceptibles de provoquer de montées aux extrêmes. Face à un adversaire étatique maîtrisant l’ensemble de la grammaire de l’action clandestine, il conviendra d’être autrement plus vigilant quant aux effets susceptibles d’être produits lorsque débutera un cycle d’échanges de coups confidentiels. À cet égard, la communauté du renseignement dans son ensemble, en plus d’être mobilisée sur le plan capacitaire, doit être pleinement consciente de l’émergence de nouveaux paradigmes et se préparer au(x) choc(s).

La première évolution doit concerner le rapprochement des unités de contre – terrorisme et de contre – espionnage. Issues de la même culture, mais travaillant dans des domaines le plus souvent déconnectés, elles devraient désormais entreprendre de se rapprocher afin de mettre en commun leurs méthodes. D’une part, les professionnels du contre – terrorisme doivent transmettre à leurs camarades du contre – espionnage leur art du ciblage et leur lecture des modes opératoires des terroristes. D’autre part, les praticiens du contre – espionnage doivent enseigner à ceux du contre – terrorisme la capacité de lire les logiques de services de renseignement adverses obéissant à des régimes autoritaires sans guère de limites éthiques ou de contraintes politiques et administratives. Associées, les équipes du contre – terrorisme et du contre – espionnage doivent être capables de proposer des cibles, de planifier des opérations et de les réaliser en obéissant aux directives données en en ayant pesé tous les risques et toutes les implications.

Les plus hautes autorités doivent donc avoir défini – et l’on espère que c’est chose faite – une doctrine d’emploi des moyens offensifs des services de renseignement contre des puissances étatiques, ce qui représente sans conteste une seconde évolution. Quel effet veut-on produire ? S’agit-il de riposter à des actions sous le seuil en maîtrisant ou en prévenant une éventuelle escalade ? S’agit-il, si le conflit est ouvert, de frapper des cibles d’importance dans le cadre d’un affrontement généralisé ? S’agit-il, comme l’ont fait les services ukrainiens, de ridiculiser l’adversaire ? S’agit-il, à la manière des services israéliens au Liban, de procéder à des frappes de décapitation ?

Il n’est écrit nulle part que les démocraties seraient condamnées à subir, sans réagir ou à peine, les menées hostiles de puissances n’adhérant pas à leurs valeurs. Leur survie dépend cependant de la capacité de leurs dirigeants à assumer les mesures défensives et offensives à même de dissuader leurs ennemis ou de contribuer à leur défaite. À cet égard, les services de renseignement dotés de réelles capacités opérationnelles participent, à leur façon, à la défense active du territoire national et des intérêts supérieurs du pays. Trop souvent perçus comme des recours, ils doivent plus que jamais être envisagés et se concevoir eux – mêmes comme des moyens d’action offensifs.

Notes

(1) D’après la formule entendue dans le film Les Patriotes d’Éric Rochant, produit par Gaumont et sorti en 1994. Voir Roger Noël, « Contre-ingérence : le retour annoncé des “princes” », Défense & Sécurité Internationale, no 161, septembre-octobre 2022, p. 8-11.

(2) Roger Noël, « Le retour du terrorisme d’État ? », Défense & Sécurité Internationale, n° 177, mai-juin 2025, p. 8-11.

(3) Benoît Vitkine, « Mains rouges sur le Mémorial de la Shoah : condamnations à de la prison ferme au terme d’un procès au caractère inédit », Le Monde, 31 octobre 2025.

(4) « Attentat contre la Bank of America déjoué à Paris : un homme d’une vingtaine d’années soupçonné d’avoir recruté trois adolescents », Le Monde/AFP, 1er avril 2026.

(5) Aldric Meeschaert, « Iran, Russie, Algérie : huit procédures relevant du “terrorisme d’État” actuellement ouvertes, annonce le procureur national antiterroriste », Le Figaro, 3 avril 2026 ; Frédéric Bobin, « Un diplomate algérien mis en cause dans l’enquête sur l’enlèvement en France de l’opposant Amir Boukhors », Le Monde, 13 mai 2025.

(6) Selon la formule qui donne son titre au livre d’Olivier Schmitt : Préparer la guerre : Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine, PUF, Paris, 2024.

(7) Clara Broekaert, Nikkie Lyubarsky, Colin Clarke et Joseph Shelzi, « Priming, Destabilizing, Coercing: Russian Hybrid Tactics in Europe 2022-2025 », The Soufan Center, 24 mars 2026 (https://​thesoufancenter​.org/​r​e​s​e​a​r​c​h​/​p​r​i​m​i​n​g​-​d​e​s​t​a​b​i​l​i​z​i​n​g​-​c​o​e​r​c​i​n​g​-​r​u​s​s​i​a​n​-​h​y​b​r​i​d​-​t​a​c​t​i​c​s​-​i​n​-​e​u​r​o​p​e​-​2​0​2​2​-​2​025).

(8) « Expulsion de diplomates russes : au tour de la Belgique, des Pays-Bas et de l’Irlande », Euronews/AFP, 29 mars 2022 (https://​fr​.euronews​.com/​2​0​2​2​/​0​3​/​2​9​/​e​x​p​u​l​s​i​o​n​-​d​e​-​d​i​p​l​o​m​a​t​e​s​-​r​u​s​s​e​s​-​a​u​-​t​o​u​r​-​d​e​-​l​a​-​b​e​l​g​i​q​u​e​-​d​e​s​-​p​a​y​s​-​b​a​s​-​e​t​-​d​e​-​l​-​i​r​l​a​nde).

(9) Damien Van Puyvelde, DGSE : Une brève histoire du renseignement français, Nouveau Monde Éditions, Paris, 2026.

(10) « “Une guerre ouverte” avec la Russie est “ma préoccupation première”, déclare le général Fabien Mandon, chef d’état-major français des Armées », Le Figaro/AFP, 9 avril 2026.

(11) Julian E. Barnes, Ronen Bergman, Eric Schmitt et Tyler Pager, « The C.I.A. Helped Pinpoint a Gathering of Iranian Leaders. Then Israel Struck », The New York Times, 1er mars 2026.

(12) « Poland blames Russian intelligence for arson attack on Warsaw shopping center last year », Associated Press, 11 mai 2025.

(13) Cf. l’opération de représailles ratée contre la Syrie après l’attentat qui avait visé les forces françaises et américaines le 23 octobre 1983 à Beyrouth. Voir Vincent Nouzille, Les tueurs de la République, Fayard, Paris, 2015. L’hypothèse d’un échec voulu afin d’envoyer un message, relayée par quelques anciens responsables, n’a jamais convaincu ni les historiens ni les connaisseurs des compétences réelles de la DGSE au début des années 1980. On sait ce qui est arrivé deux ans plus tard en Nouvelle-Zélande…

Roger Noël

areion24.news

jeudi 29 octobre 2026

Une agente du renseignement militaire russe, qui espionnait les militaires à Kharkiv sous couvert d’un emploi de femme de ménage

 

Sous couvert d’un emploi de femme de ménage, elle recueillait des informations sur les militaires ukrainiens à Kharkiv et vérifiait ses renseignements sur le terrain. Le Service de sécurité d’Ukraine l’a démasquée en octobre 2024.

Sur la base des éléments réunis par le contre-espionnage et les enquêteurs du Service de sécurité, le tribunal a condamné la femme à 15 ans de prison avec confiscation de ses biens. Elle a été reconnue coupable de trahison d’État commise sous la loi martiale, en vertu de la partie 2 de l’article 111 du Code pénal ukrainien.

Cette information est rapportée par СБУ.

Selon l’enquête, la femme ajustait des frappes de missiles et de bombes contre des postes de commandement de réserve et des positions de combat des militaires ukrainiens dans la ville de Kharkiv, proche du front.

Pour gagner la confiance des militaires et obtenir les informations recherchées, elle leur proposait une aide ménagère contre une petite rémunération, notamment en faisant le ménage dans les logements où ils vivaient temporairement. Elle vérifiait les informations recueillies sur le terrain et, après les avoir confirmées, photographiait les installations ukrainiennes avec son téléphone.

Le Service de sécurité d’Ukraine l’a arrêtée alors qu’elle effectuait une reconnaissance complémentaire près d’un bâtiment des Forces de défense. Selon le dossier, cette femme sans emploi, originaire de la région, avait été recrutée par le renseignement militaire russe. Elle avait attiré l’attention des services secrets russes en cherchant un moyen de gagner rapidement de l’argent dans des chaînes thématiques sur Telegram.

Après son recrutement, elle était restée en contact avec un agent à plein temps des services secrets russes, dont le Service de sécurité d’Ukraine a établi l’identité. Lors de la perquisition, les enquêteurs ont saisi son smartphone, qui contenait des captures d’écran de Google Maps avec des installations des défenseurs de Kharkiv indiquées, destinées à être transmises à la partie russe

L’enquête a été menée par des agents du Service de sécurité d’Ukraine dans la région de Rivne, sous la direction procédurale du parquet régional.

mezha.net

L’Armée de l’Air et de l’Espace en outre-mer et à l’étranger : réactivité et globalité

 

L’armée de l’Air et de l’Espace (AAE), c’est 11 points d’appui dont 6 bases aériennes, des escales en Afrique, Caraïbes, Mayotte, etc. En dehors des États-Unis, existe-t-il un maillage équivalent ? À quelle rationalité géostratégique répond-il ?

La France est mondiale grâce à ses outremers mais aussi ses points d’appui chez des partenaires clés. Une part importante de nos concitoyens vit aussi en dehors de l’Hexagone : plus de 2 millions de Français en outre-mer (1) et environ 2,5 à 3 millions d’expatriés (2) à travers le monde. 

La France dispose et s’appuie, entre autres, sur la profondeur stratégique offerte par le maillage de nos territoires ultramarins et de nos emprises militaires à l’étranger. Cet ensemble permet à la fois de défendre les intérêts stratégiques de la nation, mais aussi de porter assistance aux populations en cas de catastrophe, ou pour leur porter secours en cas de dégradation sécuritaire.

Avec environ 2 200 aviateurs, l’armée de l’Air et de l’Espace est présente sur six sites en outre-mer — Guyane, Antilles, Nouvelle-Calédonie, Polynésie, La Réunion et Mayotte — ainsi que sur trois bases aériennes à l’étranger, aux Émirats arabes unis, à Djibouti et au Proche et Moyen-Orient, complétées par deux escales-détachements en Côte d’Ivoire et au Gabon. 

Cette présence permet tout d’abord d’assurer la continuité du service public : nos forces réalisent des missions de souveraineté dans les territoires ultramarins allant de la défense aérienne, à la sécurité civile (secours, évacuations sanitaires) l’appui aux populations (cyclones), en passant par la lutte contre l’immigration illégale, et la criminalité organisée (narcotrafic et orpaillage), etc. Nos points d’appui jouent également un rôle essentiel dans les relations avec nos partenaires régionaux, en permettant à l’armée de l’Air et de l’Espace d’honorer les engagements de la France au titre de nos accords de défense. 

Nos points d’appui permettent également de renforcer nos capacités d’appréciation de situation. Cette présence permanente permet de mieux comprendre les enjeux sécuritaires, climatiques et stratégiques mais aussi une capacité d’anticipation des évolutions potentielles. Dans le contexte actuel d’incertitude et de compétition stratégique, de repli sur soi de certains de nos alliés et de fragilités dans les alliances, il est important d’être en mesure d’éclairer nos plus hautes autorités militaires et politiques en anticipant non seulement les crises mais également les rétroactions qu’elles peuvent entraîner. L’appréciation de situation élaborée depuis nos points d’appui est enrichie et complétée par des organismes en central (DGRIS (3), DRM (4), états-majors) qui ont une vision plus large et globale, notamment de certains modes opératoires constatés sur d’autres zones. La valeur de cette analyse augmente en la partageant avec nos partenaires. Cet échange, même s’il est souvent transactionnel, permet aussi d’assoir notre légitimité et de renforcer nos liens avec nos partenaires régionaux et internationaux. 

Les risques et menaces vont grandissant. Nos compétiteurs stratégiques se réarment et n’hésitent plus à agir y compris par la force. Ils mettent aussi en œuvre des actions hybrides de déstabilisation, allant de l’ingérence à la démonstration de force, via la projection de moyens aériens ou navals pour tester et fragiliser notre souveraineté nationale, y compris dans nos outre-mer, en passant par les tentatives de faits accomplis. Nos points d’appui aériens sont cruciaux pour que les armées françaises bénéficient de la réactivité opérationnelle nécessaire pour faire face à ces menaces : en cas de crise, les forces prépositionnées constituent une première capacité de réaction immédiate, avant l’envoi de renforts. Dans les heures et jours qui suivent, nos bases aériennes et différents points d’appui permettent d’accueillir des renforts et de mettre en œuvre des bascules d’effort d’un point d’appui à un autre, ou depuis la métropole.

Cette réactivité depuis la métropole, l’armée de l’Air et de l’Espace en apporte la preuve chaque année avec les missions « Pégase » durant lesquelles elle démontre sa capacité à se projeter rapidement dans des zones difficiles d’accès et loin de la métropole. Grâce à « Pégase », l’armée de l’Air et de l’Espace teste et explore aussi de nouvelles routes aériennes, et elle durcit ses capacités de projection pour conforter la liberté d’action des Armées. Les missions « Pégase » montrent à nos partenaires, comme à nos compétiteurs, notre capacité à réagir rapidement en renforçant considérablement un dispositif (Proche et Moyen-Orient par exemple) ou à envoyer une force d’entrée en premier en quelques heures partout dans le monde.


Nos efforts consistent actuellement à renforcer les capacités de nos points d’appui. Actuellement ils sont regroupés dans une logique d’appui mutuel en quatre fuseaux géographiques complémentaires : 

• Proche et Moyen-Orient et océan Indien (PMO, dont les EAU, Djibouti, La Réunion, Mayotte), ce fuseau central permet d’articuler des déploiements de force depuis la métropole vers le PMO ou vers l’océan Indien ; 

• Indopacifique avec la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française ;

• Caraïbes-Guyane dans l’Atlantique qui permet d’être au plus près des crises sur le continent américain ;

• Afrique de l’ouest.

Le barycentre des quatre fuseaux que vous évoquez se situe plutôt dans le sud ou sur l’équateur. Mais de nouvelles priorités stratégiques apparaissent également dans le Grand Nord. Est-il envisageable de voir l’établissement d’un point d’appui, par exemple, au Groenland ou à Saint-Pierre-et-Miquelon ?

L’actualité récente a confirmé l’importance croissante de la zone arctique, convoitée par les grandes puissances pour sa position cardinale, mais aussi ses ressources énergétiques et en terres rares, et dont les voies de navigation s’ouvrent progressivement sous l’effet du réchauffement climatique.

Afin d’être prête à faire face à tout type de crise, l’armée de l’Air et de l’Espace a déployé, dès le début de l’année 2025 des A400M au Canada puis au Groenland, afin d’effectuer des tests en conditions de froid extrême — jusqu’à -35 °C au sol et -74 °C en vol — ainsi que des atterrissages sur terrains sommaires fortement enneigés ou glacés. Ces campagnes, menées avec l’armée de terre et nos partenaires canadiens ainsi que danois, ont ouvert de nouvelles coopérations opérationnelles et de nouveaux modes opératoires pour nos Armées. Elles ont aussi permis de tirer des enseignements précieux sur la maintenance en températures extrêmes et leurs conséquences sur l’homme et les fluides embarqués. En 2025, la mission « Pégase » s’est déployé en Suède, affirmant la présence de la France dans cette zone stratégique. Nos compétiteurs ont pu constater que l’armée française pouvait opérer dans ces zones de très grand froid. 

Saint-Pierre-et-Miquelon constitue évidemment un point d’appui souverain important pour rayonner en Atlantique Nord et dans le Grand Nord. Lors de la mission « Pégase 24 », un A400M a rallié l’archipel en moins de sept heures depuis la métropole, démontrant concrètement la proximité et la valeur de cet ancrage souverain. Plus récemment, dans le cadre de la mission « Liberté 250 » en Amérique du Nord, l’A400M qui accompagne les Alphajet de la Patrouille de France a également fait escale à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Un accord a récemment été conclu entre les États-Unis et l’Iran pour mettre fin au conflit qui avait débuté en février dernier. Pendant plus d’un mois, les soldats Français basés aux Émirats arabes unis et au Proche et Moyen-Orient ont été sous les feux des missiles et drones iraniens tirés vers nos pays partenaires. Quel est le retour d’expérience de cette crise ?

Les frappes iraniennes vers nos partenaires au Proche et Moyen-Orient nous ont clairement rappelé l’importance d’opérer sous le feu. Durant les guerres menées contre le terrorisme, l’armée de l’Air et de l’Espace n’avait pas réellement opéré dans de telles conditions, si ce n’est dans une certaine mesure à Kandahar en Afghanistan. Force est de constater que les Aviateurs ont su faire face à cette situation inédite avec professionnalisme et détermination. Dès les premières heures du conflit, différents appareils de l’armée de l’Air et de l’Espace, dont des Rafale, ont décollé de nos différents points d’appui en PMO pour agir aux côtés de nos partenaires afin de protéger leur espace aérien et les populations civiles mais aussi les emprises françaises. Nos chasseurs Rafale ont à leur actif la neutralisation d’une centaine de drones et missiles de croisière iraniens. L’armée de l’Air et de l’Espace a aussi projeté au PMO des batteries antiaériennes (SAMPT) et des hélicoptères (Fennec). Ces missions ont pu être réalisées grâce au courage des pilotes, des équipages, des opérateurs de défense sol-air, mais aussi de nos mécaniciens et aviateurs déployés sur nos bases dans cette région qui ont opéré sous les tirs iraniens. Des centaines d’aviateurs ont courageusement accompli leur mission, dans des conditions périlleuses. Il faut imaginer les mécaniciens et aviateurs quitter leurs abris pour ravitailler et réarmer les Rafale alors que des drones et missiles iraniens tombent à quelques dizaines de mètres.


Cet engagement a montré que nos forces aériennes savaient « faire face » (5) et permettaient à la France de tenir ses engagements vis-à-vis de ses partenaires. Nous poursuivons nos efforts pour renforcer et durcir nos bases aériennes pour assurer la réactivité de l’Armée de l’Air et de l’Espace qu’elles que soient les conditions.

Une base aérienne est avant tout une plateforme aéronautique et un outil de combat en cas de crise sévère, mais le spectre des missions de l’AAE est large. On a récemment vu leur usage dans des opérations de soutien aux populations face à des catastrophes. Quelles leçons ont été tirées ? Notamment au regard de possibles évacuations de ressortissants, Français ou Européens, les bases ont-elles un dimensionnement suffisant ?

Les catastrophes climatiques et humanitaires se multiplient, et l’AAE est régulièrement appelée pour y répondre et se trouve en première ligne dans l’action interministérielle. 

Lorsque le cyclone Chido dévaste Mayotte à la fin de l’année 2024, Les préfectures de Mayotte et de La Réunion ont rapidement demandé un concours aux forces armées. Les moyens de la BA 181 de Saint-Denis-de-La-Réunion sont immédiatement engagés : les deux Casa embarquent des médecins du SAMU et un premier lot d’urgence. Ils se posent sans difficulté à Mayotte, car les personnels du 25e Régiment du génie de l’Air (RGA), prépositionnés en amont du passage du cyclone, ont déblayé la piste. Le soutien n’est pas uniquement réalisé par l’emploi d’avions : l’armée de l’Air et de l’Espace déploie aussi des aviateurs sur Mayotte qui rétablissent rapidement une capacité de contrôle aérien. En quelques heures et durant un peu plus d’un mois, ce sont plus de 2 200 tonnes de fret et 3 500 personnes qui sont acheminées vers Mayotte depuis la métropole, en s’appuyant sur La Réunion, mais aussi à partir de la base aérienne de Djibouti, démontrant l’efficacité de notre maillage en Outre-mer et à l’étranger (OME). Il faut pouvoir absorber la hausse considérable du trafic aérien, jusqu’à 14 appareils par jour. Cent soixante et onze appareils sont ainsi gérés par la BA181 durant la crise, en lien étroit avec le nouveau Centre air de planification et de conduite de défense aérienne de Lyon-Mont Verdun. Les renforts de métropole sont déterminants pour tenir : plus de 90 militaires sont envoyés pour tenir dans la durée. 

On voit bien ici la logique d’appui mutuel entre nos points d’appui, bases aériennes dans la région : si l’un de nos territoires est frappé par une catastrophe, par exemple climatique, c’est grâce à nos autres points d’appui et nos vecteurs aériens que l’on peut lui porter secours rapidement en s’émancipant de la tyrannie des distances, puis organiser une bascule d’efforts pour acheminer d’éventuels renforts depuis d’autre points d’appui ou depuis la métropole. Cet effort est bien entendu interministériel et interarmées, sous l’égide des commandants de forces prépositionnées ou de souveraineté.

Pour l’évacuation du Soudan, en avril 2023, c’est depuis Djibouti qu’a été lancée l’opération. Un avion de transport C‑130 des forces spéciales Air s’est posé en premier à Khartoum dans une zone de guerre, sous des tirs antiaériens et d’artillerie. Une noria d’A400M et de C‑130 a ensuite permis d’évacuer plus d’un millier de ressortissants Français et européens en quelques jours. La base de Djibouti a servi de pivot logistique et de commandement, confirmant son rôle central dans toute intervention en Afrique de l’Est.

On peut aussi citer l’opération « Apagan », quand, après la prise de Kaboul par les Taliban, les Armées ont dû évacuer par les airs, durant l’été 2021, nos ressortissants européens et de nombreux étrangers. Un double pont aérien a été mis en place entre Kaboul et la BA104 grâce à des rotations d’A400M et C‑130 d’une part, et entre Paris et la BA104 avec des MRTT, d’autre part. La BA104 sert ainsi de pivot pour mener avec réactivité cette opération qui permet d’évacuer près de 3 000 personnes d’une douzaine de pays différents. Ces opérations confirment que le modèle de nos points d’appuis fonctionne : nos bases ont la capacité d’absorber un premier choc avant d’accueillir rapidement des renforts pour tenir dans la durée.

Une base aérienne est aussi une plateforme interarmées, y compris pour la projection de puissance, ce que facilite considérablement le tandem MRTT/A400M. Les installations le permettent-elles cependant ?

Vous avez raison, l’A400M répond parfaitement à la tyrannie des distances. À titre de comparaison, il place la Polynésie française à six heures de vol de la Nouvelle-Calédonie contre 12 heures en Casa. Combiné au MRTT, il permet de déployer un détachement Rafale en moins de 40 heures en tout point du globe, avec peu d’étapes. Ce triptyque Rafale-A400M-MRTT est un changement de paradigme qui renforce nettement notre liberté d’action et notre crédibilité face aux tentatives d’ingérence ou de « faits accomplis ». Nous ne pouvons être présents partout en permanence mais nous savons être présents en temps utile, dans le bon tempo, grâce à notre réactivité et notre élongation permise par le triptyque Rafale-A400M-MRTT et le maillage de nos différents points d’appui.

Les performances techniques de ces trois aéronefs sont permises s’ils peuvent être accueillis et opérer à partir de points d’appui et notamment de ceux dont nous disposons à travers notre maillage mondial. C’est pour cette raison que l’armée de l’Air et de l’Espace considère les fonctions infrastructures, énergie et SIC (système d’information et de communication) comme des fonctions opérationnelles essentielles pour que nos bases aériennes soient prêtes à agir, voire combattre. Une grande partie des travaux d’infrastructures sont d’ailleurs réalisés par des aviateurs, appartenant au 25e RGA et à l’Escadre Aérienne d’Appui aux Opérations (EAAO).

La crise sécuritaire en Nouvelle-Calédonie au printemps 2024 a mis en relief avec acuité l’importance des installations aéroportuaires pour être au tempo de la crise. L’armée de l’Air et de l’Espace a mobilisé une dizaine de MRTT simultanément pour établir un pont aérien de plus de 19 000 km depuis la métropole, acheminant 350 tonnes de fret et 2 100 personnels via la base aérienne 186 de La Tontouta. Cette réactivité a été décisive dans la gestion de la crise. À noter la question de la résilience énergétique car les réserves de carburant se sont révélées critiques : l’armée de l’Air et de l’Espace a dû prendre appui en Australie pour en acheminer via des rotations d’A400M depuis Brisbane. Ces enseignements alimentent directement les investissements en cours sur le stockage et la résilience logistique de nos bases. La question du carburant doit faire l’objet d’une grande vigilance, comme nous le démontre la crise pétrolière actuelle. 

Pendant une trentaine d’années, nos points d’appui OME n’étaient pas la priorité car les efforts se concentraient sur l’arc des crises. Depuis quelques années, tous les efforts sont faits pour combler ce retard et permettre à nos points d’appui de monter en puissance. Ainsi, la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit un renforcement significatif de nos points d’appui en outre-mer. L’armée de l’Air et de l’Espace fait effort autour de quatre axes : le dimensionnement des aires aéronautiques, la protection de nos APOD (aéroports de débarquement), la capacité de stockage de carburant, et les systèmes d’information et de communication pour renforcer nos capacités de commandement en interarmées et en interministériel ainsi qu’avec nos alliés. 

Les travaux de renforcement de nos points d’appui accompagnent la montée en puissance de la flotte A400M. D’ores et déjà déployé de manière permanente dans la zone PMO-océan Indien, les efforts se poursuivent pour atteindre d’ici 2030 une capacité quasi-permanente en zone Pacifique.

L’actualité stratégique montre que la puissance de feu d’adversaires potentiels s’accroît et que les bases aériennes sont des cibles de choix. Le durcissement de certaines est-il prévu ? 

L’engagement des forces au Proche et Moyen-Orient a confirmé que nos bases aériennes à l’étranger, qui sont les plus exposées dans notre maillage, sont d’ores et déjà en mesure et capables d’opérer même sous le feu mais des renforcements sont effectivement nécessaires. La menace drones constitue évidemment un point de vigilance majeur. Le retour d’expérience des conflits en cours en particulier en Ukraine montre que nos compétiteurs stratégiques pourraient, directement ou en instrumentalisant des groupuscules au sein de nos territoires viser nos APOD avec ces nouvelles armes. Ainsi, nos points d’appui doivent encore être renforcés, en particulier en outre-mer, afin d’être préparés à contrecarrer des menaces telles que l’opération « Spiderweb » menée dans la profondeur du territoire russe par les drones ukrainiens contre des bases aériennes loin du front, ou le harcèlement des aéroports danois par des drones d’origine inconnue. 

Le rôle des commandants de base aérienne – désignés par le cabinet du Premier ministre comme hautes autorités de défense aérienne – est primordial pour anticiper ce type de scénario. L’organisation mise en place en Guyane pour la protection du Centre spatial guyanais fait référence pour l’ensemble de nos outre-mer. Les hélicoptères Fennec et les H225M Caracal, en cours de déploiement en remplacement des Puma sur tous nos points d’appui en OME, sont équipés de moyens en lutte antidrones que ce soit avec leur mitrailleuse de sabord ou avec un tireur embarqué équipé d’un fusil de précision ou d’un fusil brouilleur.

Le Rafale a aussi fait l’objet de développement capacitaire pour adapter son système d’armes afin de le rendre plus efficient contre les drones. Les capacités en défense sol-air et balistique sont un enjeu majeur sur lequel des efforts importants sont portés avec la montée en puissance du SAMPT-NG.

Plusieurs bases sont par ailleurs positionnées idéalement au regard des orbites satellitaires. Dans un contexte où le spatial a un rôle central, la fonction des bases va-t-elle évoluer ?

Absolument ! La distribution géographique de nos points d’appui en outre-mer, à la fois en latitude pour Kourou en particulier mais aussi en longitude, constitue un atout indéniable pour les capacités spatiales des armées mises en œuvre par le Commandement de l’Espace de l’AAE.

La Guyane en est l’exemple le plus emblématique. Le Centre spatial guyanais de Kourou, qui abrite le site de lancement d’Ariane 6, bénéficie d’une situation stratégique exceptionnelle – proche de l’équateur, ouvert sur la mer – et constitue un point d’accès souverain à l’espace unique pour la France et l’Europe. À chaque lancement, la BA 367 de Cayenne commande un dispositif de protection aérienne intégrant des renforts venus de métropole – E‑3F, Rafale, MRTT – ainsi que des moyens de la Gendarmerie nationale en lutte antidrones. L’activité va s’intensifier encore à partir de 2026 avec l’arrivée de nouveaux exploitants privés de micro-lanceurs français, allemands, espagnols et italiens.

Plus largement, l’augmentation du trafic spatial et la multiplication des comportements inamicaux dans l’espace – collisions potentielles, manœuvres suspectes au voisinage de nos satellites – exigent de l’AAE qu’elle renforce ses capacités de surveillance. Nos outre-mer offrent de nombreuses possibilités pour déployer les systèmes au sol indispensables à la surveillance de l’espace (radars, télescopes), à l’exploitation et au contrôle des satellites. Leur dispersion géographique permet d’améliorer la couverture globale et la réactivité de nos systèmes spatiaux, sans dépendre de la bonne volonté d’un État tiers. La Guyane, la Nouvelle-Calédonie et La Réunion sont aujourd’hui les territoires les plus valorisés dans ce domaine, mais les autres outre-mer pourraient également accueillir des infrastructures d’opérateurs commerciaux ou de partenaires étrangers – ce qui représentera un atout en termes d’investissement et d’emplois locaux en termes d’investissement et d’emplois locaux.

Enfin, l’AAE implémente la stratégie des armées pour la très haute altitude sur l’ensemble de ses axes (détecter, intercepter, opérer). En outre-mer, les HAPS (High altitude permanent system), de par leur allonge, leur permanence et leur survivabilité, sont particulièrement intéressants pour compléter le dispositif de surveillance ou rétablir des moyens de communication. Différents projets de HAPS sont suivis par l’AAE et sont en cours d’évaluation (ballon manœuvrant Balman, avion solaire Zephyr), avec une ambition d’exploiter leurs capacités avant fin 2027. 

Notes

(1) Selon l’INSEE, en 2026, 2,3 millions de Français résident dans les départements et collectivités d’outre-mer.

(2) Estimation faite par le Ministère des Affaires étrangères, avec environ 1,8 million de Français qui sont formellement inscrits au registre des Français établis hors de France.

(3) Délégation générale aux relations internationales et à la stratégie.

(4) Direction du Renseignement Militaire.

(5) Devise du capitaine Guynemer, faite sienne par l’École de l’Air et de l’Espace, ainsi que par toute la communauté des aviateurs.

Arnaud Gaviard

Joseph Henrotin

areion24.news