Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 28 septembre 2026

Le système franco-italien de défense aérienne SAMP/T NG semble le mieux placé pour s’imposer en Suisse

 

Son chef, Martin Pfister, l’a admis à demi-mots lors d’un entretien accordé au site d’information Watson, la semaine passée : après ses déboires avec le chasseur-bombardier F-35A, le système de défense aérienne Patriot ou encore avec le drone Hermes 900, le département de la Défense, de la Protection de la population et des Sports [DPPS] n’a plus le droit à l’erreur.

S’agissant des cinq batteries Patriot commandées en 2022 dans le cadre du programme Air 2030, il est désormais acté qu’elles ne seront pas livrées aux forces suisses en 2028, comme cela avait été convenu, mais en 2033, voire en 2035. En outre, elles coûteront 1,7 milliard de francs suisses de plus que prévu.

Cela étant, au-delà la facture, c’est surtout les délais de livraison, et donc le risque d’une rupture temporaire de capacité, qui préoccupent le plus le DDPS. Aussi, il a lancé une nouvelle procédure pour acquérir un second système de défense aérienne le plus rapidement possible. «Compte tenu de la détérioration de la situation en matière de sécurité, la Suisse doit être rapidement en mesure de se défendre contre les attaques à distance», a en effet soutenu le Conseil fédéral, en juin dernier.

L’Office fédéral de l’armement [Armasuisse] a donc adressé une demande d’informations à cinq industriels, au titre du programme Bodluv GR 2. Puis, après un premier examen, quatre offres ont été retenues, celle de l’allemand Diehl Defence, basée sur l’IRIS-T SLX, ayant été écartée.

Le choix d’un second système de défense aérienne doit se faire entre le L-SAM de Hanwha Aerospace, le David’s Sling [ou «Fronde de David»] de Rafael, le Barak MX d’Israel Aerospace Industries et le SAMP/T NG [Sol-Air Moyenne Portée / Terrestre de Nouvelle Génération] du consortium franco-italien Eurosam [formé par Thales et MBDA, ndlr], lequel avait été écarté au profit du Patriot.

Cependant, selon la presse suisse, les chances des industriels israéliens étant minces pour des considérations politiques, le contrat devrait se jouer entre Hanwha Aerospace et Eurosam. Au DDPS, «le système sud-coréen est lui aussi considéré comme prometteur», a en effet rapporté Watson, au début du mois.

Il revient désormais au Conseil fédéral de trancher.

«Les évaluations militaires et de politique de défense des offres fermes reçues sont terminées», a confirmé Kaj-Gunnar Sievert, le porte-parole d’Armasuisse, dans les pages du SonntagsBlick. Le dossier est donc désormais entre les mains du directeur des armements, Urs Loher, et dans celles de M. Pfister. Il reviendra à ce dernier de faire une recommandation au Conseil fédéral et de soumettre une demande d’achat. Une enveloppe de 5 milliards de francs suisses devrait être débloquées à cette fin.

Mais d’après le SonntagsBlick, l’achat du SAMP/T NG serait privilégié. «L’acquisition de ce système auprès du consortium franco-italien Eurosam devrait être la priorité. D’une part, le Conseil fédéral s’est engagé à privilégier les achats d’armements européens à l’avenir. D’autre part, dans le contexte politique actuel, l’acquisition d’un produit israélien ou sud-coréen ne pourrait se faire sans susciter de polémiques», a-t-il en effet avancé. Et d’y voir aussi une dimension politique puisque ce choix permettrait aussi à Berne d’améliorer [de réparer ?] ses relations avec Paris.

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2026, l’année de tous les dangers pour le Tadjikistan ?

 

Quand on parle de la géopolitique centrasiatique, la tendance est d’oublier le seul État persanophone de la région : le Tadjikistan. Pourtant, en 2026, il apparait, à bien des égards, à la croisée des chemins, d’un point de vue politique et sécuritaire, ce qui pourrait avoir des conséquences non négligeables sur le reste de la région.

Comprendre les difficultés du Tadjikistan par son histoire 

Pour aborder correctement le Tadjikistan actuel, il faut prendre en compte son passé, et l’interprétation officielle de ce dernier. Selon Douchanbé, les Tadjiks se considèrent comme les plus anciens habitants d’Asie centrale, face aux autres peuples de la région, turcophones, qui ont « submergé » la région ultérieurement. Ce discours a d’abord été le produit des études orientalistes russes, puis d’une politique soviétique mettant de côté la réalité d’une histoire de cohabitation, d’interpénétrations, et de bilinguisme dans la région. C’est, à bien des égards, la création d’un territoire différencié par les Soviétiques, qui a créé le nationalisme tadjik contemporain. Et dans ce cadre, les Tadjiks ont été profondément frustrés dans leur sentiment national naissant par le refus d’associer à leur République des territoires qu’ils considéraient comme leurs : Samarcande, Boukhara, et la province de Sourkhan-Daria (tous administrativement rattachés à l’Ouzbékistan actuel). Et cela pour des raisons géopolitiques et politiques plus que nationales (1). Dès cette période, on peut considérer que le nationalisme tadjik se vit comme tronqué, affaibli par des acteurs extérieurs, nourrissant un sentiment d’isolement qui reste d’actualité. Son caractère inachevé explique qu’il n’a pas su pleinement convaincre une population tiraillée entre une grande fierté culturelle et historique, en fait supranationale, et des identités locales. 

Cette réalité explique un passé très récent qui pèse particulièrement sur le Tadjikistan contemporain, celui de la guerre civile, dès les premières années de l’indépendance (1992-1997). Une approche superficielle de ce conflit en surestime le caractère idéologique, opposant, en théorie, islamistes, ou une coalition « islamo-démocrate », et un camp conservateur postsoviétique (parfois appelé « néo-communiste »). On est bien plus proche de la réalité quand on voit la guerre civile tadjike comme le produit d’un localisme façonné par le système soviétique de collectivisation des terres, de déplacement des populations, et d’indigénisation des élites de la République socialiste soviétique du Tadjikistan. Cela a signifié une compétition entre groupes locaux pour l’accès aux ressources et au pouvoir. La manne financière, venant de Moscou, fut perdue après la chute de l’URSS ; les tensions entre identités locales déjà existantes ont été exacerbées en conséquence. À cela, il faut ajouter une faiblesse fatale pour le pays nouvellement indépendant : des élites divisées entre le pouvoir politique, dominé par Léninabad (dans la province de Soghd, au Nord), et les forces de sécurité, contrôlées par les Pamiris. 

La guerre civile s’est organisée autour de deux coalitions : conservatrice et rebelle. Les conservateurs étaient en fait une alliance entre Léninabad et les Koulabis (d’une province à la frontière avec l’Afghanistan). Un rapprochement qui avait déjà germé sous l’URSS, Léninabad voulant étendre sa base politique. Pendant la guerre civile, les Koulabis ont dominé le camp gouvernemental, et c’est l’un des leurs, Emomali Rahmon, qui est devenu président du pays. Face à eux se trouvait une alliance rebelle entre les Gharmis, une population en partie déplacée dans le Sud-Ouest, sans accès au pouvoir, influencée par le discours islamiste en conséquence, et les Pamiris, les Ismaéliens du Haut-Badakhchan (Est du Tadjikistan), laïcisés (2). Il ne faut pas sous-estimer la grande violence de cette guerre civile, tournant à une logique d’élimination totale de la population adversaire. Cela explique le fait que 1,5 million de Tadjiks soient devenus, durant les combats, des réfugiés dans leur propre pays, et que 600 000 aient fui vers l’Afghanistan, pays voisin lui-même en proie à une guerre civile à l’époque (3). Quant au nombre de morts, il oscille entre 35 000 et 157 000 (4).

De nos jours, le Tadjikistan est un petit pays, montagneux et enclavé, de 10,97 millions d’habitants en février 2026, frustré par les limites qui lui ont été imposées par le passé soviétique. Et c’est la nation la plus pauvre d’Asie centrale — legs d’une guerre civile dont le souvenir hante les mémoires actuelles. 

Un régime sultanique inquiété par les questions iranienne et afghane 

En réponse à cette histoire difficile, le président Rahmon, après 1997, a fondé, de fait, un régime « sultanique ». C’est-à-dire dans une logique autoritaire sans réelle idéologie, dominée par le pouvoir absolu de la personne à la tête de l’État. Un tel régime tend à fonctionner par la peur, la corruption, l’élimination de toute concurrence, avec une base de soutiens qui se réduit avec le temps, privilégiant une domination familiale (5). C’est bien dans cette approche visant à consolider son pouvoir personnel que le président de la République du Tadjikistan a détricoté ce qui avait permis le processus de paix avec l’opposition : il a notamment mis hors-la-loi en 2015 le principal parti d’opposition islamiste (pourtant très modéré (6)), et s’est opposé à l’émergence de toute alternative, dans l’opposition mais aussi dans son propre camp. Depuis 2016, ce choix d’un régime « sultanique » est arrivé à sa conclusion logique : permettre une transition du pouvoir entre le président Rahmon et son fils, Roustam Emomali. Ces dernières années, la préparation de la transition a signifié cibler des acteurs influents au sein du régime, qui pourraient se montrer hostiles à la passation de pouvoir : il y a d’abord eu une série d’arrestations, au cours de l’été 2024, de personnalités pourtant loyales au clan présidentiel depuis 1992, au nom d’un coup d’État supposé ; puis des remaniements importants, jusqu’à tout récemment. En effet, en janvier 2026, des changements ont été annoncés aux ministères de la Justice, des Affaires étrangères, de la Défense, ainsi qu’au niveau de la Cour suprême, de la Garde nationale, et des forces des garde-frontières. Douchanbé a même fait le choix, en février-mars 2025, de céder des milliers d’hectares au Kirghizstan, afin de régler au plus vite le différend frontalier du Ferghana, après les tensions armées de 2021-2022. 

On peut voir cette orientation politique comme le désir d’imposer autoritairement la stabilité du pays sur la durée, même après la mort d’Emomali Rahmon. Au-delà d’un désir de domination politique « classique », le président sorti vainqueur de la guerre civile a peut-être vu dans son régime la seule façon d’éviter un retour des troubles passés. Mais cette approche réduit plus encore les soutiens du régime, à une période où sa sécurité pourrait également être mise en danger à l’extérieur.

En effet, en plus des risques associés à cette transition dynastique, il y a deux sources d’inquiétudes spécifiques pour Douchanbé, en ce début d’année 2026 : l’Afghanistan et l’Iran.

Relation avec l’Afghanistan

Le Tadjikistan partage une frontière de 1357 km avec l’Afghanistan, considérée comme poreuse encore aujourd’hui. De fait, depuis plusieurs décennies, ce voisin a toujours été vu comme un facteur d’instabilités. Avec le retour des talibans au pouvoir le 15 aout 2021, Douchanbé se trouve confronté à une menace sécuritaire non négligeable venant du Sud. Il y a bien entendu l’État islamique au Khorasan (EI-K), qui considère le régime du président Rahmon comme un ennemi à abattre, mais surtout qui réussit à recruter des Tadjiks pour ses actions terroristes dans la région, tel que l’indiquent les attentats perpétrés à Kerman (Iran) puis à Krasnogorsk (Moscou, les 3 janvier et 22 mars 2024). Plus largement, l’insécurité est devenue une réalité à la frontière entre Tadjikistan et Afghanistan : des infiltrations violentes de terroristes ou de trafiquants de drogue fin 2025 et début 2026 ont poussé l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) à accepter le principe, en février 2026, de devoir armer les forces gardant la frontière. Le problème va au-delà des relations compliquées entre Douchanbé et Kaboul : il semblerait que des forces hostiles au Tadjikistan puissent agir en toute impunité en territoire afghan. 

Relation avec l’Iran

Quant à l’Iran (7), encore au début de l’année 2026, il devait être un atout pour un Tadjikistan préparant sa transition politique : les images du « Forum Iran-Tadjikistan pour le Commerce, l’Investissement économique et le Tourisme » à Douchanbé, permettant une rencontre au sommet entre les présidents Rahmon et Pezechkian le 15 janvier, donnaient le sentiment d’une relation enfin apaisée entre les deux pays. C’était la continuation d’un cycle vertueux dans les relations bilatérales entamé en 2019. Si, auparavant, il a pu y avoir des tensions entre le régime de Douchanbé et la République islamique, le premier se méfiant des positions idéologiques de cette dernière, des réalités géopolitiques les ont balayées : pour les Iraniens, c’était le choc de l’abandon, par l’administration Trump, de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 ; pour les Tadjiks, c’était la constatation qu’une dépendance sécuritaire et économique trop grande à la Russie n’est pas forcément une source de stabilité pour le régime. L’inauguration de l’usine de drones Ababil-2 à Douchanbé devait ouvrir la voie à une plus grande implication iranienne dans la sécurité tadjike, un soutien particulièrement utile face à un Afghanistan problématique. 

Bien entendu, les espoirs fondés sur ce rapprochement sont morts sous les bombardements israélo-américains. Impuissant face à des événements sur lesquels il n’exerce aucune influence, le régime tadjikistanais s’est fendu d’une déclaration d’appel à l’apaisement et au dialogue laconique, le 1er mars 2026. Mais le président Rahmon a tout de même osé présenter ses condoléances au président Pezechkian pour la mort d’Ali Khamenei. Contrairement à l’analyse occidentale qui voit la République islamique comme condamnée, le dirigeant centrasiatique, quant à lui, n’insulte pas l’avenir.

On ne peut nier les risques d’instabilité qui menacent le Tadjikistan en 2026. Tout va dépendre, à bien des égards, de la transition « sultanique » du pouvoir, et des choix que fera le prochain président. Mais aussi des conséquences, loin d’être claires à plus long terme, de la guerre contre l’Iran.

Notes

(1) Paul Bergne, The Birth of Tajikistan: National Identity and the Origins of the Republic, Londres, I.B. Tauris, 2007, p. 131. 

(2) Olivier Roy, « Tadjikistan : structure d’un conflit », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n˚19, janvier-juin 1995, p. 445-452.

(3) Bakhtiyor Sobiri, « The Long Echo of Tajikistan’s Civil War », openDemocracy, 23 juin 2017.

(4) Certains chiffres officieux font état d’un bilan de 300 000 morts. 

(5) H.E. Chehani et Juan J. Linz, « A Theory of Sultanism 1: A Type of Nondemocratic Rule », Sultanistic Regimes, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1998, p. 10-23.

(6) Une modération qu’on ne peut pas remettre en doute. Voir Kathleen Collins, Politicizing Islam in Central Asia: From the Russian Revolution to the Afghan and Syrian Jihads, Oxford University Press, 2023, p. 189-193.

(7) Didier Chaudet, « Iran-Tadjikistan, entente cordiale en terre persane », Revue Défense Nationale – Tribune n° 1708, 9 mai 2025.

Didier Chaudet

areion24.news

dimanche 27 septembre 2026

Attentat déjoué près de la base aérienne de Fairford

 

En 2024, plusieurs bases américaines en Europe, dont celles de Ramstein, de Spangdahlem et d’Aviano, furent placées en état d’alerte renforcée en raison d’une «combinaison de facteurs susceptibles d’avoir un impact sur la sûreté et la sécurité des militaires et leurs familles stationnés sur le théâtre européen». Deux hypothèses avaient été avancées à l’époque pour justifier cette mesure : le risque d’attaques terroristes en lien avec la situation au Moyen-Orient et de possibles tentatives de sabotage commanditées par la Russie. Depuis, la menace ayant conduit à prendre une telle décision n’a jamais été officiellement confirmée.

À l’époque, le commandement américain pour l’Europe [EUCOM] avait déclenché le niveau d’alerte «Charlie», lequel prévoit la réduction du personnel «non essentiel» et l’application de mesures de sécurité renforcées dont le détail est confidentiel. En règle générale, celles-ci entrent en vigueur quand des renseignements font état de la «probabilité d’une forme d’action terroriste» contre le personnel et les installations militaires.

Depuis le 11 septembre 2001, le niveau d’alerte «Bravo» est le plus courant sur les emprises militaires américaines.

Ce 27 septembre, c’est au tour de la base aérienne de Fairford [Royaume-Uni], laquelle accueille régulièrement des bombardiers et des avions «espions» de l’US Air Force, d’être placée en état d’alerte renforcée, après que des individus ont été interpellés par la police locale car soupçonnés d’avoir enfreint «la loi sur les explosifs».

L’affaire semble être très sérieuse car les autorités britanniques ont déclaré un «incident majeur» dans le secteur de Whelford, un village situé dans les environs immédiats de la base.

Selon la police du Gloucestershire, plusieurs habitants ont été évacués vers un «centre de loisirs voisin» tandis qu’une équipe de démineurs de la British Army a été chargée d’examiner des véhicules suspects. En outre, selon des témoins, environ trente véhicules de secours [ambulances, camions de pompiers, etc…] ont été vus dans les environs.

Des rumeurs circulant sur les réseaux sociaux ont avancé que la base de Fairford serait passée au niveau d’alerte «Delta» [c’est-à-dire le plus élevé]. Et que le niveau «Charlie» aurait été déclenché sur celle de Lakenheath, qui abrite également des unités américaines. Ce que l’US Air Force n’a ni confirmé, ni infirmé. En revanche, elle a fait valoir qu’elle ne ferait aucun commentaire «pour des impératifs de sécurité opérationnelle».

«La 501e escadre de soutien au combat [basée à Fairford, ndlr] et nos escadres basées au Royaume-Uni restent vigilantes et prendront les mesures appropriées pour assurer la sécurité de nos militaires, civils, prestataires et de leurs familles», a assuré un porte-parole. «Nous évaluons en permanence un ensemble de facteurs qui déterminent les mesures que nous mettons en place ou que nous modifions afin de protéger nos installations, nos personnels et leurs familles», a-t-il ajouté.

Pour rappel, en juillet, le Corps des gardiens de la révolution islamique [CGRI] a prévenu les autorités britanniques que la base de Fairford constituait une «cible légitime» étant donné que celles-ci avaient autorisé l’US Air Force à l’utiliser pour mener ses opérations au Moyen-Orient.

Selon l’agence britannique PA et la BBC, la police antiterroriste a été chargée de mener l’enquête sur cet incident. Des images aériennes diffusées par les médias montrent un robot de déminage à l’œuvre sur une route de campagne, se déplaçant autour de trois camionnettes blanches. Peu auparavant, la police du Gloucestershire avait annoncé l’arrestation de plusieurs hommes «pour des infractions présumées à la loi sur les explosifs».

Les cinq suspects étaient dans le viseur des Etats-Unis «depuis longtemps» et voulaient faire «de gros dégâts», a affirmé Donald Trump. «On enquêtait sur eux […] Travailler avec les Britanniques a super bien fonctionné», a déclaré le président américain devant la presse à son arrivée à Chicago, pour un tournoi de golf.

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samedi 26 septembre 2026

Sommet Xi Jinping/Donald Trump : la Chine gagnante sur le temps long

 

Reçu en grand pompe à Washington par son homologue Donald Trump, le président chinois Xi Jinping est rentré vendredi à Pékin gagnant de ce sommet entre les dirigeants des deux superpuissances de la planète. Sans rien lâcher à son rival, il a obtenu la reconduction de la trêve commerciale jusqu’en janvier, la Chine obtenant de la sorte un temps précieux pour poursuivre sa montée en puissance à bas bruits.

Donald Trump n’a pas lésiné sur les moyens pour mettre en avant sa « relation personnelle particulière » avec Xi Jinping qu’il a abondamment flattée, allant jusqu’à l’accueillir en personne au bas de la passerelle de son avion sur la base aérienne d’Andrews, rompant ainsi avec six décennies de protocole. Jamais depuis 1962 un président américain n’avait fait ce geste à l’égard d’un dignitaire politique étranger. Geste d’autant plus frappant que Xi n’avait pas accueilli Trump à l’aéroport de Pékin lors de sa visite d’État en Chine en mai dernier.

En 1962, le président John F. Kennedy avait accueilli en personne plusieurs chefs d’État étrangers dans les aéroports de la région de Washington, dont le président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. Plus récemment, le président George W. Bush avait accueilli le pape Benoît XVI à Andrews en 2008 et le président Obama y avait accueilli le pape François en 2015.

L’accueil réservé à Trump rappelait une autre situation inhabituelle, lorsqu’il avait personnellement accueilli un autre autocrate, le président russe Vladimir Poutine, en Alaska l’année dernière.

Un peu plus tard jeudi, à Washington, l’armée de l’air américaine s’est manifesté lorsqu’un bombardier B-2 — l’avion de combat qui avait frappé des sites nucléaires iraniens l’année dernière — et quatre avions de chasse F-22 ont survolé dans un bruit assourdissant la Maison Blanche pendant la cérémonie d’accueil.

Ce n’était là que le début d’une journée remarquable qui a culminé avec un dîner d’État auquel ont assisté de nombreux membres de l’élite économique américaine au cours duquel le 47è président américain a fêté le dirigeant du pays devenu le principal rival géopolitique des États-Unis. Posture étrange envers le chef du Parti communiste chinois alors même que son Parti républicain met en garde contre un fléau socialiste imminent si les démocrates remportaient le contrôle du Congrès lors des élections de mi-mandat de novembre.

Beaucoup de flatteries, peu de substance

Les déclarations liminaires des deux dirigeants n’ont réservé que peu de surprises. Trump s’est vanté du fait que les deux nations avaient réalisé des « progrès considérables » sur des questions telles que le commerce, même si les responsables américains et chinois n’ont fait que repousser une crise potentielle en prolongeant de deux mois, jusqu’en janvier, la trêve dans leur guerre commerciale. Déclarant que la Chine et les États-Unis devaient « coexister en paix, » Xi Jinping, arborant son sourire habituel affable mais figé, a affirmé que les superpuissances devaient « s’en tenir à la ligne de non-conflit et de non-confrontation. »

Le seul véritable résultat concert de ce sommet aura été la reconduction de la trêve commerciale entre les deux géants jusqu’à janvier annoncée par le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent avant même le sommet.

« Ce sera un sommet qui mettra tout le monde de bonne humeur, car aucun des deux dirigeants n’envisage une guerre commerciale, » avait prédit Joerg Wuttke, associé au sein du cabinet de conseil international DGA Group et ancien président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, lors d’une table ronde organisée mercredi à Shanghai. Il avait anticipé une baisse de « certains droits de douane dans des domaines ciblés » et une tentative de parvenir à « une sorte d’accord » sur l’intelligence artificielle.

La seule autre nouvelle concrète a été l’annonce par Xi Jinping que la Chine enverrait prochainement deux pandas géants — baptisés Ping Ping et Fu Shuang — au zoo d’Atlanta, illustrant ainsi la « diplomatie du panda, » une tradition de longue date qui avait brièvement souffert sous l’administration Biden, lorsque les relations sino-américaines avaient atteint leur niveau le plus bas depuis quatre décennies.

Quand Donald Trump se trompe lourdement sur la personnalité de Xi Jinping

Donald Trump semble tout ignorer de la personnalité de Xi Jinping pour qui les prétendues relations personnelles n’ont que peu ou pas d’importance. Pour Jonathan Czin, titulaire de la chaire Michael H. Armacost en études de politique étrangère à la Brookings Institution, c’est même en réalité tout l’inverse de ce que pourrait penser Donald Trump.

« Xi Jinping accorde très peu d’importance aux relations personnelles », dit-il. « Ça n’est pas un sentimental. En témoigne la façon dont il gère sa politique intérieure… Rappelez-vous que, plus tôt cette année, il a écarté du pouvoir le général Zhang Youxia, plus haut commandant de l’armée et surtout connaissance de longue date. Leur relation remontait même jusqu’à leurs pères respectifs ! Si le président chinois est capable de traiter un proche comme un mouchoir jetable, cela nous donne une idée de son approche face à son principal rival géopolitique. Surtout quand on sait que l’actuel président des États-Unis, Donald Trump, a été une épine dans le pied de la Chine depuis une décennie, » souligne cet ancien membre du Senior Analytic Service de la CIA et ex-directeur de la Chine au Conseil de sécurité nationale sous l’administration Biden (2021-2023) est un fin connaisseur du président chinois.

En réalité, ces deux journées de mimiques cachaient mal le fait que le président chinois possède désormais quasiment toutes les cartes dans ce jeu de dupes entre la Chine et les États-Unis, éternels rivaux depuis des décennies et promis à le rester pour les décennies à venir.

Il venait à Washington avec pour seul objectif de gagner du temps dans cet affrontement où la posture aussi imprévisible que souvent grotesque de son interlocuteur sert inlassablement les intérêts bien compris de la Chine depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025. Objectif réussi.

Depuis, pour le plus grand bénéfice de Pékin, les principales cibles du président américain ont étrangement été les alliés de l’Amérique : l’Europe désignée comme un continent en perdition sur le plan idéologique, le Japon qui s’interroge sur la solidité de ses accords de défense avec les États-Unis, la Corée du Sud qui a vu l’engagement militaire américain fondre comme neige au soleil et enfin Taïwan, plus que jamais inquiet quant à un lâchage américain en cas d’hostilités ouvertes avec la Chine.

La guerre avec l’Iran déclenchée par Donald Trump conjointement avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, décrite à son origine le 28 février dernier par le président américain comme une « simple balade » de quelques jours, en est à son septième mois avec pour résultats d’avoir profondément réduit les stocks d’armes et de munitions de l’armée américaine et semé le chaos économique à travers la planète depuis la fermeture du détroit d’Ormuz.

Ajoutons à cela un autre levier politique majeur pour la Chine que constitue l’exploitation quasi-hégémonique de ses gisements des terres rares et de son raffinage, ces éléments étant essentiels de la révolution industrielle en cours. Pékin a plusieurs fois agité la menace d’en interrompre les livraisons à l’Occident avec les conséquences désastreuses que cela provoquerait. Le Japon en est actuellement déjà la cible en raison de son réarmement en cours face aux menaces géopolitiques inédites qui ont mis en lumière ses fragilités.

Derrière les paravents et les images, le dossier explosif de Taïwan

Pour Sarah Beran, une ancienne diplomate américaine de haut rang qui a coordonné les rencontres entre les présidents américains et Xi Jinping, citée vendredi par le Financial Times, ce sommet se distinguait davantage par son aspect médiatique que par son contenu.

« Pour Pékin, le véritable résultat de ce sommet ne figurera pas dans une fiche d’information, mais dans les photos montrant un faste sans précédent, » a-t-elle déclaré. « Il existe un réel déséquilibre entre le manque de progrès sur les questions qui tiennent à cœur aux États-Unis et le faste et le cérémonial […] L’existence de canaux de communication efficaces entre les dirigeants est une bonne chose, mais ce décalage lors du sommet représente une occasion manquée pour Washington, » a-t-elle estimé.

Le quotidien britannique souligne qu’au Capitole, même certains républicains qui soutiennent habituellement Trump se sont montrés mal à l’aise face à cette complicité et à cet engagement envers l’homme fort de la Chine, qui allaient bien au-delà de ce que les détracteurs du Parti républicain qualifiaient de « diplomatie zombie » sous Joe Biden.

« Le président Xi est l’un des meilleurs menteurs que je n’aie jamais vus. Il a appris à mentir avant même d’apprendre à parler […] Si vous tendez l’autre joue, ils vous poignarderont dans le cou, » a ainsi déclaré le sénateur républicain John Kennedy aux journalistes cité par le Financial Times.

Mais derrière les paravents, Xi Jinping n’a pas manqué d’enfoncer le clou sur un dossier éruptif entre Washington et Pékin qui est devenu une véritable obsession pour le secrétaire général du Parti communiste chinois : Taïwan.

Xi Jinping y a d’ailleurs fait clairement allusion dans ses déclarations. « Nous ne devons pas éviter d’évoquer la concurrence, mais celle-ci doit être saine et rester dans des limites raisonnables, » a-t-il souligné, insistant sur la nécessité d’une « stabilité stratégique constructive. »

La Chine, a-t-il insisté, espère que les États-Unis maintiendront une « position correcte » consistant à s’opposer à l’indépendance de Taïwan, exhortant son homologue à traiter la question taïwanaise « avec prudence, » pour éviter « un conflit » ou « une confrontation. » Des termes soigneusement choisis pour laisser planer la menace d’une guerre sino-américaine dont on peut penser que Donald Trump ne peut guère l’imaginer au vu de l’échec cuisant qu’il a subi en Iran.

Également sous-entendu : que Washington s’abstienne dorénavant de livrer des armes à Taïwan, avec pour premier geste attendu le gel ou l’annulation d’un contrat de 14 milliards de dollars américaines pour Taïwan déjà entériné fin 2025 par le Congrès américain mais auquel Donald Trump n’a depuis jamais donné suite.

Désormais, il suffit pour Pékin d’attendre d’autres erreurs de l’Amérique

De tout cela résulte que Xi Jinping, clairement en position de force, s’est déplacé à Pékin sans en attendre autre chose que d’attendre d’autres faux pas ou décisions irrationnelles de Donald Trump grâce à la poursuite du dialogue avec lui.

« Les Chinois ont obtenu une grande partie de ce qu’ils voulaient lors du sommet de mai, et ils n’ont pas eu l’impression de devoir faire trop de concessions ; ils abordent donc cette réunion en pleine confiance, » a déclaré dans les colonnes de Politico Zack Cooper, qui a occupé des postes à responsabilité au sein du ministère de la Défense et du Conseil national de sécurité, où il était chargé des questions asiatiques sous l’administration de George W. Bush.

« Pékin peut tirer un résultat important de ce sommet même en l’absence de résultats concrets majeurs : le maintien de la retenue concernant les ventes d’armes à Taïwan, » estime Craig Singleton, ancien responsable de la sécurité nationale doté d’une grande expertise en matière de relations sino-américaines, cité lui aussi par Politico. Pékin considère que le maintien du dialogue avec Trump « constitue un moyen de pression sur le calendrier de ces ventes, » a-t-il ajouté.

À la veille du sommet, l’ambassadeur de Chine aux États-Unis avait mis les choses au clair et averti que Taïwan et les droits humains constituaient pour la Chine des « lignes rouges » à ne pas franchir.

« La souveraineté, la sécurité et les intérêts de la Chine en matière de développement ne peuvent être bafoués, et quatre lignes rouges — la question de Taïwan, la démocratie et les droits de l’homme, les voies et les systèmes de développement, ainsi que les droits au développement — ne peuvent être remises en cause, » avait écrit l’ambassadeur Xie Feng dans le Quotidien du Peuple, l’organe officiel du Parti communiste.

Jeudi matin, des centaines de militants des droits humains avaient néanmoins défilé dans les rues de Washington pour protester contre la visite de Xi Jinping et sa politique répressive à l’égard des dissidents. Des associations de défense des droits humains ont exhorté Donald Trump à mettre en lumière les violations présumées des droits de l’homme à l’encontre des minorités ethniques, accusations que la Chine nie systématiquement.

Les bénéfices pour Pékin d’un Occident qui met en place ses propres faiblesses

Des manifestants de Hong Kong, Ouïghours, Tibétains et Chinois ont commencé leur marche depuis l’ambassade de Chine et se sont rassemblés à Franklin Park, à quelques pâtés de maisons de la Maison Blanche, tenus à distance par un service d’ordre musclé de la police américaine. À proximité, des partisans chinois portaient des casquettes rouges et agitaient le drapeau national.

Pour Howard Zhang, Membre du conseil d’administration de UK-China Transparency, rédacteur en chef du blog « SOAS China » et ancien directeur de la chaîne chinoise de la BBC, ce sommet en tant que tel est de peu d’importance, l’essentiel pour Pékin étant la poursuite de la montée en puissance de la Chine qu’autorise les erreurs accumulées par les États-Unis et de leur président Donald Trump.

« Oubliez le sommet Trump-Xi : la véritable histoire de la Chine, c’est ce qu’on vous autorise à voir. Alors que le monde regarde Xi serrer la main de Trump, ce qui importe vraiment, c’est de voir à quel point Pékin réussit à contrôler ce qui est diffusé, » explique-t-il le 23 septembre sur son blog d’informations sur la Chine Howard’s China Watch.

Né dans la Chine de Mao, Howard Zhang s’appuie sur son expérience personnelle et sur les sources d’informations ouvertes (OSINT) pour décrypter le langage du Parti et comprendre ce que signifient les déclarations — et les silences — de Pékin.

« Le monde a les yeux rivés sur le sommet Xi-Trump et certains ont peut-être remarqué le limogeage de deux généraux chinois de haut rang. Mais pour moi, ce qui importe davantage, c’est de voir avec quelle efficacité Pékin contrôle ce que le monde voit, et le peu d’attention que nous portons à la Chine qui se dessine derrière ce spectacle, » écrit-il.

« À l’instar des aveugles et de l’éléphant, nous risquons de ne pas voir l’animal qui se tient devant nous. L’histoire dans son ensemble n’est plus, du moins pour moi, simplement une énième purge ou une prise de pouvoir, ni celle d’un gangster se faisant passer pour un homme d’État. Il ne s’agit pas seulement de la manière dont Xi a complètement assujetti le Parti communiste chinois, mais aussi de la façon dont sa « nouvelle ère » a pris une forme institutionnelle, et dont le système de guerre de l’information de Pékin nous incite à confondre une dictature paralysée avec un État discipliné et stratégiquement sûr de lui, » ajoute-t-il.

Soulignant que l’Occident a lui-même mis en place ses propres faiblesses qu’illustre Donald Trump dans sa complaisance à l’égard de Xi Jinping, l’auteur ajoute : « Pékin n’a pas créé ces faiblesses ; il exploite des conditions que nous avons nous-mêmes créées, » dont l’un des résultats les plus frappants aura été que, selon le dernier sondage de l’institut américain Pew, la Chine est, pour la première fois, perçue aujourd’hui plus favorablement que les États-Unis par l’opinion internationale.

« L’opinion mondiale ne peut se réduire à de la propagande. Mais cette tendance devrait nous inquiéter […] Trump, les deux poids deux mesures de l’Occident et la polarisation. La conclusion qui s’impose est que les discours chinois trouvent un terrain fertile tandis que les démocraties libérales sapent leur propre crédibilité. Pékin n’a pas besoin de fabriquer de l’anti-américanisme. Il l’identifie, le valide et associe la Chine au bon côté de l’histoire, » conclut-il.

Nul doute à ce sujet que l’image flatteuse donnée par Donald Trump de Xi Jinping sera abondamment exploitée par les médias d’État chinois pour conforter encore son aura auprès de la population chinoise à l’approche du XXIe Congrès du Parti en octobre 2027 lors duquel ce dernier entend bien rester le commandant suprême et incontesté aux commandes de son pays.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

vendredi 25 septembre 2026

Parités de pouvoir d’achat : un révélateur du niveau réel des efforts de défense entre nations

 

En période de tensions internationales ou de guerres, il est important d’évaluer le niveau réel des efforts militaires des différents pays. Cependant, la comparaison n’est pas aussi facile et évidente qu’il n’y paraît en raison de nombreuses distorsions qui faussent la perception des rapports de force militaires et de leur évolution. Convertir les dépenses nationales en parités de pouvoir d’achat permet d’avoir une meilleure appréhension en réduisant les risques de mauvaises interprétations des chiffres disponibles – avec de réelles surprises.

La forte augmentation des dépenses militaires, ces dernières années, nous amène à regarder de plus près les chiffres disponibles pour les comparaisons internationales afin d’évaluer les risques possibles de conflit et leurs conséquences. Par exemple, le Président Trump a-t-il raison de demander un budget de 1 500 milliards de dollars pour 2027 ? Ceci est a priori surprenant quand la Chine ne dépense que 336 milliards de dollars.

Une analyse plus fine montre que les comparaisons sont difficiles à établir. Il est important d’éviter de mauvaises interprétations – ce qui est une gageure car de multiples biais existent et conduisent à une lecture erronée de la réalité des efforts militaires et des rapports de force qui en résultent.

L’analyse annuelle des dépenses militaires mondiales du SIPRI fait autorité, car il s’agit de l’étude la plus complète et la plus objective disponible. Elle repose aussi sur une méthodologie précise qui évite de comparer des chiffres nationaux très souvent hétérogènes. Ceux-ci peuvent ainsi prendre en compte une partie seulement des dépenses militaires ou, au contraire, inclure des dépenses sans relation directe avec l’effort de défense.

À cela s’ajoutent des distorsions majeures de nature économique qui faussent les perceptions même quand les données nationales sont fiables. Ainsi, beaucoup d’experts n’ont pas manqué de rappeler que la Russie avait un PIB en dollars équivalant à celui de l’Espagne. De ce point de vue, les dépenses militaires de la Russie n’apparaissent pas si inquiétantes que cela. En valeur faciale, en convertissant le budget russe en dollars au taux de change de marché, il est possible d’interpréter les choses ainsi, mais cela fait fi d’un point crucial. Dans quelle mesure ce montant reflète-t-il la capacité militaire que la Russie retire de ses dépenses militaires ?




Les taux de change entre monnaies ne reflètent pas la valeur intrinsèque de l’économie réelle entre différents pays. Idéalement, la valeur d’une monnaie devrait correspondre à la valeur créée dans l’économie du pays correspondant, mais ce n’est que rarement le cas. Les taux de change observés surévaluent ou sous-évaluent la valeur réelle des monnaies les unes par rapport aux autres, comme le souligne le fameux « indice Big Mac » publié régulièrement par le magazine britannique The Economist.

De plus, le pouvoir d’achat d’un même montant dans une monnaie commune, comme le dollar américain, n’est pas identique d’un pays à l’autre. Il existe de grandes différences de prix entre pays pour les mêmes produits ou services. Les ingénieurs chinois ont, par exemple, des salaires bien plus faibles que les ingénieurs américains ou européens. Les coûts de développement et de fabrication des produits sont aussi très variables pour de multiples facteurs. De ce fait, une comparaison n’est réellement pertinente qu’à la condition de reposer sur une Parité de pouvoir d’achat (PPA).

Il s’agit de construire des taux de change théoriques entre monnaies qui égalisent le prix des produits identiques. C’est la démarche adoptée avec le Big Mac, puisque The Economist considère que le prix de ce burger reflète les coûts de production locaux (même quantité de travail, mêmes ingrédients). Il est donc possible de corriger les taux de change constatés en s’appuyant sur le prix du Big Mac dans deux monnaies différentes, en appliquant une simple « règle de trois ».

Bien entendu, la définition des PPA repose sur des modélisations bien plus sophistiquées que le seul prix du Big Mac, mais le principe est le même. Le taux de change théorique ainsi obtenu neutralise les distorsions créées par une conversion des valeurs en monnaie locale avec un taux de change de marché.

Établir une comparaison en PPA peut bouleverser notre vision des dépenses militaires dans le monde, comme a pu le faire récemment une étude de The Economist(1). Celle-ci montre une autre réalité des efforts de défense. Par exemple, en 2025, les États-Unis dépensaient 2,8 fois plus que la Chine dans la défense. La Chine avait un budget de défense de 336 milliards de dollars contre 954 milliards pour les États-Unis. Cependant, en passant en PPA, l’écart se réduit à seulement 59 % car le pouvoir d’achat des armées chinoises équivaut alors à 599 milliards de dollars.

La même analyse peut être faite concernant la Russie. Alors que la valeur apparente de ses dépenses militaires est de 190 milliards de dollars en 2025, il faut considérer que ses armées disposent en fait de 423 milliards de dollars PPA, ce qui change significativement la donne pour les Européens, même s’ils dépensent toujours deux fois plus en PPA. Les taux de change de marché peuvent s’avérer tout à fait trompeurs et conduire à des analyses stratégiques erronées sur les rapports de force réels. 

Les corrections en PPA ont aussi un impact dans les débats sur le partage du fardeau au sein de l’Alliance atlantique. Les États-Unis appuient leurs critiques des Européens en soulignant leurs trop faibles budgets, ce qui est indéniable en regardant les données en dollars publiées par l’OTAN. En 2025, la somme des budgets des alliés européens ne représentait que 37 % des dépenses militaires des États-Unis.

Cependant, cette comparaison au taux de marché ne constitue que la valeur faciale des efforts militaires en Europe. En réalité, beaucoup d’armées européennes en ont pour bien plus que leur argent. Ainsi, l’Espagne voit son effort militaire une fois converti en PPA augmenter de 40 milliards à 57 milliards de dollars. La France bénéficie d’un bond de 68 à 94 milliards. Cela veut dire qu’un dollar dépensé par l’Espagne ou la France correspond en réalité, respectivement, à 1,43 dollar et 1,38 dollar dans le budget américain.

La conversion en PPA militaires est cependant un exercice difficile. Il faut avoir la possibilité d’obtenir les données pour construire un tel taux de change théorique, ce qui requiert beaucoup d’efforts tout en se heurtant souvent à l’indisponible des données requises, en particulier dans le domaine de la défense.

La solution la plus simple, utilisée par le monde de la finance, est de calculer des PPA pour l’ensemble de l’économie. Cependant, la composition de la dépense de défense a peu de chances de correspondre à la structure du PIB d’un pays. Par exemple, dans l’armement, les besoins en compétences conduisent à des salaires plus élevés et certains composants doivent être importés alors qu’ils peuvent être produits localement pour les activités civiles ou coûtent plus cher en raison de performances plus élevées.

Comme le souligne Peter Robertson(2), l’idéal afin d’avoir une parfaite comparaison internationale serait de construire des PPA spécifiquement pour le secteur militaire. Le pouvoir d’achat véritable des armées est alors plus élevé de 11 % pour l’Inde, 28 % pour la Russie ou encore 52 % pour l’Ukraine. L’écart est particulièrement important entre les pays occidentaux et les pays émergents, pour lesquels le pouvoir d’achat de leurs armées est en moyenne 2,74 fois plus important par rapport à des montants calculés avec les taux de change de marché.

La comparaison en PPA militaire dépend de choix sur la manière de construire le taux de conversion pour avoir un taux représentatif mais réalisable. Or, ceci n’est pas une science exacte, ouvrant la porte à des critiques. De plus, la construction des indicateurs de PPA est un travail complexe de longue haleine. Ceci explique pourquoi le recours à des taux de change de marché est le plus souvent choisi. Il faut néanmoins garder en tête les limites de ces comparaisons au taux de change de marché pour ne pas en tirer des conclusions erronées, notamment en sous-estimant le réel potentiel militaire d’un adversaire potentiel.

Notes

(1) The Economist, « By one measure, America’s allies now outspend it on defence », 11 mai 2026.

(2) Peter E. Robertson, « The real military balance: International comparisons of defense spending », The Review of Income and Wealth, Vol. 68, no 3, 2022.

Renaud Bellais

areion24.news