Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 19 octobre 2026

Une cyberattaque met en danger les agents du SRC

 

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter est arrivée à la séance du Conseil fédéral de mercredi avec une information explosive. Elle concernait la caisse de pensions de la Confédération, Publica, et les risques liés à la cyberattaque contre l’un de ses fournisseurs de logiciels.

La Confédération manque encore de visibilité sur l’étendue du vol de données, tandis que le Ministère public de la Confédération enquête. «Les données concernées et le nombre de personnes effectivement touchées font actuellement l’objet d’une enquête. Les clarifications sont menées en étroite collaboration avec des spécialistes de la Confédération, qui nous apportent leur savoir-faire dans cette affaire», indique la caisse de pensions dans son communiqué officiel.

Le Département fédéral des finances précise de son côté: «Le Conseil fédéral a été informé mercredi de la situation à la suite de la cyberattaque contre un fournisseur de logiciels externe de la caisse de pensions Publica. Ni le Conseil fédéral ni un département n’exercent de fonction de surveillance sur Publica.»

L’étendue du vol reste inconnue

Selon les informations de Blick, la Confédération estime en interne que les «dommages sont considérables» et qualifie l’incident de «grave». Les employés actuels comme les retraités de la Confédération doivent s’attendre à des «conséquences à long terme».

«Les organes de sécurité de la Confédération sont particulièrement touchés», peut-on lire dans une note confidentielle. Sont concernés le Service de renseignement de la Confédération (SRC), le groupement Défense du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) et l’Office fédéral de la police (fedpol).

Que pourrait-il se passer dans le pire des cas? La caisse de pensions ne souhaite pas se prononcer. «Nous ne spéculons pas sur les scénarios possibles. Les analyses sont complexes et se poursuivent. Il est maintenant essentiel de clarifier quelles données ont effectivement été dérobées et quelles personnes pourraient être concernées.» Ce travail pourrait toutefois prendre des semaines, voire des mois.

Des agents en mission à l’étranger pourraient être exposés

Le cas d’une Suissesse qui serait détenue avec une Autrichienne par une branche de l’organisation terroriste Etat islamique illustre les inquiétudes que cette fuite pourrait susciter au sein de l’administration fédérale. Contrairement à ce que laissaient entendre certains articles de presse, leur libération n’a pas été officiellement confirmée. Les deux femmes pourraient donc toujours être prises en otage.

Les démarches pour obtenir une libération sont souvent longues et semées d'obstacles. Elles nécessitent généralement de mobiliser tous les canaux diplomatiques possibles, de faire intervenir des collaborateurs du SRC et de se coordonner étroitement avec des services de renseignement partenaires.

Des agents suisses peuvent ainsi opérer à l’étranger sous une couverture d’hommes d’affaires. A l’ère des passeports biométriques et de l’intelligence artificielle, des ravisseurs pourraient les démasquer en croisant les données volées à la Confédération avec les registres officiels d’entrée sur le territoire.

Une mission secrète pour Markus Mäder

Selon les informations de Blick, la Confédération alerte en interne sur le risque que certains collaborateurs soient identifiés, soumis à des interrogatoires approfondis par les autorités étrangères, voire arrêtés. Le secrétaire d’Etat à la politique de sécurité Markus Mäder aurait reçu une mission secrète. Le DDPS ne souhaite pas s’exprimer à ce sujet.

A Berne, les questions restent nombreuses et les réponses rares. «Des analyses approfondies sont actuellement en cours pour déterminer quelles données sont concernées. Pour ces raisons, nous ne nous exprimons pas à ce sujet», indique Publica. «Nous avons mis en place une cellule de crise immédiatement après avoir eu connaissance de l’incident. Elle coordonne la circulation des informations et les mesures à prendre.»

La capacité de défense de la Suisse en jeu

Avec l’intelligence artificielle, des scénarios autrefois dignes de la science-fiction deviennent envisageables. Selon les informations de Blick, les cantons ont également été informés. Le croisement de certaines données volées pourrait en effet permettre d’évaluer la capacité de défense de la Suisse. Des logiciels d’analyse militaire peuvent rassembler des informations issues de sources publiques, de cyberattaques et du darknet pour identifier les cibles d’une éventuelle attaque.

Une source proche du dossier explique: «Si une liste volée du SRC est croisée avec les réseaux sociaux, on obtient un profil qui indique qui exerce quelle fonction et où se trouvent les personnes. Même si les personnes concernées ne mentionnent aucun lien avec leur employeur dans leur vie privée, l’IA établit ce lien en quelques secondes.»

Des données précieuses pour les courtiers

Les informations volées pourraient aussi tomber entre les mains de courtiers en données. Revenus, adresses, noms, âge, état civil… les renseignements détenus par une caisse de pensions ont une grande valeur pour ces intermédiaires. Les conséquences pourraient aller de prix plus élevés affichés aux fonctionnaires bien rémunérés lors de leurs achats en ligne à des tentatives de chantage ou à des usurpations d’identité.

L’incident chez Publica rappelle de précédents scandales, notamment l’affaire Xplain. En 2023, cette société de logiciels a été victime d’une attaque durant laquelle des données sensibles de l’administration fédérale ont été dérobées, puis publiées sur le darknet.

L’analyse de cette affaire avait notamment abouti à une recommandation centrale. Les fournisseurs de logiciels externes devraient recevoir uniquement des données de test, et non des données «réelles», c’est-à-dire authentiques.

D'autres pays touchés

Les exemples étrangers illustrent aussi l’ampleur des risques. Au Liechtenstein, un vol de données entretient l’incertitude depuis des mois. Les circonstances de la cyberattaque restent floues, mais le pays ne fait pour l’heure l’objet d’aucun chantage.

L’hypothèse d’une opération de guerre hybride est évoquée. Plusieurs scénarios sont envisagés, d’une atteinte à la réputation de la place financière de la principauté à la révélation d’éventuels contournements de sanctions.

Au Danemark, des inconnus ont récemment dérobé les données d’environ 8,8 millions de personnes par l’intermédiaire d’un prestataire informatique privé. Le vol porte sur des noms et des adresses, mais aussi sur des numéros d’identification personnels.

Cette semaine, des pirates ont également pris le contrôle du réglage des températures dans des centaines de supermarchés français. En pleine nuit, les rayons réfrigérés et les congélateurs ont atteint jusqu’à 50 degrés Celsius. Des tonnes de denrées avariées ont dû être jetées.

De nombreuses zones d’ombre subsistent, mais l’affaire Publica risque d’occuper Berne pendant longtemps. Un principe fondamental de la sécurité informatique moderne résume le défi. Baptisé «Assume Breach», il consiste à toujours partir du principe qu’un intrus se trouve déjà dans le réseau.

Raphael Rauch

blick.ch

Les fantômes impériaux de la relation sino-russe : un passé qui divise

 

La Chine et la Russie partagent une histoire longue et complexe qui remonte au XVIIe siècle, lorsque l’expansion des Russes à travers la Sibérie les a conduits jusqu’à la côte Pacifique, mettant ainsi les deux empires en contact direct pour la première fois. Depuis, le passé continue de diviser.

Au fil des siècles, la Chine et la Russie ont partagé un même espace géopolitique, au sein duquel leurs relations ont oscillé entre accommodements pragmatiques et rivalités violentes, sur fond de déséquilibre structurel durable des rapports de puissance. Si elles sont parvenues à éviter une guerre frontale, elles n’ont toutefois pas échappé aux frontaliers liés aux griefs historiques hérités du XIXe siècle. 

À cette époque, alors que la Chine s’affaiblissait, la Russie impériale en avait profité pour s’emparer de vastes territoires en Extrême-Orient et obtenir d’importantes concessions économiques sur le sol chinois. Bien que jamais mentionnés dans les discours officiels, ces griefs alimentent un sentiment antirusse en Chine qui refait parfois surface en ligne, y compris dans les commentaires des internautes chinois au sujet de l’invasion russe de l’Ukraine.

En Russie, cet héritage impérial nourrit l’ancienne hantise du « péril jaune », aujourd’hui ravivée par une extraordinaire disparité démographique et économique entre le Nord-Est chinois et l’Extrême-Orient russe, deux régions autrefois intégrées à un même ensemble — la Mandchourie. Ce passé colonial reste profondément ancré dans la mémoire collective russe et chinoise, et continue aujourd’hui d’alimenter les nationalismes revanchards de deux côtés de la frontière.

La rencontre inévitable aux confins de l’Eurasie

La Russie et la Chine présentent des trajectoires impériales étonnamment comparables. Toutes deux se sont constituées comme des empires continentaux, animés par une logique d’expansion territoriale fondée sur la conquête, l’intégration forcée de périphéries et l’exercice de différentes formes de domination coloniale. L’expansion de la Russie vers l’est débute au XVIe siècle : motivée par l’obsession de Moscou de protéger son territoire contre les attaques mongoles, mais aussi par la recherche de la route continentale vers l’Asie, elle se fait par la conquête lente mais brutale de la Sibérie, loin d’être un espace vide. 

Au même moment, un processus similaire se déploie à l’autre extrémité du continent. En 1644, la Chine bascule sous la domination des Mandchous, peuple venu des steppes septentrionales, qui fonde la dynastie des Qing et entreprend une politique active d’expansion territoriale afin de consolider et sécuriser les frontières sans cesse repoussées vers le nord et l’ouest. Comme dans le cas russe, l’expansion chinoise repose largement sur la conquête militaire et l’imposition du statut tributaire aux populations locales. 

Ces poussées simultanées ne pouvaient que se heurter : le point de friction se cristallise dans le bassin du fleuve Amour, région stratégique reliant l’intérieur du continent à l’océan Pacifique. Côté russe, cette avancée est largement le fait des cosaques, groupe social hétérogène à la solde de l’État russe, composé de paysans en fuite, d’aventuriers et qui servent à la fois comme éclaireurs, soldats de frontières et colons. Attirés par l’appât de l’« or mou » — les fourrures des renards des sables et des renards arctiques —, ils franchissent progressivement les confins sibériens en suivant le cours des fleuves et s’installent dans les régions limitrophes de l’Empire chinois. 

En 1665, les cosaques fondent le premier avant-poste fortifié russe sur les rives de l’Amour : Albazine. Bien que marginale, cette implantation provoque une montée rapide des tensions dans la région. Les cosaques s’en prennent aux populations autochtones, pillent leurs villages et forcent certaines tribus à prêter l’allégeance au tsar. Or, ces communautés sont des tributaires de la dynastie des Qing. Elles se tournent donc vers Pékin et sollicitent l’intervention impériale afin de se débarrasser de ces Luocha — « démons mangeurs de la chair humaine » dans la tradition bouddhiste, terme repris par les chroniqueurs chinois pour qualifier les cosaques installés aux confins de la Mandchourie. 

La réaction de Pékin ne se manifeste pas immédiatement : les forces mandchoues sont alors mobilisées ailleurs en Chine, occupées à mater les dernières résistances et à asseoir l’autorité de la nouvelle dynastie. Elle n’en est pas moins sans équivoque. En 1685, des troupes impériales sont dépêchées dans le bassin de l’Amour afin d’éliminer l’enclave russe d’Albazine. Les cosaques, peu nombreux et mal équipés — environ 1000 hommes disposant de seulement 300 mousquets — ne sont pas en mesure de résister à une armée Qing forte de près de 15 000 soldats et dotée d’une cinquantaine de canons de siège (1).

La défaite russe ouvre la voie à la signature du traité de Nertchinsk en 1689, premier accord diplomatique formel conclu entre la Russie et la Chine qui fixe le passage de la frontière entre les deux empires. Toutefois, puisqu’aucune des parties ne dispose alors d’une connaissance exacte de la géographie locale, ce tracé est loin d’être précis. En vertu de cet accord, les Russes démolissent Albazine et abandonnent l’ensemble du bassin de l’Amour au contrôle mandchou, ce qui les prive d’un accès direct à l’océan Pacifique. Par conséquent, le traité de Nertchinsk est considéré par la cour du Tsar comme un compromis inéquitable imposé sous la contrainte, tandis que la vallée de l’Amour se mue, dans l’imaginaire russe, en une sorte d’Eldorado perdu, appelé tôt ou tard à être reconquis. 

En réalité, il est alors parfaitement impossible pour le tsar de projeter des effectifs suffisants dans cette région éloignée afin de s’opposer aux Qing. La Russie s’en tire relativement bien et conserve une partie des territoires que les Qing étaient pourtant en mesure de mettre sous leur contrôle effectif, dont Nertchinsk. Ils s’engagent également à ne pas établir des peuplements sur la rive nord de l’Amour, qui devient de facto une zone tampon entre les deux empires. 

Autre évolution positive : ce règlement frontalier pose les bases d’un commerce frontalier fort lucratif, bien que strictement encadré par le second traité sino-russe conclu en 1728 à Kiakhta. L’État russe obtient le droit d’envoyer à Pékin une caravane tous les trois ans, alors que le commerce privé transfrontalier est cantonné au seul poste de Kiakhta. En revanche, les Qing acceptent l’établissement d’une mission orthodoxe permanente dans la capitale impériale. Dotée d’une école d’interprètes, celle-ci acquiert progressivement une fonction diplomatique de premier plan, servant de relais durable entre les deux empires et défendant les intérêts russes à une époque où aucune autre puissance occidentale ne dispose d’une représentation officielle auprès de la cour des Qing.

Le basculement des rapports de force au XIXe siècle 

Cette position privilégiée se trouve remise en cause au XIXe siècle, lorsque la Grande Bretagne fait irruption par la force dans l’espace chinois. En bombardant les côtes de l’empire Qing, Londres impose en 1842 le traité de Nankin, premier des « traités inégaux », qui contraint Pékin à ouvrir cinq ports (Canton, Xiamen, Fuzhou, Ningbo et Shanghaï) au commerce étranger. S’ouvre alors ce que les historiens chinois appellent le « siècle d’humiliation », période durant laquelle les puissances occidentales dictent à la Chine leurs propres règles du jeu : elles contrôlent son commerce extérieur, orientent son développement économique et créent des concessions où les lois chinoises cessent de s’appliquer. Selon la rhétorique officielle, cette époque de dépendance coloniale se termine avec l’arrivée au pouvoir des communistes en 1949, alors qu’en réalité, la Chine regagne plusieurs de ses droits souverains dans les années 1920-1930, grâce aux efforts des diplomates du gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek.

Paradoxalement, la Russie se retrouve parmi les grands perdants de cette ouverture forcée de la Chine vers le monde extérieur : le commerce terrestre sino-russe s’érode rapidement, incapable de résister à la concurrence des circuits maritimes dominés par la Grande-Bretagne. Pour la Russie, il devient alors impératif de trouver de nouveaux débouchés afin de compenser cette marginalisation progressive. En parallèle, la première guerre de l’opium (1839-1842) a révélé de manière brutale l’ampleur de la vulnérabilité militaire des Qing face aux armées occidentales modernes. 

À ce chancèlement des Qing s’ajoute un profond bouleversement des équilibres géopolitiques en Asie. L’émergence de la puissance navale britannique dans le Pacifique est perçue par les Russes comme une menace pour leurs intérêts en Extrême-Orient. Convaincus que Londres nourrit des ambitions dans le bassin de l’Amour, les Russes intensifient leurs efforts d’exploration dans la région, en violation du traité de Nertchinsk. En 1850, ils franchissent un seuil décisif en hissant le drapeau russe à l’embouchure de l’Amour et en y fondant une colonie, Nikolaïevsk, baptisée en l’honneur du tsar Nicolas Ier (1825-1855). Quelques années plus tard, utilisant comme prétexte l’attaque de la base russe à Kamchatka par une escadre anglo-française (2), les Russes dépêchent plusieurs flottilles dans l’estuaire. L’objectif est sans ambiguïté : renforcer les avant-postes existants, en établir de nouveaux et récupérer l’ensemble des territoires situés au nord du fleuve, où les cosaques erraient avant le traité de Nertchinsk. Les Qing, dépourvus de forces militaires significatives en Mandchourie, leur armée étant mobilisée dans la lutte contre la rébellion des Taiping, une véritable guerre paysanne qui ravage alors le Sud de l’Empire, n’opposent aucune résistance à ces manœuvres.

En 1858, le gouverneur général de la Sibérie orientale, Nikolaï Muraviov, lance une expédition décisive à Aigun, siège du gouverneur militaire Qing où se trouve l’essentiel des forces chinoises dans la région. Sous la menace des canonnières, il y impose au gouverneur Yishan un traité visant à entériner le nouveau rapport de forces. Conscient de la situation difficile des Qing, pris en étau entre la rébellion Taiping et l’intervention anglo-française qui déclenche la seconde guerre de l’opium (1856-1860), Yishan signe le traité qu’il pense être un expédient temporaire. 

Le traité d’Aigun transfère à l’Empire russe toutes les terres au nord de l’Amour et instaure une administration conjointe de la région entre la rivière d’Oussouri et la mer du Japon, dans l’attente d’une démarcation finale de la frontière. La Russie devient en outre la seule puissance étrangère autorisée à naviguer sur l’Amour et ses affluents. Ces gains sont confirmés par la Convention de Pékin (1860) qui clôture la seconde guerre de l’opium. Bien que la Russie n’intervienne pas militairement lors de ce conflit, elle parvient à s’immiscer dans les négociations diplomatiques qui l’entourent et à arracher de nouvelles concessions au gouvernement Qing, dont la plus importante est le transfert définitif des vastes territoires de la Mandchourie extérieure à la Russie. Ces accords sont bientôt suivis d’autres privilèges économiques et territoriaux : l’ouverture de la Mongolie et du Xinjiang à l’influence russe, la cession d’un territoire s’étendant du lac Zaïssan aux contreforts méridionaux de l’Altaï, le droit de construire et d’exploiter le chemin de fer trans-mandchourien, ainsi que l’obtention d’une base navale à Port-Arthur. 

Les promesses non tenues des Bolchéviques 

Après la Révolution de 1917, à mesure que l’Empire russe se disloque en descendant dans l’enfer de la guerre civile, la conjoncture semble offrir à la Chine une occasion unique de prendre sa revanche sur son grand voisin du Nord et de récupérer les droits et privilèges qu’il lui a arrachés sous la contrainte au XIXe siècle. C’est en partie dans cet espoir que les Chinois se joignent à l’intervention alliée en Sibérie (1918-1922), aux côtés du Japon, mais aussi — et peut-être surtout — afin de détacher de l’Empire russe en plein désarroi les territoires à l’est du lac Baïkal. En parallèle, les Chinois cherchent à remettre en cause le monopole russe sur la navigation fluviale frontalière établi par le traité d’Aigun : des navires à vapeur et même des canonnières chinoises apparaissent alors sur l’Amour et ses affluents, au grand dam des autorités russes locales incapables de contrer ces provocations, alors que l’anarchie s’installe à grands pas. Toutefois, la jeune République de Chine entre, elle-même aussi, dans une période de chaos politique, fragilisée par les luttes intestines entre les seigneurs de la guerre qui se taillent des fiefs provinciaux quasi-autonomes et rivalisent pour le contrôle du pouvoir central à Pékin. 

À l’instar des autres puissances étrangères, le gouvernement chinois refuse de reconnaitre le régime bolchévique, malgré les promesses formulées par celui-ci d’abolir l’ensemble des privilèges impériaux russes en Chine. Animés par la ferveur des croisés, Lénine et ses collaborateurs sont convaincus de l’imminence d’une révolution socialiste mondiale. C’est dans ce contexte qu’est fondé, en mars 1919, le Komintern (Internationale communiste), et qu’est publié, en juillet de la même année, au nom de Lev Karakhan, vice-commissaire aux Affaires étrangères — un manifeste adressé « au peuple chinois et aux dirigeants de la Chine du Nord et du Sud ». Cette déclaration de Karakhan dénonce explicitement plusieurs traités inégaux imposés par l’Empire russe à la Chine et appelle les autorités chinoises à reconnaitre le nouvel État soviétique. 

L’exemple du chemin de fer de l’Est chinois (CFEC)

Les Bolchéviques proclament également, dans la déclaration de Karakhan, vouloir renoncer, sans contrepartie, à tous les droits et concessions acquis par l’Empire russe en Mandchourie, y compris le chemin de fer de l’Est chinois (CFEC), un tronçon stratégique du Transsibérien traversant la région. Cet actif de première importance avait été obtenu en 1896 en échange de la promesse faite aux Qing d’apporter un appui face à la montée en puissance du Japon, dont les ambitions expansionnistes sur le continent apparaissaient alors avec une clarté croissante. Le CFEC ne se réduisait pas à une simple infrastructure de transport, il constituait un véritable « empire ferroviaire », exerçant son emprise sur un vaste ensemble de concessions minières et industrielles, d’exploitations agricoles ainsi que sur une flotte fluviale et des forces armées. 

Si Pékin ne donne pas officiellement suite à cette déclaration, il dépêche néanmoins en Russie une mission non officielle dirigée par Zhang Zuolin, le tout puissant seigneur de la guerre du Nord de la Chine, qui contrôle alors une partie de la Mandchourie. Au cours des négociations, Zhang constate rapidement que les Bolchéviques n’entendent nullement transférer le CFEC à la Chine et proposent seulement une renégociation de ses modalités de gestion, une fois les relations diplomatiques normalisées. De fait, la version ultérieure de la déclaration de Karakhan ne comporte plus le passage relatif à la rétrocession de cette concession ferroviaire. 

De retour en Mandchourie, Zhang Zuolin s’emploie alors à placer sous son autorité non seulement le conseil d’administration du CFEC, mais également l’enclave russe de Harbin, où se trouve son siège. Les résidents russes se voient désormais soumis au droit chinois, cantonnés à certains quartiers de la ville et privés de toute liberté de circulation en dehors de ces périmètres sans autorisation expresse de la police locale. Des temples bouddhistes et confucéens surgissent au milieu des villas de style européen, tandis que la rue Orthodoxe est rebaptisée rue de la Culture — autant de marqueurs symboliques de sa volonté de réinscrire cet espace, longtemps dominé par la présence russe, dans l’ordre souverain chinois.

Pour autant, sur le plan légal, la question du chemin de fer l’Est chinois reste en suspens. Elle fera l’objet d’intenses négociations, mais aussi d’un bref conflit frontalier en 1929 entre Pékin et Moscou, ce dernier refusant catégoriquement de renoncer à ses droits sur cette infrastructure stratégique. La question trouve finalement son dénouement après la victoire des communistes en Chine, avec la signature, en 1950, du traité sino-soviétique d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle. Qualifié par les dirigeants chinois de « vestige du colonialisme », le maintien de cet état de fait apparait alors foncièrement incompatible avec les objectifs proclamés du nouvel accord. Le transfert officiel du CFEC a lieu à la veille du Nouvel An 1953. Cet acte symbolique met un terme à près d’un siècle de présence, d’influence et d’ambitions impériales russes, puis soviétiques, en Mandchourie.

Un passé qui ne passe pas 

Le traumatisme colonial subi pendant le « siècle d’humiliation » structure le récit historique officiel et joue un rôle fondamental dans la consolidation du sentiment national chinois. L’histoire des prédations russes occupe une place singulière : à la différence de Londres ou de Lisbonne, Moscou n’a pas restitué à Pékin les territoires acquis durant le siècle d’humiliation. Si ce ressentiment ne se traduit pas, pour l’instant, par des revendications officielles explicites, il s’exprime avec une véhémence particulière dans l’espace numérique. Les réactions suscitées par la diffusion, sur les réseaux sociaux chinois, d’une vidéo consacrée à la célébration du 160e anniversaire de la fondation de Vladivostok par l’ambassade de Russie à Pékin en offrent une illustration révélatrice. Certains internautes se sont alors contentés de rappeler aux diplomates russes qu’« une agglomération chinoise, Haishenwai (海參崴), existait déjà sur ce site avant l’annexion du territoire par la Russie à la faveur d’un traité inégal ». 

Les prises de parole populaires, souvent mises en parallèle avec les rétrocessions de Hong Kong et de Macao, traduisent l’idée que les pertes territoriales du XIXe siècle ne relèvent pas d’un passé définitivement clos, mais d’une injustice historique susceptible, à terme, d’être corrigée. Ces expressions des affects collectifs ne manquent pas d’attiser, de l’autre côté de la frontière, des appréhensions alarmistes : la crainte d’être reléguée au rang de vassal de Pékin et de devoir céder le contrôle sur les ressources naturelles en Sibérie et dans l’Extrême-Orient russe, voire d’être envahi par le puissant voisin du Sud. Ces inquiétudes ne semblent guère apaisées par la rhétorique officielle sur l’« amitié sino-russe sans limites ». Ainsi, le gouverneur de la région de Primorié, dans l’Extrême-Orient russe, s’est récemment alarmé publiquement de ce qu’il perçoit comme des tentatives chinoises de plus en plus insistantes de « réécriture de l’histoire », cherchant à présenter sa région comme un territoire originellement chinois. Cette déclaration n’a toutefois trouvé aucun écho dans les médias officiels russes, en dehors de quelques relais nationalistes sur Telegram. 

Le récit promu par le Kremlin d’une entente cordiale avec Pékin fondée « sur des principes inébranlables d’égalité, d’entraide et de soutien mutuel, ainsi que sur une amitié indéfectible entre les deux États et leurs peuples » (3) s’est mué en véritable dogme, que nul ose contester…

Notes

(1) Philip Snow, China and Russia: Four Centuries of Conflict and Concord, Yale University Press, 2023.

(2) Il s’agit de l’un des épisodes méconnus de la guerre de Crimée (1853-1856) qui oppose alors la Russie à la Grande-Bretagne, la France et l’Empire ottoman pour le contrôle des détroits turcs et des Balkans. Le gouverneur de la nouvelle colonie britannique de Hong Kong envoie à l’été 1854 une escadre pour harceler les Russes dans le Pacifique, qui tente initialement de remonter l’Amour. Ne trouvant pas l’estuaire, elle s’en prend alors à la base navale russe sur la péninsule du Kamtchatka. 

(3) Président de la Russie, « Владимир Путин и Си Цзиньпин сделали заявления для СМИ [Vladimir Poutine et Xi Jinping ont fait des déclarations pour les médias] », Kremlin​.ru, 8 mai 2025 (http://​kremlin​.ru/​e​v​e​n​t​s​/​p​r​e​s​i​d​e​n​t​/​n​e​w​s​/​7​6​873).

Olga  V. Alexeeva

areion24.news

Un engin spatial russe s’est approché à quelques mètres d’un satellite d’observation ICEYE au terme de manœuvres inédites

 

La semaine passée, devant les députés de la commission de la Défense, le chef d’état-major de l’armée de l’Air & de l’Espace [CEMAAE], le général Jérôme Bellanger, a donné un petit aperçu de ce qui est en train de se passer en orbite.

«Dans l’espace, la Chine réalise une progression technologique continue, marquée par la multiplication des manœuvres de rapprochement complexes, jusqu’à démontrer sa capacité à ravitailler ses satellites ou à la désorbiter», a expliqué le CEMAAE. Quant à la Russie, a-t-il poursuivi, elle «multiplie les mises à poste de satellites chasseurs co-orbitaux, parfois équipés de sous-charges qu’ils peuvent larguer et récupérer».

Si le général Bellanger n’a pas donné de plus de détails sur ces manœuvres dites RPO [Rendez-vous and Proximity Operations], sans doute avait-il en tête le cas du satellite Iceye X-36 qui, doté d’un radar à synthèse d’ouverture [SAR] permettant d’observer une zone donnée quelles que soient les conditions météorologiques, fait l’objet d’une attention toute particulière de la part de la Russie depuis bientôt six mois.

Mis sur une orbite basse par SpaceX depuis la base de Vandenberg [Californie] en mars 2024, Iceye X-36 est un satellite commercial de la société finlandaise Iceye, immatriculé aux États-Unis. Il est utilisé pour fournir des renseignements aux forces ukrainiennes. D’où l’intérêt que lui porte la Russie.

Le 16 avril dernier, celle-ci a lancé une fusée Soyouz 2.1b à partir du cosmodrome de Plesetsk pour mettre en orbite une constellation de six satellites, numérotés Cosmos 2609 à Cosmos 2014. Ni leur nature, ni leur mission n’ont été précisées par Moscou.

Le mois suivant, selon le 18th Space Defense Squadron de l’US Space Force [USSF], cinq d’entre eux ont allumé simultanément leur moteur pour se regrouper autour d’Iceye X-36. Le satellite Cosmos 2609 serait même passé à environ 2,5 km de ce dernier. Aucun de ces engins n’ayant ensuite effectué de nouvelles manœuvres, la situation n’a plus évolué jusqu’au 30 septembre.

En effet, à partir de ce jour, Cosmos 2612 a effectué plusieurs changements d’orbite afin de synchroniser son altitude orbitale avec celle de l’Iceye X-36. Le 14 octobre, l’entreprise américaine de services de défense Integrity ISR a ainsi signalé que seulement 475 km séparaient l’engin russe du satellite d’Iceye.

Les jours suivants, Cosmos 2612 a réalisé de nouvelles manœuvres pour s’approcher d’abord à 1 km, puis à seulement 26 m d’Iceye X-36, selon les données du service de surveillance satellitemap.space, corroborées par les observations de l’astronome néerlandais Marco Langbroek.

«Le 17 octobre 2026, 18h15 UTC, [les deux satellites] se trouvent déjà à 1 ou 2 km l’un de l’autre, d’après les dernières données orbitales. Selon mes calculs, dans les prochaines heures – c’est-à-dire tôt le matin du 18 octobre -, Cosmos 2612 pourrait se rapprocher d’Iceye X36 à quelques mètres seulement», a-t-il en effet écrit sur son blog.

Une telle manœuvre ne peut évidemment pas être fortuite. Comme le souligne le Center for Strategic & International Studies [CSIS], le «passage d’un satellite en orbite basse sur une orbite coplanaire est inhabituel» car cela «exige une importante consommation de carburant – une ressource limitée à bord d’un satellite – et ne fait pas partie du profil de mission standard de la plupart des missions satellitaires».

En outre, poursuit-il, «un satellite en orbite coplanaire avec un autre est positionné pour se déplacer rapidement, avec une faible consommation de carburant supplémentaire, afin de mener des opérations de proximité». Certes, ces dernières peuvent avoir un but pacifique… mais seulement quand elles sont autorisées. Ce qui n’est pas le cas dans la situation d’Iceye X-36. Aussi, celle que vient de mener la Russie, craint le CSIS, peut laisser présager le «déploiement d’un arme spatiale cinétique ou non cinétique», voire se traduire par un accrochage délibéré.

opex360.com

dimanche 18 octobre 2026

Et pendant ce temps, Macron…

 

Et pendant ce temps, Emmanuel Macron assistait au concert de Céline Dion avec la Première dame, la veille d’une mobilisation populaire qui s’annonçait périlleuse. Dis comme ça, ça fait désordre !

À l’heure où une partie de la France s’embrase avec le retour des Gilets jaunes dans la rue, précédés de casseurs abêtis pour souffler sur les braises, le Président de la République donne l’impression d’être spectateur d’une situation qui lui échappe. Ce n’est pas le fait qu’il aille voir la star québécoise qui dérange, c’est le timing qui interpelle. Et ça fait un petit moment que son agenda personnel ne semble plus coller avec celui du pays qu’il dirige.

Vous me direz, il n’est pas le seul en France à « la jouer perso ». Kylian Mbappé, aperçu dans une boîte de nuit parisienne avec sa dulcinée alors qu’il était censé soigner une blessure au genou, ce n’est pas le genre de signal qu’affectionnent les socios du Real Madrid. Dans le registre maladresse, Omar Sy qui trouve « lamentable » la réponse des autorités face à la mobilisation lycéenne alors qu’il réside une grande partie de l’année sous le soleil de Californie, ignorant les violences en marge du mouvement, ce n’est pas très malin non plus.

Mais quand on occupe la plus haute fonction de l’État, on peut difficilement ignorer l’importance des signaux qu’on renvoie. Ce n’est pas la première fois que les critiques reprochent au chef de l’État une indifférence face aux difficultés concrètes des Français. Réformes impopulaires, déclarations péremptoires, interventions télévisées hors sol, Macron semble coupé de la réalité, isolé dans sa tour d’ivoire, alors que se profile à l’horizon une élection présidentielle à haut risque, promise aux extrêmes. On aimerait juste qu’il en prenne conscience pour terminer honorablement son mandat. En pleine responsabilité !

 Stéphane Pulze 

ledauphine.com

Chine : Après un premier geste pour les voitures, l’Europe encore loin du compte

 

La Chine, confrontée à la menace d’une guerre commerciale avec l’Union européenne, a consenti à un premier geste début octobre en promettant une limitation de ses exportations de véhicules hybrides. Mais l’Europe est encore loin du compte tant la menace que représente l’industrie chinoise est majeure. Elle ne compte pas en rester là et entend aller de l’avant pour adopter en 2027 un arsenal de mesures pour faire à ce « choc chinois 2.0 » qui a commencé.

Selon des sources européennes convergentes, en dépit d’un premier accord engrangé au terme d’une visite à Pékin du commissaire européen au Commerce Maroš Šefčovič, l’Union européenne, réunie en Conseil européen les 15 et 16 octobre à Bruxelles, envisage désormais l’adoption d’un nouvel instrument commercial, un « bazooka ultime, » qui pourrait fermer le marché européen à toute entreprise faisant usage de pratiques déloyales. Une fermeté nouvelle face au déficit commercial abyssal qu’enregistre l’UE avec la Chine, dépassant actuellement 1 milliard d’euros par jour et probablement 400 milliards d’euros pour 2026.

Information confirmée par la présidente de la Commission européenne elle-même. « En s’appuyant sur cette proposition franco-allemande, nous allons développer un nouvel outil qui permettra d’agir rapidement et efficacement, dans l’intérêt de l’UE, en fermant l’accès au marché unique européen, » a déclaré vendredi 16 octobre Mme Ursula von der Leyen, à l’occasion d’une conférence de presse, à l’issue du sommet des 27 à Bruxelles.

Les dirigeants de l’UE ont demandé à la Commission européenne d’élaborer une proposition relative à cet instrument d’ici fin 2026. Cette mesure serait destinée à des situations extrêmes dans lesquelles un partenaire commercial serait considéré comme portant atteinte à l’économie de l’Union, selon l’agence Bloomberg News.

La proposition devrait faire l’objet de négociations l’année prochaine. Elle pourrait offrir à l’UE un moyen supplémentaire de répondre aux pressions économiques exercées par la Chine, au-delà des droits de douane et des restrictions commerciales existants.

Cette initiative intervient alors que l’Europe passe d’une stratégie visant à obtenir un meilleur accès aux marchés chinois à une stratégie visant à protéger ses propres industriels contre la hausse des importations. Les dernières mesures prises par l’Union pour limiter les exportations chinoises de voitures hybrides pourraient être les premières d’une série plus large de mesures commerciales.

L’UE a importé pour 559,4 milliards d’euros de marchandises en provenance de Chine en 2025, tandis que ses exportations vers ce pays ont totalisé 199,6 milliards d’euros, ce qui se traduit par un déficit commercial de 359,8 milliards d’euros.

Un premier accord sur les véhicules hybrides encourageant mais loin de suffire

L’UE a déjà conclu un premier accord avec la Chine début octobre pour limiter les importations de véhicules hybrides et hybrides rechargeables chinois à 350 000 unités par an. Cette mesure devrait entrer en vigueur en décembre et permettrait d’augmenter ce quota de 6 % par an pendant quatre ans. Sans cette restriction, les exportations chinoises de véhicules hybrides vers l’UE devaient atteindre environ 800 000 unités cette année.

L’offensive croissante des marques chinoises en Europe se traduit par un vent de panique chez certains constructeurs européens comme Volkswagen, le fleuron de l’industrie allemande, dont le patron Oliver Blume a annoncé en juillet la disparition de 100 000 emplois d’ici 2030 sur les 660 000 que compte le groupe, principalement en raison de la concurrence chinoise. Stellantis, BMW, Mercedes et d’autres sont aussi plongés dans la tourmente.

Les marques chinoises ont produit quelque 34 millions de voitures, dont 16,6 millions de véhicules électriques ou hybrides en 2025. Elles représentent à elles seules les deux tiers de la production mondiale de ces véhicules. La production délocalisée en Europe, qui représentera quelque 90 000 voitures en 2026, pourrait atteindre un million de véhicules/an en 2030, selon Mobility Global.

Les données de la China Passenger Car Association (CPCA) révèlent qu’au cours des huit premiers mois de 2026, la Chine a exporté 1,56 million de véhicules vers l’Union européenne, dont 630 000 véhicules électriques (VE), 490 000 véhicules hybrides rechargeables (PHEV) et 270 000 véhicules hybrides (HEV), soit des taux de croissance sur un an respectivement de 49 %, 179 % et 142 %.

Selon l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA), les marques chinoises ont capté 14 % du marché européen des véhicules hybrides au premier semestre 2026, leur part dans le secteur des véhicules hybrides rechargeables atteignant même 25 %. À titre de comparaison, les marques chinoises ne détenaient que 2 % de parts de marché sur ces segments en 2024. Les voitures chinoises sont régulièrement proposées à des prix inférieurs de 30 à 40% à ceux des véhicules européens à qualité comparable sinon supérieure.

Les exportations chinoises ciblent l’Europe après la fermeture du marché américain

Selon la Banque centrale européenne, le « tsunami » des ventes des marques chinoises qui commence en Europe n’est pas seulement due à la fermeture du marché américain en baisse de 20 % pour la Chine en 2025. Elle est le résultat d’une réorientation globale des exportations chinoises hors des États-Unis, non seulement vers l’Europe où la présence chinoise a augmenté de 8%, mais également et surtout, tout de même à hauteur de 60 %, vers d’autres destinations dont notamment les marchés émergents de l’Asie du Sud-est, de l’Amérique Latine, du Moyen-Orient et de l’Afrique.

Illustration de la montée en puissance des constructeurs chinois sur le sol européen, alors que seules 9 marques chinoises étaient présentes au Salon de l’Automobile en 2022, ils étaient 25 dans son édition 2026, avec de nouveaux modèles BYD, MG, XPeng, Leapmotor, tous électriques ou hybrides rechargeables, dotés des dernières avancées des technologies numériques et premières intégrations de logiciels dotés de l’IA.

Cette année, les constructeurs chinois représentent 40% de la soixantaine de marques exposées à Paris, un rappel éclatant de leur offensive en Europe, les exportations chinoises de véhicules hybrides étant d’ores et déjà un enjeu majeur pour l’industrie automobile européenne.

Difficile de dire qui est le vrai gagnant des derniers accords UE-Chine

Venus à Pékin les 8 et 9 octobre pour négocier un premier accord, le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, est revenu des consultations UE-Chine sur le commerce et l’investissement avec trois « accords communs » et une déclaration : « Nous sommes loin d’en avoir fini. »

Le principal résultat obtenu par l’UE est un « accord » avec la Chine visant à réduire les exportations chinoises de véhicules hybrides et hybrides rechargeables. Le deuxième « accord » conclu a encore moins d’impact : la Chine réduira les droits de douane sur certains produits européens, notamment les pièces automobiles, l’huile d’olive et les chaussures, ce qui permettra d’économiser quelque 225 millions d’euros en droits de douane – là encore, un montant marginal par rapport au déficit commercial global.

Le troisième « accord » porte sur la création d’un « voie verte » visant à faciliter l’octroi de licences pour les terres rares et les aimants permanents mais dont la mise en pratique est laissée à la discrétion de la Chine, un flou qui permet dans la réalité à Pékin de conserver un levier politique déterminant pour les prochaines négociations.

Le compte rendu de la réunion rédigé par Pékin met en évidence le fait que l’assouplissement des contrôles à l’exportation doit être réciproque. La déclaration commune publiée par l’UE mentionne un assouplissement potentiel des contrôles européens à l’exportation dans les secteurs à double usage, ce qui pourrait faire référence aux contrôles néerlandais sur les exportations de l’entreprise néerlandaise ASML en matière de lithographie de pointe, un composant essentiel pour la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés dont la Chine ne dispose pas.

Pékin a également obtenu la mise en place d’un dialogue technique sur le règlement de l’UE relatif aux subventions étrangères, qui peut être utilisé pour bloquer ou sanctionner les entreprises étrangères bénéficiant de subventions d’État. Il s’agit de l’un des principaux outils dont dispose l’UE pour protéger le marché unique contre les subventions chinoises.

En résumé, il est difficile de dire si l’UE a reçu plus qu’elle n’a donné. Elle a obtenu un allègement commercial dans un secteur et un geste de bonne volonté concernant les exportations de terres rares. Mais la Chine a toujours la possibilité d’intensifier la pression en matière de contrôles technologiques, d’examen des subventions et de mesures de cybersécurité. Quel que soit le « bilan final, » les gains de l’Europe sont trop modestes pour répondre à l’objectif déclaré de rééquilibrer les relations commerciales.

Au-delà des victoires tactiques, le geste de Pékin sur la limitation des exportations de véhicules hybrides visait surtout à éviter que n’éclate une guerre commerciale entre la Chine et l’Europe, Pékin ayant grand besoin du plus grand marché mondial pour y exporter une partie de sa surproduction industrielle. Il visait aussi, estiment les observateurs, à influencer la réunion du Conseil européen des 15 et 16 octobre.

Dans une lettre commune envoyée le 5 octobre par le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, indique que la panoplie actuelle d’outils de défense commerciale n’est plus adaptée à son objectif. Ils proposent un instrument similaire à la section 301 aux États-Unis, capable de restreindre ou de bloquer l’accès au marché unique européen si un partenaire provoque des distorsions commerciales graves et systémiques.

Ils souhaitent également un outil de diversification pour réduire la dépendance vis-à-vis de fournisseurs uniques d’intrants critiques, ainsi que des enquêtes commerciales menées par secteur plutôt que par produit.

La réalité est que l’Europe n’a pas besoin d’un nouveau dialogue qui aboutisse à des ententes communes et à un changement négligeable dans la trajectoire commerciale. Elle a besoin d’instruments qui lui confèrent un véritable levier. Le résultat du voyage de Šefčovič à Pékin n’est tout simplement pas suffisant – surtout si on le met en balance avec ce que la Chine a obtenu – pour justifier que le Conseil européen ne prenne pas de mesures plus fermes afin de réduire le déséquilibre commercial de l’UE avec la Chine.

Le déficit commercial de l’Europe avec la Chine a atteint le chiffre record de 34,8 milliards de dollars [31 milliards d’euros] en septembre, alors que les dirigeants de l’UE réunis à Bruxelles devaient discuter du programme de compétitivité de l’Europe et de ce qu’ils appellent les « déséquilibres macroéconomiques » — un euphémisme visant à éviter de mentionner la Chine par son nom.

Vers un consensus des 27 de l’UE face à la Chine

Une « position unitaire surprenante » vis-à-vis de Pékin s’est néanmoins dessinée parmi les États membres, a déclaré un diplomate européen, à la veille d’un sommet de deux jours à Bruxelles, cité par le média européen EU Observer. À tel point que le paquet de mesures de la Commission élaboré par le couple franco-allemand et destiné à réduire la dépendance de l’Union vis-à-vis des intrants industriels chinois et à freiner les exportations chinoises sera présenté d’ici la fin de l’année et s’appuiera sur le document franco-allemand.

« Pendant longtemps, il y a eu des divergences importantes entre ces deux pays sur la manière d’aborder la Chine et de gérer la situation économique, » a déclaré jeudi la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, aux journalistes à Bruxelles.

À la mi-septembre, Ursula von der Leyen avait mis les choses au point. « Nous pouvons faire baisser les prix de l’énergie, investir et innover davantage, réformer nos économies. Mais tous ces efforts sont compromis si nos entreprises ne peuvent pas rivaliser à armes égales. […] Notre déficit commercial avec la Chine s’élève désormais à 1 milliard d’euros par jour. Il a atteint un point de basculement […] qui entraîne une désindustrialisation dans les bastions industriels de l’Europe. Cette situation est insoutenable, » avait-elle déclaré.

« C’est pourquoi nous avons engagé un dialogue avec la Chine afin de rééquilibrer nos échanges commerciaux. Mais ce dialogue doit désormais aboutir à des résultats. […] Nous utiliserons tous les outils à notre disposition pour rééquilibrer nos relations, » avait-elle ajouté.

Pour Friends of Europe, un think tank à but non lucratif basé à Bruxelles dont l’objectif est d’encourager les réflexions sur l’avenir de l’Union européenne, « ces propos […] tenus lors de son discours sur l’état de l’Union le 16 septembre, expriment non seulement une vive inquiétude face à la croissance rapide du déficit commercial de l’Union européenne avec son deuxième partenaire commercial, mais aussi une volonté à la fois de négocier et de prendre les mesures nécessaires au cas où les pourparlers échoueraient. »

« En effet, la situation est très grave et exige des actes, pas seulement des paroles. En 2026, les performances mondiales de la Chine en matière d’exportations se sont considérablement améliorées, portées notamment par la demande croissante pour ses produits de haute technologie et liés à l’intelligence artificielle, » ajoute Friends of Europe.

Le même think tank souligne que la Commission n’est pas la seule à exprimer cette préoccupation au sein de l’UE, celle-ci étant partagée par les autres institutions européennes. Les déséquilibres commerciaux chinois ont ainsi été qualifiés de « défi stratégique » par le Conseil des affaires étrangères de l’UE dans sa « Vision commune des menaces et des défis auxquels nous sommes confrontés, » une évaluation étonnamment claire et approuvée à l’unanimité le 9 juillet.

« Après des semaines de négociations intensives [entre l’Union européenne et la Chine], il ne reste plus beaucoup de temps pour démontrer qu’elles ont abouti à des résultats concrets. Si un accord peut être conclu, il devra être substantiel pour répondre aux préoccupations de la partie européenne et obtenir l’aval du Conseil européen, » ajoute encore Friends of Europe.

Le spectre rémanent d’une guerre commerciale

« L’alternative à un accord est un différend commercial. Celui-ci pourrait alors facilement dégénérer en guerre commerciale, créant une situation « perdant-perdant » pour les deux parties. L’UE pourrait se voir contrainte de recourir pour la première fois à l’instrument anti-coercition, ce qui lui permettrait de prendre des mesures radicales pour endiguer le flot de produits chinois bon marché, notamment des hausses tarifaires substantielles et des restrictions quantitatives. Dans un tel cas, des mesures de rétorsion chinoises seraient inévitables, chaque partie cherchant à déterminer quels « points d’étranglement » seraient les plus efficaces à utiliser. À ce stade, tant l’UE que la Chine souhaitent éviter qu’un tel scénario ne se concrétise, » souligne ce think tank.

« La question clé à long terme peut et doit être posée à la partie chinoise, même s’il n’y a manifestement pas de réponse à ce stade : pendant combien de temps la Chine compte-t-elle profiter de chiffres d’exportation toujours plus élevés alors que ses capacités de production remplacent progressivement celles des pays importateurs, entraînant des pertes d’emplois et une désindustrialisation […] insoutenable ? »

Estimant un accord satisfaisant entre Pékin et Bruxelles dans un avenir proche, le think tank estime que « les dirigeants de l’UE, même les plus réticents, devront donc se préparer à adopter des mesures unilatérales à l’échelle européenne. »

Le quotidien britannique Financial Times estimait mercredi 14 octobre que la Chine et l’Union européenne avaient pour le moment conclu une « paix hybride » avec l’accord conclu à Pékin qui ne représente pourtant qu’un « petit pas en avant » et « un répit temporaire. »

Soulignant le grand changement entre la prudence qui régnait jusque-là à Bruxelles envers Pékin et l’amorce d’un consensus européen sur la nécessité d’agir, le journal juge néanmoins que le danger pour l’Europe serait que « l’obsession de défendre des parts de marché détourne l’attention des décideurs politiques et des entreprises de l’amélioration des performances nationales, au lieu de simplement tenir à distance les rivaux étrangers. »

« Les dirigeants de l’UE ne devraient pas oublier que la hausse des importations peut également avoir un effet salutaire, en obligeant les producteurs nationaux à innover et à s’améliorer. Après tout, rien ne stimule mieux la compétitivité que la concurrence, » ajoute le quotidien des affaires.

De fait, l’Union européenne est plus que jamais dans la position inconfortable de se trouver prise en étau entre la puissance industrielle colossale et croissante de la Chine d’un côté et un protectionnisme peut-être, voire vraisemblablement, durable des États-Unis de l’autre. Reste donc à voir si la fermeté européenne nouvelle envers la Chine saura perdurer dans les mois et les années à venir.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com