Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 6 mai 2026

Malgré la guerre, Téhéran proche de l'arme nucléaire

 

Malgré deux mois de guerre et de frappes américano-israéliennes ciblées sur des sites stratégiques, le programme nucléaire iranien resterait étonnement résilient. Selon trois sources proche du dossier, les évaluations du renseignement américain indiquent que le délai nécessaire à Téhéran pour produire une arme atomique n’a pas bougé: il est toujours estimé entre neuf mois et un an, comme après la guerre de 12 jours, remontant à juin 2025, révèle Reuters

Avant les frappes de l'été dernier, l’Iran aurait pu atteindre cet objectif en seulement trois à six mois. Mais si plusieurs installations clés ont été endommagées (Natanz, Fordow et Ispahan), le cœur du problème demeure intact: la volatilisation de stocks d’uranium hautement enrichi. Environ 440 kilos enrichis à 60%, suffisants pour fabriquer dix bombes, restent introuvables, selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Cette dernière estime que la moitié se trouverait dans des souterrains secrets sur le site d'Ispahan, sans toutefois pouvoir vérifier l'information.

Un objectif difficile à atteindre

«A notre connaissance, l’Iran possède toujours la totalité de son arsenal nucléaire», a déclaré Eric Brewer, ancien analyste principal du renseignement américain qui a dirigé les évaluations du programme nucléaire iranien. Les opérations militaires, débutées le 28 février, ont surtout visé des capacités militaires conventionnelles et les dirigeants iraniens, laissant de côté une partie critique du programme nucléaire. En réalité, pour réellement freiner Téhéran il faudrait désormais neutraliser ou récupérer ces réserves, difficilement accessibles, enfouies dans des tunnels souterrains. 

Pourtant, les responsables américains, Trump y compris, parlent régulièrement de décimer le programme nucléaire iranien pour justifier la guerre. «Il ne faut absolument pas permettre à l'Iran d'acquérir l'arme nucléaire. C'est l'objectif de cette opération», écrivait en mars dernier sur X J.D. Vance, vice-président des Etats-Unis. La finalité semble alors encore loin.

Ces dernières semaines, des responsables américains ont envisagé des opérations radicales susceptibles de repousser considérablement le programme nucléaire iranien. Parmi les propositions les plus osées figurent un raid terrestre afin justement de s'en prendre aux stocks d'uranium hautement enrichi. Cependant, de tels scénarios comportent des risques importants et n'ont pas été approuvés publiquement. De son côté, l'Iran a toujours nié vouloir se doter de l'arme nucléaire affirmant que son programme est destiné à des fins pacifiques.

Les scientifiques nucléaires visés

Evaluer précisément les capacités nucléaires de l’Iran reste un casse-tête, même pour les meilleurs services de renseignement. Si un consensus se dégage sur la capacité de Téhéran à fabriquer une bombe, certaines analyses divergent et laissent planer le doute sur l’ampleur réelle des dégâts infligés.

Washington estime que les frappes ont affaibli la menace en réduisant la capacité de l’Iran à protéger ses sites sensibles. Mais un autre facteur complique encore l’équation: l’élimination de scientifiques nucléaires iraniens par Israël.

Selon David Albright, ancien inspecteur de l’ONU, ces assassinats pourraient désorganiser le savoir-faire technique nécessaire à la fabrication d’une arme opérationnelle. En clair: si les connaissances théoriques subsistent, les compétences pratiques, elles, peuvent être durablement atteintes. En tout cas, sur le terrain, le compte à rebours continue.

Solène Monney

blick.ch

Mali, le black-out sur la mort du ministre pro russe Sadio Camara

 

Le samedi 25 avril, à l’aube, les djihadistes du Jama’at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM) et leurs alliés séparatistes du Front de Libération de l’Azawad (FLA) ont simultanément attaqué plusieurs villes maliennes dont Gao, Kidal, Mopti, Sévaré, Sénou et Kati, la plus sécurisée du pays et fief des autorités de transition. Ces attaques coordonnées révèlent une carence importante au niveau du renseignement. Comment plus d’une centaine de djihadistes ont-ils pu envahir Kati avec des pick-up, des véhicules chargés d’explosifs et des motos sans être repérés à l’avance ? Dans les médias maliens, une omerta totale règne sur cette question.

L’attaque de villes comme Mopti, Kidal ou Gao n’est pas surprenante : depuis plusieurs années, les djihadistes ont pris le contrôle de villages périphériques de ces capitales régionales. Il leur a suffi de traverser le fleuve pour entrer dans la ville de Mopti, où ils ont terrorisé la population toute la journée de samedi. Au-delà d’une crise sécuritaire, ces attaques révèlent une crise informationnelle inquiétante, ainsi que la subordination de la presse malienne au gouvernement de transition.

Combattre la désinformation par des médias muselés : un combat perdu d’avance

Dans le JT de 20 heures du 25 avril, le pouvoir et la chaîne nationale (ORTM1) s’étaient limités à un premier communiqué minimaliste, dans lequel le général de brigade Issa Ousmane Coulibaly, ministre de l’intérieur et de la décentralisation et porte-parole du gouvernement, annonçait un bilan de « 16 blessés, dont des civils et des militaires » et affirmait que tout était sous contrôle. Il n’a annoncé aucune perte du côté des Forces armées maliennes et assurait que « plusieurs terroristes » avaient été « neutralisés ». Il a, en outre, appelé « les populations maliennes […] à se référer exclusivement aux canaux officiels du gouvernement pour accéder à des informations fiables » — sachant bien que l’une des informations principales, l’assassinat de son homologue de la Défense, est délibérément occultée.

Le reportage de l’ORTM1 diffusé à la suite de la lecture du communiqué a fait état de « plusieurs centaines d’assaillants neutralisés », mais est demeuré silencieux sur l’explosion de la résidence de Sadio Camara par un véhicule kamikaze, et plus encore sur sa mort.

Un autre reportage de trois minutes, tourné dans la ville-garnison de Kati, où se trouvait la résidence du ministre, n’a pas mentionné l’attentat non plus… alors même que l’on pouvait voir une pelleteuse soulever des débris à l’arrière-plan. Les intervenants (de jeunes habitants de la ville et un responsable de la mairie) ont été mobilisés pour rassurer le reste de la population. Loin de la factualité, le journal s’inscrivait dans la communication gouvernementale, sans fournir aucune information sur l’ampleur des attaques.

La « mauvaise nouvelle », enfouie dans le sable comme une crotte de chat par les médias maliens, a finalement été diffusée par des médias français, que les autorités maliennes dissuadent leurs populations d’écouter. Le lendemain après-midi, la mort du ministre de la Défense, annoncée par Jeune Afrique, RFI, mais aussi la chaîne qatarie AJ+ et tant d’autres, était au centre de l’attention sur les réseaux sociaux.

L’opinion nationale et internationale était suspendue et à l’affût d’une réaction des autorités maliennes pour une éventuelle confirmation ou infirmation de cette nouvelle. Pour une partie des Maliens, la mort de Sadio Camara était une fausse nouvelle colportée à dessein par des médias français ; cette partie de la population reprend volontiers le discours des autorités de Bamako selon lequel, depuis qu’elles ont contraint la France à quitter le pays, en 2022, celle-ci aurait du mal à accepter le divorce, mais surtout le rapprochement entre le Mali et la Russie, et œuvrerait par tous les moyens, notamment médiatiques (à travers les médias du groupe France Médias Monde, à savoir RFI et France 24), à déstabiliser la transition malienne.

La mort de Sadio Camara était pourtant un fait avéré, ce qui a porté un coup dur à la crédibilité de la chaîne nationale une fois que la nouvelle est devenue impossible à dissimuler. Les journalistes maliens, notamment ceux des médias publics, disposaient bien de l’information, mais l’ont retenue durant plus de 24 heures, laissant toutes sortes de rumeurs se propager sur les réseaux sociaux. La confirmation n’a été officiellement donnée qu’au journal de 20 heures du 26 avril, dans un communiqué officiel du gouvernement.

Une fois de plus, les médias français, que les autorités de transition veulent réduire au silence (après les avoir définitivement suspendus en novembre 2025), se sont illustrés par leur efficacité et leur rapidité à informer les Maliens. Tandis que les autorités affirmaient que la situation était « sous contrôle », les Maliens ont été surpris, le lendemain des attaques, d’apprendre la mort de leur ministre de la défense, l’un des plus appréciés des cinq généraux auteurs du coup d’État de 2020.

Aucun média malien n’a osé diffuser immédiatement cette nouvelle, malgré sa publication par la presse internationale. Pour une raison simple : tous les journalistes maliens redoutent la « loi portant répression de la cybercriminalité », texte remontant à 2019, donc avant le putsch, et qui peut être utilisé pour emprisonner quiconque publierait une information « susceptible de troubler l’ordre public ou de porter atteinte au crédit de l’État ». La presse, officiellement libre, a donc en réalité été obligée d’attendre le communiqué officiel pour diffuser une information qu’elle détenait depuis plus de 24 heures. Cette presse n’a pas non plus le droit de remettre en cause le récit officiel. « La presse malienne est libre, mais elle n’est pas indépendante », a estimé le 1er mai le président de la Maison de la presse Bandiougou Dante, interviewé par le média Aujourd’hui-Mali en prélude à la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Cette censure est la conséquence d’une politique bien ancrée. Les autorités appellent au « journalisme patriotique », qui consiste à ne rien publier de défavorable à son pays. Or rapporter les faits ne saurait être, en soi, une menace pour le pays, mais plutôt pour les insuffisances du pouvoir en place. « On ne peut pas bâtir le pays sur du mensonge », d’après un adage malien. À travers ce journalisme dit « patriotique », promu par l’armée et par la Maison de la presse (institution garante morale de la profession), les autorités ont développé une stratégie de communication permettant de verrouiller l’information et de museler les médias.

Dans la même logique, le président Assimi Goïta a dissuadé les internautes et les journalistes de communiquer sur les pertes de l’armée. Selon lui, puisque les djihadistes ne communiquent pas leurs pertes, l’armée ne devrait pas non plus le faire. Cette doctrine influence désormais le traitement de l’information dans les médias publics, dont les journalistes savent pourtant mieux que quiconque qu’un média public ne « communique » pas comme une organisation terroriste.

Le silence des médias maliens se retourne contre eux

Face à la rumeur, les médias publics ont gardé le silence, laissant le champ libre aux fausses nouvelles et à la désinformation. Ces médias, qui ne cessent, ces derniers mois, d’inviter la population à les suivre pour être informée dans un monde infesté de fausses nouvelles, ont contribué, par leur silence, à renforcer l’image et la crédibilité des médias étrangers : ces derniers sont les premiers à informer les Maliens sur l’actualité de leur pays.

Dans l’après-midi du 26 avril, la mort de Sadio Camara a été démentie par des activistes proches des militaires. L’une des web TV les plus influentes, Ouverture Média, avait annoncé samedi soir que Camara était indemne, avant de reconnaître, deux jours plus tard, qu’elle ne pouvait pas annoncer certaines informations sans l’autorisation de l’armée. Toutefois, cette chaîne, en quête d’audience, n’était pas obligée de diffuser de fausses informations non vérifiées. Elle a depuis supprimé ce contenu, que nous avons retrouvé sur d’autres comptes.

La censure jusqu’au bout

À la suite de ces attaques, des rumeurs ont circulé faisant état de la mort ou de l’enlèvement du chef d’état-major. Le patron de la Sécurité d’État, le général Modibo Koné, aurait été blessé selon plusieurs médias étrangers, et certains internautes ont annoncé son décès. Le chef d’état-major est depuis réapparu, contrairement au responsable de la Sécurité d’État.

Selon le gouvernement malien, l’attaque ayant visé la résidence de Sadio Camara a coûté la vie à plusieurs fidèles dans une mosquée proche. De nombreuses sources officieuses font état de la mort de l’une des épouses du ministre, d’un de ses enfants, d’un neveu et d’autres victimes collatérales non mentionnées dans le communiqué. D’après la presse étrangère, le jour des attaques, le président Goita a été exfiltré de sa résidence pour être placé en lieu sûr. Les médias publics, contrairement à leur mission d’informer, n’ont toujours pas levé le voile sur le mystère qui entoure ces événements. Ces points restent des questions sans réponse.

Les victimes collatérales étaient les grandes absentes de la cérémonie d’hommage national à Sadio Camara, aucune mention n’ayant été faite de leur mort. La version officielle de ces attaques terroristes est également devenue un sujet de débat. Selon le porte-parole du gouvernement :

« Un véhicule piégé conduit par un kamikaze a visé la résidence dudit ministre, qui a engagé des échanges avec des assaillants dont il a réussi à éliminer certains. Au cours d’intenses affrontements, il a été blessé puis transporté à l’hôpital où il a malheureusement succombé. »

Comment un rescapé d’une explosion de ce type a-t-il pu se retrouver avec une arme et échanger des tirs ? Les journalistes maliens sont les mieux placés pour apporter des réponses à cette interrogation, et à tant d’autres. Mais, une fois de plus, l’ORTM1 se manifeste par son silence à un moment clé de l’histoire nationale. Les médias nationaux sont les plus appropriés pour mener cette enquête et publier le bilan. La mainmise du gouvernement sur les médias publics réduit leur crédibilité auprès des citoyens.

Après ces attaques, le porte-parole du JNIM Nabi Diarra a annoncé un nouveau blocus autour de Bamako. En dépit de cette déclaration, l’ORTM1 a publié, vendredi, les images de l’entrée de plus de 800 camions-citernes dans la capitale. Ces images prouvent que les djihadistes n’ont pas réussi à couper Bamako du reste du pays. Certes l’ORTM1 cherche ainsi à rassurer les Maliens, mais dans ce contexte extrêmement tendu, ces derniers, surtout au sein de la diaspora, critiquent de plus en plus leurs médias officiels, et se demandent à quelles sources d’informations ils peuvent se fier.

Ayouba Sow

mondafrique.com

mardi 5 mai 2026

Poutine: craignant un putsch, il s'isolerait comme jamais

 

Vladimir Poutine a toujours cultivé l’image d’un homme fort et inébranlable. Pourtant, la réalité derrière les murs du Kremlin semble aujourd'hui bien différente. Selon des informations concordantes de CNN et du «Financial Times», s’appuyant sur les rapports d’un service de renseignement européen, le président russe serait en proie à une véritable peur d’un coup d’Etat. Pour se protéger, il passerait désormais une grande partie de son temps caché dans ses bunkers secrets.

Les mesures de sécurité dans l'entourage du chef du Kremlin auraient été drastiquement renforcées. Ce tour de vis sécuritaire ne s'explique pas seulement par la vague d'attentats visant de hauts gradés militaires russes, mais aussi par la crainte persistante d’un putsch. La liste des problèmes actuels – la situation économique mitigée, les signes croissants d'opposition de la part de la population russe et les revers dans la guerre en Ukraine – est longue et devrait provoquer des troubles au sein du pouvoir moscovite.

Les nombreux problèmes du Kremlin

A l’intérieur du pays, la grogne monte. La société russe ressent de plus en plus brutalement le coût du conflit. Même les citadins, habituellement fidèles au régime, perdent patience face aux coupures récurrentes d’internet et à l’interdiction de messageries populaires comme WhatsApp et Telegram.

L'ancien ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, considéré comme fidèle à Poutine, est même «associé par les services secrets au risque d'un coup d'Etat, car il continue d'exercer une influence considérable au sein du haut commandement militaire». Les services de renseignement n'apporteraient toutefois pas de véritables preuves pour appuyer cette thèse.

Plus d'excursions dans les résidences

Pour protéger le président, rien n'est laissé au hasard. Le quotidien de son entourage a été totalement bouleversé: cuisiniers, gardes du corps et photographes n'auraient plus le droit d'emprunter les transports publics. Les visiteurs du chef du Kremlin doivent passer deux contrôles et ses plus proches collaborateurs ne peuvent utiliser que des téléphones portables sans accès à Internet.

Par ailleurs, le nombre de lieux que Poutine visite régulièrement a été drastiquement réduit. Les excursions dans ses résidences de la région de Moscou et dans sa propriété estivale de Valdaï ont été suspendues, une mesure qui s'appliquerait également à sa famille. A la place de ces lieux de villégiature, le président russe s'enfermerait parfois durant plusieurs semaines dans des bunkers ultra-modernes situés à Krasnodar, sur les rives de la mer Noire.

Le FSO aurait également été chargé de la protection personnelle d’une dizaine de généraux et autres gradés de l’armée. Une décision prise par le Kremlin à la suite des assassinats revendiqués par les services de renseignement ukrainiens sur le sol russe, tel que celui du lieutenant‑général Fanil Sarvarov, tué lors de l’explosion de sa voiture en plein cœur de Moscou en décembre 2025.

Peur d’un coup d’État

Avec la paranoïa vient aussi le soupçon. La mort de Fanil Sarvarov a poussé Vladimir Poutine à organiser une réunion d’urgence fin 2025. Les différents services de sécurité se sont alors accusés mutuellement de ne pas être à la hauteur pour protéger l’entourage présidentiel et les VIP de l’armée, affirme le document reproduit par iStories.

Les rumeurs de coup d’État se multiplient aussi selon ce portrait d’un pouvoir russe ayant peur de son ombre. En ligne de mire : Sergueï Choïgou, l’ancien ministre de la Défense et ami de longue date de Vladimir Poutine. Il serait considéré comme un "potentiel acteur qui cherche à déstabiliser" le pouvoir, note iStories.

Cette description "dénote certes d’un haut degré de paranoïa au sommet du pouvoir, mais c’est l’évolution d’une tendance constatée depuis le Covid-19", souligne Jeff Hawn, spécialiste de la Russie à la London School of Economics. Le président russe avait déjà pris l’habitude lors de la crise sanitaire d’accueillir ses invités autour de gigantesques tables afin de garder ses distances avec d’éventuelles sources de contamination… ou d’empoisonnement maquillé en Covid.

Des événements récents ont pu renforcer les craintes du maître du Kremlin. "La capture de Nicolas Maduro par les Américains et les assassinats ciblés de responsables iraniens par Israël ont pu avoir un effet sur lui", assure Kevin Riehle, spécialiste des services de renseignement et des questions de sécurité en Russie à la Brunel University de Londres. Le président russe craint que ces exemples inspirent les Ukrainiens.

Si les affirmations de ce rapport sont fondées, "il y a dorénavant une dégradation de la stabilité politique en Russie avec un président qui peine à faire confiance au système qu’il a lui-même mis en place", résume Jeff Hawn.

L’influence du FSO

La description des tensions grandissantes entre les différents clans suggère également "que Vladimir Poutine n’est plus aussi fort qu’il le pensait", note Kevin Riehle. Le président russe a toujours su jouer une faction contre l’autre, tout en "réussissant à maintenir une unité autour de lui, qui semble maintenant s’effriter", souligne cet expert.

Sans compter que si le dirigeant russe s’isole ainsi de plus en plus loin du monde réel, "il va vivre dans une bulle informationnelle qui peut compliquer la prise de décision et l’adaptation à l’évolution réelle de la situation", estime Stephen Hall. Ce n’est pas le cadre idéal pour mener une guerre en Ukraine qui nécessite d’avoir accès aux informations les plus précises et à jour.

Le rapport met aussi en lumière le rôle central du FSO, ce service de protection du président. Beaucoup moins connu que ses cousins du FSB, du SVR (le service de renseignement extérieur) ou du GRU (le renseignement militaire), "le FSO est pourtant très influent dans le monde du renseignement russe", assure Kevin Riehle.

Comme le "Secret Service" américain, c’est le FSO qui sélectionne ceux qui peuvent avoir accès à Vladimir Poutine. Et pas seulement physiquement : "il contrôle également les communications du président", précise Kevin Riehle.

Le FSO dispose aussi d’une autre arme très utile en ces temps d’isolement informationnel du président : "ce service mène des enquêtes d’opinion, à la manière d’un institut de sondage. Ce qui lui permet de prendre le pouls du pays et ensuite de transmettre cette information au président", explique Kevin Riehle.

Autant de leviers qui font du FSO un acteur important déjà en temps normal. Il est possible "qu’il ait encore gagné en influence dans le climat actuel si le président estime que ceux qui doivent s’occuper de sa sécurité sont les seuls en qui il peut réellement avoir confiance", explique Stephen Hall.

Opération de guerre psychologique ?

Attention cependant à ne pas tout prendre au pied de la lettre dans ce document, d’après Mark Galeotti, spécialiste des services russes de renseignement et directeur de Mayak Intelligence, un cabinet de conseil sur les questions de sécurité en Russie.

Pour lui, "il peut aussi s’agir d’une opération de guerre psychologique menée contre le Kremlin". Une opinion partagée par l’analyste militaire Kirill Shamiev qui énumère sur X les différentes "anomalies" de ce rapport.

"Il y a des éléments connus depuis longtemps qui sont ici présentés comme de nouvelles évolutions", explique Mark Galeotti. Le rapport indique ainsi que le FSO "a mobilisé des unités le long de la rivière Moskova pour être capable de répondre à des attaques de drones". Mais "cela fait déjà un certain temps que le FSO accompagne le président avec des intercepteurs de drones portatifs", souligne Kirill Shamiev.

L’affirmation que les proches de Vladimir Poutine ne peuvent plus prendre de transports en commun laisse aussi Mark Galeotti dubitatif. "L’idée que le FSO serve aussi de service de taxi de luxe paraît peu crédible", juge-t-il.

Mais l’affirmation la plus difficile à avaler pour les experts interrogés est que Sergueï Choïgou puisse fomenter un coup d’État. "Il est l’un des rares vrais amis de Vladimir Poutine", affirme Mark Galeotti. "C’est vrai qu’une trahison de Sergueï Choïgou semble difficile à admettre", reconnaît Kevin Riehle.

Pour les experts interrogés, il est d’ailleurs possible que l’un des buts principaux de ce document soit de créer des tensions entre le président russe et son ami de longue date en glissant ces rumeurs au milieu d’informations plus crédibles.

Car même si pour certains experts ce rapport est à prendre avec des pincettes, "cela ne veut pas dire que les inquiétudes sécuritaires ne sont pas réelles dans les hautes sphères du pouvoir. Mais certaines informations mentionnées sont pour le moins discutables", conclut Mark Galeotti. C’est comme si le service de renseignement européen cherchait à mettre de l’huile sur le feu à Moscou. Ce qui serait de bonne guerre... informationnelle ?

Marian Nadler

blick.ch

Le SRC ouvre l’accès au dossier Mengele

 

Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a annoncé lundi accorder l'accès au dossier sur l'ancien criminel de guerre nazi Josef Mengele. Evalués par la Commission Bergier, ces documents doivent bénéficier d'une "pratique libérale" de consultation.

Depuis sa remise aux Archives fédérales suisses (AFS), le dossier Mengele est soumis à un délai de protection prolongé. Le SRC a donc jusqu'à présent rejeté les demandes de consultation, en dernier lieu en février 2026, écrit-il dans un communiqué. Un recours contre cette décision est pendant devant le Tribunal administratif fédéral (TAF)

Dans le cadre cette procédure, le SRC a effectué diverses vérifications, notamment avec les AFS. Elles ont confirmé que le dossier Mengele avait été évalué par la Commission Bergier, qui a entre 1996 et 2001 enquêté sur les relations entre la Suisse et l'Allemagne nazie. Par conséquent, le dossier tombe sous le coup d'une décision du Conseil fédéral du 7 décembre 2001. Celle-ci enjoint les services fédéraux à poursuivre une «pratique libérale d'accès" pour les fonds d'archives examinés par cette commission.

Fin d'un long blocage

Sur la base de cette découverte, le SRC «reconsidère sa décision de février 2026 et a annoncé au tribunal et au recourant son intention de rendre une nouvelle décision». Le recourant obtiendra donc l'accès au dossier. Le dossier avait été constitué par le Service de police du Ministère public de la Confédération, une organisation qui a précédé le SRC. Transmis aux AFS en 2001, il était depuis soumis à un délai de protection prolongé. Le SRC, en tant que successeur légal, avait jusqu'à présent systématiquement rejeté les demandes de consultation en se basant sur la Loi sur l'archivage et la Loi sur le renseignement.

Surnommé l'«Ange de la Mort», le médecin nazi Josef Mengele participait à la sélection des déportés au camps d'Auschwitz qui devaient être gazés immédiatement. Il s'était également livré à des expériences pseudo-scientifiques sur de nombreux prisonniers, notamment des enfants, qu'il traitait comme des rats de laboratoire. Recherché par Interpol, Mengele est mort au Brésil en 1979 à l'âge de 67 ans.

Conditions à définir

L'accès aux documents concernant l'ancien nazi ne sera toutefois pas total. Le dossier contenant encore «des informations dignes de protection», des conditions et des modalités devront être définies. Ces mêmes conditions s'appliqueront à l'avenir à toute nouvelle demande de consultation.

Le SRC profite de ce cas pour lancer un examen plus large de ses procédures. Il va «revoir de manière générale sa pratique d'accès aux documents archivés», un travail qui sera mené en collaboration avec les AFS. L'objectif est de trouver un équilibre dans la «pesée soigneuse des intérêts de la recherche et du public d'une part, et des intérêts de protection existants d'autre part», notamment la protection des sources.

ATS

La nouvelle stratégie de conquête de Taïwan : un blocus plutôt qu’une guerre chaude

 

La Chine a profondément modifié sa stratégie pour conquérir Taïwan. Celle-ci, sans abandonner l’option en dernier recours d’une guerre chaude conventionnelle, semble depuis 2022 lui préférer un embargo maritime sur les livraisons énergétiques vitales vers l’île dont elle espère une paralysie économique rapide, suivie d’une instabilité sociale puis d’une capitulation.

Avec autour de 96% de son énergie importée, l’archipel taïwanais se trouve hautement vulnérable à un blocus, un embargo ou une perturbation du trafic maritime. Les capacités de stockage des combustibles sont limitées, comme en témoigne la réserve légale de huit jours pour le gaz naturel liquéfié (GNL), essentiel pour la production de l’électricité dans l’île.

De plus, la localisation des principaux réservoirs de gaz et de pétrole hors-sol à l’ouest de Taïwan, tout comme les principales centrales électriques et le réseau de distribution, augmentent l’exposition du système énergétique en cas d’attaque militaire de type bombardement.

Les milieux militaires à Taïwan ont observé avec une attention toute particulière les derniers exercices et opérations militaires chinois qui semblent tous dénoter l’adoption de cette nouvelle stratégie. L’une des sources d’Asialyst est hautement qualifiée sur le sujet, puisqu’il s’agit des conclusions du Collège des Affaires de défense nationale de l’Université nationale de la défense de Taïwan. L’analyse présentée le 17 avril 2026 par son directeur, Yu Ruei-lin (郁瑞麟), est basée sur l’examen attentif de plus de trois années d’opérations militaires ou paramilitaires menées par Pékin dans la zone de Taïwan, soit des milliers au total combinant des bâtiments de la flotte militaire chinoise, des navires des garde-côte, des chasseurs et des bombardiers ainsi que des opérations de guerre électronique.

Il en ressort que depuis août 2022, après la visite éclair et controversée de Nancy Pelosi à Taïwan, Pékin est graduellement passé d’opérations de menaces militaires directes à des opérations d’encerclement maritime pour tester les capacités militaires de l’île. Mais pas seulement.

Les principales ont été Joint Sword ((联合利剑) en avril 2023, Joint Sword-2024A en mai 2024, Joint Sword-2024B en octobre 2024. Elles ont vu les premières participations des forces des garde-côtes. En avril 2025 avec l’opération Strait Thunder(海峽雷霆), Pékin simule des attaques sur les terminaux taïwanais de GNL et fait usage des forces des milices maritimes. En décembre 2025, à l’issue de l’opération Justice Mission (正义使命), Pékin simule en mer et dans les airs un blocus total de Taïwan et la déclare « un franc succès. »

Les vulnérabilité énergétiques de Taïwan dont Pékin veut profiter

Ce 29 décembre 2025, l’île avait été encerclée par 89 avions de guerre et 28 navires. Certains, qui s’étaient aventurés à une trentaine de kilomètres des côtes, étaient visibles depuis la pointe la plus méridionale. Pour la seconde fois de l’année, la Chine s’entraînait à un blocus de ce territoire qu’elle considère comme l’une de ses provinces.

Une grande partie du réseau électrique taïwanais repose sur le GNL pour la production d’énergie, le gaz naturel fournissant près de la moitié de l’électricité de l’île — une part qui a fortement augmenté après la fermeture par Taipei de sa dernière centrale nucléaire en activité en mai 2025.

À son apogée dans les années 1980, l’énergie nucléaire représentait plus de 50% de la production d’énergie de Taïwan, avec trois centrales exploitant six réacteurs à travers l’île. Leur fermeture avait été décidée par le Parti démocrate progressiste (PDP) au pouvoir pour permettre à Taïwan d’atteindre rapidement la neutralité carbone et satisfaire ainsi aux demandes des milieux écologistes.

Taïwan s’approvisionne actuellement à hauteur de 10 % en GNL auprès des États-Unis, le Qatar et l’Australie fournissant ensemble près des deux tiers des importations totales de gaz naturel de l’île. Les autorités de Taïwan se sont rapprochées des États-Unis ces derniers mois dans le but de sécuriser davantage de livraisons américaines en GNL dans les années à venir.

Comment asphyxier l’économie de Taïwan et éviter une guerre chaude

Le but recherché par Pékin est d’éviter de livrer une guerre traditionnelle avec le risque élevé d’une escalade avec l’intervention probable de l’armée américaine voire aussi japonaise à laquelle s’ajoute un coût pharamineux pour l’économie mondiale évalué à Taipei entre 5 000 et 10 000 milliards de dollars ainsi que des pertes en vies humaines incalculables qui se chiffreraient à des dizaines de milliers de morts.

L’avantage d’un simple blocus est de limiter le conflit en-dessous du seuil d’une guerre ouverte, ce qui éviterait une possible entrée en guerre des États-Unis, et, à terme, de pouvoir en faire porter la responsabilité à Taïwan et/ou à l’Amérique.

La tactique en serait simple : imposer un blocus maritime autour de l’île à l’aide principalement des forces des garde-côtes et de la milice paramilitaire – ce qui ne pourrait pas techniquement être assimilé à un acte de guerre puisque ces deux unités ne font pas officiellement partie de l’Armée populaire de libération (APL) – et d’entraver les livraisons de GNL avec pour résultat attendu en deux à trois semaines l’arrêt de la production d’électricité dans l’ensemble de l’île de Taïwan.

Plutôt que recourir à un débarquement massif mais hautement risqué de forces terrestres sur les côtes de l’île accompagné de bombardements eux aussi massifs sur les centres militaires névralgiques et des principaux lieux de pouvoir, l’opération se déroulerait sur trois semaines sans que ne soit échangé un seul coup de feu.

À J-21, les autorités chinoises émettent de façon anonyme des menaces de rétorsion en direction des compagnies maritimes acheminant le GNL et d’autres hydrocarbures dans la zone de Taïwan. À J-14, les navires de garde-côtes et de la milice maritime qui ne font pas partie de l’APL se livrent à des contrôles sur des bateaux chargés de GNL à destination de l’île, les obligeant à opérer un demi-tour. À J-7, les réserves en GNL de Taïwan tombent à un niveau critique, obligeant le gouvernement à décréter un rationnement. Une semaine plus tard, Pékin annonce des opérations militaires d’encerclement de l’île au moment où les réserves de Taïwan en GNL et en autres hydrocarbures sont à sec.

Ce jour-là, la population taïwanaise prend conscience de la situation critique, alimentée par d’énormes opérations de désinformation venues de Pékin qui s’affichent sur les smartphones, de nombreux sites internet et d’innombrables plateformes peu ou prou payées par la Chine dans le but de démoraliser la population. À l’inquiétude, espère-t-on à Pékin, succède un vent de panique lorsque les Taïwanais réalisent que l’île est de facto coupée du monde, son réseau électrique en panne tout comme les réseaux de transports qui en dépendent.

Au blocus énergétique, ajouter une guerre psychologique

La désinformation diffusée à destination de la population de l’île dans le cadre de cette opération de guerre cognitive et psychologique repose sur trois messages principaux : « Les Etats-Unis ne peuvent pas et ne veulent pas vous aider, » « la résistance ne conduira qu’à une escalade militaire, » « les politiques entêtées de votre gouvernement sont la cause directe de vos souffrances. » Le but est de susciter la panique, puis le chaos, peut-être même des émeutes.

Cette stratégie nouvelle présente deux avantages clés. Le premier est qu’en évitant un acte de guerre caractérisé, Pékin retarde d’autant une réaction internationale, dont particulièrement la décision à Washington de lancer des opérations militaires qui, reportées, en seront d’autant plus compliquées et moins efficaces. Le deuxième est d’éviter les conséquences potentiellement catastrophiques pour le régime d’une guerre chaude, surtout si celle-ci devait être perdue.

« La première étape […] serait pour la RPC d’utiliser ses moyens diplomatiques ou économiques pour tenter de négocier ou de contraindre des pays tels que le Qatar à ne pas vendre d’énergie ou de pétrole à Taïwan. Dans une deuxième étape, elle pourrait utiliser ses forces des garde-côtes ainsi que la milice militaire dans des eaux éloignées [de Taïwan], comme la mer de Chine méridionale ou l’océan Pacifique, pour arrêter ou perturber ces transporteurs d’énergie et les persuader de faire demi-tour, » explique Yu Ruei-lin à l’occasion d’une rencontre récente à Paris.

« Nous, nous appelons cela un blocus qui serait en réalité un acte de guerre. Eux [à Pékin] parleraient d’une quarantaine. Ils feraient usage des forces de l’ordre, telles que les douanes, comme prétexte, mais les forces principales seraient constituées des garde-côtes et de la milice maritime. Ils s’efforceraient de créer une ambiguïté juridique, ainsi que de retarder et de compliquer les réactions étrangères. Ils tenteraient également de minimiser les perturbations mondiales en laissant passer une partie du fret tout en isolant discrètement l’énergie à destination de Taïwan, » explique-t-il.

« Je pense que la Chine n’aurait peut-être pas besoin de bloquer les livraisons de denrées alimentaires [à Taïwan] ou quoi que ce soit d’autre, mais qu’elle se concentrerait uniquement sur la question énergétique, » ajoute-t-il.

« Ils ont mis en place [cette nouvelle stratégie] année après année […] Leur objectif est simplement de nous étrangler dans le domaine énergétique en stoppant toute livraison maritime. Ainsi, ils pourraient exercer une contrainte intolérable sur nous sans déclencher de guerre ouverte. Bien entendu, l’objectif final est d’essayer de s’en servir pour contraindre notre gouvernement à accepter leurs objectifs politiques ou de parvenir à un changement de parti politique » qui conduirait à une alternance politique avec l’arrivée au pouvoir d’un parti qui leur serait favorable, ajoute encore cet expert.

Pékin n’a, bien entendu, pas pour autant renoncé à l’usage de la force militaire et ne le fera sans doute jamais. Il va sans dire que conscientes de ce danger nouveau, les autorités de Taïwan prennent des mesures, à la fois pour sécuriser les fournitures en hydrocarbures, lutter contre la désinformation et auprès de la population pour la préparer à un tel scénario.

Ce même responsable explique que, dans le cadre de ces mesures, les autorités de Taïwan préparent un plan d’urgence énergétique et s’efforcent de nouer des partenariats nouveaux au sein de la communauté internationale. Du même coup, le président taïwanais Lai Ching-te a émis l’idée en avril de remettre en marche au moins l’une des centrales nucléaires du pays dans les meilleurs délais.

Quand Pékin dévoile ses intentions

Il arrive que Pékin annonce clairement ses intentions. En mai 2024, le lendemain même de l’investiture du président Lai Ching-te élu en janvier pour succéder à la présidente Tsai Ing-wen qui achevait son deuxième mandat de quatre ans, le colonel Zhang Chi (张弛) de l’APL, professeur à l’université de Défense nationale de Pékin, soulignait l’intérêt de faire de Taïwan une « île morte » à travers « un blocus » et une « rupture de l’approvisionnement énergétique » qui mènerait à un « effondrement économique, » lorsqu’il décrivait l’objectif des exercices militaires chinois qui furent organisés dans le sillage de cet événement politique à Taipei.

Si elle était mise en place, une telle opération permettrait à Pékin, en étouffant la chaîne d’approvisionnement énergétique taïwanaise, de soumettre l’île « sans tirer un seul coup de feu, » abonde le think tank américain Foundation for Defense of Democracies (FDD) dans une analyse publiée le 6 février dernier. Selon la FDD, Taïwan ne dispose que de sept à dix jours de réserves en GNL, une affirmation jugée exagérée par les milieux informés à Taipei.

« La Chine cible de plus en plus le secteur énergétique de Taïwan, qu’elle considère comme un élément clé de ses efforts visant à s’emparer de l’île sans recourir à un conflit ouvert. Lors de leurs derniers exercices en décembre [2025], les forces militaires et les garde-côtes chinois se sont déployés pour couvrir les plus grands terminaux de GNL du pays, tout en s’engageant pour la première fois à maintenir une ‘’dissuasion multidimensionnelle au-delà de la chaîne d’îles‘’, » explique ce think tank.

« Ces manœuvres ont démontré la capacité de Pékin à mettre en place un blocus instantané de l’île. D’autres exercices récents ont mis en avant des déploiements à travers la première chaîne d’îles [de l’Océan Pacifique] — qui s’étend du Japon à la Malaisie — qui permettraient aux forces chinoises d’imposer un embargo axé sur l’énergie à distance de Taïwan, » ajoute encore cet institut de recherche non partisan basé à Washington qui se consacre à la sécurité nationale et à la politique étrangère.

Pour la FDD, « ces exercices s’inscrivent dans le cadre d’une intensification des cyberattaques chinoises visant les infrastructures du réseau électrique taïwanais, ainsi que d’autres secteurs critiques tels que la santé et les télécommunications. »

En janvier 2026, le Bureau de la sécurité nationale taïwanais avait souligné que les pirates informatiques chinois ciblaient de plus en plus les systèmes de contrôle industriel. Pour la FDD, « toute manipulation de ces systèmes pourrait entraîner des coupures de courant généralisées sur l’ensemble de l’île. »

De l’art de gagner une guerre sans combattre : l’Amérique doit comprendre

Dans un article intitulé « La vraie menace pour Taïwan, l’Amérique se prépare à une mauvaise crise » publié le 29 avril, le magazine américain Foreign Affairs reprend largement à son compte cette nouvelle approche qui permettrait à la Chine d’éviter une guerre ouverte tout en parvenant à ses fins : prendre le contrôle de l’île.

Le bimensuel explique que dans une première étape, « cela commence non pas avec des missiles mais des navires. Un matin, des dizaines de bâtiments des garde-côtes chinois commencent des ‘’ inspections douanières de routine’’ contre des navires marchands qui s’approchent des grands ports de Taïwan, » tandis que les autorités de l’aviation civile chinoise commencent à exiger des détails sur les vols des compagnies aériennes qui desservent l’île.

Dans ce même cadre, « Pékin insisterait sur le fait qu’il ne fait que faire usage des lois chinoises existantes en matière de pratiques douanières qui affirment leur droit de réguler les flux de personnes et de marchandises vers ou à partir de la ‘’province de Taïwan’’. »

Résultat escompté par la Chine : « Immédiatement, presque toutes les compagnies aériennes et maritimes décident d’obtempérer. Ces opérateurs privés n’ont aucun intérêt à ce que leurs navires ou avions soient saisis, immobilisés, ou pire encore. De plus, ils n’ont guère le choix. Les compagnies d’assurance ne prendraient rien en charge s’ils résistaient. » Si ce plan devait réussir, « Pékin aurait pris le contrôle de la plupart des liens de Taïwan avec le monde extérieur. »

« La politique menée par l’Amérique a investi une énergie considérable pour se préparer à une invasion amphibie de grande envergure de Taïwan, » alors que « le scénario le plus susceptible de mener à une crise autour de Taïwan passe par la zone grise ; les quarantaines, » explique encore la revue américaine.

En août 2025 déjà, le Center for Strategic and International Studies (CSIS) basé à Washington avait souligné dans un gros rapport sur les scénarios possibles d’une conquête de Taïwan par la Chine qu’un blocus de l’île pourrait réduire la capacité de production électrique de Taïwan à un point tel qu’elle se retrouverait incapable de fonctionner.

« L’énergie est le maillon faible de la résilience de Taïwan face à la coercition, » soulignait le rapport. « La quasi-totalité de l’énergie doit être importée et [Taïwan] est donc vulnérable à un blocus, » expliquaient les chercheurs selon qui une panne de courant généralisée dans l’île aurait en particulier pour conséquence immédiate de mettre à l’arrêt les usines de production de semiconducteurs du géant TSMC.

Les usines de TSMC consomment à elles seules quelque 8% de la production d’électricité de Taïwan. Le géant taïwanais, parfois surnommé « le bouclier de silicium de Taïwan, » produit autour de 93% de la production mondiale des « puces » de dernière génération gravées à 5 nanomètres et moins.

Coïncidence qui n’est est pas une, le 18 mars dernier, alors que la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz pèsent sur les livraisons en hydrocarbures, Chen Binhua, porte-parole du Bureau chinois des affaires taïwanaises, a déclaré que la « réunification pacifique » permettrait de mieux garantir la sécurité énergétique et la sécurité des ressources de Taïwan, grâce au soutien d’une « mère patrie forte. » Cette offre de service indirecte avait été aussitôt rejetée par le vice-ministre taïwanais de l’Économie, Ho Chin-tsang, pour qui elle « fait partie de la guerre psychologique » menée par la Chine contre Taïwan pour démoraliser sa population.

Reste que Pékin s’abstiendra vraisemblablement de mentionner cette nouvelle stratégie pendant la visite que le président américain Donald Trump s’apprête à faire en Chine les 14 et 15 mai prochains. On peut en revanche s’attendre à ce que son hôte Xi Jinping profite de sa mauvaise image pour faire pression sur lui afin d’obtenir des concessions sur le soutien américain à Taïwan, un dossier qui, de l’avis des observateurs, sera l’une des principales priorités pour la direction chinoise.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com