Les tensions croissantes entre la Russie et l’Europe n’ont pas débuté avec l’invasion de l’Ukraine. Elles ont cependant pris une nouvelle dimension, plus inquiétante, depuis que les services russes ont entrepris en Europe, directement ou indirectement, des actions de déstabilisation, dont certaines sont violentes (2).
Face aux menées de la Russie (3), mais aussi de l’Iran (4) ou de l’Algérie (5), les services de contre – espionnage ont initialement adopté leur posture traditionnelle de défense active, combinant mesures de prévention destinées aux professions et aux entreprises les plus sensibles, identification des agents étrangers, expulsions ponctuelles et tentatives de retournement de certains d’entre eux. Au cours des années 2000, la lutte contre les réseaux djihadistes contribua bien à faire renaître l’esprit des actions offensives dans les branches des services de renseignement chargées de prévenir les attentats et de dégrader les capacités des organisations terroristes, mais la pratique du contre – espionnage, par essence plus feutrée, car plus sensible, ne s’en trouva pas fondamentalement modifiée.
« Préparer la guerre (6) »
L’agressivité russe contre les États européens est désormais bien documentée (7) et la réponse des autorités a été pour l’heure d’une grande orthodoxie. Identifiés de longue date, les membres des services de renseignement de Moscou présents en Europe ont été dûment expulsés (8), cette démarche relevant à la fois d’une logique opérationnelle (dégrader les capacités de l’adversaire) et d’une forme de « signaling » (montrer sa capacité à détecter les actions hostiles et, nécessairement, introduire le doute chez les responsables du service visé : les agents qui n’ont pas été expulsés, s’il y en a, ont-ils échappé à la surveillance de la sécurité intérieure ou sont-ils, au contraire, étroitement environnés et donc « grillés » ?).
Orthodoxe, cette réaction a obéi à la logique du contre – espionnage qui veut que, bien plus qu’en matière de lutte contre le terrorisme, les conséquences des actions entreprises soient précisément anticipées et évaluées, ce qui conduit nombre d’observateurs à évoquer régulièrement le jeu d’échecs. Une grande prudence est systématiquement de mise, et elle mène bien souvent à une forme raffinée d’immobilisme.
La mobilisation accrue des services de sécurité et de renseignement en matière de contre – terrorisme a accentué, depuis la fin des années 1990, les différences de pratiques et même de culture entre les professionnels du contre – espionnage, réputés patients, attachés au strict respect des règles de cloisonnement, et ceux du contre-terrorisme, souvent pressés, soumis à une pression politique extrême et enclins à s’affranchir des méthodes classiques (9).
Le retour à des actions offensives n’a pas été la moindre des évolutions mises en œuvre par les services européens depuis le 11 Septembre, mais les opérations réalisées contre les réseaux djihadistes l’ont été sur des théâtres de guerre (Sahel, Afghanistan, Syrie/Irak) ou dans des pays dans lesquels il était possible, et parfois permis, de réaliser des actions clandestines violentes. Il s’agissait alors de ciblage au sens militaire du terme, dans une logique de neutralisation/décapitation, et dans des zones où de telles actions étaient politiquement acceptables, sinon valorisables.
La montée des tensions avec la Russie et la perspective, publiquement assumée (10), d’un conflit direct avec elle devraient désormais, à la lumière des enseignements de la campagne mondiale contre les réseaux djihadistes, qui s’éteint doucement, et de ceux des opérations ukrainiennes sur les arrières russes, inciter les services français à se préparer à mener de véritables actions offensives contre un adversaire étatique.
Se réapproprier l’ensemble des pratiques du renseignement et de l’action clandestine
L’intensification de la réponse des Européens, et notamment de la France, aux menées russes est une réalité tangible. Les récentes interceptions de navires de la « flotte fantôme » ont confirmé que les capacités de ciblage et d’actions spéciales des forces françaises étaient bien mobilisées et efficaces – du moins dans des zones non disputées. Il faut cependant se préparer à agir dans ce que les aviateurs appellent un milieu contesté et qui, en matière de renseignement, prend la forme d’un État autoritaire en guerre et ne respectant aucune des conventions internationales.
Luttant pour sa survie, l’Ukraine, dont les forces armées ne cessent d’innover, donne depuis des mois sinon des années des leçons de ciblage et de maîtrise de l’action clandestine dans la profondeur. Les éliminations régulières de responsables militaires ou de scientifiques dans les rues mêmes de Moscou constituent une démonstration technique dont seuls, en Occident, sont sans doute capables les services américains et israéliens (11). Quoi que l’on pense des orientations stratégiques de ces deux États, force est de leur reconnaître des capacités opérationnelles rares qui conduisent à s’interroger au sujet de celles des services français.
Si un conflit majeur avec la Russie n’a plus rien d’une hypothèse douteuse, la planification des états – majors prévoit – elle des opérations clandestines armées ? des éliminations ciblées ? des sabotages ? Et si la Russie devait, afin de peser sur la vie de la nation à l’occasion des prochains scrutins nationaux, soutenir ou réaliser elle-même des actes d’une telle gravité qu’elle mériterait de se voir sanctionner par des opérations irrégulières, la France serait – elle capable de les conduire ?
Le débat n’a rien de théorique et il faut espérer que des planifications ont été réalisées, que des dossiers d’objectifs ont été constitués et que les armées et les services travaillent étroitement ensemble. La coopération opérationnelle n’est pas chose aisée et demande, pour qu’elle soit efficace, à la fois que des orientations claires soient données par les plus hautes autorités de l’État, que le projet soit piloté – ce qui n’est pas, à ce stade, le mandat de la CNRLT (Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme), mais plutôt celui de l’état – major particulier du président de la République – et qu’au sein des services de telles demandes aient été anticipées. Ce n’est pas après un attentat imputable à Moscou (12) qu’en réponse à un ordre du chef de l’État il faudra admettre que la France ne dispose d’aucune capacité de rétorsion ou, à peine plus grave, que ses moyens ne sont pas opérants (13).
Outils au service de l’État, les services de renseignement ont non seulement le devoir de maintenir leurs capacités au plus haut niveau, mais aussi celui d’anticiper les crises et les besoins qui pourraient en découler. Cette posture, qui nécessite des moyens et le recrutement de personnels soigneusement sélectionnés, entraînés et commandés, requiert avant tout des cadres audacieux et responsables (ou audacieux mais responsables) comprenant les enjeux et capables d’assumer les ordres qu’ils recevront et ceux qu’ils donneront.
Face à des groupes djihadistes innovants, mais aux capacités opérationnelles limitées, les opérations de contre – terrorisme, complexes et dangereuses, n’étaient pas susceptibles de provoquer de montées aux extrêmes. Face à un adversaire étatique maîtrisant l’ensemble de la grammaire de l’action clandestine, il conviendra d’être autrement plus vigilant quant aux effets susceptibles d’être produits lorsque débutera un cycle d’échanges de coups confidentiels. À cet égard, la communauté du renseignement dans son ensemble, en plus d’être mobilisée sur le plan capacitaire, doit être pleinement consciente de l’émergence de nouveaux paradigmes et se préparer au(x) choc(s).
La première évolution doit concerner le rapprochement des unités de contre – terrorisme et de contre – espionnage. Issues de la même culture, mais travaillant dans des domaines le plus souvent déconnectés, elles devraient désormais entreprendre de se rapprocher afin de mettre en commun leurs méthodes. D’une part, les professionnels du contre – terrorisme doivent transmettre à leurs camarades du contre – espionnage leur art du ciblage et leur lecture des modes opératoires des terroristes. D’autre part, les praticiens du contre – espionnage doivent enseigner à ceux du contre – terrorisme la capacité de lire les logiques de services de renseignement adverses obéissant à des régimes autoritaires sans guère de limites éthiques ou de contraintes politiques et administratives. Associées, les équipes du contre – terrorisme et du contre – espionnage doivent être capables de proposer des cibles, de planifier des opérations et de les réaliser en obéissant aux directives données en en ayant pesé tous les risques et toutes les implications.
Les plus hautes autorités doivent donc avoir défini – et l’on espère que c’est chose faite – une doctrine d’emploi des moyens offensifs des services de renseignement contre des puissances étatiques, ce qui représente sans conteste une seconde évolution. Quel effet veut-on produire ? S’agit-il de riposter à des actions sous le seuil en maîtrisant ou en prévenant une éventuelle escalade ? S’agit-il, si le conflit est ouvert, de frapper des cibles d’importance dans le cadre d’un affrontement généralisé ? S’agit-il, comme l’ont fait les services ukrainiens, de ridiculiser l’adversaire ? S’agit-il, à la manière des services israéliens au Liban, de procéder à des frappes de décapitation ?
Il n’est écrit nulle part que les démocraties seraient condamnées à subir, sans réagir ou à peine, les menées hostiles de puissances n’adhérant pas à leurs valeurs. Leur survie dépend cependant de la capacité de leurs dirigeants à assumer les mesures défensives et offensives à même de dissuader leurs ennemis ou de contribuer à leur défaite. À cet égard, les services de renseignement dotés de réelles capacités opérationnelles participent, à leur façon, à la défense active du territoire national et des intérêts supérieurs du pays. Trop souvent perçus comme des recours, ils doivent plus que jamais être envisagés et se concevoir eux – mêmes comme des moyens d’action offensifs.
Notes
(1) D’après la formule entendue dans le film Les Patriotes d’Éric Rochant, produit par Gaumont et sorti en 1994. Voir Roger Noël, « Contre-ingérence : le retour annoncé des “princes” », Défense & Sécurité Internationale, no 161, septembre-octobre 2022, p. 8-11.
(2) Roger Noël, « Le retour du terrorisme d’État ? », Défense & Sécurité Internationale, n° 177, mai-juin 2025, p. 8-11.
(3) Benoît Vitkine, « Mains rouges sur le Mémorial de la Shoah : condamnations à de la prison ferme au terme d’un procès au caractère inédit », Le Monde, 31 octobre 2025.
(4) « Attentat contre la Bank of America déjoué à Paris : un homme d’une vingtaine d’années soupçonné d’avoir recruté trois adolescents », Le Monde/AFP, 1er avril 2026.
(5) Aldric Meeschaert, « Iran, Russie, Algérie : huit procédures relevant du “terrorisme d’État” actuellement ouvertes, annonce le procureur national antiterroriste », Le Figaro, 3 avril 2026 ; Frédéric Bobin, « Un diplomate algérien mis en cause dans l’enquête sur l’enlèvement en France de l’opposant Amir Boukhors », Le Monde, 13 mai 2025.
(6) Selon la formule qui donne son titre au livre d’Olivier Schmitt : Préparer la guerre : Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine, PUF, Paris, 2024.
(7) Clara Broekaert, Nikkie Lyubarsky, Colin Clarke et Joseph Shelzi, « Priming, Destabilizing, Coercing: Russian Hybrid Tactics in Europe 2022-2025 », The Soufan Center, 24 mars 2026 (https://thesoufancenter.org/research/priming-destabilizing-coercing-russian-hybrid-tactics-in-europe-2022-2025).
(8) « Expulsion de diplomates russes : au tour de la Belgique, des Pays-Bas et de l’Irlande », Euronews/AFP, 29 mars 2022 (https://fr.euronews.com/2022/03/29/expulsion-de-diplomates-russes-au-tour-de-la-belgique-des-pays-bas-et-de-l-irlande).
(9) Damien Van Puyvelde, DGSE : Une brève histoire du renseignement français, Nouveau Monde Éditions, Paris, 2026.
(10) « “Une guerre ouverte” avec la Russie est “ma préoccupation première”, déclare le général Fabien Mandon, chef d’état-major français des Armées », Le Figaro/AFP, 9 avril 2026.
(11) Julian E. Barnes, Ronen Bergman, Eric Schmitt et Tyler Pager, « The C.I.A. Helped Pinpoint a Gathering of Iranian Leaders. Then Israel Struck », The New York Times, 1er mars 2026.
(12) « Poland blames Russian intelligence for arson attack on Warsaw shopping center last year », Associated Press, 11 mai 2025.
(13) Cf. l’opération de représailles ratée contre la Syrie après l’attentat qui avait visé les forces françaises et américaines le 23 octobre 1983 à Beyrouth. Voir Vincent Nouzille, Les tueurs de la République, Fayard, Paris, 2015. L’hypothèse d’un échec voulu afin d’envoyer un message, relayée par quelques anciens responsables, n’a jamais convaincu ni les historiens ni les connaisseurs des compétences réelles de la DGSE au début des années 1980. On sait ce qui est arrivé deux ans plus tard en Nouvelle-Zélande…
Roger Noël


