La gestion de la ressource hydrique est au cœur des pratiques agricoles et de l’aménagement de l’espace. Cela est davantage le cas dans les régions arides où le manque d’eau oblige à l’adoption de stratégies adéquates telles que le choix des cultures et des variétés tolérantes à la sécheresse. Des systèmes ingénieux ont alors vu le jour ; dans les oasis du Sahara algérien, quatre existent : le ghout dans le Souf, les séguias dans les palmeraies de vallées, les ouvrages hydroagricoles du M’Zab et la foggara dans le Sahara central. La modernisation des techniques a bouleversé ce mode de fonctionnement ancestral : les forages profonds sont devenus accessibles avec une exploitation outrancière de la nappe.
De nouveaux problèmes sont apparus et ne font que s’aggraver avec le réchauffement climatique. Nous allons passer en revue la chronologie des types d’exploitation de l’eau, dont la gestion actuelle n’est pas sans conséquences sur l’environnement oasien, le tout en vue d’en tirer quelques enseignements utiles à la future gestion de cette denrée, devenue une préoccupation centrale dans les différents projets et politiques de développement.
Une gestion communautaire locale et ancestrale
Jadis, selon les régions, l’oumma ou la djmaa veillait au partage équitable de l’eau et était chargée, le cas échéant, de régler les conflits. Ce groupe de personnes était désigné par les religieux et les nobles de la tribu, tout en étant sous la responsabilité du kiyal al-maa, le « mesureur d’eau » en arabe. Sa mission consistait à attribuer des droits d’usages en fonction de l’effort consenti pendant les travaux de creusement. Ce modèle était appliqué dans les palmeraies du M’Zab (wilaya de Ghardaïa) et celles du Touat, du Gourara et du Tidikelt (Adrar). Dans les vallées de l’oued M’ya et de l’oued Righ, le partage de la ressource se faisait par paiement de parts d’eau à des ghettas (plongeurs) qui façonnaient des puits. Dans le Souf, on faisait appel à la touiza (travail d’intérêt général) pour chercher l’humidité dans des ghouts creusés. La gestion communautaire ancestrale prenait alors plusieurs formes selon les types et systèmes d’irrigation répondant eux-mêmes à des contraintes de terrain.
Chaque région dispose de son propre modèle « sur mesure ». Ainsi, dans les anciennes palmeraies du M’Zab, l’irrigation provient des crues de l’oued N’tissa et de l’oued Inghid. Les eaux sont captées par des galeries souterraines de plusieurs dizaines de mètres surmontées de cheminées d’aération. Chaque galerie débouche sur un canal. Des séguias sont confectionnées pour acheminer l’eau jusqu’aux parcelles. Les retenues d’eau, au nombre de deux (ah’bass et ouqdach), assurent une répartition équitable pour les terrains situés en contrebas de la palmeraie qui ne sont pas irrigués directement par les crues (1).
Plus au sud, dans le Sahara central, des galeries drainantes reliant des puits successifs ont été creusées dans les oasis du Gourara, du Touat et du Tidikelt. C’est la technique de la foggara (2). Elle draine l’eau sur des kilomètres (cinq en moyenne). Au bout, une kessria principale fait office de répartiteur et véhicule l’eau vers des secteurs de la palmeraie. Par la suite, des répartiteurs secondaires prennent le relais et assurent l’acheminement de l’eau vers les parcelles où les parts sont données grâce à une règle perforée (louh ou chegfa) selon un diamètre unitaire (habba). L’effort fourni lors des opérations de creusage donne lieu à un certain nombre de habbas qui va déterminer le débit, donc la part d’eau du bénéficiaire. En cas de faible débit, ce qui est souvent le cas, un bassin de rétention (madjen) est confectionné.
Quant au ghout, cela consiste à creuser une mini-cuvette dans l’Erg afin de se rapprocher de la nappe phréatique et d’y planter les palmiers dattiers. C’est une technique adoptée pour faire face aux contraintes hydriques. En effet, établis dans le nord du Bas-Sahara septentrional algérien, là où la pente a tendance à s’affaiblir, les Soufis ont opté pour cette façon de faire, évitant ainsi la confection de drains et de système d’irrigation (3). Les palmiers sont implantés par groupes de 20 à 100 au centre de la cuvette artificielle, qui forme une sorte de cône, d’une profondeur de 10 mètres et d’un diamètre de 80 à 200 mètres. Le fond est amené à moins d’un mètre au-dessus de la nappe phréatique, permettant aux palmiers d’être proches de la ressource (4).
Enfin, dans les palmeraies de vallées, oued Righ (Touggourt) et oued M’ya (Ouargla), les parts d’eau sont monnayées. La denrée est puisée dans des puits creusés dans la nappe phréatique à une dizaine de mètres de profondeur grâce aux ghettas. Ces puits, inondés une fois la dalle calcaire percée, obligeaient les plongeurs à poursuivre leurs travaux en apnée. L’eau est partagée entre les différents contributeurs selon les parts payées et le nombre de palmiers à irriguer.
Les aléas de la modernisation
Ce mode de gestion commence avec l’avènement des nouvelles techniques exploitant les nappes fossiles profondes par forage. Cette modernisation a bouleversé le fonctionnement communautaire d’antan : alors que l’eau était équitablement répartie, par manque, sa disponibilité a subitement gommé les principes d’une utilisation rationnelle dans la plupart des cas, l’eau étant devenue accessible avec des débits satisfaisants. Il était enfin possible de pratiquer une agriculture extensive sur de grandes surfaces reposant sur le modèle de l’agrobusiness. Toutefois, bien que la gestion communautaire perdure, elle a pris une autre forme : elle s’est modernisée à son tour. Son principe est basé sur un responsable de forage, désigné d’un commun accord par les usagers qui procèdent au partage des parts d’eau selon un volume horaire hebdomadaire. Ce dernier serait, au conditionnel, fonction du nombre de palmiers à irriguer, car dans les faits, nous avons constaté des défaillances (5).
Ces forages communautaires sont creusés et équipés par l’État. Une association de bénéficiaires se constitue autour de chaque forage. Un système de cotisation permet la maintenance et le paiement du salaire du gestionnaire. Ce dernier tient un registre régulièrement actualisé, notamment pour la gestion des cotisations et des paiements des factures mensuelles d’électricité. Il arrive que le forage soit « surchargé » à cause d’une forte demande en eau. Les pannes deviennent alors fréquentes en été et les frais augmentent en raison des réparations successives. Cette surcharge est due à deux principales raisons. La première est la non-actualisation des débits qui entraîne l’épuisement de la nappe ; il faut donc plus de temps pour la recharger. La seconde est d’ordre social ; une sorte de complaisance induite par la demande d’eau (6). Les membres de la communauté se connaissent et n’osent pas se contrarier, prétextant que l’État dispose de moyens pour venir à bout du problème. La gestion communautaire moderne des forages prédomine dans quasi toutes les palmeraies du Sahara algérien au niveau du mont des Ksour.
Dans les nouvelles palmeraies, la gestion des forages s’opère de façon individuelle par le propriétaire (7), la norme retenue étant un forage qui débite 20 litres par seconde pour 20 hectares de terrain irrigable. La modernisation de la technique d’accès à la ressource hydrique via les forages a affecté le mode de gestion ancestral et ses techniques d’antan. Il existe certes quelques endroits où elles perdurent, notamment à Adrar avec ses foggaras ou au M’Zab avec la gestion des crues des oueds. Elles sont cependant menacées de disparition tant leur débit reste en deçà des attentes actuelles.
Délicat équilibre entre excédent et déficit hydrique
Les forages ont permis une amélioration des débits extraits des nappes fossiles profondes. Il en résulta une extension fulgurante des surfaces agricoles avec le concours de la loi foncière dite « APFA », qui octroie un terrain agricole moyennant un dinar symbolique. De grands périmètres de mise en valeur ont vu le jour et la pression sur la ressource hydrique a également augmenté. Le climat saharien permet la pratique d’une agriculture « hors saison », ce qui offre de réelles opportunités économiques. Cependant, cette manne apparente n’est pas sans conséquences sur l’environnement oasien et ses palmeraies. Les cultures de rentes maraîchères sont très gourmandes en intrants et en eau. L’irrigation à outrance a pris des dimensions telles que certaines poches de nappe se vident. Il faut alors approfondir les forages moyennant des coûts exorbitants.
Sur le plan environnemental, l’apport massif d’eau d’irrigation génère des problèmes d’inondations, puis de salinisation des sols à cause de l’évaporation de cette eau résiduelle et de la faible profondeur de la nappe phréatique (10 mètres en moyenne) (8). La gestion non appropriée de la ressource hydrique provoque ainsi deux phénomènes techniquement opposés, mais qui aboutissent, tous les deux, à des situations défavorables : un excédent hydrique d’une part, et un déficit d’autre part.
L’excédent hydrique résulte d’une surirrigation. Dans la palmeraie traditionnelle de N’Goussa (Ouargla), nous avons constaté l’équivalent de 25 043 mètres cubes par hectare par an sur une surface d’à peine 0,19 hectare, soit un excédent de + 278 %, de l’ordre de 2,5 fois la dose recommandée (9).
Les secteurs excédentaires génèrent des secteurs déficitaires en matière d’irrigation, dans les palmeraies des Ksour « abreuvées » par le même aquifère géologique du Mio-pliocène, situé entre 100 et 400 mètres de profondeur (10). Cet excédent, en plus de pénaliser les cultures, engendre deux types de salinisation : des sols à une échelle locale ou sectorielle et des eaux à une échelle territoriale. En effet, l’évaporation des eaux excédentaires laisse précipiter des cristaux salins qui, au contact des eaux d’irrigation, vont se dissoudre et recharger les eaux en sels, et en profondeur par infiltration. Un cercle vicieux se met alors en place et c’est ce qui explique le taux de salinité extrêmement élevé de la nappe phréatique, jadis utilisée pour l’irrigation à une époque où l’on creusait des puits à Ouargla ou à Biskra.
Enfin, on constate l’expansion des cultures, principalement maraîchères, passées entre 2003 et 2015 de 121 825 hectares à 246 276. Sur une surface qui a donc doublé, le maraîchage prédomine dans quasi toutes les régions sahariennes. À titre d’exemple, cette augmentation est de 1 245 % dans la wilaya de l’Adrar, un record national, et de 420 % dans celle de Ghardaïa. Il faut rappeler que le climat saharien offre la possibilité de saisir les opportunités économiques rapides et lucratives des cultures primeurs. L’inconvénient de taille est que ces cultures sont gourmandes en eau en dépit du manque de prise en compte des besoins hydriques précis de ces cultures. Comme l’eau est accessible, on « perfuse » à profusion.
La rationalité face à la démesure
Le premier enseignement à tirer est la longévité des anciennes palmeraies des Ksour ; celle de Ouargla a par exemple été créée au VIIIe siècle, alors que l’agriculture moderne et ses problèmes environnementaux ne datent que de la décennie 1950 avec l’apparition des forages. On comprend mieux le rôle du savoir-faire ancestral dans la gestion rationnelle de la ressource hydrique. Il faut garder à l’esprit que la conjoncture socio-économique d’antan est radicalement différente de celle des années 2000, mais ce qui interpelle est la démesure caractérisant les projets de mise en valeur depuis cette période.
Le forage a permis de pratiquer une agriculture extensive en dehors des palmeraies des Ksour. De grands périmètres oasiens, composés de palmiers dattiers et de cultures intercalaires maraîchères, ont vu le jour et constituent un point relativement positif dans l’absolu. Toutefois, dans une optique de durabilité, il convient de procéder de façon rationnelle. Si l’eau permet une augmentation des surfaces cultivées, boostée par des cultures maraîchères primeurs très lucratives, son utilisation non maîtrisée est une réelle source de préoccupation : l’usage à caractère outrancier de la ressource en eau d’irrigation génère des cas d’excédents hydriques qui viennent gonfler le niveau de la nappe phréatique, provoquant un phénomène connu localement comme la n’ezz (remontée de la nappe qui inonde la surface) à l’origine de problèmes d’asphyxie racinaire chez les plantes. En été, l’eau s’évapore, laissant précipiter des sels qui vont s’accumuler et provoquer une salinisation des sols. Les plantes subissent un stress physiologique qui, finalement, affecte les rendements (11). Ce qui est à retenir de la gestion ancestrale est la rationalité d’usage de la ressource hydrique même si l’eau est disponible. De même, les besoins des cultures ne sont toujours pas maîtrisés et nécessitent davantage d’études, impératives dans le contexte du changement climatique.
Notes
(1) Nourredine Ben Saadoun et Nordine Boulahouat, Le palmier dattier, raconté par un cultivateur, Association BEDE, 2010.
(2) Boualem Remini et Bachir Achour, « Les Foggaras du Grand Erg occidental algérien », in Larhyss Journal, no 7, juin 2008, p. 21-37.
(3) Abdelhakim Senoussi, Samia Bissati et Imad-Eddine Leghrissi, « Le Ghout dans le Souf : l’agonie d’un système ingénieux », in Revue des BioRessources, vol. 2, no 1, juin 2012, p. 65-80.
(4) Boualem Remini et Monique Mainguet, « La remontée des eaux dans la région d’El Oued (Algérie) », in Vecteur environnement, vol. 37, no 1, janvier 2003, p. 63-67.
(5) Khaled Amrani, « Gestion de l’eau d’irrigation dans le Bas-Sahara algérien : le paradoxe hydrique de la palmeraie d’Ouargla », in Annales de géographie, no 738, mars-avril 2021, p. 77-104.
(6) Cette forte demande est générée par le manque de considération des besoins des cultures en eau.
(7) Khaled Amrani, « Typologie des oasis algériennes : pour une meilleure considération de ces espaces fertiles dans un milieu aride. Cas de la palmeraie de Ouargla », in VertigO, vol. 23, no 1, avril 2023.
(8) L’apport massif d’eau d’irrigation qu’ont permis les forages profonds vient gonfler la nappe phréatique, qui n’arrive plus à absorber cet excédent. Les terrains immergés en hiver deviennent des sebkha (dépressions à fond plat) en été avec l’évaporation de l’eau.
(9) Khaled Amrani, « Durabilité des agrosystèmes oasiens : évaluation et perspectives de développement : cas de la palmeraie de Ouargla (Algérie) », Thèse de doctorat en géographie, université Grenoble Alpes, 2021.
(10) La nappe de l’Albien, située à 1 500 mètres de profondeur, est aussi utilisée, mais dans une moindre mesure.
(11) Marc Côte, « Des oasis malades de trop d’eau ? », in Sécheresse, vol. 9, no 2, 1998, p. 123-130.
Khaled Amrani
