Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 20 octobre 2026

Mairie de Limoges brûlée: un suspect fiché S arrêté

 

Un homme a été interpellé mardi matin en Haute-Vienne dans l'enquête sur l'incendie volontaire de la mairie de Limoges, a appris l'AFP auprès du parquet et d'une source proche du dossier, selon laquelle ce quadragénaire est connu pour son appartenance à l'ultragauche.

Cette «personne suspectée dans les faits d'incendie» de l'hôtel de ville lors des violences survenues en marge de la mobilisation nationale de samedi a été interpellée à Val d'Issoire avec l'assistance de l'antenne bordelaise du RAID, unité d'élite de la police nationale, a précisé le parquet de Limoges.

La Sous-direction anti-terroriste (SDAT) a été saisie, a déclaré à l'AFP une source proche du dossier. Un homme de 40 ans, soupçonné d'être lié à l'incendie volontaire de la mairie de Limoges samedi et connu pour son appartenance à l'ultragauche, a été interpellé mardi matin en Haute-Vienne, a appris l'AFP de source proche du dossier.

Âgé de 40 ans, l'homme est fiché S pour des faits de violences sur personne dépositaire de l'autorité publique, selon une source policière. Il s'agit d'un habitant du département voisin de la Creuse, a précisé une source syndicale.

Samedi, la mobilisation contre la vie chère a donné lieu à d'importants débordements dans plusieurs villes de France, dont Limoges. Des émeutes ont éclaté au centre-ville et des casseurs sont entrés dans la mairie pour y mettre le feu.

La partie ancienne de l'hôtel de ville de Limoges, inauguré en 1883 a été «quasi 100% détruite» à l'intérieur, selon les autorités. La toiture et le beffroi se sont effondrés et seule la partie moderne à l'arrière a été sauvée par les pompiers.

AFP

Adapter le cyber militaire français aux temps tactique et opératif

 

Les opérations militaires contemporaines imposent un rythme toujours plus rapide aux forces armées. Pourtant, les organisations cyber occidentales restent largement structurées selon des logiques héritées du renseignement : centralisation, secret et maîtrise technique. Les débats actuels autour de l’US Cyber Command montrent les limites de ce modèle. Pour la France, l’enjeu n’est plus seulement de développer des capacités cyber performantes, mais de les intégrer pleinement aux temps tactique et opératif afin de produire des effets exploitables.

Les opérations cyber militaires souffrent d’un paradoxe : conçues pour agir à la vitesse du numérique, elles sont en réalité conduites selon des temporalités héritées du renseignement stratégique. Alors que les cycles de décisions opérationnelles sont toujours plus rapides, les capacités cyber peinent encore à produire des effets exploitables dans les temps tactique et opératif.

Les débats actuels autour de l’US Cyber Command illustrent particulièrement cette tension. Plusieurs analystes américains soulignent désormais que le principal frein des opérations cyber n’est plus technique mais organisationnel. Timothy Neslony résume ainsi le problème : « cyber operations aren’t slow, our thinking is » (1). Selon lui, les délais des opérations cyber ne proviennent pas principalement des limitations technologiques, mais d’une organisation construite autour de la culture du renseignement technique, davantage pensée pour le contrôle et la haute technicité que pour la réactivité opérationnelle.

Un modèle cyber américain confronté au tempo des opérations

Cette réalité trouve son origine dans la manière dont les structures cyber occidentales se sont développées depuis les années 2000. Aux États-Unis, l’US Cyber Command s’est largement construit dans l’orbite de la National Security Agency (NSA). Cette proximité a permis de développer des capacités techniques extrêmement avancées, mais elle a également profondément façonné la culture opérationnelle du cyber militaire américain : centralisation des décisions, cloisonnement, validation lourde et priorité donnée à la préservation des accès sur le long terme. Cette logique est particulièrement pertinente dans le domaine du renseignement stratégique. L’intrusion d’un réseau adverse, la collecte de renseignement technique ou la préparation d’un accès à fin d’entrave nécessitent effectivement beaucoup de temps, de discrétion, d’excellence technique et une forte maîtrise des risques. Mais les opérations militaires modernes peuvent imposer désormais des contraintes différentes. Une fenêtre tactique peut s’ouvrir pour quelques heures seulement. Une opportunité opérationnelle peut disparaître avant même que les chaînes de validation ne soient terminées. 

Neslony décrit précisément cette difficulté en évoquant des opérations de contre-terrorisme au cours desquelles des forces spéciales attendaient un effet cyber dans des délais incompatibles avec les procédures existantes. Selon lui, certains chefs militaires américains ont progressivement cessé de considérer le cyber comme une capacité actionnable, au vu des délais de mise en œuvre trop longs. Cette critique rejoint celle formulée par John Cobb à propos du fonctionnement opérationnel de l’US Cyber Command. Dans son analyse des « cyber campaign plans », il décrit une structure fragmentée, marquée par des chaînes de commandement complexes et par une difficulté persistante à lier planification stratégique et réalité tactique (2). Cobb estime que le principal problème réside moins dans les équipes techniques elles-mêmes que dans l’organisation chargée de les employer.

Les débats américains convergent ainsi vers une même idée : les organisations cyber héritées du renseignement ont historiquement privilégié le contrôle et la sophistication technique au détriment de la vitesse. Or les opérations multi-domaines contemporaines imposent désormais une logique différente. Le véritable enjeu n’est plus seulement de disposer d’un accès technique performant, mais d’être capable de transformer rapidement cet accès en effets opérationnels synchronisés. Cette évolution renvoie à un triptyque structurant : vitesse, intensité et contrôle. Pendant longtemps, les organisations cyber occidentales ont privilégié le contrôle des opérations et la préservation des accès, quitte à ralentir la production d’effets. Désormais, le tempo des opérations impose de concilier réactivité et intensité des effets dans des délais de plus en plus courts, au détriment donc du contrôle.

Le cyber militaire français face à un risque de rigidité similaire

Ces débats américains intéressent directement les armées françaises. Certes, la France ne dispose pas des ressources humaines, techniques ou budgétaires américaines. Pourtant, les difficultés rencontrées par l’US Cyber Command annoncent probablement des difficultés que les armées françaises pourraient rencontrer également à mesure que leurs capacités cyber montent en puissance.

Comme aux États-Unis, les capacités françaises de lutte informatique offensive, défensive ou d’influence se sont historiquement développées autour d’une logique de sécurité opérationnelle forte pilotée par le niveau stratégique. Cette approche reste indispensable, mais elle peut devenir un frein lorsque le cyber doit produire des effets synchronisés dans une manœuvre interarmées. Les frontières entre cyber, guerre électronique, OSINT (Open source intelligence) et ILI (Influence et lutte informationnelle) deviennent progressivement plus poreuses, alors que différentes organisations traitent ces sujets au niveau stratégique : COMCYBER, DRM, CPCO, COS, ASO… Les conflits récents montrent clairement une convergence croissante entre ces différents champs. L’avantage tactique est donné à qui exploite simultanément ces différents domaines pour accélérer son cycle décisionnel, plutôt au niveau opératif, et désorganiser celui de son opposant.

La France pourrait toutefois disposer d’un avantage relatif. Là où les États-Unis doivent transformer une architecture institutionnelle massive, les armées françaises disposent encore de structures suffisamment réduites en termes de ressources humaines pour adapter plus rapidement leur organisation, et ainsi éviter le piège américain du silo.

Fusion des données et data hub opératif : vers un cyber militaire intégré à la manœuvre

Dans ce contexte, le principal défi devient celui de la fusion des données et de la synchronisation des effets. La supériorité opérationnelle dépendra de plus en plus de la capacité à agréger rapidement des informations issues de capteurs multiples afin d’identifier des opportunités exploitables dans des délais très courts. Or les structures actuelles restent souvent cloisonnées. Les données cyber, électromagnétiques, OSINT suivent leurs propres circuits au sein de chaînes fonctionnelles dédiées, ralentissant de fait considérablement la production d’effets opérationnels.

L’intelligence artificielle pourrait précisément transformer cette problématique. Son intérêt militaire réside aujourd’hui probablement moins dans des cyberattaques autonomes que dans sa capacité à accélérer la fusion multidomaines et la circulation de l’information utile à la décision. L’IA pourrait permettre de corréler rapidement données cyber, signaux électromagnétiques, renseignement open source, et dispositifs informationnels afin d’identifier plus rapidement des vulnérabilités adverses ou des fenêtres d’actions tactiques. Le principal apport des technologies d’intelligence artificielle réside donc dans la capacité à réduire la friction entre vitesse, intensité et contrôle, et pourrait permettre la maîtrise des effets opératifs sans dépendre d’un niveau de centralisation stratégique.

Cette évolution pourrait conduire à la création de véritables data hubs

cyber-électroniques au niveau opératif, à la main des OPCON, afin de fusionner les différents flux d’information et ainsi produire une compréhension « technico-ops » unique de théâtre. Le cyber ne doit plus être pensé comme une spécialité technique isolée, mais comme une fonction pleinement intégrée à la manœuvre. Une telle évolution suppose cependant une transformation capacitaire significative sur tout le spectre DORESE (Doctrine, organisation, ressources humaines, équipement, soutien, entraînement). En première approche, la mise en place dans tous les états-majors de théâtre d’une cellule dédiée « Appui électromagnétique et Cyber » semble nécessaire, afin de garantir l’administration du data hub, l’exploitation de la donnée, et surtout « penser la manœuvre » dans ces champs. Elle permettrait la concrétisation d’une logique d’emploi « décentralisée » du cyber, davantage orientée vers la vitesse et la synchronisation des effets.

En conclusion, le principal enseignement des débats américains est celui-ci : le défi du cyber militaire n’est pas technologique, mais organisationnel. Pour les armées françaises, l’enjeu est donc d’éviter de reproduire un modèle opérationnel américain, puissant mais trop centralisé, actuellement en difficulté pour répondre aux temps tactiques et opératifs des conflits actuels. La supériorité, dans le milieu cyber, et de façon plus générale pour les opérations multi-domaines, dépendra en effet de la capacité des organisations à fusionner rapidement information, décision et action.

Notes

(1) Timothy Neslony, « Cyber Operations Aren’t Slow — Our Thinking Is », War on the Rocks, 14 mai 2026 – https://​warontherocks​.com/​c​y​b​e​r​-​o​p​e​r​a​t​i​o​n​s​-​a​r​e​n​t​-​s​l​o​w​-​o​u​r​-​t​h​i​n​k​i​n​g​-is.

(2) John Cobb, « Cyber Campaign Plans and Other Fairy Tales », War on the Rocks¸ 20 décembre 2024 – https://​warontherocks​.com/​c​y​b​e​r​-​c​a​m​p​a​i​g​n​-​p​l​a​n​s​-​a​n​d​-​o​t​h​e​r​-​f​a​i​r​y​-​t​a​les

Julien Chamberon

areion24.news

lundi 19 octobre 2026

Une cyberattaque met en danger les agents du SRC

 

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter est arrivée à la séance du Conseil fédéral de mercredi avec une information explosive. Elle concernait la caisse de pensions de la Confédération, Publica, et les risques liés à la cyberattaque contre l’un de ses fournisseurs de logiciels.

La Confédération manque encore de visibilité sur l’étendue du vol de données, tandis que le Ministère public de la Confédération enquête. «Les données concernées et le nombre de personnes effectivement touchées font actuellement l’objet d’une enquête. Les clarifications sont menées en étroite collaboration avec des spécialistes de la Confédération, qui nous apportent leur savoir-faire dans cette affaire», indique la caisse de pensions dans son communiqué officiel.

Le Département fédéral des finances précise de son côté: «Le Conseil fédéral a été informé mercredi de la situation à la suite de la cyberattaque contre un fournisseur de logiciels externe de la caisse de pensions Publica. Ni le Conseil fédéral ni un département n’exercent de fonction de surveillance sur Publica.»

L’étendue du vol reste inconnue

Selon les informations de Blick, la Confédération estime en interne que les «dommages sont considérables» et qualifie l’incident de «grave». Les employés actuels comme les retraités de la Confédération doivent s’attendre à des «conséquences à long terme».

«Les organes de sécurité de la Confédération sont particulièrement touchés», peut-on lire dans une note confidentielle. Sont concernés le Service de renseignement de la Confédération (SRC), le groupement Défense du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) et l’Office fédéral de la police (fedpol).

Que pourrait-il se passer dans le pire des cas? La caisse de pensions ne souhaite pas se prononcer. «Nous ne spéculons pas sur les scénarios possibles. Les analyses sont complexes et se poursuivent. Il est maintenant essentiel de clarifier quelles données ont effectivement été dérobées et quelles personnes pourraient être concernées.» Ce travail pourrait toutefois prendre des semaines, voire des mois.

Des agents en mission à l’étranger pourraient être exposés

Le cas d’une Suissesse qui serait détenue avec une Autrichienne par une branche de l’organisation terroriste Etat islamique illustre les inquiétudes que cette fuite pourrait susciter au sein de l’administration fédérale. Contrairement à ce que laissaient entendre certains articles de presse, leur libération n’a pas été officiellement confirmée. Les deux femmes pourraient donc toujours être prises en otage.

Les démarches pour obtenir une libération sont souvent longues et semées d'obstacles. Elles nécessitent généralement de mobiliser tous les canaux diplomatiques possibles, de faire intervenir des collaborateurs du SRC et de se coordonner étroitement avec des services de renseignement partenaires.

Des agents suisses peuvent ainsi opérer à l’étranger sous une couverture d’hommes d’affaires. A l’ère des passeports biométriques et de l’intelligence artificielle, des ravisseurs pourraient les démasquer en croisant les données volées à la Confédération avec les registres officiels d’entrée sur le territoire.

Une mission secrète pour Markus Mäder

Selon les informations de Blick, la Confédération alerte en interne sur le risque que certains collaborateurs soient identifiés, soumis à des interrogatoires approfondis par les autorités étrangères, voire arrêtés. Le secrétaire d’Etat à la politique de sécurité Markus Mäder aurait reçu une mission secrète. Le DDPS ne souhaite pas s’exprimer à ce sujet.

A Berne, les questions restent nombreuses et les réponses rares. «Des analyses approfondies sont actuellement en cours pour déterminer quelles données sont concernées. Pour ces raisons, nous ne nous exprimons pas à ce sujet», indique Publica. «Nous avons mis en place une cellule de crise immédiatement après avoir eu connaissance de l’incident. Elle coordonne la circulation des informations et les mesures à prendre.»

La capacité de défense de la Suisse en jeu

Avec l’intelligence artificielle, des scénarios autrefois dignes de la science-fiction deviennent envisageables. Selon les informations de Blick, les cantons ont également été informés. Le croisement de certaines données volées pourrait en effet permettre d’évaluer la capacité de défense de la Suisse. Des logiciels d’analyse militaire peuvent rassembler des informations issues de sources publiques, de cyberattaques et du darknet pour identifier les cibles d’une éventuelle attaque.

Une source proche du dossier explique: «Si une liste volée du SRC est croisée avec les réseaux sociaux, on obtient un profil qui indique qui exerce quelle fonction et où se trouvent les personnes. Même si les personnes concernées ne mentionnent aucun lien avec leur employeur dans leur vie privée, l’IA établit ce lien en quelques secondes.»

Des données précieuses pour les courtiers

Les informations volées pourraient aussi tomber entre les mains de courtiers en données. Revenus, adresses, noms, âge, état civil… les renseignements détenus par une caisse de pensions ont une grande valeur pour ces intermédiaires. Les conséquences pourraient aller de prix plus élevés affichés aux fonctionnaires bien rémunérés lors de leurs achats en ligne à des tentatives de chantage ou à des usurpations d’identité.

L’incident chez Publica rappelle de précédents scandales, notamment l’affaire Xplain. En 2023, cette société de logiciels a été victime d’une attaque durant laquelle des données sensibles de l’administration fédérale ont été dérobées, puis publiées sur le darknet.

L’analyse de cette affaire avait notamment abouti à une recommandation centrale. Les fournisseurs de logiciels externes devraient recevoir uniquement des données de test, et non des données «réelles», c’est-à-dire authentiques.

D'autres pays touchés

Les exemples étrangers illustrent aussi l’ampleur des risques. Au Liechtenstein, un vol de données entretient l’incertitude depuis des mois. Les circonstances de la cyberattaque restent floues, mais le pays ne fait pour l’heure l’objet d’aucun chantage.

L’hypothèse d’une opération de guerre hybride est évoquée. Plusieurs scénarios sont envisagés, d’une atteinte à la réputation de la place financière de la principauté à la révélation d’éventuels contournements de sanctions.

Au Danemark, des inconnus ont récemment dérobé les données d’environ 8,8 millions de personnes par l’intermédiaire d’un prestataire informatique privé. Le vol porte sur des noms et des adresses, mais aussi sur des numéros d’identification personnels.

Cette semaine, des pirates ont également pris le contrôle du réglage des températures dans des centaines de supermarchés français. En pleine nuit, les rayons réfrigérés et les congélateurs ont atteint jusqu’à 50 degrés Celsius. Des tonnes de denrées avariées ont dû être jetées.

De nombreuses zones d’ombre subsistent, mais l’affaire Publica risque d’occuper Berne pendant longtemps. Un principe fondamental de la sécurité informatique moderne résume le défi. Baptisé «Assume Breach», il consiste à toujours partir du principe qu’un intrus se trouve déjà dans le réseau.

Raphael Rauch

blick.ch

Les fantômes impériaux de la relation sino-russe : un passé qui divise

 

La Chine et la Russie partagent une histoire longue et complexe qui remonte au XVIIe siècle, lorsque l’expansion des Russes à travers la Sibérie les a conduits jusqu’à la côte Pacifique, mettant ainsi les deux empires en contact direct pour la première fois. Depuis, le passé continue de diviser.

Au fil des siècles, la Chine et la Russie ont partagé un même espace géopolitique, au sein duquel leurs relations ont oscillé entre accommodements pragmatiques et rivalités violentes, sur fond de déséquilibre structurel durable des rapports de puissance. Si elles sont parvenues à éviter une guerre frontale, elles n’ont toutefois pas échappé aux frontaliers liés aux griefs historiques hérités du XIXe siècle. 

À cette époque, alors que la Chine s’affaiblissait, la Russie impériale en avait profité pour s’emparer de vastes territoires en Extrême-Orient et obtenir d’importantes concessions économiques sur le sol chinois. Bien que jamais mentionnés dans les discours officiels, ces griefs alimentent un sentiment antirusse en Chine qui refait parfois surface en ligne, y compris dans les commentaires des internautes chinois au sujet de l’invasion russe de l’Ukraine.

En Russie, cet héritage impérial nourrit l’ancienne hantise du « péril jaune », aujourd’hui ravivée par une extraordinaire disparité démographique et économique entre le Nord-Est chinois et l’Extrême-Orient russe, deux régions autrefois intégrées à un même ensemble — la Mandchourie. Ce passé colonial reste profondément ancré dans la mémoire collective russe et chinoise, et continue aujourd’hui d’alimenter les nationalismes revanchards de deux côtés de la frontière.

La rencontre inévitable aux confins de l’Eurasie

La Russie et la Chine présentent des trajectoires impériales étonnamment comparables. Toutes deux se sont constituées comme des empires continentaux, animés par une logique d’expansion territoriale fondée sur la conquête, l’intégration forcée de périphéries et l’exercice de différentes formes de domination coloniale. L’expansion de la Russie vers l’est débute au XVIe siècle : motivée par l’obsession de Moscou de protéger son territoire contre les attaques mongoles, mais aussi par la recherche de la route continentale vers l’Asie, elle se fait par la conquête lente mais brutale de la Sibérie, loin d’être un espace vide. 

Au même moment, un processus similaire se déploie à l’autre extrémité du continent. En 1644, la Chine bascule sous la domination des Mandchous, peuple venu des steppes septentrionales, qui fonde la dynastie des Qing et entreprend une politique active d’expansion territoriale afin de consolider et sécuriser les frontières sans cesse repoussées vers le nord et l’ouest. Comme dans le cas russe, l’expansion chinoise repose largement sur la conquête militaire et l’imposition du statut tributaire aux populations locales. 

Ces poussées simultanées ne pouvaient que se heurter : le point de friction se cristallise dans le bassin du fleuve Amour, région stratégique reliant l’intérieur du continent à l’océan Pacifique. Côté russe, cette avancée est largement le fait des cosaques, groupe social hétérogène à la solde de l’État russe, composé de paysans en fuite, d’aventuriers et qui servent à la fois comme éclaireurs, soldats de frontières et colons. Attirés par l’appât de l’« or mou » — les fourrures des renards des sables et des renards arctiques —, ils franchissent progressivement les confins sibériens en suivant le cours des fleuves et s’installent dans les régions limitrophes de l’Empire chinois. 

En 1665, les cosaques fondent le premier avant-poste fortifié russe sur les rives de l’Amour : Albazine. Bien que marginale, cette implantation provoque une montée rapide des tensions dans la région. Les cosaques s’en prennent aux populations autochtones, pillent leurs villages et forcent certaines tribus à prêter l’allégeance au tsar. Or, ces communautés sont des tributaires de la dynastie des Qing. Elles se tournent donc vers Pékin et sollicitent l’intervention impériale afin de se débarrasser de ces Luocha — « démons mangeurs de la chair humaine » dans la tradition bouddhiste, terme repris par les chroniqueurs chinois pour qualifier les cosaques installés aux confins de la Mandchourie. 

La réaction de Pékin ne se manifeste pas immédiatement : les forces mandchoues sont alors mobilisées ailleurs en Chine, occupées à mater les dernières résistances et à asseoir l’autorité de la nouvelle dynastie. Elle n’en est pas moins sans équivoque. En 1685, des troupes impériales sont dépêchées dans le bassin de l’Amour afin d’éliminer l’enclave russe d’Albazine. Les cosaques, peu nombreux et mal équipés — environ 1000 hommes disposant de seulement 300 mousquets — ne sont pas en mesure de résister à une armée Qing forte de près de 15 000 soldats et dotée d’une cinquantaine de canons de siège (1).

La défaite russe ouvre la voie à la signature du traité de Nertchinsk en 1689, premier accord diplomatique formel conclu entre la Russie et la Chine qui fixe le passage de la frontière entre les deux empires. Toutefois, puisqu’aucune des parties ne dispose alors d’une connaissance exacte de la géographie locale, ce tracé est loin d’être précis. En vertu de cet accord, les Russes démolissent Albazine et abandonnent l’ensemble du bassin de l’Amour au contrôle mandchou, ce qui les prive d’un accès direct à l’océan Pacifique. Par conséquent, le traité de Nertchinsk est considéré par la cour du Tsar comme un compromis inéquitable imposé sous la contrainte, tandis que la vallée de l’Amour se mue, dans l’imaginaire russe, en une sorte d’Eldorado perdu, appelé tôt ou tard à être reconquis. 

En réalité, il est alors parfaitement impossible pour le tsar de projeter des effectifs suffisants dans cette région éloignée afin de s’opposer aux Qing. La Russie s’en tire relativement bien et conserve une partie des territoires que les Qing étaient pourtant en mesure de mettre sous leur contrôle effectif, dont Nertchinsk. Ils s’engagent également à ne pas établir des peuplements sur la rive nord de l’Amour, qui devient de facto une zone tampon entre les deux empires. 

Autre évolution positive : ce règlement frontalier pose les bases d’un commerce frontalier fort lucratif, bien que strictement encadré par le second traité sino-russe conclu en 1728 à Kiakhta. L’État russe obtient le droit d’envoyer à Pékin une caravane tous les trois ans, alors que le commerce privé transfrontalier est cantonné au seul poste de Kiakhta. En revanche, les Qing acceptent l’établissement d’une mission orthodoxe permanente dans la capitale impériale. Dotée d’une école d’interprètes, celle-ci acquiert progressivement une fonction diplomatique de premier plan, servant de relais durable entre les deux empires et défendant les intérêts russes à une époque où aucune autre puissance occidentale ne dispose d’une représentation officielle auprès de la cour des Qing.

Le basculement des rapports de force au XIXe siècle 

Cette position privilégiée se trouve remise en cause au XIXe siècle, lorsque la Grande Bretagne fait irruption par la force dans l’espace chinois. En bombardant les côtes de l’empire Qing, Londres impose en 1842 le traité de Nankin, premier des « traités inégaux », qui contraint Pékin à ouvrir cinq ports (Canton, Xiamen, Fuzhou, Ningbo et Shanghaï) au commerce étranger. S’ouvre alors ce que les historiens chinois appellent le « siècle d’humiliation », période durant laquelle les puissances occidentales dictent à la Chine leurs propres règles du jeu : elles contrôlent son commerce extérieur, orientent son développement économique et créent des concessions où les lois chinoises cessent de s’appliquer. Selon la rhétorique officielle, cette époque de dépendance coloniale se termine avec l’arrivée au pouvoir des communistes en 1949, alors qu’en réalité, la Chine regagne plusieurs de ses droits souverains dans les années 1920-1930, grâce aux efforts des diplomates du gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek.

Paradoxalement, la Russie se retrouve parmi les grands perdants de cette ouverture forcée de la Chine vers le monde extérieur : le commerce terrestre sino-russe s’érode rapidement, incapable de résister à la concurrence des circuits maritimes dominés par la Grande-Bretagne. Pour la Russie, il devient alors impératif de trouver de nouveaux débouchés afin de compenser cette marginalisation progressive. En parallèle, la première guerre de l’opium (1839-1842) a révélé de manière brutale l’ampleur de la vulnérabilité militaire des Qing face aux armées occidentales modernes. 

À ce chancèlement des Qing s’ajoute un profond bouleversement des équilibres géopolitiques en Asie. L’émergence de la puissance navale britannique dans le Pacifique est perçue par les Russes comme une menace pour leurs intérêts en Extrême-Orient. Convaincus que Londres nourrit des ambitions dans le bassin de l’Amour, les Russes intensifient leurs efforts d’exploration dans la région, en violation du traité de Nertchinsk. En 1850, ils franchissent un seuil décisif en hissant le drapeau russe à l’embouchure de l’Amour et en y fondant une colonie, Nikolaïevsk, baptisée en l’honneur du tsar Nicolas Ier (1825-1855). Quelques années plus tard, utilisant comme prétexte l’attaque de la base russe à Kamchatka par une escadre anglo-française (2), les Russes dépêchent plusieurs flottilles dans l’estuaire. L’objectif est sans ambiguïté : renforcer les avant-postes existants, en établir de nouveaux et récupérer l’ensemble des territoires situés au nord du fleuve, où les cosaques erraient avant le traité de Nertchinsk. Les Qing, dépourvus de forces militaires significatives en Mandchourie, leur armée étant mobilisée dans la lutte contre la rébellion des Taiping, une véritable guerre paysanne qui ravage alors le Sud de l’Empire, n’opposent aucune résistance à ces manœuvres.

En 1858, le gouverneur général de la Sibérie orientale, Nikolaï Muraviov, lance une expédition décisive à Aigun, siège du gouverneur militaire Qing où se trouve l’essentiel des forces chinoises dans la région. Sous la menace des canonnières, il y impose au gouverneur Yishan un traité visant à entériner le nouveau rapport de forces. Conscient de la situation difficile des Qing, pris en étau entre la rébellion Taiping et l’intervention anglo-française qui déclenche la seconde guerre de l’opium (1856-1860), Yishan signe le traité qu’il pense être un expédient temporaire. 

Le traité d’Aigun transfère à l’Empire russe toutes les terres au nord de l’Amour et instaure une administration conjointe de la région entre la rivière d’Oussouri et la mer du Japon, dans l’attente d’une démarcation finale de la frontière. La Russie devient en outre la seule puissance étrangère autorisée à naviguer sur l’Amour et ses affluents. Ces gains sont confirmés par la Convention de Pékin (1860) qui clôture la seconde guerre de l’opium. Bien que la Russie n’intervienne pas militairement lors de ce conflit, elle parvient à s’immiscer dans les négociations diplomatiques qui l’entourent et à arracher de nouvelles concessions au gouvernement Qing, dont la plus importante est le transfert définitif des vastes territoires de la Mandchourie extérieure à la Russie. Ces accords sont bientôt suivis d’autres privilèges économiques et territoriaux : l’ouverture de la Mongolie et du Xinjiang à l’influence russe, la cession d’un territoire s’étendant du lac Zaïssan aux contreforts méridionaux de l’Altaï, le droit de construire et d’exploiter le chemin de fer trans-mandchourien, ainsi que l’obtention d’une base navale à Port-Arthur. 

Les promesses non tenues des Bolchéviques 

Après la Révolution de 1917, à mesure que l’Empire russe se disloque en descendant dans l’enfer de la guerre civile, la conjoncture semble offrir à la Chine une occasion unique de prendre sa revanche sur son grand voisin du Nord et de récupérer les droits et privilèges qu’il lui a arrachés sous la contrainte au XIXe siècle. C’est en partie dans cet espoir que les Chinois se joignent à l’intervention alliée en Sibérie (1918-1922), aux côtés du Japon, mais aussi — et peut-être surtout — afin de détacher de l’Empire russe en plein désarroi les territoires à l’est du lac Baïkal. En parallèle, les Chinois cherchent à remettre en cause le monopole russe sur la navigation fluviale frontalière établi par le traité d’Aigun : des navires à vapeur et même des canonnières chinoises apparaissent alors sur l’Amour et ses affluents, au grand dam des autorités russes locales incapables de contrer ces provocations, alors que l’anarchie s’installe à grands pas. Toutefois, la jeune République de Chine entre, elle-même aussi, dans une période de chaos politique, fragilisée par les luttes intestines entre les seigneurs de la guerre qui se taillent des fiefs provinciaux quasi-autonomes et rivalisent pour le contrôle du pouvoir central à Pékin. 

À l’instar des autres puissances étrangères, le gouvernement chinois refuse de reconnaitre le régime bolchévique, malgré les promesses formulées par celui-ci d’abolir l’ensemble des privilèges impériaux russes en Chine. Animés par la ferveur des croisés, Lénine et ses collaborateurs sont convaincus de l’imminence d’une révolution socialiste mondiale. C’est dans ce contexte qu’est fondé, en mars 1919, le Komintern (Internationale communiste), et qu’est publié, en juillet de la même année, au nom de Lev Karakhan, vice-commissaire aux Affaires étrangères — un manifeste adressé « au peuple chinois et aux dirigeants de la Chine du Nord et du Sud ». Cette déclaration de Karakhan dénonce explicitement plusieurs traités inégaux imposés par l’Empire russe à la Chine et appelle les autorités chinoises à reconnaitre le nouvel État soviétique. 

L’exemple du chemin de fer de l’Est chinois (CFEC)

Les Bolchéviques proclament également, dans la déclaration de Karakhan, vouloir renoncer, sans contrepartie, à tous les droits et concessions acquis par l’Empire russe en Mandchourie, y compris le chemin de fer de l’Est chinois (CFEC), un tronçon stratégique du Transsibérien traversant la région. Cet actif de première importance avait été obtenu en 1896 en échange de la promesse faite aux Qing d’apporter un appui face à la montée en puissance du Japon, dont les ambitions expansionnistes sur le continent apparaissaient alors avec une clarté croissante. Le CFEC ne se réduisait pas à une simple infrastructure de transport, il constituait un véritable « empire ferroviaire », exerçant son emprise sur un vaste ensemble de concessions minières et industrielles, d’exploitations agricoles ainsi que sur une flotte fluviale et des forces armées. 

Si Pékin ne donne pas officiellement suite à cette déclaration, il dépêche néanmoins en Russie une mission non officielle dirigée par Zhang Zuolin, le tout puissant seigneur de la guerre du Nord de la Chine, qui contrôle alors une partie de la Mandchourie. Au cours des négociations, Zhang constate rapidement que les Bolchéviques n’entendent nullement transférer le CFEC à la Chine et proposent seulement une renégociation de ses modalités de gestion, une fois les relations diplomatiques normalisées. De fait, la version ultérieure de la déclaration de Karakhan ne comporte plus le passage relatif à la rétrocession de cette concession ferroviaire. 

De retour en Mandchourie, Zhang Zuolin s’emploie alors à placer sous son autorité non seulement le conseil d’administration du CFEC, mais également l’enclave russe de Harbin, où se trouve son siège. Les résidents russes se voient désormais soumis au droit chinois, cantonnés à certains quartiers de la ville et privés de toute liberté de circulation en dehors de ces périmètres sans autorisation expresse de la police locale. Des temples bouddhistes et confucéens surgissent au milieu des villas de style européen, tandis que la rue Orthodoxe est rebaptisée rue de la Culture — autant de marqueurs symboliques de sa volonté de réinscrire cet espace, longtemps dominé par la présence russe, dans l’ordre souverain chinois.

Pour autant, sur le plan légal, la question du chemin de fer l’Est chinois reste en suspens. Elle fera l’objet d’intenses négociations, mais aussi d’un bref conflit frontalier en 1929 entre Pékin et Moscou, ce dernier refusant catégoriquement de renoncer à ses droits sur cette infrastructure stratégique. La question trouve finalement son dénouement après la victoire des communistes en Chine, avec la signature, en 1950, du traité sino-soviétique d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle. Qualifié par les dirigeants chinois de « vestige du colonialisme », le maintien de cet état de fait apparait alors foncièrement incompatible avec les objectifs proclamés du nouvel accord. Le transfert officiel du CFEC a lieu à la veille du Nouvel An 1953. Cet acte symbolique met un terme à près d’un siècle de présence, d’influence et d’ambitions impériales russes, puis soviétiques, en Mandchourie.

Un passé qui ne passe pas 

Le traumatisme colonial subi pendant le « siècle d’humiliation » structure le récit historique officiel et joue un rôle fondamental dans la consolidation du sentiment national chinois. L’histoire des prédations russes occupe une place singulière : à la différence de Londres ou de Lisbonne, Moscou n’a pas restitué à Pékin les territoires acquis durant le siècle d’humiliation. Si ce ressentiment ne se traduit pas, pour l’instant, par des revendications officielles explicites, il s’exprime avec une véhémence particulière dans l’espace numérique. Les réactions suscitées par la diffusion, sur les réseaux sociaux chinois, d’une vidéo consacrée à la célébration du 160e anniversaire de la fondation de Vladivostok par l’ambassade de Russie à Pékin en offrent une illustration révélatrice. Certains internautes se sont alors contentés de rappeler aux diplomates russes qu’« une agglomération chinoise, Haishenwai (海參崴), existait déjà sur ce site avant l’annexion du territoire par la Russie à la faveur d’un traité inégal ». 

Les prises de parole populaires, souvent mises en parallèle avec les rétrocessions de Hong Kong et de Macao, traduisent l’idée que les pertes territoriales du XIXe siècle ne relèvent pas d’un passé définitivement clos, mais d’une injustice historique susceptible, à terme, d’être corrigée. Ces expressions des affects collectifs ne manquent pas d’attiser, de l’autre côté de la frontière, des appréhensions alarmistes : la crainte d’être reléguée au rang de vassal de Pékin et de devoir céder le contrôle sur les ressources naturelles en Sibérie et dans l’Extrême-Orient russe, voire d’être envahi par le puissant voisin du Sud. Ces inquiétudes ne semblent guère apaisées par la rhétorique officielle sur l’« amitié sino-russe sans limites ». Ainsi, le gouverneur de la région de Primorié, dans l’Extrême-Orient russe, s’est récemment alarmé publiquement de ce qu’il perçoit comme des tentatives chinoises de plus en plus insistantes de « réécriture de l’histoire », cherchant à présenter sa région comme un territoire originellement chinois. Cette déclaration n’a toutefois trouvé aucun écho dans les médias officiels russes, en dehors de quelques relais nationalistes sur Telegram. 

Le récit promu par le Kremlin d’une entente cordiale avec Pékin fondée « sur des principes inébranlables d’égalité, d’entraide et de soutien mutuel, ainsi que sur une amitié indéfectible entre les deux États et leurs peuples » (3) s’est mué en véritable dogme, que nul ose contester…

Notes

(1) Philip Snow, China and Russia: Four Centuries of Conflict and Concord, Yale University Press, 2023.

(2) Il s’agit de l’un des épisodes méconnus de la guerre de Crimée (1853-1856) qui oppose alors la Russie à la Grande-Bretagne, la France et l’Empire ottoman pour le contrôle des détroits turcs et des Balkans. Le gouverneur de la nouvelle colonie britannique de Hong Kong envoie à l’été 1854 une escadre pour harceler les Russes dans le Pacifique, qui tente initialement de remonter l’Amour. Ne trouvant pas l’estuaire, elle s’en prend alors à la base navale russe sur la péninsule du Kamtchatka. 

(3) Président de la Russie, « Владимир Путин и Си Цзиньпин сделали заявления для СМИ [Vladimir Poutine et Xi Jinping ont fait des déclarations pour les médias] », Kremlin​.ru, 8 mai 2025 (http://​kremlin​.ru/​e​v​e​n​t​s​/​p​r​e​s​i​d​e​n​t​/​n​e​w​s​/​7​6​873).

Olga  V. Alexeeva

areion24.news

Un engin spatial russe s’est approché à quelques mètres d’un satellite d’observation ICEYE au terme de manœuvres inédites

 

La semaine passée, devant les députés de la commission de la Défense, le chef d’état-major de l’armée de l’Air & de l’Espace [CEMAAE], le général Jérôme Bellanger, a donné un petit aperçu de ce qui est en train de se passer en orbite.

«Dans l’espace, la Chine réalise une progression technologique continue, marquée par la multiplication des manœuvres de rapprochement complexes, jusqu’à démontrer sa capacité à ravitailler ses satellites ou à la désorbiter», a expliqué le CEMAAE. Quant à la Russie, a-t-il poursuivi, elle «multiplie les mises à poste de satellites chasseurs co-orbitaux, parfois équipés de sous-charges qu’ils peuvent larguer et récupérer».

Si le général Bellanger n’a pas donné de plus de détails sur ces manœuvres dites RPO [Rendez-vous and Proximity Operations], sans doute avait-il en tête le cas du satellite Iceye X-36 qui, doté d’un radar à synthèse d’ouverture [SAR] permettant d’observer une zone donnée quelles que soient les conditions météorologiques, fait l’objet d’une attention toute particulière de la part de la Russie depuis bientôt six mois.

Mis sur une orbite basse par SpaceX depuis la base de Vandenberg [Californie] en mars 2024, Iceye X-36 est un satellite commercial de la société finlandaise Iceye, immatriculé aux États-Unis. Il est utilisé pour fournir des renseignements aux forces ukrainiennes. D’où l’intérêt que lui porte la Russie.

Le 16 avril dernier, celle-ci a lancé une fusée Soyouz 2.1b à partir du cosmodrome de Plesetsk pour mettre en orbite une constellation de six satellites, numérotés Cosmos 2609 à Cosmos 2014. Ni leur nature, ni leur mission n’ont été précisées par Moscou.

Le mois suivant, selon le 18th Space Defense Squadron de l’US Space Force [USSF], cinq d’entre eux ont allumé simultanément leur moteur pour se regrouper autour d’Iceye X-36. Le satellite Cosmos 2609 serait même passé à environ 2,5 km de ce dernier. Aucun de ces engins n’ayant ensuite effectué de nouvelles manœuvres, la situation n’a plus évolué jusqu’au 30 septembre.

En effet, à partir de ce jour, Cosmos 2612 a effectué plusieurs changements d’orbite afin de synchroniser son altitude orbitale avec celle de l’Iceye X-36. Le 14 octobre, l’entreprise américaine de services de défense Integrity ISR a ainsi signalé que seulement 475 km séparaient l’engin russe du satellite d’Iceye.

Les jours suivants, Cosmos 2612 a réalisé de nouvelles manœuvres pour s’approcher d’abord à 1 km, puis à seulement 26 m d’Iceye X-36, selon les données du service de surveillance satellitemap.space, corroborées par les observations de l’astronome néerlandais Marco Langbroek.

«Le 17 octobre 2026, 18h15 UTC, [les deux satellites] se trouvent déjà à 1 ou 2 km l’un de l’autre, d’après les dernières données orbitales. Selon mes calculs, dans les prochaines heures – c’est-à-dire tôt le matin du 18 octobre -, Cosmos 2612 pourrait se rapprocher d’Iceye X36 à quelques mètres seulement», a-t-il en effet écrit sur son blog.

Une telle manœuvre ne peut évidemment pas être fortuite. Comme le souligne le Center for Strategic & International Studies [CSIS], le «passage d’un satellite en orbite basse sur une orbite coplanaire est inhabituel» car cela «exige une importante consommation de carburant – une ressource limitée à bord d’un satellite – et ne fait pas partie du profil de mission standard de la plupart des missions satellitaires».

En outre, poursuit-il, «un satellite en orbite coplanaire avec un autre est positionné pour se déplacer rapidement, avec une faible consommation de carburant supplémentaire, afin de mener des opérations de proximité». Certes, ces dernières peuvent avoir un but pacifique… mais seulement quand elles sont autorisées. Ce qui n’est pas le cas dans la situation d’Iceye X-36. Aussi, celle que vient de mener la Russie, craint le CSIS, peut laisser présager le «déploiement d’un arme spatiale cinétique ou non cinétique», voire se traduire par un accrochage délibéré.

opex360.com