Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 25 juin 2026

Rapport de situation du SRC «La sécurité de la Suisse 2026»

 



La situation sécuritaire de la Suisse s’est encore détériorée – aucun retour au calme n’est en vue. L’ordre international est en plein bouleversement, les crises et les conflits se multiplient autour de l’Europe. La Russie reste la menace la plus grande et la plus aiguë pour l’Europe ; sa conduite de conflit hybride devient plus agressive et touche directement la Suisse. La Suisse est touchée sur un large front – en matière d’espionnage et de prolifération, dans le cyberespace, au niveau des infrastructures critiques, mais aussi par l’extrémisme violent et la menace terroriste élevée.

Un environnement qui offre moins de protection

L’ordre mondial reste en plein bouleversement. Les États-Unis, la Russie et la Chine aspirent à un autre ordre mondial. Ils affaiblissent ainsi l’ordre fondé sur des règles que l’Europe défend. La Russie poursuit sa guerre d’agression contre l’Ukraine pour la cinquième année consécutive ; aucun cessez-le-feu stable n’est en vue. Les États-Unis demeurent un facteur d’incertitude. La Chine exploite de plus en plus la dépendance commerciale des économies occidentales comme levier de pression. La guerre en Iran a déstabilisé davantage le Proche et le Moyen-Orient ; elle a des conséquences directes sur la menace terroriste en Europe et en Suisse. Par ailleurs, une nouvelle menace, auparavant à distance, se rapproche: dans quelques années, les missiles de croisière iraniens pourraient atteindre de larges parties de l’Europe.


«L’environnement protecteur de la Suisse s’érode depuis l’est, 

l’ouest et le sud», résume le directeur du SRC, Serge Bavaud.


Conflit hybride: la Suisse dans le viseur

Pour la Suisse, la menace russe est au premier plan. La Russie cherche à affaiblir les démocraties occidentales et l’unité transatlantique – et s’appuie pour ce faire principalement sur un conflit hybride. Il s’agit d’activités menées dans une zone grise en dessous du seuil d’une attaque armée, dont les auteurs ne peuvent souvent pas être clairement identifiés ou sont en mesure de nier leur responsabilité.

La menace d’espionnage émane principalement de la Russie et de la Chine. La Russie en particulier maintient en Suisse des antennes clandestines, souvent au sein de représentations diplomatiques et consulaires. Des dizaines d’officiers de renseignement présumés y travaillent, la plupart sous couverture diplomatique. Une partie de cette activité ne vise pas directement la Suisse: la Russie utilise également notre pays comme plateforme pour recueillir des informations sur d’autres États et organisations internationales.

La Russie mise également sur les activités d’influence et la désinformation. Quiconque affaiblit la confiance dans les institutions affaiblit la résilience d’un pays. La Suisse est également concernée: la branche germanophone du média d’État russe RT a diffusé en 2025 environ un quart de messages supplémentaires sur la Suisse par rapport à l’année précédente. Le narratif sous-jacent: la Suisse serait en déclin.

Les attaques de sabotage contre des infrastructures critiques font également partie du conflit hybride mené par la Russie. La Suisse n’en a pas encore été victime. Elle est néanmoins concernée: la Russie utilise vraisemblablement notre pays pour préparer des actions de sabotage à l’étranger. Elle détourne des infrastructures informatiques situées en Suisse pour mener des actes de cybersabotage à l’étranger. Par ailleurs, les infrastructures européennes sont étroitement interconnectées ; une attaque contre un nœud central d’un réseau touche plusieurs pays simultanément. Ainsi, des infrastructures suisses pourraient devenir une cible – non pas pour frapper la Suisse, mais pour nuire à des États qui en dépendent.

Cyberespace

Dans le cyberespace, la Suisse est à la fois cible et plateforme. Des acteurs étatiques de Russie, de Chine, d’Iran et de Corée du Nord s’en prennent aux autorités, à la recherche et aux technologies de pointe. Ils louent également – souvent par l’intermédiaire de prestataires tiers – des serveurs suisses pour espionner des cibles militaires et politiques contre des États tiers.

Prolifération

La Suisse reste une cible pour la prolifération et le contournement des sanctions. Elle est particulièrement touchée par les efforts en matière de prolifération que mène la Russie. Celle-ci se procure clandestinement, via des Etats tiers, des biens et des technologies pour sa production d’armements. Des machines-outils acquises en Suisse parviennent ainsi en Russie. Le SRC apporte ici une contribution importante à la lutte contre ce phénomène, en étroite collaboration avec le Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Par ailleurs, le SRC et le SECO sensibilisent les entreprises suisses aux risques liés à l’espionnage, au contournement des sanctions et à la prolifération.

Menace terroriste élevée – radicalisation en ligne au premier plan

La menace terroriste reste élevée. Elle est marquée par des individus inspirés par le djihadisme agissant avec les moyens les plus simples. L’attaque au couteau de Winterthour du 28 mai 2026, commise par un individu radicalisé, confirme cette appréciation. Entre mi-mai 2025 et mi-mai 2026, le SRC a recensé douze attentats djihadistes à travers l’Europe. Le principal facteur est la radicalisation en ligne, en particulier chez les jeunes. L’intelligence artificielle peut encore renforcer cette tendance: les djihadistes l’utilisent déjà à leurs propres fins, notamment pour leur propagande, et les algorithmes de recommandation des réseaux sociaux peuvent favoriser les processus de radicalisation.

La guerre en Iran accroît par ailleurs la probabilité d’actes de violence contre des cibles américaines, juives et israéliennes en Europe et en Suisse. La question de savoir si l'accord conclu le 17 juin 2026 entre les États-Unis et l'Iran permettra d'apaiser la situation dépend de son respect et du déroulement favorable des négociations ultérieures. La situation reste pour l’instant volatile.

Extrémisme violent

L’extrémisme violent constitue également une menace pour la Suisse. Le potentiel de violence des milieux d’extrême gauche violents reste élevé, alimenté notamment par le conflit au Proche-Orient. La menace qui émane des milieux d’extrême droite violents persiste également.


Radar de la situation 2026

PNG 1.16 MB25 juin 2026



Rapport de situation du SIC «La sécurité de la Suisse 2026»

PDF 11.55 MB25 juin 2026


admin.ch

La Suisse mène des négociations avec plusieurs pays pour se procurer un second système de défense aérienne

 

En juillet 2025, la Suisse fut prévenue par les États-Unis que les cinq batteries de défense aérienne qu’elle avait commandées trois ans plus tôt n’allaient pas lui être livrées dans les délais convenus, la priorité devant alors aller à l’Ukraine. En mai dernier, il était question d’un retard d’au moins cinq ans et d’une hausse «considérable» des coûts.

Aussi, ayant impérativement besoin d’une capacité de défense aérienne avant 2030, le département de la Défense, de la Protection de la population et des Sports [DDPS] lança une procédure pour se procurer un second système auprès d’un autre fournisseur dans les délais les plus brefs. À cette fin, il sollicita des industriels originaires de France, d’Allemagne, d’Israël et de Corée du Sud.

Par ailleurs, le DDPS suspendit les versements au fonds de dépôt pour l’achat des systèmes Patriot, tout en n’écartant pas l’hypothèse d’une annulation de sa commande.

Seulement, il apparut que l’administration américaine utilisait les paiements effectués par la Suisse pour ses futurs chasseurs-bombardiers F-35A et l’approvisionnement en pièces détachées de F/A-18 Hornet pour alimenter le compte dédié à la commande des batteries Patriot. Commande pour laquelle Berne avait déjà payé 650 millions de francs suisses à titre d’acompte.

Telle était la situation jusqu’au 24 juin… car, ce jour-là, il s’est produit ce que certains titres de la presse suisse ont qualifié de «coup de théâtre». En effet, le DDPS a annoncé la reprise des paiements destinés aux systèmes Patriot, qu’il pourrait finalement recevoir en 2027, comme prévu.

«Les paiements destinés à l’achat du système Patriot sont repris afin que le projet puisse avancer avec le moins de retard possible et sans surcoûts excessifs. Cette mesure vise également à ne pas compromettre d’autres acquisitions en provenance des États-Unis», a en effet annoncé le Conseil fédéral, via un communiqué. De facto, il n’est plus question d’une éventuelle annulation de commande.

Lors d’une conférence de presse, le ministre de la Défense, Martin Pfister, et le directeur de l’office fédéral de l’armement [Armasuisse], Urs Loher, ont affirmé que les forces suisses avaient désormais des chances «réalistes» de «recevoir un, voire deux systèmes Patriot dès 2027».

Selon les explications avancées par le site d’information Watson, ayant accepté de prélever deux batteries Patriot dans la dotation de la Bundeswehr pour les céder à l’Ukraine, l’Allemagne avait obtenu des États-Unis d’être prioritaire pour les remplacer rapidement. D’où la décision de lui livrer celles initialement destinées à la Suisse.

Seulement, les spécifications de ces deux batteries Patriot, propres à la Suisse, ne conviennent pas à la Bundeswehr. D’où des discussions entre Berne, Berlin et Washington pour trouver une entente, l’une des solutions étant que l’Allemagne renonce aux systèmes qui lui ont été attribués, à la condition que les États-Unis soient d’accord.

Quoi qu’il en soit, cette évolution du dossier ne remet pas en cause le projet de la Suisse de se procurer un second système de défense aérienne.

«Compte tenu de la détérioration de la situation en matière de sécurité, la Suisse doit être rapidement en mesure de se défendre contre les attaques à distance. C’est pourquoi le Conseil fédéral continue ses démarches en vue de l’acquisition d’un second système», lequel «permettrait de réduire la dépendance vis-à-vis d’un seul fournisseur et d’une chaîne d’approvisionnement unique et, par conséquent, de renforcer la sécurité dans ce domaine», a en effet expliqué Berne.

Cela étant, la liste des fournisseurs potentiels s’est réduite, la solution allemande [a priori l’IRIS T SLX de Diehl Defence] ayant été finalement écartée, après l’examen des données reçues dans le cadre d’une demande d’informations [RFI – Request for Informations] émise il y a quelques semaines.

«Le Conseil fédéral a chargé le DDPS d’entamer des négociations contractuelles avec des fabricants français, israéliens et sud-coréens en vue de l’acquisition d’un second système de défense sol-air de longue portée offrant un niveau de protection comparable à celui du système Patriot. Les premières informations recueillies jusqu’à fin mai indiquent que les systèmes de ces fabricants répondent en principe aux exigences militaires et obtiennent les meilleurs résultats en termes de rapport coût-efficacité», a indiqué l’exécutif suisse.

Si les systèmes envisagés n’ont pas été précisés, le choix devrait se faire entre le L-SAM de Hanwha Aerospace, le David’s Sling [ou «Fronde de David»] de Rafael, le Barak MX d’Israel Aerospace Industries et le SAMP/T NG [Sol-Air Moyenne Portée / Terrestre de Nouvelle Génération] du consortium franco-italien Eurosam. Pour rappel, ce dernier avait été écarté au profit du Patriot, en 2021.

Outre les considérations sur les performances des systèmes en lice, l’industriel retenu «devra, dans la mesure du possible, produire à moyen terme en Suisse ou en Europe les missiles et les systèmes de conduite, ou tout au moins leurs composants critiques», a précisé le Conseil fédéral.

En outre, a-t-il conclu, les critères déterminants seront «la disponibilité rapide et garantie, la capacité effective de protection contre les menaces à distance, la compatibilité avec le contexte d’engagement suisse ainsi qu’un approvisionnement fiable en munitions et en pièces de rechange.»

opex360.com

mercredi 24 juin 2026

Sahel : les mercenaires, une fausse solution contre le terrorisme

 

Face aux immenses défis du combat contre l’hydre terroriste au Sahel, des États ainsi que leurs alliés engagent des mercenaires. Supposés plus aguerris et plus expérimentés, ils sont sensés épauler les armées nationales et leurs supplétifs. Toutefois, à l’épreuve, leurs résultats sont nuancés, tandis que leurs coûts respectifs se font sentir sur les budgets des pays recruteurs. Leur impact sur les forces de défense et de sécurité (FDS) est également sujet à controverse. Ce recours mérite un réexamen lucide et rationnel, après les attaques dont le Mali a été l’objet le 25 avril 2026. Mondafrique reproduit ici, avec son accord, un article du Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel Sahara (Centre4s.org).

Qu’est-ce qu’un mercenaire ? Il peut être défini, notamment, comme celui qui va en territoire étranger pour s’impliquer dans une guerre mais qui n’est pas partie au conflit. Il vient monnayer ses talents, il est payé pour ça, pour participer à ces opérations. C’est un genre de soldat rémunéré par un gouvernement étranger. En général, il bénéficie d’un traitement nettement supérieur à celui d’un soldat de l’armée régulière (Jean-François Dominé, « Walter Bruyère-Ostells, Histoire des mercenaires de 1789 à nos jours », Revue historique des armées, 2012.) Également, il cumule ces caractéristiques :

  • une certaine méconnaissance du terrain et de l’environnement ;
  • une ignorance de la langue locale, d’où des difficultés importantes à communiquer avec les soldats réguliers ;
  • des défis d’adaptation à l’alimentation ;
  • une mauvaise perception car, il combat pour l’argent et le butin plus que par amour pour un pays qui n’est pas sa patrie ;
  • une certaine réticence à accepter le commandement des militaires des pays recruteurs.

De son côté, le mercenaire pointe aussi ses servitudes : entre autres, apprendre à gérer son stress, apprendre à manipuler puis à tirer des armes différentes, connaître différentes techniques de combat, apprendre à sécuriser des sites 3.

À noter que le mot mercenaire est si connoté qu’il n’est pas d’usage automatique. Lui sont substitués les expressions et mots suivants, tels que : forces étrangères, supplétifs, instructeurs, para militaires … Cette pudeur et cette prudence linguistiques se justifient par des raisons politiques, diplomatiques, juridiques et dans la diversité du métier.

Bilan du déploiement de Sadat

La Russie a son Africa Corps comme la Turquie possède son Sadat. L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), a affirmé, en mai 2024, que Sadat avait déployé au Niger 1 100 mercenaires syriens formés en Turquie, en septembre 2023. Cette société de para militaires a formé les membres de la garde rapprochée du général Assimi Goïta, président de la Transition malienne. Par ailleurs, la BBC, a signalé, le 15 juillet 2024, que certains combattants syriens de Sadat au Niger s’étaient retrouvés sous commandement russe pour combattre les groupes armés terroristes dans le Liptako-Gourma, région de Tillabéri, qu’on surnomme « les trois frontières » (Burkina Faso, Mali et Niger).

L’OSDH précise : « Au Niger, les mercenaires syriens sont censés tenir des mines, des installations pétrolières ou des bases militaires. Mais ils se retrouvent alors impliqués dans des combats avec les noyaux djihadistes. Neuf de ces combattants syriens sont morts actuellement.« 

L’offensive lancée le 4 avril 2019, par le maréchal Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne, pour conquérir Tripoli, semble à l’origine de cette idée de déploiement de mercenaires à la Turquie. Début 2020, Sadat avait déjà envoyé 5 000 mercenaires syriens pour prévenir l’assaut. Ils ont réussi dans leur tâche, puisque le maréchal n’a pu prendre Tripoli.

Au Niger, les mercenaires de Sadat ont été déployés dans la région où les attaques se font les plus soutenues. Un exemple : le 16 septembre 2025, 22 villageois ont été massacrés lors d’une cérémonie de baptême selon le communiqué de presse publié par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Le 21 mars de la même année, jusqu’à 44 civils ont été tués alors qu’ils se trouvaient dans une mosquée pour la prière du vendredi. En revanche, lors de l’attaque complexe perpétrée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GISM ou JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) contre le Mali le 25 avril dernier, on suppose que le général Assimi Goïta a été exfiltré de la ville garnison de Kati par les éléments de Sadat. Contrat honoré donc.

Africa Corps à l’œuvre

Africa Corps, une entreprise d’offres de services de sécurité placée directement sous le contrôle du ministère de la Défense russe, compte entre 2000 et 2500 « instructeurs russes » au Mali. Ils étaient présents depuis fin 2021, sous l’appellation de Wagner, nom abandonné le 23 novembre 2023. Le 25 avril 2026, quand le JNIM affilié à Al-Qaïda et le FLA, ont lancé des offensives simultanées sur Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal, les FAMA et leurs alliés russes ont été débordés. Les attaques ont culminé avec l’assassinat du ministre malien de la Défense, le général Sadio Camara, dans le quartier de Kati qui abrite les résidences des principaux responsables politiques et des officiers supérieurs maliens. À Kidal, symbole de la reconquête du pays, les combattants russes ont dû négocier leur évacuation avec les assaillants vers Tessalit, laissant sur place leurs armes. Les équipements abandonnés sont impressionnants :


une station complète de contrôle, de pilotage et de guidage de drones Bayraktar TB2, système de fabrication turque utilisé par l’armée malienne, un butin de technologie sensible aux mains des groupes armés ; plusieurs véhicules blindés de transport de troupes, dont un BTR-82A russe, un véhicule blindé VP11 chinois de type MRAP ainsi qu’un monstre blindé russe, Tornado-U ;

des stocks de munitions, des armes légères, des missiles air-sol S-8, des canons antiaériens ZPU-2 et du matériel logistique 7 .

À ce jour, le bilan final de ces attaques spectaculaires reste inconnu.

2 500 Russes pour remplacer 17 430 agents de la MINUSMA

En comparaison des supposés 2 500 combattants russes, la MINUSMA alignait, au moment de son départ en février 2023, jusqu’à 17 430 agents, dont 11 739 militaires, 504 officiers d’état-major, 1 601 policiers, 3 384 civils et 202 volontaires. À la date du 13 juin 2013, elle avait perdu 192 membres dans des combats contre les terroristes. Son budget, pour la période comprise entre le 1er juillet 2022 et le 30 juin 2023, se chiffrait à 1 262 069 dollars US, selon Unmissions.org. Et pourtant, la force onusienne n’a pas pu venir à bout des groupes armés. On mesure alors la profondeur de la foi placée dans Africa Corps par les autorités maliennes.

En janvier 2023, le général français Didier Castres, ancien responsable des opérations Serval et Barkhane au Mali, affichait son scepticisme : la société russe ne pourra réussir dans une entreprise dans laquelle la France a échoué avec des milliers d’hommes, 5 100 exactement au plus fort de l’engagement français. Le porte-parole du Kremlin a refusé de dire si Africa Corps serait en mesure de maitriser la situation créée par les événements du 25 avril. Il a, cependant, mis en exergue le fait que leurs para militaires avaient réussi à empêcher le JNIM et le FLA de perpétrer un coup d’État.

Au quotidien, sur le terrain, les combattants d’Africa Corps et les FAMA forment des unités conjointes, composées d’une cinquantaine d’hommes de chaque composante. Nuance : les premiers disposent de leur propre armement, de moyens d’interception des communications et de drones d’observation. Afin de rester relativement discrets, ils se déplacent généralement à bord de lourds blindés de marque Typhoon ou d’autres véhicules de même type appartenant aux FAMA. Ils procèdent à des patrouilles de repérage, en étant, parfois, dotés d’appui aérien, tels que des hélicoptères ou encore de petits avions. Au sol, ils traquent les membres présumés des groupes terroristes.

Le coût des prestations

Début mars 2023, le Mali déboursait neuf millions d’euros par mois, soit dix milliards de FCFA, au profit d’Africa Corps. Somme évoquée, pour la première fois, en 2021, par Reuters. Le montant a été ultérieurement confirmé par celui qui était alors responsable du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM, basé en Allemagne). Les soldes versées aux combattants varieraient de 7 000 à 9 000 euros, soit entre 4,5 et 5,8 millions de francs CFA par mois. De quoi faire pâlir de jalousie leurs collègues maliens. Ce différentiel pourrait ne pas faciliter la collaboration entre Russes et Maliens sur le terrain. Les rebelles maliens du Cadre stratégique permanent (CSP) affirment avoir tué 84 éléments d’Africa Corps et 48 soldats maliens, lors des combats de Tinzawatène, à la frontière avec l’Algérie, du 24 au 27 juillet 2024.

In fine, à l’aune du bilan, mercenaires et pays recruteurs pourraient procéder à des ajustements, afin de mieux répondre à leurs attentes respectives.

Limam Nadawa

mondafrique.com

lundi 22 juin 2026

La Russie et les chasseurs légers : il va falloir prendre une décision !

 

Chasseur lourd ? Chasseur léger ? Intercepteur ? Appareil de supériorité aérienne ? Les questions et options en matière de classification des avions militaires sont presque aussi anciennes que les avions eux-mêmes. Si, pour des raisons à la fois budgétaires et opérationnelles, une grande majorité des forces aériennes contemporaines alignent dans leurs flottes un seul modèle d’appareil polyvalent capable de remplir un large éventail de missions air-air et air-sol, il n’en a pas toujours été ainsi.

D’un point de vue historique, dès le premier vol du MiG‑15 (1), l’URSS a mis l’accent sur des chasseurs légers et rapides pouvant être produits en masse, même si ces derniers n’étaient pas nécessairement les plus à la pointe de la technologie. Véritable aboutissement de cette philosophie : le MiG‑21 (code OTAN : Fishbed), produit à raison d’environ 11 500 unités (2) entre 1959 et 1985, un chasseur monomoteur léger dont la conception mettait l’accent sur une certaine forme de rusticité qui devait permettre de le produire en masse, rapidement, sans nécessiter de processus technologiques complexes et à faible coût. En outre, cette rusticité devait également faciliter la formation des pilotes, ce qui permettait une très large diffusion du modèle dans des forces aériennes qui n’étaient pas toujours réputées pour leur niveau de préparation au combat.

Un tandem lourd-léger

Équipant massivement les forces aériennes soviétiques (VVS (3)), presque tous les membres du Pacte de Varsovie ainsi que les pays proches (à un moment ou à un autre de l’histoire) de Moscou, le MiG‑21 répondait au besoin d’équiper en masse les forces aériennes, à une époque où les taux d’attrition élevés étaient monnaie courante (4). Néanmoins, les responsables soviétiques adoptèrent rapidement une approche duale, avec, d’un côté, les VVS qui exploitaient des avions simples et moins performants (MiG‑15/17/19/21) et, de l’autre, les forces de défense antiaérienne (PVO (5)) qui alignaient des avions lourds pour des missions d’interception à longue portée, notamment des bimoteurs Sukhoï Su‑15 (code OTAN : Flagon) et Tupolev Tu‑128 (code OTAN : Fiddler) dont l’exportation ne fut jamais autorisée. Cette politique de dualité dans le choix des appareils équipant les VVS et les PVO s’est perpétuée jusqu’à la fin de l’URSS.

Malgré son côté rustique, le MiG‑21 (aligné par le Nord-Vietnam avec l’aide de « conseillers » soviétiques) s’est révélé une (très) mauvaise surprise pour l’US Air Force au Vietnam, infligeant des pertes significatives aux lourds F‑4 Phantom II (6) ainsi qu’aux appareils de reconnaissance et de bombardement notamment. Cependant, une fois les faiblesses du MiG‑21 identifiées, l’USAF a réagi en modifiant ses tactiques d’emploi tout en travaillant sur l’efficacité de ses armements : les pertes des Vietnamiens ont commencé à augmenter de manière conséquente. Les deux blocs en présence ont bien évidemment exploité les enseignements de ce conflit et les ont intégrés dans leurs nouveaux programmes d’avions de chasse et d’armements. Les États-Unis ont lancé dès le milieu des années 1960 le programme F‑X devant succéder au F‑4 Phantom II et qui a donné naissance au chasseur lourd McDonnell Douglas F‑15 Eagle et, au début des années 1970, le Lightweight fighter program découlant pour partie des travaux réalisés par John Boyd et qui a débouché sur le General Dynamics F‑16 Fighting Falcon. Soit deux des appareils les plus performants de leur génération et qui furent, en outre, largement exportés au sein de l’OTAN et ailleurs.

Les responsables soviétiques, très largement informés des développements en cours aux États-Unis, et conscients que le MiG‑23 Flogger, chasseur monomoteur léger disposant d’ailes à géométrie variable entré en service dès 1970, allait très rapidement marquer le pas face aux nouveaux appareils américains, ont lancé en 1969 le programme PFI (7) visant à développer une réponse adaptée aux futurs F‑15 et F‑16. Vu l’ampleur de ce programme, les travaux ont été effectués en collaboration avec le TsAGI : en effet, tout ou presque était à développer. Radar, électronique embarquée, motorisation, matériaux : l’exigence de performances nécessitait d’abandonner la rusticité prévalant antérieurement et de construire un appareil techniquement avancé capable de tenir la dragée haute aux productions occidentales… ce qui allait demander un travail colossal ainsi que des budgets à la hauteur des ambitions. Les dirigeants ont rapidement conclu qu’un seul appareil ne pouvait pas tout faire et ont donc mis en concurrence les bureaux d’études et divisé le projet en deux branches : une partie « lourde », attribuée à Sukhoï et qui a donné naissance au chasseur bimoteur Su‑27 (code OTAN : Flanker), et une partie « légère », attribuée au bureau d’études MiG et qui a donné naissance au chasseur bimoteur MiG‑29 (code OTAN : Fulcrum). Les travaux ont toutefois duré beaucoup plus longtemps que prévu et le Su‑27 n’est entré en service qu’à partir de 1985 (après une refonte complète de son premier design), le MiG‑29 l’ayant précédé dès 1983.

D’un point de vue technique, il est intéressant de regarder de plus près le MiG‑29. Cet appareil qui bénéficie d’une aérodynamique travaillée est doté d’une motorisation Klimov RD‑33 (très !) gourmande limitant fortement le rayon d’action et dont la durée de vie est courte. Il pâtit en outre d’un choix technique pour le moins incompréhensible : la présence d’un seul réducteur commun (ensemble KDA et KSA‑2) pour les deux moteurs. Dit autrement, si cette pièce vient à défaillir, l’avion perd les deux moteurs d’un coup. Ce dernier dispose donc des contraintes d’une formule bimoteur combinées avec les faiblesses d’un monomoteur !

À la mise en service des Su‑27 et des MiG‑29, au milieu des années 1980, l’URSS disposait donc de deux appareils perpétuant la logique antérieure : un appareil « lourd » pour les PVO, exploité par les unités d’élite et qui n’a pas (dans un premier temps) été exporté, et un appareil « léger », exploité par les VVS et dont l’exportation fut assez rapidement autorisée. Les coûts beaucoup plus élevés des deux modèles ont eu pour conséquence de réduire les volumes de production, le concept de « masse » hérité des chasseurs légers monomoteurs disparaissant progressivement avec la modernisation des forces aériennes.

La fin de l’URSS

Le rééquipement des VVS et des PVO fut interrompu « en plein vol » par la disparition de l’URSS à la fin de 1991 : du jour au lendemain, l’ennemi avait « disparu », temporairement tout du moins, l’économie s’effondra et les unités stationnées à l’étranger, ainsi que leurs matériels, revinrent sur le sol de la nouvelle Russie… pour laquelle ces équipements n’avaient aucune utilité. Confrontés à des choix cornéliens découlant de la rareté des moyens, les responsables militaires russes ont pris la décision pour le moins radicale de retirer du service l’ensemble des monomoteurs : en quelques mois, tous les MiG‑21, MiG‑23 et MiG‑27 furent mis au rebut sans ménagement, malgré le fait que certains avions avaient volé moins de dix ans, nombre de bases aériennes étant fermées dans la foulée… et leurs équipements abandonnés sur place ! La force aérienne russe a achevé sa transformation et la réduction de sa voilure par la fusion des VVS et des PVO en 1998 sous le nom de VVS.

Histoire de noircir encore un peu plus le tableau, la décennie 1990 s’est révélée un désastre sans nom pour l’industrie russe. De très nombreuses usines ont disparu du jour au lendemain, et les survivantes vivotaient en se réorientant vers d’autres productions, perdant au passage leur main – d’œuvre, partie vers d’autres secteurs d’activité. Cependant, les bureaux d’études Sukhoï et MiG ont continué à travailler sur plusieurs projets tournés en priorité vers l’exportation, l’armée russe n’ayant aucunement les moyens de financer, et encore moins d’acquérir, des avions neufs dans le contexte économique de l’époque. Si la plupart n’ont jamais quitté la table à dessin, deux prototypes ont pris l’air dans la décennie 1990 : le MiG‑1.42/1.44 (MFI (8)) ainsi que le S‑37 Berkut (9), célèbre pour sa voilure à flèche inversée. Véritables parangons du concept de chasseurs « lourds » bimoteurs, ces deux prototypes conçus pour prendre la relève à terme des MiG‑29 et des Su‑27 n’ont pas débouché sur une production en série et ont fini par être abandonnés après avoir servi de plateformes de tests pour le futur PAK FA.

Aspect moins connu de ces projets, l’existence d’équivalents légers venant compléter ces derniers. Le bureau d’études MiG travaillait sur une version simplifiée et monomoteur (équipée d’un AL‑41F) du MiG‑1.44 : le projet MiG‑4.12 LFI (10) qui récupérait les solutions techniques développées pour le « grand » frère tout en partageant un maximum de similitudes avec ce dernier. Le bureau d’études Sukhoï a suivi exactement la même logique, travaillant pendant quelques années sur le projet de Su‑54 destiné à concurrencer le MiG LFI. Tel qu’il était envisagé, le S‑54 devait être un chasseur léger monomoteur récupérant pour partie les développements techniques effectués sur les Su‑27 (et dérivés). Deux variantes (S‑55 et S‑56), la deuxième étant embarquée, ont été envisagées dès la conception. Dans les deux cas de figure, ces projets ont permis aux bureaux d’études de travailler, mais n’ont débouché sur rien de concret… Ils ont été ressortis des placards une fois le projet PAK FA lancé en 2002.

De la doctrine et de ses applications

La doctrine aérienne russe reposant sur le principe « tacite » de pouvoir franchir une distance de 3 000 km sans ravitaillement en vol (11), les VKS semblaient condamnées à toujours devoir recourir à des plateformes lourdes pour leur composante « chasse », une plus grande taille signifiant un emport de carburant accru. Les Flanker (et dérivés) s’inscrivaient ainsi pleinement dans cette logique, le développement du Su‑57 (code OTAN : Felon) venant consacrer le principe d’une plateforme lourde et bimoteur de « cinquième génération » pour assurer le renouvellement de la chasse.

La présentation d’un nouveau chasseur monomoteur léger russe, le 13 juillet 2021 durant le salon MAKS, a créé la surprise : développé par le bureau d’études Sukhoï et repris en tant que T‑75 (surnom « Checkmate »), il était présenté comme un chasseur tactique léger (12) et récupérait une partie des briques technologiques du Su‑57, adaptées au nouveau design. Il a été développé sur fonds propres par l’OKB Sukhoï en vue du marché export, et plus précisément des Émirats arabes unis, qui se montrèrent intéressés par le projet avant de se retirer dans le courant de l’année 2022, peu de temps après l’invasion de l’Ukraine, craignant des retards. Si les VKS n’étaient pas intéressées dans un premier temps (la force aérienne russe n’a pour le moment pas formulé de prérequis technico – tactiques pour un tel appareil), la position des militaires russes vis-à‑vis du projet semble avoir maintenant évolué.

Plus de quatre ans après la présentation du projet et malgré l’annonce de la préparation de l’entrée en production en novembre 2023, ainsi que de la présentation d’un premier prototype volant à l’horizon 2025 (13), le T‑75 n’a toujours pas pris l’air, seul un prototype statique de ce modèle ayant été construit. Néanmoins et bien qu’il se soit fait fort discret depuis sa présentation, les ingénieurs de Sukhoï ont poursuivi les travaux sur le projet. Plusieurs brevets relatifs à des modifications à apporter à l’avion indiquent que son développement et sa mise au point se poursuivent activement. C’est notamment le cas au niveau de l’entrée d’air, de la partie arrière du fuselage et de l’aile ainsi que du développement d’une variante biplace et d’une version sans pilote. Si l’on en croit la presse russe et Rostec, le bureau d’études a achevé la documentation technique, signe que le projet a atteint une certaine maturité, et l’usine KnAAZ de Komsomolsk-sur-l’Amour travaillerait à la production de deux prototypes qui doivent prendre l’air en 2026 ou 2027. Même si les annonces russes sont toujours à envisager avec les réserves de rigueur, les délais annoncés sont globalement cohérents et crédibles.

Avec une charge utile annoncée de 7,4 t comportant un ensemble de missiles air-air et air-sol emporté dans trois soutes internes, la masse maximale au décollage s’établit à 18 t tandis que la distance franchissable serait d’environ 3 000 km, le rayon d’action étant de 1 500 km une fois l’avion chargé. Comparativement au Su‑57, le T‑75, qui en théorie sera baptisé Su‑75 une fois admis au service, est donc globalement un avion avec une empreinte logistique réduite de moitié par rapport à son grand frère (la masse maximale au décollage du Su‑57 est de 35 t). Avantage de l’appareil, il présente une grande similitude technique avec le Su‑57, les deux appareils étant dotés du même radar, du même moteur ainsi que de la même suite de protection embarquée. L’argument principal mis en avant par les industriels repose sur un coût d’acquisition moins élevé que le Su‑57, avec lequel il partage une forte similitude technique.

Il est un fait que la flotte des VKS, largement mise à contribution depuis février 2022, va nécessiter l’arrivée de sang neuf : ce qui est déjà le cas vu les rythmes de livraisons annuels de nouveaux dérivés des Flanker (Su‑30SM2, Su‑34 avec NVO et Su‑35S) et, dans une moindre mesure, de Su‑57. Dans ce cadre, on peut aisément envisager le futur Su‑75 comme étant un remplaçant crédible pour le solde de Su‑27 et de MiG‑29 toujours actifs : outre l’aspect opérationnel (un avion en théorie moins onéreux pouvant être acquis en plus grand nombre), il y a également un aspect industriel. Si le Su‑75 n’est pas acquis par les VKS, il aura été développé sans client(s) de lancement… et un abandon pur et simple du projet est une hypothèse qui n’est donc pas à exclure. L’acquisition d’un lot, même réduit, d’appareils pour les VKS donnerait une assise crédible au projet ainsi que la garantie d’un suivi technique pérennisé pour les décennies à venir. Sachant que KnAAZ travaille déjà de front sur le Su‑35S et le Su‑57 (et sa variante export Su‑57E), l’ajout d’un troisième modèle d’avion militaire ne viendrait que complexifier la tâche d’une usine croulant déjà sous la charge de travail. Il reste donc à voir si le futur Su‑75 marquera le grand retour du chasseur léger dans l’ordre de bataille des VKS à l’horizon 2030, 40 ans après la disparition des chasseurs légers monomoteurs. Ce qui indiquerait un amendement de la doctrine russe du « tout au lourd » pour y inclure une composante légère plus en phase avec les retours d’expérience provenant de la guerre en Ukraine. À moins que, comme les précédents, ce projet ne retourne dans un tiroir de bureaux d’études en attendant le prochain concept de chasseur léger destiné à équiper la Russie ? Réponse dans quelques années…

Notes

(1) Le 30 décembre 1947.

(2) Sans prendre en ligne de compte les variantes produites en Chine.

(3) Военно-Воздушные Силы СССР.

(4) Cette attrition n’a rien d’unique au Pacte de Varsovie : on peut notamment citer le cas du F-104G au sein de la Luftwaffe, surnommé le Witwenmacher (« Le faiseur de veuves »).

(5) Войска ПротивоВоздушной Обороны.

(6) Que ses concepteurs avaient eu la « mauvaise idée » de ne pas doter d’un canon fixe, pensant que l’ère du « tout missile » rendait l’emport de ce dernier obsolète.

(7) Перспективного Фронтового Истребителя (ПФИ) – Chasseur prospectif de première ligne.

(8) Многофункциональный Фронтовой Истребитель (МФИ) – Chasseur multifonction de première ligne.

(9) Ainsi que le projet S-22 de chasseur navalisé très proche du S-37.

(10) Лёгкий Фронтовой Истребитель (ЛФИ) – Chasseur léger de première ligne.

(11) Les moyens russes en la matière étant des plus restreints : une vingtaine d’Il-78M Midas en service.

(12) Лёгкий Тактический Самолёт (ЛТС) – Chasseur léger tactique.

(13) Voir l’article de l’agence TASS : https://​tass​.ru/​a​r​m​i​y​a​-​i​-​o​p​k​/​1​9​2​6​6​499.

Benjamin Gravisse

areion24.news

dimanche 21 juin 2026

Liban, le mythe des deux Hezbollah

 

Pendant des années, l’Occident s’est convaincu qu’il pouvait contenir l’influence iranienne sans affronter directement son principal instrument régional. Cette illusion vacille aujourd’hui. Tandis que Washington et Téhéran négocient, que le cessez-le-feu imposé au Sud-Liban sous pression américaine est régulièrement mis à l’épreuve et que l’État libanais peine à réaffirmer son autorité, le pays du Cèdre apparaît plus que jamais comme une pièce maîtresse du dispositif stratégique iranien. Derrière les discussions sur le nucléaire, les sanctions ou les équilibres régionaux, le Hezbollah demeure l’un des principaux leviers de Téhéran face à Israël. Plus qu’un simple front périphérique, le Liban est devenu l’un des terrains où se joue l’avenir des rapports de force au Moyen-Orient, tandis que les Libanais continuent de payer le prix de calculs qui les dépassent.

La « libanisation » du Hezbollah n’est plus à l’ordre du jour. Conséquence du bouleversement que connait le Moyen Orient, le Hezbollah est plus uni que jamais derrière le pouvoir iranien alors que certains, notamment chez les alliés occidentaux du Liban, espéraient que la direction du mouvement chiite serait plus tentée par l’intégration dans le jeu politique libanais que par le renforcement de son appareil militaire aux ordres des Gardiens de la Révolution.

Il existe des fictions diplomatiques si commodes qu’elles finissent par tenir lieu de réalité. La distinction entre une prétendue aile politique du Hezbollah et sa branche militaire en fait partie. Pendant plus de treize ans, l’Union européenne a justifié cette séparation artificielle au nom de la stabilité du Liban : condamner les armes, sans rompre les canaux politiques. Une prudence qui a surtout permis d’entretenir l’illusion.

Le problème est que cette distinction n’a jamais été reconnue par ceux qu’elle visait. Depuis des décennies, les dirigeants du Hezbollah affirment que leur organisation forme un tout indivisible. Ministres, députés, cadres politiques, responsables sécuritaires et combattants relèvent d’une même hiérarchie, poursuivent une même stratégie et servent un même projet, étroitement lié à la République islamique d’Iran.

Plusieurs pays occidentaux en ont tiré les conséquences. L’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la République tchèque, l’Estonie, la Lituanie ou encore la Slovénie ont conclu qu’aucune séparation crédible n’existait entre les différentes composantes du Hezbollah. La France, elle, est longtemps restée l’exception.

Depuis les années 2000, Paris a privilégié le dialogue avec l’ensemble des acteurs libanais, y compris le Hezbollah, au nom de la stabilité du pays. Cette ligne s’est imposée avec une clarté particulière après l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, lorsque Emmanuel Macron a choisi de parler à toute la classe politique libanaise sans faire du désarmement du Hezbollah un préalable à la reconstruction de l’État.

Cette approche trouvait aussi un relais au Liban, notamment sous le mandat de Michel Aoun, élu en 2016 avec l’appui du Hezbollah et de ses alliés. Une partie du pouvoir défendait alors l’idée d’une coexistence durable entre l’État et le mouvement chiite. Sans remettre en cause son arsenal, cette stratégie de « libanisation » a contribué à banaliser sa présence institutionnelle et à entretenir, en Occident, l’illusion d’une séparation entre le politique et le militaire.

Les développements récents ont pourtant affaibli cette lecture. Loin de se « libaniser », le Hezbollah a continué de revendiquer son appartenance à l’axe iranien. Ses responsables ont même accusé de trahison non seulement leurs adversaires, mais aussi d’anciens partenaires dès lors qu’ils défendaient la souveraineté de l’État ou l’application des résolutions internationales sur les armes non étatiques.

Lorsque le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Rajji, affirme qu’il n’existe qu’un seul Hezbollah, instrument de la stratégie régionale iranienne, il ne contredit donc pas seulement la doctrine européenne. Il remet aussi en cause une partie de l’héritage politique des années Michel Aoun. Sous Joseph Aoun, avec le gouvernement de Nawaf Salam, une nouvelle ligne semble se dessiner : la souveraineté de l’État ne peut plus être séparée de la question des armes du Hezbollah.

C’est cette évolution qui nourrit les tensions actuelles. Deux visions du Liban s’affrontent désormais. L’une accepte le Hezbollah comme une composante permanente du système, avec ses armes, au nom des équilibres internes et de la confrontation avec Israël. L’autre estime qu’aucun État souverain ne peut tolérer durablement une organisation armée autonome, arrimée à une stratégie régionale qui lui échappe.

Le Liban, priorité stratégique de l’Iran

Cette remise en cause de la théorie des « deux Hezbollah » révèle une incompréhension plus profonde encore. Depuis des années, nombre d’analyses occidentales traitent le Liban comme un dossier parmi d’autres dans la relation entre Washington et Téhéran, au même titre que les sanctions, le nucléaire, le pétrole ou le détroit d’Ormuz. Or, du point de vue iranien, la hiérarchie est presque inverse.

Pour la République islamique, le Hezbollah n’est pas un simple allié libanais. Il est l’un des piliers de sa stratégie de sécurité. Aucun autre partenaire ne lui offre une telle proximité avec Israël. Depuis sa création, il constitue pour Téhéran une profondeur stratégique, un outil de dissuasion et un moyen de projeter le rapport de force iranien jusqu’aux frontières mêmes de l’État hébreu.

La guerre de 2006 l’a montré avec une brutalité particulière. Pour les Libanais, elle fut une catastrophe, avec ses morts, ses destructions, ses déplacés et ses infrastructures ravagées. Pour le Hezbollah et pour Téhéran, elle fut présentée comme une « victoire divine ». La conclusion iranienne fut simple : malgré le coût immense supporté par le Liban, le Hezbollah avait prouvé sa capacité à tenir tête à Israël et à renforcer le prestige régional de l’axe iranien. Ce que le Liban vivait comme une tragédie nationale était lu à Téhéran comme la validation d’un investissement stratégique.

La séquence ouverte par les attaques du 7 octobre 2023 a confirmé cette hiérarchie. Beaucoup s’attendaient à ce que le Hezbollah ouvre un véritable second front pour soulager le Hamas à Gaza. Il ne l’a pas fait. Les affrontements au Sud-Liban ont été réels, parfois violents, mais soigneusement calibrés. Le Hezbollah n’a jamais engagé l’ensemble de ses capacités pour sauver son allié palestinien. La principale carte stratégique de l’Iran n’a pas été consommée pour Gaza.

Ce contraste dit l’essentiel. Le Hamas est un allié. Le Hezbollah est un actif stratégique vital. L’un participe à la politique régionale iranienne ; l’autre en constitue l’un des fondements. Lorsque les intérêts directs de Téhéran se sont retrouvés au cœur de la confrontation avec Israël, le Hezbollah est apparu moins comme le défenseur inconditionnel de Gaza que comme un élément central du dispositif régional iranien. Sa fonction première n’est pas de protéger les Palestiniens. Elle est de protéger la position régionale de l’Iran et les intérêts du Guide suprême.

C’est pourquoi les échanges de tirs qui se poursuivent au Sud-Liban, malgré les tentatives de désescalade, dépassent largement le cadre d’un simple contentieux frontalier. Derrière chaque escalade limitée se joue une partie beaucoup plus vaste. Les diplomates peuvent parler de nucléaire, de sanctions ou de pétrole ; les stratèges iraniens savent que le rapport de force se mesure aussi à la frontière israélo-libanaise.

Les événements récents ont d’ailleurs confirmé cette centralité du dossier libanais. À plusieurs reprises, les tensions entre Israël et le Hezbollah ont pesé sur le calendrier diplomatique entre Washington et Téhéran. Avant certaines réunions, des responsables iraniens ont laissé entendre qu’il était difficile de négocier pendant qu’Israël poursuivait ses opérations contre le Hezbollah au Liban. Des informations relayées notamment par Reuters ont même évoqué des responsables proches du Hezbollah affirmant que l’Iran avait retardé certaines étapes des discussions pour observer l’attitude israélienne sur le front libanais.

Que ces signaux relèvent du moyen de pression ou de la ligne rouge stratégique, ils disent la même chose : le Liban n’est pas une simple conséquence des négociations entre Washington et Téhéran. Il en est l’un des paramètres centraux.

C’est aussi pourquoi les scénarios annonçant un abandon du Hezbollah dans le cadre d’un grand accord régional paraissent peu crédibles. La République islamique peut négocier des compromis économiques, diplomatiques ou tactiques. Mais renoncer à son principal levier face à Israël reviendrait à fragiliser l’un des fondements mêmes de sa politique régionale. Le Liban demeure l’une des pièces maîtresses du dispositif iranien au Levant. C’est précisément ce qui rend son avenir si incertain.

De 1975 à l’ombre de l’atome

Pour beaucoup de Libanais, le spectre qui réapparaît aujourd’hui est celui de 1975. Mais il ne s’agit pas d’un simple retour du passé. Il s’agit d’une version aggravée, transformée et potentiellement plus dangereuse encore. La guerre civile avait éclaté dans un pays où plusieurs camps armés se disputaient le pouvoir dans un contexte de fragmentation généralisée. Le Liban d’aujourd’hui présente une configuration différente. L’État est plus faible qu’il ne l’était alors. L’économie est détruite. Une partie considérable de la jeunesse a quitté le pays sans velléité de retour. Surtout, une seule organisation dispose d’une supériorité militaire incontestable.

Cette asymétrie change profondément la nature du risque. Là où la guerre de 1975 opposait plusieurs forces rivales dans un État en voie d’effondrement, le Liban actuel pourrait être confronté à une dynamique différente, où l’affaiblissement des institutions bénéficierait essentiellement à un seul acteur armé adossé à une puissance régionale. Derrière les discours sur la résistance, la stabilité ou les équilibres confessionnels se dessine ainsi une question beaucoup plus fondamentale : celle de la survie même du Liban comme entité politique indépendante.

Pendant des années, les Européens ont prétendu protéger le Liban en ménageant le Hezbollah. Les Américains ont expliqué préserver la stabilité régionale en évitant certaines confrontations. Le résultat est visible. Le Hezbollah demeure le principal relais de la puissance iranienne au Levant tandis que l’énième cessez-le-feu imposé sous pression américaine semble répondre à la volonté d’empêcher le front libanais de compromettre les négociations avec Téhéran.

Le Liban, une monnaie d’échange

Le report des discussions prévues à Genève a illustré cette réalité. Selon plusieurs informations concordantes, l’escalade entre Israël et le Hezbollah a pesé sur le calendrier diplomatique. Des responsables iraniens ont laissé entendre qu’il était difficile de poursuivre les négociations pendant qu’Israël continuait ses opérations contre le Hezbollah au Liban. D’autres sources ont indiqué que Téhéran liait la poursuite du processus au respect du cessez-le-feu au Sud-Liban et à la limitation des frappes israéliennes.

Qu’il s’agisse d’une ligne rouge stratégique ou d’un moyen de pression diplomatique, la conclusion est la même : le Liban n’est plus un dossier périphérique des négociations. Il est devenu l’un des paramètres.

Cette évolution intervient alors que les relations entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou semblent moins évidentes qu’autrefois. Plusieurs signaux suggèrent une exaspération américaine face à une stratégie israélienne jugée de plus en plus coûteuse, imprévisible et difficilement compatible avec une désescalade régionale. Les critiques publiques de Trump, les divergences sur le dossier iranien et les interrogations croissantes à Washington nourrissent l’idée que Netanyahou n’est plus nécessairement perçu comme un atout stratégique.

Donald Trump aime les gagnants et les accords qu’il peut présenter comme des succès. Or, après des mois de tensions régionales, d’impasses diplomatiques et de désaccords sur l’Iran, Benjamin Netanyahou apparaît de moins en moins comme l’homme capable de lui offrir l’un ou l’autre. Dans cette logique transactionnelle, aucun allié n’est irremplaçable lorsqu’il devient un obstacle à une négociation jugée prioritaire.

Le drame est là. Derrière le nucléaire, les sanctions, le détroit d’Ormuz et les grands marchandages régionaux, le Liban cesse progressivement d’être un acteur de sa propre histoire. Les cessez-le-feu de circonstance, les pressions diplomatiques et les brusques accès de tension témoignent tous de cette même réalité : le risque de voir un pays tout entier ramené à la valeur que les autres lui accordent dans leurs calculs stratégiques. Une simple monnaie d’échange.

Nicolas Beau

mondafrique.com