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jeudi 23 juillet 2026

La Caraïbe à l’épreuve de Trump 2.0 : recompositions géopolitiques d’un bassin stratégique

 

Souvent cantonnée à des images tropicales de carte postale, longtemps oubliée des grands enjeux géopolitiques, disparue des écrans radar de l’actualité internationale depuis la guerre froide, dont la crise de Cuba, en 1962, a constitué le paroxysme, la Caraïbe a brusquement fait son retour sur le devant de la scène internationale. 

Le 3 janvier 2026, la Caraïbe, à l’instar du reste de la planète, s’est réveillée sidérée à l’annonce du déclenchement de l’opération « Absolute Resolve », qui a abouti à l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, qui était au pouvoir depuis 2013. Les images de Caracas bombardée et les photos du chef d’État menotté ont fait basculer l’ensemble de la sous-région dans une séquence géopolitique inédite, dont on peut légitimement se demander dans quelle mesure elle inaugure une nouvelle ère. De fait, cet événement semble marquer moins un épisode isolé qu’un basculement stratégique durable pour cet ensemble géographique encore largement méconnu.

Au croisement des Amériques du Nord et du Sud, cet espace regroupe les territoires continentaux et insulaires bordant la mer des Caraïbes : ce vaste « lac intérieur » de plus de 2,5 millions de kilomètres carrés en constitue le cœur et façonne son unité. S’y concentrent 180 millions d’habitants, répartis entre 39 entités politiques présentant une grande hétérogénéité statutaire : 22 États souverains (1) y côtoient 17 microterritoires insulaires non indépendants.

L’influence états-unienne dans la Caraïbe au XXe siècle

Véritable « Méditerranée américaine », la Caraïbe a longtemps été considérée comme l’arrière-cour des États-Unis. Depuis la proclamation de la doctrine Monroe, en 1823, et son corollaire, la doctrine Roosevelt, en 1904, le grand voisin n’a eu de cesse de modeler un espace politique favorable à ses intérêts stratégiques et commerciaux. De sa participation militaire à l’indépendance de Cuba, en 1898, à l’inauguration du canal de Panama, en 1914, et au coup d’État au Guatémala, en 1954, ainsi qu’en République dominicaine, en 1963, jusqu’à ses invasions de Grenade, en 1983, et du Panama, en 1989, Washington a longtemps été le principal acteur géopolitique régional. L’omniprésence états-unienne a pourtant connu une moindre intensité depuis le début des années 1990, avec la fin de la guerre froide, puis un net désinvestissement au tournant des années 2000, le regard de la Maison-Blanche se tournant alors davantage vers le Proche et le Moyen-Orient dans le cadre de sa lutte antiterroriste. Ce relatif retrait diplomatique a favorisé l’émergence de nouveaux acteurs régionaux, au premier rang desquels la République populaire de Chine (RPC), devenue depuis lors le premier partenaire économique de nombreux États caribéens.

Cette dynamique de recul de l’influence états-unienne dans la Caraïbe a pris fin avec le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, en janvier 2025. Celui-ci a engagé un processus de recentrage diplomatique qui fait de l’Amérique latine en général, et de la Caraïbe en particulier, la nouvelle priorité sécuritaire de Washington. Deux textes directeurs, la Stratégie de sécurité nationale, publiée en décembre 2025, et la Stratégie de défense nationale, parue en janvier 2026, ont clairement exprimé cette réorientation. On peut lire dans cette dernière : « After years of neglect, the Department of War will restore American military dominance in the Western Hemisphere » (2). Ainsi, le continent américain est au cœur de cette nouvelle doctrine géopolitique, et la Caraïbe y est perçue comme un espace de vulnérabilités stratégiques. Ce nouvel arc de crises, mêlant instabilités politiques, menaces internes et rivalités extérieures, s’exprime à travers quatre grands « fronts » géopolitiques : le narcotrafic, les flux migratoires, la question énergétique et la concurrence d’acteurs extrarégionaux structurent désormais prioritairement l’agenda régional du président américain.

La guerre contre la drogue

Présentée comme le principal motif du déploiement du groupe aéronaval américain dans la mer des Caraïbes dès l’été 2025, la guerre contre la drogue constitue le énième avatar du mot d’ordre lancé par le président Richard Nixon (1969-1974) au début des années 1970. Elle s’est traduite par le bombardement, en dehors de tout cadre légal, de plusieurs dizaines de go fast soupçonnés de transporter de la cocaïne depuis le Vénézuéla. C’est également ce prétexte qui a été utilisé pour accuser Maduro d’être un narcotrafiquant et justifier l’opération coup de poing lancée contre Caracas en ce début d’année 2026. Force est de constater que ce narratif, ressassé à l’envi, se heurte à plusieurs limites.

D’une part, les deux tiers des 3 700 tonnes de cocaïne produites chaque année au sein du triangle andin (3) circulent non par la mer des Caraïbes, mais par l’océan Pacifique. D’autre part, le Vénézuéla n’est pas un pays producteur, mais de transit : seule une proportion de 10 % à 12 % de la cocaïne à destination des marchés américain et européen part des côtes vénézuéliennes. Enfin, le discours guerrier de Washington n’a que très peu soulevé la question du fentanyl, drogue provenant essentiellement du Mexique, qui est pourtant à l’origine de la majorité des morts par overdose sur le sol des États-Unis. La cohérence stratégique de la lutte contre le trafic de drogue doit également être rapprochée de la volonté de juguler les flux migratoires. Aux yeux de l’administration Trump, ces deux dimensions sont intimement liées.

La cible de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement)

Si cette problématique était déjà présente lors du premier mandat de Trump (2017-2021), elle a pris une tournure particulièrement radicale depuis le début du second. Déjà visées lors de la campagne présidentielle (4), les populations originaires de la Caraïbe sont devenues la cible de la tristement célèbre ICE, la police fédérale de l’immigration. D’après un rapport de la Brookings Institution (5), l’un des plus anciens think tanks américains spécialisés dans les sciences sociales, le solde migratoire net des États-Unis a été négatif en 2025, une première depuis un demi-siècle (6).

La volonté de lutter contre ces flux illégaux se manifeste selon deux dynamiques géopolitiques régionales. La première tient à une déstabilisation accrue de certains pays en crise : c’est le cas du demi-million d’Haïtiens et des 350 000 ressortissants vénézuéliens qui ont fui leur pays d’origine. Ils sont aujourd’hui menacés de devoir y retourner du fait de la révocation par le gouvernement américain, en juin 2025, du « statut de protection temporaire » (TPS) dont ils bénéficiaient. Si, pour le moment, cette mesure a été suspendue par la justice fédérale américaine, son application se traduirait par un retour forcé de ces populations dans des États affaiblis, incapables de gérer un afflux d’une telle ampleur. Une seconde dynamique concerne l’externalisation du contrôle migratoire : alors que la grande majorité des migrants expulsés sont renvoyés dans leurs pays d’origine, ils sont de plus en plus nombreux à être déplacés vers des pays tiers pour y être emprisonnés. À cet égard, le cas le plus emblématique est le transfert, au Salvador, de plusieurs centaines de Vénézuéliens accusés d’appartenir au gang Tren de Aragua : ils ont été enfermés dans le Centre de confinement du terrorisme (CECOT), une prison de haute sécurité construite au Salvador par le président Nayib Bukele (depuis 2019) dans le cadre de sa « guerre contre les gangs ». La conjonction de ces deux phénomènes participe d’un paradoxe, puisqu’ils fragilisent les équilibres caribéens alors même que le discours de Washington insiste sur la nécessité de sécuriser la région.

La Caraïbe dans la rivalité sino-américaine

Par-delà ces motivations renvoyant aux aspirations de la base électorale MAGA (Make America Great Again, « Rendre sa grandeur à l’Amérique »), un dernier axe est promu par la diplomatie Trump 2.0 : déloger les compétiteurs stratégiques de Washington de sa sphère d’influence traditionnelle. La Chine de Xi Jinping (depuis 2013) est la première visée : ses échanges commerciaux avec les pays latino-américains ont été multipliés par plus de cinquante depuis le début du XXIe siècle (7), et la RPC est désormais le premier ou le deuxième partenaire commercial de la plupart des États caribéens. Nombre d’entre eux, à l’image d’Antigua-et-Barbuda, de la Jamaïque, du Nicaragua ou de Trinité-et-Tobago, ont adhéré au projet des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative — BRI) et ont reçu des investissements massifs de Pékin pour développer leurs infrastructures de transport. En parallèle, Taïwan, obsession politique chinoise reconnue aujourd’hui par seulement une douzaine d’États dans le monde, a perdu, en l’espace d’une décennie, trois alliés caribéens : le Panama, en 2017, la République dominicaine, en 2018, et le Honduras, en 2023, se sont tournés vers Pékin. Ainsi, la Caraïbe est progressivement devenue une ligne de front de la rivalité systémique sino-américaine, expliquant la volonté trumpienne de réaffirmer son contrôle sur cet espace.

Dans ce contexte, le Panama fait office de cas d’école. Dès son discours d’investiture, Trump a dénoncé la présence chinoise autour de ce qu’il considère comme « son » canal de Panama : « La Chine exploite le canal de Panama, et nous ne l’avons pas donné à la Chine, nous l’avons donné au Panama. Et nous allons le reprendre. (8) » Les pressions diplomatiques ont été telles que le gouvernement panaméen n’a eu d’autre choix que de céder aux exigences de Washington : l’armée américaine stationne de nouveau sur le sol panaméen, et les navires de l’US Navy peuvent désormais traverser gratuitement le canal. Par ailleurs, les autorités panaméennes ont annoncé, fin février, reprendre le contrôle des ports situés aux deux extrémités du canal — Cristóbal, côté océan Atlantique, et Balboa, côté Pacifique — après l’annulation en justice de la concession accordée au groupe hongkongais CK Hutchison.

Quelles conséquences après l’intervention au Vénézuéla ?

L’intervention américaine à Caracas peut également être analysée au prisme de cette rivalité : depuis le début des années 2000, la Chine a investi plus de 60 milliards de dollars au Vénézuéla, qui lui en doit encore aujourd’hui le quart, soit 15 milliards (9). La mainmise de la Maison-Blanche sur les exportations de brut vénézuélien fragilise particulièrement la position de Pékin, qui avait accepté le principe d’un remboursement de la dette vénézuélienne sous forme de livraisons de pétrole. La chute de Maduro, en privant la RPC d’un allié dans la région, d’un créancier sous contrainte et d’une partie de ses approvisionnements énergétiques, constitue ainsi un signal politique fort, tant à destination de la Chine que des États qui seraient tentés de nouer avec elle des liens trop étroits : « America is back ! »

La volonté de contrôle hémisphérique, dans un contexte de retour à une logique de blocs, explique également la priorité accordée par Washington à son indépendance énergétique à long terme. Dès la première prise de parole de Trump après l’intervention de janvier, ce n’est plus de narcotrafic qu’il a été question, mais bien d’exploitation pétrolière, dont le Vénézuéla possède les premières réserves prouvées au monde (10). Certes, de nombreux freins persistent quant à l’exploitation du brut vénézuélien : lourd et visqueux, il est extrêmement difficile à extraire et à raffiner. De plus, l’appareil industriel vénézuélien est dans un état avancé de délabrement du fait d’une corruption massive ayant entrainé un manque systématique d’entretien.

Il n’en demeure pas moins que l’or noir reste une motivation conséquente pour l’administration américaine, dont les choix diplomatiques répondent à des intérêts politiques intérieurs et renvoient à la lutte contre les influences extérieures. À l’échelle nationale, les raffineries du Nouveau-Mexique et du Texas sont parfaitement adaptées au brut vénézuélien, avec à la clé la sécurité de l’emploi pour des centaines de milliers de travailleurs américains du secteur, qui sont autant d’électeurs potentiels à quelques mois des élections de mi-mandat (midterms), annoncées comme périlleuses pour le pouvoir en place.

À l’international, outre les Chinois, ce sont également les Iraniens et les Russes qui sont visés. Ces deux pays étaient, eux aussi, particulièrement présents au Vénézuéla via des accords de coopération pétrolière : en 2022, un contrat énergétique de vingt ans avait été signé entre le régime des mollahs et la République bolivarienne et, en 2025, Moscou et Caracas avaient approuvé la prolongation, pour quinze ans, des coentreprises entre la société d’État PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) et le géant pétrolier russe Roszarubezhneft (11). Ces rapprochements sont aujourd’hui menacés, tout comme l’influence de Moscou et de Téhéran, qui avaient utilisé le Vénézuéla comme porte d’entrée dans la région caribéenne. Cette politique d’appropriation des ressources permet ainsi à la Maison-Blanche de rassurer ses électeurs tout en repoussant hors du continent ses rivaux stratégiques. Les récentes visites à Caracas du chef de l’US Southern Command (SOUTHCOM), le général Francis L. Donovan, et du secrétaire à l’Intérieur, Doug Burgum, semblent confirmer la mainmise grandissante des États-Unis sur les ressources vénézuéliennes.

Dans ce nouveau grand jeu, Washington n’hésite pas à utiliser la contrainte politique et économique pour discipliner ses alliés régionaux. Comme l’a clairement montré l’absence d’alternance démocratique à Caracas, plus que la défense de la liberté, c’est désormais la loyauté à l’égard du grand voisin qui est devenue le critère central des relations bilatérales entre les États-Unis et les pays de la Caraïbe. Trump joue alternativement sur la conditionnalité de l’aide économique, les menaces de droits de douane supplémentaires et l’ingérence politique directe. De fait, les coups de pression diplomatiques sont légion et se traduisent par un interventionnisme assumé dans les processus électoraux.

CUBA et L’Amérique centrale face au géant américain


Vers un alignement politique

Au Honduras, le candidat de la droite, Nasry Asfura, a été ouvertement soutenu par Trump, avant d’être élu fin novembre 2025 et d’entrer en fonction fin janvier dernier, malgré des soupçons d’irrégularités dénoncés par ses adversaires, ainsi que par la mission électorale de l’Union européenne. Autre illustration de cet interventionnisme décomplexé : le président américain avait gracié et libéré, la veille du scrutin, le mentor politique du candidat Asfura, l’ancien président Juan Orlando Hernández (2014-2022), qui purgeait une peine de quarante-cinq ans de prison pour trafic de drogue aux États-Unis. Washington n’a de cesse de promouvoir la prime à la fidélité et à l’alignement idéologique.

Au Costa Rica, la récente victoire aux élections présidentielles de Laura Fernández Delgado, la candidate du parti conservateur — dont l’investiture débutera en mai —, s’est en grande partie bâtie sur un discours sécuritaire en phase avec les attentes états-uniennes et la volonté affichée d’employer les mêmes méthodes qu’au Salvador pour lutter contre la criminalité. Alors que des élections doivent encore avoir lieu en Colombie (12) et en Haïti (13), d’autres ingérences états-uniennes ne sont pas à exclure et pourraient contribuer à remodeler un paysage politique caribéen en phase avec le discours de Trump 2.0.

Cuba, une priorité dans la région ?

Dans cette optique, Cuba est tout particulièrement dans le viseur de Washington : « Je vais m’en occuper », a récemment déclaré Trump à son sujet. Caillou dans la chaussure américaine depuis l’arrivée au pouvoir des Barbudos en janvier 1959, le pouvoir castriste est plus que jamais menacé. La chute de Maduro a sonné le glas de l’aide énergétique jusque-là apportée par Caracas, qui représentait plus de la moitié de la consommation cubaine. Ce blocus renforcé autour de l’ile ne laisse que peu d’espoir : le pays est économiquement asphyxié, les coupures d’électricité sont monnaie courante, le tourisme s’effondre à la suite de la décision de nombreuses compagnies aériennes d’interrompre leurs vols (14). Même les brigades médicales cubaines, pourtant connues dans le monde entier, ne peuvent plus intervenir.

Affaiblie par un effondrement économique sans précédent, La Havane, qui a jusqu’ici réprimé avec la plus grande fermeté les manifestations populaires réclamant la fin du régime, semble contrainte d’envisager des concessions telles que la libération de prisonniers politiques. Pour autant, rien ne dit qu’un changement de régime se profile à l’horizon. Certes, à l’approche de midterms très incertaines, la chute du régime cubain pourrait constituer une victoire de taille pour l’administration en place et pour Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, d’origine cubaine, qui en a fait son mantra depuis ses débuts en politique. Toutefois, une tentative de transition brutale à La Havane pourrait générer une instabilité migratoire et sécuritaire majeure, que Washington devrait ensuite gérer directement. De plus, l’exemple vénézuélien a montré que, plus que la promotion de la démocratie, c’est celle de ses intérêts propres qui motive les décisions prises à la Maison-Blanche. La perspective d’un deal portant sur l’ouverture du marché cubain et la maitrise des flux migratoires pourrait être, en définitive, perçue comme tout aussi porteuse et moins risquée que la fin d’un régime castriste, qui a fait ses preuves en matière de contrôle de la population. Ici encore, les équilibres géopolitiques régionaux restent en grande partie soumis aux priorités internes de Trump ainsi qu’à la politique transactionnelle qu’il revendique.

Une impossible neutralité pour les États caribéens

La Caraïbe se retrouve au premier rang d’une diplomatie américaine recentrée sur son hémisphère. La volonté trumpienne de remodeler son espace proche affecte en profondeur les équilibres géopolitiques régionaux. Face à une neutralité devenue intenable, chaque État caribéen se voit contraint de se positionner face aux injonctions de Washington. Les divergentes observées d’un pays à l’autre témoignent ainsi d’une solidarité régionale mise à rude épreuve. Certains, comme la République dominicaine et Trinité-et-Tobago, se sont parfaitement alignés sur les demandes du président américain et ont ouvert leurs bases militaires aux soldats états-uniens. D’autres ont adopté des positions beaucoup plus mesurées, parfois même critiques, à l’image d’Antigua-et-Barbuda, de Sainte-Lucie ou de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, dont des navires de pêche ont encore récemment été visés par des frappes américaines. Mais cette distance diplomatique est-elle viable à long terme face à un voisin aux méthodes désinhibées ? À l’exception notable de la Colombie et du Vénézuéla, la Caraïbe est composée de petits, voire de très petits États, qui ne font pas le poids face à la puissance asymétrique des États-Unis : que peuvent Saint-Kitts-et-Nevis, peuplé de seulement 46 000 habitants, ou le Belize, qui en compte 400 000, face aux volontés du locataire de la Maison-Blanche ? D’autant plus que les économies de ces États sont extrêmement dépendantes du grand voisin, que ce soit en matière de tourisme, d’échanges commerciaux ou de politique de visas.

Au cœur d’une hybridation entre politique intérieure et enjeux géopolitiques, les nouvelles orientations diplomatiques de Washington marquent la fin de la parenthèse post-guerre froide dans la Caraïbe. Ce retour assumé d’une logique de sphère d’influence fait de la région un espace pivot de la rivalité systémique entre les États-Unis et leurs grands compétiteurs. Face aux pressions économiques, aux menaces fiscales, aux ingérences politiques et aux interventions militaires, les États caribéens se retrouvent singulièrement démunis, et la région, déjà ébranlée après une année, risque de ressortir profondément fracturée du second mandat de Donald Trump.

Notes

(1) Cet article ne tient pas compte du Mexique.

(2) En français : « Après des années de négligence, le ministère de la Guerre va rétablir la suprématie militaire américaine dans l’hémisphère occidental ». Department of War, 2026 National Defense Strategy, janvier 2026, p. 17 (https://​tinyurl​.com/​4​y​b​v​u​u9z).

(3) La Colombie, le Pérou et la Bolivie sont les trois principaux producteurs de cocaïne.

(4) Les Haïtiens avaient été accusés de manger les animaux domestiques par J. D. Vance, alors colistier de Donald Trump.

(5) Wendy Edelberg, Stan Veuger, Tara Watson, « Macroeconomic implications of immigration flows in 2025 and 2026: January 2026 update », Brookings, 13 janvier 2026 (https://​tinyurl​.com/​5​2​n​a​9​4ut).

(6) Selon ce rapport, le solde net migratoire est estimé, en 2025, entre -10 000 et -295 000 personnes.

(7) Passant d’une valeur de 10 milliards de dollars en 2000 à plus de 518 milliards de dollars en 2024.

(8) The White House, « The Inaugural Address », 20 janvier 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​v​p​a​d​9zs).

(9) Selon un centre de recherche stratégique belge : Transatlantic Task Force, « China-Venezuela Relations », Beyond Horizon, 19 décembre 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​p​m​j​r​8yx).

(10) Réserves estimées à plus de 330 milliards de barils.

(11) Mayela Armas, « Venezuela approves 15-year extension of Russia-linked oil joint ventures », 20 novembre 2025 (https://​tinyurl​.com/​4​x​b​u​t​5ym).

(12) Élections législatives le 8 mars ; premier tour de l’élection présidentielle le 31 mai ; éventuel second tour de l’élection présidentielle le 21 juin.

(13) Élections générales le 30 aout ; éventuel second tour de l’élection présidentielle le 6 décembre.

(14) Faute de pouvoir refaire les pleins de kérosène sur place.

Laurent Giacobbi

areion24.news

mercredi 22 juillet 2026

UE-Mercosur : les enjeux agricoles d’un accord contesté

 

Le 17 janvier 2026, après vingt-six ans de négociations, la Commission européenne a signé l’accord de libre-échange entre les Vingt-Sept et le Marché commun du Sud (Mercosur). Contesté par les agriculteurs, qui dénoncent une concurrence déloyale, il a été suspendu par le Parlement européen le temps de son examen par la Cour de justice de l’Union européenne (UE).

est en 1991 que quatre pays sud-­américains (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) forment le Mercosur et abolissent ainsi entre eux les barrières douanières. Ils adoptent des tarifs communs vis-à-vis de l’extérieur, formant un marché de 268,9 millions d’habitants en 2025, tout comme les Européens l’ont fait lors de la création de la Communauté économique européenne (CEE) en 1957, qui a abouti à l’UE, vaste zone de 27 États comptant 450,4 millions d’habitants. En 1999, les deux ensembles lancent des négociations dans l’objectif d’adopter un traité de libre-échange pour renforcer leurs liens économiques. Dès lors, les discussions progressent lentement et sont à plusieurs reprises suspendues en raison de fortes divergences sur l’agriculture et les normes environnementales, avant de reprendre en 2016, puis en 2024.

Le renforcement des échanges commerciaux

L’UE est le deuxième partenaire commercial des pays du Mercosur, après la Chine ; elle est aussi le premier investisseur étranger dans la région sud-américaine, avec un stock de 390 milliards d’euros en 2023. À l’inverse, le Mercosur n’est que le dixième partenaire de l’UE pour les échanges de marchandises. Au total, ceux-ci se chiffrent à plus de 110 milliards d’euros (53,3 milliards pour les exportations et 57 milliards pour les importations), soit une balance commerciale légèrement déficitaire pour l’UE. Le Brésil concentre à lui seul 80 % des flux. Ces échanges ont augmenté de 36 % en dix ans et concernent en 2024, pour les importations en provenance du Mercosur, surtout des produits agricoles (soja, café ; 42,7 %) et des produits minéraux (30,5 %), alors que les exportations européennes sont majoritairement des machines et appareils (28,1 %) ainsi que des produits chimiques et pharmaceutiques (25 %).

L’accord de libre-échange prévoit la suppression progressive de plus de 90 % des droits de douane entre le Mercosur et l’UE. Il permet l’importation de nombreux produits sud-américains en Europe, avec des quotas annuels fixés sur certaines denrées agricoles. Ce sont 99 000 tonnes de bœuf qui pourront être exportées vers l’UE à un taux préférentiel (7,5 %), ainsi que 60 000 tonnes de riz et 45 000 tonnes de miel sans aucun obstacle tarifaire. Du côté du Mercosur, les droits de douane seront progressivement éliminés sur des produits européens, tels que les voitures, les machines, les vêtements, le vin, les fruits frais ou le chocolat. En établissant la plus vaste zone de libre-échange au monde, la Commission européenne promet que l’accord sera « gagnant-gagnant », créant des « opportunités de croissance, d’emploi et de développement durable des deux côtés ». Elle table sur une augmentation de 39 % des exportations annuelles des entreprises européennes vers le Mercosur (soit 49 milliards d’euros), soutenant ainsi des centaines de milliers d’emplois dans l’UE. Déjà signataire de partenariats importants avec le Royaume-Uni, le Japon et le Canada, elle y voit également un signal géopolitique fort en faveur du multilatéralisme, face au protectionnisme des puissances américaine et chinoise.

Mobilisation du monde agricole

Depuis 2024, les agriculteurs européens, en particulier français, sont mobilisés pour dénoncer cet accord, qu’ils jugent déloyal en raison des coûts de production différents liés aux normes environnementales et sociales européennes, plus strictes que celles appliquées dans les pays du Mercosur. En décembre 2025, des manifestations et des blocages massifs dans toute la France contre la gestion de la crise sanitaire de la dermatose nodulaire, qui prévoit l’abattage des troupeaux touchés, et surtout contre l’accord UE-Mercosur, ont convergé en janvier 2026, avec des agriculteurs d’autres États européens, vers Bruxelles et Strasbourg pour tenter de mettre la pression sur les institutions européennes. L’opposition au traité de la France, de l’Irlande, de la Pologne, de la Hongrie et de l’Autriche n’a pas suffi à constituer une minorité de blocage au Conseil européen ; l’Italie, après quelques tergiversations, a finalement voté en sa faveur. Le 21 janvier 2026, les députés européens ont adopté à une courte majorité (334 voix pour, 324 contre et 11 abstentions) la saisine de la Cour de justice de l’UE, ce qui suspend le processus de ratification d’au moins un an, le temps qu’elle rende son avis.

A contrario, l’accord de libre-échange entre l’UE et l’Inde, signé le 27 janvier 2026, est presque passé inaperçu, les filières agricoles en ayant été exclues à la demande de New Delhi : pour le pays asiatique, l’agriculture est un domaine sensible qui emploie 55 % des actifs et fait vivre la moitié des 1,46 milliard d’habitants.


Accord libre-échange entre le Mercosur et l'Union européenne


Accords de libre-échange de l'Union Européenne


Thibaut Courcelle

Laura Margueritte

areion24.news

La militarisation de l’industrie de défense ukrainienne

 

Lorsque vous demandez à un militaire ou à un homme politique ukrainien quelle est, selon lui, la meilleure garantie de défense pour l’Ukraine, la réponse est « notre industrie de défense ». Aujourd’hui, celle-ci fournit la moitié de l’équipement nécessaire à l’armée ukrainienne (contre 10 % en 2022) et connait une véritable renaissance. Pourtant, un retour sur son histoire moderne montre qu’elle s’est développée dans l’adversité.

Les systèmes hérités de la grande industrie

Lorsque l’Ukraine a annoncé son indépendance de l’Union soviétique en 1991, Kyiv a conservé 17 % du complexe militaro-industriel soviétique, avec un certain niveau d’interdépendance entre les industries de défense russe et ukrainienne. Une vente massive d’équipements s’ensuivit, à grande échelle, tout au long des années 1990 et au début des années 2000, vidant les entrepôts et les bases militaires ukrainiennes, tout en enrichissant les dirigeants militaires et politiques qui supervisaient la vente, un phénomène brillamment décrit dans le film Lord of War (2005). De plus, cédant à la pression de Washington et de Moscou, l’Ukraine a remis à la Russie des quantités massives d’équipements militaires lourds, nucléaires et conventionnels, après avoir signé le Mémorandum de Budapest en 1994. Les crises économiques des années 1990 et du début des années 2000 ont entrainé une fuite des cerveaux les plus brillants de tous les secteurs de l’économie, y compris celui de la défense. Certains ont émigré vers l’Occident, tandis que d’autres sont partis en Russie. 

Les fragments de l’ancien complexe militaro-industriel généraient des flux de trésorerie provenant des exportations. Lorsque Viktor Ianoukovitch, avec le soutien du Kremlin, est devenu président de l’Ukraine en 2010, il a placé ces revenus sous son contrôle dans le cadre d’une holding publique, UkrOboronProm (UOP). Sous son égide, l’UOP a regroupé 137 entreprises destinées à produire des avions, des armes et des munitions de haute précision, des véhicules militaires, des navires et des équipements maritimes, des radars, des systèmes de communication radio et des systèmes de défense aérienne. Dans la pratique, cependant, bon nombre des entreprises de l’UOP étaient des chaines de production héritées du passé, dont les capacités étaient sous-utilisées. Les présidents Petro Porochenko et Volodymyr Zelensky ont soumis l’UOP à des réformes, modifiant sa structure de gestion et la rebaptisant Ukraine Defense Industries (ou UDI). Depuis 2022, l’UDI a ajouté la production de drones à ses domaines d’activité ; elle a procédé à la liquidation des succursales utilisant des technologies obsolètes et mal gérées, et a conclu des partenariats internationaux avec ses homologues occidentaux, tels que l’allemand Rheinmetall AG ou le français Thales (1) (2).

L’aube de la défense privée en Ukraine 

Cependant, ce n’est pas UDI, mais l’industrie militaire privée ukrainienne qui a attiré l’attention des investisseurs et des médias au cours des quatre dernières années, car elle a été responsable du développement et de la mise à l’échelle de technologies qui ont transformé la nature de la guerre en quelque chose entre la Première Guerre mondiale et Terminator II. 

Les drones ont fait la une des journaux en 2022, tant pour leur rôle de reconnaissance que, plus tard, en 2023, pour leur utilisation comme drones kamikazes FPV et comme drones bombardiers beaucoup plus gros et plus lourds. Les drones ont amélioré l’artillerie et sont devenus l’arme la plus meurtrière de cette guerre, causant 60 à 80 % des pertes au front en 2024 et bouleversant la stratégie et la dynamique militaires (3). Les faibles barrières à l’entrée sur le marché des petits drones ont entrainé une multiplication des acteurs industriels, ce qui a conduit à un boom de la production nationale de drones de tous types, mais surtout d’UAV, et a donné à l’Ukraine un avantage quantitatif sur la Russie en 2023 et 2024. Alors qu’en janvier 2022, l’Ukraine comptait sept entreprises productrices de drones et des commandes publiques pour seulement six drones de taille moyenne à grande (4), en octobre 2024, plus de 250 entreprises productrices de drones étaient en passe de fabriquer 2 millions d’unités, un chiffre qui passera à 4 millions d’ici la fin 2025 (5).

La production nationale de drones a d’abord renforcé la capacité de l’Ukraine en matière de reconnaissance, puis de défense et d’attaque de l’ennemi le long de la ligne de front, puis à l’arrière. La capacité des entreprises ukrainiennes à fabriquer des drones a aidé l’Ukraine à transformer la ligne de front en une zone de tir de 30 à 50 kilomètres, mettant ainsi la plupart des lignes de front hors de portée de l’artillerie ennemie avant la fin de 2025. La transparence totale du champ de bataille a entrainé la transformation des tranchées en trous, modifiant les tactiques d’infanterie qui sont passées d’assauts massifs à des avancées individuelles ou en petits groupes à l’aube ou par mauvais temps, lorsque la vision des drones (aussi bonne de jour que de nuit) est neutralisée. Mais la capacité la plus importante que la production nationale de drones a apportée à l’Ukraine est celle de mener des frappes à moyenne et longue portées, qui ont neutralisé 16 % de la capacité de raffinage russe en aout 2025 et frappé des cibles symboliques (le Kremlin en 2023) ou stratégiques (la flotte aérienne russe avec l’opération « Toile d’araignée » en juin 2025).

Outre la production de drones, les drones navals Magura et SeaBaby produits en Ukraine, coordonnés respectivement par le Service de renseignement militaire ukrainien (GUR) et le Service de sécurité intérieure (SBU), ont débarrassé la mer Noire des navires russes, détruisant ou neutralisant un tiers de la flotte russe. Au cours des quatre dernières années, les drones navals ukrainiens se sont transformés en plateformes robotiques multifonctionnelles, forçant la marine russe à se déplacer de la Crimée à Novorossiisk et à ériger des défenses à l’entrée du port (6). Depuis, les drones navals ukrainiens ont abattu des hélicoptères russes, un avion militaire Sukhoï et, plus récemment, un sous-marin lanceur de missiles Kalibr, démontrant la vulnérabilité persistante de la Russie et modifiant la stratégie de combat naval (7).

Les systèmes terrestres sans pilote constituent un autre domaine de la production nationale de drones ayant modifié la dynamique du front en matière de logistique, depuis la livraison de fournitures jusqu’à l’évacuation des blessés et des morts, en passant par le minage et le déminage, et les frappes automatiques. Des dizaines de petites entreprises telles que Arc Robotics, Roboneers, Rovertech et d’autres ont développé et perfectionné des systèmes qui remplacent les humains lorsque le risque vital est trop élevé ou lorsque les capacités humaines ne suffisent pas (livraison de fournitures sans véhicules lourds). 

Au-delà des drones, l’industrie ukrainienne a développé des capacités de production dans le domaine des véhicules d’artillerie, des équipements de guerre radioélectronique, des systèmes de navigation pour drones, de l’artillerie et des missiles, ainsi que des missiles eux-mêmes. Du missile Neptune du bureau d’études Loutch, qui a touché le navire de guerre russe Moskva, aux projets de missiles plus récents comme Flamingo de Firepoint, en passant par le projet Toloka de torpille sous-marine, l’Ukraine vise à restaurer son industrie de défense, y compris les technologies innovantes et traditionnelles.

Nager dans des eaux agitées 

Malgré ces développements positifs, l’industrie ukrainienne est confrontée à plusieurs défis simultanés avec un adversaire puissant : la Russie. Le premier est une course contre la montre, où toute solution technologique, des drones à câbles à fibre optique aux systèmes anti-drones, en passant par les variations en matière de guerre électronique, est copiée par l’ennemi en quelques jours ou semaines. 

La deuxième course est celle de l’échelle. Les systèmes ukrainiens et russes sont fondamentalement différents. La production de drones de défense ukrainiens repose sur des centaines d’entreprises indépendantes qui développent simultanément différents modèles technologiques, chacune ayant une capacité d’évolution limitée. L’approche centralisée de la Russie lui a permis de rattraper l’Ukraine en termes de nombre de drones produits, tout en se concentrant sur quelques modèles, ce qui lui a permis d’évoluer et de modifier les drones plus rapidement. De plus, la position d’agresseur de la Russie lui a permis de se préparer (en modernisant ses bombes « stupides » pour en faire des bombes « intelligentes » ou guidées depuis 2015, par exemple), de donner la priorité à l’industrie militaire par rapport aux autres secteurs de l’économie, d’augmenter les investissements provenant de la vente de pétrole (non entravée par les sanctions) et ainsi de moderniser et de développer son complexe militaro-industriel déjà vaste. 

En parvenant à accroitre sa production de missiles, et en particulier de drones Shahed, la Russie a renforcé sa capacité de frappe en profondeur, ce qui lui a permis de décimer les industries sidérurgiques et énergétiques ukrainiennes, de compromettre la production de défense et de bombarder de nombreuses installations de production de défense. Dans le même temps, l’industrie de défense russe n’a subi que des dommages limités suite aux frappes à longue portée de l’Ukraine, en raison des restrictions de l’Occident sur l’utilisation de ses missiles et de la capacité de frappe en profondeur limitée de l’Ukraine. Cela pourrait changer, car l’Ukraine tente d’augmenter sa production nationale de missiles et de développer ses capacités en matière de missiles balistiques internes. 

La stratégie de l’Ukraine pour poursuivre sa production sous les bombes consiste à déplacer ses usines de défense sous terre. Elle consiste également à réorganiser sa production en passant de grandes usines centralisées à des centres de production plus petits et dispersés. 

Outre l’agression russe, l’Ukraine doit également faire face au risque que représente le contrôle par la Chine de la chaine d’approvisionnement des drones, dont les composants sont également essentiels à la production d’armes conventionnelles (8). L’accroissement de l’autonomie de production tout au long de la chaine d’approvisionnement est un objectif clé de l’industrie de défense ukrainienne. L’Ukraine développe sa production de composants, mais les aimants, les batteries et les semi-conducteurs proviennent le plus souvent de Chine (9).

Crise financière : quelles conséquences ?

Enfin, l’industrie de la défense ukrainienne est confrontée à une crise financière, car le gouvernement ukrainien, son principal client, est confronté à un déficit budgétaire béant et l’économie est handicapée par la guerre. L’écart entre la capacité de production de l’industrie de la défense et la capacité d’achat de l’État se chiffre en milliards. Si les investissements privés dans ce secteur, y compris les investissements étrangers, ont atteint 100 millions d’euros en 2025, selon les données de [la plateforme ukrainienne d’innovation industrielle de défense] Brave1, ils restent trop faibles pour combler cet écart (10).

La levée de l’interdiction d’exporter des technologies de défense, promise par le gouvernement, renforcera le modèle économique des entreprises, mais reste à mettre en œuvre dans son intégralité. Dans l’intervalle, de plus en plus d’entreprises ukrainiennes s’enregistrent dans les pays de l’Union européenne (UE) et au Royaume-Uni, s’intégrant ainsi au complexe militaro-industriel européen. 

Pour l’instant, la croissance du secteur de la défense nationale en Ukraine reste limitée par le manque d’investissements. À cela s’ajoute la perception, dans certains pays européens, des entreprises ukrainiennes de défense comme étant technologiquement immatures et trop risquées. Cependant, avec la fin du financement américain depuis le changement d’administration en janvier 2025 et l’incapacité de l’UE à combler le fossé entre les besoins de l’Ukraine et la volonté politique européenne, la coopération entre les industries européenne et ukrainienne devient primordiale pour la pérennité de la technologie de défense ukrainienne et la capacité de l’Ukraine à contenir l’avancée de l’armée russe. 

Notes

(1) Réunion Eastern Circles avec l’association ukrainienne des entreprises de technologie de défense NAUDI, Kyiv, 27 septembre 2024.

(2) Daryna-Maryna Patiuk, Anastasiya Shapochkina,« Réforme de l’entreprise UkrOboronProm », 16 février 2024, Eastern Circles Newsletter 23 (https://​www​.easterncircles​.com/​n​e​w​s​l​e​t​t​e​r​-​23/).

(3) The New York Times, « A Thousand Snipers in the Sky: the New War in Ukraine » (Mille tireurs d’élite dans le ciel : la nouvelle guerre en Ukraine), 3 mars 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​w​c​u​z​cy2).

(4) Maria Berlinska, petit-déjeuner Eastern Circles, « Comment l’Ukraine a construit une armée de drones et comment la maintenir », Paris, 13 mars 2024.

(5) Kateryna Bondar, « Vision d’avenir de l’Ukraine et capacités actuelles pour mener une guerre autonome basée sur l’IA », CSIS, 6 mars 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​s​p​f​f​y27).

(6) Daryna-Maryna Patiuk, « Drones navals ukrainiens : une nouvelle ère de la guerre maritime », Les Grands Dossiers de Diplomatie no 82, octobre 2024 (https://​tinyurl​.com/​r​m​x​y​p​bk7).

(7) Vladyslav Khrystoforov, « La guerre en mer fait rage : les services de renseignement de défense ukrainiens expliquent la riposte russe aux drones maritimes et son efficacité, Ukrainska Pravda, 15 décembre 2025 (https://​www​.pravda​.com​.ua/​e​n​g​/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​2​0​2​5​/​1​2​/​1​5​/​8​0​1​1​8​13/).

(8) Bohdan Kostiuk, « How China Has Become the Lord of War Drones: Supply Chain Domination of FPV and 4-Rotor UAV, and the Lessons from Ukraine », Eastern Circles, février 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​k​v​9​h​hj3).

(9) Entretiens menés par Eastern Circles avec des fabricants de composants lors du forum Brave 1 Components, Kiev, 2 décembre 2025. 

(10) Anastasiya Shapochkina, « Integrating Ukraine into the European Defense Industry », Eastern Circles, mai 2025 (https://​tinyurl​.com/​y​y​6​2​w​7ue).

Anastasiya Shapochkina

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Shahed et Geran : l’évolution du premier des OWA-UAV

 

À bien des égards, les Shahed sont à la fois les premiers OWA-UAV (One way attack – Unmanned air vehicle), mais aussi l’épitome du concept. Conçu et d’abord produit en Iran par HESA, ce qui apparaissait comme un pis-aller pour l’Iran, limité dans ses options de frappe conventionnelle à longue distance, a ouvert la voie à un nouveau type de missile de croisière produisant des effets stratégiques non négligeables.

De prime abord, le Shahed‑131 (Geran‑1 une fois produit en Russie) semble peu moderne : une masse de 135 kg, dont 15 kg d’explosif, une envergure de 2,2 m, une construction en fibre de verre, un moteur à piston rotatif, un guidage par GPS/GLONASS et une portée de 900 km. Mais il évoluera. Ainsi, le Shahed‑136/Geran‑2 est plus grand, avec une longueur de 3,5 m pour une envergure de 2,5 m, une masse au décollage d’environ 200 kg (dont 30 à 50 kg de charge explosive) et un moteur à piston permettant d’atteindre 185 km/h, une vitesse qu’il maintiendra sur 1 000 à 2 500 km en fonction de la charge embarquée. On est donc loin des missiles de croisière conçus dans les années 1990, permettant d’embarquer plusieurs centaines de kilos sur de longues distances, ayant une vitesse de croisière élevée (haut subsonique) et bénéficiant d’un certain degré de furtivité. Mais les Shahed possèdent d’autres atouts.

L’arme de la saturation

La première qualité du Shahed/Geran est un coût maîtrisé du fait même des faibles exigences technologiques retenues, ce qui permet en retour de le produire en masse. Son prix varie selon qu’il est importé d’Iran ou construit en Russie : environ 193 000 dollars dans le premier cas, de 30 000 à 80 000 dollars dans le second, en fonction des options. L’acquisition de la licence de production pour 6 000 unités et les transferts de compétences permettant la production en masse auraient coûté à la Russie 1,75 milliard de dollars, partiellement payés en or. L’Iran continue de l’approvisionner en composants et en missiles pour une somme d’environ 4,5 milliards de dollars annuellement. Il faut ajouter que le missile est tiré du sol, un booster l’éjectant de sa cellule de lancement. Dès lors, s’il faut disposer d’infrastructures de stockage et de camions lanceurs, le coût de mise en œuvre est bien inférieur à celui de tirs effectués depuis des bombardiers. Cet impératif de lancement terrestre permet, en retour, d’envisager des solutions de propulsion ou de configuration qui seraient incompatibles avec des tirs depuis des Tu‑160 ou des Tu‑95. Ce faible coût importe autant que la simplicité du concept pour envisager une production de masse. Elle s’opère principalement dans deux usines, à Izhevsk (république d’Oudmourtie) et, plus récemment, à Alabuga (Tatarstan). L’analyse de carcasses de Geran‑2 a démontré que les filières d’approvisionnement en composants étaient diversifiées, contournant les régimes de sanctions. Des pompes à carburant, des processeurs utilisés pour la navigation, des contrôleurs de vol et d’autres pièces liées aux servomoteurs ou aux caméras lorsqu’elles sont installées, provenaient ainsi d’entreprises allemandes, suisses, espagnoles, irlandaises, japonaises ou encore néerlandaises.

La production elle – même a considérablement augmenté et démontre une montée en puissance industrielle – en dépit de deux attaques sur les sites industriels. La moyenne de production mensuelle était de 720 engins entre janvier et septembre 2024. En septembre 2025, elle était estimée à 2 700 par le renseignement militaire ukrainien, mais, début janvier 2026, l’état – major ukrainien estimait que plus de 12 000 missiles étaient construits mensuellement. Les objectifs affichés par les industriels russes sont d’en produire 1 000 par jour d’ici à la fin de cette année. Les premiers Shahed ont été utilisés depuis septembre 2022, mais leur usage s’est considérablement intensifié depuis le printemps 2025 (voir tableau p. 68). Pour la seule année 2025, 54 538 OWA-UAV ont été tirés contre l’Ukraine, dont la plupart sont des Shahed/Geran – c’est donc le missile de croisière le plus utilisé de tous les temps. Mais, surtout, la Russie est en mesure d’utiliser plus massivement ces systèmes en surproduction, et d’en stocker.

L’évolution du Shahed/Geran

C’est ici que le domaine industriel de la stratégie des moyens interagit avec la stratégie opérationnelle. L’autre qualité du Shahed/Geran, qui découle de sa simplicité, est la plasticité de ses utilisations. Si c’est un missile de croisière au sens premier du terme – soit un engin aérobie à propulsion continue utilisé pour des frappes dans la profondeur –, ses missions varient. De ce point de vue, le Shahed est une plateforme en soi. Jusqu’à deux cinquièmes des engins lancés étaient ainsi utilisés comme leurres, avant l’apparition des Gerbera et des Parodyia, moins coûteux. L’objectif, comme pour les missiles armés, est de provoquer un effet de saturation assez complexe : la défense aérienne ukrainienne doit les distinguer d’autres systèmes plus coûteux (Iskander, Kinzhal, Kh‑101, Onyx) ; sachant que des systèmes de missiles antiaériens coûteux et peu nombreux sont parfois utilisés en dernier recours. Les Shahed/Geran augmentent ainsi la probabilité de frappe des missiles « haut de spectre » en saturant les espaces informationnels comme les radars.


Se défendre

Ce faisant, la défense aérienne non seulement doit déployer un grand nombre d’unités pour les intercepter, mais a également développé des solutions spécifiques de drones antidrones – avec un réel succès. L’interception est cependant rendue plus compliquée par les conditions météorologiques : si un Shahed‑136/Geran‑2 peut être considéré comme tous temps, les drones devant les abattre ne le sont pas. Ils ne peuvent ainsi pas être utilisés lorsqu’il pleut ou qu’il neige, ou encore lorsque les températures sont trop basses. Mais cela pose en retour plusieurs dilemmes : des ressources industrielles et budgétaires sont consacrées à ces systèmes, de même que la répétition des frappes a imposé de mettre en place des équipes de chasse aux drones, ce qui fixe un certain nombre d’hommes et de femmes loin des lignes de front. De plus, les volumes de frappes sur les villes sont tels qu’il est impensable de dégarnir leur défense aérienne ; ce qui a pour effet de ne pas permettre une couverture optimale des zones de combat. Il faut ajouter que les plans de vol ne sont que rarement en ligne directe : la navigation GPS permet de caler plusieurs points de passage, compliquant le travail de la défense aérienne et maximisant sa consommation de munitions.

Il ne s’agit donc pas uniquement de systèmes visant à épuiser la défense antiaérienne ukrainienne : les Shahed/Geran sont également utilisés pour des frappes, d’autant plus si l’on prend en compte les missiles effectivement armés et qu’on les distingue des leurres de tous types. Or le nombre de cibles touchées s’est accru au fil des mois (voir tableau ci-dessus). Cela est dû à la concrétisation de la saturation, mais aussi à un effet de masse dynamique. La production de Shahed/Geran croît ainsi de manière plus importante que celle de drones intercepteurs, tandis que les stocks de missiles antiaériens « haut de trame » connaissent régulièrement des phases d’épuisement. Jusqu’à un tiers des Shahed armés ont pu faire mouche à partir de mai 2025, alors que cette proportion était de moins de 5 % en février.

La plus grande efficacité des drones est également due à la diversification de leurs systèmes de navigation et d’autoprotection. La navigation satellitaire des premiers Shahed/Geran a pu faire l’objet de brouillage ou de spoofing, mais la Russie a rapidement déployé des groupes d’antennes CRPA (Controlled reception pattern antenna) permettant de maximiser la puissance des signaux satellites valides tout en atténuant les interférences extérieures. Les OWA-UAV actuellement produits peuvent en compter jusqu’à 16. Une deuxième étape a consisté à doter certains des engins d’un système de caméras couplé à une IA, elle – même liée au système de pilotage et permettant au drone de s’engager dans des manœuvres évasives, contrant ainsi les drones antidrones. Le système de navigation a également pu évoluer par une diversification/sophistication.

Une première voie consiste à utiliser des puces 4G afin de contrer les effets du brouillage visant les GPS en établissant, de facto, une liaison de données bidirectionnelle permettant de télépiloter des drones dotés de caméras ou de s’appuyer sur les réseaux GSM pour récupérer des données de navigation – comme un smartphone utilisant Google Maps. Des hackers ukrainiens du Fenix analytical cyber center ont infiltré les systèmes de planification des vols de drones russes. Dans un certain nombre de cas, ils pouvaient accéder aux flux d’images, mais se sont également aperçus que la Russie avait installé des répéteurs sur les tours 4G en Biélorussie. C’est dans ce cadre qu’ils ont eu accès à des discussions démontrant que l’incursion de drones Gerbera en Pologne, les 9 et 10 septembre 2025, était considérée comme un test, certes politique, mais aussi technique, permettant de valider une infrastructure destinée à être utilisée contre les flux d’armements à destination de l’Ukraine et en provenance de Pologne.

Une deuxième modalité a été l’installation, depuis septembre 2024, de terminaux Starlink permettant de télépiloter le missile afin d’en augmenter la précision tout en réduisant sa vulnérabilité au brouillage. Ces évolutions n’ont pas concerné que les Shahed/Geran, mais aussi le BM‑35, un système russe similaire, faisant passer sa portée utile à 500 km. Fin janvier 2026, SpaceX a cependant limité l’usage de ses terminaux à ceux évoluant à une vitesse supérieure à 75 km/h – pour ceux qui ne sont pas dûment enregistrés. Ceux qui n’étaient pas mentionnés sur la « liste blanche » établie par les services ukrainiens ont également été désactivés.

L’armement a lui aussi évolué. Le Shahed‑136 était équipé d’une charge explosive à fragmentation, et d’un deuxième étage à charge creuse, de 53 kg environ. Mais la Russie s’est plutôt concentrée sur des charges explosives simples, de même que sur des charges thermobariques, de 50 kg et de 90 kg – avec pour effet de réduire la portée de l’engin. Des mines antichars à influence PTM‑3 ont également été observées, positionnées sous les ailes. Certains avancent qu’elles sont utilisées pour la défense contre les drones antidrones, mais elles peuvent tout simplement renforcer l’effet destructeur au moment de l’impact. Début janvier, certains Shahed recevaient des missiles de courte portée Verba, d’autres ayant préalablement été observés avec des R‑60 – imposant l’installation d’une caméra, d’un système de communication et de plusieurs servocommandes pour mettre en œuvre le missile et déclencher les tirs.

La famille des Shahed/Geran va continuer à évoluer. Les premiers Geran‑3, équipés d’un réacteur, ont déjà été observés – et étaient plus spécifiquement dotés de terminaux Starlink. Ils diffèrent des Shahed‑238 iraniens et dénotent une adaptation faite par et pour la Russie. De même, fin 2025, un nouveau drone, le Shahed‑107 a été observé en opération en Ukraine, sachant que l’Iran l’avait présenté en 2024. S’il montre une certaine continuité avec le Shahed‑101, plus petit, la logique ici diffère : c’est une munition rôdeuse télépilotée de longue portée (environ 1 500 km) et il n’est pas certain qu’elle connaisse le même succès que les Geran.

Philippe Langloit

areion24.news

Daniel Siad, rabatteur présumé d' Epstein retrouvé mort

 

Daniel Siad, recruteur de mannequins et rabatteur présumé de femmes pour le pédocriminel américain Jeffrey Epstein, a été retrouvé mort lundi soir à son domicile de Colombes (Hauts-de-Seine), près de Paris. C'est ce qu'a indiqué mercredi le parquet de Nanterre, confirmant une information du «Parisien».

«Une enquête en recherche des causes de la mort a été ouverte lundi soir à la suite de la découverte» de son corps dans son «pavillon», a précisé le parquet. «Une autopsie sera réalisée» dans le cadre de cette enquête confiée à la police judiciaire des Hauts-de-Seine.

Il a toujours nié les faits

Visé par plusieurs plaintes, notamment pour viols, Daniel Siad faisait l'objet à Paris d'une enquête confiée à l'office spécialisé dans la lutte contre la traite d'êtres humains. Il contestait les accusations et avait affirmé vouloir être entendu par les enquêteurs pour donner sa version des faits. Sollicitée par l'AFP, son avocate Menya Arab-Tigrine n'a pas donné suite dans l'immédiat.

La première plainte le visant avait été déposée le 10 février dernier par une ancienne mannequin suédoise, Ebba P. Karlsson. La quinquagénaire ne connaissait pas son identité avant de le reconnaître dans les archives déclassifiées liées à Jeffrey Epstein - où Daniel Siad est cité dans plus d'un millier de pièces.

Dans sa plainte, elle accusait Daniel Siad de l'avoir violée quand elle avait 20 ans puis de l'avoir exploitée sexuellement, en la présentant à Gérald Marie, ancien directeur de la prestigieuse agence de mannequins Elite, à qui elle reproche un autre viol. Daniel Siad et Gérald Marie ont toujours nié.

«Dévastateur»

Ebba P. Karlsson n'était pas joignable mercredi matin. Elle a cofondé, avec Lisa Brinkworth - qui accuse Gérald Marie d'agression sexuelle en 1998 - le collectif «Victorious Angels - WE RISE», qui dénonce depuis plusieurs années des violences sexuelles dans le milieu du mannequinat et dans la galaxie Epstein.

«Je suis sous le choc et tellement triste pour toutes les victimes», a confié Lisa Brinkworth à l'AFP. «C'est dévastateur, que les survivantes de l'affaire Brunel aient d'abord été privées de justice, et maintenant celles de l'affaire Siad», a-t-elle ajouté.

En 2022, l'agent de mannequins Jean-Luc Brunel, proche de Jeffrey Epstein, s'était suicidé en détention, après avoir été mis en examen pour viols sur mineures et harcèlement sexuel. En 2019, Jeffrey Epstein, arrêté aux Etats-Unis pour exploitation sexuelle de mineures et association de malfaiteurs, avait été retrouvé pendu dans sa cellule.

AFP