Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 29 mai 2026

Penser la stratégie. L’improvisation stratégique peut-elle s’enseigner ?

 

La notion de « coup d’œil » occupe depuis longtemps une place privilégiée au cœur de la littérature stratégique consacrée au « génie » militaire. C’est fréquemment le cas aux États-Unis, en particulier dans les ouvrages qui discutent inlassablement des mérites comparés des « artistes » instinctifs qu’étaient Napoléon, Lee ou Patton.

Dans ces études, l’expression apparaît en français, suivant l’emploi qu’en fait Clausewitz dans De la Guerre, où il note que deux qualités sont indispensables au chef qui veut « […] faire face de manière sûre au perpétuel conflit avec l’inattendu » : d’une part, le coup d’œil lui – même, c’est-à‑dire l’aptitude du commandant militaire à visualiser instantanément les possibilités qu’offre une situation tactico – opérative donnée ; et, d’autre part, la résolution, nécessaire au stratège pour faire aboutir son intuition en convainquant ses subordonnés et ses supérieurs de l’utilité de la manœuvre qu’il a « visualisée ». Cette seconde qualité n’est pas la moindre des deux, dans la mesure où le coup d’œil, vue d’ensemble « instantanée » répondant à la cinétique constamment changeante du théâtre des opérations, est aussi décrit par Clausewitz comme la capacité à reconnaître rapidement « […] une vérité que l’esprit aura ordinairement tendance à négliger, ou qu’il ne percevra qu’après une longue réflexion ». Les stratèges (et les tacticiens) doués (ou qui s’estiment doués) de ce fameux coup d’œil devront être d’autant plus résolus à imposer leur solution qu’ils seront souvent les seuls à en discerner la nécessité dans le brouillard de la guerre.

Il est toujours difficile pour un esprit imaginatif de convaincre les esprits procéduraux de ce que l’on pourrait appeler la justesse quantique de sa solution intuitive : cette dernière n’ayant pas été planifiée ou longuement délibérée, elle peut en effet paraître relever de l’improvisation non justifiée – et donc dangereuse, voire irresponsable, du moins aux yeux des planificateurs qui se sont usés à concevoir avant la guerre des scénarios stratégiques en calculant leurs probabilités d’occurrence, dans le cadre d’une architecture systémique faite de centres de gravité et de points décisifs savamment articulés. Et, réflexion faite, ces derniers ont-ils complètement tort ? Une armée, qu’il s’agisse de préparer la guerre ou de la conduire, peut-elle se rendre dépendante à l’excès du « génie » supposé de certains de ses chefs, ou de la réputation qu’ont certains d’entre eux à improviser stratégiquement ? 

Posée en ces termes, la question risque d’obscurcir ce que recouvre le concept d’improvisation en stratégie. Si l’on réduit le coup d’œil au génie, l’« improvisateur stratégique » serait finalement le chef doué d’un talent particulier pour innover de manière instinctive afin de répondre instantanément à l’impréparation tactique et technique de son propre camp lorsque celui-ci, surpris par les aléas de la manœuvre adverse, voit l’intégralité de sa planification devenir inopérante. Le problème est que l’improvisation n’est pas seulement la réponse à l’impréparation ; elle est aussi et surtout l’art de s’échapper de procédés provisoirement stériles, tout en restant conscient de la valeur des principes sur lesquels ils reposent. Un rapide détour par l’art musical permet de prendre conscience de cette tension créatrice. Compositeur prolifique, professeur au Conservatoire national supérieur de Paris et titulaire de l’orgue de Notre-Dame de Paris, Thierry Escaich est le représentant principal de l’école française d’improvisation. Tous les ans, à la collégiale de Saint – Donat – sur – l’Herbasse, des élèves du monde entier viennent se former avec lui à l’art d’innover instinctivement en faisant dévier une ligne mélodique des rails qui semblent avoir été tracés pour elle, jusqu’à paraître s’en affranchir en l’oubliant.

Il y a là un profond paradoxe, qui ne peut a priori qu’intéresser les stratégistes : en matière musicale, ce qui relève de l’instinct, par nature rebelle aux règles, s’enseignerait-il donc ? Le critique musical Frédéric Munoz parle à propos de l’art d’Escaich de « […] folles envolées virtuoses et racées », où « les thèmes grégoriens sont une réelle source d’inspiration, aux côtés de poèmes, ou tout simplement de libre inspiration ». Tout cela, note-t‑il néanmoins, « […] relève de l’imaginaire au plus haut point, mais soutenu par une maîtrise totale de la forme. On ne peut s’empêcher de penser à la réflexion de Widor à Vierne à propos du jeune Dupré improvisant à Saint-Sulpice : “Vous êtes sûr qu’il improvise ? ça semble écrit !” (1) »

À consulter le programme des cours d’improvisation de Thierry Escaich qui ont eu lieu à la fin d’août 2025, on vérifie en effet que les deux niveaux proposés aux stagiaires se fondent d’abord sur une maîtrise formelle préalable : « Travail sur des formes simples, dans un langage classique et plus actuel » pour le premier niveau ; « Approfondissement des grandes formes de l’improvisation : passacaille, symphonie, étude des langages harmonique et rythmique » pour le deuxième. Ici, rien ne semble relever de la pédagogie spontanéiste pure. On songe, en revenant au fracas moins mélodieux du champ de bataille, à l’avertissement bien connu de Bonaparte décrivant son art propre : « Sur le champ de bataille, l’inspiration n’est le plus souvent qu’une réminiscence… Ce n’est pas un génie qui me révèle tout à coup, en secret, ce que j’ai à dire ou à faire, c’est la réflexion, c’est la méditation. »

Cette capacité à varier les procédés sans s’écarter des principes est l’une des justifications de l’enseignement militaire. En équilibrant les parts respectives de la théorie stratégique, des leçons historiques et des progrès technologiques, il n’écarte pas la possibilité que certains chefs militaires se révèlent plus doués que d’autres pour improviser face à l’inattendu, en laissant l’imagination prendre le pouvoir dans l’exécution. Il s’assure simplement, au travers d’un « travail sur des formes simples, dans un langage classique et plus actuel », associé à une valorisation du commandement par l’intention, que l’improvisation stratégique, aussi « inspirée » soit – elle, ne trahisse jamais l’accord majeur entre le but politique et l’exécution militaire, quelles que soient les circonstances.

Note

(1) Frédéric Munoz, « Improvisations au sommet par Thierry Escaich », Res Musica, 1er novembre 2008.

Olivier Zajec

areion24.news

Un ex-espion de la CIA arrêté avec 40 millions en lingots d'or !

 

David Rush, ex-cadre de l'agence de renseignement extérieur est aussi poursuivi pour avoir indûment reçu quelque 77'000 dollars en tant que réserviste de la marine américaine et avoir menti sur ses diplômes et sa carrière.

Le FBI a saisi par ailleurs 2 millions de dollars en cash et 35 montres de luxe à son domicile.

Le document décrit M.Rush comme un ancien cadre supérieur d'une agence gouvernementale américaine, détenteur d'une habilitation «top secret» et ayant accès à des informations classifiées.

Il est présenté mercredi par les médias américains, dont le New York Times, comme un ex-cadre de la CIA.

Selon le témoignage d'un enquêteur du FBI daté du 20 mai que l'AFP a pu consulter, l'ancien agent a déposé entre novembre et mars dernier plusieurs demandes au gouvernement «afin d'obtenir une quantité importante de devises étrangères et des dizaines de millions de dollars en lingots d'or pour des dépenses liées à son travail».

Les autorités n'ont pas trouvé trace de justification de l'utilisation des espèces ou des lingots. Et une perquisition à son domicile a permis de découvrir son trésor de guerre.

L'avocate de l'accusé n'a pas répondu aux questions des médias américains. «Bien que de nombreux éléments de l'affaire demeurent inconnus, elle soulève des questions sur l'efficacité des vérifications des antécédents de Rush effectuées par le gouvernement américain», estime le Washington Post.

ATS

Pourquoi les États-Unis épargnent Volvo malgré leur blocage strict contre la Chine ?

 

Depuis le 17 mars 2025, sous la direction de l’administration Trump et dans la continuité de ce qu’avait commencé le gouvernement Biden, le département américain du Commerce a mis en place des restrictions encadrant l’importation de véhicules connectés intégrant des composants logiciels ou matériels d’origine chinoise (et russe, mais ça concerne beaucoup moins l’industrie automobile).

L’objectif officiel : limiter les risques liés à des équipements jugés exploitables par des gouvernements étrangers, que ce soit pour collecter des données ou, dans les scénarios les plus alarmistes, pour prendre le contrôle à distance de flottes entières.

Ces restrictions concernent les logiciels pour les voitures commercialisées à partir de 2027 et les composants matériels à partir de 2030.

Mais comme toute réglementation, celle-ci prévoit quelques adaptations. Volvo, la marque suédoise propriété du groupe chinois Geely depuis 2010, a engagé un processus auprès de l’Office of Information and Communications Technology and Services (ICTS) pour obtenir une autorisation spécifique. Elle lui a été accordée.

Volvo dans une position particulière

Le cas Volvo est intéressant précisément parce qu’il concentre plusieurs tensions à la fois. La marque a beau arborer un héritage scandinave et, par conséquent, européen, elle appartient depuis 15 ans à un groupe dont le siège est à Hangzhou. Deux de ses modèles phares (le XC60, qui est son best-seller mondial, et le XC40) sont assemblés en Chine. La marque y possède également un centre de design à Shanghai.

Autrement dit, Volvo est une marque qui est structurellement ancrée en Chine. Sans cette dérogation, ses plans de développement aux États-Unis (un marché qu’elle cherche à consolider) auraient été sérieusement compromis.

Sauf que là où Volvo est très fort depuis des années, c’est qu’hormis ceux qui suivent l’actualité automobile, peu de gens savent que Volvo est sous pavillon chinois depuis plus d’une décennie.

La marque est parvenue à conserver une image très européenne pour, justement, se détacher de cette image « Made in China » qui peut encore faire du tort à certains constructeurs.

Un signal ambigu pour le secteur

La réglementation cible clairement les technologies chinoises pour des raisons de sécurité nationale. Mais elle laisse aussi la porte entrouverte à des exceptions au cas par cas ce qui, inévitablement, va susciter des demandes similaires de la part d’autres constructeurs concernés.

On pense par exemple à Lotus, également sous le même giron que Volvo, ou même Stellantis qui a noué plusieurs partenariats avec des constructeurs chinois comme Leapmotor et Dongfeng et dont les technologies pourraient se retrouver un jour dans ses marques américaines que sont Chrysler ou encore Dodge.

On notera également que les règles ne visent pas toutes les fonctions connectées : les systèmes d’aide à la conduite dits « simples » ne sont pas dans le périmètre (régulateur de vitesse, maintien dans la voie, etc.), contrairement aux modules de conduite autonome et aux connectivités cellulaires, Wi-Fi ou satellitaires. Bref, le périmètre comporte encore de nombreuses zones grises.

Pour Volvo, cette autorisation est une vraie bouffée d’air : les États-Unis sont historiquement l’un de ses principaux marchés, même si les volumes y reculent depuis deux ans. Selon Volvo Car USA, le constructeur a écoulé 121 607 véhicules aux États-Unis en 2025, soit une baisse de 2,9 % par rapport à 2024.

Mais la situation reste précaire : les règles définitives ne sont pas encore pleinement entrées en vigueur, et le contexte géopolitique entourant les relations sino-américaines n’incite pas vraiment à la sérénité même si la rencontre de fin octobre 2025 entre Xi Jinping et Donald Trump à Busan s’est déroulée sans tensions majeures.

Yann Lethuillier

frandroid.com

Soudan : les révélations explosives d’un chef de guerre

 

Considéré comme l’un des principaux commandants des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire qui affronte l’armée soudanaise depuis avril 2023, Al-Safana a fait défection. Dans une longue interview accordée le 20 mai à Al Jazeera, il vide son sac et dévoile les coulisses de son ancien mouvement qu’il décrit comme divisé et affaibli. Il dépeint son chef, le général Hemedti, comme un homme démoralisé et absent du terrain et présente les Émirats arabes unis comme les véritables patrons de cette guerre.

Un haut commandant se retourne contre son camp

Ali Rizqallah, plus connu sous le nom d’Al-Safana, est un commandant de terrain important. Il était notamment actif au Darfour-Nord et au Kordofan-Ouest. Il a participé à plusieurs opérations majeures des Forces de soutien rapide avant d’annoncer sa défection le 11 mai 2026. Sa parole a donc un poids particulier : il parle depuis l’intérieur même de l’appareil militaire des FSR, le groupe paramilitaire dirigé par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, en guerre contre l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan depuis plus de trois ans. Un conflit devenu l’une des plus graves catastrophes humanitaires au monde, avec des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés.

Dans son interview à Al Jazeera, Al-Safana affirme avoir choisi « le peuple soudanais », les déplacés et les réfugiés, et explique qu’il ne pouvait plus cautionner les violations commises par les FSR. Une posture attendue : il tente naturellement de se dédouaner des crimes commis par le mouvement auquel il appartenait encore il y a quelques jours. Ses déclarations offrent néanmoins une plongée rare dans les coulisses des FSR.


Al-Safana

Hemedti absent du Soudan et dépassé par la guerre

L’un des passages les plus intéressants de cet entretien d’une heure concerne le principal acteur de cette guerre, le général Hemedti. Le chef des FSR serait totalement absent du terrain ; il passerait l’essentiel de son temps au Kenya et aux Émirats arabes unis, avec parfois des passages au Tchad. Sa dernière présence réellement signalée au Soudan remonterait à 2025 dans la région de Nyala, au Darfour. Al-Safana affirme l’avoir rencontré récemment à Nairobi. Mais loin de l’image d’un chef de guerre dirigeant ses opérations depuis l’étranger, il décrit un homme profondément affaibli psychologiquement, démoralisé et dépassé par une guerre qui ne serait plus réellement sous son contrôle : « Il m’a donné des indications claires que cette guerre n’est plus entre nos mains. Si elle était entre nos mains, elle aurait été arrêtée ».

Puis Al-Safana renforce encore son propos en déclarant : « La guerre a dépassé notre contrôle. » L’ancien commandant affirme également qu’Hemedti souhaiterait négocier mais qu’il ne disposerait plus des moyens d’imposer une sortie de guerre. « Il appelle à la paix et à un accord 24 heures sur 24, mais il ne peut pas faire un seul pas en avant », explique-t-il avant d’ajouter cette phrase terrible : « S’il insiste pour arrêter la guerre ou négocier, ils pourraient lui tirer une roquette sur la tête ou l’assassiner. » L’ex-commandant ne dit pas qui se cache derrière ce « ils ». Mais la formule donne du corps à l’idée centrale de son témoignage : la guerre ne serait plus contrôlée par les FSR.

Les Émirats arabes unis au cœur du dispositif

L’autre révélation majeure de l’interview concerne le rôle des Émirats arabes unis.

Si de nombreux rapports d’experts, d’ONG et des enquêtes journalistiques accusent depuis longtemps Abou Dhabi d’implication directe dans la guerre, c’est la première fois que le coup est porté depuis l’intérieur. « Les Émirats combattent maintenant ouvertement », affirme Al-Safana. Puis il pose une question qui résume toute son accusation : « Hemedti n’a pas d’avions. Hemedti n’avait pas de drones. Alors à qui appartiennent ces avions ? Qui apporte les drones pour cette guerre ? » Il insiste également sur le rôle des aéroports, des corridors régionaux et des pays voisins qui, précise-t-il, ouvrent leurs infrastructures aux Émirats arabes unis et non aux FSR elles-mêmes.

Abdelrahim Dagalo, l’homme des opérations et des exactions

Alors que Hemedti apparaît, dans ce récit comme un dirigeant affaibli et itinérant, son frère Abdelrahim Dagalo est présenté comme le véritable chef opérationnel des FSR et comme l’homme de la ligne dure : « Toutes les violations et les catastrophes viennent de la personne responsable », affirme Al-Safana. Il accuse directement le frère d’Hemedti d’être derrière les exactions commises au Darfour, notamment à El-Geneina et El-Facher : exécutions extrajudiciaires, violences contre les civils, pillages et attaques contre les hôpitaux.

Ces accusations sont particulièrement lourdes alors que les FSR sont déjà visées par de nombreuses accusations de crimes de masse et de violences ethniques au Darfour. Difficile de savoir si Al-Safana ici cherche à amoindrir les charges contre Hemedti, afin de le préserver de la justice internationale, ou s’il y a une part de vérité. Probablement un peu des deux.

Des FSR fragmentées par les défections

Al-Safana décrit enfin des FSR complètement déstabilisées. Selon lui, les recrutements massifs ont profondément changé la nature du mouvement. « Ils ont recruté des tribus entières, du plus âgé au plus jeune », affirme-t-il, évoquant même l’enrôlement d’enfants. Il insiste surtout sur le manque de discipline et de cohésion interne. Beaucoup de combattants ne seraient pas des soldats permanents des FSR mais des recrues attirées par l’argent, la protection ou les alliances locales. « Ces gens ne sont pas des soldats permanents des FSR », explique-t-il, ajoutant qu’ils peuvent à tout moment abandonner le combat, vendre leurs armes ou désobéir aux ordres.

Là encore, s’il y a incontestablement une part de vérité dans ces descriptions, il ne faut pas minorer la dimension stratégique du témoignage d’Al-Safana, qui cherche aussi à se dédouaner et à survivre politiquement après sa défection. Toutefois ce départ intervient après ceux de deux autres cadres importants des FSR, Al-Nour Al-Qubba et Bashara al-Huweira, ainsi que la désertion de nombreux combattants. Autant d’éléments qui tendent à confirmer que les paramilitaires sont aujourd’hui réellement affaiblis et traversés par de profondes luttes internes. Car, comme le dit l’adage, on ne quitte pas une équipe qui gagne…

Le spectre d’une partition du Soudan

Dans cet entretien, Al-Safana évoque le risque de partition du Soudan de manière indirecte et nuancée, expliquant que l’affaiblissement d’Hemedti pourrait aboutir à un éclatement du pays. Mais dans d’autres interviews, notamment sur Al-Arabiya, il accuse clairement les FSR de chercher à partitionner le Soudan en contrôlant durablement le Darfour et le Kordofan avec « un soutien extérieur ». Une allusion transparente aux Émirats arabes unis qu’il présente tout au long de son témoignage comme les véritables patrons militaires de cette guerre. Dès lors, une question se pose : Abou Dhabi cherche-t-il à diviser le Soudan après l’échec de la prise de Khartoum, ou était-ce l’objectif depuis le début du conflit ?

Leslie Varenne

mondafrique.com

Soudan : entre défis internes et ingérences étrangères, une guerre qui se poursuit indéfiniment

 

Le 26 octobre dernier, les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », ont pris le contrôle de la ville d’El-Facher, capitale du Darfour du Nord au Soudan, après un siège de dix-huit mois. Le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (SAF), a reconnu la chute de la ville et indiqué que ses troupes s’en étaient retirées. El-Facher était considérée comme un point stratégique important dans ce conflit. Pourquoi ? Qu’est-ce que sa chute nous indique sur la situation sécuritaire et politique du pays ?

El-Facher revêt une importance symbolique et stratégique. Historiquement, elle fut la capitale du Darfour lorsque la région était unifiée. Sous l’ancien président soudanais, Omar el-Béchir (renversé en avril 2019), elle devint la capitale du Darfour du Nord et est aujourd’hui le principal centre urbain de la région ainsi que la capitale du groupe ethnique Zaghawa, qui représente une minorité importante au Darfour tant d’un point de vue démographique que militaire. Politiquement, la prise d’El-Facher permet aux FSR de revendiquer le contrôle total du Darfour. Cependant, cette victoire ne constitue pas un véritable tournant dans le conflit. Des zones importantes échappent encore à leur autorité, car elles restent sous le contrôle de groupes indépendants. De plus, les FSR n’ont toujours pas réussi à établir une administration civile dans la région, y compris dans les zones qu’elles occupent depuis longtemps.

Depuis cette victoire, les FSR tentent de prendre le contrôle de la région du Kordofan, voisine du Darfour, avec deux lieux d’accrochage importants. Le premier est la ville d’El-Obeid, dans le Nord-Kordofan, où des combats intenses se déroulent dans sa grande périphérie, notamment autour d’Al-Bahra. El-Obeid possède un aéroport vital pour l’approvisionnement des troupes dans la région. Le deuxième est la ville de Babanusa, dans le Sud-Kordofan, où est stationné un important contingent des SAF. Si ces deux points parvenaient à être pris par les FSR, ils contrôleraient un territoire immense, comprenant le Darfour et le Kordofan. Dès lors, il n’y aurait pratiquement plus d’obstacles à lancer une nouvelle offensive vers Khartoum (la capitale de jure du Soudan), ce qui serait évidemment préjudiciable aux SAF.

Néanmoins, la bataille d’El-Facher et les massacres survenus durant cette phase ont provoqué un sursaut international. Depuis, la diplomatie américaine, mais aussi régionale, s’active pour tenter d’aboutir à un cessez-le-feu, à un accès humanitaire facilité, voire à des négociations politiques.

On parle de 50 000 morts, de 13 millions de déplacés, d’une famine confirmée (presque 25 millions de personnes affectées) et de plus de 30 millions de personnes dans le besoin, selon l’ONU. À l’aune de ces chiffres, à quoi les civils sont-ils confrontés quotidiennement ? Quelles sont les conditions sur place ?

Depuis le début de la guerre, les chiffres évoquent 50 000 à 150 000 morts et 13 millions de déplacés, dont presque un million se sont réfugiés dans les pays voisins (1). De plus, entre 25 millions et 30 millions de personnes ont besoin d’une aide alimentaire, notamment parce que certains déplacés se trouvent aujourd’hui dans des zones de famine. Or, l’accès à l’aide humanitaire est extrêmement précaire des deux côtés (FSR et SAF).

L’action des opérateurs humanitaires est limitée par les moyens dont ils disposent, que ceux-ci transitent par Port-Soudan ou par Adré, à la frontière tchadienne. De plus, les intervenants extérieurs sont tenus à un certain silence afin de ne pas froisser les autorités en place à Port-Soudan ou le commandement des FSR, officiellement basé à Nyala (capitale du Darfour du Sud).

Concernant les conséquences humanitaires de la bataille d’El-Facher, les humanitaires sur place indiquent que des dizaines de milliers de personnes sont portées disparues. Néanmoins, il faut attendre que la situation se décante et que de nouvelles enquêtes soient menées, pour ne pas s’appuyer seulement sur les récits des déplacés, qui arrivent traumatisés dans les camps et racontent des histoires terrifiantes, dont la véracité ne peut être confirmée. Ces enquêtes seront essentielles pour comprendre les responsabilités des uns et des autres ainsi que pour dénombrer les victimes.

Quels sont les obstacles à l’acheminement de l’aide humanitaire ?

Le gouvernement soudanais et les FSR n’ont pas les mêmes pratiques pour contrôler l’accès à l’aide humanitaire. Du côté du gouvernement, toute aide est conditionnée à l’octroi d’une vingtaine de permis délivrés par différents services de l’État. Ainsi, une fois que l’aide est déchargée à Port-Soudan, la sortir de la ville nécessite de résoudre de nombreux obstacles bureaucratiques. De plus, la route est jalonnée de points de contrôle, tenus aussi bien par l’armée régulière que par des milices alliées. Ces dernières s’assurent que l’aide est destinée prioritairement à leurs zones d’influence ; le cas échéant, elles la bloquent.

Du côté des FSR, même s’il existe un organisme délivrant relativement rapidement les autorisations de passage, un problème survient lorsque les convois entrent sur le territoire soudanais après avoir transité par le Tchad. Aux points de contrôle routiers, les responsables tiennent ou ne tiennent pas compte de cette autorisation. Ils exigent fréquemment de l’argent ou une partie des vivres et des médicaments pour laisser passer les cargaisons, ou bien en interdisent simplement le passage. Cette situation contraint les humanitaires à renégocier, engendrant un double cout : d’une part, cela limite la quantité des biens qui parviennent aux camps de déplacés et, d’autre part, cela réduit la capacité globale d’aide. En outre, les Nations Unies, soucieuses de ne pas froisser le gouvernement de Port-Soudan, veillent souvent à ce que les convois soient essentiellement gérés par des ONG, excluant les agences onusiennes, ce qui réduit significativement les volumes acheminés. Ne pas avoir respecté le veto de Port-Soudan a failli provoquer l’expulsion de deux dirigeants du Programme alimentaire mondial (PAM), en dépit de l’urgence à El-Facher et ailleurs.

Les récits présentent une guerre civile entre deux généraux, mais qu’en est-il des différentes ingérences étrangères dans le conflit ? En quoi la région est-elle un point stratégique pour ces acteurs étrangers ?

Le Soudan n’est pas sur une planète isolée : il a toujours été soumis aux influences régionales. Initialement, cela se manifestait principalement sous des formes politiques, diplomatiques et surtout financières. Lorsqu’Omar el-Béchir a été renversé, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite ont joué un rôle économique important et positif afin de stabiliser la monnaie soudanaise au début du gouvernement civil. Le coup d’État d’octobre 2021 a été précédé par la suspension des paiements émiriens. Cette action a renforcé la légitimité du putsch, en soulignant l’incompétence du gouvernement civil.

À l’éclatement du conflit, les acteurs régionaux ont rapidement fourni un soutien militaire significatif aux deux belligérants. Dès les premiers jours, les FSR ont accusé les militaires égyptiens d’avoir fourni des pilotes d’avions. De leur côté, les SAF ont accusé les EAU de livrer des armes aux FSR en passant par le Tchad. Cela s’est organisé dans les premiers mois de la guerre, après avril 2023. À partir de juillet 2023, ce système d’alliance était en place, bien que nié par tous. Ainsi, les EAU n’admettent fournir que de l’aide humanitaire, en dépit des enquêtes affirmant le contraire. Du côté du gouvernement soudanais, il y a eu une aide égyptienne, à l’aune des relations symbiotiques entre les deux armées, mais également des aides iraniennes, russes et turques. À ce jour, il y a aussi des armements pakistanais achetés par les SAF grâce à l’argent du Qatar. Il ne s’agit pas pour autant d’une guerre par procuration, bien que cette assistance régionale prolonge et intensifie le conflit. Les motivations des acteurs régionaux reposent sur des relations historiques complexes. Les EAU justifient leur implication par la nécessité d’éviter la résurgence du régime d’Omar el-Béchir, tout en passant sous silence leurs vastes intérêts miniers et agricoles au Soudan ainsi que leurs ambitions sur la mer Rouge.

De son côté, l’Égypte privilégie l’établissement d’un pouvoir militaire. Elle considère les FSR comme illégitimes, estimant que les SAF sont la seule institution nationale viable pour diriger le pays, et n’a aucune sympathie pour Hemedti, qui a de bonnes relations avec Addis-Abeba. Ce choix est également stratégique, car l’Égypte voit tout régime civil et démocratique comme une menace pour la stabilité de son propre modèle politique. Enfin, l’Arabie saoudite, bien qu’elle s’accorde avec l’Égypte sur le rejet d’un retour des islamistes au pouvoir — position contrastant avec celle du Qatar ou de la Turquie — s’oppose fortement à l’implantation d’infrastructures émiriennes sur la mer Rouge. Cette opposition est nourrie par la rivalité stratégique entre les deux nations du Golfe, exacerbée par des différends personnels entre dirigeants et par des projets concurrentiels sur le territoire soudanais.

Quelles sont les répercussions de cette guerre dans les pays voisins ?

Il est souvent avancé qu’une large coalition soutient les SAF, tandis que seuls les EAU appuient les FSR. Cette vision est réductrice. Des pays voisins ont explicitement ou officieusement favorisé Hemedti : la Libye de Khalifa Haftar, le Tchad de Mahamat Idriss Déby, le Soudan du Sud de Salva Kiir, le Kenya de William Ruto et l’Éthiopie d’Abiy Ahmed. Ces pays ont, à divers moments, facilité le recrutement et la logistique des FSR, motivés par des intérêts économiques des dirigeants ou par des considérations géopolitiques. Ils ont ainsi tiré un bénéfice temporaire de la guerre, en dépit du fardeau des réfugiés soudanais qu’ils accueillent. Comme toujours, ce sont les dirigeants qui sont récompensés financièrement, tandis que la population supporte le poids des réfugiés sur des infrastructures souvent extrêmement précaires, voire inexistantes. C’est notamment le cas au Tchad et au Sud-Soudan, où la crise humanitaire liée à cette guerre est aiguë.

Quel est le rôle du QUAD et des États-Unis dans la médiation du conflit ?

Depuis juin 2025, la diplomatie américaine se concentre davantage sur la crise soudanaise. Les États-Unis ont constitué un groupe de négociation quadrilatéral (QUAD), réunissant l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte. Ce format est crucial car il inclut les puissances jouant un rôle déterminant dans le soutien à la guerre. Un cessez-le-feu négocié par le QUAD serait donc susceptible d’être respecté au niveau régional. Toutefois, une première session de pourparlers a tourné court en juin, en raison de deux problèmes persistants. D’une part, les SAF refusent d’être considérées comme une simple partie au conflit, revendiquant leur statut de gouvernement légitime et reléguant les FSR au rang de rébellion. Inversement, les FSR contestent radicalement toute légitimité à ce gouvernement, une position en partie corroborée par le refus de l’Union africaine de reconnaitre l’actuel gouvernement soudanais. La médiation américaine doit affronter cette profonde divergence sur la reconnaissance institutionnelle. D’autre part, la feuille de route américaine mentionne l’exclusion des islamistes de l’avenir politique du Soudan ainsi que des deux belligérants. Or, cette composante islamiste est essentielle au sein des milices alliées aux SAF. Conscients qu’un accord de paix dans ces conditions signerait leur marginalisation politique, les islamistes se montrent hostiles à toute négociation. Le rapport de force militaire oblige les SAF à maintenir cette alliance vitale, ce qui engendre des refus catégoriques face aux propositions américaines.

Les postures des belligérants diffèrent aussi quant à leur forme d’engagement : les FSR acceptent formellement les négociations, ce qui ne les engage que très peu. Beaucoup d’observateurs doutent de leur capacité réelle à mettre en œuvre un cessez-le-feu sur le terrain, même après un accord signé. L’alliance de l’armée avec les islamistes est certes politiquement problématique, mais elle est compensée par l’existence de chaines de commandement claires d’un point de vue sécuritaire. À l’inverse, si les chefs des FSR décidaient un cessez-le-feu, la faiblesse relative de leur chaine de commandement obligerait au déploiement d’une énergie considérable pour en obtenir le respect. En conclusion, la situation actuelle est marquée par ces multiples blocages. Néanmoins, compte tenu de l’ampleur du désastre, on peut espérer une évolution, en particulier sur le plan humanitaire, même si l’on doit rester sceptique quant aux avancées politiques concrètes.

Que reste-t-il du Soudan en tant que pays, en termes d’unité politique et civile ? Quelles sont les perspectives pour une résolution du conflit, notamment à l’idée d’une possible partition ?

Aujourd’hui, le concept de partition du Soudan n’est pas pertinent, car personne n’en veut. Bien qu’un état de fait futur puisse y mener, la situation actuelle ne s’y prête pas. Les FSR, par exemple, auraient pu consolider leur position au Darfour et s’y déclarer souveraines ; au contraire, elles ont choisi de poursuivre l’offensive vers Khartoum. La partition ne constitue donc pas une préoccupation immédiate, mais plutôt une éventualité lointaine. En parallèle, un processus international de résolution se met en place, basé sur une feuille de route encore sommaire mais connue. Les questions relatives à l’établissement d’un gouvernement civil seront probablement clarifiées par les efforts diplomatiques et politiques futurs.

Un problème fondamental, souvent occulté dans le débat public occidental, mérite d’être souligné. Il est essentiel de prendre conscience que le Soudan, au moment du renversement d’Omar el-Béchir, était une société dont l’économie était quasi effondrée. Les bénéfices de l’exploitation minière sont marginalement investis dans le pays — en fait, surtout pour payer les salaires des militaires et financer la guerre.

Cette crise économique radicale, qui remonte à la sécession du Soudan du Sud en 2011 et qui s’est considérablement accentuée depuis, a provoqué de profondes déchirures au sein du tissu social soudanais, se manifestant notamment par une montée de l’ethnicité observable partout. Ainsi, interpréter les événements au Darfour comme un simple conflit entre FSR et SAF est largement insuffisant. Ce qui s’est déroulé à El-Facher, par exemple, a été principalement vécu comme une guerre entre les Arabes du Darfour (à ne pas confondre avec les Arabes de la vallée du Nil) et les communautés zaghawas de la région et leurs mouvements armés. Leur défaite face aux groupes arabes marque une étape supplémentaire dans un conflit qui s’étale sur au moins deux décennies.

Cette dimension ethnique se retrouve également du côté du gouvernement. Lors de la reprise de certaines villes autour de Khartoum en début d’année, les SAF et leurs milices alliées ont procédé à des arrestations, à des exécutions et à des tortures ciblant des individus associés aux groupes sociaux et ethniques soutenant les FSR. De même, des tensions régionales s’observent au sein de l’armée et même au sein des factions islamistes.

Ces fractures étaient déjà apparentes à la fin du régime d’El-Béchir, mais elles se sont radicalisées depuis 2019. Ce contexte révèle un problème majeur : certains Soudanais vont jusqu’à considérer que leur pays n’existe plus en tant que nation unifiée, mais s’est réduit à un conglomérat de tribus où les allégeances ethniques priment souvent sur les positionnements politiques affichés.

Il est donc crucial de comprendre la gravité de cet enjeu. Cependant, interpréter l’ensemble des événements actuels comme une guerre ethnique constituerait un contresens majeur, avec des effets dramatiques sur la compréhension de la dynamique du conflit.

Note

(1) Nations Unies, « Soudan : la plus grande crise humanitaire au monde », 10 avril 2025 

(https://​news​.un​.org/​f​r​/​s​t​o​r​y​/​2​0​2​5​/​0​4​/​1​1​5​4​666).



Rachele Luisari 

Roland Marchal

areion24.news