Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 19 juin 2026

Évaluée à 3 Mds de $, Dream entend aider les gouvernements à contrôler leur IA

 

Trois ans et demi après sa création, Dream, la « licorne » israélienne spécialisée dans la défense par l’intelligence artificielle (IA), a plus que doublé sa valeur pour atteindre 3 milliards de dollars. L’entreprise a annoncé jeudi avoir levé 260 millions de dollars lors de son dernier tour de table privé.

À ce jour, l’entreprise a levé un total de 412 millions de dollars auprès d’investisseurs afin de développer une infrastructure d’IA destinée à aider les gouvernements et les sites d’infrastructures nationales critiques – tels que les installations pétrolières, hydrauliques et énergétiques – à sécuriser et à protéger leurs données les plus sensibles contre les cyberattaques sophistiquées menées par des acteurs malveillants, notamment la Russie, l’Iran, la Corée du Nord et la Chine. La dernière levée de fonds de Dream remonte à août 2025, lors d’une offre secondaire évaluée à 1,3 milliard de dollars, qui faisait suite à un investissement de 100 millions de dollars réalisé en février, à une valorisation de 1,1 milliard de dollars.

« Nous avons démarré il y a trois ans et demi avec la conviction que la prochaine guerre cybernétique opposerait l’IA à l’IA, et non plus l’homme à l’homme », a déclaré Shalev Hulio, PDG de Dream, au Times of Israel.

« Il y a un an, nous avons pris conscience que les acteurs malveillants de la planète – les Chinois, les Russes, les Nord-Coréens, les Iraniens – exploitent l’IA pour trouver le maillon faible de chaque pays ou de chaque infrastructure critique afin de s’y infiltrer. »

« Nous pensons que les prochaines superpuissances seront les pays qui sauront sécuriser leurs données nationales et tirer parti de la cybersécurité, de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique », a-t-il ajouté.

Fondée en janvier 2023 par Hulio, qui avait démissionné quelques mois plus tôt de son poste de PDG de la société de cyberespionnage NSO Group, alors au cœur de vives critiques, Dream a également été créée par l’ancien chancelier autrichien Sebastian Kurz et Gil Dolev, fondateur et directeur général de Wayout Group, une société de collecte de renseignements spécialisée dans les appareils IoT (Internet des objets).

Basée à Tel Aviv, la start-up dispose également de bureaux à Vienne et à Abou Dabi. Elle a indiqué avoir mis au point une plateforme nationale de cyberdéfense basée sur l’IA pour se prémunir contre les cybermenaces émanant d’États-nations, ainsi qu’un chercheur en sécurité IA autonome qui détecte les vulnérabilités et aide les gouvernements à identifier les failles avant que les attaquants ne le fassent. Elle a également développé une plateforme IA souveraine destinée à aider les gouvernements à traiter et à analyser des données nationales fragmentées à l’aide de modèles d’IA développés en interne.

Ce nouvel investissement a été codirigé par Bicycle Capital, une société de capital-développement basée à Miami, et par Group 11, fondé par le capital-risqueur israélo-américain Dovi Frances. Parmi les autres participants à ce tour de table figuraient la société américaine de capital-investissement Bain Capital Ventures, la société de capital-risque Antler basée à Singapour et la société d’investissement en capital-investissement Tru Arrow Partners basée à New York, ainsi que des investisseurs internationaux.

Hulio a indiqué que cet apport de capitaux serait utilisé pour de futures acquisitions, le recrutement de talents et l’expansion de sa présence aux États-Unis et au-delà en Europe.

Dream a déclaré que son chiffre d’affaires avait plus que doublé au cours des deux dernières années pour atteindre 300 millions de dollars, dans un contexte de demande croissante de ses plateformes logicielles par les gouvernements alliés de l’Occident et les organismes nationaux de cybersécurité en Europe, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est. Cette « licorne » de la cybersécurité emploie 350 personnes, dont 300 sont basées en Israël.

« Un nouveau paysage géopolitique se dessine dans un monde devenu plus instable et où la méfiance envers les grands acteurs, tels que les États-Unis ou la Chine, est de mise », a déclaré Kurz.

« La guerre hybride est devenue une réalité de plus en plus présente, et si certains pays comme Israël sont habitués aux guerres réelles, de nombreux autres pays dans le monde ne le sont pas, mais sont pourtant confrontés quotidiennement à la guerre hybride, notamment sous la forme de cyberattaques. »

« Les nations qui souhaitent contrôler leur avenir doivent être en mesure d’exploiter une IA de pointe sous leur propre autorité, sur des infrastructures qu’elles gèrent elles-mêmes, et conformément à leurs propres intérêts », a ajouté Kurz.

Hulio a déclaré que la dernière mesure prise par le gouvernement américain, invoquant un décret visant à restreindre l’accès au puissant modèle d’IA Mythos aux ressortissants étrangers, était un signe des temps. Selon lui, cela montre que les gouvernements ont besoin d’un modèle linguistique national souverain pour éviter toute dépendance à l’égard d’entreprises telles qu’Anthropic et OpenAI.

Dream développe des modèles de langage naturel souverains destinés à un usage gouvernemental dans des domaines tels que la cybersécurité, le renseignement, la santé et la finance. Pour alimenter ces modèles sans dépendre de logiciels de cloud public, l’entreprise a mis en place plus tôt cette année son propre centre de données sécurisé et souverain près de Modiin pour entraîner des modèles linguistiques propriétaires et des systèmes d’IA spécifiques à certains domaines.

« Les gouvernements disposent d’énormes quantités de données et souhaitent utiliser l’IA, mais ils ne peuvent pas transférer l’intégralité de leurs données vers ChatGPT, Claude ou Gemini, car il s’agit d’informations sensibles », a déclaré Hulio.

« Les gouvernements ne peuvent pas compter sur des pays étrangers ou des entreprises étrangères pour traiter leurs données, ni dépendre d’une technologie qu’ils ne contrôlent pas. »

« Ils doivent être maîtres de leurs données et de leur IA, et nous leur fournissons des modèles linguistiques d’IA entièrement développés en Israël », a-t-il ajouté.

Hulio a souligné que l’entreprise n’avait pas accès aux informations gouvernementales utilisées pour entraîner les modèles dans son centre de données.

« Personne n’y a accès, personne ne peut les utiliser à part le gouvernement, et surtout, personne ne peut les désactiver », a-t-il assuré.

Interrogé sur l’avenir, Hulio a indiqué que Dream s’orientait désormais vers le développement d’une plateforme logicielle permettant aux gouvernements de combiner et de déployer en toute sécurité les technologies cyber, d’IA et quantiques.

Sharon Wrobel

fr.timesofisrael.com

Des formations ukrainiennes au Mali via des barbouzes français

 

Jeune Afrique a obtenu l’information il y a un mois auprès d’un des membres du « gouvernement malien en exil » qui lui a révélé, captures d’écrans de messages et documents à l’appui, les dessous des contacts échangés de mai à août 2025 autour de ce projet. « Nous avons été en contact avec des gens qui se présentaient comme des agents des services français, qui nous ont mis en lien avec les renseignements militaires ukrainiens», a raconté cette personne au journaliste. La proposition concernait un cycle de formation militaire et du matériel ukrainien, notamment des drones.

Titres usurpés et organisations fantômes

Jeune Afrique a identifié deux des trois intermédiaires impliqués, qui se sont présentés sous des titres militaires fallacieux, et ont laissé entendre qu’ils étaient en relation avec les services de renseignement français et ukrainiens. Le premier est Éric Gozlan, un Franco-Israélien se présentant comme spécialiste en médiation internationale et directeur de l’International council for diplomacy and dialogue [ICDD]. Gozlan est le fondateur en 2024 d’I-Transform, « qui intervient dans le secteur de la santé inclusive et propose des conseils stratégiques aux États ». Gozlan a introduit Paul-Michel Manandise, comme lui auteur d’un blog sur Mediapart, qui dit « travailler en Ukraine » et y bénéficier d’un réseau dans les services de sécurité et l’armée.

« Pour preuve de sa crédibilité, Paul-Michel Manandise, le véritable nom de ce ressortissant belge, leur envoie une photographie d’une carte estampillée ‘World Diplomatic Council on Global Security' », écrit Jeune Afrique. « Le site de cette organisation n’apparaît sur aucun des registres officiels que Jeune Afrique a consultés mais la plateforme met à disposition des comptes rendus de visite de son président, l’Ukrainien Anatoliy Volodymyrovych Peshko, dans différents forums sur la paix en Ukraine, de Bruxelles à Washington. »

« Sur son site, Paul-Michel Manandise pose en uniforme camouflage et dit être ‘chef du département de l’influence internationale et de la culture’ du ‘centre international d’analyse de la sécurité nationale d’Ukraine’. C’est sans doute à ce titre que, prenant le relais d’Éric Gozlan, il déclare dans une des discussions tenues avec les exilés maliens être en mesure de les mettre en contact avec des responsables des services de renseignements militaires ukrainiens ».

Lors d’une visioconférence, Gozlan et Manandise mobilisent un certain Jurgen Braun, dont Jeune Afrique n’a pas pu vérifier l’identité. Ce dernier s’est présenté comme le représentant de la Fondation des vétérans du renseignement militaire ukrainien. Il a proposé aux Maliens « de mettre à leur disposition des drones militarisés et d’organiser des formations militaires en Ukraine. » Braun a partagé des documents lors de cette réunion en ligne, en présence d’un mystérieux Victor, présenté comme « agent français » : la traduction en français d’un document en cyrillique intitulé « Cours de formation de drones UAV », mode d’emploi de l’utilisation, de la maintenance et de l’armement de drones kamikazes. Ainsi qu’un deuxième document sur une « formation militaire combinée de base ». Les participants sont prêts à fournir immédiatement « un petit nombre de drones » et précisent qu’ils peuvent « faire financer l’achat d’autres drones par des gouvernements européens ».

Lettre morte

Les échanges s’arrêteront là. Les Maliens opposeront une fin de non-recevoir à leurs interlocuteurs. « Nous souhaitons la fin de la junte, mais nous ne souhaitons pas faire la guerre à l’armée malienne, prise en otage par une hiérarchie criminelle. Nous ne voulions pas non plus nous associer avec le FLA [Front de libération de l’Azawad], dont nous savions déjà à l’époque qu’ils travaillaient à un rapprochement avec le Jnim [Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans], or, nous refusons toute alliance avec des jihadistes », a dit un participant malien. Le mémorandum d’entente rédigé par ‘l’organisation caritative ‘Fondation des vétérans du renseignement militaire d’Ukraine' », qui devait être signé par Grygorii Moskalenko, restera lettre morte.

Contacté par Jeune Afrique, Éric Gozlan a reconnu avoir été en contact avec des membres du gouvernement malien en exil, et a affirmé qu’il voulait « les aider », avant de les dénigrer. Il a également reconnu les avoir, par le biais de Paul-Michel Manandise, mis en lien  »avec les Ukrainiens ». Les sources de l’hebdomadaire au sein de la DGSE française ont qualifié cette affaire de « grotesque. »

Ces révélations résonnent avec l’appui ukrainien au Front de libération de l’Azawad, en matière d’entraînement tactique et de manipulation de drones kamikazes, qui avait été révélé après l’embuscade tendue en juillet 2024 à Tinzawaten contre une colonne militaire russo-malienne.


Comment les services de renseignement européens veulent se débarrasser des logiciels américains

 

Alors que la DGSI s’est officiellement désengagée de son contrat avec la société américaine Palantir, la décision pourrait faire boule de neige en Europe. Entre enjeux de souveraineté et stratégies divergentes, l’Europe de la tech et de la défense voit progressivement émerger ses champions locaux.

C'est une question brûlante. Les services de renseignement et les forces armées européennes sont, depuis des années, profondément dépendants de solutions technologiques américaines. Du cloud aux logiciels bureautiques, en passant par l’analyse de données et certains systèmes d’intelligence artificielle appliqués au domaine militaire, cette dépendance structurelle façonne encore largement les capacités opérationnelles du continent.

La France n’échappe pas à cette réalité: au sein même de ses armées, les outils numériques d’origine américaine restent omniprésents. Sur le volet logiciel, le marché demeure sans surprise dominé par les grands éditeurs américains. La France présente toutefois une situation relativement plus équilibrée que celle de ses voisins européens.

Selon un rapport de l’Assemblée nationale, consulté par BFM Tech, les éditeurs français représentent encore 44% des dépenses logicielles des armées, contre 48% pour les solutions américaines. Un niveau inférieur à la moyenne européenne, qui atteint 83%, en grande partie grâce à la présence d’acteurs nationaux sur des logiciels dits "métiers", conçus pour répondre à des besoins opérationnels très spécifiques.

Or, ces solutions, aussi performantes soient-elles, restent dépendantes de leurs propriétaires. Et une question se pose désormais ouvertement: ces acteurs seront-ils toujours des alliés aussi fiables et alignés sur les intérêts européens? Du désengagement progressif des forces américaines en Europe aux tensions autour du Groenland en début d’année, en passant par les prises de position imprévisibles de Donald Trump, les signaux d’alerte se multiplient.

Peur du "kill switch"

Dans ce contexte incertain, la souveraineté technologique apparaît de plus en plus comme une nécessité stratégique. "Nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique". Dans une longue vidéo consacrée aux investissements de la France dans le domaine de l'intelligence artificielle, Sébastien Lecornu a annoncé mardi 16 juin que le renseignement intérieur français (DGSI) avait décidé de rompre son contrat avec le géant américain de l'analyse de données Palantir.

Un acteur aujourd'hui bien connu, dont le cofondateur Peter Thiel est proche de Donald Trump. Le Premier ministre français a ainsi acté mardi 16 juin ce passage à une solution 100% tricolore, se disant désireux de "construire une véritable autonomie" pour ne "pas dépendre du bon vouloir de certains partenaires, capables (...) de couper le robinet d'accès" à l'IA. Une crainte du "kill switch", d’un possible débranchement à distance, qui inquiète les autorités à travers l’Europe et renforce, de fait, les interrogations autour de la souveraineté.

Interrogée par BFM sur la "rupture" avec la DGSI, l’entreprise américaine affirme qu’elle "continuera à soutenir le gouvernement français partout où ses solutions sont nécessaires". Elle précise que cette coopération se poursuit dans le cadre des engagements contractuels en cours, dans le respect des plus hauts standards en matière de sécurité, de protection des données, de conformité réglementaire et de transparence. "Palantir partage l'ambition des autorités françaises de renforcer les capacités technologiques nationales et européennes dans les domaines stratégiques de la sécurité, du renseignement et de la défense", ajoute-t-elle.

Toutefois, "les clients étrangers en sont réduits à se demander si Palantir se rangera de leur côté ou de celui de la Maison Blanche "au moment des décisions difficiles", relève Aalok Mehta, directeur du Wadhwani AI Center du CSIS, un centre de réflexion basé à Washington. "Accepteront-ils une demande de l'administration Trump si elle porte sur un sujet sensible ou classé secret défense?", s'interroge-t-il.

Un constat partagé par le vice-amiral de la Marine nationale Arnaud Coustillière, interrogé par BFM Tech. S’il assure qu’"il n’y a jamais eu de données transmises" à Palantir Technologies, il reconnaît néanmoins que cet accord soulève des questions évidentes de souveraineté. "Ce n’est pas un problème de fuite de données (…) mais plus un problème de souveraineté technologique", insiste-t-il, pointant une dépendance à des outils et des algorithmes qui échappent au contrôle européen.

"Les enjeux de souveraineté ont véritablement pris de l’ampleur à partir de 2018, et se sont encore intensifiés aujourd’hui avec le retour de Donald Trump sur la scène politique. Dans ce contexte, Palantir apparaît comme un acteur à part: son fondateur, Peter Thiel, est en effet considéré comme l’un des idéologues influents de la Silicon Valley, ce qui renforce les interrogations autour des enjeux politiques et stratégiques liés à l’utilisation de ses technologies", détaille le militaire, qui a contribué à la création de la cyberdéfense du ministère des Armées et a été le premier commandant de la cyberdéfense et de la cybersécurité des armées (COMCYBER) de 2011 à 2017.

Des solutions souveraines

Alors, sur la carte numérique européenne, une question centrale demeure: quelles solutions sont réellement capables de tenir la route face aux géants américains? Plusieurs initiatives émergent, à des rythmes différents, et tentent de structurer une offre souveraine. Dans le domaine de l’IA de défense et du commandement, plusieurs acteurs se positionnent déjà.

"Arcadia" se présente comme une alternative européenne à Maven (Palantir), avec un système de commandement et de contrôle par IA testé par la France au sein de l’OTAN. La solution a par ailleurs déjà été testée en conditions réelles lors de manœuvres de l’exercice de l’OTAN Coalition Warrior Interoperability Exercise, en Pologne.

Côté allemand, Helsing se positionne également sur le marché de l’IA de défense et s’impose comme la start-up européenne la plus valorisée du secteur. Fondée en 2021, elle a levé 600 millions d’euros en 2025 après une précédente levée de 450 millions en 2024, pour une valorisation estimée à environ 12 milliards de dollars. Contrairement à Mistral AI, elle ne développe pas de modèles conversationnels, mais intègre directement l’intelligence artificielle au cœur des systèmes militaires, avions de combat, drones, guerre électronique, capteurs ou satellites.

L’objectif est de fusionner et analyser les données en temps réel, de détecter les menaces plus rapidement et d’assister la prise de décision sur le champ de bataille. Souvent comparée à Anduril Industries, elle ambitionne de devenir le "cerveau numérique" des armées européennes et travaille déjà avec plusieurs États ainsi qu’avec des industriels comme le Suédois Saab, notamment à travers des logiciels comme "Cirra", conçus pour renforcer la supériorité informationnelle.

Dans le domaine aérien, cette logique d’intégration se retrouve également au cœur de l’alliance entre les géants français Dassault Aviation et Thales. Les deux entreprises cherchent à embarquer l’intelligence artificielle directement à bord des avions de combat et des drones, depuis les phases d’observation jusqu’à l’aide à la décision.

Dans le même temps, Mistral AI développe des modèles d’IA générative et multimodale adaptés aux usages de défense, avec des solutions comme l’agent sécurisé GenIAl et des modèles embarqués pour la robotique, l’automatisation et l’aide à la décision opérationnelle. L’entreprise a signé en 2026 un accord-cadre pluriannuel avec le ministère des Armées, piloté par l’AMIAD, et collabore avec Helsing pour construire une alternative européenne souveraine aux modèles américains.

Stratégie continentale

Dans le domaine du renseignement, ChapsVision s’impose progressivement comme un acteur de référence, encore peu connu du grand public. Présente dans plus de 40 pays et réalisant environ 200 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, avec un objectif à un milliard en 2030, l’entreprise a développé la plateforme ArgonOS, capable de croiser et d’analyser de très grands volumes de données afin d’en extraire des informations exploitables pour la prise de décision.

Sa croissance rapide s’appuie sur une stratégie d’acquisitions soutenue, avec 29 opérations en cinq ans, lui ayant permis d’intégrer des technologies clés comme la traduction automatique, la recherche intelligente ou encore l’analyse avancée de données. ChapsVision renforce également sa présence à l’international, notamment dans le secteur du renseignement. L’Allemagne, engagée dans une réflexion sur sa souveraineté numérique et sa dépendance aux technologies américaines comme celles de Palantir Technologies, a choisi la solution de l’entreprise française pour l’analyse de données au sein du BfV, le service de renseignement intérieur allemand.

"Au-delà de notre statut de partenaire de confiance de l’État, il s’agit d’un marqueur fort de notre crédibilité technologique sur le marché", analyse Olivier Dellenbach, Président-fondateur de ChapsVision. "Dans un contexte de retour en force des enjeux de souveraineté technologique en Europe, le choix de la France a aussi valeur d’exemple pour d’autres États européens. C’est une fierté immense pour ChapsVision et pour l’ensemble de nos équipes".

Tout cet écosystème en développement, même s’il n’est pas encore au niveau américain sur certains points, permet à l’Europe de la défense et de la tech de conserver un certain optimisme.

"Des convergences sont possibles, notamment dans le cloud et l’intelligence artificielle. L’exemple de Mistral AI, soutenu par ASML, illustre cette dynamique: bâtir une filière technologique européenne complète, à la fois civile et militaire.

Pour rester compétitive, cette industrie doit permettre l’émergence de champions, tout en évitant l’écueil des géants trop lourds et peu innovants", note, à l'intention de BFM Tech, Philippe Latombe, député de la 1ère circonscription de Vendée (groupe Les Démocrates) et président de la commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France.

Le député ajoute: "L’enjeu est de trouver un équilibre entre croissance et agilité, en s’appuyant sur un tissu d’entreprises intermédiaires et de start-up capables d’alimenter en continu la recherche et l’innovation, sans chercher à reproduire à tout prix les modèles de Google ou Apple".

Un point de vue partagé par David Cormand, député européen depuis 2019 au sein du groupe des Verts/ALE et membre de la commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs. Il estime qu’"il ne faut pas copier-coller simplement les modèles qui marchent ailleurs" et que l’Europe dispose des capacités nécessaires (ingénieurs, investissements) "pour construire un contre-modèle susceptible d’attirer d’autres régions du monde, notamment les pays du Sud, désireux d’échapper à une nouvelle forme d’impérialisme numérique américain ou chinois".

Il ajoute "qu’il existe donc un contre-modèle, un véritable modèle numérique et en intelligence artificielle que l’Union européenne peut proposer", à condition de faire preuve de clarté stratégique, en évitant de transformer des acteurs comme "Mistral en simples copies réduites d’OpenAI, au risque de renforcer encore l’avance des géants américains". La bataille est lancée.

Raphaël Raffray

Emmy Audrain

Pierre Fontaine

bfmtv.com

jeudi 18 juin 2026

Frappes sol-sol : Taïwan peut-il contester le contrôle de son détroit par la Chine ?

 

Taïwan fait face à une dégradation de la maîtrise de ses approches, où la Chine jouit désormais d’une liberté de manœuvre totale. Aussi les capacités de frappes sol-sol s’imposent-elles comme l’une des options possibles de contre-attaque pour Taïwan, qui poursuit discrètement leur développement depuis les années 1990. Toutefois, trois enjeux technologiques s’imposent à tout acteur développant des capacités de frappe contre la terre : la portée, la précision et la survivabilité des missiles balistiques et de croisière et des drones.

Deux enjeux spécifiques s’y superposent. Premièrement, la mobilité du système, qui doit être optimale afin de permettre aux capacités de frappe taïwanaises de survivre aux offensives chinoises en changeant de position. Deuxièmement, l’inventivité de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) taïwanaise qui doit développer, produire et moderniser rapidement des systèmes – missiles, drones, roquettes – destinés à frapper le continent chinois.

Le développement de capacités d’attaque sol-sol : une constante dans la stratégie taïwanaise

Le développement de capacités sol-sol par Taïwan remonte au début des années 1970 et est corrélé à son projet de disposer d’armes nucléaires. Ces deux efforts ont été menés par l’Institut national des sciences et technologies Zhongshan (NCSIST) (1). Toutefois, le développement d’armes nucléaires a cessé à la fin des années 1980 (2), à la suite de pressions américaines. Celui des capacités balistiques – les missiles Sky Horse

(天馬) et Ching Feng (青鋒) – s’en est alors trouvé ralenti, puisqu’il avait perdu sa vocation première. Il a progressivement retrouvé de la vigueur dans le contexte de la crise des missiles de 1995-1996, qui a rappelé la pertinence de l’usage de missiles de croisière et balistiques en cas de crise ouverte dans le détroit. Le développement de capacités balistiques reprit alors afin de frapper des cibles sur le territoire chinois. En parallèle, les progrès technologiques dans le ciblage ont permis de faire des missiles balistiques des armes de précision (3), ce qui profita au développement de programmes de missiles de croisière ; deux efforts toujours menés par le NCSIST dans le cadre de différents programmes.

Taïwan a pour objectif de créer « une interdiction multidomaine, une défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). La stratégie quadriennale de défense de 2025 (4) définit des « armes de frappe précise à long rayon d’action » (遠程精準打擊武器) comme éléments déterminants. Avec les capacités ISR et la création de commandements unifiés, ces armements – principalement des missiles balistiques et de croisière, des drones et de l’artillerie à longue portée – constitueront une « kill chain » (殺鏈) destinée à frapper des objectifs stratégiques disséminés sur le continent chinois.

Pour mener à bien cette stratégie, deux commandements organiques spécifiquement consacrés aux missions de frappe ont été créés. Le Commandement de la défense aérienne et des missiles de l’armée de l’air (空軍防空暨飛彈指揮部) fut constitué en 2017. Ce commandement organique a compétence en matière d’attaque sur le continent avec en dotation les missiles balistiques et de croisière actuellement déployés par Taïwan, et dispose aussi de capacités UAV en cours de livraison. Enfin, il a aussi pour mission d’assurer la défense aérienne du territoire.

Ce commandement sera complété par la création en juillet 2026 d’un Commandement du combat littoral (濱海作戰指揮部), dépendant de la marine, avec comme mission la surveillance des approches maritimes taïwanaises. Cette nouvelle unité englobe l’actuel escadron Hai Feng (中華民國海軍海鋒大隊), chargé du déploiement des missiles antinavires basés à terre ou sur lanceurs mobiles (Harpoon, Hsiung Feng II et III). Il ne peut être exclu que des missions de frappes sur le continent lui soient dévolues à terme.

Enfin, l’armée de terre taïwanaise a entamé le renouvellement de son artillerie à longue portée, et certaines de ses unités pourraient prendre part marginalement à des missions de frappes sur le territoire chinois, en particulier celles basées sur les archipels de Matsu et de Kinmen situés à proximité immédiate du continent chinois.

Les capacités de frappe sol-sol

Premièrement, Taïwan a lancé un programme de missile balistique. Le missile Sky Spear (天戟短程彈道飛), aussi nommé Sky Bow II B (天弓二B短程彈道飛彈) est un engin à courte portée (SRBM) développé par le NCSIST et dérivé du missile sol-air Sky Bow II (天弓二). Sa portée est estimée à 500 km, mais n’excède probablement pas 300 km. Il s’agit d’un missile de 1 150 kg à deux étages avec carburant solide, doté ou d’une tête explosive, ou d’une tête à sous – munitions. Déployé depuis 2001 et ayant fait l’objet d’un programme de modernisation en 2019, il est en mesure de frapper des cibles situées sur le littoral chinois, voire davantage dans la profondeur s’il est déployé sur les archipels de Matsu et de Kinmen jouxtant le continent. Taïwan a par ailleurs commandé 504 MGM‑140 ATACMS auprès de Lockheed Martin, en accompagnement de ses commandes de lance – roquettes multiples HIMARS passées depuis 2022. Le MGM‑140 est un missile balistique tactique à carburant solide, d’une portée de 300 km.

Deuxièmement, le NCSIST a développé simultanément le missile de croisière supersonique Hsiung Feng IIE (HFIIE, 雄風二E), sur la base des acquis accumulés dans le développement du missile antinavire Hsiung Feng II (HFII, 雄風二) dans les années 1990. Aussi appelé Hsiung Sheng (雄升), le HFIIE partage des composants avec le HFII, mais diffère dans son architecture et se rapproche plus du Tomahawk, notamment par son guidage GPS et son système de navigation TERCOM. Cet engin de 1 t est propulsé par un turbojet développé par le NCSIST (projet Kunpeng (鯤鵬計畫)) assisté par un booster à carburant solide au lancement, ce qui lui confère une portée variable entre 500 et 1 200 km. Il est déployé depuis 2004 et plus de 250 seraient en service dans deux versions en fonction de la portée. L’engin peut être déployé sur des lanceurs fixes ou mobiles, et disposerait de deux charges différentes : explosive ou à sous – munitions. Il a bénéficié d’un programme de modernisation en 2021 mené par le NCSIST dans le cadre du budget spécial 2022-2026 consacré au renforcement des capacités aériennes et navales (海空戰力提升特別預算) (5). En parallèle, 100 nouveaux missiles ont été commandés en 2022, poussant le NCIST à ouvrir une seconde ligne d’assemblage, partagée avec la production de missiles antinavires HFII (6). La portée du missile pourrait être améliorée et une nouvelle commande pourrait être notifiée prochainement au NCSIST. Constituant actuellement le fer de lance de la capacité sol-sol taïwanaise, l’engin aurait été aperçu pour la première fois en déploiement en 2025, alors que se tenait l’exercice chinois « Justice Mission 2025 ».

En parallèle, le NCSIST a discrètement entamé le développement du missile de croisière hypersonique Yun Feng (YF, 云峰飛彈), aussi appelé Ching Tien (擎天極音速巡弋飛彈). Avec un poids estimé entre 1,5 et 2 t, cet engin dispose d’une capacité d’emport supérieure, a une portée allongée (jusqu’à 2 000 km) et atteint une vitesse hypersonique grâce à un ramjet assisté d’un booster au décollage. Là où le HFIIE place à portée de tir l’ensemble des provinces côtières chinoises jusqu’à Qingdao, le YF est capable de frapper Pékin, notamment des cibles durcies grâce à sa charge semi – perforante à fragmentation. Une cinquantaine de missiles seraient actuellement déployés sur des lanceurs fixes et le NCSIST chercherait à en augmenter la cadence de production (7). Une nouvelle version nommée Yun Feng II (YFII, 云峰二型), plus rapide et dotée d’une capacité d’emport accrue serait en cours de développement. Cette nouvelle version sera déployée sur des véhicules mobiles.

Enfin, le NCSIST a noué avec l’entreprise américaine Anduril un accord de principe visant à développer un « missile de croisière autonome à bas coût » (低成本自主巡弋飛彈), dévoilé en septembre 2025 (8). Ce programme consiste à compléter l’emploi des HFIIE et YF par un engin plus petit et plus mobile : 16 missiles seraient transportés sur un seul véhicule lanceur, et pourraient être employés en essaim. L’engin serait assez proche du Barracuda‑500 développé par Anduril. Par ailleurs, son coût et sa facilité de production sont des critères mis en avant par le NCSIST afin d’élargir rapidement le stock actuel de missiles balistiques et de croisière, qui semble n’être pas assez suffisant pour soutenir plusieurs semaines de combat. Ce faisant, Taïwan renoue progressivement avec la coopération internationale dans la conception de ses capacités sol-sol, après une phase d’autarcie de trois décennies.

Troisièmement, Taïwan a commencé le développement de drones peu coûteux à long rayon d’action pouvant être employés comme des munitions rôdeuses. À l’instar de l’Ukraine ou de l’Iran, il tire les leçons de son rapport de force défavorablement disproportionné avec la Chine en s’orientant vers deux programmes actuellement menés par le NCSIST :

• le programme Chien Feng IV (勁蜂四型), développé en collaboration avec l’entreprise américaine Kratos Defense & Security Solutions, sur la base de son drone simulateur de cible MQM‑178 Firejet propulsé par deux turbojets. Présentée en septembre 2025, la version taïwanaise consisterait en un drone d’attaque dont la motorisation serait améliorée afin d’acquérir une haute manœuvrabilité ; la portée serait de 1 000 km et il pourrait délivrer une charge d’une centaine de kilos. Sa production devrait être lancée dans le courant de l’année 2026 (9) ;

• le programme Chien Hsiang (劍翔) consiste en une munition d’un rayon d’action similaire, mais d’une taille plus réduite. L’engin serait déployable à partir d’un véhicule mettant en œuvre plusieurs drones simultanément, et serait dévolu à des missions de destruction des capacités chinoises de défense aérienne. Sa taille réduite contribue à rendre l’engin facile à produire en quantité par le NCSIST.

Quatrièmement, des roquettes Mk66 à longue portée sont en cours de développement par le NCSIST. En plus des HIMARS en cours d’acquisition, l’armée de terre déploie des lance – roquettes multiples Thunderbolt 2000 (雷霆2000) depuis 1997, notamment sur les archipels de Matsu et de Kinmen.

Défis et développements futurs

Le NCSIST doit en premier lieu tirer profit de ses acquis en matière de développement de capacités sol-sol pour renforcer les capacités taïwanaises existantes. Il gère simultanément la R&D, la fabrication et les tests ainsi que le rétrofit de ces munitions en maintenant un haut niveau d’exigence confortant son statut d’acteur intégré en matière de munitions de frappe. Concrètement, il s’agit d’augmenter la cadence de production des nouvelles munitions tout en assurant simultanément le rétrofit du Hsiung Sheng. L’essentiel est de soutenir la croissance rapide de l’arsenal taïwanais en établissant sur l’île une chaîne de valeur autonome ; Taïwan ne peut pas se reposer sur l’approvisionnement en systèmes américains du fait des contraintes pesant sur l’industrie missilière américaine, qui rallongent les délais de livraison (10).

Les capacités taïwanaises de frappe sol-sol doivent également gagner en mobilité étant donné le manque de profondeur stratégique imposé par la géographie. Dans l’hypothèse où l’ensemble du dispositif ISR chinois serait déployé en cas de conflit, opérer sans être détecté constitue un défi en soi. Le NCSIST a ainsi lancé une réflexion visant à développer un tracteur – érecteur – lanceur (11) pour améliorer la mobilité des HFIIE – actuellement déployés sur remorque tractée – et des YF.

De plus, ces capacités doivent pouvoir percer les dispositifs chinois de défense aérienne en augmentant la manœuvrabilité et la vitesse des engins. Depuis 2024, le NCIST conduit des travaux visant à maîtriser la propulsion hypersonique en développant un prototype de scramjet ouvrant la voie aux vitesses hypersoniques (12), notamment dans le cadre du programme YFII.

Notes

(1) Le NCIST est à l’origine de la majorité des programmes d’armements développés à Taïwan. Située à mi-chemin entre agence gouvernementale et organisation privée, cette structure n’est consacrée qu’à la R&D et à la production de systèmes d’armes, et dispose d’une large autonomie en matière de recrutement et d’organisation.

(2) Eric Cheung, « How a CIA informant stopped Taïwan from developing nuclear weapons », CNN, 1er mars 2025.

(3) « MDI Missile Technology: Accelerating Challenges », IISS, décembre 2022.

(4) 中華民國114年四年期國防總檢討 (Quadriennal Defense Review), 中華民國國防部 (Ministry of National Defense), mars 2025.

(5) À Taïwan, l’exécutif a souvent recours à cette pratique consistant à faire voter un budget « spécial » décorrélé du budget annuel de la défense afin de financer des programmes d’armements jugés urgents.

(6) La capacité annuelle de production de ces deux missiles serait de 131 exemplaires. Tienbin Luo, «1200公里「雄昇飛彈」產製逾百枚 第二階段量產待層峰下令 » (Hsiung Feng IIA Anti-Ship Missile and Hsiung Feng IIA Missile Share Production Line, Annual Output Reaches 131 Units), Liberty Times, 7 juin 2025.

(7) Tianbin Luo, « 源頭打擊戰力推前到2000公里 傳擎天超音速巡弋飛彈已交空軍部署» (Strike capabilities extended to 2.000 kilometers at the source The Sky-Piercing hypersonic cruise missile reportedly delivered to the Air Force for deployment), Liberty Times, 11 novembre 2023.

(8) Jumin Tu,« 影一台車裝16枚 台美合作「低成本巡弋飛彈」可群攻轟爆敵軍» (16 Missiles Per Vehicle: Taïwan-US Collaboration on “Low-Cost Cruise Missile” Enables Massed Assault to Destroy Enemy Forces), Liberty Times, 18 septembre 2025.

(9) Tianbin Luo, « 「勁蜂四型」整合測試成功 可「高低配」掩護雄二E飛彈突穿攻擊 » (The JF-4 integrated test has been successfully completed. It can employ a “high-low formation” to provide cover for the H-2E missile’s breakthrough attack), Liberty Times, 6 février 2026.

(10) Jonathan Harman, « Taïwan’s Missile Production Program: a Success Two Years Ahead of Schedule », Global Taïwan Institute, 30 octobre 2024.

(11) Tianbin Luo, «2000公里新擎天飛彈 傳引進捷克12X12軍規輪型車輛 » (Developing a new Sky Missile with a range exceeding 2.000 kilometers Reportedly introducing Czech 12×12 military-grade wheeled vehicles), Liberty Times, 28 décembre 2024.

(12) Zhicheng Chen, « 加快推動極音速飛彈研發 軍方「超燃衝壓引擎」計畫曝光 » (Military Accelerates Hypersonic Missile Development with Supercharged Ramjet Engine Project Revealed), Liberty Times, 9 août 2024.

Roland Doise

areion24.news

De l’« axe de résistance » aux « axes d’influence » : la mutation syrienne

 

Le 8 décembre 2024 marque la chute de Bachar al-Assad après vingt-quatre ans de règne. Dans les mois qui ont suivi, le pouvoir syrien mené par le président Ahmed al-Charaa est devenu l’échiquier d’une nouvelle partie géopolitique où, parmi les acteurs les plus influents, les monarchies du Golfe et Israël redessinent leurs stratégies régionales. L’effondrement du régime Al-Assad a créé un vide que chacun s’empresse de combler selon ses propres calculs, transformant la Syrie en laboratoire des rivalités moyen-orientales.

La rapidité de cette réorganisation géopolitique surprend par son ampleur. En moins d’un an, l’Arabie saoudite a signé des accords avec ­Damas, Israël a détruit près de 80 % des capacités militaires de la Syrie et occupe une partie du territoire du pays, tandis que l’Iran a perdu, outre un allié de taille, son corridor terrestre vers le Hezbollah libanais, considéré jusqu’il y a peu comme une pièce maîtresse de l’échiquier stratégique proche-oriental. Cette recomposition révèle les enjeux que représente le contrôle de la Syrie pour l’équilibre régional futur.

Quand l’Arabie saoudite mène la charge diplomatique

Si les faits et le consensus veulent que la chute du régime ­Al-Assad ait été provoquée principalement par la Turquie et son soutien à la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), l’Arabie saoudite s’est rapidement imposée comme le partenaire économique central du nouveau pouvoir syrien. Dès le 1er janvier 2025, le ministre des Affaires étrangères syrien, Assaad al-Chibani, a effectué sa première visite officielle à l’étranger dans la capitale du royaume, marquant l’engagement saoudien dans la nouvelle configuration régionale.

À l’été 2025, cette coopération économique a franchi un cap avec la signature, le 18 août, d’un accord de protection et de promotion des investissements entre les deux pays. Signé à Riyad en présence d’une délégation syrienne de haut niveau, ce texte vise à garantir la sécurité juridique des capitaux, à faciliter les transferts financiers et à accélérer l’intégration économique bilatérale. Il prévoit également un mécanisme d’arbitrage international et des mesures fiscales incitatives. Ce nouvel accord fait suite au forum d’investissement syro-saoudien du 24 juillet à Damas, où 47 contrats d’une valeur de 6,4 milliards de dollars ont été signés, représentant la plus importante injection de capitaux étrangers en Syrie depuis 2011. Ces investissements saoudiens couvrent de nombreux secteurs stratégiques : infrastructures, énergies renouvelables, santé, digital, tourisme, industrie. L’accent est mis sur la reconstruction urbaine, le développement du numérique, la création d’une cimenterie majeure et la modernisation des télécommunications.

L’appui financier saoudien va au-delà des investissements privés. En avril 2025, l’Arabie saoudite s’est engagée à régler les 15 millions de dollars de dettes syriennes envers la Banque mondiale, ouvrant la voie à des prêts de reconstruction. En parallèle, conjointement avec le Qatar, Riyad finance les salaires de la fonction publique syrienne à hauteur de 29 millions de dollars par mois, ce qui lui permet d’exercer une emprise directe sur l’appareil administratif syrien.

Mais, au-delà des montants, c’est la nature stratégique de ces secteurs qui démontre l’ambition saoudienne : contrôler les infrastructures vitales du futur État syrien. Cette offensive économique s’accompagne à cet effet d’une diplomatie multilatérale assumée. Les 12 et 13 janvier 2025, le royaume organisait une conférence régionale incluant les monarchies du Golfe, la Syrie, l’Irak, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, la Turquie, ainsi que les États-Unis, l’Union européenne (UE) et les Nations unies. Le pari saoudien est clair : se repositionner comme l’architecte du nouvel ordre économique syrien, en s’appuyant sur une alliance régionale et une stratégie d’intégration durable.

La médiation politico-financière d’Abou Dhabi, le pari de Doha

Les Émirats arabes unis adoptent une approche en apparence plus mesurée, mais non moins calculée. Contrairement à ses voisins saoudien et qatari, Abou Dhabi privilégie une stratégie de médiation régionale tout en sécurisant ses intérêts économiques. Cette prudence s’explique d’abord par la méfiance historique émirienne envers les mouvements islamistes et par son aversion pour les liens supposés entre les Frères musulmans, la HTC et Al-Qaïda.

Pourtant, les Émirats arabes unis ne restent pas à l’écart de la recomposition syrienne. En juin 2025, le conglomérat Al-Habtoor a annoncé l’exploration d’opportunités d’investissement en Syrie, tandis que la DP World a décroché un contrat de 800 millions de dollars pour développer le port de Tartous. Plusieurs autres sociétés émiriennes ont fait savoir, à l’été 2025, qu’elles souhaitaient aussi s’impliquer dans la modernisation des infrastructures énergétiques et la logistique de transport du nord syrien. Ces investissements indiquent la volonté émirienne de contrôler les infrastructures logistiques clés, particulièrement importantes dans leur stratégie de hub commercial régional.

La visite du président syrien Ahmed al-Charaa à Abou Dhabi mi-avril 2025 a constitué un moment fort de ce rapprochement. Toutefois, la vraie carte émirienne reste sa capacité de médiation unique au Moyen-Orient. Grâce aux « accords ­d’Abraham » de 2020, les Émirats arabes unis entretiennent des relations privilégiées avec Israël. Cette position singulière leur permet d’orchestrer, depuis avril 2025, des négociations indirectes et discrètes entre Damas et Tel-Aviv. Un canal de discussion secret a été établi après la visite d’Ahmed al-Charaa à Abou Dhabi, impliquant des responsables sécuritaires émiriens, syriens et israéliens. Ces contacts portent essentiellement sur la lutte contre le terrorisme, le partage de renseignements et l’instauration de mesures de confiance. Ils soulignent ainsi le rôle potentiellement décisif d’Abou Dhabi pour l’avenir des liens israélo-syriens et la stabilisation régionale.

Le Qatar sort vainqueur de la transition syrienne au terme d’une stratégie de long terme payante. Monarchie du Golfe intransigeante dans son refus de normaliser ses relations avec Bachar al-Assad, elle avait maintenu l’ambassade de l’opposition syrienne à Doha et soutenu les rebelles dès 2011. Cette constance historique lui offre désormais un accès privilégié aux dirigeants syriens. La semaine suivant la prise de pouvoir d’Ahmed al-Charaa, Doha a rouvert son ambassade à Damas et envoyé une importante aide humanitaire et technique, notamment dans l’énergie et les infrastructures.

Le 30 janvier 2025, l’émir Tamim ben Hamad al-Thani (depuis 2013) est devenu le premier chef d’État étranger à se rendre en Syrie post - Al-Assad, contribuant symboliquement à asseoir la légitimité internationale du nouveau régime. Cette visite n’était pas que protocolaire : elle a concrétisé l’engagement qatari de fournir jusqu’à 200 mégawatts d’électricité et d’assurer l’approvisionnement en gaz naturel. Doha a également annoncé, en juin 2025, la reprise des vols directs entre les deux capitales avec Qatar Airways, matérialisant son intention d’intégrer la Syrie au réseau économique du Golfe. Mais l’influence qatarie se manifeste dans d’autres secteurs clés. En mars 2025, Doha a obtenu l’autorisation américaine de fournir du gaz à la Syrie, ouvrant la voie à la réactivation potentielle du gazoduc Kilis-Alep vers l’Europe. Ce projet énergétique, dont les contours avaient déjà été esquissés en 2011, confirme l’ambition qatarie de faire de la Syrie un corridor énergétique majeur, en concurrence avec les initiatives israélo-chypriotes de la Méditerranée orientale. Doha maintient également un pont aérien humanitaire et positionne sa diplomatie comme l’« épine dorsale » de la médiation régionale. Cela signifie aussi que l’émirat tente de rivaliser avec les Saoudiens et les Émiriens.


Le Golan en 2024 : un enjeu territorial entre Israël et Syrie



La redéfinition par Israël de sa doctrine sécuritaire

Plus agressive et axée sur la confrontation, l’approche israélienne tranche avec les stratégies du Golfe. Dès les premières heures de la chute de Bachar al-Assad, Israël a lancé l’opération « Flèche du Bashan ». En huit jours, près de 80 % des capacités militaires syriennes fondamentales ont été détruites, dont la totalité de la marine, les systèmes de défense antiaériens et les stocks d’armes chimiques présumés. Cette offensive s’accompagne d’une expansion territoriale assumée. Israël contrôle désormais plusieurs zones au-delà de la ligne de cessez-le-feu de 1974, notamment sur le versant syrien du mont Hermon. Cette occupation de facto accroît ses capacités de surveillance en profondeur du territoire syrien.

Par ailleurs, le plan de doublement des colonies israéliennes dans le Golan, approuvé le 15 décembre 2024 avec un budget initial de 11 millions de dollars, illustre les ambitions ­politico-militaires de long terme d’Israël sur ce territoire annexé. L’objectif affiché est de faire passer la population coloniale juive de 31 000 à plus de 60 000 habitants, renforçant ainsi l’ancrage territorial.

Tout en mobilisant une rhétorique de protection pour légitimer ses déploiements militaires au sud de la Syrie, Israël développe un dialogue actif avec la communauté druze du Golan. Plusieurs épisodes survenus depuis la chute de l’ancien pouvoir syrien ­illustrent cette stratégie. Parmi ceux-ci, les violences meurtrières de juillet 2025 à Soueïda, qui ont particulièrement touché les druzes, ont été suivies du bombardement israélien du ministère syrien de la Défense à Damas, sous prétexte de protéger les membres de cette minorité. Israël souhaite ainsi empêcher l’émergence d’un État syrien unifié et fort en exploitant les divisions sociales, ethniques et/ou communautaires du pays.

S’adapter à la nouvelle donne

Les enjeux réels dépassent le cadre syrien : pour l’Arabie saoudite, le contrôle de la Syrie participe à sa doctrine de containment de l’Iran et de contrebalancement de l’influence turque ; les Émirats arabes unis considèrent la Syrie comme un maillon essentiel de leur stratégie de hub logistique régional ; le Qatar poursuit une politique énergétique ambitieuse et module ses alliances au gré des recompositions.

Mais ces projets de reconstruction économique et d’influence géopolitique butent sur une réalité incontournable : l’atomisation confessionnelle profonde qui mine les fondements de l’État syrien. Au-delà des manœuvres diplomatiques, on ne peut ignorer que la Syrie post - Al-Assad fait face à des défis existentiels liés aux violences sectaires. Outre le massacre des alaouites de la côte syrienne en mars 2025, le cas des chrétiens de Syrie, réduits de 2,3 millions avant 2011 à environ 300 000 de nos jours, et qui subissent également une pression et des menaces croissantes, comme on l’a vu notamment avec l’attentat contre une église orthodoxe de Damas en juin 2025, illustre l’ampleur de cette réalité. Dans ce contexte chaotique et incertain, le champ syrien reste ouvert aux tentatives de repositionnement d’acteurs extérieurs soucieux de ne pas laisser la main non seulement aux États du Golfe, mais aussi à la Turquie ou à Israël.

La Turquie émerge comme une puissance dominante grâce à ses liens historiques avec une grande partie de l’opposition à l’ancien régime, à sa contiguïté géographique et à sa gestion de 2,52 millions de réfugiés syriens recensés (août 2025). Ses relations privilégiées avec la HTC lui confèrent un avantage concurrentiel, mais l’enjeu kurde demeure central : l’opération « Aube de la liberté », lancée fin 2024 parallèlement à l’offensive anti - Al-Assad, a permis aux forces proturques de s’emparer de Tell Rifaat et de Manbij, brisant la continuité des territoires kurdes syriens. Cette offensive vise à empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome à la frontière turque, perçue comme une menace existentielle en raison des liens entre les Unités de défense du peuple (YPG) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et ce malgré les négociations de paix entre ce dernier et Ankara. La chute de Bachar al-Assad offre ainsi à la Turquie l’opportunité de négocier le démantèlement des structures autonomes kurdes établies depuis 2012 sur ces territoires tout en maintenant la pression militaire.

L’Iran, de son côté, est considéré comme le grand perdant du nouvel équilibre : privé de son corridor terrestre vers le Liban (et son allié le Hezbollah) et de ses bases militaires en Syrie, il a retiré ses forces le 6 décembre 2024, deux jours avant la chute du régime, acte symbolique de l’effondrement de l’« axe de la résistance » sur lequel Téhéran avait bâti sa stratégie régionale. On peut penser, dans le même temps, que contrainte de se recentrer sur des priorités compensant cet affaissement, la République islamique pourrait chercher à accélérer son programme nucléaire pour pallier la perte de sa dissuasion conventionnelle au Moyen-Orient. L’épisode de la guerre Israël-Iran déclenchée le 13 juin 2025, au cours de laquelle les Israéliens ont voulu épuiser les capacités militaires iraniennes, semble s’inscrire dans cet esprit.

Le cas des grandes puissances reste révélateur. La Russie, confrontée à l’impossibilité de sauver le régime Al-Assad, a essayé de négocier le maintien partiel de ses bases de Tartous et de Hmeimim. Les tractations entre Moscou et ­Damas se poursuivaient, à titre officiel, près d’un an après la chute de Bachar al-Assad. Mais, dans la pratique, les Russes opèrent un repli régional, notamment vers la Libye, pour préserver leur influence en Méditerranée et en Afrique, tout en tentant de conserver une présence négociée du côté kurde syrien, comme en négociant l’usage de l’aéroport de Qamichli. Pour autant, la situation cache mal la défaite stratégique russe.

Les États-Unis oscillent entre pragmatisme et contradictions : malgré la réduction de leurs effectifs en Syrie à 1 000 hommes, ils restent présents dans le nord-est, pour contrer la résurgence de Daech, protéger leurs alliés kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) menacés par la Turquie, et garder une marge d’action sur les 30 % du territoire syrien les plus riches en pétrole et en blé. Mais l’engagement américain crée un dilemme géopolitique : en juillet 2025, Washington a levé la désignation terroriste de la HTC et suspendu des sanctions afin d’encourager la stabilisation du nouveau régime, tout en préservant une protection des Kurdes contre Damas et la Turquie. Cette approche minimaliste mais ciblée, illustrée par le maintien de la base d’Al-Tanf, située à la frontière jordano-irakienne, témoigne surtout de ses contradictions.

Ce repositionnement des grandes puissances russe et américaine traduit un effacement partiel des anciens équilibres et laisse le terrain aux États du Golfe, à la Turquie et à Israël, dans une Syrie où la fragmentation confessionnelle et communautaire, mais aussi la montée des groupes non étatiques (HTC, FDS, milices locales), conditionnent toute perspective de stabilisation crédible. Le nouvel ordre syrien reste ainsi suspendu à la capacité des acteurs régionaux et internationaux à surmonter ces clivages et à éviter l’installation d’une instabilité chronique susceptible d’alimenter des cycles de violence et des interventions étrangères.

Vers un nouveau Moyen-Orient multipolaire ?

La recomposition géopolitique de la Syrie post - Al-Assad indique l’émergence d’un Moyen-Orient multipolaire où les monarchies du Golfe s’affirment comme puissances autonomes. L’offensive diplomatique et économique saoudienne, la médiation émirienne et l’influence énergétique qatarie redéfinissent en bonne partie les équilibres locaux, au détriment des « parrains » qui soutenaient Al-Assad (Iran, Russie), et en concurrence avec les ambitions turques et israéliennes.

Ce nouvel environnement stratégique replace la Syrie au cœur des rivalités régionales, dans un jeu ouvert entre puissances moyen-orientales et anciennes puissances extérieures. La balkanisation du territoire syrien entre zones d’influence (turque au nord, israélienne au sud-ouest, américano-kurde au nord-est) complique les plans d’investissement du Golfe, qui nécessitent une stabilité minimale pour être pérennes et efficaces. En parallèle, la fragilité sociale et communautaire persiste, malgré les promesses gouvernementales. Cela alimente en retour les interventions extérieures et menace l’intégrité territoriale syrienne. De plus, l’enjeu énergétique cristallise les rivalités. Le projet de gazoduc Qatar-Turquie-Europe, passant par la Syrie, concurrence les ambitions israéliennes de corridor gazier méditerranéen et les intérêts saoudiens dans les hydrocarbures. Ces rivalités énergétiques détermineront l’avenir géopolitique du Levant, et l’intégration de la Syrie dans les réseaux économiques régionaux.

Ahmed al-Charaa incarne une double incertitude : sera-t-il capable de consolider un État syrien inclusif et stable, condition indispensable au succès des stratégies moyen-orientales ? L’ampleur des défis – reconstruction évaluée entre 300 milliards et 500 milliards de dollars, réconciliation communautaire, intégration territoriale… – nécessite une coopération internationale, mais celle-ci reste entravée par les rivalités géopolitiques et la fragmentation confessionnelle. Le principal risque est de voir la Syrie redevenir le théâtre d’une compétition régionale par procuration, davantage que de retrouver sa pleine souveraineté. L’échec de la transition ne signifierait pas seulement la transformation du pays en État failli permanent, mais compromettrait durablement les équilibres du Moyen-Orient.

Barah Mikaïl

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