La question fait trembler une partie de la planète et alimente des discussions bien au-delà des réseaux sociaux ou des plateaux de télévision. Des journalistes très expérimentés avaient écrit dès le début du premier mandat de Donald Trump des livres (1) révélant ou alignant des faits plus que troublants et l’hypothèse de liens douteux entre le président des États-Unis et le régime russe. Loin d’être balayée d’un revers de main par les responsables des services occidentaux, cette hypothèse les fait, au contraire, baisser la voix et prendre un air mystérieux (2).
Les liens de Donald Trump avec la Russie sont anciens. Des enquêtes récentes ont rappelé que le milliardaire américain avait attiré l’œil des services du bloc soviétique à la fin des années 1970 et qu’il n’avait cessé, pour sa part, de vouloir développer ses activités commerciales à l’Est (3).
Des questionnements anciens
Ses relations avec le régime russe ont toujours, au bas mot, intrigué et elles devinrent un sujet essentiel lorsque ses ambitions présidentielles, bien connues, furent validées par les primaires républicaines de 2016. Les conditions dans lesquelles se déroula ensuite la campagne de l’élection présidentielle ne firent qu’accroître les questionnements. Les ingérences russes dans le scrutin firent d’ailleurs l’objet d’une enquête approfondie de la part du FBI, qui identifia une série de suspects (4) accusés d’avoir participé à une vaste campagne d’influence sur les réseaux sociaux au profit du candidat Trump.
L’enquête du FBI, conduite sous l’impulsion de son directeur James Comey, fut défendue devant une commission du Sénat en 2020 (5) alors que le patron du Bureau avait été limogé par Donald Trump au mois de mai 2017, quelques mois après son élection. Le président américain semblait ulcéré qu’une enquête ait pu le viser et que les conditions dans lesquelles s’était déroulé le scrutin puissent être étudiées attentivement (6).
L’enquête du FBI démontrait ainsi que des membres des services de renseignement russes avaient soutenu la campagne électorale de Donald Trump et qu’ils s’étaient même coordonnés avec des membres de son équipe. En 2019, un nouveau rapport du FBI, cette fois dirigé par Robert Mueller, parvint à une conclusion inverse tout en suggérant fortement que le président avait tenté à de nombreuses reprises d’entraver la bonne marche de l’enquête… Le rapport de la Commission du renseignement du Sénat, présidé par un élu républicain, confirma les agissements de la Russie lors du scrutin de 2016 et mit même en cause un proche du président (7). Une étude de la CIA (8) – quasi un RETEX, en réalité – rendue publique le 2 juillet 2025 critiqua bien quelques points techniques du rapport de la communauté du renseignement (Intelligence community assessment – ICA) de 2016, mais confirma ses conclusions. Pour une partie de la presse américaine, l’affaire est désormais entendue et Donald Trump a bien bénéficié, peut-être inconsciemment et sans doute consciemment, de l’aide de Moscou. Le New York Times publia à ce sujet une tribune accablante dont les conclusions donnaient le vertige (9).
Recrutement ou manipulation ?
Face au constat, inédit, d’une telle influence d’une puissance étrangère dans la vie politique américaine, la question n’était plus de savoir si Moscou avait bien pesé sur l’élection de Donald Trump, mais quelles étaient les relations exactes de ce dernier avec la Russie. Dans un livre très éclairant paru récemment (10), Maya Kandel décrit l’accession au pouvoir du milliardaire et analyse les ressorts l’ayant conduit à son second mandat. Sa stratégie y est disséquée, et si l’ombre de Moscou y est bien visible, on y trouve surtout des magnats de la Silicon Valley et des idéologues conservateurs et réactionnaires réunis autour d’un projet « illibéral », pour ne pas dire autoritaire, voire fasciste.
Cette tendance politique n’a évidemment pas attendu l’argent russe pour être l’une des composantes de la vie publique américaine, coutumière depuis des décennies, sinon depuis les origines même des États-Unis, des montées de fièvre nationaliste, religieuse, ultraconservatrice ou militariste. À cet égard, Moscou n’a rien créé, mais a su habilement, comme en Europe, jouer sur les tensions et les lignes de fracture de la société. Donald Trump ne serait ainsi pas tant la créature des services russes qu’un produit de son propre pays, dûment soutenu par le pire ennemi de celui-ci, mais indépendant.
Reste que la personnalité de Donald Trump ne peut que nourrir les doutes des professionnels du contre – espionnage. Le président américain présente en effet, de façon presque caricaturale, tous les leviers utilisés lors des recrutements de sources et réunis sous l’acronyme bien connu de MICE : Money, ideology, coercion, ego (11). De fait, l’homme présente tellement de vulnérabilités que l’hypothèse selon laquelle un service offensif s’en serait donné à cœur joie n’a rien d’absurde. Entre sa fascination pour les hommes forts (12) – un terme poli pour qualifier les dictateurs –, son appât du gain, son orgueil en apparence sans limites et même sa supposée instabilité mentale (13), et ses liens plus que suspects avec le défunt milliardaire pédophile Jeffrey Epstein tout comme ses turpitudes (14), Donald Trump, tout à sa quête du pouvoir, pouvait constituer une « cible idéale » (15), que l’on pouvait peut-être recruter, mais que l’on pouvait à coup sûr manipuler.
Plus belle opération de manipulation de l’histoire du renseignement ?
Sauf à disposer d’accès au plus haut niveau à des services de contre – espionnage, la presse et les chercheurs ne peuvent naturellement démontrer la réalité du recrutement du président des États-Unis par la Russie – cette dernière phrase permettant de mesurer la portée historique de l’affaire et l’ampleur inédite des doutes. Les décisions prises par Donald Trump en matière diplomatique ont alimenté les rumeurs, en particulier en ce qui concerne le soutien à l’Ukraine, pour le moins changeant, qui fut parfois interrompu dans les premiers mois de 2025, mais qui a repris cet automne dans un apparent changement de cap. L’important est cependant ailleurs pour la Russie.
La politique étrangère américaine, devenue erratique, semble avoir abandonné toutes les ambitions morales et normatives qui étaient les siennes depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En ce sens, elle répond à la fois aux aspirations de l’équipe au pouvoir à Washington et à celles de l’équipe au pouvoir à Moscou.
De surcroît, sur la scène intérieure, les attaques systématiques contre l’État de droit, le recours à l’armée sur le territoire de l’Union, la violence hors de contrôle du Service de l’immigration et des douanes (ICE), la rhétorique antisciences et la nomination de personnalités parfaitement incompétentes aux positions idéologiques plus qu’ambiguës, comme Tulsi Gabbard, plus haute responsable du renseignement (16), ou Kash Patel, directeur du FBI, contribuent à attiser les tensions de la société américaine tout en réduisant le leadership stratégique et moral des États-Unis, et donc en isolant l’Europe.
Plus encore, en effet, que la guerre en Ukraine, la destruction de l’intérieur des démocraties occidentales en jouant sur leur usure, leurs faiblesses et leurs contradictions est l’objectif ultime de la Russie de Vladimir Poutine. Donald Trump et l’équipe qui l’entoure sont sur cette même ligne (17), même si les convergences entre Washington et Moscou ne sont probablement pas définitives et sont susceptibles de varier.
Peut-être un temps source des services russes, Donald Trump présente désormais toutes les caractéristiques d’un agent d’influence dont la puissance, difficile à contrôler étroitement par Moscou, sert cependant les intérêts russes à long terme. Entouré d’élus républicains convaincus ou terrifiés et soutenu par une base à la ferveur quasi religieuse, le président américain joue une partition en partie dictée par une puissance extérieure qui applique parfaitement la stratégie de contournement décryptée par Dimitri Minic (18) et dont nous sommes également la cible.
Reste que le pire, toujours à craindre, n’est jamais certain. La démocratie américaine, dont les fondements sont violemment attaqués, n’a pas encore cédé et l’administration Trump présente d’importantes faiblesses. La Russie elle – même, grande ordonnatrice de la campagne mondiale de désinformation qui s’en prend à nous (19), n’est pas au mieux de sa forme. Elle qui pensait gagner seule et en quelques jours la guerre contre l’Ukraine ne peut plus agir sans l’aide de l’Iran ou de la Corée du Nord. Les États-Unis étaient l’arsenal des démocraties, et ils le sont de moins en moins. La Russie était l’arsenal des dictatures, et elle ne l’est plus. Elle n’est plus qu’une tyrannie sous perfusion et il est sans doute temps pour les démocraties occidentales de démasquer de façon plus agressive les agents d’influence russes qui, dans les médias, dans le monde politique ou dans les milieux économiques, par conviction ou par corruption, détruisent nos sociétés et nos États. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump, probablement la plus exceptionnelle opération d’influence de l’histoire du renseignement, ne devrait pas conduire à notre renoncement.
Notes
(1) Luke Hardin, Collusion: How Russia Helped Trump Win the White House, Guardian Faber Publishing, Londres, 2017.
(2) Entretien avec l’auteur.
(3) Thibault Maillet, Valérie Astruc, Théophile Aubriot, Augustin François-Poncet, Angélique Lus-Descombes et Jana Stulakova, « États-Unis : Donald Trump, des liens anciens avec la Russie ? », France 2, 10 août 2025 (https://www.franceinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/etats-unis-donald-trump-des-liens-anciens-avec-la-russie_7428721.html).
(4) Sur le site du FBI : https://www.fbi.gov/wanted/cyber/russian-interference-in-2016-u-s-elections
(5) Alexander Mallin, « Comey defends Russia investigation as ‘essential’ in testimony to Senate panel », ABC News, 30 septembre 2020.
(6) Donald Trump, élu grâce à un nombre considérable de grands électeurs (304 contre 227 pour Hillary Clinton), ne recueillit en revanche que 46 %, sa rivale en obtenant plus de 48 %. Le président n’a pas digéré l’affront puisque James Comey fait désormais l’objet de poursuites de la part de son ancien service ; cf. Andrew Goudswaard, « The 2020 Senate testimony that led to charges against ex-FBI chief Comey », Reuters, 26 septembre 2025.
(7) Les cinq volumes du rapport sont toujours disponibles ici : https://www.intelligence.senate.gov/2020/08/18/publications-report-select-committee-intelligence-united-states-senate-russian-active-measures
(8) Disponible ici : https://www.cia.gov/static/Tradecraft-Review-2016-ICA-on-Election-Interference-062625.pdf
(9) (Collectif), « The Trump Campaign Accepted Russian Help to Win in 2016. Case Closed », The New York Times, 19 août 2020.
(10) Maya Kandel, Une Première histoire du trumpisme, Gallimard, Paris, 2025.
(11) Cf. sur le site de la DGSE, « Dico d’espions » (https://www.dgse.gouv.fr/sites/default/files/2024-10/Actu_dico-d-espions-int%C3%A9gral.pdf).
(12) Piot Smolar, « Entre Donald Trump et Vladimir Poutine, une longue relation opaque et toxique », Le Monde, 15 août 2025.
(13) Luke Harding, Julian Borger et Dan Sabbagh, « Kremlin papers appear to show Putin’s plot to put Trump in White House », The Guardian, 15 juillet 2021.
(14) Piotr Smolar, « Donald Trump définitivement condamné dans l’affaire Stormy Daniels, mais sans peine retenue », Le Monde, 10 janvier 2025 ; Luc Vinogradoff, « Curiosité et interrogations sur les “golden showers” après les allégations visant Trump », Le Monde, 13 janvier 2017.
(15) David Smith, « “The perfect target”: Russia cultivated Trump as asset for 40 years – ex-KGB spy », The Guardian, 29 janvier 2021.
(16) Richard Hall et Andrew Feinberg, « Tulsi Gabbard’s history with Russia is even more concerning than you think », The Independent, 4 février 2025.
(17) Ludovic Tournès, « La Menace américaine », Le Grand Continent, 17 août 2025 (https://legrandcontinent.eu/fr/2025/08/17/trump-ou-la-menace-americaine).
(18) Dimitri Minic, Pensée et culture stratégiques russes : du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2024.
(19) « “L’ingérence informationnelle est devenue un business à Moscou” : derrière la stratégie de déstabilisation russe, une constellation d’acteurs », France Télévisions, 30 septembre 2025 (https://www.franceinfo.fr/societe/l-ingerence-informationnelle-est-devenue-un-business-a-moscou-derriere-la-strategie-de-destabilisation-russe-une-constellation-d-acteurs_7506907.html).
Roger Noël