L’Inde est enfin parvenue à un accord commercial avec les États-Unis après des mois de négociations en coulisses. Le tarif moyen américain passe à 18% pour l’Inde contre 50% depuis le mois d’août 2025. Donald Trump annonce des contreparties mirifiques qui restent à confirmer car très peu de détails de cet accord ont filtré. L’impact sur les ventes de pétrole russe à l’Inde sera l’un des points clés à vérifier.
L’annonce d’un accord le 2 février met fin à une anomalie, qui faisait de l’Inde le pays le plus touché au monde par les droits de douane américains en dépit de la proximité économique et stratégique qui lie les deux pays. Avec une moyenne de 50% de droits de douane – assortie d’exceptions pour la pharmacie et l’électronique – l’Inde était plus touchée que la Chine et très désavantagée par rapport à ses concurrents d’Asie du Sud (Bangladesh et Pakistan en particulier). L’Inde était aussi le seul pays taxé à 25% en raison de ses achats de pétrole russe.
Donald Trump s’est exprimé dans son réseau social Truth le 2 février : « C’était un honneur de parler avec le premier ministre d’Inde ce matin. C’est l’un de mes plus grands amis et c’est un leader puissant et respecté dans son pays. Nous avons parlé de beaucoup de choses, y compris le commerce et la fin de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Nous nous sommes mis d’accord pour arrêter des importations (indiennes) de pétrole en provenance de Russie, et pour en acheter beaucoup plus des États-Unis et potentiellement du Venezuela. Nous avons conclu un accord commercial dans lequel les États-Unis appliqueront un droit réciproque réduit de 18%. »
Narendra Modi lui a répondu sur le réseau social X : « C’était un plaisir de parler avec mon cher ami le président Trump aujourd’hui. Je suis enchanté de voir que les produits indiens seront désormais soumis à un tarif réduit de 18% (sur le marché américain). Un grand merci au Président Trump au nom d’1,4 milliards d’habitants de l’Inde pour cette magnifique annonce. »
Le ministre du commerce indien, Piyush Goyal, de retour des États-Unis, souligne dans le réseau social X « qu’il ne s’agit pas seulement d’un accord commercial. C’est un tournant historique qui va reconfigurer la relation entre les deux pays et accélérer notre marche vers une Inde développée en 2047. »
Ce que l’on sait de l’annonce du 2 février
Les détails de l’accord devraient filtrer dans les prochains jours. A ce stade, on dispose essentiellement de l’annonce faite par Donald Trump. Un tarif de 18% veut dire lever les sanctions de 25% liées aux achats de pétrole russe par l’Inde, et ramener de 25 à 18% les « droits réciproques » selon le vocabulaire de la Maison Blanche. Ce niveau de 18% replace l’Inde favorablement dans la compétition avec ses voisins d’Asie du Sud, notamment le Bangladesh et le Pakistan, touchés par des droits « réciproques » de 20 et 19%.
L’application de ce nouveau tarif est déclarée « immédiate » par Donald Trump mais ne figure pas encore dans les « executive orders » de la Maison Blanche. Les marchés indiens ont tout de suite réagi. La roupie indienne a gagné 1% face au dollar dans la journée du 2 février et l’indice des 50 plus grandes valeurs indiennes (le Nifty 50) a progressé de 3%.
Une grande incertitude sur les engagements indiens
Donald Trump a annoncé des contreparties colossales du côté indien. Il a souligné que l’Inde va « ramener à zéro ses tarifs et ses barrières non tarifaires, et que le Premier ministre indien s’était engagé à acheter américain pour 500 milliards de dollars de produits énergétiques et agricoles, technologies, charbon et bien d’autres produits. » Narendra Modi n’a fait aucun commentaire sur ces engagements qui suscitent de nombreuses interrogations en Inde.
Côté pétrole, les experts soulignent qu’il sera très difficile à l’Inde de basculer entièrement ses achats en provenance de Russie vers les États-Unis et le Venezuela. L’Inde était encore la seconde destination des exportations de pétrole russe en décembre 2025, avec 38% du total derrière la Chine à 47%.
Les capacités d’exportation vénézuéliennes sont limitées et leur augmentation nécessite d’énormes investissements. L’agence de notation Moody’s souligne par ailleurs que « si l’Inde a réduit ses achats de pétrole russe ces derniers mois, elle a peu de chances de les interrompre immédiatement car ce serait un choc inflationniste pour l’économie indienne. » Car le pétrole russe est toujours vendu avec un rabais significatif par rapport aux prix mondiaux (évalué autour de 17 dollars par baril).
Les 500 milliards de nouveaux achats annoncés par Donald Trump ne sont pas crédibles alors que l’Inde importait 43Md$ de produits américains en 2024. L’emphase dans les annonces de Donald Trump n’est pas nouvelle. Il évaluait en décembre dernier à 18 000Md$ les promesses d’investissements aux États-Unis faites à l’occasion des accords commerciaux signés avec les partenaires internationaux du pays en 2025. Une étude récente du Peterson Institute ramène à 5 000Md$ les engagements réels figurant dans les « fact sheets » de la Maison Blanche, et à 1 400 Md$ sur une période de dix ans ce qui pourrait être effectivement réalisé. L’Inde fera des gestes mais certainement pas à la hauteur de ce qui est annoncé à Washington.
L’Union européenne aux aguets
L’Union européenne, qui vient de signer un accord de libre-échange avec l’Inde, va regarder de près les engagements pris par New Delhi vis-à-vis de Washington en matière d’accès au marché. Les exportateurs européens pourraient être pénalisés sur deux points : les délais et le niveau des concessions.
En matière de délais, l’accord UE-Inde nécessite au moins un an de procédures avant sa mise en œuvre compte tenu de la complexité du système de ratification en Europe. Ce n’est pas le cas de l’accord Inde-USA qui peut être mis en vigueur très rapidement. Par ailleurs les clauses de transition qui concernent du côté des exportations européennes les produits les plus sensibles – 5 à 7 ans par exemple pour l’automobile ou les vins et spiritueux – ne vont pas nécessairement figurer dans l’accord indo-américain.
S’agissant de l’ampleur des concessions, Donald Trump annonce une élimination de tous les obstacles tarifaires et non tarifaires indiens, ce qui est improbable. Narendra Modi est très sensible au poids du lobby agricole indien sur un certain nombre de produits agricoles, et c’est la raison pour laquelle les négociations traînent depuis des mois. Il n’a sans doute pas tout lâché. Pour autant il est possible que Washington ait obtenu de meilleures conditions que Bruxelles sur certains produits, ce qui conduirait à des demandes européennes d’égalisation des conditions de concurrence.
La France en alerte
La France est proche de la conclusion d’un contrat militaire géant pour la fourniture de 114 Rafales de la dernière génération, un contrat qui pourrait être signé lors de la prochaine visite d’Emmanuel Macron en Inde prévue ce mois-ci. Il ne s’agit pas d’un simple accord commercial mais d’un partenariat industriel conduisant à une localisation croissante en Inde des composants du Rafale -dont les moteurs fournis par Safran – dans le cadre du programme « Make In India » qui constitue une priorité majeure pour Narendra Modi.
L’accord annoncé par Donald Trump peut-il remettre en cause ce projet ? Rien ne l’indique à ce stade et les commandes militaires vers les États-Unis mentionnées par la presse indienne font référence à d’autres produits (drones, hélicoptères, moteurs d’avions…). Mais Washington n’a sûrement pas envie de laisser passer un contrat militaire de cette dimension, et le suspense demeure…
Globalement, l’accord annoncé devrait pacifier les relations bilatérales, mais l’écart entre les attentes de Donald Trump et les réalités économiques de l’Inde pourraient conduire à de nouvelles tensions dans les prochains mois, comme on a pu le voir avec d’autres partenaires asiatiques de Washington comme la Corée du Sud. Si le volet pétrole de l’accord est effectivement mis en œuvre dans les prochains mois, ce sera au moins une bonne nouvelle pour l’Ukraine et une très mauvaise pour Vladimir Poutine.
Hubert Testard