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mercredi 14 octobre 2026

Changement climatique : l’Asie peut-elle inverser la tendance ?

 

L'éolienne Ocean X à double rotor, la plus grande du monde (20MgW). Source Mingyang Smart Energy
DR

Les émissions de CO2 indiennes et chinoises plafonnent depuis deux ans. Une première et une bonne nouvelle au moment où l’Europe ralentit son effort et l’Amérique fait volte-face. Mais les incertitudes sont nombreuses pour les dix ans à venir, et le monde reste tributaire de ce que l’Asie, qui représente 54% des émissions mondiales de GES, sera capable de faire.

La guerre lancée par Donald Trump avec l’Iran pénalise le monde entier, avec de nombreux impacts négatifs mais tout de même un effet positif pour la transition énergétique. Elle va se traduire par une réduction des émissions mondiales de CO2 en 2026. Selon Carbon Brief (un site britannique spécialisé sur les enjeux climatiques), la baisse anticipée serait de 0,5% par rapport à 2025. Et ce en dépit d’une hausse significative des émissions liées au charbon (+1,2%), car l’Asie a relancé sa production d’électricité à base de charbon pour réduire sa dépendance au pétrole et au gaz.

La demande de gaz devait connaître une progression de 2% dans les prévisions faites fin 2025 par l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). On va maintenant vers une baisse de 0,6%. Le retournement de tendance est encore plus net pour le pétrole. Au lieu d’une croissance de 1% de la demande mondiale anticipée en début d’année, les dernières estimations de l’AIE sont une baisse de 2,4%, soit une économie de 3,5 millions de barils/jour par rapport à la tendance antérieure.

S’agit-il d’un simple choc conjoncturel comme ce fut le cas au moment de la pandémie du Covid 19 en 2021-2022 ? Apparemment pas, selon les experts de l’AIE, qui tablent sur une demande de pétrole stable pour 2027 par rapport à 2025. Des changements structurels sont à l’œuvre, avec une poursuite des investissements massifs dans les énergies renouvelables et l’essor de la voiture électrique dans les transports. L’Asie est au cœur de cette transition énergétique au moment où Donald Trump fait tout pour relancer la production d’énergies fossiles aux États-Unis. Alors que le pic de la demande mondiale de pétrole était attendu pour 2030, il pourrait en fait avoir eu lieu en 2025.

Émissions de gaz à effet de serre : l’Asie incontournable

Le rapport EDGAR 2026 publié par la Commission européenne présente un bilan détaillé des émissions de GES par pays en 2025. Selon ce rapport, les trente principales économies d’Asie-Pacifique représentent collectivement 53,9 % des émissions mondiales de GES en 2025, loin devant les États-Unis (11,1%) et l’Union européenne (5,8%). A l’intérieur du continent asiatique la Chine pèse très lourd avec 29,5% des émissions mondiales devant l’Inde (10%). Ces deux pays représentent près des trois-quarts des émissions du continent. Viennent ensuite les onze pays de l’Asean qui totalisent 6% des émissions globales, soit un peu plus que l’UE, et quatre économies développées d’Asie (Japon, Corée, Hong Kong et Taïwan) avec 3,8%.

Source : Rapport EDGAR 2026 (Commission européenne)


La part de l’Asie dans les émissions mondiales de GES était inférieure à 30% en 1990, et le continent n’a cessé de prendre une part croissante du panorama global. Les émissions chinoises ont été multipliées par quatre, celles de l’Inde par 3,4. Ce qui se passe depuis 2024 dans ces deux pays constitue donc une rupture très importante par rapport aux tendances antérieures.

La Chine entame la décroissance de ses émissions

Xi Jinping n’a pas du tout la vision négationniste de Donald Trump sur le climat. Il s’affiche en défenseur de l’environnement, aimant à répéter « Les eaux claires et les montagnes vertes sont aussi importantes que l’or ou l’argent.» Lors du sommet sur le climat organisé par l’ONU en septembre 2025, il s’engage pour une réduction de 7 à 10% des émissions de gaz à effet de serre chinoises en 2035 par rapport à un « pic » dont il n’a pas donné la date mais qui doit se situer avant 2030. L’objectif de neutralité carbone est pour sa part fixé à 2060. Clarté dans les objectifs et prudence dans les engagements sont les deux caractéristiques de la stratégie de Pékin.

Le pic des émissions chinoises a peut-être déjà eu lieu en 2025. Après une progression de 0,8% en 2024, celle de 2025 n’est plus que de 0,1%. Dans un contexte où l’effort européen ralentit, avec une baisse de seulement 0,2% en 2025 contre -1,8% en 2025, et où les États-Unis de Donald Trump relancent leurs émissions (+2,2%).

L’année 2026 est faite de tendances contradictoires. La guerre avec l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont provoqué une baisse marquée de la demande chinoise de pétrole au premier semestre (-9%) et une chute brutale des importations (-32%) au second trimestre 2026) qui est un élément déterminant de la réduction globale de la demande de pétrole enregistrée par l’AIE.

Dans le même temps, le gouvernement a relancé la production charbonnière par souci d’indépendance énergétique avant qu’un très grave accident dans une mine du Shanxi en mai (près d’une centaine de morts) ne provoque une série d’inspections et un freinage temporaire de la production. Au total, les émissions de CO2 chinoises du premier semestre 2026 restent comparables à celles de 2024-2025. La demande supplémentaire d’électricité est entièrement couverte par les nouveaux investissements dans les énergies renouvelables et les centrales à charbon représentent désormais un peu moins de 50% des capacités électriques installées.

Le quinzième plan quinquennal, qui couvre la période 2026-2030, ne contient pas d’engagement précis sur le pic global d’émissions ou le pic de production charbonnière. On y rappelle que « le charbon est vital pour l’économie du pays, la vie des citoyens et la sécurité énergétique. » Les investissements pour de nouvelles centrales à charbon se poursuivent, avec 30 Gigawatts supplémentaires installés en 2026.
Un chiffre qui reste faible par rapport à l’augmentation spectaculaire des capacités installées en éoliennes et panneaux solaires : 430 Gigawatts en 2025 (l’équivalent en un an de la totalité de la puissance électrique installée en Allemagne) et autour de 220-250 GW en 2026. Le gouvernement met désormais l’accent sur l’intégration au réseau, le stockage par batteries, et la construction de lignes à ultra-haute tension pour limiter le gaspillage de ces investissements.

Les voitures à énergie nouvelle représentent désormais la moitié du marché automobile chinois, au point de sursaturer les capacités de chargement dans certaines provinces.

Si on se projette sur 2035, la baisse de 7 à 10% promise par Xi Jinping a de fortes chances d’être atteinte. Dans son scénario optimiste, le Climate Action Tracker estime possible une baisse de 20% par rapport à 2025, soit une économie équivalente à huit fois le niveau actuel des émissions françaises. Les incertitudes restent fortes et l’arbitrage permanent entre prix, sécurité énergétique et réduction des émissions peuvent freiner la transition énergétique chinoise. Mais elles ne peuvent pas l’arrêter et la Chine entre progressivement dans une nouvelle ère.

L’Inde progresse mais ses émissions restent orientées à la hausse

L’Inde a réussi la performance de faire aussi bien que l’Union européenne en 2025, avec une baisse de 0,2% de ses émissions de GES. Mais contrairement à la Chine, ce résultat devrait rester une exception. Il s’explique par l’impact des investissements dans les énergies renouvelables – le solaire en particulier – et par un recul conjoncturel de la demande de pétrole et gaz. Sur la période 2024-2025, l’offre de renouvelables a permis de faire face à la totalité de la demande supplémentaire d’électricité, avec 77 Gigawatts de nouvelles centrales solaires en deux ans et des investissements importants dans les éoliennes, l’hydraulique et le nucléaire.

Au premier semestre 2026 les émissions de CO2 indiennes sont nettement reparties à la hausse (+3,7%) en raison d’un plus grand recours au charbon lié au blocage du détroit d’Ormuz, et d’une forte consommation des industries lourdes – ciment, acier – qui accompagne une vague d’investissements dans la construction et les infrastructures.

Le gouvernement met l’accent, comme en Chine, sur le stockage de l’électricité, avec l’objectif de multiplier par dix les capacités actuelles pour éviter un gaspillage des investissements en énergies nouvelles. Il continue par ailleurs à investir massivement dans les centrales à charbon – 43GW de nouvelles centrales sont en construction – pour faire face aux variations de la demande d’électricité, comme par exemple le pic de climatisation lié aux vagues de chaleur de l’été 2026.

La croissance rapide de l’économie indienne – 7 à 7,5% par an actuellement – crée une très forte pression sur la demande d’électricité, qui progresse de 6% par an, et sur le développement de l’industrie lourde, avec pour corollaire une progression structurelle des émissions de GES du pays. Le gouvernement n’a pas – contrairement à la Chine – indiqué de date pour un pic d’émissions, tout en fixant l’objectif d’une neutralité carbone en 2070. Les experts du climat tablent sur un pic qui se situerait entre 2040 et 2045. A l’horizon 2035, une augmentation de 15 à 20% des émissions indiennes par rapport à 2025 est plausible.

L’ASEAN mauvais élève de la transition énergétique

La trajectoire de l’Asean en matière d’émissions de GES reste nettement orientée à la hausse en 2025. L’Indonésie, principal émetteur de la région, a vu ses émissions progresser de 1,2% et la déforestation repart de plus belle sous la présidence de Prabowo Subianto, dont les convictions environnementales sont très limitées. Le Vietnam fait le plus mauvais score de l’Asean avec une progression de 2,7% de ses émissions, en compagnie de Singapour (+3%), seul pays développé d’Asie qui ne consent manifestement aucun effort réel pour agir sur le climat. La Malaisie ne fait guère mieux, avec +2%. Seuls deux pays – la Thaïlande et les Philippines – enregistrent une réduction de leurs émissions en 2025.

La transition énergétique de la région est encore à un stade initial, avec des énergies fossiles représentant en moyenne 81% de l’offre d’énergie primaire en 2025. Contrairement à la Chine ou à l’Inde, les investissements dans les énergies renouvelables sont restés nettement inférieurs à ceux réalisés pour les énergies fossiles au cours des dix dernières années dans un rapport de l’ordre de 40/60.

La dynamique est en train de changer avec un niveau d’investissement qui s’équilibre en 2025, et des plans beaucoup plus ambitieux au Vietnam, en Indonésie et en Malaisie. L’Asean est par ailleurs peu performante en économies d’énergie et sa consommation énergétique progresse depuis quinze ans de 4% par an, presque au niveau de la croissance économique. Les progrès dans l’électrification se sont traduits par une progression encore plus rapide de la consommation électrique (+6% par an). Les centrales à charbon ont fourni la majeure partie de l’offre supplémentaire et représentent plus de 50% du mix électrique aujourd’hui.

Le choc provoqué par le blocage du détroit d’Ormuz a été particulièrement brutal dans la région, très dépendante en hydrocarbures du Moyen Orient, avec des réserves stratégiques beaucoup plus limitées que celles de la Chine ou du Japon. Les ménages ont été directement touchés par les pénuries de butane et propane qui servent à la cuisson des aliments. Les subventions aux énergies fossiles, déjà historiquement importantes, ont connu une hausse rapide qui n’est pas tenable dans la durée. Les gouvernements de la région avaient fait le pari du gaz comme énergie de transition, un pari remis en cause par la crise actuelle.

La bonne nouvelle des 2-3 dernières années est que la transition énergétique commence à prendre corps, et la crise du détroit d’Ormuz devrait accélérer le processus. Les capacités installées en éolien et en solaire, pratiquement inexistantes en 2015, ont atteint 45GW en 2024. Le Vietnam a fait les investissements les plus massifs, et la part de ces énergies dans le mix électrique du pays atteint 13% en 2024 contre 4% en Thaïlande et aux Philippines. Le gouvernement philippin a mis le pied sur l’accélérateur en attribuant, à la suite d’appels d’offres, 19GW de capacités supplémentaires pour la seule année 2025. Côté transports, les ventes de véhicules électriques ont doublé en 2025 pour atteindre ½ million de véhicules, et vont probablement encore doubler en 2026, représentant 30% des ventes de véhicules neufs, au plus grand profit des constructeurs chinois qui fournissent l’essentiel.

Les engagements à long terme des pays de l’Asean – avec un objectif de neutralité carbone entre 2050 et 2065 selon les pays – sont en complète contradiction avec les prévisions de moyen terme sur les émissions de GES. Selon les anticipations du Climate Action Tracker, les émissions de l’Asean pourraient se situer en 2035 15 à 20% au-dessus du niveau atteint en 2025.

Les efforts tardifs des pays riches d’Asie-Pacifique

Au cours des vingt dernières années, les économies développées d’Asie-Pacifique ont fait des efforts très inégaux pour réduire leurs émissions de GES. Seuls le Japon et Hong Kong sont parvenus à des résultats comparables à ceux de l’Union européenne au cours des dix dernières années. Sur vingt ans, les efforts de l’UE ont été nettement plus importants car la prise de conscience du problème climatique se situe plutôt autour de 2015 en Asie-Pacifique. La conférence de Paris de décembre 2015 intitulée COP21 a sans doute joué un rôle clé dans cette mobilisation tardive.

Emissions de GES des pays développés d'Asie-Pacifique 2005-2025

Le cas de la Corée illustre cette prise de conscience récente. Alors que les émissions de GES coréennes ont plus que doublé depuis 1990 et augmenté de 24% entre 2005 et 2015, elles commencent à reculer un peu sur la décennie 2015-2025 (- 4,7%). L’Australie et Taïwan ont une courbe d’émissions moins marquée, mais avec également un point d’inflexion autour de 2015. Singapour est le seul pays riche du continent à ne connaître aucun retournement de tendance.

A l’horizon 2035 les engagements pris par le Japon dans le cadre des conventions climat sont ambitieux et se traduiraient, s’ils étaient respectés, par une réduction de plus de 40% par rapport à 2025. Ceux de la Corée sont encore plus volontaristes, avec une baisse légèrement supérieure à 50%. L’Australie s’engage à une baisse de l’ordre de 27% sur dix ans, Taïwan cible une réduction de 25% et Singapour finit par envisager une baisse de 15-20%. L’atteinte de ces objectifs est très incertaine, surtout pour la Corée dont les émissions ont encore progressé de 0,5% en 2025.

L’impact à double tranchant de l’intelligence artificielle

Les pays asiatiques fournissent une très large partie des produits électroniques liés à l’intelligence artificielle, qui est en train de créer un rebond de croissance dans la région, particulièrement spectaculaire en Corée ou à Taïwan. Le leader des semiconducteurs taïwanais, TSMC, consomme à lui seul autant d’électricité que 6 millions de citoyens taïwanais, et ce sera probablement le double d’ici quelques années.

Les pays asiatiques s’équipent massivement en centres de données dont la demande d’électricité est en train d’exploser. Elle devrait passer de 2 à 2,5 % de la consommation électrique globale aujourd’hui à 4-6% en 2030. Le mix électrique asiatique étant encore fortement marqué par les énergies fossiles, l’impact sur les émissions de GES sera significatif.

On peut noter à l’inverse quelques signes encourageants et tabler sur des effets positifs à moyen-long terme. La Chine essaie de limiter l’impact négatif des centres de données en les localisant à proximité des zones de production d’énergies renouvelables. Les modèles d’IA chinois les plus récents comme ceux de Deepseek sont configurés pour optimiser le recours aux données, ce qui permet des économies d’énergie de l’ordre de 40-45% par rapport aux modèles américains. Ces modèles en open source sont largement utilisés dans le reste de l’Asie.

L’IA elle-même va permettre d’optimiser les process industriels et énergétiques, par exemple le repérage des fuites de méthane dans la production pétrolière ou l’optimisation des réseaux électriques. Les experts de l’AIE estiment cependant qu’à l’horizon 2035 les effets négatifs devraient l’emporter sur les effets positifs.

Si l’on revient à la question posée au départ dans cet article sur la capacité de l’Asie à inverser la tendance de ses émissions de gaz à effet de serre dans la prochaine décennie, la réponse est très nuancée. Les baisses que la Chine et les pays développés d’Asie envisagent font plus que compenser, si elles se réalisent, les augmentations prévisibles en Inde et dans l’Asean (on irait vers une baisse autour de de 2,5-3 GW d’un côté et une hausse de 1,5-2 GW de l’autre). Mais il reste le joker de l’IA qui peut remettre en cause ces maigres progrès…

Hubert Testard

asialyst.com

Yémen : un clivage nord-sud à l’épreuve de la guerre

 

Près de quinze ans après la chute d’Ali Abdallah Saleh (1947-2017), président de 1978 à 2012, le Yémen demeure un État éclaté, failli. Derrière la guerre opposant les houthistes à une coalition soutenue par l’Arabie saoudite depuis 2015, se joue une recomposition plus profonde : celle d’un antagonisme historique entre nord et sud, ravivé par la fragmentation du pouvoir, les rivalités régionales et l’affaiblissement du camp sécessionniste sudiste.

Depuis la prise de Sanaa, la capitale, par les houthistes (Ansar Allah) en septembre 2014, puis l’effondrement de la transition, le conflit yéménite s’est structuré autour de trois dynamiques imbriquées : la consolidation houthiste dans le nord-ouest du pays, la survie d’un gouvernement internationalement reconnu (le Conseil présidentiel) mais fragmenté, et la reconfiguration du sud, où la question sécessionniste est centrale.

Traumatisme géohistorique

Le Yémen s’est structuré dans le nord rural autour des hauts plateaux chiites (zaïdisme) et d’un ordre politico-religieux ancien (l’imamat), suivi d’un régime militaire après 1962, avec un tissu tribal dense et une centralité politique organisée autour de Sanaa. De son côté, le sud, centré sur le port d’Aden, est plus urbain et a connu une histoire tournée vers la mer. Surtout, le sud a été marqué par le protectorat britannique (1886-1967), puis par un régime marxiste jusqu’en 1990.

Dans le nord, la chute de la monarchie chiite en 1962 ouvre une période de recompositions où l’État demeure imbriqué dans les équilibres tribaux et sécuritaires. L’unification du pays en 1990 s’opère dans le contexte de la fin de la guerre froide. Aden se voit déclassée au rang de périphérie, tandis que la perception, dans le sud, d’une annexion progressive par Sanaa alimente les frustrations. En 1994, la crise politique dégénère en conflit armé. Soutenus par l’Arabie saoudite, les sudistes sont défaits et marginalisés. À partir de 2007, des mobilisations cristallisent une identité sudiste sous la forme d’une revendication d’autonomie évoluant vers la sécession. Dans la foulée des « printemps arabes » et de la chute d’Ali Abdallah Saleh, un projet constitutionnel entend redéfinir la nature de l’État en instaurant un fédéralisme censé apaiser les tensions.

Mais la prise du pouvoir à Sanaa par les houthistes en 2014 renforce la fragmentation du pays. Le sud s’organise autour d’un pouvoir concurrent soutenu par Riyad, tandis que les séparatistes sudistes fondent, en mai 2017, le Conseil de transition du Sud (CTS) avec l’appui des Émirats arabes unis. Aden redevient un centre politique distinct. Dans le nord-ouest, les partisans d’Ansar Allah bâtissent un quasi-État sur les plateaux de la région de ­Sanaa, combinant contrôle sécuritaire, fiscalité de guerre, institutions parallèles et alliances tribales. L’intervention militaire saoudienne ne parvient pas à inverser cette dynamique : elle fige un rapport de force dans lequel les houthistes apparaissent comme l’acteur le plus cohérent et centralisé du territoire yéménite. À partir de 2023, leur capacité de projection prend une dimension maritime, avec des attaques répétées contre le trafic commercial en mer Rouge, internationalisant le conflit.

Dans le sud, l’enjeu dépasse la seule lutte contre les houthistes : il s’agit d’acter une séparation de facto ou, à défaut, une autonomie élargie. Les autorités sudistes s’emploient à sécuriser leur territoire face aux djihadistes d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA), tout en tirant profit des ressources pétrolières de l’Hadramaout, de la fiscalité portuaire d’Aden et d’Al-Mukalla, ainsi que des flux commerciaux transfrontaliers avec Oman.

Le sud fragilisé 

Un événement a rebattu les cartes. En décembre 2025, une confrontation a opposé les forces associées au Conseil présidentiel et celles liées au CTS, ce dernier lançant une vaste offensive, qui lui permit d’occuper brièvement l’est du pays. Le premier affirme avoir repris le contrôle de zones clés du sud et de l’est, notamment les gouvernorats de l’Hadramaout et d’Al-Mahrah, tandis qu’une crise majeure éclate dans le camp sudiste. Le 9 janvier 2026, des responsables du CTS annoncent la dissolution du mouvement – ce qui est contesté par plusieurs cadres –, alors même que son leader, Aïdarous al-Zoubaïdi, quitte le pays pour Abou Dhabi. Riyad affiche alors une stratégie de reprise en main du sud, mêlant aide économique, reconstruction et recherche de légitimation politique. Le 15 janvier, l’Arabie saoudite promet 500 millions de dollars de projets de développement dans les provinces méridionales, sur fond de rivalités croissantes avec les Émirats arabes unis. Privés de leur principal parrain régional, les séparatistes se retrouvent affaiblis.

À court terme, l’horizon indépendantiste sudiste s’éloigne, laissant place à un bras de fer plus classique avec les forces loyalistes autour du contrôle d’Aden, de l’est pétrolier et de la répartition des revenus. Un compromis « unitaire » fondé sur une décentralisation poussée reste théoriquement envisageable, mais il se heurte à deux obstacles majeurs : l’absence de confiance entre élites nordistes et sudistes, et la permanence d’un pôle houthiste fermement installé dans le nord-ouest, peu enclin à toute concession structurelle. Dans ce contexte, le Yémen ne s’oriente ni vers une réunification effective ni vers une partition assumée, mais vers une fragmentation durable, où chaque acteur tente de consolider ses ressources territoriales sous le regard concurrent des puissances ­régionales.

Dislocations territoriales au Yémen


Tigrane Yégavian

Laura Margueritte

areion24.news

Niger: le régime dit vouloir s’attaquer à la « mafia du pétrole »

 

Le Conseil des ministres du 9 octobre a tranché en faveur du maintien des prix à leur niveau actuel, 499 francs CFA pour l’essence et 618 pour le gasoil, en légère baisse par rapport aux prix antérieurs au coup d’État du 26 juillet 2023. Pourtant, les jours précédents, tout semblait prêt pour l’annonce d’une mauvaise nouvelle pour les Nigériens déjà engluées dans une crise persistante. Réuni en session extraordinaire à l’initiative du général Abdourahamane Tiani, l’organe consultatif du pays, le Conseil consultatif de la Refondation (CCR), avait préconisé le 6 octobre l’augmentation des tarifs à la pompe pour calmer les tensions sur le marché et réduire la pression liée aux subventions de l’État. A l’ordre du jour de la session : la campagne agricole 2026 et « la sécurisation de l’approvisionnement et de la distribution des produits pétroliers sur l’ensemble du territoire national. » Croyant, sans doute, bien faire, le CCR s’était rangé à l’avis du ministre du Pétrole, Hamadou Tinni, partisan d’une augmentation des prix à la pompe dans un contexte de déficit abyssal de la société nationale des hydrocarbures, la SONIDEP. Hamadou Tinni n’était pas le seul à défendre cette option, qui aurait surtout bien arrangé les affaires de son homologue des Finances.

Une pénurie incompréhensible

Pour les Nigériens, cette situation est inexplicable: leur pays est devenu, il y a trois ans, exportateur de pétrole brut (110 000 barils/jour) et 20 000 barils/jours de cette production sont dévolus au Niger et raffinés, sur place, par la raffinerie de la SORAZ. Ces 20 000 barils/jour sont destinés au marché national, dont le besoin est estimé à 7000 barils/jour, le reste, 13 000 barils/jour, étant vendu à l’export dans les pays voisins. Comment donc le pays pouvait-il subir une pénurie de carburants ?

Au-delà des explications techniques qui vont suivre, le problème de fond est que le système pétrolier du pays est de longue date, comme le dit un cadre politique nigérien, « une véritable mafia » adossée à un système national opaque et propice aux malversations puisqu’il repose largement sur de la cavalerie à grande échelle.

La SONIDEP, la société pétrolière du Niger, doit des sommes colossales (dont le montant n’a jamais été rendu public) au raffineur national, la SORAZ. Cette dernière a donc obtenu, en attendant d’avoir une perspective d’apurement de son passif, un passe-droit qui lui permet de vendre des produits raffinés à l’export en court-circuitant le monopole théorique de la SONIDEP et de rentrer ainsi des liquidités dans la caisse. Pendant ce temps-là, la SONIDEP, avec le carburant qu’elle ne paye pas mais enlève à la SORAZ, alimente les groupes électrogènes de la compagnie nationale d’électricité (la NIGELEC) et fournit en carburant l’armée et l’administration, creusant le trou sans fond de sa dette puisque ces deux gros clients relèvent de l’État, qui ne paye pas. L’État, lui, fixe le prix du kilowatt/heure et subventionne la NIGELEC pour lui permettre de facturer le prix de l’électricité en dessous de son prix de revient.

Le circuit du pétrole nigérien, du bassin d’Agadem au golfe de Guinée. Sur la route, la raffinerie de la SORAZ, à Zinder.


La mafia du pétrole

La puissante mafia du pétrole, présente à tous les maillons de la chaîne amont et aval, a tendance à happer tous les acteurs du secteur. Parmi les malversations, l’une des dernières en date consiste, de la part de certains distributeurs d’hydrocarbures, à détourner au Nigeria via des circuits clandestins les hydrocarbures officiellement achetés pour alimenter les stations service du Niger. En effet, depuis la suppression par le Nigeria de la subvention sur les hydrocarbures, en 2023, le prix à la pompe a beaucoup augmenté dans ce pays et l’essence nigérienne vendue par la SORAZ y est devenue attractive. Ainsi, une partie de la production destinée au Niger sort de l’espace national, créant une pénurie que la SONIDEP se voit contrainte de compenser en achetant à prix d’or des hydrocarbures… au Nigeria.

Des déficits de super et de gasoil

Pour régler ce problème, certains membres du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) au pouvoir ont imaginé une solution : tarir la fraude par l’augmentation du prix de l’essence. Le 6 octobre, le ministre du Pétrole Hamadou Tinni a exposé la situation financière difficile des hydrocarbures dans un discours largement médiatisé. Il a dressé un point précis de la situation, expliquant que « le super constitue aujourd’hui le principal facteur de tension du dispositif national d’approvisionnement », avec un déficit qui s’est creusé de 47,25 millions de litres en 2024 à 196,62 millions de litres sur les huit premiers mois de 2026. «Le besoin d’importation devient ainsi une composante de plus en plus importante de l’approvisionnement du marché ». Or, les produits importés peuvent être achetés à un prix supérieur au prix concédé par la SORAZ, ce qui « peut accroître la pression sur la trésorerie de la SONIDEP ».

Il en va un peu différemment pour le gasoil, dont le solde est positif certaines années. Mais pas en 2026 : sur les huit premiers mois de l’année, « un déficit de 52,60 millions de litres apparaît ». Or, c’est bien le gasoil qui est utilisé dans le transport, les mines et les groupes électrogènes de la société nationale d’électricité. Le ministre pointe des « écarts entre livraisons SORAZ et sorties SONIDEP », qu’il se refuse à « interpréter automatiquement comme des volumes fraudés ou sortis clandestinement du territoire »  mais plutôt comme un « signal d’alerte».

Pour Hamadou Tinni, il faut distinguer la question de la « sécurisation physique de l’approvisionnement » intérieur et celle de « la soutenabilité financière du mécanisme de fourniture » du marché national. En ce qui concerne la production de la raffinerie de Zinder, le ministre a expliqué qu’elle livrait environ 1,5 million de litres par jour, sur une capacité installée de 20 000 barils par jour. Cette « capacité installée n’est pas une capacité disponible tous les jours de l’année », a-t-il dit sans expliquer pourquoi.

Tentative de fragilisation du général Tiani

Pensant s’inscrire dans la volonté présidentielle, les délégués du Conseil Consultatif de la Refondation ont embrassé cette position et prôné, en conclusion de leurs travaux, une augmentation « raisonnable » du carburant à la pompe, sans sembler réaliser que cet aveu d’impuissance à juguler la mauvaise gouvernance du secteur était également une remise en cause fracassante des promesses de la refondation.

Pour un acteur du régime, cette entreprise relevait d’une volonté souterraine de fragiliser Abdourahmane Tiani, déjà secoué le 29 août par une tentative de coup d’État avortée à l’aéroport de Niamey. Cette source a dit ne pas savoir précisément d’où venait la manipulation, si ce n’est qu’elle était bien partie de l’intérieur du pouvoir.

L’affaire a fait grand bruit dans l’opinion nigérienne, vent debout contre l’augmentation des prix du carburant, sujet très sensible depuis l’origine de l’exploitation pétrolière. La presse et de nombreux internautes se sont exprimés sur le sujet. Le quotidien privé L’Enquêteur, sous la plume de Soumana Idrissa Maïga, s’est insurgé sous le titre  « Le peuple n’est pas une caisse de secours ! » : « le portefeuille du citoyen n’est pas un puits sans fond. Il faut le rappeler au moment où le Conseil Consultatif de la Refondation (CCR) recommande d’envisager une hausse des carburants ‘ dans des proportions raisonnables’. » Issoufou Boubacar Kado Magagi, spécialiste de finance publique et ancien inspecteur d’État, a défendu la même ligne sur Facebook : « Rien ne prouve en augmentant les prix des hydrocarbures que la production croîtra. En effet, en 2022, le prix du gasoil a été revu à la hausse [et cela] n’a pas empêché la mafia de créer les pénuries du gasoil et du gaz domestique au Niger. La problématique se situe au niveau de la gestion de la SONIDEP et de la SORAZ (…) Les pénuries des hydrocarbures sont les conséquences d’une mauvaise gestion de l’économie du pétrole. »

Interpellant Bana Wagana Ibrahim, soutien du régime et conseiller au CCR, autre avocat de la hausse des prix, des Nigériens s’interrogent sur la pertinence de ces importations coûteuses, l’incapacité de la SORAZ à couvrir le besoin national ou préconisent une augmentation de la quantité de brut réservée au Niger. Un autre, invoquant le rôle du régime socialiste déchu dans l’architecture du secteur pétrolier, s’exclame : « Ressortez votre liste des grands dossiers et scandales financiers…Battez-vous pour que tous les indélicats paient… Vous savez bien comment la SONIDEP est gérée…pas besoin d’un long audit. »

Autopsier le circuit du carburant

Ces questions de fond sur la gouvernance du secteur sont reprises par un consultant indépendant, Hamidou Issoufou Alfaga, dont le texte a beaucoup circulé. « Depuis plusieurs années, chaque tension sur le carburant conduit naturellement à regarder du côté du prix. Mais le prix n’explique pas tout. Lorsqu’un écart apparaît entre production, importation, stockage, distribution et consommation, la première réaction ne devrait pas être de demander au citoyen de payer davantage. La première réaction devrait être de comprendre. Où sont passés ces volumes ? »

Concernant l’explosion des importations de super évoquée par le ministre, Hamidou Issoufou Alfaga estime qu’elle ne peut pas être traitée « comme une anomalie ordinaire » et il appelle « à une autopsie complète du circuit du carburant : de la production au dépôt, du dépôt à la station-service, de la station-service au consommateur, des importations aux stocks, des stocks aux ventes, des zones de production aux zones de consommation et des frontières aux marchés intérieurs.»

Pour l’auteur, l’augmentation des prix à la pompe est une « fausse solution » qui ne résoudra pas mécaniquement « les problèmes de fraude, de pertes ou de mauvaise traçabilité ». « La vraie bataille est contre les dysfonctionnements, les fuites, les circuits irréguliers et l’inefficacité », conclut-il.

Fraude « savamment orchestrée contre le peuple nigérien »
Finalement, Abdourahmane Tiani s’est rangé du côté des usagers. Le Conseil des ministres du 9 octobre a estimé que « les perturbations observées dans la filière [étaient] la résultante des contraintes structurelles et de gouvernance qui affectent la chaîne de production, de transport et de distribution des produits pétroliers. » « Des circuits informels et des cas de fraude entretiennent la pénurie et la surenchère des produits pétroliers», avoue le communiqué du Conseil des ministres, qui annonce la mise en place d’un comité technique, placé sous l’autorité du Premier ministre, « pour identifier, à différents niveaux de la chaîne, les obstacles inhérents au segment pétrolier et proposer les mesures correctives appropriées. » Des instructions ont aussi été données « aux forces de contrôle pour traquer et poursuivre les auteurs, coauteurs et complices des opérations de fraude savamment orchestrées contre le peuple nigérien. »

Mis en place le 12 octobre, le comité comprend tous les ministres et hauts responsables du pays concernés par l’approvisionnement en hydrocarbures et sa régulation. Lors de la cérémonie d’installation, Mahamane Ali Lamine Zeine a annoncé sa mission herculéenne : « garantir la disponibilité continue des hydrocarbures sur l’ensemble du territoire national,  renforcer la production de la Société de raffinage de Zinder (SORAZ) et résorber, dans un délai de trois mois, les dettes accumulées entre l’État et les principaux acteurs de la chaîne pétrolière. »

Pour cela, le comité devra identifier les obstacles dans la distribution, œuvrer à l’augmentation progressive de la capacité de la SORAZ en coordination avec la China National Petroleum Corporation Niger Pétroleum (CNPCNP), restructurer et apurer, dans le cadre d’un plan de trois mois, les créances et dettes croisées entre l’Etat, la SONIDEP, la NIGELEC, la SORAZ et la CNPCNP après en avoir fait l’audit, élaborer un programme de livraison de gasoil pour faire face à l’approvisionnement des centrales thermiques de la NIGELEC et proposer un plan de changement de combustible (à travers, à court terme, l’importation de gaz ou de fioul algérien et à moyen terme, le recours au gaz national), préparer un plan d’approvisionnement et de stockage en prévision de la grande maintenance de la SORAZ en 2027 et, enfin, coordonner et assurer les suites judiciaires des actions des forces de contrôle contre la fraude et les circuits informels de distribution. Créé pour une durée de douze mois, le comité « pourra être prorogé jusqu’à la fin de la grande maintenance de la SORAZ et au rétablissement d’une situation normale d’approvisionnement du pays. »

Dans la même lancée, le général Abdourahmane Tiani a placé le 8 octobre une nouvelle directrice générale à la tête de la SONIDEP, la douanière Oumar Fatimata Marafa Salifou.

La mise en ordre du secteur des hydrocarbures peut enfin commencer.

Nathalie Prevost

mondafrique.com

mardi 13 octobre 2026

Le canal du Mozambique au cœur des recompositions mondiales

 

Longtemps relégué au rang de voie secondaire, car ne desservant aucun port de premier rang, ce bras de l’océan Indien séparant l’ile de Madagascar du reste de l’Afrique est aujourd’hui au cœur de la recomposition des équilibres mondiaux. La crise en mer Rouge, dans le prolongement des tensions au Moyen-Orient, n’en est pas seulement la cause ; elle en est le révélateur. Ce qui n’était qu’un détour conjoncturel est devenu la norme. L’intérêt pour le canal du Mozambique ne cesse de croitre.

Quelques chiffres suffisent à saisir l’enjeu. Environ 30 % du trafic pétrolier mondial transite chaque année par ce couloir de 420 kilomètres dans sa partie la plus étroite, soit plus de 5 000 navires (1). Nombre d’entre eux transitaient par la mer Rouge jusqu’aux actions des milices houthistes contre le trafic maritime, dans le contexte de la guerre à Gaza (depuis 2023). En juin 2024, le nombre de traversées par le canal de Suez a ainsi chuté de 70 %, tandis que les arrivées au cap de Bonne-Espérance ont bondi de 89 % (2). Au début du mois de mai 2025, les niveaux de tonnage en transit dans le canal de Suez demeuraient inférieurs de 70 % à la moyenne de 2023 (3).

La revalorisation du couloir maritime

Il convient de rappeler la géographie des flux maritimes concernés. Les porte-conteneurs assurant les liaisons entre l’Asie et l’Europe transitent majoritairement au sud de Madagascar plutôt que par le canal du Mozambique. En revanche, ce sont principalement les pétroliers transportant les hydrocarbures du Moyen-Orient vers l’Europe et l’Amérique du Nord qui privilégient ce couloir maritime afin de contourner la mer Rouge et le canal de Suez. Cette reconfiguration des routes commerciales se traduit ainsi par une croissance de l’activité dans les ports riverains.

Le port de Beira, au Mozambique, a enregistré une hausse de 40 % de son trafic de conteneurs sur les sept premiers mois de l’année 2024 (4). Les ports de Nacala et de Toamasina ont, quant à eux, progressé respectivement de 7,6 % (5) et de 13,4 % (6). La nouvelle escalade guerrière au Moyen-Orient, depuis le 28 février 2026, a dissipé les espoirs d’un retour à la normale à court terme. Le détour, qui peut aller jusqu’à douze jours supplémentaires, ainsi que la hausse de 30 % de la consommation de carburant qu’il implique, sont en passe d’être intégrés structurellement dans la tarification du fret mondial. Ce renchérissement redistribue les rentes portuaires, réévalue les concessions foncières et militarise les arrière-ports. Beira, Nacala ou encore Toamasina se transforment en maillons essentiels d’une chaine logistique globale. Avec eux, les gouvernements qui en contrôlent les accès attirent des convoitises inédites.

L’eldorado gazier mozambicain : entre promesses et insécurité durable

Cette revalorisation du canal du Mozambique ne se réduit pas à sa fonction de transit. Celui-ci est aussi un espace riche en ressources, ce qui en démultiplie les enjeux. Le Nord du Mozambique en offre l’illustration la plus saisissante. Le pays, par ailleurs le plus vulnérable au changement climatique en Afrique australe, dispose d’immenses réserves de gaz naturel découvertes au début des années 2010 au large de la province de Cabo Delgado, dans le bassin de Rovuma. La Banque africaine de développement a estimé ces réserves à plus de 5 000 milliards de mètres cubes en 2018, de quoi alimenter la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie pendant près de vingt ans. Ces gisements pourraient hisser le Mozambique parmi les dix plus grands producteurs mondiaux de gaz, représentant jusqu’à 20 % de la production africaine d’ici à 2040 (7).

Pour l’Europe, préoccupée depuis 2022 par sa dépendance au gaz russe, diversifier ses approvisionnements est devenu une priorité stratégique. Dans ce contexte, le gaz mozambicain s’impose comme une ressource vitale. Deux projets cristallisent les enjeux. Le projet « Mozambique LNG » de TotalEnergies représente 20,5 milliards de dollars d’investissement. Suspendu en avril 2021 après une attaque djihadiste à proximité du site d’Afungi, il a été relancé le 29 janvier 2026, avec pour objectif de premières livraisons en 2029. ExxonMobil a également annoncé la reprise de son projet « Rovuma LNG », gelé depuis 2021. Le rendement semble, pour l’instant, l’emporter sur le risque.

La menace n’a pourtant pas disparu ; elle s’est transformée. Affaibli militairement depuis 2021 et l’intervention conjointe du Rwanda et de la SADC (Communauté de développement d’Afrique australe), le groupe djihadiste affilié à l’État islamique serait passé de 3 000 combattants à moins de 300, selon les estimations (8). Mais il a muté. Il semble ne plus chercher à conquérir des territoires, mais à prélever, rançonner et contrôler. En 2025, les enlèvements ont quadruplé, représentant désormais 10 % de son activité (9). En mai 2026, sur le site aurifère de Muaja, dans le district d’Ancuabe, le groupe a capturé jusqu’à 80 travailleurs, exigeant 50 000 meticais (environ 677 euros) par tête de rançon (10). La route N380, artère stratégique de la région, est également devenue une zone de prédation. Cette menace pèse sur les investissements et entretient une insécurité diffuse.

Madagascar, tête de pont russe dans l’océan Indien

La géopolitique actuelle a aussi ouvert une fenêtre d’opportunité pour des acteurs qui cherchaient depuis longtemps à s’implanter dans la région. La Russie en est l’exemple le plus saillant.

Depuis 2018, Moscou tente de s’implanter à Madagascar — sans y parvenir réellement — comme elle l’a fait au Mali ou en Centrafrique. Lors de l’élection présidentielle de 2018, des membres du groupe Wagner (incorporé à l’Africa Corps en 2023), dont Konstantin Pikalov, ancien commandant en République centrafricaine, avaient été repérés aux côtés d’André Mailhol, dit Pasteur Mailhol, candidat à l’élection. Mais malgré ces tentatives d’influence politique et de désinformation, la Russie n’était pas parvenue à s’implanter durablement. De même, le projet de partenariat minier entre la société russe Ferrum Mining, liée au réseau tentaculaire d’Evgueni Prigojine (1961-2023), chef du groupe Wagner de 2014 à 2023, et la société malgache Kraoma n’a jamais été concrétisé.

Le coup d’État du 12 au 14 octobre 2025 semble avoir changé la donne. Depuis la fuite, le 12 octobre, avec l’aide de la France, du président Andry Rajoelina, qui était au pouvoir depuis 2019, et la prise du pouvoir, deux jours plus tard, par le colonel Michaël Randrianirina, l’Africa Corps semble avoir pris ses quartiers sur l’ile. Le 20 décembre 2025, un avion de transport russe a atterri à l’aéroport d’Antananarivo-Ivato avec du matériel militaire, notamment des véhicules blindés et des armes légères (11). Le lendemain, le président de l’Assemblée nationale a annoncé l’arrivée d’une délégation russe de 40 personnes et la fourniture d’équipements à la garde présidentielle (12). Le 14 janvier 2026, la présidence a confirmé que cette délégation venait former l’armée malgache à l’utilisation de ces équipements (13). À la suite du cyclone de février, ce sont des hélicoptères et des camions russes qui ont acheminé l’aide alimentaire. Bien que rien ne soit officiellement confirmé, il est probable, comme en Afrique de l’Ouest, que des membres d’Africa Corps soient impliqués dans la protection du président. Le signal diplomatique le plus fort reste la visite du colonel Randrianirina à Moscou, le 19 février. Pour la première fois, un président malgache a choisi la Russie avant la France pour sa toute première visite officielle. Le changement de régime et le renforcement du partenariat stratégique pourraient également rebattre les cartes dans les domaines minier et énergétique. Des accords auraient déjà été signés dans le secteur de l’énergie, visant à établir une zone économique commune dotée d’installations stratégiques de stockage de carburant sur l’ile (14).

Dans le même temps, la Russie renforce sa présence aux Comores, consolidant ainsi son ancrage dans la région. En janvier 2026, Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères (depuis 2004), a annoncé la volonté de Moscou d’y ouvrir une ambassade. L’archipel présente un intérêt stratégique majeur pour la Russie, tant en raison de sa position géographique au cœur des routes maritimes de l’océan Indien que pour les opportunités qu’il offre en matière de contournement des sanctions, notamment en lui offrant un nouveau pavillon pour sa flotte de pétroliers fantômes. Les importantes ressources potentielles en hydrocarbures constituent également un facteur d’attractivité.

Chine et Inde : deux stratégies d’influence rivales

La rivalité sino-indienne constitue la dynamique la plus structurante à l’œuvre dans le canal du Mozambique. Elle n’est pas nouvelle, mais elle a changé d’intensité sous l’effet conjugué de la revalorisation du canal et des opportunités ouvertes par les fragilités politiques régionales.

Pour Pékin, le canal du Mozambique s’inscrit dans la logique des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative — BRI) et de leur sécurisation. La Chine est devenue le principal partenaire commercial du Mozambique et de Madagascar. Pékin a ainsi consacré près de 120 millions de dollars à la rénovation et à la modernisation du port de Beira (15), deuxième plateforme portuaire du Mozambique. Lors de la visite du président mozambicain en Chine, en avril 2026, un nouvel accord aurait été conclu pour la réalisation d’une route d’accès destinée à améliorer la connectivité du port de Beira (16). Par ailleurs, le développement du port de Maputo a été financé à hauteur de 95 % par l’Export-Import Bank of China (Exim Bank) (17), illustrant l’importance accordée par Pékin à cette infrastructure.

Au-delà de sa dimension économique, cette présence revêt également un caractère stratégique. Le port de Maputo a notamment accueilli, en 2024, le 45e groupe opérationnel d’escorte de la marine chinoise. Composé d’une frégate, d’un destroyer et de navires de ravitaillement, il a témoigné de l’intérêt croissant de Pékin pour la sécurisation du canal et pour le renforcement de sa présence navale dans la région.

La pénétration énergétique est tout aussi significative. Depuis 2016, la China National Petroleum Corporation (CNPC) détient 20 % du consortium Mozambique Rovuma Venture (MRV) (18), aux côtés d’ENI et d’ExxonMobil, plaçant Pékin au cœur du plus grand gisement gazier d’Afrique australe.

À Madagascar, les investissements portuaires directs restent plus limités. La Chine se concentre sur les infrastructures routières d’accès aux ports, notamment à Toamasina, ainsi que sur des projets énergétiques, tels que des barrages hydroélectriques, comme la centrale de Ranomafana, qui ambitionne de couvrir 25 % des besoins en électricité d’Antananarivo. Pékin a d’ailleurs élevé, en septembre 2024, ses relations bilatérales avec Antananarivo au rang de partenariat stratégique global.

La diplomatie des infrastructures menée par la Chine est également pleinement déployée aux Comores. Pékin y finance de nombreux projets dans les domaines des infrastructures routières, des bâtiments publics et de la coopération sanitaire. Cette présence s’étend au secteur sécuritaire, à travers la formation des officiers comoriens et le renforcement des capacités des garde-côtes, dans le cadre de l’accord d’assistance militaire signé en 2015.


L’ampleur de ces investissements dans les infrastructures portuaires, les réseaux de communication et les transports rappelle la trajectoire de Djibouti, où des projets civils ont progressivement ouvert la voie à une implantation militaire. Bien que l’hypothèse d’une base chinoise aux Comores demeure à ce stade peu probable, elle ne saurait être totalement écartée compte tenu de la valeur stratégique de cet emplacement.

Face à cet activisme, la réponse indienne est d’abord militaire. Là où la Chine mise sur les infrastructures, l’Inde privilégie la présence navale, les exercices conjoints, les dons de navires, la formation des forces armées et la livraison de bateaux aux garde-côtes. C’est une approche moins visible, mais qui crée une dépendance opérationnelle envers New Delhi. En avril 2025, l’Inde organisait l’exercice « AIKEYME » (Africa-India Key Maritime Engagement), premier exercice naval conjoint de cette ampleur réunissant dix pays africains : le Mozambique, les Comores, Madagascar, les Seychelles, Maurice, l’Afrique du Sud, Djibouti, l’Érythrée, le Kenya et la Tanzanie. La frégate INS Sunayna a par ailleurs effectué plusieurs escales dans le port de Nacala. L’Inde dispose également d’une base militaire sur l’archipel d’Agaléga, situé au nord-est de Madagascar, prêté par Maurice pour une durée de 99 ans.

Cette stratégie révèle cependant des faiblesses structurelles persistantes. L’engagement diplomatique de New Delhi demeure nettement moins systématique que celui de Pékin. Sur le plan économique, le poids de l’Inde dans la région reste limité, ce qui réduit mécaniquement sa capacité d’influence politique face à une Chine solidement implantée. Le changement de régime intervenu à Madagascar en octobre 2025 pourrait accentuer davantage ce déséquilibre, dans un pays où Pékin occupe déjà une position économique prépondérante et dispose de relais d’influence.

Une nouvelle donne

Le canal du Mozambique n’est plus un espace périphérique. Il constitue désormais un couloir de transit valorisé par la crise en mer Rouge, un réservoir d’hydrocarbures convoité par les grandes puissances ainsi qu’un théâtre de rivalités où Chine, Inde et Russie se disputent chaque point d’appui. Toutes ces dynamiques convergent aujourd’hui vers ce bras de l’océan Indien.

La France ne saurait en être spectatrice. Elle en est riveraine. La Réunion et les iles Éparses lui confèrent des zones économiques exclusives considérables et des points d’appui navals sur les routes pétrolières. L’ile de Juan de Nova est par ailleurs bordée de gisements gaziers significatifs, dont l’exploitation reste suspendue faute de règlement du différend de souveraineté avec Madagascar, qui revendique l’ensemble de ces iles depuis 1972, mais aussi en raison de la loi Hulot de 2017, qui interdit toute recherche et exploitation d’hydrocarbures. Le coup d’État d’octobre 2025 a fragilisé ce dossier sensible, et le nouveau régime, tourné vers Moscou, pourrait instrumentaliser ces revendications territoriales comme levier de pression sur Paris. C’est dans ces espaces que se dessinent les équilibres de demain, et la France y tient une place qu’elle ne peut laisser vacante.

Notes

(1) Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED — UNCTAD), 2024 Review of maritime transport: Navigating maritime chokepoints, 2024 (https://​rebrand​.ly/​t​w​w​i​417).

(2) Ibid.

(3) CNUCED, Étude sur les transports maritimes : Maintenir le cap dans des eaux tumultueuses, 2025 (https://​rebrand​.ly/​4​e​k​l​1uc).

(4) José Miguel Oliveira, Kenny Laisse, Caio de Mello Ferreira, « Shipping 2026 : Mozambique : Trends and Developments », Chambers and Partners, 24 février 2026 (https://​rebrand​.ly/​7​e​i​5​46f).

(5) Ibid.

(6) L’Express de Madagascar, « Port de Toamasina — Le terminal à conteneurs augmente sa performance », 15 novembre 2025 (https://​rebrand​.ly/​q​9​j​4​n8r).

(7) Deloitte, Africa Energy Outlook: Mozambique special report 2024, 2023 (https://​rebrand​.ly/​q​t​e​y​pr7).

(8) Meron Elias, Pauline Bax, « What Future for Military Intervention in Mozambique? », International Crisis Group, 8 mai 2024 (https://​rebrand​.ly/​n​d​a​6​asg).

(9) ACLED (Armed Conflict Location & Event Data), « Ransom, gold, and spoils of war: Islamic State Mozambique’s new cash flow », Mozambique Conflict Monitor – Cabo Ligado, 22 janvier 2026 (https://​rebrand​.ly/​f​5​g​s​fha).

(10) Ibid., Mozambique Conflict Monitor, Updates covering: 20 May to 3 May 2026, 2026 (https://​rebrand​.ly/​l​y​h​u​lwc).

(11) Ambassade de Russie à Madagascar et accréditée en Union des Comores, publication Telegram, 1er avril 2026 (https://t.me/AmbassadeRussie/446).

(12) Siteny Randrianasoloniaiko, publication Facebook, 21 décembre 2025 (https://​rebrand​.ly/​0​9​o​4​76i).

(13) Présidence de la Refondation de la République de Madagascar — PRRM, publication Facebook, 14 janvier 2026 (https://​rebrand​.ly/​1​u​3​i​tsp).

(14) Solomon Ekanem, « Russia taps African island nation for fuel storage project as Strait of Hormuz tensions threaten supplies », Business Insider Africa, 27 mai 2026 (https://​rebrand​.ly/​h​1​f​m​dzb).

(15) Permanent Secretariat of Forum for Economic and Trade Co-Operation Between China and Portuguese-speaking Countries (Macao), « Chinese-funded Mozambican fishing port opens for business », 29 octobre 2019 (https://​rebrand​.ly/​d​1​w​2​zp0).

(16) Club of Mozambique by MozParks, « Mozambique: Beira corridor projects now have financing agreements — government », 23 avril 2026 (https://​rebrand​.ly/​l​8​x​n​kfh).

(17) Séverin Husson, « Au Mozambique, un pont géant illustre l’appétit chinois en Afrique », La Croix, 12 novembre 2018 (https://​rebrand​.ly/​d​6​k​t​9ib).

(18) Ministère de l’Économie, des Finance et de la Relance, « Le Mozambique devient un nouveau exportateur de GNL », janvier 2023 (https://​rebrand​.ly/​7​s​1​z​utc).

Marie de Vries

areion24.news

La dronisation du champ de bataille : une révolution militaire en devenir

 

L’observation des conflits contemporains, de haute comme de basse intensité, révèle une dronisation exponentielle du champ de bataille, au point que le terme de « révolution militaire » s’impose désormais dans le débat public comme dans les cercles spécialisés (1). Cette qualification n’est pas neutre : elle engage une manière de lire la transformation de la guerre, et donc de préparer les forces. Or, un changement technique spectaculaire n’est pas mécaniquement une révolution militaire : l’histoire stratégique rappelle que certaines « révolutions » n’ont été que des avantages transitoires, rapidement neutralisés par l’adaptation adverse (2).

Pour éviter l’effet de mode autant que le scepticisme de principe, l’enjeu est de qualifier la dronisation avec méthode. D’une part, il faut en circonscrire l’objet. Le drone ne se réduit pas à une plateforme identifiée mais épouse des fonctions, des formes et des architectures d’emploi très variables(3). D’autre part, il faut disposer d’un outil d’analyse capable d’articuler les niveaux tactique, opératif, stratégique et politico‑social, sans tomber dans le déterminisme technologique. La tradition clausewitzienne rappelle en effet la friction et l’incertitude constitutives du fait guerrier(4) et donc les limites d’une lecture mécaniciste de la victoire par la seule innovation.

Cet article résume une démarche en deux temps : d’abord poser un cadre conceptuel et une grille d’analyse de la « révolution militaire » applicable à la dronisation ; ensuite apprécier, à partir de ce cadre, dans quelle mesure la dronisation constitue une révolution ou plutôt une révolution en devenir, dont l’issue dépend notamment de l’automatisation croissante par l’intelligence artificielle. Au‑delà de la seule qualification théorique, l’enjeu est aussi pratique : si la dronisation ne se contente pas d’ajouter un moyen nouveau mais reconfigure l’observation, la décision, la protection, l’attrition et le rapport entre masse et précision, alors ce sont les conditions mêmes de la préparation opérationnelle qui se trouvent affectées. La question n’est donc pas seulement de savoir si le drone constitue une révolution militaire au sens strict, mais de déterminer ce qu’il change déjà dans la formation des combattants, l’organisation des unités, les chaînes logistiques, les rythmes de commandement et les exigences de résilience des armées engagées en haute intensité. Autrement dit, qualifier la dronisation, c’est déjà éclairer les adaptations doctrinales, humaines et organisationnelles qu’elle impose.

Nommer et qualifier le système drone et la notion de révolutionmilitaire

La dronisation : un système plus qu’un objet

L’efficacité analytique commence par une définition opérationnelle. Le drone, entendu ici au sens aéroterrestre, est un système d’emploi plus qu’un objet stable : il ne peut être réduit à un design, car ses formes évoluent de manière adaptative selon ce qu’il remplace, complète ou subordonne(5). De même, la dynamique de dronisation n’est pas uniforme : elle procède d’un échelonnement différencié des appareils, moins par simple contrainte technique que par adéquation aux besoins des unités et des fonctions(6). Ce point est central pour l’analyse militaire : la dronisation n’est pas seulement une prolifération de vecteurs, mais l’intégration de capteurs, de liaisons de données, de procédures et de boucles décisionnelles nouvelles. Elle s’inscrit dans les contraintes de la haute intensité (masse, attrition, logistique, résilience industrielle), que la guerre en Ukraine a rendues tangibles, notamment à travers les fragilités des bases industrielles et technologiques de défense(7).

« Révolution militaire » : un concept exigeant, entre paradigmes et prudence

Le débat sur la « révolution militaire » renvoie à des visions concurrentes de la guerre. Une lecture technico‑scientifique tend à faire de la supériorité informationnelle et de la précision des feux le cœur d’un nouveau paradigme, promettant une forme de maîtrise du champ de bataille(8). Mais cette promesse rencontre deux objections majeures. La première est clausewitzienne : la guerre demeure un instrument politique et ne peut être réduite à une pure optimisation technique(9). La seconde est historique et stratégique : les « révolutions » militaires sont rarement des ruptures linéaires et irréversibles. Elles peuvent n’être que des avantages contingents, annulés par l’innovation adverse, l’apprentissage, la saturation ou la contrainte politique(10). Colin S. Gray, prolongeant cette prudence, souligne la non‑linéarité du fait guerrier et la difficulté consistant à confondre nouveauté technique et transformation durable de la guerre(11).

Pour ordonner ces tensions, une approche utile consiste à expliciter le paradigme stratégique, entendu comme « une conception spécifique de la théorie stratégique déduite d’une vision générale de la guerre »(12). C’est à partir de cette clarification que l’on peut construire une grille évaluant non seulement l’innovation technique, mais aussi ses effets doctrinaux, organisationnels, sociaux et stratégiques.

Une grille analytique en 16 items pour évaluer le caractère révolutionnaire

La méthode proposée consiste à passer la dronisation à travers un tamis d’indicateurs, allant du contexte aux effets sur la puissance et l’État. Cette approche analytique multiscalaire trouve ses fondements théoriques dans les travaux majeurs de Michael Roberts(13), qui identifie au XVIIe siècle une transformation profonde des pratiques guerrières européennes, liée à l’essor des armées permanentes, de la discipline et de la grande tactique. Cette thèse est enrichie par Geoffrey Parker(14), qui met en avant le rôle déterminant de l’arme à poudre, de la fortification bastionnée et de la capacité des États européens à combiner innovation militaire, organisation étatique et projection de puissance. 

La révolution militaire est ainsi pensée comme un phénomène systémique, associant technologie, doctrine, structures politiques et finalités stratégiques. Une lecture inductive, qui compare les différents exemples majeurs de bouleversements militaires(15), semble faire apparaître, comme en surbrillance, des critères communs constitutifs d’une révolution militaire. Nous en retiendrons 16, organisés en une grille typologique graduée, dont les items sont classés par ordre croissant d’importance. Ainsi, la capacité performative d’une innovation à transformer la structure de l’État et à bouleverser la hiérarchie des puissances sera déterminante pour en qualifier la portée disruptive. La grille comparative que nous proposerons ne se veut pas descriptive, notre approche n’étant ni historique, ni exhaustive, loin s’en faut. Cet outil conceptuel se propose plutôt d’être analytique, ne relevant que les critères qui fondent qualitativement une révolution, et typologique, afin d’obtenir un barème, une échelle de maturité des révolutions militaires. En quelque sorte, notre outil heuristique fonctionnera davantage sous le mode du tamis, triant et hiérarchisant les transformations, que sous le mode du bleu de méthylène, qui révèlerait de façon trompeusement univoque le caractère révolutionnaire ou non de la dronisation contemporaine.

Effets et portée : la dronisation comme révolution en devenir

Ruptures tactiques : transparence, attrition et paralysie partielle de la manœuvre

Au niveau tactique, la dronisation modifie d’abord la relation classique entre détection, ciblage et destruction. La massification de la production et l’ampleur des dégâts attribués aux drones signalent un saut d’échelle, avec des volumes annoncés « de plusieurs millions par an » et une part très élevée des destructions imputées à ces systèmes(16). Dans ce contexte, l’imaginaire de la surprise et de la manœuvre masquée se heurte à la persistance des capteurs et à la prolifération des munitions téléopérées : la friction clausewitzienne ne disparaît pas, mais change de forme, tandis que le « brouillard » est contesté par l’omniprésence de la surveillance. Cette dynamique éclaire la rhétorique de la révolution. Des responsables ukrainiens décrivent explicitement un champ de bataille « transformé » et appellent l’Europe à se préparer à une « bataille des drones »(17). Au‑delà des formules, l’organisation des forces s’en ressent : l’existence d’unités spécialisées d’ampleur significative, telles que la 414e brigade associée aux « Oiseaux de Madyar », illustre la montée en puissance d’un écosystème drone structuré, articulant opérateurs, maintenance, innovation et soutien(18).

Transformations opératives : réseaux, boucles de décision et apprentissage accéléré

Au niveau opératif, la dronisation n’est pas seulement une addition de moyens : elle relève d’une intégration dans des réseaux d’information, des systèmes de gestion de données et des outils de conduite de bataille. Vincent Tourret souligne le rôle de la sophistication des réseaux, du cloud et de la fusion multi‑capteurs, appuyée par des techniques d’intelligence artificielle, illustrée par l’exemple du programme Delta(19). Le fait décisif est moins la plateforme que la boucle : capter, traiter, décider, frapper, puis réinjecter les enseignements dans l’itération suivante. Dans un conflit d’attrition, cette boucle raccourcie devient un avantage de tempo.

Pourtant, la prudence s’impose. D’une part, l’incertitude et la friction clausewitziennes demeurent des constantes : « tout dans la guerre est très simple, mais la chose la plus simple est difficile ». D’autre part, la promesse d’une maîtrise informationnelle totale rappelle les illusions associées à la « révolution dans les affaires militaires » : la « connaissance dominante du champ de bataille » peut améliorer la létalité, mais ne garantit ni la décision politique, ni la soutenabilité industrielle, ni la robustesse face à la contre‑mesure(20).

Effets stratégiques et politico‑sociaux : puissance, résilience, diffusion

Les marqueurs stratégiques sont néanmoins déjà visibles. Sur le plan doctrinal et organisationnel, la dronisation encourage des formes d’unités, de chaînes logistiques et de cycles d’innovation adaptés à la haute intensité, en lien avec les contraintes industrielles identifiées dès les premiers bilans opérationnels(21). Sur le plan de la diffusion, elle est reproductible : l’accès à des briques technologiques duales et à des savoir‑faire distribués tend à abaisser certaines barrières d’entrée, tout en déplaçant l’avantage comparatif vers l’intégration, l’entraînement et la résilience.

Cette diffusion s’accompagne d’une extension dans la société. La formation, la mobilisation de compétences et la structuration d’écosystèmes nationaux deviennent des facteurs stratégiques, comme en témoigne la documentation relative à l’existence de centres de formation aux drones en Ukraine(22). L’interface entre armées, industrie et société civile se densifie : la dronisation massive apparaît autant comme produit d’un tissu sociotechnique que comme simple décision d’état‑major.

L’adversaire, enfin, s’adapte. La lutte anti‑drone et les contre‑mesures deviennent une bataille à part entière, documentée dans les études dédiées(23). Cette dialectique confirme l’enseignement de Gray : l’avantage peut être transitoire si l’autre camp trouve une parade. D’où une conséquence pratique : la dronisation ne résout pas la guerre mais déplace les critères de supériorité (résilience des réseaux, électronique, production, formation, innovation incrémentale). Les puissances militaires du haut du spectre seront celles capables de déployer une défense sol‑air efficace à un ratio coût‑bénéfice maîtrisé.

Typologie : une révolution inachevée, conditionnée par l’autonomie et l’IA

À ce stade, la grille conduit à une appréciation nuancée. La dronisation coche déjà plusieurs marqueurs forts : innovations techniques, ruptures tactiques, effets opératifs, transformations doctrinales et organisationnelles. Ses effets stratégiques se dessinent, y compris dans les perceptions internationales. Vincent Tourret formule explicitement l’hypothèse d’une dronisation massive comme « potentielle révolution militaire »(24).

Mais les critères critiques tels que l’impact durable sur la structure de l’État, une redistribution stabilisée de la puissance, ou encore la transformation de la nature même de la guerre, demandent du recul. Ici, la typologie du changement, graduant de l’innovation à la rupture, éclaire le diagnostic : l’enjeu est de distinguer l’accélération spectaculaire d’un processus de l’avènement d’une révolution militaire complète(25). Autrement dit, la dronisation apparaît moins comme une révolution achevée que comme une révolution en devenir, dont l’achèvement dépendra de la montée en autonomie, de l’intégration plus aboutie de l’IA, et surtout de ses effets politico‑stratégiques (décision, responsabilité, seuils, escalade). Les analyses récentes insistent d’ailleurs sur le caractère potentiellement « game changer » de certaines opérations ou dynamiques liées à la guerre par drones, ce qui nourrit l’idée d’un basculement possible, sans permettre encore d’en conclure à une refonte stable de l’ordre stratégique(26).

Conclusion

La dronisation du champ de bataille s’impose comme un phénomène global, accéléré et fortement médiatisé, qui pousse à parler de « révolution militaire ». Pourtant, l’histoire et la théorie stratégique invitent à la prudence : la guerre demeure traversée par la friction et l’incertitude. L’innovation technique, si décisive soit‑elle, ne transforme pas mécaniquement la guerre en tant qu’instrument politique.

L’apport d’une grille analytique en 16 items permet de rendre visible une conclusion équilibrée : la dronisation présente déjà de nombreux marqueurs forts, du tactique à l’opératif, et commence à produire des effets stratégiques et sociaux tangibles. Mais elle n’a pas encore atteint la complétude d’une révolution militaire historique. Elle relève davantage d’une révolution en devenir, dont l’issue dépendra notamment de l’automatisation par l’intelligence artificielle et des bouleversements politico‑stratégiques et anthropologiques associés. Enfin, la méthode elle‑même doit rester consciente de ses limites : appliquer une grille à un processus en cours expose au risque de réifier un phénomène mouvant, de projeter des schémas hérités du passé, et de figer ce que Clausewitz décrivait comme un « caméléon » insaisissable(27). L’intérêt est d’abord heuristique : ordonner l’analyse, hiérarchiser les effets, et poser les questions opératoires pertinentes. La suite de l’histoire militaire du drone s’écrit sous nos yeux(28) : elle exigera, à mesure que le phénomène se stabilise ou bifurque, de reprendre et d’actualiser l’évaluation.

Notes

(1) Cet article est une synthèse du mémoire de l’auteur, intitulé La dronisation massive du champ de bataille au XXIe siècle : d’une évolution technologique à une révolution militaire, soutenu en septembre 2025 à l’Université Lyon III.

(2) « L’histoire montre que la plupart des “révolutions” militaires ne sont en réalité que des avantages transitoires, neutralisés dès que l’adversaire trouve une parade ». Colin S. Gray, Strategy for Chaos: Revolutions in Military Affairs and the Evidence of History, Frank Cass, Londres, 2002, p. 41.

(3) Vincent Tourret, « Étude annuelle 3 : Enseignements de la guerre russo-ukrainienne », Observatoire des conflits futurs, FRS/IFRI octobre 2024, p. 49. ; Ibid. p. 50.

(4) « Tout dans la guerre est très simple, mais la chose la plus simple est difficile. Ces difficultés s’accumulent et engendrent une friction que nul ne peut imaginer exactement qui n’a pas vu la guerre. ». Carl von Clausewitz, De la guerre, trad. Laurent Murawiec, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2014, p. 103. Ibid. p. 78 : « La guerre est le domaine de l’incertitude ; trois quarts des choses sur lesquelles se fonde l’action en guerre sont enveloppées d’un brouillard plus ou moins dense ».

(5) Vincent Tourret, op. cit., p. 49.

(6) Ibid. p. 50.

(7) Thibaut Fouillet, « Guerre en Ukraine, étude opérationnelle d’un conflit de haute intensité (premier volet) » in Fondation pour la recherche stratégique / Institut français des relations internationales, février 2023, p. 55. ; Ibid. p. 56.

(8) Littéralement, la connaissance dominante du champ de bataille. « C’est-à-dire de la possibilité de connaître la disposition, la position et l’orientation des forces adverses et, de cette manière, de posséder une maîtrise du conflit décisive pour la victoire » Philippe Braillard et Gianluca Maspoli, « La “Révolution dans les affaires militaires” : paradigmes stratégiques, limites et illusions », Annuaire Français des Relations Internationales, Paris, 2002, p. 636.

(9) « La guerre n’est donc pas seulement un acte politique, mais encore un véritable instrument politique, une continuation des relations politiques, une réalisation de celles-ci par d’autres moyens. » Carl von Clausewitz, De la guerre, op. cit. p. 56.

(10) « L’histoire montre que la plupart des “révolutions” militaires ne sont en réalité que des avantages transitoires, neutralisés dès que l’adversaire trouve une parade ». Colin S. Gray, op. cit. p. 41.

(11) « La guerre doit s’éloigner de la rigoureuse loi dictée par sa logique interne et se rapprocher d’un calcul de probabilités […] ». Carl von Clausewitz, op. cit. p. 62.

(12) « Nous définissons le paradigme stratégique comme une conception spécifique de la théorie stratégique déduite d’une vision générale de la guerre. » Philippe Braillard et Gianluca Maspoli, art. cit. p. 631.

(13) Michael Roberts, The Military Revolution, 1560 – 1660 : An Inaugural Lecture Delivered Before the Queen’s University of Belfast, Belfast, M. Boyd, 1956, 32 p. https://​pdfcoffee​.com/​q​d​o​w​n​l​o​a​d​/​m​i​c​h​a​e​l​-​r​o​b​e​r​t​s​-​t​h​e​-​m​i​l​i​t​a​r​y​-​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​1​5​6​0​-​1​6​6​0​-​2​-​p​d​f​-​f​r​e​e​.​h​tml

(14) Geoffrey Parker, The Military Revolution: Military Innovation and the Rise of the West, 1500 – 1800, (2e éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 1996, Éditions Gallimard, 1993, pour la traduction française, Paris, 288 p.

(15) Avènement de l’arme à feu, utilisation de l’arme nucléaire et dissuasion, théories de la RMA dans les années 1990. 

(16) Massification de la production de drones, atteignant plusieurs millions par an, et ampleur des dégâts causés : environ 70 % des destructions sont causées par les drones.

(17) Laure Mandeville, « 2025 est le prologue d’un nouveau type de guerre : quand les Ukrainiens pressent l’Europe à se préparer à une future bataille des drones ». Le Figaro, 6 août 2025.

(18) Connue sous le nom poétique des « Oiseaux de Madyar », la 414e brigade de Brovdy compte aujourd’hui douze unités, soit entre 500 et 1 000 hommes, et à peu près 10 000 hommes en incluant le personnel auxiliaire.

(19) Vincent Tourret, « Désigne, détruit, domine : la dronisation massive des opérations comme potentielle révolution militaire », Notes de l’Institut français des relations internationales (IFRI), juin 2025, 20 p. https://​www​.ifri​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​2​0​2​5​-​0​6​/​i​f​r​i​_​t​o​u​r​r​e​t​_​d​r​o​n​e​s​_​2​0​2​5​.​pdf, p. 12.

(20) En ce sens, on pourrait estimer que le drone ne représente qu’une évolution des systèmes au sein d’une même logique de kill chain développée depuis les années 1990. Or la véritable rupture réside dans le rythme d’innovation et la place inédite des acteurs civils dans la nouvelle supériorité militaire. 

(21) Thibaut Fouillet, art. cit., p. 55. ; ibidem. p. 56.

(22) Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), Mission de Défense MdD, Kiev, « Fiche thématique no16, Ukraine : un centre de formation aux drones parmi d’autres », octobre 2024, p. 11.

(23) CRT, Étude : la lutte anti-drone russe, décembre 2024, 18 p. ; CRT, Étude : Les drones dans la première année de guerre entre les forces armées russes et ukrainiennes : menaces, caractéristiques et contre-mesures, novembre 2023, p. 12.

(24) Vincent Tourret, op. cit.

(25) Olivier Schmitt, Préparer la guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine, PUF, Paris, 2024.

(26) Katja Bego, « Ukraine’s Operation Spider’s Web is a game-changer for modern drone warfare. NATO should pay attention », Chatham House, 6 juin 2025 – https://​www​.chathamhouse​.org/​2​0​2​5​/​0​6​/​u​k​r​a​i​n​e​s​-​o​p​e​r​a​t​i​o​n​-​s​p​i​d​e​r​s​-​w​e​b​-​g​a​m​e​-​c​h​a​n​g​e​r​-​m​o​d​e​r​n​-​d​r​o​n​e​-​w​a​r​f​a​r​e​-​n​a​t​o​-​s​h​o​u​l​d​-​p​a​y​-​a​t​t​e​n​t​ion.

(27) Carl von Clausewitz, op. cit., Livre I, chap. 1, §28, p. 58.

(28) Il est fort probable que le conflit actuel au Moyen-Orient illustre notre propos : le drone y est omniprésent, permet une forme de rattrapage compétitif, sans pour autant renverser la hiérarchie des puissances. 


Guillaume

areion24.news