Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 23 septembre 2026

L’action héliportée dans la profondeur à l’heure de la guerre de haute intensité

 

L’action héliportée dans la profondeur constitue un mode d’action central des forces aériennes modernes. Elle repose sur la capacité à projeter par hélicoptère des unités au‑delà de la ligne de front, afin de récupérer un pilote éjecté, de déposer des commandos pour saboter un système d’armes, de surprendre l’adversaire, ou de saisir des centres névralgiques et des cibles à haute valeur ajoutée. Toutefois, le retour de la guerre de haute intensité, caractérisée par la densité des feux, une contestation régulière de la supériorité aérienne et la transparence du champ de bataille permise par la multiplication des capteurs, remet profondément en question la pertinence et les modalités de ce type d’engagement.

En effet, l’hélicoptère semble peu adapté aux zones à forte concentration en moyens anti‑aériens, communément appelées A2AD (Anti‑access/Area denial). Si la faible survivabilité des aéronefs non furtifs pourrait être un frein à leur emploi en haute intensité, les opérations « Rising Lion » menées par Israël en Iran et « Absolute Resolve » conduisant à la capture de Nicolas Maduro par l’armée américaine, démontrent qu’il est possible de créer des brèches limitées dans le temps et dans l’espace dans ces zones A2AD, pour atteindre des objectifs stratégiques.

Adapter l’outil de combat à l’évolution de la guerre

Historiquement, l’action héliportée s’est développée dans des contextes de supériorité aérienne, notamment lors des guerres de décolonisation et des opérations extérieures des dernières décennies. En Indochine, sous l’impulsion du colonel Alexis Santini et de la générale Valérie André, les premiers hélicoptères ont été utilisés pour réaliser des missions de sauvetage et d’évacuation sanitaire. Quelques années plus tard, en Algérie, outre le transport de troupes et de matériel, les hélicoptères de l’armée de l’Air se sont distingués par leur emploi en tant que plateformes armées d’appui‑feu (H‑34 Mammouth et H‑34 Pirate), grâce notamment à la volonté farouche du colonel Félix Brunet.

Initialement destinée à secourir les blessés, puis très rapidement à appuyer des troupes au sol, l’action héliportée a ensuite démontré toute sa pertinence pour déplacer et infiltrer des troupes ou du matériel à proximité du front. Elle combine allonge, rapidité et flexibilité, des qualités déterminantes pour prendre l’ascendant sur l’ennemi par la manœuvre. La deuxième guerre du Golfe a confirmé et élargi ce cadre d’emploi des hélicoptères grâce aux performances accrues des machines de l’époque. Le sauvetage de blessés devenait réalisable loin derrière les lignes, y compris pour récupérer un pilote de chasse éjecté. L’armée de l’Air a alors déployé son premier plot CSAR (Combat search and rescue) aux côtés des Américains sur le théâtre d’opérations d’ex‑Yougoslavie dès 1998.

Avec « Tempête du Désert », émerge également le concept de forces spéciales tel que nous le connaissons aujourd’hui, et dont l’efficacité est intrinsèquement liée à leur mobilité. Tout comme l’armée de Terre, l’armée de l’Air a développé des modes d’action au profit des opérations spéciales, d’abord via l’escadrille « forces spéciales » d’Aix‑en‑Provence dès 1993, puis à Cazaux au sein de l’EH 01.067 Pyrénées à la fin des années 1990.

En 2006, l’hélicoptère H225M Caracal est arrivé dans les forces et a redéfini la notion de profondeur en s’appuyant sur une capacité inédite en France de ravitaillement en vol. Aujourd’hui encore détenu par un nombre limité de nations, le ravitaillement en vol des hélicoptères s’est avéré être un game changer pour l’armée de l’Air française. Il a décuplé le triptyque allonge, rapidité et flexibilité, avec des gains opérationnels immédiats. D’ailleurs sans surprise, tous les hélicoptères américains MH‑47 et MH‑60 utilisés dans le cadre de l’opération « Absolute Resolve » au Venezuela étaient équipés de perches de ravitaillement en vol.

De plus, la comparaison entre l’opération CSAR réalisée en avril 2026 en Iran pour récupérer le pilote éjecté du F‑15 américain et l’opération NAR (Non‑conventional assisted recovery) pour récupérer quelques jours plus tard son navigateur officier systèmes d’armes permet de démontrer toute la pertinence du ravitaillement en vol par rapport à un ravitaillement au sol. Lors de ce second événement, la vulnérabilité ou les risques de « cas non‑conformes » inhérents à l’empreinte au sol du FARP (Forward arming and refueling point) ont été mis en évidence. Les Américains y ont perdu deux C‑130, des hélicoptères MH‑6 Little Bird et ont dû gérer l’évacuation de la centaine de membres d’équipages de ces aéronefs.

Enfin, les opérations israélo‑américaines en Iran (« Epic Fury » et « Roaring Lion ») précisent le nouveau cadre spatial des guerres modernes. Désormais, une piste de décollage ou des navires de guerre à la mobilité limitée seront systématiquement ciblés dès lors qu’ils sont à portée de tir. Avec le développement des missiles, mais surtout de drones à bas coût capables de frappes à plus de 1 000 km, il devient indispensable de cacher ou d’éloigner les moyens militaires et les bases logistiques des zones de confrontations, y compris face à un adversaire aux capacités militaires inférieures ou affaiblies. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’armée israélienne a conservé le secret sur la base établie avec l’aide des États‑Unis dans le désert irakien de Nadjaf pour pouvoir projeter ses forces spéciales et la CSAR lors de la campagne aérienne d’avril 2026 menée contre l’Iran.

L’intérêt du décollage vertical reste donc pleinement d’actualité dans les guerres modernes pour disperser ses moyens à distance suffisante de la ligne de front. Dès lors, l’allonge nécessaire aux hélicoptères implique de les concevoir nécessairement ravitaillables en vol et dotés d’une vélocité augmentée pour conserver l’initiative sur des théâtres d’opérations de plus en plus étendus et transparents.

L’exigence de la haute intensité

L’invasion russe en Ukraine en février 2022 a bousculé les certitudes occidentales sur la conduite des guerres modernes. Les pertes d’hélicoptères russes, de chars, de bateaux et même d’avions de combat ont mis au jour la vulnérabilité de ces vecteurs des trois milieux dans les conflits de haute intensité. Le combattant terrestre s’enterre, les sous‑marins et les drones maritimes évoluent là où les bateaux ne peuvent plus aller, quant à l’avion de combat, il opère une mue indispensable vers une furtivité accrue et une connectivité permettant un combat collaboratif aérien repensé avec des plateformes autonomes. Tous ces milieux voient une dronisation de la guerre qui génère immanquablement une rupture doctrinale pour les armées.

Les hélicoptères n’échappent pas à ce constat : la prolifération des systèmes sol‑air et des capteurs a en effet augmenté leur vulnérabilité sans solution technologique évidente de contournement. La dronisation des hélicoptères progresse en cohérence avec les avancées technologiques, mais ne répondra pas à court terme aux besoins de transport de troupes pour des raisons doctrinales et psychologiques. Les armées ne sont prêtes que dans des cas exceptionnels, souvent d’urgence vitale, à faire embarquer des passagers sur des drones où aucune intervention humaine directe ne serait possible en cas de brouillage ou de dysfonctionnement.

S’agissant de la furtivité, si les Américains ont bien tenté de développer le RAH‑66 Comanche, un hélicoptère réputé furtif, ils ont finalement annulé en 2004 ce projet de Boeing‑Sikorsky en raison de son coût prohibitif. Il reste néanmoins probable que les briques technologiques développées ont pu servir à améliorer des appareils existants. Ainsi, lors de l’opération « Neptune’s Spear » en mai 2011, au cours de laquelle Oussama Ben Laden a été neutralisé, un hélicoptère du raid a été endommagé puis détruit sur place. Ses débris ne correspondaient à aucun hélicoptère connu mais laissaient entrevoir des carénages particuliers, sans doute issus de ces briques de furtivité. Cet hélicoptère secret n’a d’ailleurs jamais été revu depuis 2011, pas même lors de l’opération « Absolute Resolve » au Venezuela.

Améliorer la survivabilité des hélicoptères 

S’adapter à la haute intensité par une survivabilité augmentée se traduit concrètement par la nécessité d’investir dans des systèmes d’autodéfense adaptés à la menace, et en particulier des contre‑mesures électroniques, des leurres et des brouilleurs. La sempiternelle course d’innovation entre l’épée et la cuirasse contraint les systèmes d’autoprotection des hélicoptères, non seulement à gagner la course aux obsolescences, mais plus encore à innover et développer de nouvelles protections contre les missiles et drones anti‑aériens. Aujourd’hui, ces protections sont les leurres actifs, les drones anti‑drones, les lasers capables d’aveugler les autodirecteurs infrarouges (de type DIRCM – Directed infrared counter‑measures), et enfin des systèmes de leurrage du signal électromagnétique de type DRFM (Digital radio frequency memory). Ce système DRFM capte le signal radar émis, le convertit en un format numérique pour le modifier puis renvoie un signal de brouillage avec des changements de fréquence, des inversions de phase, des répétitions de signaux ou l’ajout de bruit, trompant ainsi le radar ennemi.

Cependant, limiter la réflexion au renforcement de l’autoprotection des aéronefs serait une erreur. Connectivité, signatures réduites, travail en réseaux avec des capteurs et des effecteurs, saturation de l’espace aérien, optimisation des trajectoires, coordination et évolution en raid multi‑vecteurs de type COMAO (Composite air operations) sont autant de facteurs pouvant réduire les vulnérabilités des hélicoptères.

La vitesse, nouveau leitmotiv des opérations héliportées

Lors de l’invasion de l’Ukraine, la Russie a mené des assauts de jour, et ceux‑ci ont malgré tout réussi alors que le premier des préalables à une opération héliportée moderne est de la réaliser de nuit pour s’affranchir des armes légères d’infanterie et de certains MANPADS (Man‑portable air‑defense systems). Cela démontre que l’effet de surprise et la vitesse d’exécution de la manœuvre restent des critères de réussite immuables. Le deuxième enseignement de la guerre en Ukraine est plutôt un rappel sur la primauté, pour survivre, du couple hauteur de vol et vitesse. S’il est aisé de voler bas de jour, il est autrement plus compliqué de le faire la nuit en raison des multiples obstacles pouvant ne pas être perceptibles par des jumelles de vision nocturne. Une solution crédible est d’utiliser des systèmes d’augmentation de la vision (EVS – Enhanced vision system), qui viennent ajouter à la vision humaine une image infrarouge et/ou une image obtenue grâce à des amplificateurs de lumière.

Si voler bas permet donc de réduire sa vulnérabilité, la guerre des drones en Ukraine nous rappelle combien cette faible hauteur doit s’accompagner d’une haute vitesse, un drone véloce étant infiniment plus difficile à intercepter. D’ailleurs, les drones à turbine sont logiquement devenus le nouvel enjeu industriel des guerres actuelles, à l’image du Geran russe dans ses versions 3, 4 ou 5 et du Shahed‑238 iranien. Ce qui est vrai pour un drone l’est également pour un hélicoptère : plus celui‑ci ira vite, moins il sera vulnérable.

De plus, avec l’allongement des distances des théâtres d’opérations évoqué précédemment, la vitesse des aéronefs, habités ou non, reste primordiale pour conserver l’effet de surprise et un ascendant tactique malgré la transparence du champ de bataille. L’hélicoptère doit donc plus que jamais répondre à cet enjeu de vitesse, ce qui a très rapidement été compris par les industriels.

Le X2 de Sikorsky, le V‑280 Valor de Bell, le tiltrotor AW609 de Leonardo, l’avion à décollage vertical X‑76 de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) réalisé en partenariat avec Bell‑Textron sont autant d’exemples du virage technologique qu’amorcent les hélicoptères militaires. En Europe, Airbus Helicopters a frappé fort avec son démonstrateur haute vitesse RACER (Rapid and cost‑effective rotorcraft). Unique au monde, le RACER est un hélicoptère construit dans le cadre du programme européen de recherche Clean Sky 2, financé par l’Union européenne et l’industrie aéronautique. Successeur technologique du X3, sa sustentation est assurée par un rotor principal mais également par des ailes soutenant deux nacelles avec hélices propulsives. Cette complémentarité entre le rotor principal et une voilure fixe correspond à la famille des hélicoptères compound.

Tout comme son prédécesseur, le X3, le démonstrateur RACER, enchaîne les records et les brevets (plus de 90 ont été déposés). Il a atteint plus de 440 km/h en palier au début du printemps 2025, après seulement sept vols d’essais. Il reste néanmoins à ce concept « compound » à démontrer trois qualités indispensables pour envisager le passage à l’échelle :

‑  La compatibilité de la haute vitesse et des optionnels, notamment la perche de ravitaillement en vol et les armements ;

‑  La rusticité, en particulier des hélices propulsives, pour être compatible avec les multiples environnements d’opérations ;

‑  La soutenabilité financière du modèle, en premier lieu via une communalité de pièces et de solutions technologiques avec d’autres hélicoptères produits.

La révolution du combat collaboratif aérien

Outre l’amélioration des performances intrinsèques des hélicoptères militaires de demain, le combat collaboratif aérien est un autre virage à ne pas rater pour continuer d’opérer dans les environnements les plus contestés. Un CCA (Collaborative Combat Aircraft), parfois appelé loyal wingman ou remote carrier, est un aéronef non habité, capable de se coordonner avec d’autres aéronefs, habités ou non, et utilisé pour exécuter des missions en haute intensité. Schématiquement, ces remote carriers sont classés selon trois catégories :

‑  À « bas coût » de type One way effector (OWE) ou expendable remote carrier, c’est‑à‑dire une munition pré‑programmée ou télépilotée, par essence consommable.

‑  Plus onéreux mais avec une consommation ou un risque d’attrition assumés, du missile connecté jusqu’aux CCA de 2 à 5 tonnes. On parle d’attritable remote carriers.

‑  Enfin, les survivable remote carriers, très onéreux et particulièrement comptés.

Ces trois types de remote carriers, incluant donc missiles et drones, permettent méthodiquement de concevoir une manœuvre aérienne en environnement contesté selon trois vagues complémentaires :

‑  Une première vague de saturation avec des OWE consommables destinée à fragiliser les défenses ennemies, à laquelle on ajoutera les premiers missiles de précision tirés en stand‑off.

‑  Une seconde vague avec des CCA « attritionables » et des missiles connectés, destinée à détruire la défense sol‑air mobile adverse et créer des brèches suffisamment conséquentes pour être exploitées pendant le temps de l’action offensive.

‑  Enfin, une troisième vague dans laquelle pourront évoluer des aéronefs habités et des CCA onéreux « haut du spectre ».

La révolution du combat collaboratif à l’échelle de la campagne aérienne se décline logiquement jusque dans les missions des hélicoptères, ceux‑ci étant en mesure de larguer leurs propres remote carriers. Les applications envisagées de ces derniers en appui de l’action héliportée sont multiples : exploiter les bénéfices militaires de l’essaim et de la masse, notamment en saturant les défenses ennemies ; réaliser des missions de renseignement ou de guerre électronique ; leurrer les systèmes adverses par des manœuvres de déception, désigner et neutraliser des cibles, ou encore ouvrir des itinéraires pour lutter contre le minage aérien. Le remote carrier, à la fois capteur de renseignement et effecteur, s’inscrit pleinement dans le concept de Réseau multi‑senseurs multi‑effecteurs (RM2SE) et participe d’un changement profond de paradigme.

Les aéronefs dont les hélicoptères deviennent les nœuds d’un réseau de combat interconnecté, capable de voir bien au‑delà de leur propre ligne de vue, de fusionner et traiter des données en temps réel pour comprendre, décider et agir plus vite que l’adversaire, puis de porter le combat là où des effets stratégiques décisifs peuvent être produits. Au‑delà des plateformes autonomes, ce combat collaboratif aérien nécessite de mettre la donnée au centre des opérations militaires, d’utiliser un véritable Cloud de combat avec du Big Data et une connectivité ad‑hoc, mais aussi de développer les intelligences artificielles à même d’accélérer toujours la boucle de décision, sous supervision humaine.

Conclusion

En un mot, si la pertinence de l’hélicoptère militaire reste totalement avérée, son avenir dans les conflits de haute intensité passe par une survivabilité augmentée (en particulier autoprotection et vélocité), associée au combat collaboratif aérien permis par les indispensables remote carriers, la connectivité, et une gestion optimisée de la donnée.

Pierre‑Alexis Demetz

areion24.news

Comment l’Iran contourne les sanctions américaines

 

Cela fait près d’un mois que les États-Unis ont lancé l’opération Economic Outcast contre l’Iran, faisant pleuvoir un déluge de sanctions contre la République islamique et ses collaborateurs, où qu’ils soient et quels qu’ils soient. Lancée le 24 août par le secrétaire au Trésor Scott Bessent, qui l’a qualifiée de «D-Day économique», l’opération a ajouté 78 désignations à la liste des ressortissants spécialement désignés du Trésor américain et ouvert cinq nouveaux secteurs de l’économie iranienne aux sanctions secondaires. 

Le 17 septembre encore, Washington visait un réseau de cryptomonnaies lié au financier Babak Zanjani, proche du régime, selon une déclaration du porte-parole du département d’État Tommy Pigott. 

Mais malgré cette pression inédite, Téhéran continue de faire tourner son économie de guerre grâce à trois circuits de contournement bien identifiés.

La flotte fantôme vers la Chine

Le circuit le plus documenté reste le pétrole. Selon le Wall Street Journal (WSJ), l’Iran écoule son brut grâce à des transferts navire à navire en pleine mer : un pétrolier sanctionné transfère sa cargaison vers un autre bâtiment, souvent immatriculé sous pavillon de complaisance, avant que le chargement ne reparte vers la Chine.

Avant la guerre, la Chine absorbait 80 à 90 % des exportations pétrolières iraniennes, selon Al-Monitor. Le WSJ souligne que Pékin facilite cette flotte en immatriculant légalement nombre de ses navires dans des villes chinoises et en fournissant une partie de leurs équipages. Les raffineries indépendantes chinoises, surnommées les «teapots», achètent l’essentiel de ce pétrole à prix cassé.

La route terrestre

Le deuxième circuit concerne le commerce non pétrolier, et il illustre l’écart entre la stratégie et son exécution. Selon un reportage du Financial Times publié le 18 septembre depuis le poste-frontière turc de Gürbulak, plus de 80 % des 180 millions de tonnes du commerce extérieur iranien transitaient par la mer avant la guerre. 

Avec le blocus naval américain, Téhéran a basculé une partie de ses échanges vers ses sept frontières terrestres, la Turquie en tête : le commerce bilatéral a progressé de 19 % au premier semestre, à 3,2 milliards de dollars, selon les douanes turques citées par le quotidien britannique.

Mais deux jours plus tôt, le 16 septembre, le WSJ documentait un engorgement sévère de ces mêmes routes. Côté turc, 3 700 camions étaient bloqués sur le sol iranien, avec des délais atteignant 20 jours, selon Ehsan Malekzadeh, président de l’association iranienne des transporteurs internationaux, cité par l’agence Mehr. Côté pakistanais, 700 camions attendaient en permanence, mais seuls 40 étaient autorisés à passer chaque jour.

Le coût de ce transport terrestre est net : transporter un conteneur de Chine vers l’Iran par voie terrestre coûte désormais 12 000 dollars, contre 3 000 dollars par mer, selon Majidreza Hariri, président de la chambre de commerce Iran-Chine cité par DW. 

Le même expert évalue à 18 milliards de dollars par an le surcoût total du blocus naval, selon le Financial Times. La fragilité de ces routes alternatives s’est illustrée le 12 septembre, quand l’Irak a temporairement fermé sa frontière avec l’Iran après avoir accusé Téhéran d’avoir utilisé son territoire pour une attaque contre l’Arabie saoudite, forçant des camions d’oignons iraniens à rebrousser chemin, selon le WSJ. 

La pression sur l’aviation iranienne franchit d’ailleurs un nouveau palier : Scott Bessent a annoncé lundi que l’ensemble des compagnies aériennes iraniennes seraient interdites de vol dans le monde entier à partir du 23 septembre, sous peine pour tout prestataire – carburant, services d’escale, billetterie – d’être exclu du système bancaire en dollars.

L’architecture russe

Le troisième circuit est moins logistique que stratégique. Un document russe de 44 pages, obtenu par Fox News et consulté par Asharq Al-Awsat, révèle une feuille de route approuvée par Moscou le 2 septembre 2024 pour la période 2024-2026, prévoyant des circuits financiers alternatifs, l’usage des monnaies nationales dans les transactions bilatérales, le renforcement de la coopération nucléaire autour de la centrale de Bouchehr, exploitée par Rosatom, ainsi que la production en Iran de pièces détachées pour avions russes.

Keti Korkiya, analyste au programme Russie de la Foundation for Defense of Democracies, a examiné le document pour Fox News. Elle en relativise le contenu : la plupart des collaborations qu’il décrit étaient déjà publiques. Ce qui est révélateur, selon elle, c’est l’architecture d’ensemble que Moscou cherche à bâtir pour réduire la vulnérabilité des deux pays à la pression occidentale.

Ces trois circuits se combinent, mais aucun ne fonctionne sans friction. Depuis le lancement d’Economic Outcast, le Trésor américain a déjà élargi ses cibles à la banque russe VTB, pour ses relations avec des banques iraniennes sanctionnées, puis à 36 entités liées au secteur aérien iranien. 

En face, Téhéran diversifie ses routes plus vite que Washington ne parvient à les fermer, mais paie ce contournement au prix fort : une inflation alimentaire à 128 %, des délais de plusieurs semaines à ses propres frontières, et un coût de transport quadruplé pour son commerce avec la Chine.

icibeyrouth.com

Guerre et rationalités

 

Il a beaucoup été question dans l’espace médiatique ces derniers mois du caractère plus ou moins rationnel de la guerre entamée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran fin février 2026, et interrompue par un cessez-le-feu depuis le 8 avril. Les commentaires se sont surtout concentrés sur les États-Unis – le comportement d’Israël étant plus clair, plus lisible et moins surprenant, indépendamment du jugement à son endroit.

Les analyses portaient sur des objets variés : les personnes de Donald Trump et de Pete Hegseth, son secrétaire d’État à la guerre, leurs discours et plus généralement la communication de guerre, les finalités de l’action, le rapport entre politiques intérieure et extérieure des États-Unis, la stratégie mise en œuvre, la cohérence de l’action dans le temps, sa durée, ses conséquences, etc. Assez souvent, les opinions exprimées étaient très tranchées et sans grande nuance ; soit la totale irrationalité de cette guerre était affirmée comme une pétition de principe, soit on en louait au contraire sans grand discernement la parfaite rationalité. Les uns et les autres semblaient toutefois d’accord pour ne pas prendre la peine d’expliciter ce qu’ils entendaient par la notion de rationalité et, par suite, d’irrationalité.

Des formes de rationalité

Or, il existe diverses formes de rationalité dont les objets et les logiques diffèrent et, lorsque l’on se penche sur le phénomène guerre, il faut également tenir compte d’éléments a-rationnels (ni rationnels ni irrationnels) participant de l’action collective violente et concourant au succès des armes. Si l’emploi de la force peut être, du point de vue du décideur politique, un pur exercice de calcul rationnel, l’action guerrière pour ceux qui la mettent en œuvre est d’une nature plus complexe. La rationalité y joue bien sûr un rôle majeur – l’action doit être pensée –, mais aux côtés d’éléments non rationnels qui sont indispensables. C’est par exemple le cas des relations personnalisées au sein des petits groupes et des affects, des traditions, éventuellement de la dimension charismatique du commandement, favorisant la cohésion, l’identité et la motivation des troupes au combat. Face au risque de blessure ou de mort, face à la levée parfois soudaine des interdits internes majeurs de toute société, la destruction des biens et des individus, le calcul et la motivation par l’intérêt collectif différé sont, seuls, impuissants à faire agir les hommes. Du strict point de vue instrumental de la réussite d’une action guerrière, la démarche avisée ne consiste donc pas à chercher à rationaliser la totalité de l’exercice de la violence collective, mais à distinguer ce qui est rationalisable de ce qui ne l’est pas, et à manipuler rationnellement les facteurs non rationnels pour les faire jouer dans le sens de l’efficacité au combat et à terme du succès politique des armes.

La rationalité quant à elle n’existe pas ; il existe des rationalités. Et en fonction de ce dont on parle et du type de rationalité en cause, l’évaluation de la plus ou moins grande rationalité d’une guerre peut varier. Le sociologue allemand Max Weber a formalisé il y a plus d’un siècle des catégories de rationalité couramment utilisées depuis dans l’analyse en sciences sociales et politiques. Il distingue la rationalité axiologique (ou rationalité en valeurs) de la rationalité en finalité (ou rationalité instrumentale) (1). La rationalité en valeurs renvoie à la congruence entre les valeurs auxquelles les individus adhèrent, ou disent adhérer, et l’évaluation de leur action du point de vue de ces mêmes valeurs. 

Ce type de rationalité assimile ainsi la rationalité à la cohérence subjective. C’est une caractéristique importante de l’appréhension de la rationalité chez Weber : celle-ci n’est pas posée comme objective et extérieure à l’univers mental des individus, mais découle de rapports logiques à l’intérieur d’un univers mental subjectif. En cela, la rationalité se distingue de l’idée de Raison au sens d’une sagesse objective. Si on en revient à l’exemple de la guerre entre les États-Unis et l’Iran, on peut soi-même adhérer ou non du point de vue des valeurs à l’entreprise américaine selon ce qu’on comprend de ses buts et des modalités de sa mise en œuvre, mais on ne peut pas juger de la rationalité axiologique de l’ensemble indépendamment des discours en valeurs que l’administration Trump a tenus de manière générale sur les scènes nationale et internationale avant son déclenchement et pendant son déroulement. C’est par le biais de ces discours précédents qu’on peut essayer d’évaluer la plus ou moins grande congruence axiologique avec les discours de guerre et les caractéristiques de l’action telle qu’elle est déployée. Et l’évaluation n’est pas nécessairement d’un bloc : elle peut varier selon les points considérés. La difficulté principale ici étant la nature assez chaotique, contradictoire et effrénée des communications du Président américain, qui est la principale source de la perception d’un comportement irrationnel des États-Unis.

De la rationalité instrumentale

La rationalité instrumentale désigne la recherche des voies et moyens pour atteindre les buts que les individus se sont fixés. Cette fois, la rationalité est assimilée non plus à la cohérence, mais à l’efficacité. Là encore, Max Weber définit la rationalité d’après le sens que l’acteur donne lui-même à son action. L’action est rationnelle si les moyens utilisés sont subjectivement en adéquation avec les fins visées. Les voies suivies et les moyens employés par un acteur peuvent évidemment s’avérer inadaptés au but qu’il poursuit alors même que celui-ci croit avancer vers la réalisation de son objectif, mais dans ce cas on entre dans le domaine de l’erreur plutôt que de l’irrationalité. À ce sujet, le sociologue allemand met en garde contre le paradoxe des conséquences : les objectifs poursuivis sont une chose, les conséquences de l’action potentiellement une autre. Le bien-fondé d’un but du point de vue des valeurs ne garantit en rien le résultat d’une action historique aux caractéristiques toujours spécifiques, et le résultat peut même s’avérer finalement contraire au but visé – « effet pervers » (2). Les actions collectives se déploient dans des environnements complexes et mouvants susceptibles de produire des effets émergents non voulus. Et d’autant plus dans une situation de guerre où par définition l’action collective se heurte à une volonté antagoniste et à une action collective adverse. Les phénomènes sociaux ne sont ainsi que très rarement linéaires de l’intention originelle aux conséquences.

La rationalité stratégique, en tant qu’elle a pour objet l’articulation de voies et moyens militaires, exclusivement ou non, et de finalités politiques, relève de la rationalité instrumentale. Cela ne signifie pas qu’elle ne doit pas tenir compte de la question des valeurs, notamment pour obtenir dans la guerre la légitimité et le soutien internes et externes les plus larges possibles, mais sa logique est bien celle de la recherche d’efficacité dans l’atteinte de buts ultimes, si possible en limitant au mieux les coûts de l’entreprise. Cependant, pour saisir les attendus de la rationalité stratégique, il est nécessaire d’être attentif à tout ce qui particularise une situation de guerre par rapport à d’autres phénomènes sociaux. On peut citer un degré d’incertitude dans l’action plus important que pour d’autres activités dans la mesure où il s’agit d’un affrontement se concrétisant dans une interaction collective complexe et dynamique, les effets psychologiques et moraux liés à l’usage de la violence, la logique pure du duel – l’escalade – plus ou moins maîtrisée, le brouillard de la guerre et les frictions. L’ensemble engendre systématiquement des désajustements entre les plans initiaux et la réalité de la confrontation. Que la guerre ne se déroule jamais exactement selon les plans est d’autant plus normal que les acteurs en guerre ont des plans concurrents. Cela peut paraître évident, mais en réalité il arrive qu’on occulte en pensée l’existence de l’ennemi (ou l’antagoniste dans un conflit appréhendé de l’extérieur) et de ses plans lorsque l’on envisage le déroulement d’une guerre et anticipe ses résultats. Dans quelle mesure par exemple le Président américain a-t-il sérieusement envisagé que l’Iran pourrait chercher à limiter sa moindre puissance militaire en déployant une stratégie indirecte autour du détroit d’Ormuz, et en élargissant et augmentant les coûts et impacts de la guerre ? Les « États-Unis », au sens des différentes institutions travaillant sur les scénarios d’un affrontement avec l’Iran, l’avaient anticipé, mais c’est le Président qui décide.

Il est également essentiel d’avoir conscience que chaque guerre est un phénomène par certains aspects unique. Les caractéristiques variables des circonstances, des contraintes, des objectifs, des acteurs, de leurs organisations, de leurs orientations idéologiques et stratégiques, de leurs univers culturels, de leurs ressources, etc., rendent la rationalité stratégique en partie dépendante d’un contexte spécifique. « La guerre est un caméléon », selon le mot célèbre de Carl von Clausewitz. Il n’existe ainsi pas de rationalité stratégique équivalente à une méthode d’action applicable à n’importe quelle situation et n’importe quel ennemi, et produisant systématiquement le même résultat. Certains commentateurs de la guerre entre l’Iran et les États-Unis ont par exemple affirmé que la stratégie de Donald Trump était parfaitement claire et rationnelle, dans la mesure où c’est en réalité toujours la même, avec simplement des variations d’intensité : pression forte par la menace ou l’action coercitive, militaire ou non, pour faire plier rapidement l’adversaire désigné et lui imposer des conditions de négociation favorables aux États-Unis. 

L’idée en Iran aurait ainsi été de réitérer le « coup » du Venezuela, en poussant simplement le curseur de la violence. Or, raisonner de cette manière consiste à réduire a priori au strict minimum de ce qui différencie deux situations d’affrontement, à leur appliquer le même schéma d’intelligibilité et à agir de la même manière générale. Stratégie rationnelle ? On peut sérieusement en douter. En complément des catégories de rationalité, Max Weber propose pour analyser les conduites des acteurs sociaux deux autres catégories compréhensives, cette fois non rationnelles : l’action traditionnelle (coutumière ou effectuée par habitude, routine) et l’action affectuelle (réaction à des émotions). Répliquer quasi-mécaniquement un schéma de compréhension et d’action en ne l’adaptant qu’à la marge aux situations conflictuelles relève potentiellement d’une conduite routinière plutôt que d’un calcul.

Enfin, le déroulement et les résultats d’un conflit ne peuvent être prédits dès l’entrée en guerre, tout simplement parce qu’ils découlent d’une dynamique conflictuelle où chacun continue de raisonner et éventuellement d’ajuster son action à une situation évolutive. Contrairement à ce que certaines perceptions semblent suggérer, la guerre ne se compose pas d’une décision initiale, prise ou subie, d’une action planifiée d’avance et d’un résultat. Elle est en permanence, de manière réciproque entre belligérants, évaluation, adaptation, décision intermédiaire, persévérance ou réorientation, etc. Mais ce n’est pas parce que la guerre réelle ne se déroule jamais comme « sur le papier » que cela invalide la nécessité de la planification, et surtout d’une planification prenant en compte les options d’action ou de réaction de l’ennemi à telle ou telle étape, pour s’y adapter par anticipation ou le plus rapidement possible. De ce point de vue, et malgré les performances tactiques de l’armée américaine, la versatilité confuse du Président Trump, dans le discours et l’action, est apparue comme trop importante pour ne pas donner le sentiment d’une navigation à vue et de phases d’indécision, plutôt que le sentiment d’une attitude politico-stratégique manifestant une grande agilité adaptative. Mais la guerre n’est pas encore terminée…

Notes

(1) Max Weber, Économie et société, tome 1 : les catégories de la sociologie, Poche, 2003.

(2) À travers également les catégories d’éthique de la responsabilité et d’éthique de conviction. Voir Le savant et le politique : une nouvelle traduction : « La profession et la vocation de savant », « La profession et la vocation de politique »,

Laure Bardiès

areion24.news

Les États-Unis à l’heure de la géopolitique minière

 

Sous l’administration Trump, et avec Marco Rubio comme l’une de ses voix stratégiques les plus claires, les États-Unis ont commencé à faire des minéraux critiques une composante explicite d’un réordonnancement plus large de l’industrie, de l’intérêt national et de la puissance matérielle.

Au cours de l’année écoulée, les États-Unis ont commencé à parler des minéraux critiques avec une clarté et une force institutionnelle difficiles à ignorer. Ce qui prend forme n’appartient ni au seul registre de la gestion des chaines d’approvisionnement, ni à une discussion technique confinée à la transition énergétique. Cela relève d’un effort plus large visant à restaurer la profondeur industrielle, à réduire la dépendance à l’égard des intrants critiques et à réancrer la puissance nationale dans la capacité matérielle.

Cette évolution dépasse largement le seul cas américain. Elle concerne également l’Europe, qui connait son propre éveil à la dimension matérielle de la puissance ; la Chine, qui traite depuis longtemps capacité industrielle, transformation et matériaux stratégiques comme des composantes d’un projet d’État plus vaste ; l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie au-delà de la Chine, où réserves, infrastructures et capacités de transformation sont prises dans la compétition entre puissances ; et l’activité minière, désormais bien plus proche du centre de la pensée stratégique.

Du point de vue de la géopolitique minière, c’est le basculement décisif. L’activité minière n’est plus abordée comme une simple fonction extractive destinée à alimenter ailleurs des secteurs dits « réels ». Elle est devenue une composante du cadre par lequel les États organisent résilience industrielle, souveraineté technologique, sécurité nationale, légitimité territoriale et puissance de long terme. Le cas des États-Unis est particulièrement révélateur, parce qu’ils rendent cette transition explicite à travers leur langage politique, leurs engagements financiers, leur ingénierie commerciale et leur construction d’alliances. Ce qui était resté implicite s’énonce désormais avec une franchise inhabituelle : la base matérielle de la vie moderne est revenue au centre de la stratégie.

Sous l’administration Trump, les minéraux critiques sont ainsi passés du statut de vulnérabilité reconnue à celui de principe organisateur de la stratégie industrielle, de la sécurité économique et de l’architecture des alliances. Les implications dépassent la seule politique des ressources. Elles touchent à la définition de la puissance, au choix des alliances stratégiques, à la valeur accordée à la capacité industrielle et à la reconstruction de la légitimité autour de la production.

Sous Trump, le tournant américain se matérialise

Depuis 2025, une succession d’initiatives sont venues illustrer le tournant américain : National Security Strategy 2025 ; National Defense Strategy 2026 ; réunion ministérielle sur les minéraux critiques ; consultation lancée par le Bureau du représentant américain au Commerce (USTR) sur la conception d’un accord plurilatéral sur le commerce des minéraux critiques et sur les mesures destinées à renforcer la résilience des chaines d’approvisionnement ; cadres bilatéraux avec des pays tels que l’Argentine ; puis réunions hémisphériques de mars en Floride sur la stabilité territoriale, les infrastructures, la continuité des opérations et les conditions de sécurité soutenant la stratégie industrielle.

Prise dans son ensemble, cette séquence révèle davantage qu’un ensemble d’initiatives. Elle montre un État qui cherche à rétablir une cohérence entre stratégie industrielle, pensée sécuritaire, alliances extérieures et fondements matériels de la puissance économique. Une même direction stratégique s’exprime désormais à travers la politique publique, le capital, la diplomatie, le commerce et la sécurité territoriale.

La dimension financière est particulièrement frappante. Selon la fiche officielle de la réunion ministérielle de 2026, le gouvernement des États-Unis a soutenu les chaines d’approvisionnement en minéraux critiques à hauteur de plus de 30 milliards de dollars, en partenariat avec le secteur privé. Ce soutien comprend notamment, via la Banque d’import-export des États-Unis (EXIM), le projet « Vault » à hauteur de 10 milliards de dollars, et la mine Reko Diq (Pakistan, 1,3 Md$) ; via le Département de l’énergie (DOE), un prêt de 3 Md$ aux projets Thacker Pass et Rhyolite Ridge (Nevada) ; ainsi qu’un appui aux terres rares au Brésil et au tungstène au Kazakhstan. Il ne s’agit pas de gestes symboliques, mais d’une posture destinée à réduire le risque, à accélérer les capacités et à renforcer l’approvisionnement stratégique.

La dimension commerciale va dans le même sens. L’appel à commentaires de l’USTR montre que Washington réfléchit au-delà du seul accès au marché, jusqu’à la définition même des règles : prix de référence, mécanismes de conformité, structures de propriété, arbitrage réglementaire, circuits parallèles et illicites, traitement différencié des étapes de la chaine de valeur. Il ne s’agit plus de politique commerciale au sens conventionnel du terme, mais d’un effort pour définir les conditions dans lesquelles les matériaux stratégiques seront valorisés, transformés, financés et échangés entre partenaires alignés.

La dimension diplomatique confirme le même mouvement. Les États-Unis ne recherchent plus seulement des fournisseurs, mais des partenaires alignés : des pays capables d’apporter des matériaux, des capacités de transformation, de la continuité et de la fiabilité politique dans un cadre industriel plus large.

La dimension sécuritaire a encore élargi le cadre. La Conference of the Americas against Cartels et le Shield of the Americas Summit indiquent que l’administration Trump commence à accorder une priorité plus marquée à la continuité territoriale, à la stabilité des corridors, à la lutte contre les économies illicites et à la création d’un environnement opérationnel plus sûr. Ils importent pour l’activité minière parce qu’ils rendent visible une logique plus large : industrie, logistique, souveraineté et stabilité sont désormais interprétées à l’intérieur d’une même séquence.

La question n’est plus de savoir si les États-Unis ont pris conscience de leur vulnérabilité stratégique. Ils l’ont reconnue. La question cruciale porte désormais sur la réponse qu’ils sont en train d’élaborer : une réponse intégrant politique industrielle, déploiement du capital, savoir-faire commercial, sélection des alliances et sécurité territoriale dans un même cadre matériel sera-t-elle suffisante, dans des délais stratégiquement pertinents, pour réduire leur dépendance aux minéraux critiques et combler l’écart de capacité qui les sépare encore de la Chine ?


Vitesse, exécution et retour de la priorité industrielle

Si la question décisive est désormais de savoir si la réponse américaine suffira à réduire la vulnérabilité stratégique du pays, la vitesse à laquelle cette réponse se déploie constitue déjà un signal en soi. Elle n’exprime pas seulement une urgence tactique. Elle révèle un déplacement plus profond dans la hiérarchie des priorités publiques : l’économie est de nouveau lue à travers l’industrie, la production, la capacité matérielle et l’exécution.

Les États-Unis agissent de plus en plus comme une puissance qui recommence à mesurer sa force à l’aune de sa base industrielle. Ce déplacement se lit dans la rapidité avec laquelle stratégie, capital, instruments commerciaux, alliances et coordination hémisphérique s’accumulent et s’alignent. Le signal central ne réside donc pas seulement dans le ton politique, mais dans la traduction de cette priorité en mesures concrètes : financements, soutien à des projets, consultations formelles, accords spécifiques et nouvelles couches de coordination stratégique.

Le rythme auquel cet agenda a acquis du poids institutionnel, financier et réglementaire est inhabituel pour un dossier de cette ampleur. Il confirme que les minéraux critiques ne sont plus traités comme une préoccupation secondaire. Ils occupent désormais une place décisive dans la stratégie économique, industrielle et sécuritaire des États-Unis. La vitesse devient ainsi un indice de priorité : elle montre que le sujet a déjà changé de rang dans la pensée stratégique américaine.

Cette vitesse marque aussi l’éloignement d’une époque où la solidité financière pouvait se substituer à la force stratégique. Le langage des marchés et du capital demeure présent, mais il ne bénéficie plus, à lui seul, d’une primauté stratégique. La production compte. L’emploi industriel compte. Le cout de l’énergie compte. Les installations comptent. La vie matérielle de l’économie a retrouvé un poids politique.

Dans ce cadre, l’activité minière gagne en centralité. Les minéraux critiques importent non seulement parce qu’ils servent l’intelligence artificielle, la défense, l’énergie ou l’espace, mais parce qu’ils en constituent le fondement matériel commun. Dès lors qu’un État recommence à penser en termes d’usines, de réseaux électriques, de centres de données, de systèmes énergétiques, de logistique et de fabrication avancée, l’activité minière remonte naturellement dans la hiérarchie stratégique. La vitesse du mouvement américain ne confirme donc pas seulement l’importance des minéraux critiques ; elle confirme aussi la pertinence stratégique de l’activité minière comme condition de la capacité productive, du développement industriel et de la continuité matérielle de l’économie.

Ce déplacement rouvre en outre une conversation plus large sur la croissance elle-même. Il remet au premier plan la possibilité d’une économie plus productive, du renforcement des classes moyennes et populaires, et de l’expansion des activités qui se développent généralement autour de la mine : fournisseurs, industrie manufacturière, services techniques, logistique, infrastructures. La vitesse signale ici quelque chose de plus profond : les États-Unis agissent déjà selon une logique d’économie industrielle, et cette logique élève encore la valeur stratégique de l’activité minière.

Ce mouvement stratégique laisse toutefois ouverte une question plus profonde : celle de la légitimité sociale de l’activité minière elle-même. Il ne s’agit pas seulement d’acceptation locale ni de réduction du conflit. Il s’agit de savoir si les sociétés comprennent réellement pourquoi l’activité minière compte, non comme un secteur parmi d’autres, mais comme l’un des fondements matériels de la vie moderne. Aux États-Unis, l’ambition stratégique avance plus vite que cette légitimité publique. Les procédures d’autorisation, les controverses environnementales et les conflits d’usage du territoire en sont une expression, mais le problème est plus large : il tient à la difficulté de reconstruire un récit public capable d’expliquer pourquoi l’exploitation minière formelle demeure indispensable à la résilience, à la capacité productive et à la continuité matérielle des économies contemporaines. À long terme, la vitesse d’exécution dépendra donc non seulement du capital, de la stratégie et de la volonté politique, mais aussi de la capacité à rendre cette nécessité intelligible et légitime dans l’espace public.

Le cas américain comme expression de la géopolitique minière

Le cas américain permet de lire plus clairement ce que nous appelons la géopolitique minière. Il ne s’agit pas seulement de l’importance croissante des minéraux critiques, mais d’une transformation plus profonde dans laquelle l’activité minière redevient l’un des points de rencontre entre industrie, sécurité, alliances, commerce, infrastructures, continuité territoriale et légitimité publique.

Dans notre ouvrage L’industrie minière est morte, vive la géopolitique minière, nous soutenons que l’avantage stratégique de la nouvelle époque ne réside pas uniquement chez ceux qui disposent de réserves géologiques. Il appartient à ceux qui savent les convertir en capacité industrielle, technologique, diplomatique, logistique et institutionnelle, tout en construisant la légitimité nécessaire à leur déploiement. Le cas américain rend cette convergence particulièrement visible.

Les minéraux critiques constituent, à cet égard, un point d’entrée révélateur parce qu’ils réunissent plusieurs domaines stratégiques au sein d’un même champ :

• la réindustrialisation, parce que la production exige des intrants matériels ;

• la sécurité nationale, parce que les systèmes de défense dépendent de métaux et de composants spécialisés ;

• l’intelligence artificielle, parce que les centres de données, les semi-conducteurs, les réseaux électriques et la robotique sont des systèmes matériels ;

• l’énergie, parce que l’électrification, la transmission, le stockage et la production requièrent des minéraux et des capacités de transformation ;

• la logistique, parce que les corridors, les ports, l’énergie et la traçabilité déterminent si l’approvisionnement peut circuler sous contrainte ;

• la politique intérieure, parce qu’ils reconnectent le langage abstrait de la compétition et de la souveraineté avec le langage concret de l’emploi, des installations, de l’investissement et du territoire.

C’est pour cette raison que l’activité minière s’est rapprochée avec tant de force du centre du discours américain. Elle offre une démonstration concrète d’un fait que les États-Unis paraissent désormais disposés à formuler ouvertement : la puissance moderne repose sur la capacité matérielle. Cela explique aussi pourquoi la stratégie américaine s’étend bien au-delà des mines elles-mêmes. Elle englobe le raffinage, les stocks stratégiques, les matériaux avancés, les segments intermédiaires de transformation, la logistique et l’architecture financière. L’activité minière est ainsi réinscrite dans une chaine plus large de capacités, elle-même considérée comme un terrain stratégique.

La Chine a anticipé le changement ; les États-Unis le consolident désormais

La Chine aborde ce moment à partir d’une position de profondeur industrielle et de continuité stratégique. Elle n’a pas besoin de redécouvrir les fondements matériels de la puissance. Depuis longtemps, elle traite les minéraux, les infrastructures, le contrôle des segments intermédiaires et les chaines industrielles comme des éléments d’un projet d’État plus vaste.

C’est pourquoi le contraste entre Pékin et Washington est si révélateur. La Chine a anticipé l’importance géopolitique de l’activité minière. Elle a intégré les ressources dans un horizon plus large de planification étatique, d’accumulation industrielle et de projection infrastructurelle. Ce que Washington fait aujourd’hui ne consiste pas à reproduire ce modèle. Cela consiste à formaliser, dans son propre langage et à travers ses propres instruments, la reconnaissance du fait que les minéraux, la transformation, la logistique et le contrôle industriel sont des questions stratégiques.

Cette distinction importe. La position chinoise repose sur la continuité, l’échelle et l’adaptabilité à l’intérieur d’un cadre mondial qui a permis son ascension. Les États-Unis, à l’inverse, passent de la vulnérabilité à la consolidation stratégique. Ils traitent les minéraux critiques comme l’un des champs à travers lesquels politique industrielle, instruments commerciaux, alliances alignées et intérêt national peuvent être plus étroitement harmonisés.

Les discours du secrétaire d’État Marco Rubio sont particulièrement révélateurs à cet égard. À Munich, lors de la réunion ministérielle sur les minéraux critiques et dans d’autres interventions, il a présenté ces minéraux non comme de simples intrants, mais comme des éléments d’un effort plus large des États-Unis et de l’Occident pour retrouver de la puissance productive, réduire l’exposition et inscrire les alliés dans des chaines d’approvisionnement plus solides. Son langage sur l’intérêt national est lui aussi significatif. Dans cette perspective, les États sont appelés à agir dans l’intérêt de leurs citoyens. Ce principe aide à comprendre pourquoi l’activité minière a été repositionnée avec une telle force.

C’est aussi la raison pour laquelle l’expression « géopolitique minière » devient plus utile, et non moins. Elle saisit le moment où l’activité minière cesse d’être une question sectorielle pour devenir une composante de l’organisation même de l’ordre. La Chine l’a compris plus tôt. Les États-Unis sont maintenant en train de lui donner une forme institutionnelle.

L’Europe et le monde producteur face à l’ère de la géopolitique minière

Après les États-Unis et la Chine, la question se déplace vers les autres espaces appelés à définir l’équilibre du nouvel ordre minier : l’Europe, bien sûr, mais aussi l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie au-delà de la Chine.

Vue depuis l’Europe, l’inflexion américaine doit être lue à la fois comme une opportunité et comme un défi. Au cours de l’année écoulée, les dirigeants européens ont avancé vers nombre des mêmes conclusions. Les matières premières, la capacité industrielle, l’énergie et la défense n’appartiennent plus à des silos politiques distincts. Munich l’a rendu incontestable. Les discours européens reconnaissent de plus en plus que l’autonomie stratégique exige production, transformation, technologie, infrastructures et vitesse. L’Europe a saisi la dimension matérielle de la puissance.

Sa contrainte se situe ailleurs : dans le rythme institutionnel, le consentement politique et la question, encore non résolue, de savoir jusqu’à quel point ses sociétés sont prêtes à soutenir les projets et arbitrages qu’une telle stratégie suppose. Le contraste avec les États-Unis ne réside donc pas dans le diagnostic, mais dans le rythme, la concentration politique et la vitesse d’exécution.

Dans le même temps, la Chine continue de défendre un cadre mondial permettant de préserver et d’adapter sa centralité industrielle. Pékin ne traite pas l’Amérique latine et les Caraïbes comme un fournisseur marginal, mais comme un partenaire de long terme en matière d’énergie, de ressources, de finance, de technologie et d’infrastructures, avec l’activité minière intégrée à un système plus large de positionnement industriel et monétaire. C’est ce qui confère une importance particulière à l’Amérique latine, à l’Afrique et à l’Asie. Ces régions ne sont plus de simples frontières d’exportation. Elles deviennent des espaces où les grandes puissances cherchent à sécuriser leur avenir industriel, à définir des standards et à établir des formes d’influence plus profondes. Dans cet environnement, la géologie seule ne suffit plus. La pertinence stratégique dépend de plus en plus de la capacité industrielle, de la vitesse institutionnelle, de la stabilité territoriale, de la légitimité et de la capacité à négocier entre projets stratégiques concurrents.

Pour les entreprises minières comme pour les pays producteurs, l’implication est majeure. Le secteur entre dans une ère plus politique et plus stratifiée. Les États-Unis signalent qu’ils sont prêts à considérer certains partenaires comme des composantes d’un écosystème stratégique plus large, mais l’entrée dans cet écosystème ne sera pas déterminée par la seule géologie. Les pays seront lus à travers un prisme plus large : cohérence réglementaire, préparation industrielle, infrastructures, fiabilité politique, standards environnementaux et sociaux, capacité à soutenir l’approvisionnement de long terme sans fragilité excessive. Dans ce contexte, l’absence d’une stratégie minière d’État ou de légitimité devient particulièrement couteuse.

La question ouverte de l’Europe

Dans ce paysage plus large, une question demeure pourtant sans réponse au centre du débat occidental : celle de l’Europe. Si la Chine a anticipé l’ère de la géopolitique minière et si les États-Unis sont désormais en train de la consolider avec une vitesse et une clarté inhabituelles, quel rôle l’Europe choisira-t-elle d’y jouer ?

Cette question dépasse largement la seule politique des matières premières. Elle touche à l’ambition industrielle, à la rapidité institutionnelle, à la légitimité politique et à la disposition à accepter que la puissance moderne repose de nouveau sur des fondements matériels. La question de savoir si l’Europe pourra agir dans ce langage avec le même degré de cohérence stratégique reste ouverte.

Ce qui est déjà clair, en revanche, c’est que l’époque où l’activité minière pouvait être considérée comme une question technique ou sectorielle est révolue. Un nouvel ordre se forme à travers l’industrie, l’énergie, les infrastructures, la logistique et les matériaux qui les rendent possibles. C’est l’ère de la géopolitique minière.

Marta Rivera Munoz

Eduardo Zamanillo

areion24.news

lundi 21 septembre 2026

Exercice MOBILO 26

 


Avec l'exercice MOBILO 26, l'Armée suisse cherche à entraîner le déplacement de troupes de la Suisse romande vers la Suisse orientale. Dans ce cadre, un convoi d'artillerie quittera Romont mardi. Il passera notamment par les districts de la Broye et du Lac.

L'armée précise que les véhicules pourront par endroits causer quelques ralentissements sur les routes. Des nuisances sonores sont également possibles lors des déplacements de nuit. Aucune fermeture de route n'est prévue et la sécurité des usagers de la route est garantie.

Nathan Gendre

Frapp.ch