Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 4 juillet 2026

La cyberarmée iranienne : l’ombre numérique du régime

 

D’abord articulée autour de missions de sabotage et d’espionnage, la cyberarmée iranienne est passée du piratage rudimentaire à une guerre cognitive mondiale sophistiquée. En s’appuyant sur ses alliés et l’intelligence artificielle (IA), elle s’impose désormais comme une arme de dissuasion face à l’Occident, permettant à Téhéran de projeter sa puissance sans confrontation directe.

Créée en 2005, la cyberarmée iranienne constitue un pilier central de la stratégie asymétrique de Téhéran. Initialement limitée à des opérations de cyberguérilla et de piratage, elle s’est rapidement structurée et professionnalisée, intégrant sabotage, espionnage et guerre cognitive. Inspirée par les méthodes de la Russie et de la Chine, elle vise à renforcer la survie du régime, sa légitimité et son influence régionale et mondiale, tout en exploitant les réseaux sociaux pour diffuser propagande et désinformation via des faux comptes et des contenus manipulés.

L’Iran mobilise également des acteurs tiers, comme la cyberarmée du Hezbollah (CAH), pour étendre sa cyberinfluence. Celle-ci combine formation de militants, campagnes de désinformation et utilisation de médias en ligne pour promouvoir la cause iranienne et anti-israélienne, notamment lors du conflit à Gaza en 2023 et lors de la guerre des Douze Jours à l’été 2025, où des avatars IA ont servi à diffuser de faux reportages. Les opérations visent à manipuler l’opinion internationale, à déstabiliser les adversaires et à accentuer les fractures internes dans les démocraties occidentales, notamment aux États-Unis et en Europe. Partiellement décentralisée et hybride, la cyberstratégie iranienne est créative et adaptable, permettant à Téhéran de projeter sa puissance sans confrontation directe, tout en constituant un défi croissant pour les puissances occidentales face à l’expansion d’une influence numérique sophistiquée et globale.

De la cyberguérilla à la guerre cognitive

La cyberarmée iranienne est créée parallèlement à la doctrine de Mosaic Warfare (défense ou guerre mosaïque), conçue pour compenser le déséquilibre des forces par des moyens asymétriques. Initialement réduite à une cellule rudimentaire de piratage et de cyberguérilla, elle se structure rapidement, élargissant ses capacités et son rôle dans la stratégie militaire, le renseignement et la guerre cognitive de la République islamique.

En 2010, l’opération « Stuxnet » constitue un véritable catalyseur : les pasdarans (corps des Gardiens de la révolution islamique — CGRI) modernisent leurs infrastructures et recrutent des spécialistes. Dès 2012, les attaques attribuées à l’Iran se multiplient, souvent limitées à la défiguration de sites web, dont celui de Twitter (renommé X en 2023). Des groupes de hackers, comme Parastoo et Glaive de la Justice, sont soupçonnés de cibler le serveur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ou d’utiliser le malware Shamoon. Parallèlement, les printemps arabes, la guerre civile syrienne et la lutte contre Daech accélèrent la montée en compétences de ces opérations.

D’abord articulée autour de missions de sabotage et d’espionnage, la cyberarmée iranienne se mue en unité d’influence en prenant l’habitude d’idéologiser et de revendiquer systématiquement ses attaques. Dans le même temps, ses actions deviennent de plus en plus sophistiquées, si bien que, dès 2013, les pasdarans se proclament quatrième puissance cyber mondiale, un constat confirmé par un institut israélien (1). Durant les années 2010, leurs compétences en sabotage et en influence convergent : en 2018, FireEye et Fortinet identifient plusieurs entités iraniennes — notamment l’APT35 (Advanced Persistent Threat, « menace persistante avancée »), également connu sous le nom de Charming Kitten —, actives dans l’utilisation massive de faux comptes sur les réseaux sociaux, pratique progressivement généralisée sur Twitter/X et Facebook. Au début des années 2020, l’Iran est reconnu comme « l’un des acteurs en ligne les plus sophistiqués et redoutés » (2). En 2022, les chercheurs suisses Myriam Dunn Cavelty et Andreas Wenger considèrent la cyberarmée du CGRI comme un acteur central des activités d’influence cybernétique.

L’influence cybernétique de l’Iran : objectifs et message

La mission première de la cyberdiplomatie iranienne est de renforcer l’image et la légitimité de la République islamique, promouvant un régime ouvert et tolérant, tout en combattant l’« iranophobie » attribuée à la propagande hostile. Elle combine « propagande blanche », revendiquée, et « propagande noire », dénuée de liens visibles avec l’Iran, brouillant ainsi les pistes (3).

Hors du Moyen-Orient, en Eurasie, en Afrique subsaharienne, en Amérique latine, en Europe et en Amérique du Nord, l’Iran se présente comme un « champion de la résistance » face aux puissances occidentales, consolidant une présence durable et une influence significative (4). Parallèlement, ses activités visent à discréditer les rivaux régionaux : Israël est présenté comme instrument de l’impérialisme occidental et les monarchies du Golfe comme corrompues et inféodées à Washington. Dans le contexte de Gaza, l’État hébreu est accusé de persécuter les Palestiniens et les pétromonarchies de complicité dans un « génocide » (5). Enfin, la cyberarmée iranienne exploite les clivages internes aux États-Unis, amplifiant les tensions sociales sur le racisme, les violences policières ou l’immigration, dans le but d’accentuer les fractures idéologiques entre groupes sociopolitiques.

Les données comme arme d’influence

À partir de 2015, la cyberarmée iranienne exploite les données comme levier de manipulation et d’influence. En 2019, l’Institut iranien Rana et Remix Kittens s’attaquent aux bases de données de compagnies aériennes, ciblant particulièrement des citoyens irano-américains critiques du régime. Pioneer Kittens et d’autres groupes visent également des agences de sécurité américaines, menaçant des citoyens israéliens et divulguant des données sensibles dans une logique de pression psychologique.

Lors des élections présidentielles de 2020 et 2024, des cybermilitants liés au CGRI cherchent à favoriser Joe Biden, craignant qu’un second mandat de Donald Trump n’aboutisse à un changement de régime. En 2020, ils envoient des courriels d’intimidation à des électeurs démocrates ; en 2024, ils multiplient les campagnes de désinformation et piratent les documents de l’équipe Trump pour les transmettre à Biden et à la presse, tout en créant de faux sites d’actualités tels que Nio Thinker et Savannah Time.

Israël et l’Europe sont également ciblés. En 2021, Black Shadow pirate une organisation LGBTQ israélienne et divulgue ses données confidentielles, tandis que Networm attaque la branche israélienne de H&M. Au Royaume-Uni, des influenceurs iraniens amplifient les divisions sociales via des pages comme « Free Scotland » ou « Britishleft​.com ». En 2022, l’Iran attaque massivement l’Albanie, divulguant des données sensibles sur 30 000 personnes, conduisant Tirana à rompre ses relations diplomatiques. En 2023, les mêmes pirates diffusent les données de plus de 200 000 abonnés de Charlie Hebdo, en représailles à des caricatures du Guide suprême.

Furtivité et persuasion par procuration

Entretemps, la cyberdiplomatie iranienne, initialement centralisée, a évolué vers un modèle « bureaucratique-entrepreneurial », sous-traitant à des acteurs non étatiques, privés ou étrangers (6). Fin 2018, l’Iran est suspecté d’utiliser des milliers de faux comptes sur Facebook et Twitter/X pour une campagne mondiale de manipulation, incluant l’usurpation d’identités visuelles de médias, comme l’imitation d’Al-Arabiya.net en 2019 ou le « typosquattage » de pages Facebook en 2020. En 2021, le pays est considéré comme l’un des principaux utilisateurs de ces méthodes de désinformation et de « blanchiment d’influence » (7).

La cyberarmée iranienne opère de plus en plus via des unités affiliées à l’« axe de la résistance », parmi lesquelles la CAH constitue son relais principal. Reproduisant le modèle iranien, la CAH combine cyberespionnage, cybersabotage et cyberinfluence, atteignant une autonomie significative tout en restant soutenue par les Gardiens de la révolution. Elle administre plus de vingt sites en sept langues et un réseau étendu de comptes proxy diffusant sa propagande anti-israélienne et anti-occidentale. La CAH dispose de plateformes cryptées pour recruter et former des cyberactivistes au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique du Nord, créant des « fermes de trolls » et des « armées électroniques ». Les militants formés sont déployés à l’international, bénéficiant à des groupes comme les Houthis et le Kata’ib Hezbollah, cette dernière inondant à son tour Facebook de faux comptes.

À l’ère de l’IA générative et de l’hypertrucage

La guerre à Gaza offre au CGRI et à la CAH l’occasion de perfectionner leurs techniques d’information et de démontrer leur savoir-faire. Vingt-quatre heures après l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » du 7 octobre 2023, un groupe lié au CGRI et au Hezbollah interrompt les programmes de la BBC et d’autres chaines au Royaume-Uni, aux Émirats arabes unis et au Canada pour diffuser un faux reportage présenté par un avatar généré par IA — une première pour le CAH. Profitant de l’enlisement du conflit, les deux organisations mobilisent massivement Facebook, X, YouTube, Telegram, WhatsApp et Signal pour se poser en leaders de la lutte anti-israélienne et de l’« axe de la résistance ». Avant sa mort en octobre 2024, Hassan Nasrallah notait que les cyberopérations étaient « plus efficaces pour les objectifs du Hezbollah que les opérations militaires » (8), soulignant l’importance stratégique de la guerre de l’information : en maitrisant ce domaine, le CGRI et le CAH peuvent atteindre leurs objectifs politiques sans confrontation directe.

La guerre des Douze Jours de 2025 : montée en puissance et « cyberreprésailles »

Dans le contexte de la guerre irano-israélienne de 2025, les opérations cyber et d’influence attribuées à l’Iran et à ses alliés, comme le Hezbollah, se sont fortement intensifiées : selon un rapport de mars 2025, les cyberattaques iraniennes et pro-iraniennes contre Israël avaient déjà triplé depuis le 7 octobre 2023 (9).

Dès juin 2025, des agences spécialisées observent une montée en puissance des cyberattaques iraniennes, incluant des campagnes de phishing, attaques en déni de service (DDoS), intrusions dans des infrastructures civiles et tentatives de perturbation — confirmant ainsi l’accroissement en intensité et en sophistication des capacités iraniennes. Loin de s’atténuer après la fin des hostilités, les cyberopérations iraniennes se poursuivent. En juillet 2025, le groupe Handala Hacking Team — présumé iranien — revendique le piratage de la chaine satellite Iran International, divulguant des données personnelles (passeports, permis de conduire, photos, etc.) d’employés, illustrant une nouvelle fois l’usage des fuites de données comme instrument de pression. En novembre 2025, le Service canadien du renseignement de sécurité a révélé avoir déjoué des opérations d’intimidation et des menaces potentiellement létales dirigées contre des dissidents iraniens de nationalité canadienne.

À court terme, ce regain d’intensité dans les campagnes cyber iraniennes s’inscrit clairement dans une logique de « cyberreprésailles » : à la suite des frappes israéliennes et américaines de l’été 2025, de nombreuses alertes ont été émises quant au risque accru d’attaques contre des infrastructures critiques en Occident. Cependant, au-delà des tensions immédiates et des conséquences directes du conflit, l’activisme de la République islamique dans le cyberespace s’inscrit dans une stratégie de cyberdissuasion à long terme, visant à projeter sa puissance et à protéger ses intérêts stratégiques à moindre prix et sans recourir à un affrontement militaire direct.

Conclusion

Alors que le régime islamique apparait de plus en plus fragilisé et que plusieurs piliers de sa stratégie asymétrique — notamment ses milices et ses relais régionaux — sont affaiblis, sa cyberarmée et son appareil de cyberinfluence acquièrent une importance stratégique accrue. Ces outils numériques permettent à Téhéran de protéger ses intérêts, de projeter sa puissance et de perturber ses adversaires, tout en évitant l’escalade militaire.

Dans un environnement hypermédiatique où les conflits se jouent de plus en plus dans l’arène des opinions publiques, l’Iran s’est doté d’un large arsenal d’outils de cyberinfluence lui permettant de rivaliser avec ses adversaires. Si de nombreux acteurs adoptent désormais une posture hybride, rares sont ceux — comme l’Iran — qui en font un pilier central de leur politique internationale. Partiellement décentralisée et largement déléguée, la cyberstratégie iranienne se distingue par sa créativité, son caractère hybride et sa forte adaptabilité. Ce modèle pourrait contribuer à la longévité du régime en maintenant une défense avancée tout en évitant les confrontations directes. Pour les puissances occidentales, cette diplomatie numérique, potentiellement coordonnée avec celle de la Chine et de la Russie, constitue un défi croissant.

Notes

(1) Daniel S. Brantley, Evolving Cyber Warfare Strategies of the United States, Russia, China, and Iran, Utica College, 2021, p. 31.

(2) Aaron Delwiche, « Computational Propaganda and the Rise of the Fake Audience », in Paul Baines, Nicholas O’Shaughnessy, Nicholas Snow (dir.), The SAGE Handbook of Propaganda, SAGE, 2020.

(3) Marc Lynch, « Digital Activism and Authoritarian Adaptation in the Middle East », POMEPS (Project on Middle East Political Science), 2021.

(4) Toulu Akerele, « The Iranian Revolutionary Apparatus and Hezbollah in West Africa », Current Trends in Islamist Ideology, n°29, 2021, p. 102-127 (mis en ligne le 22 octobre 2021 : https://​www​.hudson​.org/​n​o​d​e​/​4​4​280).

(5) Lev Topor, Pnina Shuker, « Cyber Influence Campaigns in the Dark Web », Cyber, Intelligence, and Security, vol. 3, n°2, 2019, p. 67 (https://​tinyurl​.com/​y​r​r​4​8​8u2).

(6) Pierre Pahlavi, Éric Ouellet, « Iran: Asymmetric Strategy and Mass Diplomacy », Journal of Strategic Security, vol. 13, n°2, 2020, p. 97 (https://​tinyurl​.com/​m​k​w​c​f​83f).

(7) Marc Lynch, op. cit.

(8) Chuck Freilich, « The Iranian Cyber Threat: The Institution and Praxis of Iran’s Cyber Strategy », Institute for National Security Studies (INSS), Memorandum 230, janvier 2024, p. 84 (https://​tinyurl​.com/​2​9​k​p​h​8​wuf).

(9) Esmaeil Mohades, « Iran and Hezbollah’s Cyber Attacks on Israel Have Tripled Since October 7 Attack », Iran Focus, 27 mars 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​r​2​9​r​wy7).

Pierre Pahlavi

areion24.news

L’art de la guerre selon Trump

 

Donald Trump arrive au pouvoir en janvier 2017, au cœur de la nouvelle ère stratégique caractérisée par le retour des politiques de puissance sur une scène internationale dérégulée. Le « nouvel ordre mondial » apparu en 1990 a fait place à une arène de confrontations. Donald Trump s’y sent sans doute plus à l’aise que ses prédécesseurs, tout en se montrant paradoxalement encore plus prudent dans l’emploi d’une force armée considérable, mais fragile.

En 2017, Donald Trump hérite d’abord de la poursuite de la « guerre globale contre le terrorisme » déclarée 16 ans plus tôt par George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Celle-ci se décline alors sur trois théâtres d’opérations : Afghanistan, Irak – Syrie et, discrètement, Afrique sahélienne. Ces opérations sont toujours couvertes par les « Autorisations pour l’emploi de la force militaire » (AUMF) données au président des États-Unis en 2001 et en 2002 par le Congrès américain, sans limite de temps ni d’espace, pour lutter contre les organisations djihadistes puis, par une interprétation abusive, contre les organisations qu’il suffira de qualifier de « terroristes ».

Trump 1 et la gestion des guerres héritées

Il hérite aussi de l’instrument militaire le plus puissant du monde, mais aussi, à la suite des bourbiers afghan et irakien, d’une inhibition quant aux opérations de conquête et de contrôle du terrain. La méthode opérationnelle alors en cours contre les organisations djihadistes est celle de la combinaison de coups (raids héliportés, frappes, cyberattaques) dans les espaces vides (air, mer, espace, cyberespace), avec cet avantage énorme d’y être presque invulnérable, et d’« empreinte légère » dans les espaces terrestres et humains, consistant à soutenir, par du conseil, du renseignement et une aide matérielle, les troupes alliées afghanes et irakiennes, les forces démocratiques syriennes, les armées africaines et même l’opération française « Barkhane » au Sahel, qui, elles, vont s’efforcer de conquérir et de contrôler le terrain et assumer les pertes.

Dans l’analyse transactionnelle qui est celle de Donald Trump, proche de la matrice du Boston Consulting Group (BCG) classant les « affaires » en fonction de leur rentabilité, le théâtre afghan est considéré comme un « poids mort », coûteux et sans perspective, dont il faut se débarrasser au plus vite. Donald Trump négocie donc directement avec les talibans et abandonne à son sort l’État afghan, qui ne va pas tarder à s’effondrer.

Les autres théâtres sont considérés comme des « dilemmes » par Donald Trump, car ils sont également coûteux, mais encore très actifs, avec notamment les grandes batailles urbaines en Irak et en Syrie pour mettre fin au califat de l’État islamique (EI). Donald Trump décide donc d’attendre la fin de ces grands combats, qu’il pourra proclamer comme autant de victoires, avant d’abandonner là aussi ses alliés. C’est un exercice dangereux, et les forces américaines au sol reçoivent parfois des coups, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo au Niger en octobre 2017, qui se solde par la mort de quatre soldats américains. Pour autant, la méthode réussit, avec le sang des alliés. Avec la prise d’Hajin en Syrie en décembre 2018, le califat est effectivement détruit et l’EI ramené à la clandestinité. Donald Trump ordonne alors, sans concertation, de lâcher ce front devenu moins rentable et de replier les forces américaines. Cela provoque une crise interne avec ses conseillers militaires, mais ceux-ci parviennent néanmoins à le persuader de maintenir une présence militaire dans la région, au moins pour maintenir une pression contre l’Iran. Cela lui donne l’occasion d’une victoire tactique avec l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi, leader de l’EI, en octobre 2019 dans la province d’Idlib, en Syrie, par un raid héliporté. Ce coup est alors l’opération la plus risquée du premier mandat de Donald Trump.

Le chèque et le marteau

Peu à l’aise dans la guerre contre les organisations djihadistes dont il a hérité et qui ne l’intéresse pas, Donald Trump joue en revanche pleinement le jeu de l’arène internationale, en recherchant volontiers la confrontation avec un certain nombre d’États désignés comme adversaires et en punissant ceux qui le défient. Il n’y est désormais nullement question de changer de régime, de diffuser la démocratie ou de venir au secours des peuples comme dans le nouvel ordre mondial, mais de gérer au mieux les intérêts des États-Unis et de leur président. La méthode privilégiée est celle de la pression sous le seuil de la guerre (sanctions, embargo, influence, corruption, tarifs douaniers, etc.) afin de modifier le comportement des États dans le sens souhaité, sans s’interdire de franchir ponctuellement ce seuil pour donner des coups. C’est ainsi le cas, en défense, lorsqu’une unité russo – syrienne attaque la position américaine de Kasham, en Syrie, en février 2018. Le bataillon est détruit, provoquant la mort de plusieurs dizaines de combattants russes de la société Wagner, mais la Russie n’escalade pas. Quelques semaines plus tard, le 7 avril 2018, en coopération avec les Britanniques et les Français, Donald Trump passe à l’attaque en ordonnant une série de frappes aériennes contre des positions des forces du régime de Bachar al-Assad après leur emploi d’armes chimiques. Cela permet à Donald Trump d’apparaître comme volontariste et fort, là où Barack Obama avait reculé en 2013.

Il y a enfin la première petite guerre contre l’Iran, en janvier 2020. Constatant la faible efficacité de sa confrontation avec l’Iran, Donald Trump prend le prétexte d’un plan d’attaque supposé contre des bases américaines en Irak par les milices proches de l’Iran pour faire tuer Qassem Soleimani, chef d’Al-Qods, le bras armé des Gardiens de la révolution à l’étranger, et Abou 

Mahdi al-Mouhandis, numéro deux des Hachd al-Chaabi irakiens (l’ensemble des milices proches de l’Iran) et chef de Kataeb Hezbollah. Il y a évidemment le risque d’une escalade qui pourrait être dangereuse pour les États-Unis, mais le régime de Téhéran souhaite l’éviter et se contente d’une « salve d’honneur » de missiles contre des bases américaines préalablement averties.

Le bilan stratégique du premier mandat Trump est, au bout du compte, assez mitigé : une défaite indirecte en Afghanistan, que son successeur devra gérer, une victoire indirecte, mais non décisive, contre l’État islamique et des pressions stériles contre des adversaires désignés (Iran, Corée du Nord, Venezuela), avec un usage de la force limité à quelques coups, spectaculaires, mais finalement sans beaucoup d’effets stratégiques.

Des succès au point culminant en un an

Revenu au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump ne change pas fondamentalement de vision ni de méthode. Outre la guerre contre les organisations djihadistes, devenue résiduelle, il hérite de la confrontation avec la Russie via l’Ukraine et d’une guerre à distance contre les rebelles houthis au Yémen, qui harcèlent le très important commerce maritime dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. La confrontation avec la Russie et la guerre en Ukraine sont immédiatement classées comme des « poids morts » dont il faut se débarrasser, et la guerre contre les Houthis comme un « dilemme ». Cette guerre est relativement coûteuse : deux hommes des Navy SEALs y ont perdu la vie, un avion de combat ainsi que plusieurs drones MQ‑9 Reaper ont été détruits, mais Donald Trump l’endosse en augmentant même le nombre de frappes pour essayer d’obtenir un résultat rapide et montrer sa détermination.

Cette accélération de la campagne est l’occasion de plusieurs bavures en février-mars 2025, tuant au total plus de 50 civils, mais sans susciter désormais beaucoup d’indignation. Les Houthis acceptent finalement de négocier. Les navires américains ne sont plus attaqués à partir de mars, puis ceux des autres nations à la fin de l’année. C’est la première fois que Donald Trump réussit vraiment à amener un ennemi ou un adversaire à modifier son comportement.

C’est fort de cette première victoire qu’il accepte de franchir de nouveau le seuil de la guerre, en profitant de celle en cours en juin 2025 entre Israël et l’Iran. Le 22 juin, les forces aériennes et navales américaines frappent trois sites nucléaires iraniens. Cette première attaque américaine sur le sol iranien depuis 1988 est délicate à justifier juridiquement, mais Donald Trump passe outre. Elle suscite surtout beaucoup d’inquiétudes sur la suite des évènements. Comme en 2020, les Iraniens choisissent finalement de sauver la face par une pseudo – attaque tout en refusant l’escalade. Cette petite opération d’une nuit permet donc d’obtenir, sans pertes, la fin de la guerre israélo – iranienne et l’endommagement, sinon la destruction comme annoncée triomphalement, du programme nucléaire iranien. C’est un nouveau succès.

C’est donc un Donald Trump grisé qui se tourne ensuite vers d’autres victoires à coups de marteau. Il y a ainsi les frappes des 25 et 26 décembre 2025 contre le groupe Lakurawa et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) dans le nord-ouest du Nigeria, avec, semble-t‑il, l’emploi de drones Reaper ; frappes couvertes par les AUMF « antiterroristes » et justifiées par le prétexte de protéger la population protestante évangélique nigériane. Cela ne change évidemment rien à la situation stratégique locale complexe, mais cela plaît à l’électorat évangélique américain.

Le Nigeria vite oublié, Donald Trump se tourne vers un vieil adversaire : le Venezuela. L’affaire est beaucoup plus ambitieuse et juridiquement plus délicate à justifier que les autres. Elle est donc transformée en opération de police internationale antidrogue. Le président Nicolas Maduro est déclaré chef d’un cartel, plus ou moins fictif, que l’on prend aussi soin de qualifier officiellement de « narcoterroriste » afin de justifier l’emploi des forces armées. Une armada considérable est réunie dans les Caraïbes, utilisée d’abord comme instrument de blocus puis comme base d’une opération héliportée de capture du président Maduro au cœur de Caracas, le 3 janvier 2026. Il n’est toujours nullement question de changer un régime tout aussi autoritaire, violent et corrompu que son chef éliminé, mais d’obtenir sa soumission et un contrôle sur l’exploitation du pétrole local, ce qui semble être le cas. Pour reprendre la matrice du BCG, Donald Trump, qui n’hésite pas à se proclamer président du Venezuela sur les réseaux sociaux, espère avoir trouvé là une « vache à lait ».

On a cependant peut-être atteint là le point culminant. Saisi d’une forme d’hubris, Donald Trump se tourne de nouveau contre l’Iran et, le 13 janvier 2026, incite les émeutiers iraniens à se retourner contre le régime, promettant de frapper les Gardiens de la révolution en cas de répression. Mais la méthode atteint ici ses limites. Les frappes et les raids peuvent aider, mais ne remplacent pas une force terrestre capable de s’emparer des centres de pouvoir et de disloquer les forces de sécurité. Les États-Unis ne fourniront pas cette force de conquête et de contrôle, pas plus que la rébellion iranienne tant qu’elle restera désarmée. Et si elle venait à s’armer, le conflit pourrait basculer dans un chaos comparable à celui de la Syrie, voire se doubler d’un nouvel affrontement avec Israël. Préférant le massacre au chaos, plusieurs alliés régionaux ont donc apparemment convaincu Donald Trump de ne pas intervenir. Après avoir promis son aide aux Iraniens, il recule donc pour l’instant, déclarant même sans doute, et sans honte, avoir sauvé des vies par ses menaces.

Un autre aspect de la méthode trumpienne consiste à faire oublier un échec par une offensive sur un autre front. Le nouveau front s’appelle le Groenland, que le président des États-Unis convoite ouvertement et où il impose une confrontation au Danemark avec des menaces diverses, dont celle, contre toute vraisemblance, de l’emploi de la force. Contre toute attente, le Danemark et des alliés européens font front et lancent même une opération de dissuasion au Groenland, alors que, dans les rangs américains, on s’interroge beaucoup sur les dégâts considérables de tous ordres que pourrait provoquer la poursuite d’une telle lubie. À ce stade, constatant l’impasse, Donald Trump cherche probablement une porte de sortie qui puisse être présentée comme un arc de triomphe. Une puissance qui refuse de prendre des risques n’est pas une puissance. 

Michel Goya

areion24.news

vendredi 3 juillet 2026

Le Hirak et les réseaux d’influence de l’Algérie dans l’émigration algérienne en France

 

L’interprétation dominante de la relation franco-algérienne est le plus souvent appréhendée à travers le prisme étatique, ce qui a pour conséquence d’éclipser la complexité des rapports sociétaux et individuels qu’entretiennent la population algérienne et les citoyens binationaux résidant en France. Le mouvement protestataire connu sous le nom de Hirak, apparu en Algérie en février 2019 pour dénoncer la candidature d’Abdelaziz Bouteflika (1937-2021) à un cinquième mandat présidentiel après vingt ans au pouvoir, a été renforcé par la mobilisation d’une identité algérienne au sein de l’immigration.

Bien que la genèse de la contestation soit ancrée sur le territoire national algérien, l’extension simultanée du mouvement à des espaces transfrontaliers – notamment en France, qui concentre la plus forte densité de l’immigration algérienne (1) – révèle une compétition politique entre les réseaux d’influence officiels du régime en place et les acteurs du Hirak. La question des moyens mobilisés par ces deux parties pour s’arroger un monopole d’influence au sein de la communauté émigrée en est d’autant plus centrale (2).

La relation entre la communauté algérienne établie à l’étranger et l’Algérie a acquis une importance particulière au cours de la guerre d’indépendance (1954-1962). Le poids des émigrés algériens en France constituait une ressource démographique et financière stratégique, permettant au Front de libération nationale (FLN) et au Mouvement national algérien (MNA) d’asseoir leurs réseaux et d’intensifier la lutte sur le territoire algérien. La pratique des cotisations, qui fonctionnait notamment comme un marqueur économique et symbolique des liens d’appartenance des travailleurs algériens en France, transforma la sujétion politique et économique en un sentiment de fidélité nationale.

L’émigration, un enjeu pour l’État algérien

À l’indépendance, cette dimension fut érigée en enjeu politique majeur destiné à servir de fondement à l’émergence d’une nouvelle société. L’ouvrier algérien fut interpellé non plus pour sa participation au mouvement de libération nationale, mais pour sa contribution financière directe au projet de développement économique du nouvel État souverain. Dans les villes françaises où la présence algérienne était notable, l’organisation de rassemblements à forte teneur symbolique nationale culminait par des collectes de fonds alimentant un dispositif de solidarité consacré au financement de la reconstruction postcoloniale. L’Amicale des Algériens en France (ADAF) fut établie en 1963 comme relais des autorités algériennes afin d’encadrer et de contrôler la communauté émigrée sur le territoire français. Elle orchestrait une symbolisation dans laquelle les références cristallisées autour de dates commémoratives clés incluaient l’émigration comme une partie intégrante et indissociable de la nation.

Des événements majeurs, tels que le déclenchement de la révolution (1er novembre), la fête de l’indépendance (5 juillet) ou la répression du 17 octobre 1961 à Paris, étaient ritualisés lors de galas organisés par ses sections locales. En outre, cette symbolisation intégrait une dimension religieuse, exhortant notamment l’émigré à célébrer les fêtes religieuses musulmanes avec dignité. À ces commémorations vint s’ajouter la date du 19 juin 1965, marquant le coup d’État de Houari Boumédiène (1932-1978), au pouvoir jusqu’à sa mort, affirmant ainsi l’instrumentalisation du calendrier mémoriel au service du régime.

Ce tournant se traduisit par une réorganisation du réseau de l’État au sein de l’émigration : l’ADAF fut rebaptisée Amicale des Algériens en Europe (AEE), et ses instances dirigeantes firent l’objet d’un remaniement. Le contrôle et la neutralisation des dissidences, apparues dès 1962, s’exacerbèrent et devinrent une tâche prépondérante pour l’AEE. L’opposition politique en exil, portée par des figures aux sensibilités diverses – nationalistes, de gauche, progressistes ou communistes – demeura néanmoins divisée et incapable de susciter une adhésion ­massive parmi les émigrés.

L’encadrement politique de la communauté émigrée en France par l’État algérien demeurait néanmoins fragile, notamment sous l’effet des pressions externes exercées par le contexte politique français. La période qui avait suivi Mai 68 se caractérisait par une intensification des conflits sociaux, une conjoncture qui plaçait l’émigration algérienne, en tant que main-d’œuvre exploitée, au centre des stratégies de mobilisation des organisations d’extrême gauche françaises. Cette intégration de l’ouvrier algérien dans une rhétorique communiste, conduisant à la politisation de la cause algérienne sous un prisme anticapitaliste et antiraciste, générait une concurrence idéologique frontale avec le nationalisme étatique algérien.

Mais les autorités d’Alger maintinrent leur mode d’action et leur discours inchangés. Toutefois, l’objectif réel n’était pas tant d’infléchir l’émigration, dans un contexte où les départs de familles depuis l’Algérie avaient, dès les années 1960, pris une importance croissante. Le contrôle de la migration algérienne devint une préoccupation majeure pour les autorités françaises, qui entreprirent une révision législative. L’élection de François Mitterrand (1916-1996) à la présidence de la République en 1981 (jusqu’en 1995) marqua l’amorce d’une révision profonde du dispositif législatif encadrant les droits des populations immigrées en France. Cette réforme se traduisit notamment par l’extension du droit commun de la liberté d’association aux ressortissants étrangers, ouvrant ainsi un espace d’action propice à la création d’associations issues de l’immigration, que la génération née de la migration familiale sut saisir.

L’AEE fut confrontée à la montée en puissance d’associations qui concurrençaient certaines de ses activités. Son déclin s’amorça avec la cessation de parution de son périodique La Semaine de l’émigration en 1985. Par ailleurs, les émeutes d’octobre 1988 en Algérie précipitèrent la transformation des relations qu’elle entretenait avec l’État algérien. La Constitution de 1989, qui entérina la fin du système de parti unique, démantela le rôle centralisateur joué par le FLN et ses organisations satellites. Au début des années 1990, la reconnaissance légale (selon la loi de 1901) obtenue par quelques antennes locales ne put contrecarrer l’extinction progressive des activités nationales. Le modèle porté par l’amicale, fondé sur un encadrement centralisé de l’émigration algérienne en France, s’effondra.

Engagements politiques pour le pays d’origine

Les objectifs de l’amicale, qui visaient à structurer les liens avec l’émigration, s’étaient révélés inefficients. La participation électorale des Algériens en France devint, quant à elle, un enjeu. Le premier scrutin présidentiel pluraliste, organisé le 16 novembre 1995 dans le contexte de la décennie noire (1992-2002) en Algérie, attestait pourtant d’un engagement électoral significatif de la communauté nationale établie à l’étranger (3). Cependant, l’instauration du droit de vote des Algériens de l’étranger aux législatives – leur permettant, depuis 1997, d’élire quatre députés (sur 407) à l’Assemblée populaire nationale (APN) pour représenter la communauté installée en France – ne suscita pas un engouement suffisant pour nourrir un véritable sentiment d’appartenance nationale. Le Conseil consultatif de la communauté nationale à l’étranger, créé par décret présidentiel dans l’objectif de renforcer les liens entre l’État et l’émigration, ne fut, quant à lui, jamais opérationnel. Ce hiatus illustrait la difficulté persistante des autorités algériennes à institutionnaliser et à maintenir un lien organique et participatif avec leur communauté établie à l’étranger.

L’émergence du Hirak en février 2019 ébranla ce fonctionnement marqué par l’inertie et l’instabilité structurelle. En Algérie, l’intensité des mobilisations populaires compromettait la mise en œuvre de la feuille de route élaborée par les autorités. L’élection présidentielle, initialement programmée pour le 18 avril 2019 et reportée au 4 juillet, se déroula finalement le 12 décembre 2019, dans un contexte de légitimité institutionnelle fortement érodée. Sur les réseaux sociaux, les appels au boycott se multipliaient. En France, les manifestations coordonnées, tenues aux abords des représentations consulaires, contribuaient à affaiblir la participation électorale des ressortissants algériens. Face au succès rencontré par la protestation du Hirak, qui accentuait le rétrécissement d’une base de soutien déjà fragile, les réseaux d’influence du régime mirent alors en œuvre une stratégie de réorganisation.

Le 19 mars 2023, alors que les manifestations place de la République à Paris se tenaient encore régulièrement, ils tentèrent de s’approprier et de subvertir la symbolique du Hirak en organisant un rassemblement place du Colonel-Fabien. Une telle initiative visait à exprimer un soutien aux autorités algériennes tout en stigmatisant le Hirak en France comme une tentative de déstabilisation de l’Algérie. La duplication des formes d’action collective emblématiques du Hirak visait à en neutraliser le sens par un retournement symbolique, afin de servir un dispositif de soutien explicite aux autorités militaires et politiques en place. Des banderoles à l’effigie du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), Saïd Chengriha, étaient ostensiblement brandies par des participants. Sur une pancarte, des figures médiatiques du Hirak, suivies par plusieurs dizaines de milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, étaient présentées comme subordonnées au Maroc. Délibérément disposée au sol, la pancarte pouvait être piétinée par les participants, traduisant un acte de réprobation à la fois physique et symbolique. Cependant, l’affluence limitée à quelques centaines de personnes révéla les difficultés des organisateurs à constituer un contre-mouvement. Le Hirak avait contribué à l’affaiblissement durable des réseaux de pouvoir dans l’émigration.

L’élection présidentielle algérienne, fixée en décembre 2024 puis avancée au 7 septembre, fut appréhendée par les autorités comme un moment crucial pour le rétablissement de la légitimité d’Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019 avec 58,1 % des voix et un faible taux de participation (39,8 %). Parallèlement, une transformation significative s’observait dans les dispositifs d’influence traditionnels : la relation clientélaire promue depuis 1962 par l’ADAF, qui cherchait à lier l’émigration au pouvoir établi, se restructurait désormais autour de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926 avec un statut juridique neutre, mais proche de l’État algérien.

La reconfiguration des réseaux d’influence en France

L’influence de la Grande Mosquée de Paris s’exerce à travers un réseau d’environ 400 lieux de culte affiliés. Elle associe à sa fonction cultuelle des dimensions culturelles et diplomatiques. Dans ce contexte, l’association Awassir a été créée en janvier 2024. Le choix de domicilier son siège social à la même adresse que celle de la Grande Mosquée de Paris atteste d’une proximité institutionnelle, rendue également explicite par les partenariats noués entre les deux entités. L’assise économique de la Grande Mosquée de Paris, dont une part substantielle des revenus provient de l’exclusivité de la certification des produits halal destinés à l’Algérie depuis l’Union européenne (UE) et le reste du monde, permet à Awassir de disposer de ressources matérielles importantes. L’expansion du capital social de ses membres, facilitée par l’échange d’informations et l’élargissement des réseaux personnels, s’en trouve favorisée. L’association peut ainsi offrir des opportunités de voyage et d’excursions touristiques, en prenant en charge le coût des billets d’avion et des frais d’hébergement. La reconnaissance et l’affection ressenties au sein du groupe, ainsi que les liens d’amitié qui s’y tissent, constituent autant de ressources symboliques essentielles. Le caractère détendu et festif de ces initiatives contraste avec l’austérité protocolaire qui caractérisait autrefois les déplacements des délégués aux conférences de cadres de l’amicale, intégrée aux rouages du parti unique.

En parallèle, le Conseil mondial de la diaspora algérienne (CMDA) a été inauguré le 8 mars 2024. La cérémonie de lancement, organisée dans un grand hôtel parisien, a révélé une stratégie sélective de légitimation. Le statut professionnel élevé des membres de l’assemblée – cadres supérieurs, chefs d’entreprise, scientifiques, artistes, cinéastes, sportifs de haut niveau ou élus locaux en France – a été mis en avant. L’objectif de réunir les Algériens de l’étranger désireux d’investir ou de créer leur entreprise en Algérie, tout en mettant leurs compétences au service du pays, confère au CMDA un caractère élitiste, sous-tendu par une idéologie libérale. Là encore, la participation n’est pas dénuée d’intérêt : elle offre à chacun l’opportunité d’étendre son capital social et d’accéder à des informations privilégiées, autant de ressources susceptibles d’être mobilisées ultérieurement à des fins personnelles. La reconnaissance statutaire et la visibilité institutionnelle conférées par l’événement constituent, quant à elles, une rétribution symbolique pour qui y participe.

Mais cette relation de clientèle demeure conditionnée par une contrepartie implicite, qui se manifeste, comme le montrent les publications de ces réseaux sur Internet, par l’absence de toute critique du pouvoir. La subsomption de la défense du système sous le registre de l’impératif de défense du pays se révèle d’autant plus efficace que la relation franco-algérienne s’est détériorée et que le contexte international est marqué par de fortes tensions. Dès lors, le soutien, d’abord tacite, exprimé par la participation à ces initiatives organisées par ces réseaux, tend à se formaliser par l’inscription sur les listes électorales dans les consulats et par le vote lors des prochaines échéances.

« Nos corps sont ici, nos cœurs sont là-bas »

L’engagement des Algériens au sein du Hirak en France s’articule autour d’un attachement national à l’Algérie, exprimé de manière intense, qui engendre une distanciation vis-à-vis des contingences du contexte social et politique français. Cette posture facilite la contestation à distance du régime autoritaire algérien. La logique de l’action collective en contexte migratoire reproduit alors le positionnement adopté par le Hirak en Algérie : un face-à-face entre la population et les autorités, contrastant avec les stratégies d’influence déployées par les réseaux du pouvoir établi. L’observation des rassemblements sur la place de la République révèle une symbolisation identitaire marquée par l’omniprésence du drapeau algérien, souvent accompagné du drapeau amazigh, et par la reprise de l’hymne national algérien par l’ensemble des participants, en ouverture et en clôture des rassemblements. Ce déploiement exprime un patriotisme au travers duquel l’unité territoriale de l’Algérie est revendiquée haut et fort. Ce sentiment est ressenti d’autant plus vivement qu’Emmanuel Macron est régulièrement critiqué pour avoir apporté, en tant que chef de l’État français (depuis 2017), ce que les manifestants interprètent comme un soutien aux autorités algériennes en période de contestation sociale.

L’analyse des liens entre les contestataires et la société française révèle alors des représentations hétérogènes. Le cas de Karim, médecin franco-algérien, met en évidence la continuité entre sa participation au Hirak et son exercice de la citoyenneté dans l’espace national français. Il reconnaît que le contexte français, caractérisé par la garantie des libertés d’expression et de protestation, a constitué un facteur déterminant lui permettant de développer une critique politique à l’encontre du régime algérien. Il formule ce rapport en termes de socialisation civique : « Mais, en fait, oui, moi je fais du rentre-dedans. Ça fait trente ans que je ne parle pas, ça fait trente ans que je suis muet. Pas ici. Ici, je suis un citoyen » (4). En postulant que le territoire d’accueil a servi de lieu d’apprentissage civique, il conceptualise la citoyenneté comme un droit à l’expression critique radicale. La pratique du don de sang, qu’il accomplit régulièrement en France, est ainsi ritualisée et présentée comme une forme concrète de reconnaissance envers la société française. Elle s’érige en médiation symbolique, établissant une passerelle entre l’allégeance au corps civique français et la mobilisation en faveur de la patrie d’origine.

L’analyse de l’engagement de Kamel, coordonnateur des rassemblements et des manifestations parisiennes du Hirak, révèle une autre conceptualisation du rapport entre la France et l’Algérie. Lors d’une prise de parole sur une agora de la place de la République – un espace de libre expression géré par un collectif –, il interpelle l’assistance sur la localisation de l’engagement de chacun : « Nos corps sont ici et nos cœurs, où sont-ils ? » (5). La réponse collective – « En Algérie, en Algérie, en Algérie ! » – qu’il reçoit d’un public physiquement présent sur le sol français confirme l’ancrage émotionnel et politique partagé par la plupart des protestataires. Kamel justifie ensuite l’appel à une marche vers l’Assemblée nationale, visant à exercer une pression politique sur les institutions françaises, par la centralité de la non-violence exprimée dans la stratégie d’action du Hirak : « Nous, tant que nous sommes dans l’action pacifique, on n’a pas peur. » Partageant le même univers affectif pour la patrie que les protestataires en Algérie, désignés comme les acteurs du « militantisme réel », il souligne que la protestation s’appuie non pas sur une identité franco-algérienne ou émigrée, mais sur l’unique identité d’Algérien : « Nous, ici et dans le monde entier, nous sommes Algériens. Je ne te dis pas que tu es de la diaspora. »

L’étude de la relation franco-algérienne, abordée sous l’angle des liens sociétaux et individuels tissés par l’émigration algérienne en France avec son pays d’origine, offre une perspective nuancée sur son rapport à l’État algérien. D’une part, les réseaux de pouvoir étatiques, engagés dans une stratégie de consolidation du régime, mobilisent d’importantes ressources matérielles et symboliques, tout en se heurtant à une difficulté persistante : établir une assise populaire durable parmi la communauté algérienne. D’autre part, les acteurs du Hirak peinent, au sein de l’émigration, à reproduire la forte adhésion populaire obtenue en 2019 au nom de la préservation de l’idéal d’une Algérie démocratique, souveraine et unie. Cette difficulté entrave le maintien d’une stratégie à la fois proactive et réactive face aux pressions coercitives émanant des autorités algériennes – intimidations destinées à obtenir l’allégeance des activistes influents, conditionnant notamment leur droit de retour en Algérie, ainsi qu’arrestations et détentions ciblées. Parce qu’elle mobilise en France l’identité algérienne, l’émigration – qui participe à la fois à la fragilisation et à la consolidation du pouvoir en Algérie – doit être analysée à l’aune de son rapport au contexte sociétal français.

Notes

(1) Selon les données officielles, 6,02 millions d’étrangers résident en France en 2024, dont 642 000 Algériens. Ce chiffre ne tient pas compte des binationaux, des Français d’origine algérienne, ni des Algériens en situation irrégulière. La diaspora algérienne est estimée entre 3 millions et 4 millions de personnes dans le monde, dont environ la moitié en France.

(2) Didier Le Saout, « Les relations France-Algérie et le soulèvement du Hirak », in Pouvoirs, no 176, janvier 2021, p. 105-118.

(3) Selon les résultats annoncés par l’agence Algérie Presse Service (APS), 411 698 électeurs émigrés sur 630 000 inscrits ont pris part au scrutin présidentiel de 1995, témoignant d’une implication politique notable de la communauté algérienne en France. Jacques Fontaine, « Algérie : les résultats de l’élection présidentielle. 16 novembre 1995 », in Monde arabe, no 151, janvier-mars 1996, p. 107-118.

(4) Entretien réalisé par l’auteur en juillet 2019, à Paris.

(5) Intervention faite en langue arabe lors d’une agora organisée pendant un rassemblement du Hirak sur la place de la République à Paris, le 16 février 2020.

Didier Le Saout

areion24.news

Les frappes dans la profondeur : préhistoire de l’aérobalistique

 

Si les missiles de précision et les drones facilitent les frappes dans la profondeur du dispositif ennemi, on ne les a pas attendus pour réaliser de telles actions, aussi anciennes que la guerre elle-même…

Attaques des Ukrainiens contre le pont de Crimée, attaques des Russes contre les voies ferrées ukrainiennes, assassinat de l’ayatollah Khamenei : autant d’opérations visant à paralyser l’ennemi en perturbant ses organes logistiques ou décisionnels, et dont les moyens aérobalistiques ont été les vecteurs. Mais ces moyens ont eu des équivalents fonctionnels dans le passé.

Du cheval de Troie aux raids

La frappe dans la profondeur relève essentiellement de l’approche indirecte, puisqu’elle vise à atténuer le choc frontal avec le gros des forces adverses en désorganisant leurs arrières. Le cheval de Troie permit ainsi aux Grecs de prendre en une nuit une ville qui résistait depuis dix ans. Il s’agit certes d’un mythe, mais ce mythe annonce quantité d’épisodes avérés de l’histoire militaire, comme la prise du château de Grand – Fougeray par Bertrand du Guesclin (1354) : ayant appris que la garnison anglaise attendait une livraison de bois, le capitaine breton fit déguiser ses hommes en bûcherons, leur fit cacher leurs armes dans un chariot rempli de bûches et put ainsi entrer dans le château ; on connaît la suite ou on la devine.

L’élimination d’un chef adverse est un autre mode de frappe dans la profondeur. Le groupe chiite connu sous le nom de « secte des Assassins » s’en fit une spécialité dans le Moyen – Orient médiéval : fondé vers 1090 et basé dans le nid d’aigle d’Alamut, à environ 100 km au nord de Téhéran, il sévit de l’Iran à l’Égypte, exécutant notamment le vizir seldjoukide Nizam al-Mulk en 1092, le calife fatimide Mansour al-Amir Bi-Ahkamillah en 1130 et le roi de Jérusalem Conrad de Montferrat en 1192.

Quant aux frappes sur des infrastructures logistiques, elles se sont développées à l’ère moderne en raison de la dépendance croissante des armées vis-à‑vis de leurs arrières. Cette dépendance était peu prononcée avant le 16e siècle, parce que les armées féodales ne comptaient généralement que quelques milliers d’hommes, donc trouvaient facilement de quoi vivre sur le pays, et parce que leurs armes n’avaient pas besoin d’un soutien complexe. À l’ère moderne au contraire, l’affirmation de l’État permit de mettre en campagne des forces de plusieurs dizaines de milliers de soldats équipés d’armes à feu, d’où la nécessité de constituer des dépôts de vivres et de munitions derrière la zone d’opérations. Enfin, le franchissement des rivières par ces grandes armées, leur pesante artillerie et leurs lourds convois supposait des ponts aussi vastes que robustes. Dépôts, convois, ponts : autant de cibles pour les raids dans la profondeur.

À l’assaut du pont d’Eszék (1664)

Le raid conduit par Nicolas Zrínyi au début de 1664 est un bel exemple de frappe dans la profondeur au 17e siècle. Il se déroula pendant la quatrième guerre austro – turque, dans une Hongrie dont le Saint – Empire ne contrôlait plus que les périphéries occidentales, le reste ayant été conquis en 1526 par les Ottomans.

Fin 1663, les Turcs alignaient environ 100 000 hommes, les Impériaux 80 000 seulement, dont 30 000 postés au sud de la Hongrie occidentale sous les ordres de Zrínyi. Le principal handicap des Turcs était la lenteur de leur entrée en campagne : comme la Hongrie, dévastée par plus d’un siècle et demi de guerre, ne pouvait durablement nourrir leur armée, ils n’y laissaient pendant la mauvaise saison que les garnisons de leurs places fortes, tandis que le gros de leurs troupes hivernait dans les Balkans. Ce gros revenait en Hongrie à la belle saison, mais le temps nécessaire pour réunir ses contingents et faire profiter ses chevaux des pâturages printaniers ne lui permettait pas d’attaquer avant la mi-mai. Aussi Zrínyi entendait-il mener une campagne d’hiver visant à dévaster les confins hungaro – croates pour que les Ottomans ne puissent les utiliser comme base d’opérations.

L’un des objectifs majeurs du raid était le pont d’Eszék (1), que l’armée turque devait traverser pour marcher sur la Hongrie occidentale. Ce pont de bois construit par les Ottomans en 1566 passait alors pour l’une des merveilles du monde, parce qu’il était long de sept kilomètres : en effet, il ne franchissait pas seulement la rivière Drave, mais aussi les marécages de sa rive septentrionale.

En le détruisant, on empêcherait les renforts turcs de venir contrer les troupes de Zrínyi et on se donnerait donc le temps de faire tomber les places fortes ottomanes situées au nord de la Drave.

La campagne éclair de Zrínyi prit complètement de court les Turcs. Elle commença le 21 janvier 1664 et avança de plus de 100 km en territoire ennemi, prenant plusieurs villes ottomanes au passage. Le 29 cependant, Zrínyi buta sur la résistance de la citadelle de Pécs. Il chargea alors son infanterie et ses 12 canons de la réduire ; pour sa part, il prit la tête de sa cavalerie et piqua vers Eszék, distante d’une centaine de kilomètres. Il surprit les défenseurs du pont, en incendia une section et se replia le 3 février.

La suite fut moins brillante, car les Impériaux tardèrent à réunir les forces nécessaires pour s’emparer des places ottomanes du nord de la Drave, en particulier Kanizsa. Cette dernière fut assiégée à partir d’avril seulement ; or, à la mi-mai, l’armée ottomane franchit le pont d’Eszék après avoir fait réparer la section brûlée par les cavaliers de Zrínyi. Les forces impériales durent se replier vers le nord et seule la victoire remportée in extremis par Montecuccoli à la bataille de Saint-Gotthard, le 1er août 1664, empêcha les Turcs d’arriver jusqu’à Vienne.

Des cavaliers contre des voies ferrées (1863)

Enjambons deux siècles et un océan pour arriver dans les États désunis de la guerre de Sécession, et plus précisément dans la vallée du Mississippi, colonne vertébrale de la Confédération sudiste. Dans cette région immense, à très faible densité de peuplement et pratiquement dépourvue de routes, le grand axe logistique était le fleuve lui – même, qui était relié au reste du pays – et notamment aux deux capitales rivales, Washington et Richmond – par des voies ferrées. En simplifiant beaucoup, les nordistes ne pouvaient gagner la guerre sans contrôler le Mississippi, ni contrôler le Mississippi sans attaquer les chemins de fer qui y conduisaient.

Au printemps 1863, l’armée nordiste du général Grant avait conquis les deux tiers nord du fleuve, mais elle était arrêtée par la citadelle de Vicksburg, appelée « la Gibraltar du Mississippi » en raison de sa position en surplomb sur la rive orientale et de ses puissantes batteries d’artillerie. Estimant trop dangereux de faire franchir pareil obstacle à ses navires de transport de troupes, Grant devait s’emparer de la ville pour poursuivre son avance. Mais elle ne pouvait être assiégée que par le sud et l’est, car au nord, elle était protégée par des marécages. Aussi le général nordiste décida-t‑il de faire marcher son armée sur la rive occidentale jusqu’à un point situé au sud de Vicksburg, puis de lui faire traverser le Mississippi avant de se rabattre sur la place confédérée. Encore fallait-il que nulle troupe ennemie ne fût postée dans ce secteur. Seule une puissante diversion pouvait conjurer cette menace. On la demanda à la cavalerie et on lui assigna pour cibles les voies ferrées ravitaillant Vicksburg.

Le 17 avril 1863, 1 700 cavaliers commandés par le colonel Grierson partirent de La Grange, localité située à 400 km au nord - nord-est de Vicksburg. Se dirigeant vers le sud, ils traversèrent tout l’État du Mississippi selon un itinéraire globalement parallèle au cours du fleuve. Durant ce périple en plein territoire ennemi, ils arrachèrent 80 km de rails sur trois voies ferrées différentes, incendièrent quantité de wagons de marchandises et brûlèrent les dépôts qu’ils rencontraient. À Vicksburg, l’inquiétude fut telle que l’état – major confédéré lança non seulement sa cavalerie, mais encore une division d’infanterie aux trousses de Grierson. Peine perdue : le 2 mai, la colonne de ce dernier arrivait saine et sauve à Baton Rouge, port du Mississippi capturé l’année précédente par les nordistes. En 16 jours, elle avait parcouru plus de 800 km et livré plusieurs combats de détail, tuant ou blessant une centaine de sudistes et en capturant 500 autres.

L’essentiel était cependant ailleurs : la diversion avait réussi ! En effet, deux jours avant l’arrivée de Grierson à Baton Rouge, l’armée de Grant avait pu traverser le Mississippi en aval de Vicksburg à bord de navires prépositionnés et entamer son mouvement d’encerclement de la place sudiste. Le 18 mai, elle en commençait le siège ; le 4 juillet, la garnison déposait les armes. Désormais maîtres de tout le Mississippi, les nordistes coupaient en deux la Confédération. Ils le devaient en partie au raid de Grierson, qui a inspiré à John Ford son film Les Cavaliers (1959).

Objectif Fontenoy (1871)

Le raid conduit par les francs – tireurs des Vosges dans la France envahie de 1871 fut bien plus modeste que celui de Grierson par ses effectifs, la distance parcourue et sa portée stratégique, mais il l’égala ou le dépassa en héroïsme. En effet, là où les cavaliers nordistes avaient opéré au printemps et dans une contrée largement vide d’hommes, les francs – tireurs agirent au cœur d’un hiver glacial et dans une zone infestée de Prussiens.

En août 1870, lorsque les armées de Napoléon III, battues aux frontières, s’étaient repliées vers l’ouest, elles n’avaient pas saboté la voie ferrée Paris – Strasbourg : aussi servit – elle de cordon ombilical aux troupes allemandes qui assiégèrent Paris à partir du 17 septembre. Dès lors, interrompre son trafic devint un impératif vital. La mission échut à 300 francs – tireurs basés dans les bois de La Vacheresse, dans le sud-ouest de la Lorraine, où ils avaient été rejoints par un bataillon de 800 « moblots » (2) venus du Gard.

Deux points vulnérables de la voie ferrée avaient été identifiés : le tunnel de Foug, à l’ouest de Toul, et le pont de Fontenoy – sur – Moselle, au nord-est de cette ville. L’un et l’autre se trouvaient à environ 80 km au nord de La Vacheresse. Les francs – tireurs et les « moblots » se mirent en route le 18 janvier à la nuit tombante. Ils avaient en effet exclu de marcher le jour par crainte d’être repérés. Pour la même raison, ils empruntèrent des sentiers forestiers, ce qui rendit leur progression d’autant plus pénible que la couverture neigeuse était très épaisse. Un certain nombre d’Alsaciens vêtus d’uniformes pris aux Prussiens avaient pour mission d’effrayer les habitants des villages traversés afin qu’ils se claquemurent chez eux et ne puissent recueillir aucune information. Des étapes avaient été préparées dans des lieux isolés, assurant un minimum de facilités logistiques.

Dès le 19 janvier, les chefs de la colonne renvoyèrent les « moblots » au camp de base en raison de dissensions entre eux et les francs – tireurs, sans doute aussi parce qu’une expédition d’un millier d’hommes était trop difficile à dissimuler. Le 21, des éclaireurs firent connaître que le tunnel de Foug était bien gardé ; à Fontenoy, au contraire, il n’y avait que 50 soldats ennemis. C’est dans cette direction que se dirigea la colonne, franchissant nuitamment la Moselle dans un gros bateau trouvé sur place. Le 22 janvier à 5 h 30, elle frappait par surprise : le poste de garde, d’ailleurs réduit à 25 hommes par suite d’un détachement, fut neutralisé, les abords de l’objectif sécurisés. Peu après 6 h, une violente explosion anéantissait une pile du pont, faisant tomber deux arches dans la Moselle. Le 24 janvier, les francs – tireurs étaient de retour dans leur camp.

Hélas, cette opération fut sans lendemain, car les réparations auxquelles procédèrent les Prussiens permirent de rouvrir une voie dès le 4 février et les deux voies le 11 ; entre – temps, l’ennemi avait dérouté ses trains par la ligne des Ardennes et avait donc pu continuer à soutenir les troupes qui assiégeaient Paris. Du reste, l’armistice était intervenu dès le 28 janvier…

Mutations et survivances

Avec l’apparition de la puissance aérienne s’ouvrit une nouvelle page de l’histoire des frappes dans la profondeur. L’aviateur italien Giulio Gavotti l’inaugura pendant la guerre italo – turque en lançant quatre grenades sur les oasis libyennes d’Aïn Sefra et de Tadjourah (1er novembre 1911). Les Allemands suivirent l’exemple en envoyant un Zeppelin bombarder Liège dès le 6 août 1914, suivis par les Britanniques dont le Royal Naval Air Service attaqua la base de Zeppelin de Düsseldorf le 22 septembre suivant. Du côté français, le général Joffre, dans une note du 27 septembre, privilégia l’attaque de cibles militaires situées juste derrière le front (batteries d’artillerie et concentrations de troupes), mais dès le 1er février 1915, l’Instruction sur l’organisation et l’emploi des groupes de bombardement s’orienta vers les frappes aériennes dans la profondeur en identifiant comme objectifs prioritaires « les voies de communication (gares, voies ferrées, ponts), les quartiers généraux, les casernes, hangars à dirigeables, parcs d’aviation, les dépôts d’approvisionnement, les manufactures, les usines ». Le 26 mai 1915 de fait, les 18 avions du Groupe de bombardement no 1 frappaient les usines Badische Anilin de Ludwigshafen, qui produisaient une grande partie des explosifs et gaz asphyxiants utilisés par l’armée allemande.

Pour autant, les raids terrestres contre des cibles à haute valeur survécurent sur les théâtres d’opérations présentant des espaces lacunaires, donc autorisant des pénétrations en territoire ennemi. Ces raids offraient en effet une précision dont les frappes aériennes restèrent incapables jusqu’à la mise au point des bombardiers en piqué dans les années 1930. Mais l’aviation n’en contribua pas moins à leur succès en leur fournissant du renseignement, voire en leur assurant un appui tactique. En témoignent les raids que T. E. Lawrence conduisit en 1917 contre le chemin de fer du Hejaz, et où les dromadaires firent bon ménage avec les avions. La guerre civile russe illustra également cette logique : pendant la grande offensive que les armées blanches basées en Ukraine lancèrent sur Moscou dans l’été 1919, le général Mamontov, ayant appris par le renseignement aérien l’existence d’une faille dans le dispositif bolchevique, y lança 8 000 cavaliers qui dévastèrent les voies ferrées, les ponts et les entrepôts de l’Armée rouge. Il contribua ainsi aux succès initiaux de l’offensive, même si les Rouges reprirent ensuite l’initiative.

Citons enfin les raids amphibies conduits dans des eaux dont l’attaquant n’a pas la maîtrise. Ce type particulier de frappe dans la profondeur conserva sa pertinence dans les deux guerres mondiales : la raison en fut là encore son avantage en termes de précision. Si le raid britannique du 23 avril 1918 contre Zeebruges ne perturba guère l’activité des U – Boote qui y étaient basés, celui du 27 mars 1942 sur Saint – Nazaire détruisit la seule forme de radoub française assez grande pour abriter le cuirassé Tirpitz. Quant au commando britannique débarqué par sous-marin sur la côte libyenne en novembre 1941 afin de tuer Rommel, son assaut contre la villa de ce dernier échoua parce qu’il ne s’y trouvait pas.

La permanence des principes

À l’heure des missiles et drones de précision, la préhistoire de l’aérobalistique a encore beaucoup à nous apprendre, ou plutôt à nous rappeler. Aussi performants que soient les nouveaux procédés d’action, ils ne peuvent en effet s’affranchir des constantes de la guerre, en particulier l’importance du renseignement et l’économie des forces.

Du renseignement dépend la qualité du ciblage, essentiel à la réussite d’une frappe dans la profondeur : c’est grâce à son réseau d’espions que la « secte des Assassins » réussit ses attentats spectaculaires au Moyen Âge ; c’est faute d’un réseau aussi performant que les Britanniques manquèrent Rommel en 1941. Les frappes aérobalistiques d’aujourd’hui disposent des moyens de renseignement les plus perfectionnés de l’histoire : ils ont permis aux forces américano – israéliennes d’éliminer l’ayatollah Khamenei dès le premier jour de leur offensive de février 2026.

L’économie des forces, quant à elle, consiste à articuler finement l’action principale et les actions secondaires chargées d’en préparer la réussite. Les frappes dans la profondeur relèvent de ces dernières. Si elles ne sont pas synchronisées avec l’action principale, elles sont inutiles, à preuve le raid de Zrínyi, que le gros de l’armée impériale ne put exploiter à temps, ou inversement la destruction du pont de Fontenoy, entreprise trop tard pour empêcher la capitulation de Paris. A contrario, l’action de Grierson fut parfaitement coordonnée avec celle de Grant, d’où sa portée stratégique.

En somme, les limites des frappes dans la profondeur sont celles de l’approche indirecte, qui n’a généralement de sens que comme soutien à une approche directe. On peut objecter que des frappes massives dans la profondeur changent la donne, mais cela reste à démontrer, et pour tout dire, cela nous semble douteux. L’issue de la guerre en cours au Moyen – Orient sera déterminante à cet égard.

Notes

(1) Aujourd’hui Osijek, dans l’est de la Croatie.

(2) Soldats de la garde nationale mobile.

Martin Motte

areion24.news

Interpol traque une Ukrainienne pour la tentative d'assassinat à Monaco

 

Anastasiia Berezovska

L’enquête sur l’explosion de Monaco révèle une piste inattendue : la suspecte serait une femme déguisée en homme. Identifiée et localisée en Europe, elle aurait fui vers l’Italie après l’attaque ciblée.

L'enquête progresse après l'explosion survenue à Monaco, ce lundi 29 juin. Le principal suspect a été identifié par la police monégasque et, d'après nos confrères du Figaro, il s'agirait d'une femme de nationalité ukrainienne, actuellement localisée dans un autre pays européen. Cette piste s’appuie notamment sur le témoignage d’un témoin entendu par les enquêteurs.

Lundi 29 juin 2026, en début de soirée, une puissante explosion provoquée par un colis piégé a retenti à l’entrée d’un immeuble situé à proximité immédiate de la frontière franco-monégasque, dans le secteur de la place des Moulins. Le bilan fait état de trois blessés, dont deux grièvement, appartenant à une même famille, ainsi qu’un adolescent rapidement pris en charge par les secours à Monaco.

Selon plusieurs médias européens, l’une des victimes serait Vadym Yermolaev, homme d’affaires ukrainien installé de longue date dans la principauté. Originaire de Dnipro, il est le fondateur du groupe Alef. Il a construit sa fortune dans le négoce d’alcool, notamment en Crimée, ainsi que dans l’immobilier. Il figure régulièrement parmi les cent plus grandes fortunes d’Ukraine selon Forbes Ukraine. Des éléments qui nourrissent la thèse d’une attaque ciblée, possiblement liée à des intérêts économiques ou à des rivalités d’affaires.

Une suspecte déguisée en homme


Les images de vidéosurveillance ont permis aux enquêteurs de retracer une partie du parcours du suspect. Quelques minutes avant l’explosion, une personne vêtue d’un épais chapeau noir a été filmée sur une petite place en amont de la résidence visée.

Mais un élément intrigue particulièrement les policiers : cette personne pourrait être une femme déguisée pour paraître un homme. "Cette personne est susceptible de se déguiser de manière à paraître un homme", indique une note interne de la police monégasque consultée par BFMTV.

Les investigations révèlent également que l’individu aurait procédé à plusieurs repérages le jour même. Peu avant 21 heures, il (ou elle) aurait identifié la famille dans le quartier avant de la suivre jusqu’au moment de l’attaque. Ces éléments nourrissent la thèse d’une attaque ciblée, possiblement liée à des intérêts économiques ou à des rivalités d’affaires.

Un tatouage avec un serpent

La suspecte, une femme brune aux cheveux mi-longs, apparaît sur deux photos diffusées avec la note, où elle porte une marinière à manches courtes, laissant apparaître sur le haut de son bras droit un tatouage, «possiblement un serpent», selon l'avis de recherche.

Sa «langue parlée» est l'allemand, selon l'avis de recherche. Selon le Figaro, qui avait révélé jeudi soir qu'une femme était recherchée dans cette affaire, cette Ukrainienne résiderait en Allemagne. Le parquet général de Monaco, qui doit tenir vendredi en fin de matinée une conférence de presse, avait annoncé jeudi soir l'identification d'un suspect, sans plus de précisions.

Lundi soir, une personne a déposé un colis à l'entrée d'un petit immeuble de la principauté de Monaco, dans un quartier directement frontalier du territoire français. Peu après, un engin explosif s'est déclenché au moment où rentraient trois habitants de l'immeuble, un couple et un adolescent de 13 ans, qui ont été grièvement blessés.

Une fuite vers l'Italie

Après le dépôt du sac piégé, déclenché au passage d’Anna Nasobina, compagne de l’homme d’affaires, la suspecte aurait rapidement pris la fuite en direction de l’Italie. Selon une source citée par Franceinfo, elle pourrait avoir bénéficié de complicités.

Parmi les hypothèses étudiées figure celle d’une opération liée au Service de sécurité ukrainien (SBU). L’attaque serait alors interprétée comme un "avertissement" plutôt qu’une tentative d’assassinat. À ce stade, aucune confirmation officielle ne vient étayer cette piste, qui reste examinée avec prudence par les enquêteurs.

lindependant.fr