Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 6 août 2026

La naruzhka : un mode opératoire au cœur des opérations des services russes de renseignement

 

Contraction de naruzhnoye nablyudeniye, littéralement « surveillance extérieure », le terme recouvre la surveillance physique : observer une personne, suivre ses déplacements, reconstituer ses habitudes, identifier ses relations et repérer ses vulnérabilités.

Dans la culture opérationnelle russe, cette collecte sert au contre-espionnage, protège une opération clandestine, prépare une approche ou une action hostile et, lorsqu’elle devient visible, agit comme une forme d’intimidation.

La distinction est centrale. La naruzhka ne consiste pas seulement à savoir où se trouve une personne. Elle vise à comprendre son environnement, à anticiper ses décisions et, parfois, à modifier son comportement avant même qu’une autre action soit engagée.

Une permanence plus culturelle qu’administrative

La surveillance physique s’inscrit dans une longue histoire russe du contrôle politique.

Les opritchniki, force coercitive créée au XVIe siècle par Ivan IV, tsar de Russie surnommé Ivan le Terrible, ne constituaient pas un service de renseignement moderne. Ils formaient cependant un appareil soumis au souverain, chargé de neutraliser les oppositions réelles ou supposées.

Cette logique se retrouve ensuite dans l’Okhrana, police politique de l’Empire russe, puis dans la Tchéka, première police politique bolchevique, le GPU et le NKVD, organes soviétiques de sécurité, avant le KGB, service de sécurité et de renseignement de l’Union soviétique.

Sous l’URSS, la surveillance physique relevait notamment de la 7e direction du KGB, structure chargée d’observer diplomates, étrangers, agents suspects, dissidents et personnes approchant des sites sensibles.

Il ne faut pas pour autant tracer une continuité administrative directe entre les opritchniki et les services actuels. La permanence est culturelle : elle tient à une conception du pouvoir dans laquelle la sécurité du régime tend à se confondre avec celle de l’État.

La naruzhka peut ainsi participer à un dispositif destiné à détecter, classer, dissuader et désigner les individus considérés comme dangereux.

En Russie, observer pour cartographier

À l’intérieur de la Russie, la surveillance physique participe d’abord au contre-espionnage et à la sécurité intérieure.

Le FSB, Service fédéral de sécurité chargé notamment du contre-espionnage et de la sécurité intérieure russe, peut surveiller des diplomates étrangers, des personnes soupçonnées de travailler pour un service occidental, des journalistes, des représentants d’ONG, des universitaires ou des dirigeants d’entreprise.

L’objectif n’est pas uniquement de constater une activité clandestine. Il consiste à cartographier les relations de la cible, à comprendre ses centres d’intérêt, à identifier ses sources et à repérer les circonstances dans lesquelles elle devient accessible.

Des citoyens russes considérés comme hostiles au pouvoir peuvent également être suivis : militants, opposants, journalistes indépendants, responsables associatifs ou membres de minorités politiques et religieuses.

La surveillance physique complète alors les interceptions, l’exploitation des données administratives, la vidéosurveillance et les pouvoirs de contrôle des services russes.

Elle restitue ce que les seuls moyens techniques saisissent mal : nature d’une rencontre, confiance entre deux personnes, précautions prises ou rupture d’habitudes.

La naruzhka transforme ainsi des déplacements ordinaires en données relationnelles. L’adresse importe, mais le véritable renseignement réside souvent dans le réseau qui apparaît autour d’elle.

La surveillance agit avant son exploitation

La question est aussi de comprendre ce que leur présence conduit la cible à faire ou à ne plus faire.

Une personne qui pense être observée modifie ses itinéraires. Elle réduit ses contacts, hésite à rencontrer certaines sources, renonce à des déplacements ou finit par soupçonner son entourage d’être compromis.

Lorsque la filature reste clandestine, elle sert principalement la collecte. Lorsqu’elle devient perceptible, elle transmet un message : le service connaît les déplacements, les relations et parfois les habitudes familiales de la cible.

La distinction entre surveillance discrète et surveillance démonstrative est essentielle.

Dans le premier cas, la personne fournit de l’information sans savoir qu’elle est observée. Dans le second, elle comprend que son espace de liberté peut être réduit à tout moment.

La naruzhka devient alors une pression psychologique fondée sur l’incertitude : la cible ignore ce que le service sait, ce qu’il prépare et jusqu’où il est prêt à aller.

À l’étranger, protéger les opérations et préparer l’action

Hors de Russie, les services russes ne disposent ni des mêmes effectifs ni de la même liberté d’action. La surveillance devient plus sélective, fragmentée et dépendante de relais locaux.

Elle remplit d’abord une fonction défensive.

Avant une rencontre avec une source, l’utilisation d’un dépôt clandestin ou une opération sensible, un officier doit déterminer s’il est suivi par le contre-espionnage local.

Les officiers russes utilisent à cette fin des itinéraires de détection de surveillance, parfois appelés marshrut proverki, ou « itinéraires de vérification ». Changements de direction, arrêts et points d’observation servent à faire apparaître d’éventuels suiveurs.

La surveillance remplit ensuite une fonction préparatoire.

Observer une personne permet d’établir son emploi du temps, d’identifier ses fréquentations, ses contraintes familiales et ses comportements à risque. Ces informations peuvent faciliter une approche, un recrutement, une opération d’influence, un cambriolage ciblé ou une action violente.

Enfin, elle peut intimider. Une présence répétée, une photographie ostensiblement prise ou un véhicule laissé devant un domicile peuvent suffire à signifier que la cible reste accessible.

L’attribution demeure cependant difficile. Une filature ne prouve ni l’implication d’un service russe ni l’intention finale de l’opération.

Les diasporas dans le champ de la surveillance

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, plusieurs centaines de milliers de Russes ont quitté leur pays. Une partie de la contestation s’est déplacée à l’étranger.

Journalistes en exil, militants antiguerre, déserteurs, anciens agents, entrepreneurs et défenseurs des droits humains peuvent intéresser Moscou pour leurs réseaux, leurs financements, leurs relations avec les autorités occidentales ou leurs contacts avec l’Ukraine.

La répression transnationale documentée depuis 2022 associe surveillance, menaces numériques, instrumentalisation administrative, pression sur les familles et, dans les cas les plus graves, préparation d’actions violentes.

En avril 2025, des hommes ont surveillé et filmé le domicile de Vladimir Osechkin, militant russe et fondateur de l’organisation de défense des détenus Gulagu.net, installé en France. Selon des documents judiciaires, cette reconnaissance aurait préparé un projet d’assassinat. L’affaire illustre le continuum possible entre observation, intimidation et passage à l’action.

Cette surveillance ne relève pas nécessairement d’un service unique. Elle peut associer le FSB, le SVR, service russe de renseignement extérieur, le GRU, renseignement militaire russe, des représentations diplomatiques, des réseaux criminels ou des exécutants recrutés ponctuellement.

L’assassinat n’a pas besoin d’être probable pour produire un effet. Il suffit que la cible le juge crédible.

Moscou n’a donc pas à frapper chaque opposant. La possibilité de la sanction peut suffire à réduire les déplacements, les contacts et les prises de parole.

La première étape d’un dispositif plus large

La force des services russes repose sur la combinaison des moyens.

La surveillance physique peut alimenter un kompromat, faciliter un recrutement, préparer une campagne de dénigrement ou identifier une vulnérabilité exploitable.

Elle peut révéler des difficultés financières, des ambitions frustrées, des relations dissimulées, une addiction ou un conflit familial. Ces informations ne conduisent pas automatiquement à un chantage. Elles permettent de choisir le levier adapté : argent, peur, idéologie, ego, reconnaissance ou protection d’un proche.

La naruzhka peut également précéder une opération d’influence.

Un universitaire, un entrepreneur, un journaliste ou un ancien haut fonctionnaire peut intéresser un service non pour les secrets qu’il détient, mais pour son accès à un réseau et sa capacité à légitimer un récit.

Depuis les expulsions d’officiers russes sous couverture diplomatique intervenues après l’empoisonnement en 2018 de Sergueï Skripal, ancien officier du renseignement militaire russe, puis après l’invasion de 2022, certaines tâches de reconnaissance et de surveillance peuvent être confiées à des intermédiaires.

La professionnalisation compte alors moins que la fragmentation. Une personne photographie un bâtiment. Une autre suit la cible. Une troisième collecte des données personnelles. Aucun exécutant ne dispose nécessairement d’une vision complète de l’opération.

Cette compartimentation réduit les coûts, complique l’attribution et maintient une distance entre le commanditaire et l’action.

Une manière d’exercer le pouvoir

La naruzhka représente la partie visible d’un système plus profond.

Elle observe les déplacements, mais cherche surtout à comprendre les relations. Elle protège les opérations russes, mais peut également préparer des actions contre leurs cibles. Elle collecte de l’information, tout en produisant directement des effets sur les comportements.

Cette logique dépasse les diplomates, les opposants et les agents de renseignement.

Toute personne disposant d’une expertise, d’un accès, d’un réseau ou d’une capacité d’influence peut présenter un intérêt : chercheur, entrepreneur, cadre industriel, journaliste, responsable associatif ou membre d’une diaspora.

Une organisation peut ne détenir aucun secret classifié tout en possédant des informations stratégiques sur une technologie, une chaîne d’approvisionnement, un programme industriel ou les intentions d’un décideur.

La naruzhka ne constitue donc pas une méthode destinée à savoir.

Dans la pratique russe, surveiller peut déjà contraindre. La collecte prépare l’action. La visibilité crée l’intimidation. Et l’incertitude entretenue autour des intentions du service devient elle-même une forme de pouvoir.

5 points clés à retenir

  • La naruzhka désigne la surveillance physique, mais ses effets dépassent la simple filature.
  • Elle sert la collecte, le contre-espionnage, la protection opérationnelle, la préparation d’actions et l’intimidation.
  • Une surveillance rendue visible peut modifier le comportement d’une cible sans qu’une autre action soit engagée.
  • Depuis 2022, les opposants russes en exil sont davantage exposés aux mécanismes de répression transnationale.
  • La naruzhka constitue souvent une composante d’un dispositif combinant renseignement, recrutement, influence et coercition.

Paul-Gabriel Lantz

La directrice du Service de renseignement extérieur d’Arménie reconduite dans ses fonctions

 

Par décision du Premier ministre arménien Nikol Pachinian, Kristiné Grigoryan a été reconduite dans ses fonctions de directrice du Service de renseignement extérieur de la République d’Arménie.

La décision du Premier ministre arménien a été publiée sur le site internet du gouvernement arménien (e-gov.am).

Le message indique : « Conformément aux dispositions du paragraphe 3.1 de l’article 6 de la loi relative à la fonction publique, du paragraphe 5 de l’article 9 et du paragraphe 1 de l’article 19 de la loi relative aux activités de renseignement extérieur et au Service de renseignement extérieur, Kristinne Grigoryan, directrice par intérim du Service de renseignement extérieur, est reconduite dans ses fonctions ».

Krikor Amirzayan

armenews.com

Comment les services secrets sont devenus un pilier de l’État français

 

Contrairement aux pays anglo-saxons, le pouvoir politique français s’est longtemps tenu à distance des services de renseignement. Jusqu’aux années 2000, les présidents se méfiaient d’organisations jugées très autonomes, parfois soupçonnées de politisation ou d’avoir été impliquées, directement ou indirectement, dans des épisodes sensibles (guerre d’Algérie, affaire Markovic, opérations clandestines en Afrique, etc.). Les services de renseignement, intérieurs comme extérieurs, travaillaient avant cette époque sans cadre législatif et fonctionnaient de manière très cloisonnée. Inhérent à l’État mais extérieur à la culture politique, tel était le statut paradoxal du renseignement en France.

Aujourd’hui, la situation a bien changé. La loi du 24 juillet 2015 relative au renseignement a consacré ce dernier comme une politique publique qui fournit une information stratégique nécessaire au processus de décision dans la conduite de la politique étrangère, de défense et de sécurité de l’État. Dix ans après cette loi, le renseignement serait-il devenu une politique publique comme les autres ?

Pour comprendre cette évolution, il est nécessaire de faire un retour en arrière. Trois grands moments jalonnent l’histoire contemporaine du renseignement en France : la fin des années 1980, les années 2008-2010 et les années 2015 et 2016. Chacune de ces périodes illustre les facteurs classiques du changement en science politique : le volontarisme politique, une analyse du contexte sociopolitique ou la conséquence des crises externes.

Le lent tournant de l’État vers une culture du renseignement

À la fin des années 1980, le regard politique sur les services a commencé à changer. Michel Rocard, alors premier ministre, se déplace au siège de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et fait évoluer l’image du renseignement en un outil d’aide à la décision indispensable dans la future société de l’information. Avec la fin de la guerre froide et la première guerre du Golfe (2 août 1990–28 février 1991), les armées revendiquent la nécessité de renforcer les missions de connaissance et d’anticipation face au retard français en matière de renseignement militaire. Ainsi, la nouvelle donne internationale conduit la France à développer son propre système de renseignement afin de ne plus être dépendante des États-Unis, comme ce fut le cas en 1990-1991.

Une deuxième étape débute avec la lutte contre le terrorisme post-2001. Le renseignement connaît une première phase de centralisation et de reconnaissance dans l’appareil d’État, avec la création de plusieurs instances durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy :

  • la délégation parlementaire au renseignement en 2007 ;
  • la « communauté du renseignement » en 2008, regroupant formellement des organisations aux caractéristiques similaires, soumises à des règles de confidentialité particulières, qui deviendront les dix services de renseignement actuels ;
  • le coordinateur national placé auprès du président en 2008 ;

l’Académie du renseignement en 2011, pour promouvoir une culture et des formations communes.

En outre, la fonction de reconnaissance et d’anticipation devient la mission première des armées dans la nouvelle stratégie de défense issue du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008. Le renseignement évolue ainsi de plus en plus comme une fonction légitime de l’État, assumée publiquement par les plus hautes autorités politiques.

Dernière étape en 2015 où le renseignement est inscrit dans la loi comme une politique publique formelle. Là encore, cette évolution est le fruit de plusieurs facteurs : une vague historique d’attentats djihadistes qui frappe la France à partir de 2015, un besoin d’encadrement des pratiques partagé par les parlementaires et les services de renseignement, le durcissement du contexte international (jusqu’au retour de la guerre sur le sol européen depuis 2022).

L’évolution des perceptions du grand public sur le sujet joue également un rôle non négligeable. Ainsi, la série télévisée le Bureau des légendes connaît un succès critique et populaire qui contribue, en pleine vague d’attentats en France, à modifier le regard du grand public sur le quotidien et les missions d’un service secret. Jusque là, aucune production fictionnelle française n’avait abordé les espions sous un angle réaliste avec une volonté quasi documentaire. Le succès de cette série, auprès des services comme du public, marque d’ailleurs une vraie rupture au point d’engendrer de nombreuses candidatures. À la même époque, plusieurs scandales médiatiques (Snowden ou Pegasus) donnent à voir un autre versant, plus sombre, des services et de leurs immenses capacités de surveillance.

Dans ce contexte, la loi du 24 juillet 2015 définit un cadre dans lequel les services secrets sont autorisés à recourir à des techniques spécifiques (balisage, sonorisation de lieux privés, écoutes, captation de données informatiques, etc.). Elle crée aussi un nouvel organisme de contrôle : la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR).

Cette évolution de la place du renseignement dans les politiques publiques parachève une forme de « banalisation » ou de « normalisation » du renseignement qui se rapproche ainsi des autres politiques publiques de l’État. Mais ce mouvement de reconnaissance dans l’appareil d’État et dans le droit se heurte à un paradoxe.

Comment contrôler démocratiquement une activité secrète ?

Depuis 2015, le renseignement a connu une augmentation historique de ses moyens humains et financiers : plus de 2 200 emplois supplémentaires pour les services de renseignement aux ministères de l’intérieur et de la défense entre 2015 et 2020, la DGSE qui passe de 4 400 agents en 2008 à 6 100 aujourd’hui, son budget qui augmente de près de 60 % depuis 2018 (1,3 milliard d’euros en 2026) avec un total prévisionnel de 5,4 milliards d’euros sur la période 2024-2030.

Pour garantir le respect de l’État de droit et des libertés individuelles, cette extension des moyens des services secrets doit toutefois s’accompagner d’un renforcement des mécanismes de contrôle.

Longtemps vu comme une activité illégitime liée à la raison d’État, le renseignement connaît alors un encadrement croissant par le droit. Toutefois, le renseignement demeure un domaine très particulier qui ne peut pas être soumis aux usages habituels de publicité et de contrôle démocratique.

Aujourd’hui, trois échelons de contrôle, dont les membres sont soumis au secret de la défense nationale, participent à son encadrement externe :

  • un contrôle administratif exercé par la CNCTR,
  • un contrôle parlementaire par la délégation parlementaire au renseignement,
  • un contrôle juridictionnel confié à une formation spécialisée au sein de la section du contentieux du Conseil d’État.

Le droit constitue alors un puissant vecteur de normalisation de pratiques qui sont, au premier abord, dérogatoires des règles démocratiques habituelles (absence de publicité des actions pour cause de secret-défense, absence d’évaluation publique des politiques menées, validation de pratiques de surveillance de la population, etc.).

En renforçant le contrôle de ces pratiques secrètes, le droit permet donc un meilleur encadrement du renseignement, mais contribue aussi à légitimer son existence, tout en légalisant des mesures dérogatoires, ce qui se révèle paradoxal.

Du secret à la parole publique

Désormais, pas une semaine ne passe sans que l’espionnage ne fasse la une de l’actualité. Guerres en Ukraine, en Iran ou à Gaza, espionnage entre États, « failles » du renseignement, lutte contre le terrorisme, etc. bien que secret, le renseignement est partout.

Aujourd’hui, les médias interrogent le rôle des services secrets dans la plupart des enjeux de sécurité soit comme un outil de compréhension de la menace, soit comme un outil de réponse. Ces derniers mois, plusieurs directeurs de services de renseignement sont même apparus dans les médias pour décrire les menaces pesant sur la France. Dans un monde saturé de fake news et de désinformation, la parole des services de renseignement, autrefois absente et secrète, est devenue un instrument de crédibilité pour informer les citoyens et alerter sur les menaces sécuritaires. Ces interventions médiatiques signalent une étape supplémentaire dans la place du renseignement dans la culture politique.

La normalisation laisse la place à une forme de certification du renseignement : les menaces sont crédibles à partir du moment où elles sont énoncées par les représentants des services de renseignement.

Au-delà du questionnement sur la réussite de ce soft power, cette présence médiatique des services de renseignement est aussi le symptôme nouveau d’une lacune ancienne des dirigeants politiques. Si les directeurs des services s’expriment dans les médias, c’est forcément après avoir obtenu l’autorisation de l’échelon politique. Ce dernier y voit donc un intérêt afin de crédibiliser les menaces sécuritaires dans une stratégie de pédagogie sur l’effort de défense et de sécurité à consentir de la part des citoyens.

Ce recours à des acteurs administratifs pour donner du crédit à cette stratégie de conviction signale donc en creux la perte d’influence des acteurs politiques. Ces derniers ne suffisent plus pour convaincre les citoyens d’adopter leurs visions du monde afin de le transformer.

theconversation.com

La « diplomatie du narcotrafic », nouvel axe des États-Unis ?

 

Dès son arrivée en janvier 2025, Donald Trump a annoncé s’attaquer au narcotrafic, alors que l’ONU alerte sur la hausse mondiale de la consommation de drogues (1). Washington privilégie une stratégie de confrontation armée, ciblant les producteurs et leurs réseaux, quitte à violer la souveraineté de pays comme le Venezuela, dont les eaux territoriales ont été touchées par des frappes américaines entre octobre et décembre 2025.

e président américain a affirmé, en janvier 2025, vouloir inscrire l’ensemble des cartels et groupes transnationaux liés au trafic de drogue au registre des organisations terroristes étrangères. Ce statut de « narcoterrorisme » lui permet de justifier des interventions armées, en s’appuyant sur des mesures policières, militaires et juridiques développées depuis les attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, en juillet, ­Washington a placé sur cette liste le Cartel de los Soles, allant jusqu’à accuser le chef d’État du Venezuela, Nicolás Maduro (depuis 2013), d’en être le dirigeant, et à engager des opérations au large de ce pays.

Une stratégie « coup de poing »

C’est en octobre 2025 que la CIA a été autorisée à agir au Venezuela, alors que ­Washington déployait dans les Caraïbes près de 15 000 soldats, ainsi que des bâtiments de sa marine, dans le cadre d’un exercice militaire mené avec Trinité-et-Tobago, à quelques kilomètres des côtes vénézuéliennes. Au cours de ces manœuvres, une vingtaine d’embarcations ont été coulées, accusées par les services américains de transporter de la drogue, sans qu’aucune preuve ait été fournie. Ces attaques, incarnant le cœur de la stratégie « coup de poing » voulue par ­Washington, ont été jugées contraires au droit de la mer par l’ONU, qui dénonce le recours à des armes létales hors d’une situation de menace imminente.

Les États d’Amérique centrale et latine perçoivent le retour d’une tutelle exercée par Washington. Beaucoup interprètent ces actions comme des ingérences assumées de l’administration de Donald Trump dans l’ancienne « arrière-cour » des États-Unis, fustigeant les échos d’une rhétorique qui rappelle celle de la « doctrine Monroe », formulée en 1823 par le président James Monroe (1758-1831 ; en fonction de 1817 à 1825) pour dissuader toute intervention des anciennes puissances coloniales européennes dans la région. Cette conception du pré carré américain a ressurgi durant la guerre froide avec, par exemple, le « plan Condor », qui permettait des ingérences directes des États-Unis dans la traque et la répression des opposants politiques aux pouvoirs en place au Chili, en Argentine, en Uruguay, au Paraguay et au Brésil, afin d’écarter toute influence communiste.

Plusieurs États redoutent que, sous couvert de lutte antidrogue, l’interventionnisme de Washington serve un projet hégémonique. Certains tenants de l’aile dure du Parti républicain n’ont jamais caché leur volonté de raviver la « doctrine Monroe ». C’était le cas de John Bolton, conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump lors de son premier mandat (2017-2021), soutien de la première heure du magnat depuis tombé en disgrâce. C’est désormais le cas du secrétaire d’État Marco Rubio, qui, en popularisant le slogan « America First », revendique un recentrage régional de la politique étrangère des États-Unis. En faisant du contrôle du continent latino-américain un enjeu stratégique, l’administration de Donald Trump s’adresse à son grand rival du XXIe siècle, la Chine.

Nouvelles rivalités

Les ambitions chinoises en Amérique latine et dans les Caraïbes n’ont cessé de croître depuis une vingtaine d’années. En 2024, les échanges commerciaux entre la République populaire et 33 pays de la région ont atteint un record historique de 515 milliards de dollars et devraient dépasser 700 milliards en 2035. Cette implantation croissante des intérêts chinois se traduit également par des investissements massifs et des projets d’infrastructures ambitieux, dont le montant s’élève à plus de 300 milliards de dollars. Un exemple emblématique est le port de Chancay, au Pérou. Donald Trump avait même laissé entendre qu’il aspirait à intégrer le canal de Panama au territoire américain, considérant que la présence de la Chine y était trop importante.

Dans un contexte de rivalité commerciale et stratégique, l’interventionnisme des États-Unis au nom de la lutte contre le narcotrafic sert de levier géopolitique : en ciblant le régime vénézuélien, Washington cherche à bousculer les rapports privilégiés que Caracas entretient avec Pékin, notamment dans le domaine énergétique. En juillet 2025, les deux pays avaient signé un ensemble de mesures de coopération dans les secteurs du commerce et des hydrocarbures. Si le régime de Nicolás Maduro tombe, les ressources pétrolières, les plus importantes de la planète (302 milliards de barils en 2024), seront alors à la portée des compagnies américaines. La drogue ne serait qu’un prétexte. On peut le comprendre en observant les contradictions de Donald Trump : en décembre 2025, celui-ci a menacé de geler les aides financières au Honduras si le conservateur Nasry Asfura n’était pas élu président de ce pays, qui accueille une base américaine. Dans le même temps, il graciait Juan Orlando Hernández, l’ancien chef d’État hondurien (2014-2022), condamné en 2024 à quarante-cinq ans de prison pour… trafic de drogue aux États-Unis. 

Note

(1) UNODC, World Drug Report 2025, 2025.


Les Caraïbes, nouvelle« arrière-cour » des États-Unis


Guillaume Fourmont

Xavier Houdoy

areion24.news

mardi 4 août 2026

Quel modèle pour la Defence Tech européenne ? Entre bon père de famille et femmes au foyer

 

Confronté à la guerre, le continent européen est malgré lui en première ligne d’un bouleversement des technologies d’armement marqué par la robotisation du champ de bataille. Or, comment établir une base d’innovation et de production aussi solide que pérenne quand on ne bénéficie, ni des budgets du Pentagone, ni des levées de fonds de la Silicon Valley ? Toutefois un modèle européen de la DefTech pourrait se dessiner.

Dans un article du média The Atlantic consacré à son entreprise et publié le 27 mars(1), Armin Papperger, PDG du géant allemand Rheinmetall, compare la production ukrainienne de drones à des « Lego » assemblés par des « ménagères qui ont des imprimantes 3D dans leur cuisine (…) Ils n’ont pas réalisé de percée technologique majeure. Ils innovent avec leurs petits drones et s’exclament : « Waouh ! » Tant mieux. Mais ce n’est pas la technologie de Lockheed Martin, General Dynamics ou Rheinmetall ».

Des propos polémiques, voire outranciers, qui provoqueront un incident diplomatique et nécessiteront que le groupe industriel publie un communiqué démentant toute volonté de moquer la mobilisation des Ukrainiens. Cette sortie n’en est pas moins symptomatique du haut potentiel de mécompréhension qui règne en Europe, entre des industriels historiques ayant bâti leur modèle en stricte réponse à la demande étatique dans un contexte « temps de paix », et une multitude de nouveaux entrants venus du monde de l’innovation, prêts à répondre à des besoins matériels redéfinis lors des différentes phases du plus grand conflit armé qu’aura connu le continent depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Loin de la Silicon Valley, les impératifs de la guerre

Drones de combat pour l’US Air Force, USV (Unmanned surface vessel) pour la Royal Australian Navy… des succès très médiatisés qui font oublier que la très emblématique Defense Tech américaine Anduril fut présente en Ukraine avec ses drones Ghost et Altius dès les premières semaines de l’invasion russe à l’hiver 2022. Sur le terrain, l’entreprise entendait mettre à l’épreuve ses matériels et surtout sa méthode itérative de développement (allant jusqu’à revendiquer des mises à jour quasi‑journalières) sur un théâtre aux contraintes infernales. En 2025, incapable de suivre la cadence imposée à ses systèmes par la guerre électronique, Anduril, comme d’autres sociétés occidentales, avait quitté l’Ukraine.

Avec Palantir, Saronic ou Shield AI, Anduril fait pourtant partie de ces nombreuses « Tech » nées dans la Silicon Valley dont l’activité est désormais scrutée avec soin, et ce bien au‑delà des cercles stratégiques, tant elles incarnent au travers de ce phénomène de fond qu’est la « New Defence » (en référence au modèle disruptif du New Space) ce qui serait devenu la nouvelle manière de faire la guerre, à grand renfort d’algorithmes et d’intelligences artificielles pour la planification et de systèmes autonomes pour l’exécution des opérations. La façade est celle d’une motivation plus profonde visant à réformer les politiques d’acquisitions de défense aux États‑Unis, tout comme SpaceX les a bouleversées dans le spatial. Les DefTech entendent appliquer les mêmes recettes sur le marché occidental de l’armement, et bousculer les majors du « Big Five », grâce à des stratégies d’innovation volontaristes prônant la culture du risque, des méthodes de développement itératif, une production verticalement intégrée, ainsi qu’un catalogue – prétendument – low cost.

En Europe, le phénomène est tout à fait mimétique, bien qu’incomparable en termes de capacités de financement privé : tandis que la DefTech américaine levait 14,2 milliards de dollars en 2025, soit un triplement par rapport à l’exercice précédent, l’Europe ne plafonnait qu’à 2,48 milliards. Une hausse de 38 % tout de même, pour une année record.

Autre différence, sur un plan plus politique cette fois : malgré les positionnements marketing et les manifestes souvent publiés en accès libre, via des blogs ou la presse(2), les start‑ups européennes sont loin d’avoir acquis le réseau d’influence qu’ont pu bâtir les DefTech à Washington, en particulier depuis la seconde élection de Donald Trump, ce qui se traduira rapidement par des législations ultra‑favorables aux ruptures, et l’infiltration de cadres d’entreprises jusqu’au sein du Pentagone. En comparaison, les Européens manquent ostensiblement de ce levier décisif que représenterait une politique publique d’acquisition massivement dédiée à l’innovation.

Mais alors que les Palantir ou Anduril ont, sans quelconque pudeur, érigé l’hypothétique future confrontation avec la Chine en point d’horizon des objectifs de supériorité technologique et de transformation du complexe militaro industriel, l’Europe fait déjà face à son propre conflit, en Ukraine. Un état de fait qui, bien au‑delà des déclamations politiques sur « l’économie de guerre », oblige les entreprises du continent à prendre une posture bien moins performative que ne l’est – parfois – celle de leurs consœurs outre‑Atlantique.

Un vivier déjà très dynamique

Plus que la politique ou même le marché, c’est donc bien la guerre en Ukraine qui nourrit depuis 2022 l’émergence d’un nouvel écosystème de l’innovation de défense en Europe. En février 2026, une note de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) qualifiait le conflit d’accélérateur de la mutation de la BITD du continent, mutation devenue nécessaire au vu des limites structurelles montrées par les modèles industriels traditionnels, héritées de trois décennies de léthargie(3). D’autant plus que, face au niveau d’attrition maximal qui touche la quasi‑intégralité des équipements sur le front, un modèle de forces conventionnelles reposant sur une colonne vertébrale constituée de quelques plateformes sophistiquées, aussi onéreuses que longues à produire, s’avère structurellement insoutenable. Sur ce point, l’enjeu capacitaire du high‑low mix semble avoir été bien intégré par la majorité des forces européennes.

C’est donc sans surprise que, relativement au besoin identifié, la DefTech en cours de structuration est tirée quantitativement par un trio constitué des dronistes (ce qui inclut les munitions semi‑autonomes), des fabricants de drones terrestres (UGV), et des spécialistes logiciel (communications, commandement et contrôle, renseignement, IA…). Sur les 316 entreprises répertoriées par la FRS (Ukraine non comprise), près de 33 % consacrent ainsi leur activité aux drones tactiques, et 30 % aux UGV. D’après d’autres bases de données, plus d’une soixantaine de start‑up ont une activité dans le domaine des softwares dédiés à la situation tactique (l’exemple de Command AI en France) ou au ciblage, avec des potentiels d’extension au secteur des drones et munitions intelligentes. Citons dans ce domaine Alta Ares, ou les licornes Harmattan AI (France), Quantum Systems, Helsing AI et Stark Defence (Allemagne), ces deux dernières étant souvent qualifiées de copies carbone de l’américaine Anduril, tant pour la constitution de leur catalogue que pour leur positionnement doctrinal.

De plus, contrairement à l’idée reçue, une grande partie des sociétés aujourd’hui estampillées « New Defence » en Europe sont en réalité des PME déjà établies, souvent duales, qui ont su tirer parti soit du contexte stratégique, soit de l’essor fulgurant des technologies issues du secteur civil, en particulier numériques. En France, on pensera notamment à l’ETI Turgis & Gaillard, à Shark Robotics (UGV) mais aussi aux dronistes Delair et EOS Technologies, au portugais Tekever ou bien encore à l’exemple atypique de ALM Méca, une TPE alsacienne spécialisée dans le modélisme qui a développé un drone intercepteur dont la vitesse de pointe avoisine les 700 km/h. C’est également le cas au Danemark avec Systematiq, société qui produisait autrefois des logiciels de gestion pour hôpitaux et qui fournit désormais son instrument SitaWare pour le C2/C4ISR des armées de l’OTAN.

Sans surprise, les pays où l’écosystème est le plus vivace sont ceux qui disposaient déjà d’une BITD robuste et variée. La France se classe donc assez logiquement comme la première terre d’accueil avec 45 représentantes, loin devant le Royaume‑Uni (26), l’Allemagne (23), et l’Espagne (22). Notons par ailleurs que ce renouveau du paysage étant permis par un ticket d’entrée bien moins élevé qu’il ne l’aurait été dans l’industrie des matériels lourds, il permet à des pays auparavant peu visibles dans l’armement de faire émerger leurs acteurs. C’est le cas des États baltes, de la République Tchèque, de la Pologne ou de la Finlande, tous directement confrontés à la menace russe. Notons enfin que portée par son effort budgétaire sans précédent, l’Allemagne constitue naturellement une vraie pépinière pour la DefTech, à Berlin (une révolution), mais aussi en Bavière où des efforts sont menés pour faciliter le développement des projets, de l’université à l’usine. Elle n’en demeure pas moins, avec le Royaume‑Uni, la porte d’entrée principale pour les entreprises ou fonds d’investissement américains, qui ont soutenu, et soutiennent encore les licornes allemandes comme Quantum, Helsing ou Stark, ce qui n’est pas sans occasionner des litiges politiques et autres problématiques de souveraineté(4).

S’il ne fait donc aucun doute que l’Europe possède le potentiel technologique à la hauteur à l’enjeu, ainsi qu’une capacité de financement en expansion, sa faiblesse structurelle demeure la production. Et sur ce point, elle peut s’appuyer sur un modèle.

Le « laboratoire » ukrainien

Nous avons cité l’échec ukrainien de l’américaine Anduril, mais nombreuses sont les start‑ups européennes à avoir essuyer les plâtres lors de l’épreuve du feu. Delair, Alta Ares ou Parrot en France, Helsing en Allemagne, Milrem Robotics en Estonie… ont toutes contribué au soutien des forces ukrainiennes au plus fort de la guerre. Et elles ont toutes, pour la plupart, été confrontées à des difficultés techniques, en particulier la guerre électronique, ainsi qu’à une incapacité chronique à fournir des systèmes en nombre suffisant. Or, comment rivaliser aujourd’hui, au printemps 2026, avec une Ukraine en mesure de produire plus de quatre millions de drones FPV par an, 50 000 UGV et 350 000 intercepteurs low cost (de moins de 5 000 dollars) ?

Le pays, dont l’expertise est désormais requise sur d’autres théâtres, y compris auprès des forces américaines, est même en position d’exporter ses systèmes comme sa production (l’exemple du drone Octopus Interceptor au Royaume‑Uni), alors que les combats n’ont pas cessé sur son sol. L’armée ukrainienne assure d’ailleurs avoir mené 21 000 missions avec des drones terrestres au premier trimestre 2026, ou avoir intercepté 33 000 drones et missiles russes en mars, et plus de 50 000 en avril. Soit un effort de masse soutenu par plus de 800 entreprises nationales, qui permet de surcroit d’accepter un certain taux d’échec technologique sur le terrain. D’un point de vue occidental, c’est une barrière conceptuelle qui tombe ici.

Le cheminement qui a mené la DefTech ukrainienne à ce niveau de maturité doctrinale et opérationnelle est bien documenté(5). Dès les premières semaines de l’invasion russe en 2022, le gouvernement y bouleverse la réglementation de ses modèles d’acquisition, favorisant l’utilisation sur le champ de bataille de systèmes expérimentaux. Cette première mesure a pour effet, à la fois de décentraliser l’innovation et la production par imprimantes 3D (les fameuses « ménagères »), et à la fois de réduire drastiquement les délais de déploiement des nouveaux systèmes, qui ne se comptent plus qu’en semaines. Une plateforme numérique d’achat tel que le cluster Brave1, pilier de la stratégie d’acquisition ukrainienne, est ouverte au financement participatif, chaque régiment pouvant y gérer les récoltes de fonds et l’expression des besoins. Les fournisseurs soumettent leurs candidatures, les lauréats ayant accès aux subventions. Les solutions qui atteignent le niveau opérationnel sont ajoutées à un catalogue de matériels que les forces de défense peuvent commander. À noter que la France, via l’Agence de l’Innovation de Défense (AID), a passé un accord « Brave France » avec Kiev en 2025, puis 2026, pour inclure les propositions de ses entreprises au catalogue ukrainien. Elle entend aussi et surtout s’en inspirer(6). Enfin, en bout de chaîne, des initiatives civilo‑militaires comme « Victory Drones » permettent la diffusion des savoirs (usage et/ou production) à très grande échelle dans la population.

Pour les partenaires étrangers, la situation aura donc tendance à s’être inversée, tant ce sont bien eux qui désormais sont demandeurs d’un partage d’expérience issu de ce que les dirigeants de la DefTech appellent communément un « laboratoire ». Aussi, et pour ne citer que deux des projets les plus récents, l’allemande Stark Defence annonce en février l’ouverture d’un centre de R&D en Ukraine, tandis que la PME rochelaise Shark Robotics dévoilait au mois d’avril dernier son alliance avec le champion ukrainien du drone terrestre, Tencore, dans le cadre d’un accord qui doit renforcer les capacités de maintenance des systèmes UGV en Ukraine, et en retour nourrir l’apprentissage des Français en matière de production.

Les synergies au cœur du modèle européen ?

Lorsque le PDG de Rheinmetall, en bon patriarche capitaine d’industrie, semble refuser l’idée même d’une prise en compte de l’écosystème d’innovation comme partie intégrante de la BITD – un drone à 1 000 euros pouvant pourtant neutraliser un char Leopard – son jugement est clairement établi au travers d’un certain prisme culturel : la valeur, c’est l’usine. Et comment lui donner tort quand on constate que son groupe a vu son chiffre d’affaires tripler et le cours de son action augmenter de 200 % depuis quatre ans – et cela sans ouvrir les usines promises en Ukraine ? La réponse, évidente, est que les start‑ups de la défense ne remplaceront pas les industriels historiques, dont le rôle est indispensable pour soutenir un modèle de forces conventionnelles robuste. Toutefois, leur agilité fait d’elles un formidable outil de préparation à l’heure où le concept de robotisation du champ de bataille n’a jamais été aussi tangible.

Pour la DefTech, la réponse à cet enjeu vital de la production peut toutefois être envisagée à travers les synergies. Entre États tout d’abord, les licornes allemandes Helsing et Stark, très bien financées en capital à risque, ayant déjà ouvert à ce jour des usines, à la fois en Allemagne, et au Royaume Uni, cumulant les aides publiques. De même pour ARX Robotics (un partenaire stratégique de Helsing), avec des infrastructures de production dans chacun de ces deux pays.

Avec l’industrie ensuite, les synergies pouvant être trouvées dans des accords interentreprises entre « petits et grands » pour la formalisation d’un programme de production low cost : MBDA avec le modéliste Aviation Design sur le One Way Effector, Turgis & Gaillard et le groupe automobile Renault sur le système Chorus, ou encore Dassault Aviation qui permet en janvier 2026 de faire accéder Harmattan AI au rang de licorne en organisant la levée de 200 millions d’euros qui permettront à la jeune pousse d’atteindre son objectif de 10 000 drones par mois, l’avionneur espérant en tirer profit à long terme dans le domaine de l’IA dédiée au combat aérien collaboratif. Mais encore, autour du célèbre spécialiste estonien de l’UGV, Milrem, on retrouve le français Texelis (transmission électrique) ou l’industriel néerlandais VDL Defentec (ligne d’assemblage), tandis qu’en Allemagne, ARX Robotics s’appuie sur Deutz, motoriste pour engins agricoles et de travaux publics.

Mais sans véritable passage à « l’économie de guerre », demeure l’épineuse question de la commande publique, qui continue de conditionner l’effort de production chez les historiques comme chez les entrants. Ceci dit, les facilitateurs, il est vrai, se multiplient : Defence innovation accelerator for the North Atlantic (DIANA) à l’OTAN… ou dispositifs de l’AID et de la DGA en France, comme le Pacte Drone. En Allemagne, c’est l’inauguration en février 2026 de l’Innovationszentrum Bundeswehr et la commande ferme de drones‑kamikazes à Helsing et Stark pour un montant de 268 millions d’euros chacune. Un phénomène similaire observable au Royaume‑Uni. En juin 2025, le contrat remporté en France par Harmattan AI, pour 1 000 drones en vue de l’exercice Orion du printemps 2026, serait tout simplement – de l’appel d’offres à la livraison – le plus rapide de l’histoire de la DGA.

Notes

(1) Simon Shuster, « Building Tanks While the Ukrainians Master Drones », The Atlantic, 27 mars 2026.

(2) Louis de Catheu, « La véritable arme stratégique, c’est l’usine, une conversation avec Mouad M’Ghari, CEO de la licorne de défense Harmattan AI », Le Grand Continent, 15 février 2026.

(3) Josselin Droff, Lucie Béraud‑Sudreau, Eva Szego, Julien Malizard, « « New Defence » et politique industrielle de défense en Europe », Défense & Industries, no 22, février 2026.

(4) Elsa Conesa, « En Allemagne, la dépendance de l’armée aux technologies américaines suscite des inquiétudes », Le Monde, 25 février 2026.

(5) Ethan Kapstein, Javier Ospital, Guntram B. Wolff, « Reforming European defence procurement to boost military innovation and startups », Bruegel, 5 mars 2026.

(6) Florent de Saint‑Victor, « Industrialisation de l’innovation ‑ De l’alliance des forges », Mars Attaque blog, 2 avril 2026.

Thomas Schumacher

areion24.news