Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 26 février 2026

Donald Trump et Moscou : source, agent d’influence ou idiot utile ?

 

La question fait trembler une partie de la planète et alimente des discussions bien au-delà des réseaux sociaux ou des plateaux de télévision. Des journalistes très expérimentés avaient écrit dès le début du premier mandat de Donald Trump des livres (1) révélant ou alignant des faits plus que troublants et l’hypothèse de liens douteux entre le président des États-Unis et le régime russe. Loin d’être balayée d’un revers de main par les responsables des services occidentaux, cette hypothèse les fait, au contraire, baisser la voix et prendre un air mystérieux (2).

Les liens de Donald Trump avec la Russie sont anciens. Des enquêtes récentes ont rappelé que le milliardaire américain avait attiré l’œil des services du bloc soviétique à la fin des années 1970 et qu’il n’avait cessé, pour sa part, de vouloir développer ses activités commerciales à l’Est (3).

Des questionnements anciens

Ses relations avec le régime russe ont toujours, au bas mot, intrigué et elles devinrent un sujet essentiel lorsque ses ambitions présidentielles, bien connues, furent validées par les primaires républicaines de 2016. Les conditions dans lesquelles se déroula ensuite la campagne de l’élection présidentielle ne firent qu’accroître les questionnements. Les ingérences russes dans le scrutin firent d’ailleurs l’objet d’une enquête approfondie de la part du FBI, qui identifia une série de suspects (4) accusés d’avoir participé à une vaste campagne d’influence sur les réseaux sociaux au profit du candidat Trump.

L’enquête du FBI, conduite sous l’impulsion de son directeur James Comey, fut défendue devant une commission du Sénat en 2020 (5) alors que le patron du Bureau avait été limogé par Donald Trump au mois de mai 2017, quelques mois après son élection. Le président américain semblait ulcéré qu’une enquête ait pu le viser et que les conditions dans lesquelles s’était déroulé le scrutin puissent être étudiées attentivement (6).

L’enquête du FBI démontrait ainsi que des membres des services de renseignement russes avaient soutenu la campagne électorale de Donald Trump et qu’ils s’étaient même coordonnés avec des membres de son équipe. En 2019, un nouveau rapport du FBI, cette fois dirigé par Robert Mueller, parvint à une conclusion inverse tout en suggérant fortement que le président avait tenté à de nombreuses reprises d’entraver la bonne marche de l’enquête… Le rapport de la Commission du renseignement du Sénat, présidé par un élu républicain, confirma les agissements de la Russie lors du scrutin de 2016 et mit même en cause un proche du président (7). Une étude de la CIA (8) – quasi un RETEX, en réalité – rendue publique le 2 juillet 2025 critiqua bien quelques points techniques du rapport de la communauté du renseignement (Intelligence community assessment – ICA) de 2016, mais confirma ses conclusions. Pour une partie de la presse américaine, l’affaire est désormais entendue et Donald Trump a bien bénéficié, peut-être inconsciemment et sans doute consciemment, de l’aide de Moscou. Le New York Times publia à ce sujet une tribune accablante dont les conclusions donnaient le vertige (9).

Recrutement ou manipulation ?

Face au constat, inédit, d’une telle influence d’une puissance étrangère dans la vie politique américaine, la question n’était plus de savoir si Moscou avait bien pesé sur l’élection de Donald Trump, mais quelles étaient les relations exactes de ce dernier avec la Russie. Dans un livre très éclairant paru récemment (10), Maya Kandel décrit l’accession au pouvoir du milliardaire et analyse les ressorts l’ayant conduit à son second mandat. Sa stratégie y est disséquée, et si l’ombre de Moscou y est bien visible, on y trouve surtout des magnats de la Silicon Valley et des idéologues conservateurs et réactionnaires réunis autour d’un projet « illibéral », pour ne pas dire autoritaire, voire fasciste.

Cette tendance politique n’a évidemment pas attendu l’argent russe pour être l’une des composantes de la vie publique américaine, coutumière depuis des décennies, sinon depuis les origines même des États-Unis, des montées de fièvre nationaliste, religieuse, ultraconservatrice ou militariste. À cet égard, Moscou n’a rien créé, mais a su habilement, comme en Europe, jouer sur les tensions et les lignes de fracture de la société. Donald Trump ne serait ainsi pas tant la créature des services russes qu’un produit de son propre pays, dûment soutenu par le pire ennemi de celui-ci, mais indépendant.

Reste que la personnalité de Donald Trump ne peut que nourrir les doutes des professionnels du contre – espionnage. Le président américain présente en effet, de façon presque caricaturale, tous les leviers utilisés lors des recrutements de sources et réunis sous l’acronyme bien connu de MICE : Money, ideology, coercion, ego (11). De fait, l’homme présente tellement de vulnérabilités que l’hypothèse selon laquelle un service offensif s’en serait donné à cœur joie n’a rien d’absurde. Entre sa fascination pour les hommes forts (12) – un terme poli pour qualifier les dictateurs –, son appât du gain, son orgueil en apparence sans limites et même sa supposée instabilité mentale (13), et ses liens plus que suspects avec le défunt milliardaire pédophile Jeffrey Epstein tout comme ses turpitudes (14), Donald Trump, tout à sa quête du pouvoir, pouvait constituer une « cible idéale » (15), que l’on pouvait peut-être recruter, mais que l’on pouvait à coup sûr manipuler.

Plus belle opération de manipulation de l’histoire du renseignement ?

Sauf à disposer d’accès au plus haut niveau à des services de contre – espionnage, la presse et les chercheurs ne peuvent naturellement démontrer la réalité du recrutement du président des États-Unis par la Russie – cette dernière phrase permettant de mesurer la portée historique de l’affaire et l’ampleur inédite des doutes. Les décisions prises par Donald Trump en matière diplomatique ont alimenté les rumeurs, en particulier en ce qui concerne le soutien à l’Ukraine, pour le moins changeant, qui fut parfois interrompu dans les premiers mois de 2025, mais qui a repris cet automne dans un apparent changement de cap. L’important est cependant ailleurs pour la Russie.

La politique étrangère américaine, devenue erratique, semble avoir abandonné toutes les ambitions morales et normatives qui étaient les siennes depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En ce sens, elle répond à la fois aux aspirations de l’équipe au pouvoir à Washington et à celles de l’équipe au pouvoir à Moscou.

De surcroît, sur la scène intérieure, les attaques systématiques contre l’État de droit, le recours à l’armée sur le territoire de l’Union, la violence hors de contrôle du Service de l’immigration et des douanes (ICE), la rhétorique antisciences et la nomination de personnalités parfaitement incompétentes aux positions idéologiques plus qu’ambiguës, comme Tulsi Gabbard, plus haute responsable du renseignement (16), ou Kash Patel, directeur du FBI, contribuent à attiser les tensions de la société américaine tout en réduisant le leadership stratégique et moral des États-Unis, et donc en isolant l’Europe.

Plus encore, en effet, que la guerre en Ukraine, la destruction de l’intérieur des démocraties occidentales en jouant sur leur usure, leurs faiblesses et leurs contradictions est l’objectif ultime de la Russie de Vladimir Poutine. Donald Trump et l’équipe qui l’entoure sont sur cette même ligne (17), même si les convergences entre Washington et Moscou ne sont probablement pas définitives et sont susceptibles de varier.

Peut-être un temps source des services russes, Donald Trump présente désormais toutes les caractéristiques d’un agent d’influence dont la puissance, difficile à contrôler étroitement par Moscou, sert cependant les intérêts russes à long terme. Entouré d’élus républicains convaincus ou terrifiés et soutenu par une base à la ferveur quasi religieuse, le président américain joue une partition en partie dictée par une puissance extérieure qui applique parfaitement la stratégie de contournement décryptée par Dimitri Minic (18) et dont nous sommes également la cible.

Reste que le pire, toujours à craindre, n’est jamais certain. La démocratie américaine, dont les fondements sont violemment attaqués, n’a pas encore cédé et l’administration Trump présente d’importantes faiblesses. La Russie elle – même, grande ordonnatrice de la campagne mondiale de désinformation qui s’en prend à nous (19), n’est pas au mieux de sa forme. Elle qui pensait gagner seule et en quelques jours la guerre contre l’Ukraine ne peut plus agir sans l’aide de l’Iran ou de la Corée du Nord. Les États-Unis étaient l’arsenal des démocraties, et ils le sont de moins en moins. La Russie était l’arsenal des dictatures, et elle ne l’est plus. Elle n’est plus qu’une tyrannie sous perfusion et il est sans doute temps pour les démocraties occidentales de démasquer de façon plus agressive les agents d’influence russes qui, dans les médias, dans le monde politique ou dans les milieux économiques, par conviction ou par corruption, détruisent nos sociétés et nos États. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, probablement la plus exceptionnelle opération d’influence de l’histoire du renseignement, ne devrait pas conduire à notre renoncement.

Notes

(1) Luke Hardin, Collusion: How Russia Helped Trump Win the White House, Guardian Faber Publishing, Londres, 2017.

(2) Entretien avec l’auteur.

(3) Thibault Maillet, Valérie Astruc, Théophile Aubriot, Augustin François-Poncet, Angélique Lus-Descombes et Jana Stulakova, « États-Unis : Donald Trump, des liens anciens avec la Russie ? », France 2, 10 août 2025 (https://​www​.franceinfo​.fr/​m​o​n​d​e​/​u​s​a​/​p​r​e​s​i​d​e​n​t​i​e​l​l​e​/​d​o​n​a​l​d​-​t​r​u​m​p​/​e​t​a​t​s​-​u​n​i​s​-​d​o​n​a​l​d​-​t​r​u​m​p​-​d​e​s​-​l​i​e​n​s​-​a​n​c​i​e​n​s​-​a​v​e​c​-​l​a​-​r​u​s​s​i​e​_​7​4​2​8​7​2​1​.​h​tml).

(4) Sur le site du FBI : https://​www​.fbi​.gov/​w​a​n​t​e​d​/​c​y​b​e​r​/​r​u​s​s​i​a​n​-​i​n​t​e​r​f​e​r​e​n​c​e​-​i​n​-​2​0​1​6​-​u​-​s​-​e​l​e​c​t​i​ons

(5) Alexander Mallin, « Comey defends Russia investigation as ‘essential’ in testimony to Senate panel », ABC News, 30 septembre 2020.

(6) Donald Trump, élu grâce à un nombre considérable de grands électeurs (304 contre 227 pour Hillary Clinton), ne recueillit en revanche que 46 %, sa rivale en obtenant plus de 48 %. Le président n’a pas digéré l’affront puisque James Comey fait désormais l’objet de poursuites de la part de son ancien service ; cf. Andrew Goudswaard, « The 2020 Senate testimony that led to charges against ex-FBI chief Comey », Reuters, 26 septembre 2025.

(7) Les cinq volumes du rapport sont toujours disponibles ici : https://​www​.intelligence​.senate​.gov/​2​0​2​0​/​0​8​/​1​8​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​-​r​e​p​o​r​t​-​s​e​l​e​c​t​-​c​o​m​m​i​t​t​e​e​-​i​n​t​e​l​l​i​g​e​n​c​e​-​u​n​i​t​e​d​-​s​t​a​t​e​s​-​s​e​n​a​t​e​-​r​u​s​s​i​a​n​-​a​c​t​i​v​e​-​m​e​a​s​u​res

(8) Disponible ici : https://​www​.cia​.gov/​s​t​a​t​i​c​/​T​r​a​d​e​c​r​a​f​t​-​R​e​v​i​e​w​-​2​0​1​6​-​I​C​A​-​o​n​-​E​l​e​c​t​i​o​n​-​I​n​t​e​r​f​e​r​e​n​c​e​-​0​6​2​6​2​5​.​pdf

(9) (Collectif), « The Trump Campaign Accepted Russian Help to Win in 2016. Case Closed », The New York Times, 19 août 2020.

(10) Maya Kandel, Une Première histoire du trumpisme, Gallimard, Paris, 2025.

(11) Cf. sur le site de la DGSE, « Dico d’espions » (https://www.dgse.gouv.fr/sites/default/files/2024-10/Actu_dico-d-espions-int%C3%A9gral.pdf).

(12) Piot Smolar, « Entre Donald Trump et Vladimir Poutine, une longue relation opaque et toxique », Le Monde, 15 août 2025.

(13) Luke Harding, Julian Borger et Dan Sabbagh, « Kremlin papers appear to show Putin’s plot to put Trump in White House », The Guardian, 15 juillet 2021.

(14) Piotr Smolar, « Donald Trump définitivement condamné dans l’affaire Stormy Daniels, mais sans peine retenue », Le Monde, 10 janvier 2025 ; Luc Vinogradoff, « Curiosité et interrogations sur les “golden showers” après les allégations visant Trump », Le Monde, 13 janvier 2017.

(15) David Smith, « “The perfect target”: Russia cultivated Trump as asset for 40 years – ex-KGB spy », The Guardian, 29 janvier 2021.

(16) Richard Hall et Andrew Feinberg, « Tulsi Gabbard’s history with Russia is even more concerning than you think », The Independent, 4 février 2025.

(17) Ludovic Tournès, « La Menace américaine », Le Grand Continent, 17 août 2025 (https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​5​/​0​8​/​1​7​/​t​r​u​m​p​-​o​u​-​l​a​-​m​e​n​a​c​e​-​a​m​e​r​i​c​a​ine).

(18) Dimitri Minic, Pensée et culture stratégiques russes : du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2024.

(19) « “L’ingérence informationnelle est devenue un business à Moscou” : derrière la stratégie de déstabilisation russe, une constellation d’acteurs », France Télévisions, 30 septembre 2025 (https://​www​.franceinfo​.fr/​s​o​c​i​e​t​e​/​l​-​i​n​g​e​r​e​n​c​e​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​n​e​l​l​e​-​e​s​t​-​d​e​v​e​n​u​e​-​u​n​-​b​u​s​i​n​e​s​s​-​a​-​m​o​s​c​o​u​-​d​e​r​r​i​e​r​e​-​l​a​-​s​t​r​a​t​e​g​i​e​-​d​e​-​d​e​s​t​a​b​i​l​i​s​a​t​i​o​n​-​r​u​s​s​e​-​u​n​e​-​c​o​n​s​t​e​l​l​a​t​i​o​n​-​d​-​a​c​t​e​u​r​s​_​7​5​0​6​9​0​7​.​h​tml).

Roger Noël

areion24.news

Négocier la paix entre l’Ukraine et la Russie : un enjeu de sécurité européen, à quel prix ?

 

En février 2026, cela fera quatre ans qu’a débuté la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Depuis l’annonce, le 21 novembre dernier, d’un plan américain en 28 points censé mettre fin à la guerre en Ukraine, on assiste à une accélération des manœuvres diplomatiques pour tenter de mettre un terme à ce conflit. Comment expliquer cette accélération dans le contexte actuel ? Est-ce lié à la situation militaire sur le terrain ? À l’impatience de Trump à mettre un terme à un conflit qu’il pensait résoudre plus rapidement ? Ou à sa volonté de privilégier une normalisation de ses relations avec Moscou au détriment de la situation en Ukraine, et accessoirement en Europe ?

L’accélération des manœuvres diplomatiques s’explique avant tout par la pression de l’administration Trump et par l’impétuosité du président américain. Donald Trump, qui lors de la campagne présidentielle avait promis de mettre fin à la guerre entre la Russie et l’Ukraine en 24 heures, s’impatiente du manque de résultats. Il se saisit de ce conflit à intervalles irréguliers, mettant la pression sur l’une ou l’autre des parties, d’abord sur l’Ukraine, puis sur la Russie mais de façon plus déclaratoire, multipliant les annonces, qu’il s’agisse de dates butoirs non respectées ou de dénouements imminents qui n’arrivent pas, avant que de sembler s’en désintéresser, puis d’y revenir à nouveau. En parallèle, il mandate ses conseillers, comme [l’envoyé spécial] Steve Witkoff et [le secrétaire d’État] Marco Rubio, ou plus récemment son gendre Jared Kushner, pour travailler à un plan de paix qui pourrait servir de base de compromis, ce qui se traduit en une diplomatie de la navette avec les Russes, les Ukrainiens et les Européens. Malgré une approche diplomatique peu conventionnelle et un manque de préparation apparent, l’administration Trump est parvenue à enclencher une dynamique à marche forcée vers une tentative de résolution du conflit, ce qui est une bonne chose en soi, mais comporte également des risques. 

Dans ce contexte, Donald Trump poursuit trois objectifs principaux. Il souhaite tout d’abord obtenir un deal, à tous crins et à tout prix, peu importe le contenu de ce deal. Il ne se préoccupe pas outre mesure des détails et veut avant tout apparaitre comme le faiseur de paix qui a mis fin à cette guerre — une de plus. Ensuite, il cherche à désengager les États-Unis de ce conflit et à en transférer le cout aux Européens, voire à progressivement réduire la voilure de l’implication américaine dans la sécurité européenne. Présenter ce conflit comme « la guerre de Joe Biden », comme Donald Trump le fait souvent dans ses discours et dans sa communication sur les réseaux sociaux, est un moyen d’attaquer et de dénigrer son prédécesseur, mais également de se déresponsabiliser par rapport à ce conflit, notamment en cas d’échec des négociations. Enfin, son dernier objectif est de normaliser les relations avec la Russie, notamment afin de dégager des bénéfices commerciaux. 

À l’évidence, d’autres facteurs affectent le rythme et les perspectives des négociations, telles la dynamique militaire sur le terrain ou les évolutions de politique intérieure en Ukraine. Les scandales de corruption qui ébranlent l’Ukraine depuis fin novembre et qui ont notamment poussé à la démission deux ministres ainsi que le bras droit du président Zelensky, par exemple, pourraient avoir été vus par l’administration Trump comme une fenêtre d’opportunité pour obtenir davantage de concessions d’une Ukraine fragilisée en interne. 

Quelle est l’influence de la situation militaire sur le terrain dans les négociations, alors même que la lecture de l’évolution des rapports de force n’est pas la même pour tout le monde ?

Il ne faut pas s’y tromper, les dynamiques militaires sur le terrain vont jouer un rôle déterminant dans la séquence et l’issue des négociations, ainsi que dans la forme que prendra un éventuel plan de paix. Donald Trump considère que cette dynamique est favorable à la Russie, que Moscou a le dessus militairement. Ainsi, dans sa logique, il faut avant tout parvenir à une solution qui serait acceptable pour la force dominante, car c’est la meilleure façon de résoudre le conflit rapidement. Les États-Unis considèrent par ailleurs que la situation de l’Ukraine ne sera pas meilleure dans six mois ou dans un an, et qu’elle sera peut-être même pire, d’où la nécessité pour Kyiv de négocier maintenant, selon eux. Les Européens ne partagent pas cette analyse, ils sont moins pessimistes quant à la capacité de l’Ukraine de résister sur le long terme et de négocier en position de force. Dans l’absolu, ces dynamiques sont difficiles à anticiper avec précision.

Pourquoi Donald Trump n’a-t-il pas réussi jusque-là à avancer aussi vite qu’il le pensait sur le dossier ukrainien ? Quels ont été les principaux freins ?

Il est important de rappeler que le temps de la négociation ne se décrète pas. La négociation vient lorsqu’une des deux parties a perdu la guerre ou l’espoir de la gagner. La Russie a déclenché cette guerre pour atteindre certains objectifs stratégiques et politiques. Et c’est uniquement lorsqu’elle considérera que ses objectifs sont inatteignables militairement, ou que certains peuvent être réalisés diplomatiquement, qu’elle se résoudra à la négociation. Il était donc difficile d’enclencher un processus de négociation véritable alors que les deux parties considéraient chacune qu’elles pouvaient encore, soit atteindre des objectifs militairement pour la Russie, soit être dans une meilleure position pour négocier pour l’Ukraine.

L’autre raison, c’est un manque de préparation apparent. En effet, un processus de solution négociée à un conflit prend beaucoup de temps à mettre en place. Mal préparé, il peut au contraire contribuer à prolonger le conflit. Par ailleurs, plutôt que devant les caméras du monde entier, ce type de démarche doit être conduite et mise en œuvre derrière porte close pour réussir, car c’est seulement dans ce cadre que les parties sont prêtes à faire des compromis. Enfin, l’attention aux détails est primordiale. Or, tout cela correspond mal au caractère de Donald Trump, qui semble peu goûter la perspective de négociations longues. Pourtant, les négociations qui ont mis fin à la guerre de Corée ont, par exemple, duré près de deux ans, et les combats continuaient pendant ce laps de temps.

Pourquoi le plan initialement proposé par les Américains (1) était-il considéré comme déséquilibré au profit des Russes ?

Parce qu’il impose de nombreuses contraintes et limites à l’Ukraine mais peu à la Russie, et parce qu’en plusieurs endroits, il reflète les demandes et les interprétations de Moscou sur le conflit. C’est le cas par exemple sur les territoires ou sur l’OTAN. Le plan prévoit par exemple que l’Ukraine cède certains territoires dont elle a encore le contrôle dans l’oblast de Donetsk et ce, sans véritables contreparties en termes de garanties de sécurité. De même, il stipule que « l’Ukraine accepte d’inscrire dans sa Constitution qu’elle ne rejoindra pas l’OTAN, et l’OTAN accepte d’inclure dans ses statuts une disposition stipulant que l’Ukraine ne sera pas admise à l’avenir », sans que les États membres de l’OTAN n’aient été consultés sur ce dernier point. Enfin, le point appelant à ce que « toute idéologie et activités nazies soient rejetées et interdites » est assez caractéristique du récit russe sur la « dénazification » de l’Ukraine invoquée pour justifier l’invasion à grande échelle. 

Ce déséquilibre n’est pas totalement surprenant, puisque ce document a été négocié entre Steve Witkoff et Kirill Dmitriev, et que le premier avait pour mandat de concocter une base de compromis qui serait acceptable pour la Russie, puisqu’encore une fois, le président américain considère que le rapport de force est favorable à Moscou. Ce document a visiblement fuité avant qu’il ne soit finalisé. Selon les médias américains, le Conseiller national à la Sécurité de l’Ukraine, Roustem Oumierov, a pu consulter ce document et proposer des modifications sur certains points. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agissait avant tout d’un document de compromis américano-russe, plus que d’un plan de paix en tant que tel. 

Pour autant, présenter le plan en 28 points comme étant complètement strictement en faveur de la Russie, voire télégraphié par elle, me parait incorrect. En plusieurs endroits, il cherchait maladroitement à esquisser un compromis plutôt que de simplement refléter la position russe. Par exemple, si l’imposition d’une limite numéraire sur les effectifs de l’armée ukrainienne est bien une demande russe, dans le plan elle est établie à 600 000 hommes en temps de paix, alors que durant les négociations secrètes russo-ukrainiennes conduites au printemps 2022, Moscou l’avait fixée à 85 000 hommes. À titre de comparaison, les effectifs militaires de l’Ukraine avant l’invasion de 2022, ou de la France en 2024, se situaient autour de 200 000. De la même manière, certaines des demandes répétées de Moscou, telles l’interdiction du déploiement d’armes à longue portée sur le territoire ukrainien, ne figurait pas dans le plan en 28 points. 

Si ce plan a pu être décrit comme « 100 % pro-russe » en Europe, c’est parce que beaucoup se refusent à concevoir que l’agression russe puisse être récompensée par des gains stratégiques, et peu ont véritablement réfléchi à ce à quoi pourrait ressembler un compromis qui pourrait être accepté par les deux parties.

L’émissaire américain Steve Witkoff est accusé par ses détracteurs, notamment en Europe, d’avoir un penchant pro-russe. Dans quelle mesure le narratif russe a-t-il infusé dans le subconscient des autorités américaines ?

Il semblerait que Steve Witkoff ne dispose pas véritablement d’une équipe. Il n’est pas entouré de spécialistes de l’Ukraine ou de la Russie, ni n’en est un lui-même. En ce sens, il est probablement assez facilement manipulable. Mais il n’est pas le seul maillon de la diplomatie américaine dans ce conflit. Et il est dans son rôle de trouver quelque chose qui est acceptable pour les Russes.

Justement, que penser du fait que les négociations soient menées, du côté américain, par Steve Witkoff et non par des diplomates chevronnés ? Quel est le rôle de la diplomatie traditionnelle américaine dans ces négociations ?

Le rôle de Steve Witkoff dans ces négociations reflète le style populiste de Donald Trump appliqué à la diplomatie. C’est-à-dire un rejet de l’expertise établie, et la personnalisation de la diplomatie au profit de l’entregent et du business. Si Steve Witkoff se retrouve dans cette position, c’est en raison de ses liens de longue date avec Kirill Dmitriev, dans le cadre d’opérations commerciales qu’ils ont pu mener ensemble. Steve Witkoff étant un proche de Donald Trump, et ce dernier voulant faire un deal, il lui semble être la personne la plus indiquée pour gérer cette situation.

Cela peut certes inquiéter, de voir Steve Witkoff à la manœuvre. Mais il n’est pas le seul aux manettes, puisque Marco Rubio se montre de plus en plus actif, notamment lorsqu’il s’agit de parler aux Européens et aux Ukrainiens. Le rôle de Steve Witkoff s’explique aussi par le fait que les relations diplomatiques entre Washington et Moscou sont quasiment coupées, ce qui impose de passer par des intermédiaires parfois un peu troubles. C’est le rôle des « back channels », qui permettent d’ouvrir un canal de communication non officiel entre deux parties qui ne se parlent plus.

Concrètement, est-ce que les négociations actuelles ont vraiment des chances d’aboutir à une paix ? 

Ce conflit prendra probablement fin par une négociation, plutôt que suite à l’effondrement de l’un des deux bélligérants. Mais est-ce que les négociations qui se déroulent depuis fin novembre peuvent aboutir ? Seul l’avenir nous le dira. Pour l’instant, cela n’en prend pas nécessairement le chemin, puisqu’il semblerait que les Américains et les Russes négocient entre eux quelque chose qui est inacceptable pour les Ukrainiens, et en parallèle, Washington négocie avec Kyiv et les Européens quelque chose qui sera probablement rejeté par la Russie. La négociation qui compte, entre Moscou et Kyiv, n’a pas encore véritablement eu lieu. La question qui se pose est donc : est-ce que le temps des négociations est vraiment venu ? Est-ce que le degré de préparation est suffisant ?

Un autre médiateur serait-il envisageable ?

Probablement pas, car les Russes ne veulent parler qu’aux Américains, et les Ukrainiens considèrent que pour être crédibles, des garanties de sécurité doivent les impliquer d’une façon ou d’une autre. En effet, cela fait presque dix ans que les Russes utilisent l’Ukraine pour forcer une discussion sur — voire une révision de — l’ordre de sécurité européen. Mais ils considèrent que les Européens n’ont pas d’inventivité en la matière et souhaitent avoir cette discussion avec Washington, dans un tête-à-tête qui conforte par ailleurs la Russie dans son identité de grande puissance.

Par ailleurs, l’administration Trump a également longtemps semblé renâcler à véritablement inclure les Européens dans le processus de négociation, car certains en ses rangs considèrent que l’Europe adopte des positions incantatoires et performatives sans véritablement chercher des solutions de compromis.

Enfin, on peut se demander si les Européens eux-mêmes souhaitent réellement être autour de la table de négociation telle qu’elle est dressée, puisqu’ils ne souhaitent pas parler à la Russie, du moins à ce stade et tant qu’un cessez-le-feu n’est pas obtenu. 

Quels sont les principaux défis à surmonter pour Kyiv et Moscou ? Et quels sont les points sur lesquels chaque acteur aurait du mal à céder ?

L’Ukraine ne pourra pas accepter le sacrifice de sa souveraineté et de son indépendance. Elle ne pourra pas non plus accepter des concessions majeures sans contreparties en termes de garanties de sécurité. L’enjeu de Kyiv est donc d’être dans la meilleure position possible pour négocier, afin que les négociations amènent le résultat le moins négatif pour ses intérêts vitaux. 

Pour Moscou, après cette guerre brutale, couteuse, et folle d’une certaine manière au regard des pertes humaines et des objectifs des premiers jours, il s’agit de ne pas perdre la face. La Russie cherchera donc à atteindre des objectifs de guerre a minima. Toute la question est de savoir quand la Russie considérera qu’elle a atteint ce palier, qui lui permettra de présenter cette guerre comme une victoire. Est-ce que la conquête de l’ensemble du Donbass suffira ? Ou est-ce la mise à genou de l’Ukraine ? C’est ce qui inquiète les Européens.

La population et l’armée ukrainiennes sont-elles prêtes à accepter les concessions qu’il faudrait éventuellement accepter pour aboutir à une paix ?

C’est évidemment l’avis de la population ukrainienne qui compte le plus en la matière. D’une certaine façon, si la question est de savoir s’il faut négocier maintenant ou espérer que dans six mois ou un an le pays sera dans une meilleure position, il n’y a que les Ukrainiens pour le dire, car ce sont avant tout eux qui payent le cout humain et matériel de cette guerre.

Selon des sondages récents, une part de plus en plus importante de la population semble dorénavant ouverte à l’idée de négociations, mais une part encore plus importante refuse toute concession majeure dans ce cadre de cette négociation.

Comment se positionne l’Europe face aux négociations de paix en Ukraine, alors qu’elle considère, à juste titre, que cette négociation concerne directement la sécurité du continent et qu’elle entend y jouer un rôle ?

L’Europe se positionne en alliée de l’Ukraine car sa destinée va déterminer les contours de la sécurité européenne. La stratégie européenne repose sur le soutien à l’Ukraine et sur la pression sur la Russie. Mais la séquence actuelle a également illustré que la voie diplomatique était largement demeurée un impensé pour l’Europe. En effet, alors que les Américains présentaient un plan de paix en 28 points problématique à bien des égards, les Européens en étaient réduits à annoter à la marge ce document, sans pouvoir amener de contreproposition prête et établie dans le détail. Il est pourtant impératif que l’Europe soit partie prenante d’un conflit susceptible de redessiner la géopolitique du continent pour les années, voire les décennies à venir. Si l’on reprend le parallèle avec la guerre de Corée, nous pouvons constater à quel point la géopolitique de la péninsule est aujourd’hui façonnée par la façon dont la guerre s’est terminée. 

L’Europe a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions sur ce sujet ? Quels sont les sujets sur lesquels l’Europe ne cédera pas ?

Depuis le début du conflit, on a parfois pu observer un décalage entre la rhétorique européenne et des leviers ou une aide qui n’est pas toujours à la hauteur de ses ambitions. Le problème de l’Europe est sa dépendance militaire vis-à-vis de Washington. Ainsi, l’Europe ne peut pas ignorer les propositions américaines, même si ces dernières ne lui conviennent pas.

Les Européens refuseront de céder sur la démilitarisation de l’Ukraine, car ils voient de plus en plus ce pays comme la première ligne de défense de l’ensemble du continent contre la menace russe. L’Europe devrait donc refuser toute solution qui ressemble à une victoire stratégique russe et à un affaiblissement trop important de la puissance militaire ukrainienne.

Quel est le rôle spécifique de Paris, Londres et Berlin dans la négociation de paix ? Ces trois pays seraient-ils plus à même d’imposer leurs conditions à la Russie, et de forcer les États-Unis à les prendre en compte ?

Ces trois pays, qui étaient présents à Genève fin novembre 2025 pour discuter avec les Ukrainiens et les Américains après la publication du plan Witkoff, jouent effectivement un rôle spécifique. À cette occasion, Paris, Londres et Berlin avaient fait part de leurs désidératas et des modifications à apporter ce plan.

Par ailleurs, Paris et Londres jouent un rôle particulier dans le cadre de la « coalition des volontaires » — un groupe de pays européens, mais pas seulement, qui s’associent pour aider l’Ukraine et potentiellement contribuer au renforcement de l’armée ukrainienne et au maintien d’un cessez-le-feu après le conflit. C’est dans le cadre de cette coalition des volontaires, formalisée le 2 mars 2025 lors du sommet de Londres sur l’Ukraine, qu’est notamment discutée, sous leadership franco-britannique, la possibilité de déployer en Ukraine une force multinationale de réassurance.

Dans quelle mesure les garanties de sécurité constituent-elles un point crucial des négociations ?

La question des garanties de sécurité est fondamentale car l’Ukraine n’acceptera aucune concession si elle n’obtient pas de garanties de sécurité robustes. Cela reviendrait pour elle à accepter de faire des concessions tout en courant le risque que ce qui n’a pas été arraché cette fois par la Russie puisse l’être à l’avenir.

À ce titre, il est intéressant de revenir aux négociations ukraino-russes du printemps 2022 dites d’Istanbul. À l’époque, les négociateurs ukrainiens et russes étaient parvenus à se mettre d’accord sur un certain nombre d’aspects, tels que la neutralité de l’Ukraine et son renoncement à rejoindre l’OTAN, alors que les Russes acceptaient l’idée d’une intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne. Les questions des territoires avaient été laissées de côté. Mais ce qui coinçait déjà à l’époque, c’était la question des garanties de sécurité. Les négociateurs ukrainiens et russes avaient envisagé en guise de garanties de sécurité un mécanisme multilatéral impliquant les Occidentaux, mais sans consulter ces derniers et sans totalement s’accorder sur sa forme. 

Aujourd’hui, le rôle que Paris et Londres jouent dans le cadre de la coalition des volontaires, les place au cœur de la question des garanties de sécurité, mais la façon dont ces garanties s’articulent avec les négociations et, surtout, le rôle qu’y joueront les États-Unis ne sont pas encore clarifiés.

Le mémorandum de Budapest de 1994, dans lequel les Ukrainiens ont accepté de se séparer de l’arsenal nucléaire soviétique présent sur leur territoire au profit de la Russie sans véritables garanties de sécurité, rend-il les Ukrainiens d’autant plus sensibles à cette question ?

Effectivement, à l’époque, Washington, Moscou et Londres avaient garanti à l’Ukraine le respect de sa souveraineté en échange de son renoncement aux armes nucléaires soviétiques présentes sur son territoire. La suite des évènements a certainement échaudé les Ukrainiens, qui ont aujourd’hui une réelle crainte que le conflit ne reprenne dans quelques années. C’est aussi la position des Européens, qui insistent pour l’instauration d’une paix durable.

Est-ce que les négociations en cours marquent un tournant dans la relation transatlantique ? Pourrait-on assister à un renversement d’alliance suite à une éventuelle paix en Ukraine ?

Les négociations auxquelles on assiste sont la confirmation d’un tournant qui a déjà été amorcé, où la relation transatlantique n’est plus basée sur des valeurs mais sur du transactionnel. Les États-Unis veulent se désengager de la sécurité européenne et normaliser les relations avec la Russie, ce qui entraine un retournement de la relation transatlantique telle qu’elle était conçue par beaucoup d’États européens, notamment en Europe centrale et orientale. Il a été relevé que le plan Witkoff proposait d’ailleurs que Washington fasse la médiation entre la Russie et l’OTAN, comme si les Américains n’étaient pas membres de l’Alliance atlantique.

Cette séquence montre bien que les Américains et les Européens ont des visions, des interprétations, des évaluations et des objectifs de plus en plus différents au sujet de la guerre Russie-Ukraine. En revanche, l’expression de renversement d’alliance est galvaudée. La normalisation des relations avec la Russie souhaitée par Washington ne vaut pas alliance. Si une telle alliance entre Washington et Moscou voyait véritablement le jour, l’Europe s’en rendrait compte de manière brutale, vu son degré de dépendance aux États-Unis et l’hostilité de la Russie à son encontre.

Quels sont selon vous les différents scénarios pour l’année 2026 ?

Trois scénarios semblent possibles. Le premier est que l’administration Trump ne parvienne pas à produire un document de compromis acceptable par Kyiv et Moscou et choisisse donc de se désintéresser du conflit. Tout l’enjeu sera alors de savoir si les Américains continueront à fournir une aide à l’Ukraine, tout en normalisant leur relations avec la Russie.

Le second scénario serait que les Européens parviennent à sensiblement influencer la position des États-Unis dans le sens de leurs positions et de celles des Ukrainiens. Les propositions de résolution seront alors probablement rejetées par la Russie, et les Européens feront valoir que Moscou est le seul obstacle à la paix. 

Enfin, le troisième scénario serait qu’on assiste à un dénouement improbable et à une avancée dans les négociations, qu’en quelque sorte un véritable processus de négociation, discret, sur le temps long, méticuleusement préparé et inclusif se mette en place. S’il arrive, ce type de dénouement se situera au niveau des dirigeants et en particulier entre Trump, Poutine et Zelensky. 

Dans tous les scénarios, un développement imprévu sur le terrain militaire ou dans la politique intérieure des différents acteurs impliqués peut radicalement changer la donne.

Note

(1) https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​5​/​1​1​/​2​1​/​p​l​a​n​-​t​r​u​m​p​-​u​k​r​a​i​n​e​-​2​8​-​p​o​i​n​t​s​-​t​e​x​t​e​-​i​n​t​e​g​r​al/

David Cadier

Thomas Delage

areion24.news

La domination politique d’Ahmed al-Charaa : une vision risquée pour la Syrie

 

Si le régime Al-Assad (1970-2024) se distinguait par ses dimensions familiale et confessionnelle (alaouite), ses symboles et structures étaient également caractéristiques d’une dictature militaire en raison de l’imbrication de l’armée dans l’appareil d’État. À l’inverse, le système mis en place par Ahmed al-Charaa depuis décembre 2024 se fonde sur une distinction nette entre pouvoirs politique et militaire, affirmant la supériorité du premier sur le second.

Les membres de la famille Al-Assad apparaissaient fréquemment en treillis sur les affiches de propagande, lesquelles soulignaient que le président portait le grade le plus élevé de l’armée, celui de lieutenant-général (fariq). Hafez al-Assad (1930-2000) et son fils Bachar confièrent à leurs frères respectifs le commandement de puissantes gardes prétoriennes (les Brigades de défense de Rifaat pour le premier, et la 4e division blindée de Maher pour le second), chargées de garantir la survie du régime. Les renseignements militaires étaient lourdement investis dans les missions de répression, même en temps de paix. Ils étaient plus puissants et plus craints que leurs pendants « civils » rattachés au ministère de l’Intérieur. De son côté, le président de transition Ahmed al-Charaa est soucieux de brider l’influence des hauts gradés, de peur d’être renversé par ses propres frères d’armes (1).

La légitimation « djihadiste » du nouveau pouvoir

L’évolution de la figure d’Ahmed al-Charaa depuis la prise de Damas est révélatrice à cet égard. Le 8 décembre 2024, c’est en tant que « commandant en chef de la Direction des opérations militaires » (la coalition de factions armées réunies sous son autorité) que celui que l’on appelait encore la veille Abou Mohamed al-Joulani, vêtu de kaki, prononce son discours de victoire à la mosquée des Omeyyades. Tout en prenant ses quartiers dans le palais présidentiel de Mezzeh, il porte ce seul titre jusqu’au 29 janvier 2025, date du Congrès de la victoire. Ce dernier rassemble les commandants des 18 composantes de cette Direction des opérations militaires, qui désignent Ahmed al-Charaa président de l’administration intérimaire et proclament la dissolution de leurs propres factions au sein de l’« Armée arabe syrienne ».

Ahmed al-Charaa se voit donc confier la direction de l’État par un rassemblement d’hommes en uniforme dont ne sont diffusés en différé que des extraits, notamment un bref discours de l’intéressé. Sa position dominante parmi les chefs de l’ancienne rébellion est considérée comme un fondement « suffisant » de sa primauté politique ; légitimer cette dernière ne requiert ainsi pas, pour les nouvelles autorités, de mettre en scène l’allégeance de représentants de la société civile ou, a fortiori, de la population dans son ensemble. Le contraste est frappant avec l’accession à la présidence de Hafez al-Assad, survenue à la suite d’un référendum organisé quatre mois après son coup d’État de novembre 1970. Alors que l’ancien régime se réclamait du baasisme, idéologie moderne faisant des masses le fondement (théorique) de la légitimité politique, le pouvoir actuel s’inspire de préceptes djihadistes qui réduisent à un cercle militant et militaire étroit la notion islamique classique de « ceux qui lient et délient », c’est-à-dire les élites sociales auxquelles il appartient de désigner (et éventuellement de démettre) le chef politique de la communauté.

Paradoxalement, alors que le Congrès de la victoire semble inaugurer une forme de junte (système dominé par un collège de généraux), il marque en réalité la fin de la confusion entre pouvoirs politique et militaire au sein du nouveau régime. Après avoir intronisé le président, les militaires sont renvoyés dans leurs casernes et tenus à l’écart des nouvelles institutions politiques, mais aussi des missions de sécurité intérieure, auxquelles ils ne contribueront que lors de crises majeures telles que celles qui surviennent dans les régions alaouites en mars 2025 et dans la province druze de Soueïda en juillet. Ahmed al-Charaa, quant à lui, n’apparaîtra plus en treillis ; le 30 janvier 2025, c’est en costume-cravate qu’il adresse son premier discours télévisé au peuple syrien en tant que chef de l’État.

La relative marginalisation de l’armée dans l’architecture institutionnelle du régime se manifeste notamment dans la composition du Conseil national de sécurité établi par le décret du 12 mars 2025. L’institution militaire n’y est représentée que par son ministre de tutelle, qui siège aux côtés du chef de l’État, des ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur ainsi que du directeur des Renseignements généraux. À titre de comparaison, l’équivalent turc inclut pas moins de quatre généraux (le chef d’état-major et les commandants des forces terrestre, navale et aérienne).

Renforcer la sécurité intérieure, écarter les généraux

L’organisation des nouvelles forces armées fait la part belle au ministère de l’Intérieur et à celui qui en a pris la tête en mars 2025, Anas Khattab, lequel apparaît comme le numéro deux du régime. Par exemple, c’est lui qui aurait convaincu Ahmed al-Charaa d’envoyer ses troupes dans le gouvernorat à majorité druze de Soueïda en juillet 2025, avec le désastreux bilan humain de plus de 1 300 morts.

Comme les autres membres de la garde rapprochée ­d’Ahmed ­ al-Charaa lorsque celui-ci fonde Jabhat al-Nosra en 2012 (l’actuel ministre des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani, et l’idéologue du mouvement, Abdel Rahim Atoun, aussi connu sous le nom d’Abou Abdallah al-Chami), Anas Khattab n’est pas l’un de ces djihadistes de longue date qui pullulent alors parmi les insurgés syriens. Si une rumeur attribue son nom de guerre (Abou Ahmad Hudud) au fait qu’il aurait occupé la fonction d’« émir des frontières » (hudud, en arabe) de l’État islamique d’Irak, il n’a joué qu’un rôle mineur dans cette organisation qu’il rejoignit en 2008 à l’âge de 22 ans. Décrit dès 2013 comme l’« ombre d’Abou Mohamed al-Joulani », Anas ­Khattab est initialement chargé de sa sécurité personnelle avant de devenir l’amni (« responsable sécuritaire ») du mouvement.

À Idlib, dominée de 2017 à 2024 par l’ancienne Jabhat al-Nosra rebaptisée Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Anas Khattab bâtit une institution sécuritaire dont la structure de commandement est distincte de la hiérarchie militaire en place. Fondée en 2020, la Sûreté générale est officiellement détachée de la HTC en mars 2024 pour se muer en une agence du Gouvernement de salut syrien, l’exécutif civil chargé d’administrer la poche rebelle. Son véritable patron demeure néanmoins Anas Khattab, qui est nommé directeur des Renseignements généraux à la chute de Bachar al-Assad, puis ministre de l’Intérieur en mars 2025.

Reconnaissables à leurs uniformes noirs, les hommes de la Sûreté générale sont les principaux responsables du maintien de l’ordre dans les régions contrôlées par le gouvernement central de Damas. Leur mainmise s’accroît avec l’absorption dans les rangs de la Sûreté générale de la police, annoncée en mai 2025. Dans chaque gouvernorat, leurs agents opéreront désormais sous l’autorité d’un unique « commandant des forces de sécurité intérieure » répondant directement aux ordres du ministre de l’Intérieur et supervisant des « directions locales ». Cette fusion ne va pas sans rappeler de mauvais souvenirs aux Syriens qui, sous le régime déchu, avaient souffert des ingérences permanentes des agences sécuritaires, théoriquement chargées des infractions politiques, dans des problèmes de droit commun normalement dévolus à la police. C’est la faiblesse structurelle de cette dernière, résultant des pratiques de la dictature et de son incapacité à garantir la sûreté des biens et des personnes, que l’actuel ministère de l’Intérieur met en avant pour justifier une fusion présentée comme temporaire. Outre une rationalisation de la prise de décision face à l’ampleur des défis sécuritaires, le nouvel organigramme doit aussi permettre de consacrer la prééminence du ministère de l’Intérieur sur ses propres agences, et donc d’assurer la primauté de l’échelon politique sur les forces armées. Le porte-parole du même ministère souligne le contraste de cet objectif avec la situation qui prévalait pendant l’ère Al-Assad, qui avait vu, à ses dires, la Sûreté politique devenir plus puissante que le ministère dont elle relevait en théorie.

Les commandants provinciaux, qui portent la tenue de ville plutôt que l’uniforme, y compris lorsqu’ils descendent sur le terrain, assurent également la coordination entre les agents dépendants de leur ministère de tutelle et les unités de l’armée opérant dans les territoires relevant de leur autorité. Dans la foulée de la crise de Soueïda en juillet 2025, la province voisine de Deraa, elle-même en proie à des violences endémiques, voit ainsi la création d’une « chambre conjointe de coordination » militaro-sécuritaire présidée par le commandant provincial Chahir Jabr Umran. Le contraste est ici encore notable avec les pratiques du régime précédent, qui confiait la coordination locale des forces combattantes à des « comités militaro-sécuritaires » placés sous l’autorité de hauts gradés de l’armée. À Soueïda, c’est le commandant local Ahmed al-Dalati qui est à la barre, alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que l’intervention de l’armée dans la province induise un retour à l’avant-plan de ses chefs dans la gestion de la crise.

La centralisation de la décision sécuritaire repose aussi sur l’homogénéité des profils des responsables concernés. Les commandants provinciaux et les directeurs locaux sont tous sunnites et, s’ils sont souvent originaires des régions dans lesquelles ils opèrent désormais, ils combattaient, avant décembre 2024, dans les rangs de la HTC et de factions alliées établies à Idlib, comme Ahrar al-Cham.

Domestiquer le leadership militaire après le conflit

La monopolisation du maintien de l’ordre intérieur par le ministère du même nom demeure un projet plutôt qu’une réalité. Pour contrôler le territoire national, le nouveau régime est en effet tributaire de volontaires armés assistant les agents du gouvernement dans les missions de police locale. S’ajoutent à cela des acteurs paramilitaires dont le rôle s’est notamment manifesté lors de la mobilisation tribale survenue durant la crise de Soueïda, permettant au gouvernement de Damas de continuer à intervenir dans la province à majorité druze en opposant un déni plausible aux mises en garde israéliennes. Cette mobilisation tribale constitue un prolongement des pratiques de l’ancien régime, le recours aux paramilitaires résultant hier comme aujourd’hui d’une même cause : la faiblesse de l’État.

La survie du pouvoir dépend aussi et surtout d’une armée dont Ahmed al-Charaa s’est employé à circonscrire le rôle. De ce point de vue, sa stratégie prolonge un souci préexistant de domestiquer le leadership militaire de Jabhat al-Nosra puis de la HTC, notamment en se débarrassant de quiconque pouvait lui faire de l’ombre au sein de l’organisation. Une première purge entraîne, dès 2014, la mise à l’écart de Salih Hama, tenant d’une ligne pragmatique. Trois ans plus tard, ce sont cette fois les radicaux, opposés à la rupture des liens entre Ahmed al-Charaa et Al-Qaïda, qui rompent d’eux-mêmes pour former une faction rivale, Hourras al-Din, bientôt décimée par les drones des États-Unis. D’autres éléments doctrinaires, dont des clercs égyptiens, sont exclus, et l’un d’entre eux est même enlevé en 2023 après s’être réfugié chez les factions rivales de l’Armée nationale syrienne (ANS) dans le nord de la province d’Alep.

Plus encombrants sont les puissants commandants régionaux qui dominent la hiérarchie militaire du mouvement. L’émir du Qalamoun, à la frontière libanaise, Abou Malek al-Telli, qui s’est constitué un important trésor de guerre grâce à la contrebande et à la prise d’otages, voit ses principaux lieutenants mutés à l’extérieur de son unité, avant de quitter la HTC et de finir sous les verrous en 2020. Son arrestation est menée par Abou Maria al-Qahtani, chef de file des combattants originaires de la province orientale de Deir ez-Zor, qui est lui-même incarcéré en 2023, puis assassiné, selon la version officielle, par l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), dans le cadre d’une purge organisée par les services d’Anas Khattab et ciblant 700 membres de la HTC accusés d’espionnage au profit des Occidentaux.

D’autres cadres importants sont écartés de la hiérarchie militaire par le biais de promotions dans l’administration civile d’Idlib, notamment la gestion des postes-frontière (c’est le cas des frères Qutayba et Hudhayfa Badawi, responsables des douanes syriennes), ou dans les instances qui assurent à la HTC une domination de fait sur l’économie de l’enclave rebelle (Moustapha Qadid, qui superviserait le travail du gouverneur de la Banque centrale, ou l’ancien « émir » d’Alep, ­Abdelrahman Salamé, magnat du BTP).

En 2020, les armées régionales qui structuraient la HTC sont remplacées par 16 brigades numérotées, tandis que Mourhaf Abou Qasra, une figure affable mais sans envergure, est nommé chef militaire de l’organisation puis, après décembre 2024, ministre de la Défense. On se souvient que durant son règne, Hafez al-Assad avait confié ce même portefeuille à Moustapha Tlass (1932-2017), un personnage aussi enjôleur que peu influent dans l’armée, et donc incapable de préparer un coup d’État.

Miser sur des forces extérieures

La présence d’étrangers à des grades élevés au sein de la nouvelle armée (trois des six premiers généraux de brigade nommés début 2025 sont jordanien, turc et ouïgour) peut également être interprétée à la lumière de la méfiance d’Ahmed al-­Charaa envers les menaces intérieures. Cette hypothèse est renforcée par le fait que plusieurs d’entre eux auraient été placés à la tête d’unités cruciales pour la protection du régime en place comme la Garde républicaine et la 84e division-forces spéciales. Dépourvus d’ancrage social en Syrie et persona non grata dans leurs pays respectifs, les étrangers sont dépendants, pour leur survie, du bon vouloir des autorités syriennes, donc d’Ahmed al-­Charaa. À cet égard, ils pourraient constituer un équivalent contemporain de la Garde caucasienne (circassienne et tchétchène) dont la monarchie voisine de Jordanie s’est attaché les services depuis sa fondation.

Le souci de se prémunir contre un coup d’État peut aussi avoir contribué à la nomination, à la tête de plus de la moitié des 20 divisions de l’armée, de commandants extérieurs à la HTC. Ceux-ci sont issus soit des factions anciennement basées à Idlib (Ahrar al-Cham, Faylaq al-Cham, Parti islamique du Turkestan), soit de l’ANS, qui opérait jusqu’en 2024 au nord d’Alep sous commandement turc. Ces nominations visent certes à pallier des problèmes d’effectifs, les hommes de la HTC étant trop peu nombreux pour contrôler les territoires conquis à la chute de Bachar al-Assad. Il s’agit aussi de répondre aux attentes de la Turquie, dont les favoris ont obtenu le commandement des 62e et 76e divisions (Mohamed Jasim et Saïf al-Din Bulad), ainsi que celui de la région nord (Fahim Issa, par ailleurs vice-ministre de la Défense). Toutefois, cette dispersion des commandements divisionnaires parmi les factions de l’ancienne rébellion offre, pour Ahmed al-Charaa, l’avantage d’éviter une concentration excessive des responsabilités entre les mains des commandants de la HTC.

Il n’en demeure pas moins que certains bénéficiaires de ces nominations entretenaient des relations conflictuelles avec la HTC jusqu’à la chute de Bachar al-Assad, et que leur intégration dans le corps des officiers constitue une source d’inquiétude pour le nouveau maître de Damas, qui s’emploie à les affaiblir. Ainsi, à la suite des massacres de civils alaouites dans la région côtière en mars 2025, les autorités tentent de faire porter le chapeau aux hommes commandés par Mohamed Jasim et Saïf al-Din Bulad, en dépit de l’implication avérée d’autres unités dans ces exactions, y compris des anciens de la HTC et des membres de la Sûreté générale. Seuls ces commandants proturcs font par ailleurs l’objet de sanctions promulguées par l’Union européenne (UE) en réponse aux massacres, un choix qui refléterait la volonté de certains pays, dont la France, de réduire l’influence d’Ankara sur le nouveau pouvoir syrien.

Les Émirats arabes unis semblent également avoir contribué à la consolidation du pouvoir d’Ahmed al-Charaa. Le 13 avril 2025, Ahmed al-Awda, homme fort de la province de Deraa, dont les hommes avaient été les premiers rebelles à atteindre Damas le 8 décembre 2024, mais qui s’était depuis montré réticent à dissoudre sa faction au sein de la nouvelle armée, annonce finalement se soumettre aux exigences du gouvernement. Or, cette capitulation survient le jour de la première visite officielle du président syrien aux Émirats arabes unis, qui avaient longtemps financé Ahmed al-Awda. Deux semaines plus tard, Issam Buwaydani, le chef de l’Armée de l’islam (une composante de l’ANS), est arrêté à l’aéroport de Dubaï, où il voyageait sous un nom d’emprunt avec un passeport turc. Son interpellation a vraisemblablement été effectuée sur la base d’un mandat Interpol émis à la demande de la France en 2019 à la suite d’une plainte pour crimes de guerre. Entre-temps, l’Armée de l’islam est devenue la 70e division de la nouvelle armée syrienne sous la direction d’un lieutenant d’Issam Buwaydani, Ali Abd al-Baqi. Cette incorporation n’a toutefois pas effacé le souvenir de la longue rivalité qui, de 2013 à la chute de Bachar al-Assad en 2024, a opposé le groupe d’Ahmed al-Charaa à l’Armée de l’islam, accusée par le premier d’être le principal responsable des affrontements réguliers avec l’ANS.

Du risque pour un seul homme de concentrer les pouvoirs

Animé par une profonde méfiance vis-à-vis de ses frères d’armes, Ahmed al-Charaa s’est employé à éliminer toute menace putative émanant du leadership militaire de la HTC. Déjà appliquée à bas bruit à l’armée dont il est le maître, cette stratégie risque d’aboutir tôt ou tard à de nouvelles purges. Le cas échéant, le président de transition syrien pourra s’appuyer sur un puissant ministère de l’Intérieur qui a pour vocation de tenir l’armée à l’écart des missions de sécurité ordinaire et de protéger le régime contre toute velléité de coup d’État militaire. L’étendue de l’autorité accordée à Anas Khattab, à Idlib hier comme à Damas aujourd’hui, témoigne du fait qu’il est l’un des rares bénéficiaires de la confiance d’Ahmed al-Charaa.

La concentration du pouvoir sécuritaire qui en résulte n’est toutefois pas sans risque pour le chef d’un État aux institutions fragiles et soumis aux soubresauts de la politique nationale et régionale. Il finira peut-être par revenir aux recettes de ses prédécesseurs, qui avaient, au contraire, choisi de fragmenter l’appareil sécuritaire pour mieux s’en protéger.

Note

(1) Thomas Pierret, « Syrie. Ahmed Al-Charaa, un jeu d’équilibre pour le pouvoir d’un seul homme », in Orient XXI, 19 mars 2025.

Thomas Pierret

areion24.news

Aviation de combat : l’enjeu de la puissance de calcul

 

Pour le grand public, la caractéristique clé de l’autoproclamée cinquième génération est sa faible observabilité radar. Pourtant, et à l’heure où le glaive va rattraper le bouclier, une autre révolution se joue dans les avions d’armes ; non pas furtive, mais invisible aux yeux des non-avertis. C’est l’informatique embarquée. Comment va-t-elle évoluer à l’horizon 2030 ? Nous vous proposons de nous pencher sur deux avions que tout semble opposer, le F-35 et le Rafale. Nous étudierons premièrement leur genèse respective avant de faire un exercice de projection de ces capacités.

La numérisation de notre monde (« digitalisation » en franglais) nous touche tous, et impacte absolument tout. Dans l’aviation, il n’existe plus une fonction, essentielle ou non, qui ne soit pas gérée par de l’informatique embarquée.

Il n’y a plus aujourd’hui de salut pour un avion sans une capacité de calcul embarquée phénoménale, quand elle est comparée à ses prédécesseurs ; ou même seulement comparée à la précédente itération du standard d’un même appareil.

Dans les années 1980, la généralisation des microprocesseurs a permis un bond sans précédent dans les capacités embarquées des avions de combat. Les radars sont devenus plus performants, mais également les contre – mesures. Une anecdote illustre bien ce fait. Dans les premiers E‑3 Sentry reçus par l’armée de l’Air, les fameux AWACS, la capacité de calcul était insuffisante pour assurer la surveillance du ciel français, le plus densément survolé au monde. Bien que les calculateurs embarqués fussent aussi encombrants que plusieurs armoires normandes (en volume et en masse), ils peinaient à suivre autant de pistes. Les opérateurs devaient alors mettre plusieurs secteurs en sommeil. Cette limitation a disparu lors de la première mise à jour au standard Block 40/45. Actuellement, la puissance de l’informatique embarquée dans les avions de combat moderne est à des années – lumière de la modernisation précédemment citée. La première question que vous pourriez poser est : pourquoi ce besoin de puissance ?

La réponse est relativement simple : la multiplication exponentielle des données à traiter, et la croissance non moins exponentielle de la complexité des logiciels embarqués. Une caractéristique essentielle des avions de nouvelle génération est la fusion de données des capteurs. Auparavant, le pilote gérait des données provenant des affichages de ses différents capteurs. Ici le radar, ici le RWR (Radar warning receiver), là l’IRST (Infrared search and track), puis les pistes provenant de la Liaison‑16, ou des informations provenant d’un contrôleur, via la radio. La charge mentale du pilote était extrême, car la création de l’image de la situation tactique provenait directement du traitement fait par son propre cerveau. Remplacer le cerveau humain afin de réaliser l’ensemble de ces tâches automatiquement, et surtout de façon fiable, n’est pas une mince affaire. Cela requiert des logiciels performants, complexes et critiques, qui doivent reposer sur des architectures de calculateurs qui le sont tout autant.

Le F-35 et la difficile articulation des Blocks

L’avènement des radars à antenne active (AESA), où chacun des centaines de modules émetteurs qui les composent devient lui – même un miniradar, nécessite un pilotage fin. Mais les possibilités fournies, si elles semblent infinies (accroissement de la portée, sauts de fréquences, multitâches, etc.), nécessitent également une débauche de puissance de calcul. Sur un F‑35, il est difficile d’appréhender la quantité de données récoltées de façon passive par l’AN/AAQ‑37 DAS, une suite de capteurs infrarouges disposés tout autour de l’avion afin d’obtenir une vision sphérique complète. Chaque rayonnement infrarouge doit être analysé, et si possible croisé avec d’autres sources, que ce soit en provenance du radar, de la suite de guerre électronique AN/ASQ‑239, ou depuis des sources externes, partagées par d’autres avions d’une même patrouille, ou depuis un centre de commandement C2. Tout cela afin de fournir au pilote une vision la plus claire possible de la situation tactique. Sachant que le système peut capter des rayonnements infrarouges provenant d’un missile balistique tiré à plusieurs centaines de kilomètres de distance, on ne peut qu’imaginer la puissance nécessaire au traitement d’un tel volume de données, tant les signaux arrivant sur ce système passif sont nombreux, d’autant plus lors du survol d’une zone de guerre.

De même, la suite de guerre électronique, à laquelle le radar est fortement intégré, est capable d’analyser tous les signaux électromagnétiques sur toutes les fréquences possibles utilisées dans le combat aérien, et ce, dans toutes les directions. Si ces tâches étaient auparavant dévolues à des avions spécifiques, voire à des nacelles qui collectaient ce renseignement d’origine électromagnétique grâce à des avions à mission spécialisés, le F‑35 est désormais capable de collecter, d’analyser et de réagir en temps réel à toute menace lui étant opposée. Encore une fois, ce que voient le radar, le système de guerre électronique et le DAS, sont fusionnés et offerts au pilote sous une représentation visuelle unique.

Là sont combinées toute la force et toute la faiblesse du F‑35. Force, car cette capacité le place théoriquement en avance sur son temps. Faiblesse, car le développement de ces capacités a mis les équipes de développement à rude épreuve. Celle-ci est principalement due à une gestion de programme n’ayant pas pris en compte l’extrême complexité du développement de ces capacités, pourtant mise en lumière dès le début du programme par le DOT&E (Department of operational tests and evaluation, organisme du Pentagone chargé de suivre et d’évaluer les programmes d’armement majeurs).

Une mauvaise estimation des besoins de calculs a été identifiée dès le début du programme de développement, lors du début de l’intégration des systèmes dans l’avion, alors que la conception du Block 2 n’en était qu’à ses débuts. À partir de ce constat, le programme a dû intégrer ce qui a été sobrement appelé le TR2, pour Technological refresh 2 : un nouveau calculateur central, multipliant la puissance brute par quarante, et apportant suffisamment de marge de manœuvre pour le futur. Il n’en sera rien. Mal estimé, le nombre de lignes de code nécessaire a conduit à une insuffisance en cascade d’autres éléments. Sur ce point comme tant d’autres, le programme a failli. On peut citer également la mauvaise estimation du nombre de calories émises, qui a nécessité une profonde revue du système de refroidissement, elle – même dépendant d’un moteur capable de fournir un surcroît de puissance à l’échangeur thermique. Cela n’est pas lié qu’à l’accroissement de la puissance de calcul, mais démontre la mauvaise gestion des premiers travaux qui sont censés définir l’architecture globale de l’avion.

L’intégration du TR2 a nécessité la réécriture quasi complète des interfaces du logiciel, afin de le rendre compatible avec le nouveau calculateur. Alors que les retards s’accumulaient déjà, et que le Block 3, le standard auquel l’avion aurait eu ses capacités de combat complètes, aurait déjà dû être livré, Lockheed Martin joua un tour de passe – passe d’ordre politique en nommant ce nouveau standard intermédiaire Block 3I. Or, le Block 3I ne possédait aucune capacité initialement prévue au Block 3, et n’était qu’un portage des codes logiciels du Block 2 sur le matériel TR2, ni plus ni moins.

Pourtant quarante fois plus puissant, le TR2 équipant les avions livrés à partir de 2015 s’est lui aussi rapidement montré insuffisant. La fuite en avant en termes de besoin de puissance, toujours liée aux mauvaises estimations initiales, n’a pas été corrigée. Les recommandations du DOT&E ne furent toujours pas suivies d’effets, et le programme n’a pas été remis sur les rails. Ce n’est qu’en 2019 que la critical design review valide les éléments d’un TR3, fourni par l’entreprise américaine L3Harris Technologies.

Les difficultés du fournisseur à monter en cadence ont eu pour conséquence des délais sur la chaîne de production. Mais cela n’est rien à côté d’une autre décision, incompréhensible, de Lockheed Martin : porter les codes logiciels du Block 3F, pourtant déjà instables, directement (sans réécriture donc) sur le nouveau matériel. La dégradation de l’instabilité des systèmes du F‑35 a été telle que le Pentagone a pris une décision d’une gravité sans précédent, en refusant la livraison de centaines d’appareils, engorgeant la production à tous niveaux.

Pour les industriels, une solution temporaire a été négociée avec l’armée américaine. En l’espèce, elle accepta de prendre livraison d’avions dont les logiciels embarqués ont été castrés de tout ce qui en faisait un avion de combat. Plus d’un an a été nécessaire pour que la livraison des avions reprenne, mais des avions seulement dévolus à l’entraînement ; qui plus est, un entraînement limité puisqu’aucune mission de combat n’était possiblement réalisable du fait de l’indisponibilité quasi totale de l’ensemble des logiciels de mission. Un rapport de la Cour des comptes américaine daté du 3 septembre 2025 indique que les avions équipés du TR3, soit tous ceux livrés depuis juillet 2024, ne posséderont aucune capacité de combat avant mi-2026, au mieux. Cela inclut donc les quatre F‑35 tout juste livrés à la Belgique, qui font la fierté de son ministre de la Défense.

Au chapitre des bonnes nouvelles, il faut mentionner que le système livré par L3 Harris possède enfin une architecture ouverte, intégrant la virtualisation, et qu’il devrait être facilement évolutif. Sous réserve de réussir à stabiliser la complexe intégration des logiciels, dans un programme où tout est développé sans utiliser aucune des bonnes pratiques d’une gestion de projet, les systèmes du F‑35 seront alors ouverts à une évolutivité sans accroc.

Le cas du Rafale

Du côté français, et en mettant de côté le standard particulier que fut le F1, le développement des capacités de combat du Rafale a réellement démarré avec le standard F2. Très rapidement identifié comme insuffisant, le calculateur intégré au standard F1 fut remplacé par l’EMTI (Ensemble modulaire de traitement de l’information) de Thales. Dans ce système, des cartes embarquant des calculateurs et de la mémoire sont insérées dans un fond de panier pouvant en accueillir 18. Jusqu’à son remplacement par un modèle plus récent, l’EMTI a pu accueillir différentes générations de cartes. Les processeurs, équivalents au POWER PC, en architecture RISC, intègrent nativement une capacité de virtualisation des systèmes (voir encadré), et plusieurs générations de processeurs se sont succédé dans l’EMTI, augmentant graduellement la puissance embarquée en fonction des évolutions des logiciels.

Moins marquées sur le Rafale par rapport au F‑35, les évolutions furent néanmoins progressives et continues. Ainsi, tout en gardant la même architecture globale, et sans avoir à redéfinir la partie logicielle, les éléments de l’EMTI continuent à être mis à jour, supportant l’accroissement des besoins en termes de puissance de calcul. En effet, l’arrivée de la version AESA du radar RBE2 et du DDM‑NG (Détecteur de départ missile de nouvelle génération) et le développement de nouveaux standards comme le F4 et ses trois sous – itérations ont accru les besoins, et ceux-ci continueront d’augmenter.

Le standard F4 va intégrer nombre de caractéristiques propres aux avions de nouvelle génération (certaines le sont déjà), dont une forte propension à la communication via l’intégration dans des réseaux de communication tactiques à haut débit. La véritable modernisation, qui impliquera certainement une refonte du cœur informatique du Rafale, débarquera avec le standard F5. Mais, basé sur une architecture ouverte et grâce à la virtualisation, le développement de ce nouveau standard devrait logiquement s’appuyer sur l’existant. Il est ainsi plus simple d’apporter des améliorations itératives au niveau logiciel lorsque l’infrastructure matérielle, basée sur la modularité, mais également l’architecture logicielle sont conçues dès l’origine pour pouvoir être améliorées de façon continue. D’une certaine façon, il s’agit ici de l’application de la philosophie dite « des petits pas » chère à feu Marcel Dassault, qui visait à ne jamais intégrer trop d’éléments de rupture technologique dans un même projet, afin de ne pas accroître le risque.

De façon intentionnelle ou non, cette philosophie est démontrée par la relative simplicité avec laquelle les standards successifs du Rafale sont développés, intégrant des évolutions majeures par incrément. Cela contraste fortement avec le programme F‑35 qui a voulu intégrer dès le départ nombre de caractéristiques nouvelles et de rupture par rapport aux avions en service au moment de son lancement. À l’horizon 2030, nous aurons donc deux programmes avec deux inconnues. Deux inconnues certes, mais avec des paramètres complètement différents. Concernant le Rafale, nous ne savons pas exactement quelles seront les évolutions embarquées dans ses systèmes. Dassault ayant embrassé et maîtrisé l’architecture ouverte dès le départ, on peut raisonnablement gager que les systèmes évolueront de façon pragmatique, offrant aux utilisateurs du Rafale une base saine pour agrémenter « facilement » les futurs standards avec des fonctionnalités nouvelles.

Du côté du F‑35, gageons que l’adoption de technologies similaires (architecture ouverte, modularité et virtualisation) permettra de stabiliser l’architecture des systèmes informatiques embarqués. Mais cela étant dit, la dette technique accumulée dans les développements successifs menés de façon erratique et ayant eu pour conséquence un accroissement de l’instabilité des systèmes dans le temps ne permet pas de présager ce qu’il en sera à l’horizon 2030. Au pied du mur, les équipes de Lockheed Martin et le Joint Program Office prendront-ils les bonnes décisions ? Seul l’avenir nous le dira…

Bruno Etchenic

areion24.news

Epstein-Afrique : la nausée mondialisée

 

Si tu veux dîner avec le diable, dit le proverbe, mieux vaut se munir d’une grande cuillère. Dans le dossier Epstein, aucune n’a de tige assez longue. L’affaire ressemble au labyrinthe du Minotaure qui serait submergé par les égouts. Une toile d’araignée planétaire où se croisent figures politiques, fortunes privées et réseaux d’influence en quête de sexe, d’argent et de pouvoir. Après bien des atermoiements, le rideau s’est finalement levé. Mondafrique propose une série d’articles consacrés aux apparitions de l’Afrique dans les « Epstein files », où il est surtout question de business, de diplomatie informelle et de réseaux d’influence.

À prendre avec des pincettes 

La divulgation des dossiers Epstein était une promesse de campagne de Donald Trump. Mais plus que le Président lui-même, ce sont surtout ses partisans du mouvement MAGA (Make America Great Again) qui ont exigé que toute la lumière soit faite. Sous pression de ses militants et après beaucoup d’hésitations, l’administration américaine a fini par se résoudre à ouvrir la boîte de Pandore, le 30 janvier dernier.

Si cette affaire suscite autant d’intérêt, c’est en raison de la nature et de la gravité des faits, du statut social des personnes impliquées et de l’impunité dont elles ont bénéficié. Cependant, les noms qui y figurent ne sont pas nécessairement tous liés à des crimes : être cité ne prouve rien en soi. Pour tenter de comprendre et d’y voir clair, il faut réaliser un travail de fourmi, analyser et recouper des centaines de milliers de pages et d’images. Ce travail aurait dû être effectué par les justices nationales, mais cela n’a pas été le cas, notamment en France. Ce vide judiciaire s’explique par les puissants réseaux d’influence où évoluait Jeffrey Epstein. On ne peut donc que se réjouir que cette affaire émerge enfin, à condition de faire le tri.

Qui était Jeffrey Epstein ? 

Né en 1953 à New York dans un milieu populaire, Jeffrey était un financier au parcours atypique, passé de l’enseignement à la gestion de fortune pour des clients très riches, dans des conditions pour le moins intrigantes. Il est condamné une première fois en 2008 en Floride pour proxénétisme de mineures. A la suite d’un accord de plaidoyer très clément qui lui évite des poursuites fédérales plus lourdes, il est libre. Dès cette époque, tout le monde sait.Malgré cela, il a continué à fréquenter des cercles très influents. Jeffrey Epstein meurt en 2019, dans des conditions troubles, alors qu’il était en détention provisoire en attente de son procès.

Sa complice et associée Ghislaine Maxwell, est, elle, toujours en détention. C’est une figure centrale du dossier, fille du magnat de la presse britannique Robert Maxwell, elle-même très introduite dans les milieux mondains et politiques internationaux. L’étendue de leurs carnets d’adresses, mêlant responsables politiques, grandes fortunes, universitaires et figures du show-biz, est époustouflante. Des personnalités comme Bill Clinton, le prince Andrew, Anne de Rothschild ou, en France, Caroline Lang – la fille de Jack Lang – s’y trouvent. Cette capacité à rester socialement fréquentable malgré une condamnation infamante explique en partie pourquoi l’histoire est hors-norme. Elle pose une question persistante : comment Jeffrey Epstein, déjà condamné pour de tels, faits a-t-il pu conserver si longtemps un tel accès aux élites ?

Les pays du Sud globalement épargnés

Le versant africain du dossier tranche avec son cœur judiciaire américain. En Afrique, il est surtout question de voyages d’affaires, de demandes de visas et de connexions politiques, la plupart en lien avec Israël. Plusieurs anciens responsables du renseignement, dont Ari Ben Menashe, ont évoqué les liens entre Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell et le Mossad depuis les années 1980. Ceci expliquerait l’étendue de leurs contacts sur tous les continents et dans tous les milieux et leurs liens avec l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak.

Dans plusieurs pays africains, comme en Côte d’Ivoire et en Libye, il s’agit bien de contrats financiers en lien avec les intérêts de Tel Aviv.

Pour autant, et en l’état des connaissances à ce jour, il n’y a pas d’allégations crédibles ou documentées d’activités sexuelles criminelles sur le continent. Idem pour la Chine et l’Asie,  où comme en Afrique, il s’agit seulement de connexions diplomatiques ou d’influence. Seule l’Amérique du Sud, principalement le Brésil, a été touchée. Le complice du couple Epstein-Maxwell, le Français Jean-Luc Brunel – mort en détention à Paris en février 2022 – recrutait des adolescentes, parfois âgées de moins de 16 ans, attirées par les concours de beauté ou les contrats de mannequinat. Néanmoins, la majorité des exactions sexuelles est concentrée aux États-Unis, sur des îles privées des Caraïbes et au Nouveau-Mexique.  

Les pays du Sud apparaissent, pour l’essentiel, en marge du volet criminel de cette affaire. Se dessine, en revanche, le portrait d’une élite mondialisée qui a dominé les cercles du pouvoir, de la finance et de l’influence pendant plus de trente ans. Une élite souvent prompte à donner des leçons de gouvernance ou de morale publique, et que l’affaire rattrape aujourd’hui. À bien des égards, le scandale Epstein ressemble au crépuscule d’un entre-soi globalisé qui s’imaginait intouchable.

Les amis du milliardaire à Abidjan

Comme ailleurs dans le monde, les révélations autour de Jeffrey Epstein font beaucoup de bruit en Côte d’Ivoire. En réalité, le pays n’apparaît que de façon marginale dans les millions de pages publiées, essentiellement entre 2012 et 2014. Le sulfureux personnage n’y joue qu’un rôle d’intermédiaire. Le vrai sujet est ailleurs : ces fuites illustrent la construction d’un appareil de surveillance destiné à verrouiller le pouvoir d’Alassane Ouattara.

Sous Laurent Gbagbo (2000-2010), la Côte d’Ivoire entretenait des relations étroites avec Israël. Pendant la crise post-électorale de 2010-2011, les autorités israéliennes sont restées très discrètes, ne prenant position ni pour un camp ni pour un autre, au moins publiquement. Lorsqu’Alassane Ouattara arrive au pouvoir en 2011, il ne dispose pas de canaux privilégiés avec Tel-Aviv. La tentative de coup d’État de 2012 change la donne : le Président cherche alors des outils pour sécuriser son fauteuil.

Du partenariat sécuritaire au verrouillage du pouvoir 

C’est dans ce contexte que s’activent l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak et Jeffrey Epstein. Les documents disponibles décrivent un travail méthodique de mise en relation, d’organisation de rencontres et de transmission de propositions pour des systèmes de surveillance des communications. Des proches du pouvoir, comme la nièce d’Alassane Ouattara, Nina Keïta, et Sidi Tiémoko Touré, alors chef de cabinet du président de la République, apparaissent comme points de contact dans ces échanges.

Sur les réseaux sociaux, une photo (voir ci-dessus) d’un déjeuner montrant Hamed Bakayoko – le Premier ministre décédé en 2021– aux côtés de Jeffrey Epstein a été largement commentée. Pourtant, rien dans les documents ne prouve une quelconque proximité entre ces deux hommes. Hamed Bakayoko n’agit ici qu’en tant que ministre de l’Intérieur de l’époque, dans le cadre de ce contrat.

Interception des communications et cyber-surveillance

À partir de 2013-2014, l’État ivoirien renforce fortement ses capacités de surveillance : interception des communications, cyber-surveillance, centralisation du renseignement, montée en puissance d’unités spécialisées. Officiellement, il s’agit de lutte antiterroriste. Dans les faits, ces outils, qui n’ont cessé de s’améliorer, donnent au pouvoir une capacité inédite de suivi des oppositions, des mobilisations et des voix critiques.

Jeffrey Epstein n’a été qu’un facilitateur. L’enjeu réel est l’importation d’un modèle sécuritaire qui a contribué à durcir le contrôle politique en Côte d’Ivoire, comme l’a montré l’élection présidentielle d’octobre 2025.

Israël y a gagné sur tous les tableaux : sur le plan financier, avec de juteux contrats de sécurité pour ses entreprises privées et par la mise en place d’outils qui lui permettent d’accéder à de nombreux renseignements et de surveiller l’importante communauté libanaise en Côte d’Ivoire.

Libye : les milliards et la guerre

L’affaire Epstein ressemble à un tonneau des Danaïdes : chaque jour apporte son lot de révélations. Dans le cadre de sa série Afrique, Mondafrique observe aujourd’hui les échanges sur la Libye, qui prennent une résonance particulière replacés dans le contexte de l’époque. Leur publication coïncide avec l’assassinat de Saïf al-Islam, ce qui souligne une fois de plus la dimension tragique du destin de ce pays.

Chasse au trésor

En février 2014, au moment du déclenchement des troubles en Ukraine, Jeffrey Epstein écrit à son ami Ehud Barak, ancien Premier ministre israélien : « Avec l’explosion des troubles civils en Ukraine, en Syrie, en Somalie et en Libye, et le désespoir de ceux qui sont au pouvoir, n’est-ce pas parfait pour vous ? » Ce message est l’illustration parfaite d’un cynisme décomplexé, qui voit d’abord des opportunités en or dans les crises géopolitiques, le chaos et la misère du monde.

Selon les documents publiés par le Département de la Justice américain (DOJ) en février 2026, l’intérêt d’Epstein pour la Libye est antérieur à la guerre de 2011. Des e-mails de 2010 montrent des discussions autour de prêts libyens provenant de la Libye et chiffrés en milliards de dollars à destination de Dubaï, impliquant le banquier anglais basé aux Émirats arabes unis Terence Allen et le prince Andrew.

Autour des fonds libyens, un casting international

L’histoire ne dit pas si ces projets ont abouti, mais l’appétit d’Epstein pour ce pays, lui, n’a pas faibli. En mars 2011, alors que Kadhafi est encore au pouvoir, la création du Conseil national de transition et du groupe des « Amis de la Libye », soutenus notamment par la France de Nicolas Sarkozy, s’accompagne d’une résolution du Conseil de sécurité gelant les avoirs libyens à l’étranger. Ces montants sont alors estimés à plus de 80 milliards de dollars.

Trois mois plus tard, en juillet 2011, l’associé du prédateur sexuel et financier, Greg Brown, lui adresse un e-mail décrivant des opportunités financières et juridiques liées au « chaos politique et économique » libyen. Il y est question d’identifier et de récupérer des actifs gelés qualifiés de « volés », avec des commissions à la clé. Brown évoque des discussions avec des cabinets d’avocats internationaux rémunérés au résultat ainsi que l’appui possible d’anciens membres du MI6 britannique et du Mossad israélien pour tracer ces fonds.

Le courriel estime à 80 milliards de dollars les avoirs gelés dans le monde, dont 32,4 milliards aux États-Unis, et avance que les montants réels pourraient être trois à quatre fois supérieurs en fonds souverains détournés. Il évoque des perspectives de gains de plusieurs milliards via des commissions de 10 à 25 % sur 5 à 10 % des sommes récupérées. Il souligne aussi l’enjeu de devenir partenaire privilégié de la Libye pour la reconstruction, estimée à au moins 100 milliards de dollars, en rappelant les réserves énergétiques du pays et son taux d’alphabétisation élevé.

On ignore l’issue de ces projets

Une nouvelle fois, l’histoire ne dit pas sur quel trésor cet aréopage a fini par mettre la main. D’autant, qu’ils n’étaient pas les seuls à chasser les fonds libyens. Tout ce que la planète compte comme escrocs, barbouzes, cabinets d’avocats s’y sont essayés.

Pour preuve, d’autres documents publiés eux en 2019, relient Sidney Blumenthal, conseiller d’Hillary Clinton, dans des démarches de récupérations « d’actifs pillés » à la Libye auxquelles Epstein aurait également participé. Des correspondances du financier prédateur mentionnent un projet de déplacement en Libye via Malte pour discuter de ces sujets, sans précisions de date.

Quinze ans après la guerre de l’OTAN et la chute de Kadhafi, le pays est toujours en proie au chaos, un désordre qui arrange bien des intérêts. Tant que le pays reste fragmenté et divisé, l’État n’est pas en mesure d’exiger la restitution de ses avoirs. Les milliards continuent de dormir ailleurs, d’y produire des intérêts et de susciter des convoitises.

Sénégal, le pari manqué du financier

Avec près de 800 apparitions dans les Epstein files, le Sénégal fait partie des pays africains les plus concernés (après l’Afrique du Sud) par ce dossier aux ramifications planétaires. Cité plus de 500 fois, Karim Wade, le fils d’Abdoulaye Wade, est au centre des écrits de Jeffrey Epstein concernant le Sénégal. En effet, l’homme d’affaires voyait en lui un futur Président. 

Au centre de plus de 500 e-mails, Karim Wade est sans doute la personnalité politique sénégalaise la plus exposée. Au Sénégal, ses rapports avec le sulfureux homme d’affaires suscitent pas mal d’interrogations et de zones d’ombre, même si jusque-là, aucun fait compromettant n’est apparu. La relation entre les deux hommes est amicale et nourrie par des dons financiers importants, des services de mise en relation et des projets d’affaires.

Des rapports privilégiés 

Epstein semble avoir beaucoup misé sur celui qui fut le ministre de l’Énergie et de la Coopération internationale d’Abdoulaye Wade. Dans un mail du 29 novembre 2016 adressé à l’influent Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton puis directeur du Conseil économique national de la Maison Blanche sous Barack Obama, Epstein présentait son ami Wade comme « l’une des personnalités les plus importantes d’Afrique de l’Ouest », qui deviendrait, à coup sûr, Président de la République en 2019 ou 2024. (Karim Wade, alors tout juste libéré après une condamnation à trois ans d’emprisonnement, ne participera pas, finalement, à ces élections, étant déclaré inéligible par le Conseil constitutionnel).

Epstein était convaincu que la condamnation de Karim Wade visait surtout à l’empêcher d’être candidat. « Il se trouve actuellement au Qatar, où il attend son retour au pouvoir, qui est presque garanti. C’est le plus charismatique et le plus rationnel de tous les Africains, et il a leur respect », écrivait Epstein très élogieux. Il répondait à une question de Summers lui demandant « qui est le type avec qui » il lui avait « arrangé un rendez-vous ». 

Dès sa sortie de prison le 24 juin 2016, par l’effet d’une grâce présidentielle, Karim a renoué avec Epstein. En atteste une conversation du 26 juin, moins de 48 heures après sa libération suivie de son « exil » à Doha, au Qatar, à bord d’un jet privé affrété par les plus hautes autorités de ce pays du Golfe où il est installé depuis lors.     

Quand Epstein mobilisait tout Washington pour faire pression sur Dakar 

Les échanges entre Epstein et Karim Wade remontent au moins à l’année 2010, si l’on en croit les documents rendus publics le 30 janvier par le ministère américain de la Justice. Ils sont très fréquents entre 2010 et 2012, avant l’arrestation de Karim Wade, en avril 2013, suivie de sa condamnation en mars 2015 pour enrichissement illicite. Lâché par plusieurs de ses amis, Karim a pu compter sur Epstein qui ne l’a pas abandonné dans sa longue bataille judiciaire contre le régime de Macky Sall.

À sa demande, le financier américain lui fait un don de 100 000 dollars US (environ 55 millions de francs CFA) pour s’attacher les services du cabinet Nelson Mullins à Washington. L’objectif est d’obtenir le soutien des États-Unis pour pousser le Sénégal à donner suite à la décision du Groupe de travail des Nations Unies qui avait déclaré « arbitraire » la détention de Karim Wade. 

Le 20 janvier 2016, Epstein informe les proches de Wade qu’il a payé la note. Les documents montrent également des traces de transactions avec Me Seydou Diagne, un avocat de Karim Wade, pour un montant avoisinant 500 000 dollars US, soit plus de 237 millions de francs CFA. Officiellement, si l’on en croit les Epstein Files, il s’agirait du paiement d’honoraires relatifs à l’assistance juridique dans le cadre du suivi des opérations et des investissements.

Ce qui est curieux pour un observateur, c’est que Karim Wade, condamné pour s’être enrichi illicitement de plus de 69 milliards de francs CFA et condamné à rembourser cette somme ainsi qu’une amende du même montant, semblait alors dans l’incapacité de financer sa défense.

En avril 2016, Bob Crowe, associé au cabinet Partners Nelson Mullins, informe Epstein d’une réunion fructueuse au Département d’État le même jour. « Mon contact travaille en coulisses pour aider à faire pression sur Macky Sall et son administration. Notre ambassadeur apporte également son aide », assure le lobbyiste. Et d’ajouter : « Nous travaillons également avec le Département d’État pour que la détention de Wade soit mise en évidence dans le rapport sur les droits de l’homme au Sénégal pour l’exercice 2017. »

Les résultats d’un lobbying intense

Du côté du Congrès, les résultats semblent moins positifs, à cause de la publication, au même moment, des Panama Papers. Mais les lobbyistes engagés par Epstein s’accrochent. Le 19 mai 2016, dans une lettre adressée à Élisabeth Feliho (assistante de Karim Wade), Vinoda Basnayake, du cabinet Nelson Mullins, annonce une délégation du Congrès au Sénégal. « Cela pourrait être une occasion importante pour rencontrer certains membres très influents du personnel chargés de la politique étrangère », écrit-il à Féliho.

Dans ce cadre, pour faciliter la rencontre, les lobbyistes se sont rapprochés de Yebbie Watkins, l’un des membres du personnel, proche collaborateur de l’influent James Clayburn – responsable au sein du Caucus noir. L’objectif est non seulement de faire connaître l’histoire de Karim Wade à certains leaders du Congrès mais aussi de placer les projecteurs sur son cas.

C’est dans ce contexte que le fils de l’ancien Président est libéré dans la nuit du 23 au 24 juin. En sus du lobbying américain exercé à la demande d’Epstein, d’autres réseaux locaux – en particulier les marabouts – ainsi que qataris ont également pesé dans les tractations.

Macky Sall, Khalifa Sall et Jean-Claude Mimran

Les autres courriers de Jeffrey Epstein liés au Sénégal sont rares. Les recherches sur l’ex président Macky Sall ne font ressortir que 37 résultats, presque tous liés directement à l’affaire Karim Wade. Il y est soit critiqué pour avoir fait emprisonner« arbitrairement » un opposant politique, soit interpellé par le biais d’intermédiaires. Il en va de même pour Khalifa Ababacar Sall, à l’époque maire de Dakar, dont les relations avec Karim Wade étaient exécrables.

Quant à Cheikh Kanté (l’ancien directeur général du Port autonome de Dakar), il est cité dans un mail entre Epstein et le top management de DP Word – l’opérateur principal du Port autonome de Dakar – en l’occurrence Mohammed Sharaf, alors bras droit du PDG de l’entreprise émiratie, le Sultan Bin Sulayem, autre ami d’Epstein et proche de Karim Wade (plus de 4700 occurrences dans les Epstein files.) 

La dernière personnalité du Sénégal qui apparaît furtivement dans l’une des conversations est le patron de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), le milliardaire français Jean-Claude Mimran, cité comme participant à un dîner, le 10 décembre 2009, avec le prince Andrew. L’expéditeur du mail, dont le nom est masqué, informe Epstein qu’il va « dîner avec Andrew ce soir » et qu’il a également invité le magnat sénégalais du sucre, l’un des hommes les plus puissants du pays.

Le Nigeria comme terrain de jeu

Pendant plus d’une décennie, le délinquant planétaire, allié à l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak, a transformé l’instabilité provoquée par Boko Haram en opportunité commerciale. Avec Bill Gates, il s’est invité dans la stratégie vaccinale du pays. Dans les deux cas, les documents de la justice américaine révèlent un cynisme et un racisme décomplexés.

Boko Haram, une aubaine !

Le partenariat entre Barak et Epstein remonte au début des années 2000. Plus de quinze ans de relation personnelle et professionnelle, des investissements communs, des voyages et une méthode rodée : utiliser l’instabilité comme porte d’entrée commerciale.

Au Nigeria, le prétexte est la sécurité. Dès 2012-2013, Barak organise des voyages en Afrique de l’Ouest sous couvert de projets médicaux, de construction d’hôpitaux et de centres de diagnostic. En coulisses, il s’agit plutôt de négociations sécuritaires. Une conférence de cybersécurité à Abuja servira de décor pour rencontrer le Président de l’époque, Goodluck Jonathan. Comme à Abidjan à la même époque, il s’agit d’introduire les technologies de surveillance israéliennes, présentées ici comme des solutions à l’insurrection djihadiste.

La Palestine, terrain d’expérimentation

Les entreprises israéliennes qu’Epstein et Barak font entrer au Nigeria ont un argument de vente particulier : leurs technologies sont éprouvées sur le terrain. Comprendre : testées contre les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le système biométrique utilisé au point de passage d’Erez pour la reconnaissance faciale et la mesure des mains des Palestiniens est ainsi proposé au gouvernement nigérian. Elbit Systems décroche un contrat de surveillance internet de 40 millions de dollars. Des systèmes biométriques sont installés dans des universités nigérianes, dont Babcock, sous couvert de monitoring sécuritaire. Le parlement nigérian s’oppose à certains de ces contrats, mais les autorités nigérianes passent outre.

En 2014, le nord du Nigeria brûle sous les attaques de Boko Haram. A Chibok, des centaines de lycéennes sont enlevées. Epstein écrit alors à Barak : « Avec les troubles civils qui explosent et le désespoir de ceux au pouvoir, n’est-ce pas parfait pour toi ? ». L’ancien Premier ministre israélien lui répond froidement : « Tu as raison dans un sens. Mais ce n’est pas simple de transformer ça en flux de trésorerie. »

En 2020, des associés de Barak contribuent à un projet financé par la Banque mondiale pour les infrastructures du Nigeria. La lutte contre Boko Haram a fait son office : elle a ouvert des portes commerciales dans le pétrole, les ports, la logistique. Le scénario est bien rodé : Barak apporte ses connexions, Epstein son carnet d’adresses. Depuis la publication des documents, Barak a exprimé des regrets bien dérisoires, les faits parlent d’eux-mêmes et resteront dans l’histoire.

« Des bougies et des miroirs »

Barak et Epstein ont fait du Nigeria un marché ; Gates et Epstein en ont fait un laboratoire. En mars 2013, Boris Nikolic, conseiller scientifique en chef de Bill Gates, échange une série d’e-mails avec Jeffrey Epstein. Leur sujet : la résistance des populations du nord du Nigeria aux vaccins antipolio de la Fondation Gates. La méfiance des populations n’est pas irrationnelle. Elle s’enracine au contraire dans un traumatisme bien réel. Dans les années 1990, dans la région de Kano, le laboratoire pharmaceutique Pfizer avait utilisé des enfants nigérians comme cobayes pour tester illégalement un médicament contre la méningite, le Trovan. Résultats : au moins onze morts et de nombreux autres enfants survivant avec de terribles séquelles, sourds, aveugles, paralysés ou encore avec des lésions cérébrales.

Epstein et NiKolic n’ont que faire de ce contexte. Pour outrepasser les craintes légitimes des populations nigérianes, le premier propose au second une solution : « Si Gates veut obtenir leur consentement, il a besoin de bougies et de petits miroirs, comme les Américains l’ont fait avec leurs Indiens. » Des propos qui laissent sans voix. La réponse de Nikolic est plus révélatrice encore. Le conseiller scientifique de la plus grande fondation de santé au monde écrit à un financier condamné pour crimes sexuels, sans aucune expertise en santé publique : « Je préfère solliciter votre opinion plutôt que celle de 1 000 experts mondiaux de la santé. » La Fondation Gates finance l’OMS. Epstein, lui, fourni la Fondation Gates en idées. La boucle est bouclée.

Le projet Molécule

La relation entre Epstein et l’écosystème Gates dépasse largement quelques échanges d’e-mails. En février 2011, la banque JPMorgan cherche à concevoir un fonds philanthropique de 150 millions de dollars pour Bill Gates. Pour ce faire, elle consulte Epstein, pas Gates. Epstein livre un plan clé en main incluant une branche offshore dédiée aux vaccins. Trois jours plus tard, un texte de 14 pages, le « Projet Molecule » est publié, avec le nom de Gates dans le titre.

Comme Barak, Gates se confond en regret, en précisant que leurs rencontres visaient à mobiliser des ressources pour la santé mondiale. La Fondation Gates a confirmé qu’aucune collaboration formelle n’avait abouti. Mais la question n’est pas celle-ci. Comment un homme déjà condamné en 2008 pour crimes sexuels pouvait-il peser sur la stratégie vaccinale en Afrique au point que le conseiller scientifique de Gates préférait son opinion à celle de mille experts ? 

Plus on se plonge dans ces dossiers, plus la sidération est totale. Chaque document révèle un peu plus l’étendue d’un système où la prédation, le cynisme et le racisme coexistaient paisiblement au sommet du monde.

Références :

L’email central (2014) Documents DOJ publiés par le US House Oversight Committee, repris et analysés par Drop Site News et Daily Trust. Email Epstein→Barak : « isn’t this perfect for you » / réponse Barak : « not simple to transform it into a cash flow. »

Le contrat Elbit Systems Documents DOJ, analysés par Daily Trust (dailytrust.com, investigation publiée début 2026) : contrat de surveillance internet de 40 millions de dollars accordé à Elbit Systems malgré l’opposition du parlement nigérian, consécutif à la conférence de cybersécurité d’Abuja en 2013.

Le volet DP World/ports Correspondances de 2018 publiées par le DOJ, analysées par Al Quds English (alquds.com) : échanges entre Epstein, Sultan Ahmed bin Sulayem (chairman DP World, depuis démis de ses fonctions) et des officiels du fonds souverain nigérian sur les ports de Lagos et Badagry.

Mor Amar

mondafrique.com