La Chine a profondément modifié sa stratégie pour conquérir Taïwan. Celle-ci, sans abandonner l’option en dernier recours d’une guerre chaude conventionnelle, semble depuis 2022 lui préférer un embargo maritime sur les livraisons énergétiques vitales vers l’île dont elle espère une paralysie économique rapide, suivie d’une instabilité sociale puis d’une capitulation.
Avec autour de 96% de son énergie importée, l’archipel taïwanais se trouve hautement vulnérable à un blocus, un embargo ou une perturbation du trafic maritime. Les capacités de stockage des combustibles sont limitées, comme en témoigne la réserve légale de huit jours pour le gaz naturel liquéfié (GNL), essentiel pour la production de l’électricité dans l’île.
De plus, la localisation des principaux réservoirs de gaz et de pétrole hors-sol à l’ouest de Taïwan, tout comme les principales centrales électriques et le réseau de distribution, augmentent l’exposition du système énergétique en cas d’attaque militaire de type bombardement.
Les milieux militaires à Taïwan ont observé avec une attention toute particulière les derniers exercices et opérations militaires chinois qui semblent tous dénoter l’adoption de cette nouvelle stratégie. L’une des sources d’Asialyst est hautement qualifiée sur le sujet, puisqu’il s’agit des conclusions du Collège des Affaires de défense nationale de l’Université nationale de la défense de Taïwan. L’analyse présentée le 17 avril 2026 par son directeur, Yu Ruei-lin (郁瑞麟), est basée sur l’examen attentif de plus de trois années d’opérations militaires ou paramilitaires menées par Pékin dans la zone de Taïwan, soit des milliers au total combinant des bâtiments de la flotte militaire chinoise, des navires des garde-côte, des chasseurs et des bombardiers ainsi que des opérations de guerre électronique.
Il en ressort que depuis août 2022, après la visite éclair et controversée de Nancy Pelosi à Taïwan, Pékin est graduellement passé d’opérations de menaces militaires directes à des opérations d’encerclement maritime pour tester les capacités militaires de l’île. Mais pas seulement.
Les principales ont été Joint Sword ((联合利剑) en avril 2023, Joint Sword-2024A en mai 2024, Joint Sword-2024B en octobre 2024. Elles ont vu les premières participations des forces des garde-côtes. En avril 2025 avec l’opération Strait Thunder(海峽雷霆), Pékin simule des attaques sur les terminaux taïwanais de GNL et fait usage des forces des milices maritimes. En décembre 2025, à l’issue de l’opération Justice Mission (正义使命), Pékin simule en mer et dans les airs un blocus total de Taïwan et la déclare « un franc succès. »
Les vulnérabilité énergétiques de Taïwan dont Pékin veut profiter
Ce 29 décembre 2025, l’île avait été encerclée par 89 avions de guerre et 28 navires. Certains, qui s’étaient aventurés à une trentaine de kilomètres des côtes, étaient visibles depuis la pointe la plus méridionale. Pour la seconde fois de l’année, la Chine s’entraînait à un blocus de ce territoire qu’elle considère comme l’une de ses provinces.
Une grande partie du réseau électrique taïwanais repose sur le GNL pour la production d’énergie, le gaz naturel fournissant près de la moitié de l’électricité de l’île — une part qui a fortement augmenté après la fermeture par Taipei de sa dernière centrale nucléaire en activité en mai 2025.
À son apogée dans les années 1980, l’énergie nucléaire représentait plus de 50% de la production d’énergie de Taïwan, avec trois centrales exploitant six réacteurs à travers l’île. Leur fermeture avait été décidée par le Parti démocrate progressiste (PDP) au pouvoir pour permettre à Taïwan d’atteindre rapidement la neutralité carbone et satisfaire ainsi aux demandes des milieux écologistes.
Taïwan s’approvisionne actuellement à hauteur de 10 % en GNL auprès des États-Unis, le Qatar et l’Australie fournissant ensemble près des deux tiers des importations totales de gaz naturel de l’île. Les autorités de Taïwan se sont rapprochées des États-Unis ces derniers mois dans le but de sécuriser davantage de livraisons américaines en GNL dans les années à venir.
Comment asphyxier l’économie de Taïwan et éviter une guerre chaude
Le but recherché par Pékin est d’éviter de livrer une guerre traditionnelle avec le risque élevé d’une escalade avec l’intervention probable de l’armée américaine voire aussi japonaise à laquelle s’ajoute un coût pharamineux pour l’économie mondiale évalué à Taipei entre 5 000 et 10 000 milliards de dollars ainsi que des pertes en vies humaines incalculables qui se chiffreraient à des dizaines de milliers de morts.
L’avantage d’un simple blocus est de limiter le conflit en-dessous du seuil d’une guerre ouverte, ce qui éviterait une possible entrée en guerre des États-Unis, et, à terme, de pouvoir en faire porter la responsabilité à Taïwan et/ou à l’Amérique.
La tactique en serait simple : imposer un blocus maritime autour de l’île à l’aide principalement des forces des garde-côtes et de la milice paramilitaire – ce qui ne pourrait pas techniquement être assimilé à un acte de guerre puisque ces deux unités ne font pas officiellement partie de l’Armée populaire de libération (APL) – et d’entraver les livraisons de GNL avec pour résultat attendu en deux à trois semaines l’arrêt de la production d’électricité dans l’ensemble de l’île de Taïwan.
Plutôt que recourir à un débarquement massif mais hautement risqué de forces terrestres sur les côtes de l’île accompagné de bombardements eux aussi massifs sur les centres militaires névralgiques et des principaux lieux de pouvoir, l’opération se déroulerait sur trois semaines sans que ne soit échangé un seul coup de feu.
À J-21, les autorités chinoises émettent de façon anonyme des menaces de rétorsion en direction des compagnies maritimes acheminant le GNL et d’autres hydrocarbures dans la zone de Taïwan. À J-14, les navires de garde-côtes et de la milice maritime qui ne font pas partie de l’APL se livrent à des contrôles sur des bateaux chargés de GNL à destination de l’île, les obligeant à opérer un demi-tour. À J-7, les réserves en GNL de Taïwan tombent à un niveau critique, obligeant le gouvernement à décréter un rationnement. Une semaine plus tard, Pékin annonce des opérations militaires d’encerclement de l’île au moment où les réserves de Taïwan en GNL et en autres hydrocarbures sont à sec.
Ce jour-là, la population taïwanaise prend conscience de la situation critique, alimentée par d’énormes opérations de désinformation venues de Pékin qui s’affichent sur les smartphones, de nombreux sites internet et d’innombrables plateformes peu ou prou payées par la Chine dans le but de démoraliser la population. À l’inquiétude, espère-t-on à Pékin, succède un vent de panique lorsque les Taïwanais réalisent que l’île est de facto coupée du monde, son réseau électrique en panne tout comme les réseaux de transports qui en dépendent.
Au blocus énergétique, ajouter une guerre psychologique
La désinformation diffusée à destination de la population de l’île dans le cadre de cette opération de guerre cognitive et psychologique repose sur trois messages principaux : « Les Etats-Unis ne peuvent pas et ne veulent pas vous aider, » « la résistance ne conduira qu’à une escalade militaire, » « les politiques entêtées de votre gouvernement sont la cause directe de vos souffrances. » Le but est de susciter la panique, puis le chaos, peut-être même des émeutes.
Cette stratégie nouvelle présente deux avantages clés. Le premier est qu’en évitant un acte de guerre caractérisé, Pékin retarde d’autant une réaction internationale, dont particulièrement la décision à Washington de lancer des opérations militaires qui, reportées, en seront d’autant plus compliquées et moins efficaces. Le deuxième est d’éviter les conséquences potentiellement catastrophiques pour le régime d’une guerre chaude, surtout si celle-ci devait être perdue.
« La première étape […] serait pour la RPC d’utiliser ses moyens diplomatiques ou économiques pour tenter de négocier ou de contraindre des pays tels que le Qatar à ne pas vendre d’énergie ou de pétrole à Taïwan. Dans une deuxième étape, elle pourrait utiliser ses forces des garde-côtes ainsi que la milice militaire dans des eaux éloignées [de Taïwan], comme la mer de Chine méridionale ou l’océan Pacifique, pour arrêter ou perturber ces transporteurs d’énergie et les persuader de faire demi-tour, » explique Yu Ruei-lin à l’occasion d’une rencontre récente à Paris.
« Nous, nous appelons cela un blocus qui serait en réalité un acte de guerre. Eux [à Pékin] parleraient d’une quarantaine. Ils feraient usage des forces de l’ordre, telles que les douanes, comme prétexte, mais les forces principales seraient constituées des garde-côtes et de la milice maritime. Ils s’efforceraient de créer une ambiguïté juridique, ainsi que de retarder et de compliquer les réactions étrangères. Ils tenteraient également de minimiser les perturbations mondiales en laissant passer une partie du fret tout en isolant discrètement l’énergie à destination de Taïwan, » explique-t-il.
« Je pense que la Chine n’aurait peut-être pas besoin de bloquer les livraisons de denrées alimentaires [à Taïwan] ou quoi que ce soit d’autre, mais qu’elle se concentrerait uniquement sur la question énergétique, » ajoute-t-il.
« Ils ont mis en place [cette nouvelle stratégie] année après année […] Leur objectif est simplement de nous étrangler dans le domaine énergétique en stoppant toute livraison maritime. Ainsi, ils pourraient exercer une contrainte intolérable sur nous sans déclencher de guerre ouverte. Bien entendu, l’objectif final est d’essayer de s’en servir pour contraindre notre gouvernement à accepter leurs objectifs politiques ou de parvenir à un changement de parti politique » qui conduirait à une alternance politique avec l’arrivée au pouvoir d’un parti qui leur serait favorable, ajoute encore cet expert.
Pékin n’a, bien entendu, pas pour autant renoncé à l’usage de la force militaire et ne le fera sans doute jamais. Il va sans dire que conscientes de ce danger nouveau, les autorités de Taïwan prennent des mesures, à la fois pour sécuriser les fournitures en hydrocarbures, lutter contre la désinformation et auprès de la population pour la préparer à un tel scénario.
Ce même responsable explique que, dans le cadre de ces mesures, les autorités de Taïwan préparent un plan d’urgence énergétique et s’efforcent de nouer des partenariats nouveaux au sein de la communauté internationale. Du même coup, le président taïwanais Lai Ching-te a émis l’idée en avril de remettre en marche au moins l’une des centrales nucléaires du pays dans les meilleurs délais.
Quand Pékin dévoile ses intentions
Il arrive que Pékin annonce clairement ses intentions. En mai 2024, le lendemain même de l’investiture du président Lai Ching-te élu en janvier pour succéder à la présidente Tsai Ing-wen qui achevait son deuxième mandat de quatre ans, le colonel Zhang Chi (张弛) de l’APL, professeur à l’université de Défense nationale de Pékin, soulignait l’intérêt de faire de Taïwan une « île morte » à travers « un blocus » et une « rupture de l’approvisionnement énergétique » qui mènerait à un « effondrement économique, » lorsqu’il décrivait l’objectif des exercices militaires chinois qui furent organisés dans le sillage de cet événement politique à Taipei.
Si elle était mise en place, une telle opération permettrait à Pékin, en étouffant la chaîne d’approvisionnement énergétique taïwanaise, de soumettre l’île « sans tirer un seul coup de feu, » abonde le think tank américain Foundation for Defense of Democracies (FDD) dans une analyse publiée le 6 février dernier. Selon la FDD, Taïwan ne dispose que de sept à dix jours de réserves en GNL, une affirmation jugée exagérée par les milieux informés à Taipei.
« La Chine cible de plus en plus le secteur énergétique de Taïwan, qu’elle considère comme un élément clé de ses efforts visant à s’emparer de l’île sans recourir à un conflit ouvert. Lors de leurs derniers exercices en décembre [2025], les forces militaires et les garde-côtes chinois se sont déployés pour couvrir les plus grands terminaux de GNL du pays, tout en s’engageant pour la première fois à maintenir une ‘’dissuasion multidimensionnelle au-delà de la chaîne d’îles‘’, » explique ce think tank.
« Ces manœuvres ont démontré la capacité de Pékin à mettre en place un blocus instantané de l’île. D’autres exercices récents ont mis en avant des déploiements à travers la première chaîne d’îles [de l’Océan Pacifique] — qui s’étend du Japon à la Malaisie — qui permettraient aux forces chinoises d’imposer un embargo axé sur l’énergie à distance de Taïwan, » ajoute encore cet institut de recherche non partisan basé à Washington qui se consacre à la sécurité nationale et à la politique étrangère.
Pour la FDD, « ces exercices s’inscrivent dans le cadre d’une intensification des cyberattaques chinoises visant les infrastructures du réseau électrique taïwanais, ainsi que d’autres secteurs critiques tels que la santé et les télécommunications. »
En janvier 2026, le Bureau de la sécurité nationale taïwanais avait souligné que les pirates informatiques chinois ciblaient de plus en plus les systèmes de contrôle industriel. Pour la FDD, « toute manipulation de ces systèmes pourrait entraîner des coupures de courant généralisées sur l’ensemble de l’île. »
De l’art de gagner une guerre sans combattre : l’Amérique doit comprendre
Dans un article intitulé « La vraie menace pour Taïwan, l’Amérique se prépare à une mauvaise crise » publié le 29 avril, le magazine américain Foreign Affairs reprend largement à son compte cette nouvelle approche qui permettrait à la Chine d’éviter une guerre ouverte tout en parvenant à ses fins : prendre le contrôle de l’île.
Le bimensuel explique que dans une première étape, « cela commence non pas avec des missiles mais des navires. Un matin, des dizaines de bâtiments des garde-côtes chinois commencent des ‘’ inspections douanières de routine’’ contre des navires marchands qui s’approchent des grands ports de Taïwan, » tandis que les autorités de l’aviation civile chinoise commencent à exiger des détails sur les vols des compagnies aériennes qui desservent l’île.
Dans ce même cadre, « Pékin insisterait sur le fait qu’il ne fait que faire usage des lois chinoises existantes en matière de pratiques douanières qui affirment leur droit de réguler les flux de personnes et de marchandises vers ou à partir de la ‘’province de Taïwan’’. »
Résultat escompté par la Chine : « Immédiatement, presque toutes les compagnies aériennes et maritimes décident d’obtempérer. Ces opérateurs privés n’ont aucun intérêt à ce que leurs navires ou avions soient saisis, immobilisés, ou pire encore. De plus, ils n’ont guère le choix. Les compagnies d’assurance ne prendraient rien en charge s’ils résistaient. » Si ce plan devait réussir, « Pékin aurait pris le contrôle de la plupart des liens de Taïwan avec le monde extérieur. »
« La politique menée par l’Amérique a investi une énergie considérable pour se préparer à une invasion amphibie de grande envergure de Taïwan, » alors que « le scénario le plus susceptible de mener à une crise autour de Taïwan passe par la zone grise ; les quarantaines, » explique encore la revue américaine.
En août 2025 déjà, le Center for Strategic and International Studies (CSIS) basé à Washington avait souligné dans un gros rapport sur les scénarios possibles d’une conquête de Taïwan par la Chine qu’un blocus de l’île pourrait réduire la capacité de production électrique de Taïwan à un point tel qu’elle se retrouverait incapable de fonctionner.
« L’énergie est le maillon faible de la résilience de Taïwan face à la coercition, » soulignait le rapport. « La quasi-totalité de l’énergie doit être importée et [Taïwan] est donc vulnérable à un blocus, » expliquaient les chercheurs selon qui une panne de courant généralisée dans l’île aurait en particulier pour conséquence immédiate de mettre à l’arrêt les usines de production de semiconducteurs du géant TSMC.
Les usines de TSMC consomment à elles seules quelque 8% de la production d’électricité de Taïwan. Le géant taïwanais, parfois surnommé « le bouclier de silicium de Taïwan, » produit autour de 93% de la production mondiale des « puces » de dernière génération gravées à 5 nanomètres et moins.
Coïncidence qui n’est est pas une, le 18 mars dernier, alors que la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz pèsent sur les livraisons en hydrocarbures, Chen Binhua, porte-parole du Bureau chinois des affaires taïwanaises, a déclaré que la « réunification pacifique » permettrait de mieux garantir la sécurité énergétique et la sécurité des ressources de Taïwan, grâce au soutien d’une « mère patrie forte. » Cette offre de service indirecte avait été aussitôt rejetée par le vice-ministre taïwanais de l’Économie, Ho Chin-tsang, pour qui elle « fait partie de la guerre psychologique » menée par la Chine contre Taïwan pour démoraliser sa population.
Reste que Pékin s’abstiendra vraisemblablement de mentionner cette nouvelle stratégie pendant la visite que le président américain Donald Trump s’apprête à faire en Chine les 14 et 15 mai prochains. On peut en revanche s’attendre à ce que son hôte Xi Jinping profite de sa mauvaise image pour faire pression sur lui afin d’obtenir des concessions sur le soutien américain à Taïwan, un dossier qui, de l’avis des observateurs, sera l’une des principales priorités pour la direction chinoise.
Pierre-Antoine Donnet
asialyst.com