Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 7 octobre 2026

Quand le renseignement devient communication

 

Le renseignement n’a probablement jamais été aussi visible. Il suffit pour s’en convaincre d’observer sa place dans les imaginaires contemporains. Pendant longtemps, l’espion de fiction fut celui de Mission: Impossible, une opération clandestine, des identités de couverture, des gadgets et un monde séparé de la vie ordinaire. Au début des années 2000, Spooks déplaça déjà le regard vers le fonctionnement quotidien du Security Service (MI5), ses bureaux, ses procédures et ses rapports avec le pouvoir. Le Bureau des légendes franchit une étape supplémentaire en faisant entrer le public français dans les mécanismes mêmes d’une DGSE fictive, tandis que Slow Horses tire aujourd’hui ses intrigues des dysfonctionnements, des carrières et des rivalités bureaucratiques du MI5. L’espion demeure, mais le service de renseignement est devenu lui-même un objet culturel.

Cette recrudescence médiatique ne se limite pas à la fiction. Depuis une vingtaine d’années, le renseignement occupe régulièrement les pages des journaux et les écrans : terrorisme, cyberattaques, ingérences, désinformation, guerre en Ukraine, Gaza, sabotages ou opérations clandestines. Les directeurs de services accordent des entretiens. Leurs auditions parlementaires sont rendues publiques. Leurs institutions disposent de sites Internet et communiquent sur leurs métiers. Des universitaires et des experts commentent leur activité. Surtout, des renseignements eux-mêmes sont désormais rendus publics, déclassifiés, résumés ou transmis aux médias.

Cette mutation est particulièrement notable en France. Longtemps dominée par le secret-défense, les « affaires » politico-scandaleuses et une représentation médiatique largement construite de l’extérieur, la relation entre renseignement et communication s’est progressivement institutionnalisée à partir des années 1990, puis accélérée après 2001 et 2015. Les services sont devenus plus identifiables, leur communication s’est professionnalisée et le renseignement est devenu un champ journalistique et universitaire à part entière.

Mais une seconde mutation est plus importante encore. Ce ne sont plus seulement les services qui communiquent. Le renseignement lui-même est devenu un objet que l’on fait communiquer. La synthèse française déclassifiée sur l’attaque chimique syrienne en 2013, la divulgation américaine des préparatifs russes contre l’Ukraine à partir de 2021, les notes sur la menace russe révélées par L’Express en 2025 et 2026 ou les révélations du Parisien et du Figaro sur les alertes du renseignement intérieur à la veille d’un retour des Gilets jaunes procèdent d’un même déplacement. Une partie de la connaissance produite dans le secret est portée dans l’espace public pour y produire un effet. L’ancienne question de la politisation, posée avec force après l’invasion de l’Irak (2003), ne suffit donc plus. Le renseignement peut certes servir à convaincre et légitimer une décision, mais également à attribuer, à alerter, à préparer, à dissuader ou à préempter le récit d’un adversaire. Et sa mise en circulation n’implique pas nécessairement que les services parlent eux-mêmes. Entre eux et le public interviennent décideurs, administrations, sources, journalistes et experts.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment les services communiquent, mais pourquoi et comment fait-on communiquer le renseignement ? Autrement dit, il faut en examiner successivement les finalités, les procédés et les acteurs.

Pourquoi faire communiquer le renseignement ?

La communication des services de renseignement paraît, à première vue, relever de la contradiction. Leur activité repose sur le secret et leur production est destinée au seul décideur, et non à l’opinion publique. Pourtant, depuis le début du XXIe siècle, une part croissante du renseignement est sélectionnée, déclassifiée, résumée, citée ou laissée à la disposition des médias. Il faut d’emblée distinguer cette mise en communication de la communication institutionnelle des services eux-mêmes. Un service peut ne rien dire publiquement tandis que les informations qu’il produit sont mobilisées dans l’espace public par le pouvoir politique, une administration ou un média.

Ce déplacement n’est pas seulement affaire de transparence. Communiquer du renseignement revient à lui faire remplir une fonction pour laquelle il n’a pas initialement été produit. Les controverses nées de la guerre d’Irak avaient conduit à considérer ce phénomène principalement sous l’angle de la politisation. Vingt ans plus tard, cette notion demeure utile mais ne suffit plus à rendre compte de la diversité de ses usages publics.

La guerre américaine d’Irak constitue le cas d’école le plus probant. Au tournant des années 2002-2003, les administrations américaine et britannique mobilisèrent publiquement des éléments provenant de leurs services pour établir l’existence d’armes de destruction massive irakiennes et justifier, du coup, l’intervention militaire préparée. Produit pour éclairer le décideur dans l’incertitude, le renseignement devenait un argument destiné à convaincre l’opinion de la nécessité d’une décision politique déjà envisagée.

Dans ce contexte, la notion de politisation prend une importance particulière. Celle-ci ne suppose pas nécessairement que les services fabriquent de faux renseignements : les démissions d’agents de la CIA consécutives à cette opération médiatique suggèrent l’inverse. Mais la manipulation intervint dans le passage du renseignement à sa présentation publique : sélection des éléments communiqués, réduction ou disparition des incertitudes, hiérarchisation des hypothèses, utilisation de l’autorité particulière conférée à une information provenant du monde du secret. Le risque est alors de transformer les services en fournisseurs d’informations au service d’une stratégie politique, jusqu’à les rapprocher d’une sorte d’« agence de presse ». La France fournit en 2013 une illustration de ce mécanisme avec la crise syrienne. Après l’attaque chimique du 21 août dans la Ghouta, alors qu’une intervention militaire occidentale était envisagée contre le régime de Bachar al-Assad, le gouvernement français publia, le 2 septembre, une « Synthèse nationale de renseignement déclassifié ».

Le statut même du document est significatif. L’État ne prétend pas dévoiler l’ensemble de son processus de renseignement. Il construit un produit destiné à être rendu public à partir de renseignements français déclassifiés, de l’exploitation de sources ouvertes et d’éléments provenant de ses partenaires. La démonstration attribue l’attaque au régime syrien en mettant en avant ses capacités, sa chaîne de commandement et l’impossibilité prêtée à l’opposition de conduire une opération d’une telle ampleur. Le renseignement devient ici une preuve publique construite à partir d’une connaissance qui demeure, pour l’essentiel, clandestine. Il ne s’agit plus seulement d’informer le décideur : il faut lui permettre de montrer à l’opinion pourquoi il envisage d’agir.

Les mobilisations sur l’Irak et la Syrie présentent ainsi une parenté évidente. Dans les deux cas, le pouvoir politique utilise l’autorité du renseignement pour soutenir publiquement une appréciation dont doivent découler des conséquences politiques ou militaires. C’est précisément cette proximité entre production du renseignement et justification de la décision qui avait rendu pertinente la problématique de sa politisation. La crise ukrainienne de 2021-2022 introduit une configuration différente. Cette fois, les États-Unis ne rendent pas progressivement publics des renseignements pour justifier une guerre qu’ils entendent déclencher. Ils le font pour annoncer une guerre qu’ils attribuent aux intentions d’un autre État et qu’ils disent vouloir empêcher. À partir de l’automne 2021, Washington rend publiques des informations sur les concentrations militaires russes autour de l’Ukraine, puis des appréciations de plus en plus précises sur la possibilité d’une invasion. La communication ne porte donc plus seulement sur les capacités de l’adversaire : elle expose progressivement ce que le renseignement américain présente comme ses intentions.

Dès mars 2022, le chercheur Damien Van Puyvelde pointa le caractère inhabituel et risqué de cette stratégie. Si l’invasion ne s’était pas produite, la communauté américaine du renseignement se serait exposée à une accusation d’erreur majeure. Il relevait également que la publicisation permettait de dévoiler à l’avance certains scénarios attribués à Moscou et de réduire ainsi leur efficacité éventuelle, tout en donnant aux Occidentaux une capacité accrue à imposer leur récit de la crise. Mais regarder seulement Washington ne suffit pas. La communication américaine s’inscrit dans un environnement où les services alliés ne font ni nécessairement la même analyse, ni surtout le même usage public de leurs informations.

La position française permet précisément de distinguer trois opérations souvent confondues du cycle du renseignement : collecter, analyser, diffuser. Après le déclenchement de la guerre, le directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), Bernard Émié, expliqua que son service avait observé les mêmes mouvements militaires que ses partenaires et disposait, selon lui, du même niveau d’information. Il reconnaissait en revanche des différences d’analyse et surtout une divergence sur le traitement public du renseignement : « La seule différence tient au traitement qui a été fait de ces renseignements. » Selon lui, la CIA avait choisi de les divulguer afin de tenter de dissuader Moscou, tandis que les Français les conservaient secrets, à la fois parce que la négociation avec la Russie se poursuivait et parce qu’ils entendaient protéger leurs méthodes de collecte, entre autres les données fournies par les services alliés, dont la CIA.

Cette déclaration doit évidemment être lue pour ce qu’elle est : une prise de parole rétrospective, destinée notamment à répondre à la représentation médiatique d’un renseignement français qui n’aurait rien vu venir. Émié le dit lui-même : le silence français aurait conduit les médias à penser « que nous ne savions pas », ce qu’il conteste. Mais c’est précisément pourquoi son témoignage est précieux. Il établit moins ce que les services français savaient effectivement en février 2022 qu’il ne révèle le coût médiatique qu’une institution de renseignement peut désormais attribuer à son silence. Car le 24 février 2022 change brutalement la nature de la controverse. L’invasion russe donne raison à l’alerte américaine sur un point essentiel : la Russie attaque effectivement l’Ukraine. La différence entre les appréciations française et américaine devient alors elle-même une question d’information publique. Le général Thierry Burkhard la formule dans Le Monde :

« Les Américains disaient que les Russes allaient attaquer, ils avaient raison. Nos services pensaient plutôt que la conquête de l’Ukraine aurait un coût monstrueux et que les Russes avaient d’autres options. »

La phrase mérite attention. Elle ne dit pas que les Français ignoraient les préparatifs militaires russes. Elle expose une divergence d’appréciation politique sur ce que Moscou ferait des capacités qu’il avait rassemblées.

Or cette divergence se trouve rapidement associée à la Direction du renseignement militaire (DRM). À la fin de mars, son directeur, le général Éric Vidaud, nommé quelques mois auparavant, est évincé. Les informations publiées à cette occasion évoquent notamment l’insuffisance de certains briefings et l’échec d’anticipation prêté au renseignement militaire français. La presse fait également apparaître les raisonnements par lesquels les militaires français avaient relativisé les évaluations américaines, notamment les contraintes opérationnelles et saisonnières pesant sur une offensive terrestre de grande ampleur. La controverse publique finit ainsi par produire un récit simple : les Américains avaient prévenu ; les Français n’avaient pas cru à l’invasion.

Il importe ici de ne pas départager rétrospectivement les analyses — encore moins en utilisant la communication institutionnelle ultérieure de la DRM comme preuve de ce qu’elle savait réellement avant le 24 février. On observe un phénomène nouveau : la décision américaine de communiquer son renseignement place publiquement les appréciations concurrentes des services alliés en situation de comparaison. Le renseignement communiqué médiatiquement par l’un agit donc sur celui que l’autre choisit de ne pas communiquer. L’affaire Vidaud en montre une conséquence possible. Une divergence qui serait autrefois demeurée dans les circuits gouvernementaux et les échanges entre services devient une controverse publique sur les performances du renseignement français. Et le directeur de la DGSE se trouve, à son tour, conduit à expliquer publiquement pourquoi les Français n’avaient pas communiqué comme les Américains, alors que son service n’était pas le plus soumis à la critique médiatique.

Le cas ukrainien inverse ainsi en partie celui de l’Irak. En 2003, le renseignement était rendu public pour dire : nous savons, donc nous avons des raisons d’agir. En 2021-2022, Washington dit plutôt : nous savons ce que vous préparez, et nous le faisons savoir avant que vous agissiez. La communication devient simultanément une alerte et une tentative de dissuasion, et non plus seulement une préparation des alliés et des opinions. Il s’agit donc d’une préemption du récit adverse. Mais elle possède encore un autre effet : elle peut contribuer à imposer une appréciation dans l’espace allié. Lorsque l’événement survient, celui qui avait publiquement annoncé ce scénario bénéficie d’un avantage considérable sur celui qui avait conservé une appréciation différente dans le secret.

Ainsi apparaît une conséquence nouvelle de la médiatisation du renseignement : le silence n’est plus neutre. Dans un environnement où un allié communique massivement ce qu’il affirme savoir, celui qui choisit de se taire risque de devoir ensuite expliquer non seulement ce qu’il savait, mais pourquoi il n’avait pas jugé nécessaire de le faire savoir.

Deux documents révélés par L’Express en 2025 et 2026 appartiennent à une configuration encore différente. En mai 2025, le journal publie de larges éléments d’une note de seize pages intitulée « Menaces et actions russes contre la France », alimentée par la Direction de la sécurité intérieure (DGSI), la DGSE, la DRM et la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD) puis compilée par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) à destination des ministres. Espionnage scientifique, acquisition de technologies, cyberattaques, ciblage des infrastructures, influence, brouillage satellitaire, menaces conventionnelles et nucléaires y sont rapprochés. Cette fois, aucune décision militaire précise n’est à justifier. L’enjeu consiste plutôt à rendre perceptible une menace dont les manifestations prises séparément demeurent difficiles à appréhender.

L’agrégation produit le sens. Un ordinateur volé, une tentative de compromission informatique, une campagne de désinformation, une acquisition clandestine de semi-conducteurs ou une atteinte à un système de navigation ne racontent pas nécessairement la même histoire au public. Leur rassemblement sous l’autorité d’une synthèse nourrie par plusieurs services permet en revanche de les présenter comme les différentes manifestations d’une même menace. Le renseignement communiqué donne alors une cohérence publique à des faits dispersés.

La note de septembre 2026 révélée par le même journal pousse plus loin encore cette logique. Il ne s’agit plus seulement d’exposer des actions constatées mais d’envisager des scénarios : sabotage de grande ampleur, assassinats, attaque cyber, action terroriste provoquant des morts civiles ou brouillage susceptible de conduire au crash d’un avion. Le passage du constat à l’anticipation est important. Le renseignement retrouve apparemment sa fonction première — réduire l’incertitude sur l’avenir — mais son destinataire s’élargit. Ce qui était conçu pour préparer le décideur contribue désormais à préparer le corps politique et, par l’intermédiaire du média, l’opinion. L’article du 29 septembre est particulièrement explicite. Une source de l’entourage présidentiel explique que le Président Emmanuel Macron entend sensibiliser les Français, les forces politiques et ses éventuels successeurs avant l’élection présidentielle de 2027 : « que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas ».

Nous sommes loin de l’Irak. Le renseignement publicisé ne vient pas ici établir la nécessité d’une opération décidée. Il sert à rendre imaginable une éventualité avant qu’elle ne survienne. Celle-ci ne vise pourtant pas un public unique. La même séquence permet de distinguer deux destinataires. À l’intérieur : « Que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas ». À l’extérieur : « Ne nous attaquez pas car nous serons prêts à riposter ». La première formule relève de la sensibilisation politique, la seconde du signalement stratégique. Rendre publique une partie du renseignement signifie à l’adversaire qu’il est observé, que certains de ses modes opératoires sont compris et que ses actions pourraient être attribuées. La révélation elle-même peut donc rechercher un effet sans que les éléments permettant d’établir complètement l’information soient rendus publics.

Deux épisodes beaucoup plus modestes survenus au même moment montrent que cette logique ne concerne pas seulement la menace extérieure. Le 15 septembre 2026, Le Parisien consacre un article à la possibilité d’un retour d’une mobilisation de type Gilets jaunes. Le renseignement territorial y apparaît préoccupé par la capacité d’un mécontentement diffus à se cristalliser rapidement. L’intérêt du cas réside moins dans la justesse de cette anticipation que dans son passage dans l’espace public. Une appréciation destinée à éclairer les autorités devient simultanément une information sur l’état du pays, un signal adressé aux responsables politiques et une connaissance offerte aux acteurs du mouvement eux-mêmes. Le renseignement ne se contente plus d’observer une situation : sa médiatisation peut entrer dans la situation qu’il observe.

Le 1er octobre suivant, Le Figaro publie une nouvelle note, émanant cette fois des renseignements généraux de la préfecture de police (RGPP) de Paris et consacrée aux blocages de lycées. Le journal annonce une « note de renseignement qui pointe le rôle clé de LFI », alors que le document évoque plus largement une « instrumentalisation » de structures syndicales étudiantes et de mouvements politiques proches de l’extrême gauche. Le déplacement est significatif. À la fonction d’anticipation observée quinze jours plus tôt succède une fonction d’attribution : il ne s’agit plus seulement d’annoncer qu’un mouvement pourrait apparaître, mais d’en identifier les organisateurs ou les bénéficiaires politiques. Là encore, la sortie de la note transforme son statut. Une appréciation administrative destinée au décideur devient un élément du débat politique sur l’origine et la responsabilité du mouvement.

Ces deux épisodes montrent surtout que la mise en communication du renseignement peut produire des effets qui échappent à sa fonction initiale. Rendre publique une anticipation avertit ceux qui sont observés de la manière dont l’État les appréhende. Rendre publique une attribution oblige les acteurs désignés à la contester ou à s’en expliquer. Dans les deux cas, le renseignement rendu public devient lui-même une donnée nouvelle de la situation. Sa circulation peut modifier le comportement des acteurs, les représentations médiatiques et, par conséquent, les informations que les services recueilleront ensuite.

Le paradoxe apparent disparaît : communiquer du renseignement ne signifie pas nécessairement renoncer au secret. Il s’agit plutôt d’en utiliser une partie. Le secret devient, dans une certaine mesure, une ressource que l’on peut dépenser pour convaincre, alerter, préparer ou dissuader, à condition de ne pas compromettre les sources et les capacités qui ont permis de l’acquérir. De l’Irak à l’Ukraine, en passant par la Syrie, puis aux notes françaises sur la menace russe comme aux appréciations concernant des mobilisations intérieures, les finalités se sont diversifiées : légitimer une décision, établir une attribution, préempter un récit, mais aussi dissuader, sensibiliser une population et préparer les responsables politiques, ou adresser un signal à l’adversaire. La politisation n’a pas disparu. Mais elle n’épuise plus l’explication. Reste alors la difficulté essentielle : comment faire produire tous ces effets publics à une information dont la valeur repose largement sur le fait qu’elle demeure secrète ? Et surtout, qui décide de ce qui doit sortir, sous quelle forme et par quel intermédiaire ?

Comment faire parler des institutions qui doivent se taire ?

La difficulté tient à la nature même de ce qui doit être communiqué. Une information émanant d’un service de renseignement n’est pas une information administrative ordinaire. Sa divulgation peut informer l’adversaire sur ce que l’on sait de lui, mais aussi sur la manière dont on l’a appris : une source humaine, une interception, une capacité technique, une coopération étrangère. Faire communiquer le renseignement suppose donc de dissocier autant que possible l’information que l’on veut rendre publique des moyens de connaissance que l’on doit continuer à protéger.

Les démocraties occidentales ont progressivement développé plusieurs manières de résoudre cette contradiction. La plus visible consiste à déclassifier, mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. On peut produire une synthèse spécialement destinée à la publication, faire parler un responsable politique, autoriser un directeur de service à confirmer certains éléments, laisser circuler un document confidentiel ou permettre à un journaliste d’en consulter tout ou partie. Entre la publication officielle et la fuite incontrôlée s’étend ainsi une gamme de procédés dont le statut et les finalités sont très différents. Et ce ne sont pas nécessairement les services qui communiquent.

La déclassification constitue en apparence le procédé le plus transparent. L’autorité qui a classifié décide que certaines informations peuvent quitter le domaine de la clandestinité. Le cas syrien montre que l’opération est plus complexe qu’une simple ouverture de dossier. La synthèse du 2 septembre 2013 n’est pas la reproduction d’une note opérationnelle remise au président de la République : c’est une représentation du renseignement spécialement construite pour pouvoir être rendue publique, et pour rendre possible un soutien politique et populaire à une opération. Les sources disparaissent. Les méthodes de collecte sont occultées. Les éventuelles appréciations contradictoires ou les degrés de cotation ne sont pas nécessairement reproduits. En revanche demeure ce dont le pouvoir a besoin pour rendre l’évaluation intelligible : les capacités syriennes, les précédents, la chronologie de l’attaque, les éléments d’attribution et la conclusion. Déclassifier consiste donc aussi à réécrire sans nécessairement falsifier : extraire du système classifié ce qui peut soutenir une démonstration publique sans révéler ce qui permettrait de remonter jusqu’aux moyens ayant produit la connaissance.

L’Ukraine donne à cette pratique une dimension plus dynamique. À partir de l’automne 2021, l’administration américaine ne publie pas une synthèse unique. Elle procède par divulgations successives auprès des gouvernements et des services alliés, au rythme de l’évolution de la crise : manœuvres militaires, plans possibles, intentions attribuées au Kremlin, scénarios de provocation. La déclassification devient un processus continu, intégré à la conduite de la crise elle-même. Cela éclaire la réticence française. Entre Washington et Paris, la divergence ne tient pas seulement à l’analyse, mais à deux conceptions du traitement politique du renseignement. La question n’est plus de savoir si l’information est secrète ou publique, mais quelle quantité de secret il faut sacrifier pour obtenir un effet.

Une deuxième technique consiste à multiplier les intermédiaires entre le service producteur et l’information rendue publique. La note de 2025 en fournit un exemple éclairant. Cette chaîne importe davantage que le titre spectaculaire choisi par L’Express — « l’effrayante note des services secrets ». Les « services secrets » ne constituent pas ici un auteur unique : quatre services aux missions différentes alimentent un document qu’une autre institution, le SGDSN, met en cohérence. Pourtant, le lecteur reçoit quelque chose qui apparaît comme la parole du renseignement français. Plusieurs institutions, plusieurs métiers et probablement plusieurs degrés de certitude se trouvent réunis dans un locuteur collectif — « les services » qui ne sont plus vraiment « secrets » puisqu’ils communiquent. Ce déplacement possède une vertu évidente : plus l’information est agrégée, moins elle permet de remonter à son origine. Dire que « les services français » observent un phénomène protège davantage que d’indiquer que telle direction, par tel moyen, a obtenu telle information à telle date. Lorsqu’elle sort de son circuit normal, la synthèse interministérielle constitue déjà une forme relativement protégée de renseignement communicable.

Le cas de septembre 2026 accentue encore cette distance. L’Express ne parle plus d’un document rédigé par quatre services mais d’une « note gouvernementale », préparée pour une réunion sur la menace russe à l’Élysée et élaborée « notamment sur la foi des remontées des services de renseignement français ». Le « notamment » est certainement le mot le plus important. Il interdit d’attribuer automatiquement aux services chacune des hypothèses contenues dans le document. Entre le renseignement recueilli et le scénario présenté au président peuvent intervenir synthèse administrative, appréciation stratégique, arbitrage interministériel et mise en forme politique. Les services alimentent ; ils ne sont pas nécessairement les auteurs de ce qui est ensuite présenté comme venant du renseignement.

Les deux articles introduisent cependant une modalité très différente de la déclassification officielle. Ni la note de 2025, ni celle de 2026 n’ont été publiées par l’État. Elles demeurent présentées comme sensibles ou confidentielles. Pourtant, des journalistes ont pu en connaître suffisamment le contenu pour en citer textuellement plusieurs passages. Il faut ici se garder du vocabulaire trop commode de la « fuite ». Une fuite peut être accidentelle. Elle peut résulter de l’initiative d’un agent ou répondre à un conflit bureaucratique. Elle peut être destinée à embarrasser un responsable, permettre à une administration de défendre son analyse ou participer à une stratégie de communication décidée plus haut. Le résultat observable — un document confidentiel dans la presse — ne permet pas, à lui seul, de déterminer l’intention qui a présidé à sa transmission.

Les séquences de septembre et d’octobre 2026 relatives aux mobilisations intérieures confirment cette difficulté. L’article du Parisien ne permet pas de savoir par quel canal l’appréciation du renseignement territorial lui est parvenue, pas davantage que la publication par Le Figaro de la note de la RGPP ne permet d’identifier celui qui avait intérêt à la faire connaître. Pourtant, dans les deux cas, le choix du moment importe. Le 15 septembre, l’hypothèse d’un retour des Gilets jaunes entre dans le débat public alors qu’elle demeure incertaine. Le 1er octobre, l’attribution d’un rôle à des organisations syndicales et politiques intervient alors que les blocages lycéens sont déjà devenus un enjeu politique. L’effet de la publication peut être établi ; l’intention de celui qui l’a rendue possible ne peut être qu’interrogée.

Le cas de la DRM en 2022 l’avait déjà montré sous une autre forme. Après l’invasion russe, des éléments relatifs aux appréciations françaises circulent dans plusieurs médias et font connaître une divergence jusque-là confinée aux circuits du renseignement et de la décision. La fuite peut ainsi constituer une prise de parole sans locuteur déclaré. Celui qui transmet ne parle pas nécessairement en son nom. Il fait parler un document, une analyse ou une institution, tout en restant invisible. Et le journaliste garantit cette invisibilité en protégeant sa source. C’est pourquoi la médiatisation du renseignement ne peut être étudiée à partir des seuls services. Il faut reconstituer, chaque fois que cela est possible, le cercle de circulation du document. Qui l’a rédigé ? Qui l’a reçu ? Qui pouvait matériellement y accéder ? À quel niveau existait-il sous la forme citée par le journaliste ?

Dans le cas de 2025, la question ne se réduit donc pas à : quel service a parlé à L’Express ? La note ayant été diffusée aux ministres, le nombre des acteurs susceptibles d’en connaître le contenu dépasse largement les quatre services qui l’ont alimentée. Pour septembre 2026, la prudence doit être plus grande encore : une note « gouvernementale » destinée à des représentants de partis politiques convoqués par le président de la République et fondée « notamment » sur des remontées du renseignement peut avoir circulé dans un environnement politico-administratif qui n’est plus celui des services. Plus le renseignement remonte vers la décision, plus le nombre de ceux qui peuvent le faire communiquer augmente.

La communication peut également s’effectuer sans qu’aucun document ne soit publié ni même cité. Les articles de 2025 et 2026 sont peuplés de « dirigeants du renseignement », de « responsables sécuritaires », de « sources au sommet de l’État », de « membres de l’exécutif » ou de « sources proches de ces dossiers ». Ces interlocuteurs anonymes remplissent une fonction différente de celle de la note. Le document peut établir qu’un phénomène est observé ou qu’un scénario est envisagé ; la source anonyme peut, elle, l’interpréter. En 2025, la note recense des actions russes, et une source militaire ajoute que « les Russes sont totalement désinhibés, ils osent tout ». À propos des Jeux olympiques, un dirigeant sécuritaire explique ce qu’il pense avoir été l’intention russe : ne pas commettre un attentat majeur, mais montrer ce dont Moscou était capable. En 2026, la note envisage sabotages, assassinats ou action terroriste, et les sources expliquent que « Leipzig, c’était fait pour péter » ou que les Russes pourraient désormais mener des opérations « plus chirurgicales ». Ces propositions ne possèdent pas toutes le même statut. Certaines viennent du document, d’autres de l’appréciation d’une source, d’autres encore de la mise en perspective journalistique. Or leur juxtaposition dans le même article tend naturellement à les rapprocher. C’est une manière particulièrement efficace de faire communiquer le renseignement : le document fournit l’autorité ; la source lui donne une voix.

Cette mécanique suppose enfin un acteur extérieur à l’État : le média. L’expérience WikiLeaks avait montré de manière spectaculaire qu’une masse de documents pouvait quitter le contrôle de son producteur. Mais elle avait également montré que la médiatisation ne signifiait pas nécessairement publication brute. Les grands journaux auxquels les documents avaient été confiés avaient effectué un travail de sélection et de protection, le New York Times allant jusqu’à consulter la Maison-Blanche avant publication afin d’éviter notamment de mettre en danger certaines personnes. Le média devient donc lui-même gestionnaire de la frontière du secret, la justice veillant aux limites de la diffusion des informations classifiées.

Cette fonction est encore plus évidente lorsqu’un journaliste dispose d’un document sans le publier. Le lecteur doit alors lui faire confiance sur trois opérations successives : l’authenticité de la pièce, la fidélité des citations et la représentativité des extraits retenus. Dans le cas de L’Express, nous ne disposons pas des deux notes complètes. Nous disposons de ce que les journalistes ont choisi d’en montrer, complété par ce que leurs sources ont accepté de leur expliquer. Les articles du Parisien et du Figaro ajoutent une quatrième opération : le choix du cadrage. Dans le premier, une inquiétude du renseignement territorial est intégrée à un article consacré plus largement au « niveau de tension » ressenti par les responsables politiques. Dans le second, une appréciation portant sur l’« instrumentalisation » de structures étudiantes et de mouvements proches de l’extrême gauche devient, dès le titre, une note qui « pointe le rôle clé de LFI ». La différence entre le vocabulaire du document et celui de sa présentation publique fait partie intégrante de la communication du renseignement. Le journaliste ne se contente pas d’en donner accès : il détermine aussi la catégorie dans laquelle le lecteur va l’interpréter.

Ce point est capital. La médiatisation ne lève pas uniquement le secret. Elle produit aussi une nouvelle et classique asymétrie d’information. Le service possède la matière originale. Le décideur reçoit une synthèse. Le journaliste accède à tout ou partie de celle-ci. Le lecteur n’en connaît que les fragments publiés. La communication du renseignement ne supprime donc nullement les intermédiaires : elle les multiplie. Il faut dès lors abandonner l’opposition trop simple entre un renseignement soit secret, soit public. Entre les deux existent plusieurs états : analyse classifiée, synthèse interministérielle, document déclassifié, briefing politique, accès journalistique, citation anonyme. À chaque passage, quelque chose est sélectionné, supprimé, reformulé ou contextualisé, et un acteur différent peut intervenir.

C’est probablement là que réside la transformation essentielle. Faire communiquer le renseignement ne consiste plus seulement à décider exceptionnellement de déclassifier une information. Il existe désormais une chaîne de transformation du secret en information publiquement utilisable. Mais cette chaîne pose une dernière question. Si le renseignement change plusieurs fois de mains avant d’arriver au public, qui parle réellement ? Le service qui a recueilli l’information ? L’administration qui l’a synthétisée ? Le responsable politique qui en autorise ou en souhaite la publicité ? La source qui la transmet ? Le journaliste qui la sélectionne ? Ou l’expert qui lui donne une intelligibilité publique ? C’est ce déplacement du locuteur qui conduit à la troisième partie.

Qui fait communiquer le renseignement ? Une chaîne de médiateurs

La mise en communication du renseignement ne peut être comprise en opposant simplement les services, détenteurs du secret, aux médias chargés de le révéler. Entre l’information recueillie et sa réception par le public intervient une succession d’acteurs dont chacun transforme, sélectionne ou interprète ce qui lui est transmis. Celui qui produit le renseignement, celui qui décide de sa circulation et celui qui le rend public sont rarement la même personne ou la même institution. Cette fragmentation pose un problème de méthode. Lorsqu’un journal écrit que « les services français estiment » ou que « le renseignement français redoute », il restitue sous la forme d’un locuteur collectif un processus qui peut avoir associé plusieurs services, une structure de coordination, des cabinets ministériels ou présidentiels, des sources anonymes et, finalement, le journaliste lui-même. La médiatisation tend ainsi à reconstruire une unité que l’organisation administrative du renseignement ne possède pas. L’appellation médiatique des deux cercles de la communauté française du renseignement le démontre aisément.

Étudier la communication du renseignement impose donc de s’intéresser moins à celui qui paraît parler qu’à la chaîne qui rend cette parole possible. Trois catégories d’acteurs y occupent une place particulière : les producteurs et agrégateurs du renseignement, les journalistes spécialisés qui assurent son passage vers l’espace public et les experts auxquels revient une partie de son interprétation. Leur articulation fait progressivement apparaître un espace de médiation entre secret d’État et information publique.

La note de 2025 permet de mesurer la difficulté. Le titre de L’Express annonce « l’effrayante note des services secrets », tandis que le corps de l’article alterne citations du document et propos de « dirigeants du renseignement », de militaires, de conseillers gouvernementaux ou de responsables sécuritaires. Le raccourci est compréhensible du point de vue journalistique. Il est néanmoins significatif. La DGSI, la DGSE, la DRM et la DRSD n’ont ni les mêmes missions, ni les mêmes sources, ni les mêmes cultures professionnelles. Le SGDSN, pour sa part, n’est pas un service de renseignement, mais il exerce une fonction interministérielle de coordination et de synthèse. Le document final ne peut donc être assimilé sans précaution à la parole d’un service particulier.

La médiatisation fait pourtant de la communauté française du renseignement un sujet parlant. Ce phénomène ne résulte pas nécessairement d’une volonté concertée des institutions concernées. Il tient pour partie à la nature même des produits de synthèse : une fois des renseignements de provenances différentes agrégés dans un document destiné au niveau gouvernemental, leur origine institutionnelle tend à s’effacer derrière l’appréciation d’ensemble. Le passage dans les médias accentue ce mouvement. Ce qui était une production administrative collective devient « ce que savent les services ». La note de 2026 rend cette attribution plus problématique encore. Les scénarios qu’elle contient ne sauraient être attribués sans autre preuve à la DGSE, à la DGSI ou à la DRM : ils sont déjà le résultat d’un traitement politique et administratif de leurs informations. Cette distinction est importante parce que l’autorité du renseignement subsiste après que son produit a quitté les services. Une hypothèse gouvernementale peut tirer une partie de sa crédibilité publique du fait qu’elle repose sur des informations fournies par ceux-ci. Le renseignement devient alors moins un locuteur qu’une ressource d’autorité. La question « qui communique ? » doit par conséquent être dédoublée : qui produit l’information, et qui mobilise publiquement l’autorité de celui qui l’a produite ?

Cette question conduit au deuxième acteur de la chaîne. L’histoire de la médiatisation du renseignement en France est inséparable d’une petite population de journalistes entretenant des relations régulières avec les services, leurs anciens membres, les cabinets politiques et les milieux de la défense. Longtemps, cette spécialisation est demeurée imparfaite. Le renseignement intéressait surtout la presse lorsqu’une affaire d’espionnage, une opération clandestine, un scandale politique ou un attentat le faisait sortir de l’ombre. Au début des années 2000, la presse généraliste disposait de peu de journalistes véritablement spécialisés, et le renseignement était volontiers traité à travers les catégories du fait divers, du scandale ou de la politique intérieure. Cette faiblesse rendait les médias dépendants des acteurs capables de leur fournir les clés de compréhension d’un univers qu’ils connaissaient imparfaitement. La situation s’est transformée à mesure que le renseignement lui-même est devenu un objet permanent de politique publique. Terrorisme, cybermenaces, ingérences étrangères, désinformation, guerre en Ukraine ou compétition avec la Chine ont cessé d’en faire un sujet épisodique. Le journaliste spécialisé ne travaille plus seulement sur des « affaires politiques » : il suit désormais une communauté administrative, ses institutions, ses dirigeants, ses doctrines et ses productions.

Le parcours récent d’Étienne Girard à L’Express paraît particulièrement intéressant à cet égard. Il s’inscrit d’abord dans une tradition ancienne : celle du journaliste disposant d’un réseau suffisamment dense dans les milieux du renseignement et de la sécurité pour accéder à des informations qui restent hors de portée de la presse généraliste. Mais le phénomène observé en 2025 et 2026 paraît aller plus loin. Girard ne révèle pas une opération clandestine au sens classique. Il donne accès à des produits de synthèse de haut niveau, situés à l’articulation entre communauté du renseignement et décision politique. En mai 2025, il cosigne avec Laureline Dupont et Éric Mandonnet l’enquête consacrée aux « Menaces et actions russes contre la France ». En septembre 2026, avec Elsa Trujillo, il exploite une nouvelle note gouvernementale préparatoire à une réunion élyséenne. La continuité du journaliste, du thème et du type de matériau est suffisamment nette pour constituer un objet d’étude, sans permettre pour autant de conclure à l’existence d’un canal institutionnel organisé.

Une comparaison avec Intelligence Online peut avoir une valeur heuristique, sans la pousser trop loin. L’Express demeure un hebdomadaire généraliste. Mais une partie de sa production réalise pour un large public une opération comparable à celle d’une publication spécialisée : suivre durablement les institutions du renseignement, entretenir des sources dans cet univers et transformer leurs productions internes en information journalistique intelligible. On peut d’autant plus parler d’une Intelligence Online grand public que la publication de Maurice Botbol effectue également le parcours inverse en publiant de plus en plus de reportages, rédigés par Antoine Izambard, Pierre Gastineau et leur équipe. La différence avec les années 1980 et 1990 n’est donc pas seulement quantitative. Le journaliste n’attend plus que le renseignement fasse événement : il constitue le renseignement lui-même en domaine d’information. Il n’est pas un simple canal.

Les articles de septembre et octobre 2026 consacrés aux mobilisations intérieures permettent de nuancer cette spécialisation. Le renseignement peut apparaître dans une rubrique de politique intérieure sans que le journaliste soit identifié comme spécialiste de ses institutions. L’article du Parisien est signé Ludwig Gallet et Victor Delair, journalistes du pôle Vie publique, et le renseignement territorial y fournit une appréciation parmi d’autres sur le niveau de tension politique et sociale. Dans Le Figaro, Jean-Marc Leclerc traite au contraire depuis longtemps des questions de police, de sécurité et de renseignement. Le même matériau administratif peut donc atteindre l’espace public par deux circuits journalistiques différents : comme élément d’une lecture générale du climat politique ou comme objet propre d’une enquête sécuritaire. Cette différence influe sur ce que le renseignement devient une fois médiatisé. Dans un cas, il est une source parmi d’autres ; dans l’autre, il constitue l’événement journalistique.

Ce traitement ne doit cependant pas conduire à présenter le journaliste comme un intermédiaire passif. Il choisit ce qui devient un sujet, hiérarchise les éléments reçus, recherche des confirmations, sollicite des commentaires et organise les informations dans un récit. Les titres de L’Express le montrent bien. En 2025 : « Les 13 agressions de Poutine en France : l’effrayante note des services secrets ». Un an plus tard, dans la dramaturgie de la présidentielle à venir : « Attentats, sabotages, assassinats : la note secrète qui détaille les scénarios d’une attaque russe en France ». Ni les « treize agressions », ni la succession « attentats, sabotages, assassinats » ne doivent être confondues avec le plan des documents eux-mêmes. « Note des services secrets » simplifie une production interministérielle, tandis que « note secrète » transforme le statut administratif du document en promesse éditoriale. Le titre du Figaro sur le « rôle clé de LFI » procède de même : l’écart avec le vocabulaire de l’« instrumentalisation » n’implique pas que le second trahisse le premier, car le corps du document peut fournir les éléments permettant cette interprétation. Mais il montre que l’attribution médiatique n’est pas identique à l’appréciation de renseignement. Entre les deux intervient un travail de sélection et de qualification.

Cette mise en récit ne constitue pas en elle-même une déformation. Elle rappelle simplement qu’entre le document et le lecteur existe un travail journalistique de construction de l’objet. Il faut donc résister à deux représentations symétriques : celle du journaliste manipulé auquel les services dicteraient leur récit, et celle du journaliste qui arracherait seul des secrets à un État déterminé à les dissimuler. La relation est généralement plus ambiguë. Le journaliste a besoin de sources, qui ont parfois besoin de lui. Le premier recherche l’information exclusive. Les secondes peuvent chercher à alerter, influencer un débat, défendre une analyse, corriger une représentation, arbitrer un conflit bureaucratique ou faire passer un signal. La médiatisation du renseignement repose ainsi sur un échange asymétrique d’intérêts, dont ni le journaliste ni la source ne contrôlent nécessairement seuls le résultat.

Les articles de 2025 et 2026 permettent d’isoler un troisième acteur, souvent moins visible que le journaliste : la source anonyme, qui ne fournit pas nécessairement le document mais en donne le sens. Ses phrases ont une force journalistique supérieure au vocabulaire administratif des documents, mais un statut épistémique différent. La note indique ce qu’une administration a retenu ; la source indique ce qu’un acteur du système pense que cela signifie. La distinction est fondamentale, car l’anonymat tend à produire une autre forme de locuteur collectif. Un « responsable du renseignement français » peut appartenir à des institutions différentes et exprimer une analyse personnelle, une appréciation de son service ou un message qu’il a été autorisé à faire passer. Pour le lecteur, ces distinctions demeurent généralement impossibles à établir. La source anonyme remplit néanmoins une fonction indispensable : elle transforme l’évaluation administrative en langage interprétatif. Elle constitue en quelque sorte le premier exégète du document.

L’expert intervient à un autre niveau. Contrairement à la source anonyme, son identité et son appartenance institutionnelle sont connues. Sa fonction n’est théoriquement pas de révéler ce que les services savent, mais d’inscrire les informations révélées dans un cadre analytique intelligible. Les deux enquêtes de L’Express offrent à cet égard deux profils différents. En 2025, David Colon, professeur à Sciences Po, intervient sur un domaine correspondant directement à ses travaux : propagande, désinformation et guerre de l’information. Son éclairage sur les opérations Storm-1516, Doppelganger ou Matriochka replace les opérations mentionnées dans la note au sein d’un phénomène documenté indépendamment du renseignement. Clément Renault occupe en 2026 une position différente. Chercheur à l’IRSEM, formé dans l’univers académique anglophone des études stratégiques et inséré dans le milieu français des Intelligence Studies, il intervient sur la signification stratégique de l’extension de la guerre russo-ukrainienne au territoire européen. Sa formule — « la profondeur stratégique de l’Ukraine, c’est l’Europe » — ne confirme pas une information secrète particulière. Elle organise intellectuellement les faits rapportés.

Ces deux exemples invitent à ne pas placer sous une même catégorie tous les « experts » médiatiques. Colon fournit une expertise sectorielle extérieure au dispositif de renseignement proprement dit ; Renault appartient à un environnement institutionnel beaucoup plus proche des milieux de la défense et des études de renseignement. Cette diversité importe parce que l’expert apporte au récit une légitimité qui n’est ni celle du secret ni celle du journaliste : celle du savoir savant ou spécialisé. Le dispositif médiatique peut dès lors associer trois régimes d’autorité. Le document tire son autorité du renseignement. La source tire la sienne de sa proximité avec la décision ou les services. L’expert tire la sienne de sa compétence publiquement identifiable. Le journaliste assemble les trois.

Cette articulation soulève cependant une difficulté lorsque les univers institutionnels sont proches les uns des autres. La constitution, en France, d’un champ des Intelligence Studies a multiplié les chercheurs travaillant sur des sujets naguère presque exclusivement traités par les anciens professionnels, les journalistes spécialisés ou quelques universitaires isolés. Dans le même temps, les institutions de Défense ont développé leurs propres structures de recherche, tandis que les services eux-mêmes se sont davantage ouverts aux universitaires et à la communication. Il en résulte un espace où circulent responsables publics, militaires, anciens des services, chercheurs, journalistes et experts.

Cette proximité n’implique évidemment ni dépendance ni collusion. Elle pose néanmoins une question méthodologique : dans quelle mesure les différents acteurs qui valident publiquement une appréciation disposent-ils de sources réellement indépendantes les unes des autres ? Un journaliste peut recevoir une information d’une administration, la faire commenter par un chercheur travaillant dans l’environnement institutionnel de la Défense et la compléter par une source anonyme appartenant à la communauté du renseignement. Trois voix différentes apparaissent alors dans l’article, mais elles peuvent appartenir au même écosystème informationnel. Le risque n’est pas nécessairement celui d’une information fausse. Il est celui d’une circularité de la légitimation : une appréciation administrative acquiert une apparence de confirmation extérieure alors que ses différents commentaires procèdent d’un milieu professionnel et intellectuel relativement homogène. La question est d’autant plus importante que le public n’a, par définition, pas accès aux sources premières qui permettraient de vérifier le renseignement. La pluralité des médiateurs devient donc elle-même l’un des fondements de la crédibilité du récit.

L’ancienne question de la politisation rencontre ici un problème plus contemporain : non plus seulement qui utilise le renseignement à des fins politiques, mais comment se constitue désormais publiquement l’autorité d’une appréciation issue du renseignement. La médiatisation fait converger des acteurs qui ne remplissent pas les mêmes fonctions. Le service collecte et analyse. La structure de coordination agrège. Le décideur exploite et arbitre. La source rend accessible ou interprète. Le journaliste sélectionne, vérifie et met en récit. L’expert contextualise et conceptualise. Le public reçoit le produit de cette chaîne sous une forme beaucoup plus simple : « Les services estiment que… ». Cette simplification est sans doute inévitable. Mais elle constitue l’un des effets majeurs de la communication du renseignement : elle transforme une production fragmentée, incertaine et bureaucratiquement distribuée en une parole publique apparemment cohérente. Le cas de L’Express est particulièrement révélateur parce que les deux enquêtes réunissent presque toutes les composantes du dispositif : documents issus ou nourris du renseignement, sources anonymes de haut niveau, responsables politiques, chercheurs et journaliste spécialisé. Le journal ne se contente plus de raconter ce que font les services. Il devient l’espace dans lequel le renseignement est transformé en représentation publique de la menace.

Les cas du Parisien et du Figaro montrent que le même mécanisme peut s’appliquer à des phénomènes intérieurs beaucoup plus immédiats. Le premier contribue à faire exister médiatiquement une hypothèse ; le second contribue à attribuer politiquement un phénomène. La communication du renseignement n’est donc plus réservée aux grandes crises internationales ou aux situations où l’exécutif souhaite préparer une décision stratégique. Elle entre aussi dans le traitement ordinaire de la conflictualité politique et sociale.

La comparaison avec les périodes précédentes permet de mesurer le chemin parcouru. Au début des années 2000, on pouvait s’inquiéter de voir le renseignement devenir un fournisseur d’informations pour la communication politique. Dans les années 2010, les services français deviennent eux-mêmes davantage acteurs de leur communication : entre 1989 et 2016, le « monde de l’ombre » s’est progressivement mué en « acteur de la communication ». Une décennie plus tard, une étape supplémentaire semble avoir été franchie. Il n’est même plus nécessaire que les services prennent eux-mêmes la parole pour qu’ils occupent l’espace public. Leurs productions circulent dans un système de médiateurs suffisamment structuré pour les faire parler à leur place.

C’est pourquoi la question initiale débouche sur une interrogation plus précise. Le véritable objet n’est peut-être plus la seule communication des services, mais l’organisation de la circulation publique du renseignement. Elle permet de comprendre pourquoi le secret et la communication, loin de s’exclure, peuvent devenir complémentaires. Le premier fournit à la seconde son autorité. La seconde permet au premier de produire des effets au-delà du cercle de ceux qui sont habilités à le connaître.

Pourquoi, comment et par qui fait-on communiquer le renseignement ? Ces trois questions montrent une même évolution. D’abord mobilisé pour convaincre et légitimer une décision, comme en Irak ou en Syrie, le renseignement rendu public sert désormais aussi à alerter, préparer, attribuer et signaler, comme l’ont montré la guerre en Ukraine puis, en France, la médiatisation de la menace russe et celle de mouvements de contestation intérieure. Cette communication ne suppose pas nécessairement que les services prennent eux-mêmes la parole : déclassification, synthèse, transmission d’un document ou confidence permettent de faire circuler une partie de leur production, tout en maintenant l’essentiel dans le secret. Enfin, cette circulation repose sur une chaîne de médiateurs — décideurs, administrations, sources, journalistes et experts — qui transforme le renseignement en information publique.

Reste alors une question. Le renseignement n’est-il pas devenu un objet de communication des décideurs ? Non plus seulement une connaissance destinée à réduire leur incertitude, mais une connaissance dont ils peuvent choisir de rendre publique une partie pour produire un effet sur une opinion, des alliés, un adversaire ou les acteurs mêmes dont ils suivent l’activité. Il ne s’agit plus seulement de communiquer sur les services de renseignement, mais de communiquer par le renseignement.

Cette évolution impose finalement de prolonger l’ancienne interrogation sur sa politisation. Dès lors que le renseignement entre dans la communication du décideur, la question n’est plus seulement de savoir ce qu’il sait, mais pourquoi il choisit de le faire savoir.

Gérald Arboit

nouvellerevuepolitique.fr

La transparence électromagnétique du champ de bataille n’existe pas

 

Fin 2023, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Valerii Zaluzhny, popularisait une formule appelée à marquer les esprits : celle de la « transparence du champ de bataille »(1). Selon lui, l’évolution récente des technologies de surveillance et de communication tendrait à lever progressivement le « brouillard de la guerre » décrit par Clausewitz. Dans un environnement saturé de capteurs, de drones et de moyens de renseignement technique, chaque camp serait désormais en mesure d’observer en permanence les mouvements et de deviner les intentions de l’adversaire. Le général résumait cette situation par une formule devenue célèbre : « Nous voyons tout ce que fait l’ennemi et lui voit tout ce que nous faisons ».

Cette vision repose sur l’idée que la généralisation des capteurs, des satellites commerciaux, des drones d’observation et des moyens de guerre électronique créerait un espace informationnel quasi‑transparent. Dans cette perspective, la supériorité opérationnelle reposerait aussi sur la capacité à collecter, traiter et diffuser rapidement la bonne information.

Pourtant, l’évolution du conflit ukrainien montre que cette transparence est loin d’être un absolu. Dans le domaine électromagnétique en particulier, si les premières phases du conflit ont effectivement été marquées par une grande vulnérabilité des communications militaires, les belligérants ont rapidement adapté leurs pratiques et leurs équipements, rétablissant progressivement une forme d’opacité relative. L’expérience ukrainienne suggère ainsi que la « transparence » du champ de bataille n’est pas une fatalité technologique, mais bien souvent la conséquence d’un usage inadapté ou insuffisamment maîtrisé des systèmes de communication. Cette dynamique s’inscrit dans un cadre doctrinal plus large : celui de la guerre réseaucentrée et de la maîtrise du spectre électromagnétique.

Improvisation et indiscipline

Les succès ukrainiens fin 2022 s’expliquent pour partie par l’effet de surprise et l’action d’un dispositif de renseignement multi‑capteurs efficace, complété par l’appui des services de renseignement occidentaux, qui ont donné à Kiev une image fidèle, fréquemment actualisée, du dispositif russe, garantissant sa supériorité opérationnelle à l’automne de la première année de conflit. Au sein de ce dispositif, le ROEM (Renseignement d’origine électromagnétique) joue un rôle prépondérant, tant par la masse des données collectées que par la qualité des accès disponibles. 

Dans le cas ukrainien, la situation géographique du conflit a amplifié l’efficacité de ces dispositifs. La guerre se déroulant majoritairement sur le territoire ukrainien, les infrastructures de télécommunications civiles sont restées administrées par les opérateurs locaux, même dans certaines zones temporairement occupées. Toute connexion au réseau mobile devient alors potentiellement exploitable par les services de renseignement.

Car les opérateurs télécoms ont besoin de coordonner plusieurs informations clients, afin de garantir une qualité de service à ses utilisateurs. Ces derniers sont connus via plusieurs identifiants, fixes, liés soit à leurs terminaux, soit à leurs abonnement, soit à leurs localisation. Par exemple, le roaming (itinérance de données) peut fournir l’identité civile et bancaire du titulaire de l’abonnement utilisé pour la connexion, ainsi que les identifiants d’authentification (login et mail de recouvrement de mot de passe) ainsi que ceux liés au compte d’OS du terminal utilisé (Google, Windows, IOS).

La maîtrise du handover permet de suivre la localisation de chaque terminal raccordé au réseau via les LAC (Location area cell). Enfin, l’accès aux cookies complète les possibilités de renseignement par l’accès à certaines informations clefs pour leurs utilisations (localisation, photos et métadonnées associées, contacts, journaux d’appels, historique internet). 

Dans le cadre du conflit ukrainien, ce type de renseignement a surtout été obtenu grâce à l’indiscipline des soldats russes. Individuellement, de nombreux soldats ont continué à utiliser leurs téléphones personnels dans la zone des combats, parfois pour accéder à des applications civiles telles que des messageries ou des services de géolocalisation, ou encore des applications de rencontres(2). Fonctionnant sur le principe du partage de la position GPS du téléphone des abonnés, ces applications de rencontres se sont révélées être de véritables mouchards, donnant la position exacte en temps réel des militaires russes utilisateurs de ces applications. 

Collectivement, certains états‑majors utilisent pour la planification et la conduite des opérations des applications civiles ouvertes à l’instar d’Alpine Quest(3). Application initialement destinée aux passionnés de randonnée, elle fonctionne selon un principe collaboratif, partageant à la fois les positions des terminaux des utilisateurs, ainsi que les cartes annotées ou des itinéraires, prévus comme effectués(4). L’usage de ces logiciels ouverts pour la planification ou la navigation tactique présente des risques évidents. Le premier d’entre eux est la fuite de données tactiques. Le second danger repose sur l’exploitation par l’adversaires des failles de sécurité sur ces applications civiles non maitrisées. Plusieurs spywares(5) ont été développés afin d’accroitre les fuites de données, et la précision des renseignements issus de ces manœuvres ROEM/Cyber. La complémentarité de ces deux domaines à priori spécifique trouve ici une illustration convaincante, l’un fournissant à l’autre les accès permettant la collecte de renseignements directement actionnables.

Au niveau opératif et stratégique, les communications russes reposaient en outre sur des moyens radios rayonnants – notamment des liaisons HF ou satellitaires à spot large (notamment Yamal) – relativement faciles à intercepter depuis le territoire ukrainien, ou les pays limitrophes. Au niveau tactique, les forces russes utilisent de nombreux types de postes PMR (Professional mobile radio) en guise de moyen de communication. La coexistence de systèmes de marques différentes, aux modes souvent incompatibles entre eux a imposé de descendre au plus petit dénominateur commun par manque de compatibilité technique(6). Cette multiplicité a conduit les unités engagées à utiliser des modes analogiques non chiffrés, facilitant encore plus les interceptions ou la localisation par radiogoniométrie. 

Le domaine des PMR s’est développé sans normes techniques établies, chaque constructeur ayant ses propres standards en termes de modulation des signaux. Par conséquent, la compatibilité entre les marques est difficile voire impossible en mode numérique et oblige à passer par le mode analogique, très vulnérable. Plus qu’une fatalité due aux nouvelles technologies qui lèveraient magiquement le brouillard de la guerre, la transparence au niveau électromagnétique est une conséquence du non‑respect de règles de sûreté élémentaires.

L’opacité par la technologie

La guerre en Ukraine constitue l’un des premiers conflits de haute intensité où l’accès massif à une connectivité satellitaire commerciale a profondément modifié la conduite des opérations. Face à l’improvisation des premiers jours, l’armée ukrainienne a bénéficié d’un soutien inattendu en la personne d’Elon Musk. L’appui apporté par la constellation satellitaire Starlink modifie profondément la situation pour les forces ukrainiennes(7). En offrant une connectivité haut débit relativement résiliente, structurée et indépendante des infrastructures terrestres, la constellation de satellites en orbite basse américaine a permis aux forces ukrainiennes de mettre en œuvre une forme de guerre réseau‑centrée sans entrave technique(8). Cette approche, inspirée des doctrines américaines de Network‑centric warfare, repose sur la mise en réseau des capteurs, des centres de commandement, des unités de manœuvres et des effecteurs. Elle accélère le cycle décisionnel – souvent résumé par la boucle OODA de John Boyd (Observe, orient, decide, act) – pour saisir et conserver l’initiative sur l’adversaire.

Grâce à Starlink, l’Ukraine a pu maintenir des liaisons de données résilientes malgré les tentatives russes de guerre électronique visant à perturber les réseaux terrestres et les communications militaires classiques. Ainsi, les unités engagées dans la contre‑offensive à l’automne 2022, grâce à des liaisons de données rapides, permanentes et fiables, peuvent bénéficier en temps quasi réel des informations issues du dispositif de capteurs tactiques comme stratégiques, et avoir ainsi une image la plus fidèle possible du champ de bataille. Cette circulation accélérée de l’information permet aux commandements d’identifier les faiblesses du dispositif adverse et d’en exploiter rapidement les brèches. Les principes de liberté d’action, de concentration des forces et d’économie des forces jouent à plein.

Un phénomène comparable avait déjà été observé lors de la guerre du Haut‑Karabakh en 2020. L’Azerbaïdjan avait largement exploité l’intégration de drones de reconnaissance, de drones armés et de moyens de ciblage pour neutraliser les positions arméniennes. La combinaison de capteurs aériens, de moyens de frappe de précision et de réseaux de communication efficaces avait alors permis d’obtenir une supériorité informationnelle décisive.

Cette abolition des distances et des contraintes électromagnétiques classiques, couplée à la prolifération des drones, a permis à l’Ukraine de reprendre temporairement l’ascendant, puis de conserver une capacité de frappe de cibles d’intérêt, jusque dans les zones arrière de l’armée russe. Des rapports récents indiquent que des drones équipés de terminaux Starlink ont atteint des portées de plusieurs centaines de kilomètres, avec un contrôle en temps réel et une capacité accrue de ciblage dynamique(9). Cette évolution transforme profondément la profondeur du champ de bataille, désormais exposé sur plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres.

En plus de la qualité de service, une constellation en basse orbite induit un effet collatéral intéressant : une discrétion électromagnétique accrue. La petite taille des satellites fait que les zones de couverture (aussi appelé spot satellitaire) sont elles‑mêmes très petites. Pour pallier l’exiguïté de ces zones, la réponse réside dans la densité de la constellation, multipliant de fait les spots de dimension réduite. Pour intercepter une communication Starlink, il faut être dans le spot d’émission. Cet effet annule de facto les capteurs distants, opératifs et stratégiques, ne laissant que les intercepteurs de proximité, risqué car obligeant à être au plus près de l’adversaire.

Enfin, la basse altitude des satellites de Starlink autorise des terminaux moins puissants, donc nécessitant moins énergie, à l’encombrement réduit, facilitant la mobilité et la vitesse de la manœuvre et la discrétion. Les attaques par drones navals à l’encontre de la flotte russe de la mer Noire illustrent le rôle primordial de Starlink. Le choix d’Elon Musk de couper l’accès à la constellation aux abords de la Crimée a limité la campagne de frappe sur Sébastopol, et la contre‑offensive au‑delà de la reprise de Kherson(10). La reprise des campagnes de frappes de la flotte via les drones navals oblige la flotte russe de la mer Noire à quitter Sébastopol pour Novorossisk(11) mais la coupure ou la limitation de l’usage de Starlink(12) expose le danger de reposer sur un moyen unique, non souverain de surcroît. Dès lors, la transparence du champ de bataille redevient une réalité.

Si la guerre du Haut‑Karabakh avait déjà démontré la puissance de la combinaison drones‑renseignement‑frappes, le conflit ukrainien montre comment une connectivité globale et résiliente peut amplifier ces effets. Toutefois, ces conflits montrent également les limites de la guerre infocentrée. Plus une force repose sur des systèmes connectés, plus elle devient dépendante du spectre électromagnétique et donc vulnérable aux interceptions, au brouillage ou à la localisation. La discrétion peut alors passer par des choix a priori contre‑intuitifs : l’obsolescence.

L’opacité par l’obsolescence

En acceptant de figer le front et de passer sur la défensive fin 2022, les forces russes se réorganisent, mettant à profit ce laps de temps pour adapter leur dispositif aux nouvelles réalités du conflit. L’un des axes majeurs de cette adaptation concerne la maîtrise du spectre électromagnétique et la sécurisation des communications, ces dernières s’étant révélées particulièrement vulnérables face aux capacités d’interception et de guerre électronique ukrainiennes. Aux côtés de moyens de communications derniers cris, des matériels anciens basés sur des technologies éprouvées, connues et maitrisées, apportent des solutions sécurisées alternatives, modulo quelques contraintes opérationnelles. 

Dans cette optique, les forces russes entreprennent une rationalisation de leurs moyens de communication. Conscient du manque de confidentialité de leurs communications radios, les dispositifs de communications tactiques et opératifs de certaines zones sont remaniés. Conscient des dangers inhérents à l’utilisation de moyens radios trop variés et non chiffrés, une homogénéisation des parcs de postes PMR est mise en place. Aux côtés de systèmes modernes, parfois issus de programmes récents mais déployés de manière incomplète ou hétérogène, elles réintroduisent des équipements plus anciens, fondés sur des technologies éprouvées. Ces matériels, bien que moins performants en termes de débit ou de flexibilité, présentent l’avantage d’être parfaitement maîtrisés par les opérateurs et moins sensibles à certaines formes de guerre électronique. Cette hybridation technologique traduit une approche pragmatique : privilégier la robustesse et la résilience plutôt que la sophistication pure, surtout dans un environnement fortement contesté.

Parallèlement, un effort significatif est engagé dans le contrôle des infrastructures de télécommunications dans les territoires occupés. Les réseaux locaux sont progressivement redirigés vers des opérateurs russes tels que Miranda Media et Rostelecom, permettant à Moscou de superviser les flux d’information, de filtrer les communications et de réduire la capacité d’écoute adverse. Cette stratégie s’inscrit dans une logique plus large de domination informationnelle, où le contrôle du réseau civil devient un prolongement direct du champ de bataille(13). Toutefois, la complexité et la densité du réseau ukrainien limitent l’efficacité totale de cette approche : les phénomènes de roaming et de handover, fréquents dans les zones contestées, introduisent des zones grises difficilement contrôlables, maintenant un certain niveau de perméabilité informationnelle(14).

Dans le domaine des transmissions tactiques et opératives, les forces russes privilégient également le recours aux faisceaux hertziens pour assurer les liaisons entre le front et les échelons arrière. Ces systèmes offrent des débits élevés et une relative discrétion, notamment grâce à leur caractère directif. Contrairement aux communications radio omnidirectionnelles, les faisceaux hertziens concentrent l’énergie du signal dans un axe précis, ce qui réduit considérablement la probabilité d’interception. Pour capter ce type de transmission, un adversaire doit se situer dans le couloir de propagation du signal, ce qui constitue une contrainte opérationnelle majeure. L’interception du faisceau nécessite d’être dans le canal de propagation du signal. Les lobes secondaires, latéraux ou frontaux, ne rayonnent que sur des distances limitées, généralement de l’ordre de quelques centaines de mètres. Ils peuvent par ailleurs être atténués, voire supprimés, par l’emploi d’obturateurs ou de dispositifs de masquage adaptés. Cette maîtrise du rayonnement électromagnétique contribue à réduire la signature des transmissions et à compliquer les opérations de détection et d’interception menées par l’adversaire.

Enfin, dans les zones où le front s’est stabilisé, comme autour de Kherson, les belligérants ont largement recours à des communications filaires. Ces réseaux, souvent basés sur de la fibre optique, offrent un niveau de discrétion inégalé dans la mesure où ils ne reposent sur aucune émission électromagnétique(15). Par définition, une communication filaire ne peut être interceptée à distance sans accès au réseau physique, ce qui en fait une solution particulièrement adaptée aux environnements saturés en moyens de guerre électronique. Les réseaux filaires ont également l’avantage de ne pas être vulnérables aux actions de brouillage adverses(16) contrairement aux faisceaux hertziens. Ainsi, la réorganisation des communications russes à partir de la fin 2022 démontre une adaptation aux contraintes d’un conflit de haute intensité, marqué par la prépondérance de la guerre électronique. En combinant technologies modernes, systèmes éprouvés et solutions filaires, les forces russes cherchent à construire une architecture de communication plus résiliente, capable de résister aux tentatives d’interception, de brouillage et de désorganisation menées par l’adversaire.

Conclusion

La transparence du champ de bataille n’est ni complète ni une fatalité. Elle est une conséquence. Du non‑respect des règles de sécurité basique à l’utilisation de matériels non adaptés, nous serions tentés de dire que la transparence électromagnétique est presque un choix. La maîtrise du spectre est un des facteurs clés de la supériorité opérationnelle des opérations. Malgré les évolutions technologiques dans le domaine des capteurs, il est possible de restaurer une partie de sa discrétion, parfois même avec des moyens simples et accessibles. 

Le conflit ukrainien constitue une sorte de laboratoire ou de nouvelles technologies côtoient de plus anciennes, élaborant des méthodes innovantes, face à la létalité caractéristique d’un conflit de haute intensité. Surtout, cette guerre démontre les nouvelles possibilités offertes par l’orbite basse, tout en les complétant avec des capacités moins rayonnantes, plus anciennes, parfois jugées obsolètes, peuvent modérer la fameuse transparence du champ de bataille, qui n’a rien d’absolue. 

Notes

(1) Valery Zaluzhny, « The commander-in-chief of Ukraine’s armed forces on how to win the war » The economist, 01 novembre 2023 – https://​www​.economist​.com/​b​y​-​i​n​v​i​t​a​t​i​o​n​/​2​0​2​3​/​1​1​/​0​1​/​t​h​e​-​c​o​m​m​a​n​d​e​r​-​i​n​-​c​h​i​e​f​-​o​f​-​u​k​r​a​i​n​e​s​-​a​r​m​e​d​-​f​o​r​c​e​s​-​o​n​-​h​o​w​-​t​o​-​w​i​n​-​t​h​e​-​war ; Pierre Néron-Bancel, « Transparence du champ de bataille : retrouver les clés de la manœuvre », IFRI, 12 décembre 2024 – https://​www​.ifri​.org/​f​r​/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​-​e​x​t​e​r​i​e​u​r​e​s​/​t​r​a​n​s​p​a​r​e​n​c​e​-​d​u​-​c​h​a​m​p​-​d​e​-​b​a​t​a​i​l​l​e​-​r​e​t​r​o​u​v​e​r​-​l​e​s​-​c​l​e​s​-​d​e​-la

(2) Claudia Cohen, « En Ukraine, des soldats russes localisés grâce à des applications de rencontres », Le Figaro, 07 mars 2022.

(3) Iain Thomson, « Booby-trapped Alpine Quest Android app geolocates Russian soldiers », The Register, 24 avril 2025 – https://​www​.theregister​.com/​2​0​2​5​/​0​4​/​2​4​/​h​a​c​k​e​d​_​a​l​p​i​n​e​_​q​u​e​s​t​_​a​n​d​r​o​i​d​_​app

(4) « Alpine Quest Rando & Offline Maps » Datasud 19 juin 2024 – https://​www​.datasud​.fr/​p​o​r​t​a​l​/​n​e​w​s​/​a​l​p​i​n​e​-​q​u​e​s​t​-​a​n​d​-​o​f​f​l​i​n​e​-​m​aps

(5) Waqas, « Fake Alpine Quest Mapping App Spotted Spying on Russian Military », Hackread, 22 avril 2025 – https://​hackread​.com/​f​a​k​e​-​a​l​p​i​n​e​-​q​u​e​s​t​-​m​a​p​p​i​n​g​-​a​p​p​-​s​p​y​i​n​g​-​r​u​s​s​i​a​n​-​m​i​l​i​t​a​ry/ ; Dan Goodin « New Android spyware is targeting Russian military personnel on the front lines », Arstechnica, 24 avril 2025 – https://​arstechnica​.com/​s​e​c​u​r​i​t​y​/​2​0​2​5​/​0​4​/​r​u​s​s​i​a​n​-​m​i​l​i​t​a​r​y​-​p​e​r​s​o​n​n​e​l​-​o​n​-​t​h​e​-​f​r​o​n​t​-​l​i​n​e​s​-​t​a​r​g​e​t​e​d​-​w​i​t​h​-​n​e​w​-​a​n​d​r​o​i​d​-​s​p​y​w​a​re/

(6) « Ce que révèlent les transmissions de l’armée russe interceptées par des radioamateurs », Ouest France, 25 mars 2022 – https://​www​.ouest​-france​.fr/​e​u​r​o​p​e​/​u​k​r​a​i​n​e​/​c​e​-​q​u​e​-​r​e​v​e​l​e​n​t​-​l​e​s​-​t​r​a​n​s​m​i​s​s​i​o​n​s​-​d​e​-​l​a​r​m​e​e​-​r​u​s​s​e​-​i​n​t​e​r​c​e​p​t​e​e​s​-​p​a​r​-​d​e​s​-​r​a​d​i​o​a​m​a​t​e​u​r​s​-​1​2​3​a​7​8​1​6​-​a​c​2​6​-​1​1​e​c​-​a​5​c​3​-​7​5​4​1​d​c​b​a​1​5ad ; « Guerre en Ukraine : ce que dévoilent les communications des soldats russes sur des fréquences radio non sécurisées », Le Monde, 25 mars 2022 – https://​www​.lemonde​.fr/​b​i​g​-​b​r​o​w​s​e​r​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​2​2​/​0​3​/​2​5​/​g​u​e​r​r​e​-​e​n​-​u​k​r​a​i​n​e​-​c​e​-​q​u​e​-​d​e​v​o​i​l​e​n​t​-​l​e​s​-​c​o​m​m​u​n​i​c​a​t​i​o​n​s​-​d​e​s​-​s​o​l​d​a​t​s​-​r​u​s​s​e​s​-​s​u​r​-​d​e​s​-​f​r​e​q​u​e​n​c​e​s​-​r​a​d​i​o​-​n​o​n​-​s​e​c​u​r​i​s​e​e​s​_​6​1​1​9​1​6​2​_​4​8​3​2​6​9​3​.​h​tml

(7) Jean-Marc Manach, « Invasion de l’Ukraine par la Russie : « Les technologies Starlink ont changé cette guerre », Next, 11 septembre 2023 – https://​next​.ink/​8​6​8​/​i​n​v​a​s​i​o​n​-​l​u​k​r​a​i​n​e​-​p​a​r​-​r​u​s​s​i​e​-​l​e​s​-​t​e​c​h​n​o​l​o​g​i​e​s​-​s​t​a​r​l​i​n​k​-​o​n​t​-​c​h​a​n​g​e​-​c​e​t​t​e​-​g​u​e​rre

(8) Samir Rahmoune, « Starlink : vers des milliers d’antennes supplémentaires en Ukraine, et pas d’alternative ? », Clubic, 20 décembre 2022 – https://​www​.clubic​.com/​s​t​a​r​l​i​n​k​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​-​4​5​0​9​5​7​-​s​t​a​r​l​i​n​k​-​v​e​r​s​-​d​e​s​-​m​i​l​l​i​e​r​s​-​d​-​a​n​t​e​n​n​e​s​-​e​n​-​p​l​u​s​-​e​n​-​u​k​r​a​i​n​e​-​e​t​-​p​a​s​-​d​-​a​l​t​e​r​n​a​t​i​v​e​.​h​tml

(9) Marcus Welsch, « Analyses for the Protection of Ukrainian Cities and Infrastructure », Ukraine Air War Monitor, Vol XIII 06 février 2026 – https://​www​.kas​.de/​e​n​/​w​e​b​/​u​k​r​a​i​n​e​/​b​l​i​c​k​p​u​n​k​t​-​u​k​r​a​i​n​e​/​d​e​t​a​i​l​/​-​/​c​o​n​t​e​n​t​/​u​k​r​a​i​n​e​-​a​i​r​-​w​a​r​-​m​o​n​i​t​o​r​-​v​o​l​-​x​iii

(10) Taras Mishchenko, « Musk switched off Starlink during Ukrainian counteroffensive in Kherson Oblast in 2022 », Ukrainska Pravda, 25 juillet 2025. 

(11) Sasha Vakulina, « War in Ukraine: Russia moves warships out of Crimea as Ukrainian strikes continue », Euronews 05 octobre 2023 – https://​www​.euronews​.com/​2​0​2​3​/​1​0​/​0​5​/​w​a​r​-​i​n​-​u​k​r​a​i​n​e​-​r​u​s​s​i​a​-​m​o​v​e​s​-​w​a​r​s​h​i​p​s​-​o​u​t​-​o​f​-​c​r​i​m​e​a​-​a​s​-​u​k​r​a​i​n​i​a​n​-​s​t​r​i​k​e​s​-​c​o​n​t​i​nue ; « Elon Musk ordered shutdown of Starlink satellite service in Sept 2022 as Ukraine retook territory from Russia », Mint, 27 juillet 2025 www​.livemint​.com/​n​e​w​s​/​w​o​r​l​d​/​e​l​o​n​-​m​u​s​k​-​o​r​d​e​r​e​d​-​s​h​u​t​d​o​w​n​-​o​f​-​s​t​a​r​l​i​n​k​-​s​a​t​e​l​l​i​t​e​-​s​e​r​v​i​c​e​-​i​n​-​s​e​p​t​-​2​0​2​2​-​a​s​-​u​k​r​a​i​n​e​-​r​e​t​o​o​k​-​t​e​r​r​i​t​o​r​y​-​f​r​o​m​-​r​u​s​s​i​a​-​1​1​7​5​3​6​2​9​6​7​1​1​0​2​.​h​tml ; « The Battle of the Black Sea: Ukraine’s drone warfare shifts balance of power as Russia retreats from Sevastopol », Bne IntelliNews, 09 octobre 2023 – https://​www​.intellinews​.com/​t​h​e​-​b​a​t​t​l​e​-​o​f​-​t​h​e​-​b​l​a​c​k​-​s​e​a​-​u​k​r​a​i​n​e​-​s​-​d​r​o​n​e​-​w​a​r​f​a​r​e​-​s​h​i​f​t​s​-​b​a​l​a​n​c​e​-​o​f​-​p​o​w​e​r​-​a​s​-​r​u​s​s​i​a​-​r​e​t​r​e​a​t​s​-​f​r​o​m​-​s​e​v​a​s​t​o​p​o​l​-​2​9​5​756

(12) Joey Roulette, Cassell Bryan-Low et Tom Balmforth, « Musk ordered shutdown of Starlink satellite service as Ukraine retook territory from Russia », Reuters, 25 juillet 2025 – https://​www​.reuters​.com/​i​n​v​e​s​t​i​g​a​t​i​o​n​s​/​m​u​s​k​-​o​r​d​e​r​e​d​-​s​h​u​t​d​o​w​n​-​s​t​a​r​l​i​n​k​-​s​a​t​e​l​l​i​t​e​-​s​e​r​v​i​c​e​-​u​k​r​a​i​n​e​-​r​e​t​o​o​k​-​t​e​r​r​i​t​o​r​y​-​r​u​s​s​i​a​-​2​0​2​5​-​0​7​-25

(13) Matt Burgess, « Russia Is Taking Over Ukraine’s Internet », Wired, 15 juin 2022 – https://​www​.wired​.com/​s​t​o​r​y​/​u​k​r​a​i​n​e​-​r​u​s​s​i​a​-​i​n​t​e​r​n​e​t​-​t​a​k​e​o​ver

(14) « La colonisation de l’Ukraine commence par son réseau », Reporters sans frontières, 06 juin 2022 – https://rsf.org/fr/la-colonisation-de-l-ukraine-commence-par-son-r%C3%A9seau

(15) Lucile Brizard, « Ukrainian Ground Drones Use Fiber Optics to Bypass Russian Jamming, Extending Range Beyond 20 km », United24media, 02 avril 2025 – https://​united24media​.com/​l​a​t​e​s​t​-​n​e​w​s​/​u​k​r​a​i​n​i​a​n​-​g​r​o​u​n​d​-​d​r​o​n​e​s​-​u​s​e​-​f​i​b​e​r​-​o​p​t​i​c​s​-​t​o​-​b​y​p​a​s​s​-​r​u​s​s​i​a​n​-​j​a​m​m​i​n​g​-​e​x​t​e​n​d​i​n​g​-​r​a​n​g​e​-​b​e​y​o​n​d​-​2​0​-​k​m​-​7​278

(16) « Brouillage GNSS, une arme à double tranchant », Cerbair, 08 octobre 2024 – https://​www​.cerbair​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​b​r​o​u​i​l​l​a​g​e​-​g​n​s​s​-​u​ne-arme-a-double-tranchant.

Julien Lasgorceix

areion24.news

mardi 6 octobre 2026

Un ancien chef du renseignement extérieur allemand a été arrêté pour trahison

 

Que des agents de renseignement se fassent prendre pour avoir transmis des informations confidentielles à une puissance étrangère, que ce soit contre de l’argent, par chantage ou par sympathie idéologique, c’est assez commun. Du moins, les cas de ce genre sont relativement nombreux dans l’histoire. En revanche, qu’un ancien «maître-espion» soit soupçonné de trahison est très rare. Il y a cependant des précédents, comme celui du colonel Alfred Redl : ce chef du contre-espionnage de l’Empire austro-hongrois avait été «retourné» par la Russie peu avant le début de la Première Guerre Mondiale.

Quoi qu’il en soit, une affaire du même ordre nourrit le scandale outre-Rhin. Patron du renseignement extérieur allemand [BND, pour Bundesnachrichtendienst, renseignement extérieur] entre 1998 et 2005, August Hanning a été arrêté par l’Office fédéral de police criminelle [BKA] pour «espionnage présumé à des fins de trahison». C’est en effet ce qu’a confirmé le Parquet fédéral allemand, via un communiqué diffusé ce 6 octobre.

Plus précisément, M. Hanning est «fortement soupçonné d’espionnage constitutif de trahison, de collecte de renseignements relevant du secret d’État, de tentative de haute trahison» ainsi que d’avoir eu des «activités d’agent pour le compte d’un service de renseignement étranger».

Ayant rejoint les arcanes de l’État fédéral allemand après avoir soutenu une thèse de doctorat en droit de l’environnement, August Hanning approcha le monde de l’espionnage au début des années 1990, en devenant un proche collaborateur de Bernd Schimdbauer, alors commissaire du Service fédéral de renseignement. Se disant apolitique, il prit les rênes du BND en 1998, qu’il quittera sept ans plus tard pour rejoindre le ministère de l’Intérieur en tant que secrétaire d’État.

Mis à la retraite à la 2009, M. Hanning siègea au conseil de surveillance de la société publique Bundesruckerei et entama une carrière d’homme d’affaires en fondant l’entreprise Hanning Consult et en prenant la tête du cabinet de conseil britannique G3 en Russie.

Puis, il devint membre du directoire de la société de sécurité System 360 AG, avant de prendre la présidence de Pluteos AG, la maison mère, ainsi que du conseil d’administration du Forum germano-azerbaïdjanais [DAF pour Deutsch-Aserbaidschanisches Forum], une structure spécialisée dans l’influence. Enfin, en 2017, il rejoignit le conseil de surveillance de la banque lettone PNB Banka.

Son passé à la tête du BND étant lointain, M. Hanning a pu bénéficier du concours d’un certain Manfred D., également arrêté sur la base des mêmes soupçons. Ce dernier était son chef de cabinet quand il dirigeait le renseignement extérieur allemand. Fonction qu’il a occupée, après une brève interruption, de 2012 à 2026. «À ce titre, il a eu accès à de nombreux documents classifiés», souligne le Parquet fédéral.

«Au printemps 2010, l’accusé aurait convenu que Manfred D. se procurerait régulièrement des informations précieuses auprès du BND pour son compte, en échange d’une rémunération. Hanning devait pouvoir exploiter ces informations dans le cadre de son activité de consultant, qu’il avait entre-temps entamée. Au fil des années – jusqu’en juin 2022, selon l’état actuel de l’enquête – Manfred D. a fourni à Hanning près de 2 000 documents, dont un grand nombre classifiés. Ces documents étaient exclusivement destinés à un usage interne au BND», a-t-il ensuite détaillé.

Les enquêteurs sont parvenus à établir que M. Hanning a utilisé des informations classifiées obtenues auprès de Manfred D. pour rédiger une note destinée à un agent d’un service de renseignement étranger, que le Parquet fédéral n’a pas jugé utile de préciser à ce stade.

En outre, l’ancien chef du BND aurait été «en contact étroit» avec une autre agence de renseignement, à laquelle il aurait fourni des «informations politiques pendant plusieurs années, en partie basées sur des documents» fournis par Manfred D., a-t-il poursuivi.

Ces faits ont été découverts par hasard, des documents compromettants ayant été saisis lors d’une perquisition effectuée au domicile de M. Hanning en 2025, au titre d’une enquête sur le rôle de l’une de ses sociétés dans l’enlèvement, au Danemark, de deux enfants pour le compte de leur propre mère, à savoir Christina Block, l’héritière du milliardaire Eugen Block, surnommé le «roi du steak» outre-Rhin.

En attendant, le président de la commission de contrôle parlementaire des services de renseignement, Marc Henrichmann, n’a pas eu de mots assez durs à l’endroit de M. Hanning, d’autant plus que cette affaire est de nature à susciter une crise de confiance entre le BND et ses partenaires.

«Un ancien dirigeant [du BND] qui divulgue des informations secrètes […] ne se contente pas de bafouer ses obligations, il trahit aussi toutes les valeurs des services de sécurité allemands. Quiconque s’allie aux ennemis de notre démocratie libérale sera découvert. Nous ne tolérerons aucune trahison de secrets», a-t-il réagi, dans un message cité par l’AFP.

opex360.com

Après l’hypercompétition, l’ère des titans numériques ?

 

Dominer le reste du monde par la technologie : telle est l’ambition qu’affiche désormais, sans ambiguïté, l’administration américaine dans sa course ouverte avec son grand rival chinois. Cette ambition hégémonique se joue sur le terrain de l’intelligence artificielle (IA) et d’une alliance inédite avec les géants de la technologie, lesquels poursuivent leurs propres logiques de domination et exercent une influence croissante sur l’appareil d’État. Après avoir déployé les stratégies d’innovation disruptive, d’hypercompétition et de sphères d’influence théorisées par le stratégiste américain Richard D’Aveni, ces acteurs étendent progressivement leur emprise sur le monde physique et acquièrent une dimension résolument géopolitique.

Dans un précédent article de Diplomatie (1), consacré aux révolutions technologiques et au pouvoir d’industrie, nous avions montré que la compétition entre grandes puissances tend à se structurer autour de la maitrise de l’innovation, de la science et des technologies critiques, des dynamiques qui marquent le retour d’un capitalisme politique dans lequel les politiques industrielles, la recherche et l’innovation deviennent des instruments centraux de puissance géoéconomique.

La transformation du paysage des confrontations ne se limite plus à la rivalité entre États. Une nouvelle mutation affecte, en parallèle, la structure même du pouvoir géoéconomique. En effet, les géants technologiques qui dominent aujourd’hui les infrastructures numériques globales tendent à acquérir une capacité d’influence comparable à celle des États eux-mêmes : en contrôlant ces plateformes, leurs données et l’architecture technologique qui structure l’économie numérique, ils s’imposent comme des acteurs centraux de la puissance internationale. Ce phénomène marque l’émergence d’un capitalisme des monopoles, dans lequel quelques entreprises contrôlent les infrastructures de l’innovation contemporaine. La compétition géoéconomique ne se joue plus seulement dans l’industrie ou le commerce, mais dans la maitrise des couches énergétiques et technologiques indispensables à l’IA, nouveau « socle » de l’économie mondiale.

Nous défendons ici l’hypothèse que l’ère de l’hypercompétition, décrite par Richard D’Aveni (2) au début des années 1990, constituait une phase transitoire vers un capitalisme de monopoles infrastructurels, aujourd’hui porté par les plateformes numériques pour l’IA.

La guerre des capitalismes

La rivalité des grandes puissances n’oppose plus des systèmes idéologiques antagonistes, comme durant la guerre froide. Elle met en concurrence plusieurs variantes du capitalisme lui-même — ce que D’Aveni nomme la « guerre des capitalismes » (3). Il distingue quatre formes fondamentales d’organisation économique : le capitalisme du laisser-faire, fondé sur la primauté des marchés ; le capitalisme social, intégrant des mécanismes de redistribution ; le capitalisme managé, caractérisé par une coordination étroite entre l’État et les entreprises ; et le capitalisme philanthropique, mobilisant les ressources privées pour soutenir la recherche et les infrastructures sociales.

Le capitalisme stratégique consiste, pour un État, à combiner ces différentes formes afin d’accroitre sa puissance économique et technologique. L’économie cesse alors d’être un simple mécanisme d’allocation des ressources pour devenir un instrument de stratégie nationale, transformation que D’Aveni considère comme l’une des plus significatives du capitalisme contemporain.

La compétition internationale repose, dans ce cadre, sur plusieurs dynamiques structurelles que D’Aveni rassemble sous l’expression des « 4 C » : la compétition entre systèmes économiques, la combinaison d’institutions adaptées aux spécificités nationales, le contrôle des politiques industrielles et l’extension de sphères d’influence capables d’attirer d’autres pays dans un bloc économique cohérent. Ces quatre processus s’articulent en un système de puissance intégré, où chaque dimension renforce les autres et où la frontière entre politique économique et stratégie géopolitique devient de plus en plus difficile à tracer.

C’est dans ce contexte que les grandes entreprises technologiques cessent d’être de simples acteurs économiques. Elles tendent désormais à structurer des écosystèmes industriels entiers, combinant plateformes numériques, IA et, demain peut-être, infrastructures de production manufacturière, transformation précisément anticipée par D’Aveni dans ses travaux sur la révolution pan-industrielle (4).

La prophétie des titans technologiques

L’ère de l’hypercompétition décrite dans les années 1990 reposait sur l’idée que les avantages concurrentiels étaient temporaires et constamment remis en cause par l’innovation. La stratégie consistait moins à défendre une position dominante qu’à générer continuellement de nouveaux avantages éphémères. Ses travaux ultérieurs sur la révolution pan-industrielle marquent une rupture avec ce paradigme : l’hypercompétition n’aurait été qu’une étape transitoire, un mécanisme de sélection darwinien précédant l’émergence d’un capitalisme radicalement concentré.

La révolution pan-industrielle imaginée par D’Aveni reposait sur la capacité de certaines entreprises à intégrer simultanément plusieurs technologies de rupture — fabrication additive, IA, plateformes numériques et infrastructures de données — afin de contrôler des écosystèmes industriels entiers. Elle reconfigurait les fondements mêmes de la production : en permettant la production locale d’objets complexes sans recourir aux longues chaines d’assemblage traditionnelles, elle réduisait l’importance du travail manuel et fragilisait les modèles économiques des pays ayant bâti leur développement sur l’avantage comparatif de la main-d’œuvre à bas cout.

D’Aveni anticipait ainsi une transformation profonde de la structure du pouvoir économique. Les pan-industriels n’exerceraient pas nécessairement leur domination sur un marché unique, mais sur une multiplicité de secteurs interconnectés via leurs plateformes. La notion classique de monopole sectoriel devient alors insuffisante : à travers des « sphères d’influence industrielles », ces entreprises seraient susceptibles de contrôler simultanément les flux d’information, les infrastructures de production et les standards technologiques d’un écosystème entier — une forme de domination structurelle que les instruments traditionnels du droit de la concurrence, conçus pour démanteler des monopoles dans des marchés bien définis, peinent à appréhender.

Cette concentration soulève des défis considérables pour les États. Les outils réglementaires hérités du XXe siècle semblent inadaptés à des entreprises dont l’influence traverse de multiples secteurs et législations. La régulation devrait cibler non plus seulement la taille des entreprises, mais les abus de pouvoir liés au contrôle des plateformes et des données. L’ascension de ces nouveaux titans pose par ailleurs des questions fondamentales de gouvernance : leur capacité financière et technologique pourrait leur permettre d’exercer une influence considérable sur les politiques publiques, par le lobbying ou le contrôle de certaines infrastructures d’information. Ils accumuleraient ainsi une puissance économique supérieure à celle de nombreux États-nations.

Si la vision de D’Aveni reposait initialement sur le potentiel de la fabrication additive, l’évolution technologique récente suggère qu’une dynamique similaire est actuellement portée par les progrès accélérés de l’IA. Les hyperscalers (5), qui investissent actuellement des centaines de milliards dans les data centers (centres de données), apparaissent comme les précurseurs d’un capitalisme pan-industriel dans lequel quelques entreprises pourraient dominer à la fois l’économie et la sécurité du monde à travers leur maitrise du « stack technologique » (« pile », en français) que représentent ces plateformes numériques.

Dominer la « pile numérique », un enjeu majeur de souveraineté

La diffusion rapide de l’intelligence artificielle (IA) dans un nombre croissant de fonctions et systèmes a fait de cette technologie un enjeu majeur, tant pour la compétitivité industrielle que pour la défense. En conséquence, la question de la maitrise des infrastructures technologiques nécessaires est devenue un enjeu clé de souveraineté. Le graphique ci-dessous offre une vision globale des nombreuses « couches technologiques » nécessaires au contrôle de cette technologie révolutionnaire. À ce jour, et compte tenu de la mondialisation extrême des chaines de valeur impliquées, aucun État ne domine totalement cette infrastructure globale. Mais la Chine comme les États-Unis mobilisent toutes leurs forces pour y parvenir, et l’Europe doit se positionner. P.C.B.


La bataille pour la « pile technologique » de l’IA

Plusieurs analystes observent que la compétition internationale tend à s’organiser autour de deux grandes architectures technologiques rivales, structurées respectivement par les États-Unis et la Chine (6), chacun développant un écosystème intégré associant entreprises, institutions de recherche, infrastructures industrielles et politiques publiques. Cette dynamique pourrait conduire à une bifurcation du système technologique mondial, dans laquelle les infrastructures numériques, les standards techniques et les plateformes d’IA se diviseraient en deux blocs géopolitiques distincts — scénario que nous considérons comme possible à l’horizon de la prochaine décennie si les trajectoires actuelles se maintiennent.

L’architecture américaine repose principalement sur l’écosystème de la Silicon Valley et sur la puissance financière du capital-risque : des entreprises comme Nvidia, Microsoft, Amazon ou Google contrôlent une part considérable des capacités mondiales de calcul nécessaires à l’entrainement des systèmes d’IA. Cette concentration pose la question de la souveraineté numérique de l’Europe, dont les données sont majoritairement hébergées sur des serveurs américains. Le débat n’est pas nouveau, mais il s’est particulièrement développé depuis l’arrivée de la nouvelle administration dirigée par Donald Trump (2017-2021, et depuis 2025), qui n’a pas caché ses projets de domination énergétique et numérique (voir encadré). Pour l’économie mondiale, le renforcement d’une dépendance à l’architecture technologique américaine conférerait aux États-Unis un levier d’endiguement technologique sans équivalent dans l’histoire.

La Chine, qui a, elle, perçu ce risque depuis longtemps, construit patiemment son propre modèle d’infrastructure totalement autonome. Celui-ci, étroitement contrôlé par l’État, vise à réduire la dépendance aux technologies étrangères, tant dans le domaine énergétique que dans ceux des semi-conducteurs, du cloud et des nouveaux centres de calcul pour l’IA. Cette infrastructure s’étend, elle aussi, à l’échelle internationale à travers le projet des nouvelles routes numériques de la soie. Face à l’expansion de son rival, la réponse américaine s’est traduite par des restrictions technologiques à l’exportation, imposées sous la première administration Trump, puis par le CHIPS and Science Act de 2022 sous Joe Biden (2021-2025). Le plan national pour l’IA adopté en janvier 2025 illustre la rapidité avec laquelle la rivalité technologique se transforme progressivement en confrontation géopolitique directe.

La confrontation se joue aussi sur le terrain des sphères d’influence et sur la capacité des belligérants à définir les standards technologiques qui structureront l’économie numérique mondiale. Les entreprises et les États qui contrôlent les plateformes dominantes disposent d’un pouvoir considérable et orientent les futures conditions d’exploitation des données par l’IA. Une ONG bruxelloise (7) a ainsi calculé que les acteurs de la technologie américains disposent de plus de lobbyistes à Bruxelles que le Parlement européen ne compte de députés.

La compétition pour l’IA apparait ainsi moins comme une simple course technologique que comme un enjeu de souveraineté, passant par le contrôle des infrastructures qui organiseront l’économie mondiale du XXIe siècle et, avec elle, les rapports de force politiques, militaires et normatifs entre puissances. Toute stratégie de résistance pour l’Europe implique donc le développement d’infrastructures de calcul sinon équivalentes, du moins capables de répondre aux besoins les plus stratégiques. La prise de conscience, trop tardive, de cet enjeu a conduit Bruxelles à lancer plusieurs initiatives pour le développement de moyens de calcul mutualisés et d’usines pour l’IA. Plus récemment, un plan visant à établir des standards technologiques pour l’open source a été lancé afin de limiter la dépendance structurelle aux logiciels et services proposés par les plateformes américaines dominantes.

Ce basculement vers la dépendance marque le passage d’une logique concurrentielle à une logique de puissance, dans laquelle les entreprises deviennent des opérateurs d’infrastructures stratégiques. On passe du monopole économique à l’hégémonie infrastructurelle.

Légitimation stratégique du monopole

L’idéologie concurrentielle qui a longtemps dominé la pensée économique occidentale est aujourd’hui contestée par certains acteurs centraux de la Silicon Valley. Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, et proche soutien de Donald Trump, a formulé l’une des critiques les plus radicales de la concurrence comme principe organisateur du capitalisme contemporain. Dans son essai consacré à l’innovation et à la création de monopoles (8), il soutient que la concurrence parfaite est économiquement destructrice : dans un marché parfaitement concurrentiel, les entreprises réduisent leurs marges au minimum, limitant leur capacité à investir dans l’innovation de long terme. Le monopole technologique, à l’inverse, dégage les profits nécessaires à des investissements massifs en recherche et développement.

Les entreprises véritablement innovantes ne cherchent donc pas à rivaliser sur des marchés saturés, mais à créer des marchés entièrement nouveaux où elles occupent une position dominante durable. Cette conception stratégique articule plusieurs principes : construire d’abord un marché étroit mais contrôlable ; développer un avantage technologique décisif, rendant la concurrence structurellement difficile ; exploiter ce que Thiel nomme le last mover advantage (« l’avantage du dernier entrant »), c’est-à-dire devenir l’infrastructure dominante d’un secteur plutôt que le premier entrant dans un marché contestable ; et transformer l’innovation initiale en standard industriel. Cette approche revient à concevoir l’entreprise non comme un acteur parmi d’autres, mais comme l’architecte d’un écosystème technologique dont elle fixe les règles.

Cette critique s’inscrit dans un débat plus large sur la transformation du capitalisme numérique. De nombreux travaux ont souligné que les marchés numériques tendent structurellement vers la concentration : les effets de réseau, les économies d’échelle liées aux données et les couts élevés de changement de plateforme créent des dynamiques d’accumulation qui rendent la concurrence durable difficile à maintenir. Le développement des plateformes numériques américaines au cours de ces deux dernières décennies le confirme avec une régularité frappante.

Thiel radicalise cette lecture : plutôt que de considérer le monopole comme une défaillance du marché nécessitant une régulation, il le présente comme le résultat normal et souhaitable de l’innovation technologique. La stratégie des entreprises consiste alors moins à affronter leurs concurrents qu’à construire les conditions structurelles de leur disparition — une logique qui, transposée à l’échelle géopolitique, éclaire d’un jour nouveau les ambitions hégémoniques des grandes puissances technologiques et la nature profonde de la rivalité sino-américaine.

Le technomilitarisme ou la convergence des projets de domination

La recherche de positions dominantes par les deux hégémons comme par les grandes entreprises technologiques ne constitue pas seulement une stratégie économique. Elle s’inscrit dans une transformation plus large des rapports entre innovation, puissance publique et sécurité nationale. Une convergence marque l’émergence d’un nouveau régime de puissance que plusieurs analystes désignent sous le terme de technomilitarisme : un système dans lequel les infrastructures numériques, les plateformes de données et les capacités d’IA sont directement intégrées dans les architectures de puissance des États.

Cette vision traduit une inflexion de la doctrine stratégique américaine : pendant plusieurs décennies, l’innovation technologique était pensée comme un moteur de croissance économique dans un système extrêmement libéral. Elle est désormais conçue comme un instrument central de puissance géopolitique. Ce déplacement marquerait potentiellement la fin du « consensus de la Silicon Valley » — une vision largement libertarienne reposant sur l’ouverture des marchés mondiaux, la circulation globale des capitaux et une certaine distance vis-à-vis des institutions militaires (9). La montée des rivalités géopolitiques et l’importance stratégique de l’IA, des semi-conducteurs et des infrastructures cloud ont profondément modifié cet équilibre. Des sociétés comme Palantir, SpaceX ou Anduril illustrent cette nouvelle génération d’entreprises directement intégrées aux stratégies de défense — incarnation concrète d’un complexe militaro-industriel reconfiguré.

Cette reconfiguration conduirait à une transformation structurelle du capitalisme : la concentration croissante du capital technologique renforce la convergence d’intérêts entre grandes entreprises, institutions financières et appareil d’État. Historiquement fondée sur les industries d’armement traditionnelles — aéronautique, électronique militaire, nucléaire —, l’architecture de la puissance intègre désormais les plateformes de données, les systèmes d’IA, les infrastructures cloud et les systèmes autonomes : précisément les domaines où les monopoles technologiques privés exercent leur emprise la plus forte.

Du monopole économique à l’hégémonie infrastructurelle

Parallèlement, la mondialisation elle-même se reconfigure en un réseau d’infrastructures stratégiques, et les États qui en contrôlent les nœuds critiques disposent d’une capacité inédite de coercition géoéconomique. Les politistes américains Henry Farrell et Abraham Newman (10) ont magistralement démontré la transformation progressive des réseaux de communication bancaires, des systèmes de paiement et des plateformes numériques en instruments de pression internationale. Cette logique se manifeste dans l’usage croissant des sanctions économiques et des restrictions technologiques, les États-Unis ayant mobilisé leur domination sur ces infrastructures pour imposer des mesures coercitives à plusieurs États ou entreprises étrangères, transformant des dépendances économiques en leviers politiques.

Les monopoles technologiques acquièrent ainsi une dimension géopolitique nouvelle : les plateformes numériques, les infrastructures cloud et les systèmes d’IA deviennent des points de contrôle stratégiques dans les réseaux économiques mondiaux. Leur maitrise permet d’influencer les chaines d’approvisionnement, de définir les standards technologiques et d’exercer un pouvoir structurel sur l’économie mondiale — ce que nous proposons de désigner comme un risque d’hégémonie infrastructurelle, distincte de l’hégémonie industrielle du XXe siècle par son invisibilité relative et par la difficulté qu’ont longtemps éprouvée les États, en particulier européens, à en mesurer les effets.

Face à ces dynamiques, une nouvelle grille d’analyse devient indispensable pour les entreprises comme pour les États confrontés à ces risques géoéconomiques. Elle intégrerait les différentes dimensions à prendre en compte : actifs critiques (données, talents, technologies, matières premières) ; dépendances et goulets d’étranglement des chaines de valeur (énergie, finance, normes, cloud) ; armes géoéconomiques (contrôles à l’exportation, sanctions, bataille normative) ; espace informationnel où se déploient influence et désinformation ; cybersécurité et résilience des infrastructures ; dynamiques sociales conditionnant la stabilité politique et l’acceptabilité des transformations technologiques. Une telle grille ne constituerait pas un simple inventaire analytique, mais dessinerait les contours d’une politique de puissance adaptée à l’âge des monopoles technologiques.

L’Europe dispose sur ce terrain d’un levier stratégique singulier : ses valeurs politiques et environnementales. Dans une économie numérique gouvernée par la logique de puissance et la course à l’innovation, la capacité à intégrer la protection des libertés individuelles, la préservation de l’environnement et la durabilité des écosystèmes dans la conception même des technologies constitue un facteur de différenciation que ses rivaux ne peuvent aisément reproduire. La construction d’une troisième voie numérique européenne (11) ne peut se limiter à combler un retard technologique : elle suppose de concevoir un modèle articulant souveraineté industrielle, sécurité économique et respect des principes démocratiques qui fondent le projet européen.

Dans la guerre des capitalismes qui se déroule sous nos yeux, l’Europe pourrait jouer un rôle singulier — celui d’un pôle technologique fondé non seulement sur une volonté de puissance économique et militaire, mais sur la durabilité écologique, la protection des libertés et la gouvernance démocratique des infrastructures numériques. Lorsque les architectures technologiques façonnent l’ordre international, cette articulation entre innovation, valeurs et volonté de puissance pourrait s’avérer l’un des déterminants les plus durables de l’économie mondiale du XXIe siècle — et, au-delà, de la forme que prendront nos sociétés.

Notes

(1) Patrick Cappe de Baillon, Philippe Clerc, « Révolutions technologiques et pouvoir d’industrie : le nouveau visage des confrontations mondiales (Chine, États-Unis, Union européenne) », Diplomatie, n°129, septembre-octobre 2024, mis en ligne le 20 novembre 2024 (https://​tinyurl​.com/​m​t​r​x​d​npj).(2) Richard A. D’Aveni, Hypercompetition: Managing the Dynamics of Strategic Maneuvering, Free Press, 1994.

(3) Ibid., Strategic Capitalism: The New Economic Strategy for Winning the Capitalist Cold War, McGraw-Hill Education, 2012.

(4) Ibid., The Pan-Industrial Revolution: How New Manufacturing Titans Will Transform the World, Houghton Mifflin Harcourt, 2018.

(5) L’expression hyperscalers désigne les fournisseurs de centre de données dotés de capacité de stockage et de traitement massifs et capables de s’adapter rapidement à l’évolution de la demande. Les géants de la technologie américains et chinois dominent largement ce marché.

(6) Lire à ce sujet : Graham Allison, Kevin Klyman, Karina Barbesino, Hugo Yen, The Great Tech Rivalry: China vs the U.S., Harvard Kennedy School Belfer Center for Science and International Affairs, 7 décembre 2021 (https://​tinyurl​.com/​2​h​v​4​j​y85).

(7) Corporate Europe Observatory, « Big Tech lobby budgets hit record levels », 29 novembre 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​h​j​8​e​487).

(8) Peter Thiel, De zéro à un : Comment construire le futur, JC Lattès, 2016.

(9) Distance très relative, si l’on considère le rôle qu’a toujours joué la commande publique américaine, y compris celle de la Défense, dans le développement de ses champions technologiques.

(10) Henry Farrell, Abraham Newman, « The Weaponized World Economy: Surviving the New Age of Economic Coercion », Foreign Affairs, vol. 104, n°5, 19 aout 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​k​u​e​2​9zn).

(11) Brooke Tanner, Andrew W. Wyckoff, « Making the case for a third AI technology stack », Brookings, 12 septembre 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​c​8​b​3​z59).

Patrick Cappe de Baillon

Philippe Clerc

areion24.news