Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 24 juillet 2026

De l’ombre au champ de bataille : le cyber dans la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis

 

Dans un article publié quelques mois après les débuts de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, Alexis Rapin formulait des hypothèses pour expliquer l’apparent décalage entre les attentes relatives à la cyberguerre et ses effets dans le conflit armé. Intervenant dans un débat en cours, il insistait sur trois possibilités expliquant son impact somme toute limité : l’invisibilité de la conflictualité numérique, l’impotence des moyens cyber et l’immaturité des organisations militaires et de renseignement dans leur emploi en temps de guerre. Quatre ans plus tard, la recrudescence des opérations militaires de haute intensité et l’augmentation relative des conflits armés interétatiques permettent d’affiner et d’élargir le regard.

Les récentes opérations menées pour enlever le président Maduro au Venezuela et les hostilités déclenchées par les États-Unis et Israël contre l’Iran confirment d’autres observations et suggèrent de potentielles évolutions. En dépit d’une impotence relative, les cyberopérations sont de plus en plus visibles – voire assumées et revendiquées dans le contexte de la guerre ouverte – et s’inscrivent dans des écosystèmes à la maturité croissante. Pour évaluer correctement leur impact dans ce conflit, il convient d’abord de distinguer deux catégories d’actions bien distinctes : d’un côté, celles que conduisent les organisations militaires – le Cyber Command américain et ses homologues israéliens – en amont des opérations cinétiques ; de l’autre, celles déclenchées une fois les hostilités ouvertes et pleinement assumées.

Dans la première catégorie, les exemples récents révèlent une réelle efficacité. Lors des opérations visant à neutraliser Nicolas Maduro au Venezuela, un black-out a frappé Caracas autour de sa résidence, s’accompagnant de perturbations des systèmes de contrôle aérien et de défense aérienne de la capitale. Contre l’Iran, des opérations d’un raffinement notable ont été documentées : piratage des circuits de caméras de surveillance à Téhéran, compromission des téléphones utilisés dans l’entourage immédiat du leadership du régime lors de la frappe qui a conduit à l’élimination du Guide suprême, ou encore diffusion de messages subversifs via BadeSaba, une application de calendrier religieux très répandue en Iran. Ces effets ciblés n’ont pu être obtenus que grâce à une pénétration patiente des systèmes visés, entreprise longtemps avant le déclenchement des frappes.

À l’opposé, les opérations conduites par les acteurs pro – iraniens relèvent d’une tout autre logique et produisent des effets de nature profondément différente. Le groupe Handala a ainsi orchestré le piratage et la destruction par wiper des données du fabricant américain de matériel médical Stryker, tandis que des campagnes d’espionnage et d’intrusion ciblaient diverses entreprises aux États-Unis et en Israël. Ces actions produisent des effets certes importants pour leurs victimes immédiates, mais d’une portée stratégique limitée : elles tiennent davantage du « bruit cyber » (démonstration de force, harcèlement, sollicitation des défenses adverses pour détourner des ressources attentionnelles et matérielles) que d’une contribution directe aux opérations militaires. L’écart est ainsi net entre les effets décisifs obtenus par une préparation méthodique du terrain numérique et ces coups d’éclat symboliques. Il faut par ailleurs noter l’imbrication croissante des cyberopérations avec les actions dans le spectre électromagnétique (brouillage et spoofing GPS) et leur intégration avec les opérations informationnelles. Cette convergence, qui brouille les frontières entre des champs longtemps tenus séparés dans les doctrines militaires, est l’un des traits les plus structurants de la conflictualité numérique contemporaine.

La deuxième dimension notable de ce conflit tient à la visibilité croissante du cyber dans les hostilités. Le champ de bataille numérique s’étend désormais bien au-delà des seuls systèmes d’information pour inclure l’ensemble des infrastructures numériques et tout ce qui en dépend, des systèmes industriels aux réseaux de télécommunications civils en passant par les services critiques. Conformément à ce qui avait déjà été observé lors de la longue confrontation entre l’Iran et Israël depuis 2020, puis depuis le 7 octobre 2023, les cyberopérations occupent une place de plus en plus importante en arrière – plan des hostilités, formant une véritable couche permanente de conflictualité diffuse.

Outre les vols et divulgations de données désormais quasi systématiques, on observe une multiplication des attaques par déni de service distribuées et des campagnes de défacement et, surtout, une recherche d’accès de plus en plus intensive et étendue à des systèmes qui ne seront pas nécessairement exploités immédiatement. Plusieurs facteurs conjugués rendent cette activité de fond de plus en plus visible aux yeux des observateurs et des défenseurs : les progrès dans la détection des intrusions, désormais beaucoup plus rapide et automatisée ; la publication régulière de rapports techniques et commerciaux par l’industrie de la cybersécurité et de Threat Intelligence ; enfin, le recours croissant à des outils permettant le passage à l’échelle (botnets, proxys) qui démultiplient la surface d’impact et rendent les opérations plus difficiles à attribuer, mais aussi plus difficiles à dissimuler. Si cette activité de fond est moins spectaculaire que les grandes opérations offensives, elle touche une large fraction de la société civile dans les pays belligérants comme ailleurs dans le monde, ainsi qu’en témoignent des intrusions iraniennes documentées en Pologne, sans lien direct apparent avec le théâtre d’opérations principal.

La véritable nouveauté de ce conflit réside toutefois dans la revendication publique du rôle des cyberopérations par les États-Unis au plus haut niveau de leur hiérarchie militaire, incarnée notamment par les déclarations du chef d’état – major des armées, le général Dan Caine. Cette visibilité désormais assumée appelle plusieurs lectures simultanées : signalement de capacités à l’adresse des adversaires comme des alliés, rhétorique soulignant un passage délibéré à l’offensive dans le cyberespace, intégration dans un discours martial propre à la nouvelle direction du département de la Défense et à sa promotion revendiquée de la « létalité ». Quelle qu’en soit l’explication exacte, car ces lectures ne sont nullement mutuellement exclusives, cette normalisation de la revendication cyber marque une rupture significative avec la discrétion relative observée traditionnellement dans ce domaine, pour des raisons à la fois opérationnelles et diplomatiques.

La troisième dimension – sans doute la plus structurante pour comprendre l’évolution à long terme de la conflictualité numérique – est celle de la maturation des acteurs et des écosystèmes qu’ils constituent autour de leurs capacités cyber. Ils ont appris, au fil des cycles de confrontation accumulés depuis plusieurs années, à intégrer les cyberopérations dans leurs répertoires d’action tant offensifs que défensifs, de façon de plus en plus cohérente et coordonnée avec les autres instruments.

Du côté iranien, on observe le déploiement d’un écosystème d’intermédiaires plus ou moins étroitement affiliés aux Gardiens de la révolution ou au ministère du Renseignement. Les intrusions hacktivistes (Handala, CyberAveng3rs) combinent renseignement et destruction de données par wipers, illustrant une gamme d’effets allant de l’espionnage patient à la désorganisation visible. Le cyber constitue ici l’un des outils de harcèlement et d’usure dont bénéficie le régime dans sa guerre de longue durée contre Israël et les États-Unis. Si ses effets restent pour l’heure circonscrits, ils pourraient progressivement s’amplifier à mesure que le conflit s’inscrit dans la durée et que les opérateurs accumulent expérience et accès.

Le régime a par ailleurs perfectionné sa capacité à couper Internet sur son propre territoire, en quelques heures à peine alors qu’il lui avait fallu près de 48 heures lors des émeutes de novembre 2019, renforçant ainsi le contrôle social et la protection contre les actions adverses, au prix d’un ralentissement temporaire de ses propres opérations offensives dans le cyberespace. L’utilisation croissante de moyens de contournement comme Starlink et leur intégration progressive dans les modes opératoires iraniens pourraient constituer un développement important, démontrant la résilience et la capacité d’adaptation des infrastructures numériques offensives et défensives du régime. Cette résilience reste toutefois sérieusement contrainte en temps de guerre par les frappes de décapitation israéliennes et américaines visant précisément à paralyser le commandement et le contrôle iraniens à leur source.

Du côté des États-Unis et d’Israël, on observe le déploiement de capacités intégrées sur un continuum cohérent entre opérations cinétiques et cyber-opérations. Dans le cadre des opérations militaires initiales, ces dernières ont été plus employées pour préparer et façonner le champ de bataille que pour appuyer directement les frappes : en amont plus que simultanément. Cela démontre l’intérêt stratégique de penser le cyber non seulement à grande échelle, mais aussi très en amont et dans la durée, en accédant à un grand nombre de systèmes qui peuvent ne présenter qu’un faible intérêt apparent à l’instant de la pénétration, mais s’avérer des vecteurs d’effets substantiels le moment venu.

Ce conflit confirme ainsi plusieurs grandes tendances de la conflictualité contemporaine. Il valide l’intégration profonde du cyber dans le répertoire militaire et stratégique et sa combinaison dans un continuum englobant le spectre électromagnétique et les opérations informationnelles. Il révèle enfin des choix organisationnels variés selon les acteurs, du recours à des intermédiaires à l’intégration directe dans les structures de commandement régulières, mais tous orientés vers la constitution d’écosystèmes capables d’agir de façon durable et résiliente à mesure que le conflit s’étend, s’intensifie et dure.

Stéphane Taillat

areion24.news

Washington propose de frapper les djihadistes au Mali

 

Le Washington Post a révélé mercredi que l’administration Trump envisageait d’intervenir militairement au Mali contre les djihadistes affiliés à Al-Qaïda de Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), citant des hauts responsables. Cela fait plusieurs mois que les États-Unis proposent leur appui militaire aux autorités maliennes, mais, jusqu’ici, Bamako n’a pas donné suite, divergeant notamment sur les cibles des frappes proposées.

Selon le Washington Post, l’administration serait divisée sur cette idée, défendue par Sebastian Gorka, le directeur principal pour la lutte antiterroriste au Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche.

Les raisons réelles… et cachées

Plusieurs raisons expliquent la proposition américaine. La première est sans doute de damer le pion à la Russie, qui peine à faire reculer les combattants du JNIM sur le terrain, malgré une intensité inédite des affrontements et des frappes de drones quotidiennes. Washington a beau jeu d’imputer à la Russie la responsabilité de la détérioration notable de la situation de sécurité au Sahel, où le nombre d’attaques djihadistes a atteint un niveau jamais vu. Elle omet, ce faisant, que la France avant la Russie n’avait pas davantage endigué la progression des groupes armés, dans un espace très vaste, désertique et compliqué à contrôler. Elle omet aussi de dire que sa propre base de drones d’Agadez, dans le nord du Niger, n’a été d’aucune utilité dans cette guerre, avant que les autorités issues du coup d’État de 2023 n’exigent son démantèlement.

Une raison plus dissimulée est la volonté de reprendre pied au Sahel central pour pouvoir y déployer à nouveau les activités de surveillance et de renseignement qui étaient menées au Niger, vers d’autres pays que ceux en proie à la guerre contre les djihadistes, notamment l’Algérie. Washington n’évoque pas directement ce sujet sauf derrière le prétexte de rechercher et libérer Kevin Rideout, un pilote et missionnaire civil américain employé par l’ONG humanitaire SIM International, enlevé dans la nuit du 21 au 22 octobre 2025 à Niamey. L’administration américaine a d’ailleurs tenté d’abord de convaincre Niamey de la laisser reprendre des vols de surveillance mais les Nigériens n’ont pas accédé à ce désir, se méfiant des desseins cachés américains.

Kevin Rideout a vraisemblablement été enlevé par l’État islamique au Sahel, et non par le JNIM, ce qui fragilise l’argumentaire évoqué par le Washington Post. Les deux organisations sont rivales et continuent d’ailleurs de s’affronter militairement, comme ces derniers jours à Gossi, au Mali. À moins que Washington n’appâte le Mali avec la perspective de frappes contre le JNIM pour pouvoir se livrer à des activités de renseignement contre l’EIS. Rappelons qu’au Nigeria voisin, c’est bien l’État islamique et ses filiales locales (ISWAP et Lakurawa) qui ont fait l’objet de frappes américaines en décembre dernier, officiellement pour mettre un terme à la persécution par ces groupes des chrétiens nigérians. La guerre contre le terrorisme reste un mantra très souvent invoqué par les États-Unis pour déployer leur force hors de tout cadre légal.

Trou noir du renseignement

Dans un article publié jeudi, le Timbuktu Institute commente le virage depuis Obama-Biden « pourvoyeur[s] d’aide humanitaire et encore de promotion de valeurs démocratiques », jusqu’à l’actuelle présidence de Trump : « une Amérique, actrice diplomatique plus transactionnelle, poussée par des influences intérieures inédites, et qui négocierait, désormais, directement, avec les parties prenantes sahéliennes qu’elle semblait snober il y a encore deux ans.« 

Le Timbuktu Institute rappelle la fermeture de la base de drones d’Agadez en 2024 et celle, brutale, début 2025, des programmes humanitaires et de développement de l’USAID, grand levier du soft power américain, qui ont « précipité, de facto, une situation de vide que la Russie a comblée sans attendre, à travers le groupe Wagner rebaptisé Africa Corps, désormais présent au Mali, au Burkina Faso, au Niger. » Et de citer le contenu d’une audition sénatoriale du général Dagvin Anderson, chef d’AFRICOM, qui a qualifié le Sahel, du fait de la réduction de la posture régionale de son commandement, de « trou noir du renseignement ».

Or, depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, on observe non plus la mise en œuvre d’une politique cohérente mais plutôt la convergence de lobbys séparés : chrétiens, militaires, financiers, miniers, pétroliers. Dans ce cadre, l’offre américaine au Mali pourrait s’inscrire, écrit le Timbukta Institute, dans la logique d’un « troc pragmatique » consistant à « échanger du renseignement antiterroriste contre un accès aux minerais stratégiques de la région. »

Briser l’isolement des Sahéliens

Mais au-delà de tous ces aspects, la traduction politique la plus décisive de la nouvelle position américaine pourrait être la volonté d’entraîner un mouvement de soutien, de la part des partenaires régionaux et des alliés de l’OTAN, aux pays membres de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) dans leur guerre contre les deux grandes franchises djihadistes. Cette volonté pourrait se heurter frontalement à la France, qui a entraîné l’Europe dans une posture de défiance, voire de franche hostilité, à l’égard des trois gouvernements militaires de la région. Parallèlement – et, ce n’est pas le moindre des paradoxes de la situation très compliquée de la région – Moscou essaye aussi d’entraîner une dynamique internationale avec l’Algérie et l’Union africaine.

« Fenêtre étroite mais réelle » ouverte par la compétition globale, fragilité d’un « partenariat construit sur la méfiance accumulée depuis les sanctions post-coups », besoins de résultats concrets : l’équation n’est pas simple pour Bamako et ses voisines, échaudées par les agendas souterrains hostiles de ces dernières années.

Nathalie Prevost

mondafrique.com

Cocaïne au sommet de l'Etat français, le tabou se fissure

 

La DZ (code ISO de l'Algérie) Mafia n'est qu'une partie de l'histoire. L'omniprésence de ce cartel de la drogue en France, à nouveau prouvée par l'évacuation d'un maire par les forces de police cette semaine, attise depuis des années la même question: qui sont les consommateurs? 

Qui est responsable de la montée en puissance de ce gang, ou du gang Yoda, qui était autrefois son rival pour le contrôle de Marseille, considérée comme la base arrière des narcos français? Et si, au sommet de l'Etat, la détermination à décapiter les réseaux de trafiquants n'était pas aussi forte que les politiciens l'affirment dans leurs déclarations, à chaque nouvelle arrestation ou procès?

Ce pan secret de l'explosion du trafic de drogue en France avait commencé à se dévoiler avec l'inculpation de plusieurs parlementaires mis en examen pour consommation ou utilisation de stupéfiants. Un ex-sénateur a été jugé en janvier 2026 pour avoir tenté de violer une collègue députée après lui avoir fait ingurgiter de la drogue. 

Un député a été interpellé en flagrant délit dans le métro parisien alors qu'il achetait de la 3-MMC, une drogue de synthèse souvent associée à la cocaïne. La maire d'une ville moyenne de l'Yonne, dont les frères étaient impliqués dans le trafic de stupéfiants, a été arrêtée en avril 2024 pour avoir «planqué» 70 kilos de cannabis à son domicile.

Secrets d'Etat

Or voilà qu'un ancien conseiller ministériel, un homme ayant eu accès aux secrets de l'Etat, vient de relancer la machine à rumeurs sur l'étendue de la consommation de drogue au sommet du pouvoir politique en France. Louis Jublin a conseillé l'ancien Premier ministre Gabriel Attal, aujourd'hui candidat à l'élection présidentielle de 2027. 

Il vient de faire son «coming out» dans le magazine Vanity Fair avant la diffusion d'une vidéo qui l'incrimine. Une phrase résume tout: «Je me dézinguais à m'en faire péter la couscoussière», vient-il d'avouer, dans un autre entretien accordé au quotidien régional «Ouest-France».

La cocaïne, les parties fines sous chemsex, le recours massif aux substances illicites dans les cabinets ministériels: ces accusations, souvent relayées par la sphère complotiste, se sont multipliées ces dernières années sous la présidence d'Emmanuel Macron. 

Le président français lui-même a souvent été la cible de telles rumeurs, en particulier lors de l'affaire Benalla, du nom de son ancien garde du corps, limogé en 2018 après les révélations du «Monde» sur sa participation aux violences commises lors de la manifestation du 1er mai 2018. Tapez dans n'importe quel moteur de recherche les mots «cocaïne» et «coffre-fort» et vous verrez resurgir les accusations, jamais vérifiées, sur la présence de drogue dans un coffre-fort évacué de son domicile d'Issy-les-Moulineaux, près de Paris. Des accusations qui, en France, ne sont pas nouvelles.

Une fichue vidéo

L'entretien choc accordé à Vanity Fair par Louis Jublin renforce ces théories. Il faut lire les premières lignes de l'article du magazine: «Il a conseillé Gabriel Attal dans son ascension jusqu'à Matignon, avant de travailler brièvement pour Hélène Arnault (NDLR: l'épouse du milliardaire Bernard Arnault) (...) Voilà près de dix ans que ce spécialiste de la communication gravite dans l'ombre du pouvoir politique et économique. Louis Jublin a créé sa propre agence de conseil, dans le but de travailler avec des dirigeants de premier plan. A 40 ans, il est réputé brillant, séducteur, imprévisible, florentin aussi. Les anecdotes les plus fantasques circulent à son sujet. Un jour, on l'aurait aperçu à bord d'un TGV en costume à fines rayures mais chaussé d'escarpins. (...) S'il décide de s'exposer aujourd'hui, c'est bien à cause de cette fichue vidéo où on le voit sniffer de la poudre blanche. A l'écouter, elle circule depuis des mois dans diverses rédactions. Bientôt, elle sortira...»

La suite: «C'est bon, explique-t-il à Vanity Fair, j'en ai ras-le-bol que l'on me fasse passer pour un homosexuel cocaïnomane et fou. Ça fait des années que je n'ai pas touché un rail.» Son idée: raconter son histoire avant que les autres ne le fassent à sa place, afin d'en préserver la complexité. Avec cette phrase choc reprise par Ouest-France: «Je me dézinguais à m'en faire péter la couscoussière»

Un activiste a fait de ces accusations l'une de ses spécialités. Sur les réseaux sociaux, l'avocat controversé Juan Branco, ancien condisciple de Gabriel Attal au lycée à Paris, a toujours pilonné le personnel politique gravitant autour d'Emmanuel Macron, l'accusant de multiples déviances. Sa crédibilité étant questionnée, ses attaques au vitriol ont la plupart du temps été écartées. Sauf que le récit de Louis Jublin les accrédite. Et que des faits troublants montrent l'étendue potentielle du problème.

Tests pour les ministres

Le 16 juin, le Premier ministre Sébastien Lecornu a ainsi ordonné aux ministres de son gouvernement d'organiser des «dépistages inopinés et obligatoires» pour détecter une éventuelle consommation de stupéfiants au sein de l'Etat. Les ministres ont également été priés d'établir «la liste des catégories d'emplois susceptibles d'être soumises à un dépistage régulier» dans le cadre de leurs responsabilités ministérielles, avec obligation de présenter un plan d'action au chef du gouvernement «avant le 26 juin». 

Une demande sur laquelle le chef du gouvernement n'a, depuis lors, pas communiqué. Plus récemment encore, une journaliste connue de la télévision publique française a été interpellée pour achat de cocaïne par un policier en civil, ce qui a entraîné son départ des plateaux.

La cocaïne: voici l'ennemie. L'explosion du trafic de cette drogue en France est en effet exponentielle. Celle-ci a détrôné en 2025 le cannabis sur le marché des stupéfiants pour la première fois, avec un marché estimé à 3,1 milliards d'euros contre 2,7 milliards pour le cannabis, selon l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives. 

Un séisme de la poudre blanche qui relance aussi des accusations antérieures, comme celles de l'ancien «dealer» Gérard Fauré. Dans un livre publié en 2018, celui-ci affirmait, noir sur blanc, avoir fourni de la cocaïne à l'ancien président Jacques Chirac. Aucune preuve judiciaire, ni aucune enquête policière, n'est venue corroborer ses dires.

Richard Werly

blick.ch

jeudi 23 juillet 2026

La Caraïbe à l’épreuve de Trump 2.0 : recompositions géopolitiques d’un bassin stratégique

 

Souvent cantonnée à des images tropicales de carte postale, longtemps oubliée des grands enjeux géopolitiques, disparue des écrans radar de l’actualité internationale depuis la guerre froide, dont la crise de Cuba, en 1962, a constitué le paroxysme, la Caraïbe a brusquement fait son retour sur le devant de la scène internationale. 

Le 3 janvier 2026, la Caraïbe, à l’instar du reste de la planète, s’est réveillée sidérée à l’annonce du déclenchement de l’opération « Absolute Resolve », qui a abouti à l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, qui était au pouvoir depuis 2013. Les images de Caracas bombardée et les photos du chef d’État menotté ont fait basculer l’ensemble de la sous-région dans une séquence géopolitique inédite, dont on peut légitimement se demander dans quelle mesure elle inaugure une nouvelle ère. De fait, cet événement semble marquer moins un épisode isolé qu’un basculement stratégique durable pour cet ensemble géographique encore largement méconnu.

Au croisement des Amériques du Nord et du Sud, cet espace regroupe les territoires continentaux et insulaires bordant la mer des Caraïbes : ce vaste « lac intérieur » de plus de 2,5 millions de kilomètres carrés en constitue le cœur et façonne son unité. S’y concentrent 180 millions d’habitants, répartis entre 39 entités politiques présentant une grande hétérogénéité statutaire : 22 États souverains (1) y côtoient 17 microterritoires insulaires non indépendants.

L’influence états-unienne dans la Caraïbe au XXe siècle

Véritable « Méditerranée américaine », la Caraïbe a longtemps été considérée comme l’arrière-cour des États-Unis. Depuis la proclamation de la doctrine Monroe, en 1823, et son corollaire, la doctrine Roosevelt, en 1904, le grand voisin n’a eu de cesse de modeler un espace politique favorable à ses intérêts stratégiques et commerciaux. De sa participation militaire à l’indépendance de Cuba, en 1898, à l’inauguration du canal de Panama, en 1914, et au coup d’État au Guatémala, en 1954, ainsi qu’en République dominicaine, en 1963, jusqu’à ses invasions de Grenade, en 1983, et du Panama, en 1989, Washington a longtemps été le principal acteur géopolitique régional. L’omniprésence états-unienne a pourtant connu une moindre intensité depuis le début des années 1990, avec la fin de la guerre froide, puis un net désinvestissement au tournant des années 2000, le regard de la Maison-Blanche se tournant alors davantage vers le Proche et le Moyen-Orient dans le cadre de sa lutte antiterroriste. Ce relatif retrait diplomatique a favorisé l’émergence de nouveaux acteurs régionaux, au premier rang desquels la République populaire de Chine (RPC), devenue depuis lors le premier partenaire économique de nombreux États caribéens.

Cette dynamique de recul de l’influence états-unienne dans la Caraïbe a pris fin avec le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, en janvier 2025. Celui-ci a engagé un processus de recentrage diplomatique qui fait de l’Amérique latine en général, et de la Caraïbe en particulier, la nouvelle priorité sécuritaire de Washington. Deux textes directeurs, la Stratégie de sécurité nationale, publiée en décembre 2025, et la Stratégie de défense nationale, parue en janvier 2026, ont clairement exprimé cette réorientation. On peut lire dans cette dernière : « After years of neglect, the Department of War will restore American military dominance in the Western Hemisphere » (2). Ainsi, le continent américain est au cœur de cette nouvelle doctrine géopolitique, et la Caraïbe y est perçue comme un espace de vulnérabilités stratégiques. Ce nouvel arc de crises, mêlant instabilités politiques, menaces internes et rivalités extérieures, s’exprime à travers quatre grands « fronts » géopolitiques : le narcotrafic, les flux migratoires, la question énergétique et la concurrence d’acteurs extrarégionaux structurent désormais prioritairement l’agenda régional du président américain.

La guerre contre la drogue

Présentée comme le principal motif du déploiement du groupe aéronaval américain dans la mer des Caraïbes dès l’été 2025, la guerre contre la drogue constitue le énième avatar du mot d’ordre lancé par le président Richard Nixon (1969-1974) au début des années 1970. Elle s’est traduite par le bombardement, en dehors de tout cadre légal, de plusieurs dizaines de go fast soupçonnés de transporter de la cocaïne depuis le Vénézuéla. C’est également ce prétexte qui a été utilisé pour accuser Maduro d’être un narcotrafiquant et justifier l’opération coup de poing lancée contre Caracas en ce début d’année 2026. Force est de constater que ce narratif, ressassé à l’envi, se heurte à plusieurs limites.

D’une part, les deux tiers des 3 700 tonnes de cocaïne produites chaque année au sein du triangle andin (3) circulent non par la mer des Caraïbes, mais par l’océan Pacifique. D’autre part, le Vénézuéla n’est pas un pays producteur, mais de transit : seule une proportion de 10 % à 12 % de la cocaïne à destination des marchés américain et européen part des côtes vénézuéliennes. Enfin, le discours guerrier de Washington n’a que très peu soulevé la question du fentanyl, drogue provenant essentiellement du Mexique, qui est pourtant à l’origine de la majorité des morts par overdose sur le sol des États-Unis. La cohérence stratégique de la lutte contre le trafic de drogue doit également être rapprochée de la volonté de juguler les flux migratoires. Aux yeux de l’administration Trump, ces deux dimensions sont intimement liées.

La cible de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement)

Si cette problématique était déjà présente lors du premier mandat de Trump (2017-2021), elle a pris une tournure particulièrement radicale depuis le début du second. Déjà visées lors de la campagne présidentielle (4), les populations originaires de la Caraïbe sont devenues la cible de la tristement célèbre ICE, la police fédérale de l’immigration. D’après un rapport de la Brookings Institution (5), l’un des plus anciens think tanks américains spécialisés dans les sciences sociales, le solde migratoire net des États-Unis a été négatif en 2025, une première depuis un demi-siècle (6).

La volonté de lutter contre ces flux illégaux se manifeste selon deux dynamiques géopolitiques régionales. La première tient à une déstabilisation accrue de certains pays en crise : c’est le cas du demi-million d’Haïtiens et des 350 000 ressortissants vénézuéliens qui ont fui leur pays d’origine. Ils sont aujourd’hui menacés de devoir y retourner du fait de la révocation par le gouvernement américain, en juin 2025, du « statut de protection temporaire » (TPS) dont ils bénéficiaient. Si, pour le moment, cette mesure a été suspendue par la justice fédérale américaine, son application se traduirait par un retour forcé de ces populations dans des États affaiblis, incapables de gérer un afflux d’une telle ampleur. Une seconde dynamique concerne l’externalisation du contrôle migratoire : alors que la grande majorité des migrants expulsés sont renvoyés dans leurs pays d’origine, ils sont de plus en plus nombreux à être déplacés vers des pays tiers pour y être emprisonnés. À cet égard, le cas le plus emblématique est le transfert, au Salvador, de plusieurs centaines de Vénézuéliens accusés d’appartenir au gang Tren de Aragua : ils ont été enfermés dans le Centre de confinement du terrorisme (CECOT), une prison de haute sécurité construite au Salvador par le président Nayib Bukele (depuis 2019) dans le cadre de sa « guerre contre les gangs ». La conjonction de ces deux phénomènes participe d’un paradoxe, puisqu’ils fragilisent les équilibres caribéens alors même que le discours de Washington insiste sur la nécessité de sécuriser la région.

La Caraïbe dans la rivalité sino-américaine

Par-delà ces motivations renvoyant aux aspirations de la base électorale MAGA (Make America Great Again, « Rendre sa grandeur à l’Amérique »), un dernier axe est promu par la diplomatie Trump 2.0 : déloger les compétiteurs stratégiques de Washington de sa sphère d’influence traditionnelle. La Chine de Xi Jinping (depuis 2013) est la première visée : ses échanges commerciaux avec les pays latino-américains ont été multipliés par plus de cinquante depuis le début du XXIe siècle (7), et la RPC est désormais le premier ou le deuxième partenaire commercial de la plupart des États caribéens. Nombre d’entre eux, à l’image d’Antigua-et-Barbuda, de la Jamaïque, du Nicaragua ou de Trinité-et-Tobago, ont adhéré au projet des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative — BRI) et ont reçu des investissements massifs de Pékin pour développer leurs infrastructures de transport. En parallèle, Taïwan, obsession politique chinoise reconnue aujourd’hui par seulement une douzaine d’États dans le monde, a perdu, en l’espace d’une décennie, trois alliés caribéens : le Panama, en 2017, la République dominicaine, en 2018, et le Honduras, en 2023, se sont tournés vers Pékin. Ainsi, la Caraïbe est progressivement devenue une ligne de front de la rivalité systémique sino-américaine, expliquant la volonté trumpienne de réaffirmer son contrôle sur cet espace.

Dans ce contexte, le Panama fait office de cas d’école. Dès son discours d’investiture, Trump a dénoncé la présence chinoise autour de ce qu’il considère comme « son » canal de Panama : « La Chine exploite le canal de Panama, et nous ne l’avons pas donné à la Chine, nous l’avons donné au Panama. Et nous allons le reprendre. (8) » Les pressions diplomatiques ont été telles que le gouvernement panaméen n’a eu d’autre choix que de céder aux exigences de Washington : l’armée américaine stationne de nouveau sur le sol panaméen, et les navires de l’US Navy peuvent désormais traverser gratuitement le canal. Par ailleurs, les autorités panaméennes ont annoncé, fin février, reprendre le contrôle des ports situés aux deux extrémités du canal — Cristóbal, côté océan Atlantique, et Balboa, côté Pacifique — après l’annulation en justice de la concession accordée au groupe hongkongais CK Hutchison.

Quelles conséquences après l’intervention au Vénézuéla ?

L’intervention américaine à Caracas peut également être analysée au prisme de cette rivalité : depuis le début des années 2000, la Chine a investi plus de 60 milliards de dollars au Vénézuéla, qui lui en doit encore aujourd’hui le quart, soit 15 milliards (9). La mainmise de la Maison-Blanche sur les exportations de brut vénézuélien fragilise particulièrement la position de Pékin, qui avait accepté le principe d’un remboursement de la dette vénézuélienne sous forme de livraisons de pétrole. La chute de Maduro, en privant la RPC d’un allié dans la région, d’un créancier sous contrainte et d’une partie de ses approvisionnements énergétiques, constitue ainsi un signal politique fort, tant à destination de la Chine que des États qui seraient tentés de nouer avec elle des liens trop étroits : « America is back ! »

La volonté de contrôle hémisphérique, dans un contexte de retour à une logique de blocs, explique également la priorité accordée par Washington à son indépendance énergétique à long terme. Dès la première prise de parole de Trump après l’intervention de janvier, ce n’est plus de narcotrafic qu’il a été question, mais bien d’exploitation pétrolière, dont le Vénézuéla possède les premières réserves prouvées au monde (10). Certes, de nombreux freins persistent quant à l’exploitation du brut vénézuélien : lourd et visqueux, il est extrêmement difficile à extraire et à raffiner. De plus, l’appareil industriel vénézuélien est dans un état avancé de délabrement du fait d’une corruption massive ayant entrainé un manque systématique d’entretien.

Il n’en demeure pas moins que l’or noir reste une motivation conséquente pour l’administration américaine, dont les choix diplomatiques répondent à des intérêts politiques intérieurs et renvoient à la lutte contre les influences extérieures. À l’échelle nationale, les raffineries du Nouveau-Mexique et du Texas sont parfaitement adaptées au brut vénézuélien, avec à la clé la sécurité de l’emploi pour des centaines de milliers de travailleurs américains du secteur, qui sont autant d’électeurs potentiels à quelques mois des élections de mi-mandat (midterms), annoncées comme périlleuses pour le pouvoir en place.

À l’international, outre les Chinois, ce sont également les Iraniens et les Russes qui sont visés. Ces deux pays étaient, eux aussi, particulièrement présents au Vénézuéla via des accords de coopération pétrolière : en 2022, un contrat énergétique de vingt ans avait été signé entre le régime des mollahs et la République bolivarienne et, en 2025, Moscou et Caracas avaient approuvé la prolongation, pour quinze ans, des coentreprises entre la société d’État PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) et le géant pétrolier russe Roszarubezhneft (11). Ces rapprochements sont aujourd’hui menacés, tout comme l’influence de Moscou et de Téhéran, qui avaient utilisé le Vénézuéla comme porte d’entrée dans la région caribéenne. Cette politique d’appropriation des ressources permet ainsi à la Maison-Blanche de rassurer ses électeurs tout en repoussant hors du continent ses rivaux stratégiques. Les récentes visites à Caracas du chef de l’US Southern Command (SOUTHCOM), le général Francis L. Donovan, et du secrétaire à l’Intérieur, Doug Burgum, semblent confirmer la mainmise grandissante des États-Unis sur les ressources vénézuéliennes.

Dans ce nouveau grand jeu, Washington n’hésite pas à utiliser la contrainte politique et économique pour discipliner ses alliés régionaux. Comme l’a clairement montré l’absence d’alternance démocratique à Caracas, plus que la défense de la liberté, c’est désormais la loyauté à l’égard du grand voisin qui est devenue le critère central des relations bilatérales entre les États-Unis et les pays de la Caraïbe. Trump joue alternativement sur la conditionnalité de l’aide économique, les menaces de droits de douane supplémentaires et l’ingérence politique directe. De fait, les coups de pression diplomatiques sont légion et se traduisent par un interventionnisme assumé dans les processus électoraux.

CUBA et L’Amérique centrale face au géant américain


Vers un alignement politique

Au Honduras, le candidat de la droite, Nasry Asfura, a été ouvertement soutenu par Trump, avant d’être élu fin novembre 2025 et d’entrer en fonction fin janvier dernier, malgré des soupçons d’irrégularités dénoncés par ses adversaires, ainsi que par la mission électorale de l’Union européenne. Autre illustration de cet interventionnisme décomplexé : le président américain avait gracié et libéré, la veille du scrutin, le mentor politique du candidat Asfura, l’ancien président Juan Orlando Hernández (2014-2022), qui purgeait une peine de quarante-cinq ans de prison pour trafic de drogue aux États-Unis. Washington n’a de cesse de promouvoir la prime à la fidélité et à l’alignement idéologique.

Au Costa Rica, la récente victoire aux élections présidentielles de Laura Fernández Delgado, la candidate du parti conservateur — dont l’investiture débutera en mai —, s’est en grande partie bâtie sur un discours sécuritaire en phase avec les attentes états-uniennes et la volonté affichée d’employer les mêmes méthodes qu’au Salvador pour lutter contre la criminalité. Alors que des élections doivent encore avoir lieu en Colombie (12) et en Haïti (13), d’autres ingérences états-uniennes ne sont pas à exclure et pourraient contribuer à remodeler un paysage politique caribéen en phase avec le discours de Trump 2.0.

Cuba, une priorité dans la région ?

Dans cette optique, Cuba est tout particulièrement dans le viseur de Washington : « Je vais m’en occuper », a récemment déclaré Trump à son sujet. Caillou dans la chaussure américaine depuis l’arrivée au pouvoir des Barbudos en janvier 1959, le pouvoir castriste est plus que jamais menacé. La chute de Maduro a sonné le glas de l’aide énergétique jusque-là apportée par Caracas, qui représentait plus de la moitié de la consommation cubaine. Ce blocus renforcé autour de l’ile ne laisse que peu d’espoir : le pays est économiquement asphyxié, les coupures d’électricité sont monnaie courante, le tourisme s’effondre à la suite de la décision de nombreuses compagnies aériennes d’interrompre leurs vols (14). Même les brigades médicales cubaines, pourtant connues dans le monde entier, ne peuvent plus intervenir.

Affaiblie par un effondrement économique sans précédent, La Havane, qui a jusqu’ici réprimé avec la plus grande fermeté les manifestations populaires réclamant la fin du régime, semble contrainte d’envisager des concessions telles que la libération de prisonniers politiques. Pour autant, rien ne dit qu’un changement de régime se profile à l’horizon. Certes, à l’approche de midterms très incertaines, la chute du régime cubain pourrait constituer une victoire de taille pour l’administration en place et pour Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, d’origine cubaine, qui en a fait son mantra depuis ses débuts en politique. Toutefois, une tentative de transition brutale à La Havane pourrait générer une instabilité migratoire et sécuritaire majeure, que Washington devrait ensuite gérer directement. De plus, l’exemple vénézuélien a montré que, plus que la promotion de la démocratie, c’est celle de ses intérêts propres qui motive les décisions prises à la Maison-Blanche. La perspective d’un deal portant sur l’ouverture du marché cubain et la maitrise des flux migratoires pourrait être, en définitive, perçue comme tout aussi porteuse et moins risquée que la fin d’un régime castriste, qui a fait ses preuves en matière de contrôle de la population. Ici encore, les équilibres géopolitiques régionaux restent en grande partie soumis aux priorités internes de Trump ainsi qu’à la politique transactionnelle qu’il revendique.

Une impossible neutralité pour les États caribéens

La Caraïbe se retrouve au premier rang d’une diplomatie américaine recentrée sur son hémisphère. La volonté trumpienne de remodeler son espace proche affecte en profondeur les équilibres géopolitiques régionaux. Face à une neutralité devenue intenable, chaque État caribéen se voit contraint de se positionner face aux injonctions de Washington. Les divergentes observées d’un pays à l’autre témoignent ainsi d’une solidarité régionale mise à rude épreuve. Certains, comme la République dominicaine et Trinité-et-Tobago, se sont parfaitement alignés sur les demandes du président américain et ont ouvert leurs bases militaires aux soldats états-uniens. D’autres ont adopté des positions beaucoup plus mesurées, parfois même critiques, à l’image d’Antigua-et-Barbuda, de Sainte-Lucie ou de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, dont des navires de pêche ont encore récemment été visés par des frappes américaines. Mais cette distance diplomatique est-elle viable à long terme face à un voisin aux méthodes désinhibées ? À l’exception notable de la Colombie et du Vénézuéla, la Caraïbe est composée de petits, voire de très petits États, qui ne font pas le poids face à la puissance asymétrique des États-Unis : que peuvent Saint-Kitts-et-Nevis, peuplé de seulement 46 000 habitants, ou le Belize, qui en compte 400 000, face aux volontés du locataire de la Maison-Blanche ? D’autant plus que les économies de ces États sont extrêmement dépendantes du grand voisin, que ce soit en matière de tourisme, d’échanges commerciaux ou de politique de visas.

Au cœur d’une hybridation entre politique intérieure et enjeux géopolitiques, les nouvelles orientations diplomatiques de Washington marquent la fin de la parenthèse post-guerre froide dans la Caraïbe. Ce retour assumé d’une logique de sphère d’influence fait de la région un espace pivot de la rivalité systémique entre les États-Unis et leurs grands compétiteurs. Face aux pressions économiques, aux menaces fiscales, aux ingérences politiques et aux interventions militaires, les États caribéens se retrouvent singulièrement démunis, et la région, déjà ébranlée après une année, risque de ressortir profondément fracturée du second mandat de Donald Trump.

Notes

(1) Cet article ne tient pas compte du Mexique.

(2) En français : « Après des années de négligence, le ministère de la Guerre va rétablir la suprématie militaire américaine dans l’hémisphère occidental ». Department of War, 2026 National Defense Strategy, janvier 2026, p. 17 (https://​tinyurl​.com/​4​y​b​v​u​u9z).

(3) La Colombie, le Pérou et la Bolivie sont les trois principaux producteurs de cocaïne.

(4) Les Haïtiens avaient été accusés de manger les animaux domestiques par J. D. Vance, alors colistier de Donald Trump.

(5) Wendy Edelberg, Stan Veuger, Tara Watson, « Macroeconomic implications of immigration flows in 2025 and 2026: January 2026 update », Brookings, 13 janvier 2026 (https://​tinyurl​.com/​5​2​n​a​9​4ut).

(6) Selon ce rapport, le solde net migratoire est estimé, en 2025, entre -10 000 et -295 000 personnes.

(7) Passant d’une valeur de 10 milliards de dollars en 2000 à plus de 518 milliards de dollars en 2024.

(8) The White House, « The Inaugural Address », 20 janvier 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​v​p​a​d​9zs).

(9) Selon un centre de recherche stratégique belge : Transatlantic Task Force, « China-Venezuela Relations », Beyond Horizon, 19 décembre 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​p​m​j​r​8yx).

(10) Réserves estimées à plus de 330 milliards de barils.

(11) Mayela Armas, « Venezuela approves 15-year extension of Russia-linked oil joint ventures », 20 novembre 2025 (https://​tinyurl​.com/​4​x​b​u​t​5ym).

(12) Élections législatives le 8 mars ; premier tour de l’élection présidentielle le 31 mai ; éventuel second tour de l’élection présidentielle le 21 juin.

(13) Élections générales le 30 aout ; éventuel second tour de l’élection présidentielle le 6 décembre.

(14) Faute de pouvoir refaire les pleins de kérosène sur place.

Laurent Giacobbi

areion24.news

mercredi 22 juillet 2026

UE-Mercosur : les enjeux agricoles d’un accord contesté

 

Le 17 janvier 2026, après vingt-six ans de négociations, la Commission européenne a signé l’accord de libre-échange entre les Vingt-Sept et le Marché commun du Sud (Mercosur). Contesté par les agriculteurs, qui dénoncent une concurrence déloyale, il a été suspendu par le Parlement européen le temps de son examen par la Cour de justice de l’Union européenne (UE).

est en 1991 que quatre pays sud-­américains (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) forment le Mercosur et abolissent ainsi entre eux les barrières douanières. Ils adoptent des tarifs communs vis-à-vis de l’extérieur, formant un marché de 268,9 millions d’habitants en 2025, tout comme les Européens l’ont fait lors de la création de la Communauté économique européenne (CEE) en 1957, qui a abouti à l’UE, vaste zone de 27 États comptant 450,4 millions d’habitants. En 1999, les deux ensembles lancent des négociations dans l’objectif d’adopter un traité de libre-échange pour renforcer leurs liens économiques. Dès lors, les discussions progressent lentement et sont à plusieurs reprises suspendues en raison de fortes divergences sur l’agriculture et les normes environnementales, avant de reprendre en 2016, puis en 2024.

Le renforcement des échanges commerciaux

L’UE est le deuxième partenaire commercial des pays du Mercosur, après la Chine ; elle est aussi le premier investisseur étranger dans la région sud-américaine, avec un stock de 390 milliards d’euros en 2023. À l’inverse, le Mercosur n’est que le dixième partenaire de l’UE pour les échanges de marchandises. Au total, ceux-ci se chiffrent à plus de 110 milliards d’euros (53,3 milliards pour les exportations et 57 milliards pour les importations), soit une balance commerciale légèrement déficitaire pour l’UE. Le Brésil concentre à lui seul 80 % des flux. Ces échanges ont augmenté de 36 % en dix ans et concernent en 2024, pour les importations en provenance du Mercosur, surtout des produits agricoles (soja, café ; 42,7 %) et des produits minéraux (30,5 %), alors que les exportations européennes sont majoritairement des machines et appareils (28,1 %) ainsi que des produits chimiques et pharmaceutiques (25 %).

L’accord de libre-échange prévoit la suppression progressive de plus de 90 % des droits de douane entre le Mercosur et l’UE. Il permet l’importation de nombreux produits sud-américains en Europe, avec des quotas annuels fixés sur certaines denrées agricoles. Ce sont 99 000 tonnes de bœuf qui pourront être exportées vers l’UE à un taux préférentiel (7,5 %), ainsi que 60 000 tonnes de riz et 45 000 tonnes de miel sans aucun obstacle tarifaire. Du côté du Mercosur, les droits de douane seront progressivement éliminés sur des produits européens, tels que les voitures, les machines, les vêtements, le vin, les fruits frais ou le chocolat. En établissant la plus vaste zone de libre-échange au monde, la Commission européenne promet que l’accord sera « gagnant-gagnant », créant des « opportunités de croissance, d’emploi et de développement durable des deux côtés ». Elle table sur une augmentation de 39 % des exportations annuelles des entreprises européennes vers le Mercosur (soit 49 milliards d’euros), soutenant ainsi des centaines de milliers d’emplois dans l’UE. Déjà signataire de partenariats importants avec le Royaume-Uni, le Japon et le Canada, elle y voit également un signal géopolitique fort en faveur du multilatéralisme, face au protectionnisme des puissances américaine et chinoise.

Mobilisation du monde agricole

Depuis 2024, les agriculteurs européens, en particulier français, sont mobilisés pour dénoncer cet accord, qu’ils jugent déloyal en raison des coûts de production différents liés aux normes environnementales et sociales européennes, plus strictes que celles appliquées dans les pays du Mercosur. En décembre 2025, des manifestations et des blocages massifs dans toute la France contre la gestion de la crise sanitaire de la dermatose nodulaire, qui prévoit l’abattage des troupeaux touchés, et surtout contre l’accord UE-Mercosur, ont convergé en janvier 2026, avec des agriculteurs d’autres États européens, vers Bruxelles et Strasbourg pour tenter de mettre la pression sur les institutions européennes. L’opposition au traité de la France, de l’Irlande, de la Pologne, de la Hongrie et de l’Autriche n’a pas suffi à constituer une minorité de blocage au Conseil européen ; l’Italie, après quelques tergiversations, a finalement voté en sa faveur. Le 21 janvier 2026, les députés européens ont adopté à une courte majorité (334 voix pour, 324 contre et 11 abstentions) la saisine de la Cour de justice de l’UE, ce qui suspend le processus de ratification d’au moins un an, le temps qu’elle rende son avis.

A contrario, l’accord de libre-échange entre l’UE et l’Inde, signé le 27 janvier 2026, est presque passé inaperçu, les filières agricoles en ayant été exclues à la demande de New Delhi : pour le pays asiatique, l’agriculture est un domaine sensible qui emploie 55 % des actifs et fait vivre la moitié des 1,46 milliard d’habitants.


Accord libre-échange entre le Mercosur et l'Union européenne


Accords de libre-échange de l'Union Européenne


Thibaut Courcelle

Laura Margueritte

areion24.news