Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 17 février 2026

Les nouveaux MANPADS européens : l’antidrone en ligne de mire

 

L’évolution du conflit russo-ukrainien a relancé le développement de solutions légères de défense aérienne, destinées à contrer aussi bien les aéronefs à basse altitude que les drones, ces derniers étant massivement utilisés en essaims.

Les essaims soulèvent le problème de la masse lorsqu’il s’agit de contrer une multitude de menaces simultanées. Par ailleurs, la réactivité d’une architecture de défense aérienne est un paramètre critique : à 6 km, le délai pour détecter, identifier et tirer est de 60 s. À 2 km, il descend à 15 s. Il faut donc intégrer les MANPADS (Man portable air defense systems) dans une architecture de systèmes qui permette de réagir aussi rapidement, et dont ils constituent un effecteur parmi les autres, actionné en fonction de la menace identifiée. La fiabilité de ces armes doit être maximale, car une défaillance ne peut pas être rattrapée en moins de 15 s, et leur coût unitaire est devenu un autre paramètre incontournable : s’il est plus facile pour l’adversaire de produire en masse ses drones à bas coût que ce ne l’est pour nos MANPADS, alors le prix de nos systèmes devient, de facto, une faille.

Les MANPADS actuels

Alors que les Allemands viennent de passer commande de 500 nouveaux Stinger auprès de Raytheon, d’autres industriels renouvellent leurs propositions en matière de MANPADS : Saab dévoilait la dernière version de son missile, le RBS‑70NG. Doté d’un autodirecteur laser et d’une imagerie thermique, ce dernier offre une portée de 5 km à 8 km avec un plafond de 5 000 m, et une vitesse de Mach 2. Il intègre des aides innovantes pour faciliter sa mise en œuvre, une visée connectée en réseau, opérable à distance et compatible avec les systèmes C2 de divers véhicules. L’une des nouveautés du RBS‑70NG réside dans sa modularité et son aptitude à être intégré dans différentes architectures GBAD (Ground based air defense).

En France, le Mistral 3 a bénéficié de plusieurs mises à niveau depuis son introduction en 2013 où l’autodirecteur infrarouge fit son apparition, de même qu’une portée et une vitesse accrues (Mach 2,7) et une capacité multidomaines. En 2019, la portée fut encore accrue pour atteindre 8 km avec un plafond opérationnel de 6 000 m et, en 2022, la dernière version du Mistral 3 a vu ses capacités améliorées contre des embarcations plus petites, rapides et agiles (telles que les RHIB, par exemple), ainsi que contre les drones.

La Pologne n’est pas en reste : autrefois équipée de systèmes soviétiques, elle a conçu le PPZR Piorun, un missile de calibre 72 mm, mesurant 1,59 m de long pour un poids d’environ 10,5 kg (l’ensemble avec poste de tir pesant 16,5 kg). Atteignant Mach 2, il offre une portée de 6 km contre des cibles volant jusqu’à 4 000 m d’altitude. Produit par Mesko, il a fait ses preuves en Ukraine et il n’équipe pas seulement les armées polonaise et ukrainienne, mais aussi les États-Unis, les trois États baltes, la Norvège, la Géorgie, la Moldavie et bientôt la Slovaquie, la Suède et la Belgique, qui signait en mai 2025 son intention d’acquérir 200 à 300 systèmes pour compléter sa commande de Mistral 3 passée en 2023. Les Piorun belges seront destinés aux forces spéciales et aux unités de paras-commandos.

Enfin, la British Army utilise le Starstreak de Thales, qui est le MANPADS le plus lourd de sa catégorie, avec 16,8 kg, mais aussi le plus rapide avec une vitesse maximale de Mach 3,7. Long de 1,39 m pour un calibre de 130 mm, il peut frapper des cibles jusqu’à 7 km avec un plafond de 5 000 m. C’est aussi le seul à nécessiter une visée jusqu’à l’impact, car il est dépourvu de dispositif fire-and – forget : à la place, un guidage laser plus contraignant, mais permettant d’accrocher des cibles à très faible signature et qui le rend insensible aux leurres thermiques ou électro – optiques. Contrairement aux autres systèmes, le Starstreak n’est pas déclenché par la proximité avec un objet : le missile tire trois fléchettes explosives en tungstène qui doivent pénétrer la cible pour la détruire. L’un des avantages de ce système est qu’il rend le Starstreak efficace contre les blindés légers et permet un usage détourné de l’arme.

Le Starstreak peut être tiré à l’épaule avec un tube classique ou être monté sur trépied avec un lanceur à trois tubes qui permet d’engager rapidement plusieurs cibles. Outre les variantes hélicoptère (ATASK) et navale (Seastreak), une variante montée sur le véhicule chenillé Alvis Stormer AFV, le Starstreak SP HVM cumule huit tubes prêts à tirer, avec 12 missiles supplémentaires en réserve.

L’architecture Sky Warden

Couvrant tout le spectre de menaces UAS (Unmanned air system) allant des microdrones de classes 1 et 2 aux drones tactiques en passant par les drones kamikazes et les munitions rôdeuses, ce système C2 multicouche, modulaire et évolutif représente le fleuron de MBDA dans le domaine de la lutte antidrone. Articulé autour d’un ensemble de capteurs (infrarouge, électro – optique, radar, radio), le Sky Warden fournit plusieurs couches de protection C‑UAS dans tous les environnements (urbain, montagneux, désertique, maritime) au profit d’infrastructures fixes, de moyens mobiles, d’unités de combat ou d’unités GBAD. Il peut ensuite actionner une large gamme d’effecteurs allant du brouilleur au missile, en passant par les drones antidrones, les lance – filets, les armes à effet dirigé, etc.

Les logiciels C2 du système Sky Warden intègrent des algorithmes d’IA capables de réduire les fausses alertes et génèrent des réponses adaptées à toutes les menaces avec une approche incrémentale. Ils permettent la planification des missions, la gestion des règles d’engagement et l’entraînement de ses utilisateurs. Le Sky Warden peut être utilisé seul, débarqué ou embarqué dans un véhicule, ou encore intégré à un dispositif plus large grâce à des liaisons tactiques JREAP‑C ou propres à l’unité de déploiement. Le SATCP Mistral 3 constitue la composante MANPADS de cet ensemble.

Le Nimbrix et le concept Loke

La lutte antidrone est devenue incontournable, car elle s’invite tant dans les affrontements conventionnels que dans la guerre hybride avec les récents survols d’infrastructures en Allemagne, au Danemark et dans d’autres pays européens. La défense aérienne, déjà pensée depuis longtemps comme une architecture multicouche, vient donc s’étoffer de quelques couches supplémentaires : du fusil de chasse au canon de 20 mm pour les 2 000 premiers mètres de portée, jusqu’aux missiles VSHORAD destinés à abattre à plus longue portée des cibles plus imposantes et moins nombreuses.

Entre les deux, il existe un déficit capacitaire que vient combler le missile Nimbrix de Saab, pour traiter des cibles trop nombreuses pour le RBS‑70NG, et trop agiles ou éloignées pour être à portée des canons de moyen calibre tels que le Flakpanzer Gepard ou, plus récemment, le Skyranger. Pour répondre à ce besoin, il a fallu développer un missile performant, très peu coûteux et facile à produire en masse.

Le Saab Nimbrix est un missile C‑UAS de type fire-and – forget mesurant environ 1 m de long pour un poids de moins de 3 kg, offrant une enveloppe de tir de 2 km à 5 km de portée contre les cibles manœuvrantes. Deux fois moins gros que le RBS‑70NG, le Nimbrix intègre un autodirecteur infrarouge basique et une petite charge explosive dont les détails sont classifiés, mise à feu par un détonateur de proximité. Le Nimbrix est destiné à engager des essaims de drones et à les détruire grâce à sa tête hardkill airburst à fragmentation. Ce petit missile, prévu pour contrer les munitions rôdeuses et les drones kamikazes, devra effectuer en masse un travail de précision : chaque missile doit abattre un drone, y compris face à un essaim. Le Nimbrix peut être tiré au coup par coup ou en salves, par un lanceur multiple de neuf à douze missiles monté sur un trépied.

Ces lanceurs multiples pourront être montés sur véhicule avec tourelleau téléopéré (comme le Saab Trackfire) ou être installés conjointement sur le 4 × 4 MSHORAD avec le triple lanceur RBS‑70NG : ce 4 × 4 blindé peut alors accueillir six à huit Nimbrix en sus de ses trois missiles et compléter ainsi la capacité du véhicule avec une dotation mixte (une dotation complète de Nimbrix comprendrait de 12 à 16 missiles si l’on retirait les RBS‑70NG).

Le ratio entre le coût du missile et sa capacité de destruction est réputé excellent, bien que gardé à la discrétion de Saab. L’une des stratégies pour maintenir des coûts de production relativement bas est d’être très adaptable à la demande du client tout en conservant une base similaire pour chaque version. La portée peut être adaptée selon les besoins, de même que la charge militaire, l’autodirecteur ou l’aptitude à être tiré depuis une embarcation, un UAS d’attaque, un hélicoptère, un véhicule, un drone terrestre ou par un combattant débarqué. Certaines pièces ont été réalisées avec une imprimante en 3D et sont donc très faciles à produire. L’adaptabilité du concept à différents éléments disponibles sur étagère et fabriqués par des sous – traitants civils ou militaires correspond à une volonté : celle de pouvoir intégrer le Nimbrix à des architectures préexistantes plutôt que d’imposer un nouvel écosystème.

Saab travaille également avec l’armée de l’air suédoise et l’administration du matériel de la défense autour du concept Loke, et propose dans ce cadre une architecture C‑UAS complète. Présenté en février 2025, le concept Loke réutilise et réoriente des matériels existants auxquels de nouvelles technologies ont été intégrées pour formuler une réponse à ce nouveau besoin en lutte antidrone. Une différence majeure réside dans la rapidité avec laquelle ce nouveau système a été imaginé, testé et validé, soit en moins de 84 jours. Ce qui tranche avec les habituels programmes d’armement qui s’étalent, en moyenne, sur des années.

Le système Loke repose sur deux plateformes, l’une avec un radar 3D Giraffe 1X, un système de guerre électronique et différents capteurs (actifs et passifs, acoustiques, électro – optiques, entre autres) combinés à un logiciel de fusion de données, l’autre étant le support d’un effecteur que l’on choisit au sein d’une gamme pour l’adapter à la situation : cela peut être un 4 × 4 avec un tourelleau téléopéré Trackfire Ares armé d’une mitrailleuse lourde, d’un canon de 30 mm, d’un canon Trident de 40 mm, d’un lance – missile RBS‑70NG ou d’un Nimbrix, mais cela peut aussi être une vedette d’assaut CB90, équipée du même type de tourelleau téléopéré, ou une position fixe sur un site sensible.

Le système peut détecter et suivre des cibles physiques, mais également des signaux électromagnétiques, et proposer différents moyens de traiter la cible. De cette façon, la boucle décisionnelle est raccourcie au maximum afin de redonner aux unités un avantage tactique face aux drones. Pour le moment, le Loke est déployé pour donner une capacité C‑UAS à l’échelon de la section d’infanterie et il a été testé avec succès lors de l’exercice « Baltic Trust 2025 » en Lettonie. Son introduction complète au sein des unités de combat suédoises doit intervenir fin 2025.

L’Italie se dote du Fulgur

Destiné à remplacer le Stinger au sein de l’armée italienne d’ici à 2028, le Fulgur est le nouveau MANPADS de MBDA Italia, son développement découlant d’une requête émise en 2023 pour un missile de calibre 70 mm à très courte portée et respectant les standards OTAN. Dévoilé durant l’été 2024, le Fulgur est lui aussi un missile fire-and – forget supersonique doté d’un autodirecteur avec traitement d’image intégré, et destiné en priorité à l’infanterie légère, notamment les unités parachutistes, alpines ou amphibies. Long de 1,50 m pour un poids de 10 kg, il peut être tiré à l’épaule ou intégré à un véhicule tactique tel que l’Iveco VTLM 2 doté d’une tourelle Leonardo. Sa portée est de 5 km pour un plafond opérationnel de 3 800 m.

Comparé au Stinger, le Fulgur est plus rapide et l’autodirecteur électro – optique basé sur une imagerie infrarouge est plus efficace pour identifier sa cible tout en résistant mieux aux contre – mesures. Il est également plus souple d’emploi face à de petites cibles telles que les drones et les munitions rôdeuses. Il peut aussi être monté sur toute une gamme de véhicules (par exemple les 8 × 8 Freccia ou Centauro), sur l’hélicoptère d’attaque AW249 Fenice et être intégré au système Sky Warden de MBDA. Le contrat a été signé par l’armée italienne en juin 2025, les premières livraisons étant attendues pour début 2028. La production devrait atteindre un volume de 1 000 exemplaires par an.

Emmanuel Vivenot

areion24.news

Comment l’ONU a été infiltrée par Epstein

 

L’affaire Epstein ne se résume ni au parcours d’un délinquant sexuel et financier, ni à la simple énumération de personnalités en vue. Elle révèle le rôle politique que lui et son acolyte Ghislaine Maxwell ont joué dans les relations internationales. En tissant un réseau serré autour de diplomates, ils sont parvenus à infiltrer l’ONU et à accéder à des passe-droits et à des informations confidentielles.

Les accords d’Oslo revisités

Terje Rød-Larsen est un poids lourd de la diplomatie. Ce sociologue norvégien fondateur de l’institut FAFO a joué un rôle pivot dans les accords d’Oslo de 1993, en facilitant les négociations secrètes entre Israël et l’OLP, aux côtés de son épouse Mona Juul, aboutissant à la poignée de main historique entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin sous l’égide de Bill Clinton.

En 1994, Larsen est nommé coordinateur spécial pour les Nations unies dans les territoires occupés, basé à Gaza. Puis, jusqu’en 2010, il enchaîne les postes prestigieux et importants, chargé du processus de paix au Moyen-Orient et de la résolution de la crise libanaise post-guerre de 2006. Ensuite, entre 2010 et 2020, il est président d’un think tank basé à New York, l’International Peace Institute, qui collabore avec l’ONU.

Dans les dossiers publiés par le Département de la Justice américain le mois dernier, ses liens étroits avec Epstein ne sont documentés qu’à partir de 2010, mais, côté palestinien, ces révélations ont ravivé des soupçons anciens. Mustafa Barghouti, secrétaire général du parti politique Initiative nationale palestinienne, a déclaré : « Nous n’avons jamais été à l’aise avec cette personne (…) Oslo était un piège… et je suis convaincu que Terje Rød-Larsen était manipulé par la partie israélienne depuis le début. » Des suspicions renforcées par la disparition d’archives officielles norvégiennes clés sur les négociations entre Palestiniens et Israéliens.

Le complice français

Fabrice Aidan, diplomate français, a été détaché par le Quai d’Orsay à New York auprès de Larsen, à partir de 2003, en tant que conseiller, et il est resté aux Nations Unies jusqu’à sa démission en 2013. Un départ en catimini, exfiltré par le ministre des Affaires étrangères, en raison d’une enquête du FBI le soupçonnant de consulter des vidéos pédopornographiques.

Les documents le concernant sont accablants. Ils montrent qu’il n’a pas seulement facilité l’accès de Jeffrey Epstein à des forums fermés et à des responsables de haut niveau au Moyen-Orient, mais qu’il lui a aussi transmis, via son adresse professionnelle onusienne, des notes confidentielles, des comptes rendus de conversations et des briefings du Conseil de sécurité, en violation manifeste des règles de confidentialité de l’ONU.

Comment ce haut fonctionnaire a-t-il pu utiliser son poste et son réseau au service d’un prédateur condamné dès 2008, sans être inquiété pendant des années, posant ainsi de graves questions sur la gouvernance interne des Nations Unies et sur les responsabilités de l’État français ?

Jean-Noël Barrot a déclaré être effaré et indigné par ces révélations et il a saisi le procureur de la République. Pourtant, depuis la publication, en 2016, du livre de Vincent Jauvert La face cachée du Quai d’Orsay, enquête sur un ministère à la dérive, l’affaire était connue de tous, même si Aidan n’y était pas cité nommément.

Un président de l’Assemblée générale en contact avec Epstein

Le cas de Miroslav Lajčák illustre comment Epstein parvenait à normaliser ses relations avec des responsables onusiens en exercice, bien après sa condamnation. Président de l’Assemblée générale de l’ONU de 2017 à 2018, ce diplomate slovaque a échangé des messages avec Epstein entre 2017 et 2019, mêlant discussions diplomatiques sérieuses et propos personnels déplacés, le traitant comme un intermédiaire utile et un connecteur privilégié dans les réseaux internationaux. Sans implication avérée dans des crimes, cette relation révèle cependant une banalisation troublante du contact avec un prédateur sexuel notoire. En 2026, la publication de ces échanges a provoqué sa démission d’un poste de conseiller à la sécurité nationale en Slovaquie, Lajčák lui-même concédant un « mauvais jugement».

TerraMar : la philanthropie comme passeport diplomatique

Mais Epstein et Maxwell ne se sont pas contentés de « tamponner » – comme on le dit dans le jargon– des diplomates de haut rang pour obtenir des informations confidentielles et peser sur des négociations. En 2012, Ghislaine Maxwell crée le TerraMar Project, présenté comme une ONG dédiée à la protection des océans, au moment où le scandale Epstein commence à refaire surface après la condamnation de 2008. Dès 2013-2014, elle s’affiche dans des événements onusiens sur les océans et les Objectifs de développement durable (ODD), obtenant un accès privilégié à des panels, side-events et réseaux diplomatiques multilatéraux : un positionnement stratégique qui agit comme un cheval de Troie et lui ouvre grand les portes de l’écosystème onusien. L’ONG, financée par les fonds d’Epstein, fermera en juillet 2019 après l’arrestation de ce dernier. Mais pendant six ans, elle aura eu pignon sur rue, sans, bien entendu, jamais agir pour de nobles causes.

Finalement, ce ne sont pas seulement les actes d’Epstein/Maxwell qui interrogent, mais la longévité de leur fréquentabilité dans des milieux censés incarner la rigueur diplomatique. Les noms, les dates et les e-mails sont désormais connus ; les archives parlent d’elles-mêmes. Reste à savoir ce que les institutions feront de cette mémoire écrite.

mondafrique.com

Penser la défaite, Marc Bloch; les aspects militaires

 

Le 16 juin 2026, Marc Bloch (1886-1944), plus grand historien français de l’entre-deux-guerres, soldat des deux guerres mondiales puis résistant, entrera au Panthéon. Cette chronique consacrée, pour commencer « l’année Marc Bloch », aux aspects militaires de son texte le plus connu du grand public, sinon le plus lu, L’Étrange défaite, inaugure un petit cycle à la mémoire de cet immense Français. La chronique suivante examinera les aspects politiques, sociaux et culturels de ces médiations sur la défaite de 1940, tandis qu’une dernière mettra le texte en correspondance avec celui écrit par Ernest Renan après la défaite française de 1870, La Réforme intellectuelle et morale.

La défaite française de juin 1940 a eu, pour la relater et en examiner les causes, alors même qu’elle venait de se produire, un témoin soldat – historien à la hauteur de son étrangeté. Marc Bloch rédige dans l’urgence L’Étrange défaite en septembre 1940, est contraint à la vie clandestine en 1942, s’engage dans la Résistance début 1943, meurt entre les mains de la Gestapo en juin 1944. Séquence parfaitement cohérente de la fin d’une vie consacrée à l’histoire et à la République, à une certaine idée de la science et de la France. Nationale et politique, la passion raisonnée de Marc Bloch pour la France est d’une impressionnante profondeur, sans fioritures discursives, dépouillée des outrances verbales qui, chez d’autres, cachent parfois une singulière discontinuité entre les actes et la parole, étrangère à tout chauvinisme, à tout égoïsme national. Elle est la preuve de la possibilité d’une éthique patriotique épousant harmonieusement une éthique scientifique sans faille.

Son testament, écrit à Clermont – Ferrand le 18 mars 1941, en offre la plus limpide expression. « Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours des deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français. Il sera ensuite – s’il est possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations. (1) »

Plus qu’un témoignage

Lors de sa mobilisation en 1939, l’historien a 53 ans, une famille nombreuse et une polyarthrite handicapante. Le capitaine Bloch est affecté en état – major (service des essences), au sein duquel il sert jusqu’à la fin de sa vie. C’est de ce poste d’observation que le témoignage de l’officier de réserve sur le déroulement de la guerre se construit. Mais L’Étrange défaite est bien loin de n’être qu’un témoignage : l’historien élargit la perspective descriptive et se donne comme objectif immédiat, dans l’inconfort et les contraintes des circonstances, l’analyse globale de la situation militaire, politique et sociale ayant créé face à l’Allemagne les conditions de la défaite française.

L’effondrement français se manifestant par une rapide défaite guerrière, Marc Bloch débute logiquement son « procès verbal de l’an 40 » par l’analyse de ses causes militaires. Mais, fidèle aux présupposés méthodologiques et théoriques forgés avec l’historien Lucien Febvre, il fait dans un second temps de la débâcle militaire l’expression d’un ébranlement plus général de la société française. Nul ne sort indemne de cet examen, pas même lui. Marc Bloch n’oublie jamais de rendre hommage à tous les valeureux, les honnêtes, les compétents, militaires et civils, dont il a croisé le chemin. Aucune charge idéologique n’entache une analyse écrite par un homme qui tire quelque orgueil d’avoir été qualifié de « guerrier » par un officier, aime la discipline intelligente et avoue avoir des prédispositions de caractère assez accentuées pour l’organisation et le commandement.

Du point de vue militaire d’abord donc, la première cause de la défaite française est selon Marc Bloch l’incapacité du haut commandement. « D’un bout à l’autre de la guerre, le métronome des états – majors ne cessa pas de battre plusieurs mesures de retard. (2) » Ce sont les chefs militaires qui sont responsables de la transformation des écoles militaires en coteries sectaires, où l’on transmet avec ferveur aux jeunes officiers d’anachroniques théories. Marc Bloch insiste sur l’insuffisante application des sciences à l’art militaire ; y compris, et c’est une nouveauté, des sciences humaines et sociales. « Quelles gorges chaudes cependant, dans nos états – majors, si on avait seulement émis l’hypothèse qu’on pût tirer de leur laboratoire, pour les consulter sur la stratégie, quelques savants bizarrement occupés à mesurer des sensations ! (3) »

La conséquence d’années de préparation à livrer une guerre sur un modèle périmé fut la surprise stratégique, confirmant les analyses militaires de Charles de Gaulle dans les années 1930. Le socle permanent des difficultés militaires françaises est intellectuel ; la défaite de l’armée s’est patiemment édifiée, durant l’entre – deux – guerres, sur une capitulation anticipée de l’esprit. « Les Allemands ont fait une guerre d’aujourd’hui, sous le signe de la vitesse. Nous n’avons pas seulement tenté de faire, pour notre part, une guerre de la veille ou de l’avant – veille. Au moment même où nous voyions les Allemands mener le leur, nous n’avons pas su ou pas voulu en comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérées d’une ère nouvelle. (4) » Sur le plan opérationnel, l’asymétrie du potentiel à agir rapidement plaçait régulièrement les troupes françaises en situation d’être surprises par la position de l’ennemi, les mettant dans l’incapacité de se représenter avec justesse la configuration de l’affrontement dans laquelle elles étaient engagées – un épais « brouillard » de la guerre. « Aussi bien avons – nous jamais, durant toute la campagne, su où était l’ennemi ? […] Au départ de Lens, le 22 mai, il avait été décidé que le Quartier Général se diviserait en deux groupes : le P.C. actif, à Estaires ; la fraction “lourde”, plus loin du combat, croyait-on, à Merville. La surprise fut grande de devoir constater, à l’expérience, que l’échelon dit “arrière” se trouvait plus près de la vraie ligne de feu que l’échelon qualifié “avant”. (5) »

S’il se dégage du récit de Marc Bloch une impression plutôt positive à l’égard du comportement et de l’action des officiers subalternes, les officiers supérieurs, en revanche, – et en particulier les officiers généraux – sont évalués plus sévèrement. Leur style de commandement, dur, hautain, méprisant, au mieux d’un condescendant paternalisme, ne favorisait pas la cohésion et la vigueur morale de la troupe. Il mena à une crise de l’autorité dont la culture militaire aristocratique n’est pas seule responsable : les préjugés sociaux de classes ont aussi largement participé à créer cette fracture entre le commandement et les hommes. Appartenant par ailleurs aux premiers groupes sociaux transformés par le processus de professionnalisation (6), les officiers avaient du mal à comprendre que la conscience professionnelle n’était pas une qualité spécifiquement militaire. « Un officier s’étonnait un jour devant moi que des dames téléphonistes, employées au Central de l’armée, fissent si bien leur service : “aussi bien vraiment que des soldats”, disait-il, d’un ton inimitable, où le scandale l’emportait encore sur la surprise. (7) »

À cette distance entre les dispositions des chefs militaires et celles de leurs subordonnés s’ajoutaient les querelles entre officiers de lignes et officiers d’état – major, qui brisaient la communication verticale et la cohérence de l’action collective, les enjeux de carrière, les rivalités et dissensions internes diverses. Mais le pire est sans conteste pour Marc Bloch, après les premières difficultés militaires rencontrées, le renoncement moral de certains officiers. « Je n’ai guère connu de spectacle plus démoralisant que certains affalements dans les fauteuils du 3eme bureau. (8) » Marc Bloch ne juge cependant pas les hommes singuliers à l’origine d’évènements collectifs. Et l’historien estime la dimension organisationnelle de l’armée aussi importante que la dimension institutionnelle, c’est-à‑dire ici aussi problématique. C’est l’une des hypothèses les plus originales avancées par Marc Bloch. Sous l’angle de ses origines militaires, la défaite de 1940 procède de deux causes primordiales : la première renvoie aux multiples facettes du commandement, la seconde aux aspects les plus prégnants de la bureaucratie militaire. L’effondrement français est aussi en grande partie la conséquence de ce que l’on nommera, en espérant être fidèle à l’idée générale de Marc Bloch, la désorganisation bureaucratique. Les analyses dispersées de l’historien relatives à l’organisation de l’armée française tendent en effet à montrer que la bureaucratie militaire française est un système de mise en forme de la vie collective autant, si ce n’est plus, qu’un mode d’organisation du travail.

Technique contre culture

Marc Bloch ne formule pas son hypothèse de cette manière, se bornant à signaler nombre de dérèglements bureaucratiques. On peut toutefois rapporter toutes les incohérences, toutes les absurdités, toutes les lenteurs du fonctionnement organisationnel décrites par l’historien au fait que la visée d’efficacité de l’action collective y est en permanence concurrencée par une finalité d’une autre nature : le respect de normes de sociabilité, l’inscription symbolique dans la pratique et l’espace professionnels des statuts et identités, l’affirmation des clivages hiérarchiques ou au contraire des continuums entre pairs, l’expression de l’appartenance des individus et des groupes à telle ou telle subdivision du système militaire. Les problèmes dérivant, alors, de la distance entre le découpage du réel issu de la mise en ordre formelle de la vie collective et celui qu’est censée imposer une organisation rationnelle de l’activité à des fins d’efficacité. En somme, la bureaucratie militaire française serait un lieu d’affrontement entre les logiques d’un ordre technique et d’un ordre culturel.

La mobilisation des forces nationales fut surréaliste de désordre. Le problème tient certes politiquement au choix du régime des centres et à l’improvisation qui a caractérisé son déroulement. Raymond Aron fera d’ailleurs de la mobilisation nationale anticipée l’atout décisif de l’Allemagne. Mais d’autres difficultés se sont manifestées, cette fois étrangères aux décisions ou indécisions politiques. Voici, typiquement, un exemple de la domination de l’ordre culturel sur l’ordre technique : « Du moment que le système était admis, il eût convenu, du moins, d’en confier le fonctionnement, qui ne pouvait manquer de se montrer fort délicat, à des officiers, triés sur le volet, et auxquels les années passées là auraient servi de titres exceptionnels à l’avancement. L’armée s’est toujours difficilement résignée à l’idée que l’importance ni le mérite d’une tâche ne se mesurent à ce qu’elle peut avoir, extérieurement, de brillant. (9) » « Tiré en pleine nuit d’un demi-sommeil, par le télégramme qui prescrivait, par exemple, “Appliquez la mesure 81”, on se reportait au “tableau”, sans cesse tenu à portée de la main. C’était pour y apprendre que la mesure 81 faisait jouer toutes les dispositions de la mesure 49, à l’exception des décisions d’ores et déjà entrées en vigueur par l’application de la mesure 93, si celle-ci, d’aventure… […] Assurément, les officiers qui, là-bas, dans un bureau mal aéré de la rue Saint – Dominique, avaient, ajoutant les chiffres aux chiffres, perpétré ce casse-tête chinois, ne manquaient pas, à leur façon, d’imagination : ce n’était pas celle qui permet de se représenter, à l’avance, l’exécution des ordres. (10) » La désorganisation bureaucratique a ainsi fortement accentué la production, à l’intérieur du camp français, de diverses variétés de « frictions », selon l’expression clausewitzienne. 

Notes

(1) Marc Bloch, « Le testament », L’Étrange défaite, Paris, Gallimard, 1990 [1946], p. 212.

(2) Ibid., p. 73.

(3) Ibid., p. 88.

(4) Ibid., p. 67.

(5) Ibid., p. 74-75.

(6) On reviendra plus longuement dans la chronique finale sur la définition du processus de professionnalisation qui affecte le corps des officiers à la fin du 19e siècle.

(7) Marc Bloch, « Le testament », L’Étrange défaite, ouvr. cité, p. 122.

(8) Ibid., p. 141.

(9) Ibid., p. 92.

(10) Ibid., p. 93.


Laure Bardiès

areion24.news

lundi 16 février 2026

Le mythe de la résilience sous sanctions

 

La République islamique s’est construite au rythme des sanctions. Depuis plus de quatre décennies, le pays est devenu un laboratoire grandeur nature de la survie sous contrainte — ou, comme certains observateurs l’appellent, de « l’art de la débrouille ».

Pétroliers fantômes, réseaux de contrebande transnationaux, paiements en « barter » (1) ou en cryptomonnaies, recours à la rétro-ingénierie (2) : à force d’isolement, Téhéran a acquis une expertise du contournement des sanctions. Le pays est-il pour autant « mithridatisé » aux sanctions, tel un poison, à force d’y être exposé ? La métaphore peut paraitre séduisante, mais cette accoutumance a un cout. Si l’Iran a progressivement bâti une économie dite « de résistance » ou « de résilience », celle-ci concentre les richesses au profit des réseaux proches de l’État et des Gardiens de la révolution (pasdarans), tout en fragilisant le tissu social, économique, politique et environnemental du pays.

Depuis 1979, l’Iran vit sous sanctions états-uniennes quasi continues, renforcées en 2006 avec les résolutions des Nations Unies, puis durcies à nouveau en 2018, après le retrait de Washington de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA). S’ajoute à ce tableau contraint le rétablissement du mécanisme de « snapback » (3) en septembre 2025, qui referme une parenthèse diplomatique déjà fragile.

La bataille discursive du régime sur les sanctions

Aujourd’hui, l’économie iranienne donne l’image d’un paradoxe : asphyxiée mais debout. À première vue, les indicateurs racontent l’histoire d’un pays au bord de l’étouffement : la croissance du PIB est passée de 3,5 % en 2024 à 0,3 % en 2025 (4), l’inflation oscille entre 30 % et 40 % depuis 2018, et la valeur de la monnaie nationale, le rial, a diminué de près de 30 % en une dizaine d’années (5) … Résultat : près de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’économie est à bout de souffle, mais sans pour autant s’effondrer.

Ce paradoxe s’explique par la mise en place d’une « économie de la résistance » (eghtesad-e moghavemat) promue par le Guide suprême, Ali Khamenei (depuis 1989). En érigeant cette économie en doctrine, le régime iranien a transformé les sanctions en ressource politique. Présentée comme une réponse à une « guerre économique » menée par l’Occident, l’« économie de la résistance » articule défense de l’identité nationale, consommation « patriotique » et autonomie productive dans les secteurs stratégiques. Ce récit permet au pouvoir de légitimer ses choix et de délégitimer toute contestation interne, assimilée à une ingérence étrangère. Mais ce cadrage est de plus en plus contesté, notamment dans les milieux urbains, où les mobilisations de 2019, 2021 et de fin 2025 ont mis en cause la corruption et l’incompétence des autorités. En Iran, les sanctions ne relèvent donc pas moins de l’économie que d’une bataille des récits (6).




L’armement : le contournement invisible

Au-delà de sa fonction de légitimation politique, la résilience iranienne repose également sur des mécanismes concrets, discrets et structurés de contournement des sanctions. C’est dans ces pratiques — moins visibles que les discours officiels, mais tout aussi déterminantes — que se joue une part essentielle de la capacité du régime à durer.

Fortement exclu des marchés occidentaux, l’Iran trouve en la Chine un partenaire « flexible » : Pékin occupe une place singulière (7) et a joué, jusqu’en 2015, un rôle déterminant en fournissant à l’Iran du matériel militaire, souvent dérivé de modèles soviétiques. Mais à partir des années 1990, l’Iran ne se contente plus d’importer du matériel depuis la Chine : il copie, adapte, « hybridise », afin de faire des missiles chinois des matrices pour les missiles iraniens.

En parallèle, des technologies occidentales sont obtenues illicitement et recyclées. Cette technique pose les bases d’une véritable doctrine de rétro-ingénierie au sein du régime iranien, dont l’aboutissement le plus visible est le développement de sa filière drone. Par exemple, l’Iran utilise des moteurs de mobylettes ou des moteurs chinois inspirés de moteurs allemands. Cette hybridation a permis à Téhéran de bâtir un complexe industriel de drones relativement autonome et exportable en Russie et au Tadjikistan, qui ont monté des usines d’assemblage de drones iraniens. Les Shahed 136, utilisés massivement par la Russie en Ukraine, incarnent cette autonomie militaire relative, née non pas malgré les sanctions, mais largement à cause d’elles. Parallèlement, les Gardiens de la révolution ont développé une culture de l’ingéniosité en optimisant leurs ressources sous la contrainte : ils transforment des porte-conteneurs en plateformes militaires, comme des porte-hélicoptères ou porte-drones.

Certaines entreprises jouent un rôle clé au centre de cette économie parallèle. La société iranienne Sahara Thunder, en apparence ordinaire, opère en réalité à l’intersection de trois mondes : contrebande pétrolière, acquisition de technologies militaires sensibles et ingénierie financière (8). Les documents divulgués dans les « Sahara Thunder leaks » (contenu des serveurs piratés mis en ligne) révèlent que l’entreprise a facilité l’importation de matériels militaires russes et chinois à double usage, financés par des revenus pétroliers clandestins. Son rôle s’est amplifié dans un contexte de guerre en Ukraine : l’entreprise a servi d’intermédiaire dans le transfert vers la Russie de technologies nécessaires à la production locale des Shahed 136, rebaptisés Geran-2, dans l’usine russe d’Alabuga au Tatarstan, un projet estimé à environ 1,4 milliard d’euros. Pour contourner les restrictions financières, Sahara Thunder a mobilisé un arsenal de techniques : sociétés-écrans dans les zones franches des Émirats arabes unis, paiements en dirhams via des banques sous sanctions, ou encore transactions en or. Pour cette société iranienne, le contournement des sanctions n’est plus une tactique : c’est une compétence stratégique.

Quand la résilience se brise : sanctions et épuisement social en Iran

C’est ici que la « résilience » montre ses limites : les sanctions frappent d’abord les populations les plus vulnérables et accentuent des inégalités anciennes. Les provinces iraniennes périphériques — le Kurdistan, le Sistan-Baloutchistan, le Lorestan — cumulent pauvreté, chômage et sous-investissement chronique. Le Sistan-Baloutchistan dépasse les 60 % de pauvreté et affiche les pires indicateurs nationaux en matière de santé, d’accès à l’eau et d’éducation (9). Dans ces régions, la crise économique se superpose à des tensions ethniques et à un sentiment d’abandon par l’État.

Insidieusement et progressivement, les sanctions touchent aussi les classes moyennes. À l’aune des manifestations qui traversent sporadiquement le pays depuis 2019, l’Iran subit aussi bien une crise matérielle qu’un effondrement psychologique. La combinaison des fermetures d’entreprises et de la hausse durable du chômage alimente une dynamique de désagrégation sociale. La contraction des emplois qualifiés et la dévalorisation des statuts professionnels ont accéléré le déclassement d’enseignants, d’ingénieurs, de fonctionnaires et de petits entrepreneurs, contraints à des stratégies de survie économique. De plus, cette recomposition sociale touche les femmes de manière disproportionnée : le ralentissement économique et l’extension du travail informel non déclaré ont réduit leur accès à l’emploi formel, accentuant leur marginalisation économique. La baisse continue de la participation féminine au marché du travail ne relève donc pas seulement de contraintes politiques, culturelles ou juridiques, mais constitue aussi un indicateur avancé de l’affaiblissement structurel du tissu productif iranien.

En parallèle, la « résilience industrielle » (10) mise en avant par Téhéran masque une réalité plus sombre : les entreprises iraniennes, privées d’investissements européens et confrontées à des chaines d’approvisionnement fragmentées, doivent composer avec des couts de production plus élevés, un accès limité aux technologies modernes, une dépendance accrue à des fournisseurs asiatiques et une obsolescence accélérée des équipements. Cette situation fragilise particulièrement les PME, qui n’ont ni les réseaux ni les capacités financières des conglomérats parapublics liés aux Gardiens de la révolution. Le secteur privé, déjà étroit, se contracte encore, tandis que les acteurs militaro-économiques renforcent leur emprise.

Le tableau se dégrade encore. Depuis plusieurs années, les pénuries d’eau et les coupures d’électricité et d’Internet alimentent une contestation diffuse. À l’été 2025, des milliers d’Iraniens ont manifesté face à des coupures d’électricité pouvant atteindre douze heures par jour, dans une période de chaleur extrême. La colère vise à la fois les sanctions que la mauvaise gouvernance, perçue comme un facteur aggravant les effets du blocus économique. Enfin, les sanctions limitent l’accès aux technologies vertes et aux équipements modernes : l’industrie automobile accuse un retard important dans l’adoption des normes antipollution, ce qui intensifie la pollution dans les grandes villes ; les raffineries, souvent équipées de matériel obsolète, émettent des niveaux de polluants largement supérieurs aux standards internationaux.

Par ailleurs, l’« économie de résistance », qui résulte des sanctions économiques, privilégie le court terme au détriment de la défense de l’environnement à long terme. Pour compenser les effets de la crise, des choix écologiquement aberrants ont été faits : culture du riz dans des zones arides, surexploitation des nappes phréatiques, exploitation pétrolière sans normes strictes. Résultat : le stress hydrique atteint des niveaux critiques, avec des nappes en voie d’épuisement et des villes confrontées à des pénuries récurrentes. La situation est si grave que le président Massoud Pezeshkian (depuis 2024) a relancé un projet visant à déplacer la capitale de Téhéran vers la région de Makran, au bord de la mer d’Oman.

Conclusion

L’Iran a certes appris à vivre sans l’Occident. Cette capacité d’adaptation est réelle, mais elle repose sur l’informalité, la rente et la coercition, au prix d’un appauvrissement social, d’une fermeture politique et d’une dégradation environnementale inquiétante. En quatre décennies, la République islamique a transformé l’adversité en méthode, l’isolement en système, la pénurie en moteur d’ingéniosité. Mais cette résilience, présentée par le régime comme une preuve de robustesse stratégique, est une illusion préoccupante. Les sanctions ont consolidé les acteurs les mieux placés pour les contourner, tout en accélérant la fragmentation sociale et territoriale du pays. Elles ont renforcé les réseaux militaro-économiques et nourri une économie grise devenue indispensable au fonctionnement de l’État.

Ainsi, une analyse iconoclaste de la situation pourrait être la suivante : un Iran affaibli, qui se perçoit comme obsidional, peut être plus imprévisible sur la scène régionale et plus dur pour la population. L’histoire récente suggère que l’isolement total renforce les logiques sécuritaires plutôt que de favoriser une transformation interne. La question n’est donc peut-être pas de savoir comment sanctionner davantage, mais comment concevoir des stratégies capables de réduire les couts humains, sociaux et environnementaux, tout en recréant des espaces de dialogue et d’intégration maitrisée. La question n’est plus seulement de savoir si les sanctions fonctionnent, mais ce qu’elles produisent : un pays qui s’adapte via une économie de l’ombre et qui s’enferme dans un modèle où la survie du régime prévaut sur la prospérité collective, au prix d’un marasme économique persistant et d’une dégradation continue des conditions de vie de la population.

Notes

(1) Le barter est un mot anglais signifiant « troc ». Il permet des échanges de matières premières contre des biens et services sans passer par une compensation monétaire. Ainsi, en 2021, une entreprise chinoise aurait troqué des composants automobiles contre des pistaches iraniennes, pour un montant estimé à près de deux millions de dollars. Ces transactions, marginales en apparence, contribuent pourtant à la survie de pans entiers de l’économie iranienne. Voir : Emmanuel Hache, Candice Roche, « Du capitalisme de troc aux bourses émergentes : entre réponse aux sanctions et géopolitique parallèle des matières premières », Revue internationale et stratégique, n°139, 2025, p. 99-109.

(2) La rétro-ingénierie (reverse-engineering en anglais) consiste à désassembler un objet pour accéder à ses composants individuels et à sa structure interne. Le régime iranien utilise cette technique pour comprendre comment une pièce a été conçue afin de la reproduire, la modifier ou l’améliorer. En Iran, des versions locales de missiles ont été développées au fil des années, telles que le Nasr-1 (inspiré du missile chinois C-704) et le Kosar-1 (basé sur le C-701 chinois).

(3) Le snapback est un mécanisme prévu par le JCPoA et par la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU. Déclenché le 28 aout 2025 par les E3 (France, Royaume-Uni et Allemagne), il entraine le rétablissement automatique des sanctions onusiennes contre l’Iran dans un délai de trente jours.

(4) Théodore Laurent, « Pour l’Iran, le compte à rebours a commencé », Forbes France, 27 octobre 2025 (https://​tinyurl​.com/​9​d​c​3​p​85r).

(5) En 2025, l’Iran figure parmi les trois pays dont la monnaie a le plus chuté.

(6) Thierry Coville, Julia Tomasso, « Destins croisés : l’Irak et l’Iran, entre adaptation aux sanctions et dépendance », Revue internationale et stratégique, n°139, automne 2025, p. 111-121.

(7) La relation entre la Chine et l’Iran s’est renforcée par la sortie des États-Unis du JCPoA en 2018 et par la signature, en 2021, d’un pacte de coopération stratégique sur vingt-cinq ans, qui s’inscrit dans le projet des nouvelles routes de la soie de Pékin. Soucieuse de préserver ses relations avec Washington et les monarchies arabes du Golfe, la Chine a constamment calibré son engagement, oscillant entre coopération pragmatique et retenue stratégique.

(8) C4ADS, Airborne Axis: Inside the deal that brought Iranian drone production to Russia, 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​c​2​h​5​t8w).

(9) Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran (CSDHI), « Les villes iraniennes plongent du seuil de pauvreté, au seuil de misère », 7 mai 2020 (https://​tinyurl​.com/​b​d​d​9​n​8wv).

(10) Louis de Catheu, Esfandyar Batmanghelidj, « Iran : face aux sanctions, les conséquences géopolitiques de la résilience industrielle », Le Grand Continent, 3 avril 2024 (https://​tinyurl​.com/​y​d​s​7​7​sm2).

Julia Tomasso

areion24.news

La Chine mène le jeu dans les mutations du commerce international

 

La Chine a annoncé un excédent record du commerce extérieur en 2025 (1 192 milliards de dollars) qui a été largement commenté par la presse internationale. Mais on observe surtout une rapide montée en gamme des exportations chinoises de biens à fort contenu technologique ainsi qu’une diversification géographique au profit du sud global et en particulier les pays partenaires des Nouvelles routes de la Soie (Belt and Road Initiative), qui représentent désormais plus de 50% des échanges extérieurs du pays.

La barre du trillion de dollars d’excédent commercial avait été presque atteinte en 2024 par la Chine (avec un excédent de 992 milliards de dollars). Elle est largement franchie en 2025, avec un excédent sans précédent de 1 192 milliards de dollars. Les exportations chinoises ont poursuivi leur progression avec une hausse globale de 6,1%, en dépit des coups de boutoir protectionnistes de Donald Trump. Les importations n’ont augmenté que de 0,5% pour deux raisons : l’atonie de la demande intérieure chinoise et la baisse des prix de l’énergie et des matières premières qui constituent une part importante des achats du pays. Les importations de pétrole ont par exemple progressé de 4,4% en volume tout en diminuant de 6% en valeur.

Une croissance toujours dépendante des excédents commerciaux

La croissance chinoise en 2025 atteint 5%, selon les chiffres officiels, soit exactement la cible fixée par le gouvernement chinois en mars dernier lors de la réunion de l’Assemblée nationale populaire. C’est un peu suspect. Les économistes du Rhodium group (un think tank américain spécialiste de la Chine et du changement climatique) ont leurs propres modes de calcul et ils évaluent la croissance réelle du pays à 3% pour deux raisons principales : le profond effet déflationniste provoqué par l’effondrement durable du secteur immobilier et l’absence de réelle relance de la consommation intérieure.

Il y a un point sur lequel le Rhodium group et les autorités chinoises sont à peu près d’accord : l’importante contribution du commerce extérieur à la croissance du pays. Celle-ci est estimée à hauteur de 30% par l’Office national des statistiques et à un peu plus de 40% par le Rhodium group. Autrement dit, si les exportations nettes n’avaient pas fortement progressé en 2025, la croissance chinoise n’aurait été au mieux que de 3,5%.

C’est donc le reste du monde qui, par l’absorption toujours plus importante de produits chinois (à l’exception des États-Unis), permet à la Chine de maintenir son rythme de croissance. Une équation dont Emmanuel Macron a rappelé qu’elle n’était pas tenable dans la durée lors de sa dernière visite à Pékin en décembre dernier.

La montée en gamme des exportations chinoises s’accélère

Le moteur des exportations chinoises n’est plus fondé sur les produits de consommation à bas coûts. Les ventes de textile-habillement, chaussures, jouets et meubles ont diminué de 7% en 2025 par rapport à 2024, et de 14% par rapport à 2021. Le secteur le plus touché est celui du jouet (- 23% comparé à 2021). Cette érosion progressive est cependant plus que compensée par la montée en puissance des ventes à forte valeur ajoutée.

L’un des exemples les plus frappants de cette montée en gamme est celui de l’automobile. Depuis 2020 les exportations chinoises d’automobiles et d’équipements automobiles ont été multipliées par 3,3. Elles atteignent près de 250 milliards de dollars en 2025. Dans le même temps, les importations chinoises dans ce secteur ont fortement reculé, avec une chute de plus de 50% depuis 2021, et le rapport entre exportations et importations est maintenant de 6 à 1.


Source : International Trade Center. Chapitre 87 du Système Harmonisé


Les principales victimes du renversement des conditions de la concurrence automobile sur le marché chinois sont les trois premiers fournisseurs de la Chine : l’Allemagne (-57% depuis 2021), le Japon (-41%) et les États-Unis (-74%). L’offensive chinoise à l’exportation se double d’investissements massifs sur les principaux marchés cibles, en particulier vers l’Europe et sa périphérie.

Un autre exemple similaire, où la progression des exportations chinoises s’accompagne d’une vaste campagne d’investissements à l’étranger, est celui des moteurs électriques. Le rapport entre exports et imports est déjà supérieur à 4 et continue de progresser. Les entreprises chinoises détiennent une large majorité des brevets dans ce domaine. Elles innovent en permanence (comme le montre le géant des véhicules électriques chinois BYD avec la diffusion rapide des nouvelles batteries sodium-ion) et fournissent les moteurs de leurs concurrents occidentaux.


Source : International Trade Center. Code 8501 du Système harmonisé


D’autres exemples sont mentionnés dans une étude récente de China Briefing (une publication du cabinet d’avocats Dezan Shira et Associés). Les exportations de turbines d’éoliennes se sont envolées de 48% en 2025, celles de batteries lithium-ion de 26%. La Chine est devenue exportateur net de robots industriels, avec une progression de 48% des ventes en 2025. Elle est aujourd’hui leader mondial pour l’ensemble de la chaîne des technologies vertes.

La bataille des semiconducteurs se poursuit

Même dans le secteur des semiconducteurs, où la Chine a un retard technologique particulièrement difficile à combler pour les microprocesseurs de dernières générations et où les sanctions commerciales américaines s’accumulent, les échanges chinois de semiconducteurs restent dynamiques depuis 2023, à l’exportation comme à l’importation. Les producteurs chinois se sont spécialisés dans les semiconducteurs d’au moins 28 nanomètres, qui ont de nombreuses applications dans l’automobile et l’électronique grand public, tout en consacrant des ressources maximales à la recherche-développement avec un soutien massif de l’État (de l’ordre de 70 milliards de dollars).


Source : International Trade Center. Code 8542 du Système harmonisé


Le premier partenaire de la Chine demeure Taïwan, qui représente 36% des importations chinoises de circuits intégrés en 2025 devant la Corée (22%). Un partenariat qui se maintient en dépit des tensions géopolitiques permanentes entre les deux rives du détroit de Taïwan. Globalement, la part de l’Asie dans ces échanges de semiconducteurs est écrasante, même si le relâchement récent des restrictions à l’exportation américaines a fait remonter de 2,5% à 7,5% la part américaine dans les achats chinois en 2025 par rapport à 2024.

La Chine a su rapidement diversifier ses échanges avec le monde

L’année 2025 a évidemment été marquée par la guerre commerciale initiée par Donald Trump, qui a connu un pic en avril, avec l’annonce de respectivement 145% et 125% de droits de douane sur les échanges entre les deux pays. L’accalmie initiée en mai a été prolongée par étapes successives et reste applicable jusqu’en novembre 2026. Comme une série de droits spécifiques élevés sont appliqués par les États-Unis dans certains secteurs, le tarif moyen pour les produits chinois entrant sur le marché américain est de 47,5% selon les estimations du Peterson Institute for International Economics. Les exportateurs américains sont pour leur part soumis à des droits de douane moyens de 31,9%. Les obstacles aux échanges restent donc très élevés et le commerce bilatéral a chuté de 19% en 2025, ramenant la part des États-Unis dans le commerce extérieur chinois à un peu moins de 9% contre 11% en 2024.

Ce choc n’a pas suffi à bloquer la dynamique des exportations chinoises, mais il crée un changement profond dans l’équilibre des échanges extérieurs du pays. L’Union européenne compte aujourd’hui beaucoup plus que les États-Unis dans le commerce extérieur chinois (13% contre 8,8%). La part de l’Asie continue de progresser (45%), l’Amérique latine et Centrale se situe maintenant au niveau des États-Unis (elle fait en fait deux fois mieux à l’exportation vers le marché chinois) et l’Afrique fait jeu égal avec le Moyen Orient.


Source : Douanes chinoises


Selon le China Briefing, les échanges de la Chine avec ses partenaires de la BRI ont atteint 52% du commerce extérieur du pays. Pour la première fois le « sud Global » devient majoritaire et supplante les pays développés.

Cette mutation est cependant en partie trompeuse. En réalité, la Chine est de moins en moins le pays d’assemblage final des chaînes de valeur asiatiques pour devenir un exportateur de composants intégrés dans les produits finis assemblés et exportés par le reste de l’Asie. Washington pénalise fortement les « produits en transit » dans les accords passés avec le Vietnam et d’autres pays de l’Asean. Mais Donald Trump n’aime pas les fonctionnaires. Les douaniers américains sont peu nombreux. Ils vont avoir le plus grand mal à véritablement contrôler la valeur ajoutée réelle des centaines de milliers de produits venant d’Asie du Sud-Est. Il est plus que probable qu’une partie des exportations chinoises vers les États-Unis emprunte déjà des voies détournées pour entrer plus facilement sur le marché américain.

Quelles sont les perspectives pour 2026 ? La chute des échanges avec les États-Unis pourrait prendre fin si un nouvel assouplissement des relations commerciales se confirme à l’occasion du prochain sommet entre Donald Trump et Xi Jinping prévu pour début avril. L’offensive vers l’Europe et les marchés asiatiques a provoqué des frictions commerciales croissantes, avec la multiplication des plaintes antidumping ou des enquêtes antisubventions contre les produits chinois (sur les turbines d’éoliennes par exemple, il y a quelques jours à l’initiative de l’Union européenne). Ces pressions politiques pourraient avoir un certain impact pour modérer les exportations chinoises sur quelques produits clés.

Mais le yuan chinois (renminbi) est faible (il a perdu près de 10% de sa valeur face à l’Euro depuis un an), les prix à la production chinois restent orientés à la baisse, les surcapacités industrielles du pays n’ont pas réellement diminué et la relance du marché intérieur chinois se fait attendre. Les produits chinois restent donc extrêmement compétitifs et ont toujours autant besoin de débouchés extérieurs.

Ces données de fond expliquent les propositions contenues dans le rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan européen intitulé « l’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois » publié le 9 février. Dans l’éditorial accompagnant ce rapport, le président du haut-commissariat Clément Beaune soulignait : « Il reste deux réponses choc à préparer et à débattre au plus vite : une protection commerciale inédite, équivalente à un droit de douane général de 30 % vis-à- vis de la Chine ; ou une dépréciation de l’euro de 20 % à 30 % par rapport au renminbi. » Des propositions choc qui vont faire débat mais qui ont très peu de chances d’être retenues dans un cadre idéologique européen encore profondément marqué par l’attachement à la liberté des échanges.

Hubert Testard

asialyst.com