Des publications anglo-saxonnes sont devenues récemment alarmistes sur une possible dérive autoritaire de l’Indonésie sous la présidence de l’ancien général Prabowo Subianto. Les signes d’un durcissement politique se sont effectivement multipliés, mais il existe dans cet immense archipel une société civile dynamique qui garde vivante la flamme de la démocratie.
On peut en effet constater une évolution inquiétante du fonctionnement politique de l’Indonésie. Il y a deux ans déjà, alors que le second et dernier mandat du précédent président (2019-2024), Joko Widodo dit « Jokowi, » venait de prendre fin, nous constations qu’à travers différents projets d’infrastructures réalisés durant ses deux mandats, dont le plus éminent était la construction de la nouvelle capitale, Nusantara, les droits des populations locales avaient été bafoués.
Son successeur, Prabowo Subianto, candidat malheureux face à Jokowi lors des deux précédentes élections, a été élu dès le premier tour avec près de 59 % des voix, loin devant les deux autres candidats, Anies Baswedan, ancien gouverneur de Jakarta et Ganjar Pranowo, ancien gouverneur de Java central. En février 2025, trois mois à peine après l’investiture de Prabowo, des manifestations éclataient dans de nombreuses villes du pays pour protester notamment contre les coupes budgétaires prévues dans l’éducation et contre des politiques répressives.
En août, des manifestations étaient organisées devant le DPR (Dewan Perwakilan Rakyat, « conseil de représentation du peuple, » le parlement) demandant la démission de Prabowo et de son vice-président, celle du gouvernement et la dissolution du DPR. Le 4e jour des manifestations, un jeune livreur qui passait est écrasé volontairement par un véhicule blindé de la police. L’homme est mort à l’hôpital où on l’avait transporté. Il s’en est suivi une série de violentes manifestations dans plusieurs villes. Des influenceurs avaient alors dressé une liste de revendications.
Le 2 janvier 2026, le nouveau code pénal indonésien, validé par une loi votée fin 2022 par le DPR pour remplacer le code hérité de la période coloniale, a pris effet. Il ne tient aucun compte des mouvements de protestation déclenchés par le projet initial, élaboré en 2003. Pour diverses organisations de la société civile le nouveau code pénal et le nouveau code de procédure qui l’accompagne « peuvent porter atteinte aux libertés civiles et risquent de faire basculer le pays vers un État autoritaire, sur fond de rapports de plus en plus alarmistes visant les opposants au gouvernement. » Par ailleurs, différentes affaires illustrent cette évolution.
L’affaire Nadiem
Le « tech tycoon » dont parle le New York Times est Nadiem Makarim, un entrepreneur de 42 ans qui a créé Gojek, une entreprise d’e-commerce qui met en relation des livreurs à moto et leurs clients, quand il était âgé de 25 ans. Gojek est une allusion au mot ojek, un service de transport de personnes à moto. Nadiem a été ministre de l’Éducation durant le second mandat de Jokowi, le prédécesseur de Prabowo (2019-2024). Il a été arrêté et accusé d’avoir fait perdre 1 800 milliards de roupies (environ 90 millions d’euros) à l’État avec l’acquisition de 1,2 million d’ordinateurs portables Chromebook comme équipement scolaire du primaire et du secondaire dans les régions les moins avancées.
Selon le site en ligne du quotidien économique indonésien Bisnis Indonesia, l’affaire commence en 2020, lorsque le ministère que dirige Nadiem lance un programme de numérisation de l’enseignement primaire et secondaire lors de la pandémie de Covid-19. Un des éléments de ce programme était l’acquisition d’ordinateurs portables de type Chromebook, qui fonctionnent avec le système d’exploitation Chrome de Google. Auparavant, en 2018-2019, le ministère avait procédé à un test avec 1 000 unités, qui avait montré que leur fonctionnement dépendait de la stabilité de la connexion Internet, qui n’est pas encore assurée dans de nombreuses régions d’Indonésie. L’équipe technique chargée du test avait donc recommandé des ordinateurs utilisant Windows. Le ministère avait néanmoins tranché en faveur de Chromebook.
En juin 2025, le bureau du procureur général avait ordonné la mise en examen de trois responsables du ministère. Nadiem, de son côté, s’était aussitôt déclaré prêt à coopérer avec la justice. Mais en septembre, le bureau du procureur le déclarait suspect et ordonnait son arrestation. Le 14 mai 2026, il requiert une peine de 18 ans de prison.
Sur son compte Facebook l’avocat Todung Mulya Lubis, un défenseur des droits humains, déclare le 14 mai que les preuves apportées ne justifient pas une telle sentence. Citant le juriste Sebastiaan Pompe, auteur de La cour suprême indonésienne : étude d’un effondrement institutionnel paru en 2005, il estime que ce qui se dessine est l’effondrement, non seulement de la cour suprême de l’Indonésie mais les aspirations du pays à devenir un État de droit. Le 2 juin 2026, Nadiem a plaidé non coupable. La séance suivante est prévue pour le 23 juin.
L’attaque contre Andrie Yunus
The Economist constate que Prabowo centralise le pouvoir et musèle l’opposition parlementaire en la contraignant à rejoindre sa coalition. Prabowo souhaite en outre redonner à l’armée un rôle politique. En mars 2025, des militants des droits humains ont perturbé une réunion à huis clos du DPR, le parlement indonésien, destinée à finaliser un projet d’amendement d’une loi de 2004 sur l’armée indonésienne. Parmi eux il y avait Andrie Yunus, de l’organisation KontraS.
Le 12 mars 2026, deux hommes sur une motocyclette jettent de l’acide sur Andrie, lui-même à motocyclette. Il est emmené à l’hôpital. Les examens montrent des brûlures sur 24 % de la surface de son corps, notamment aux yeux, au visage, à la poitrine et aux deux mains. Plus tôt dans la journée, il avait enregistré un podcast où il discutait du rôle de l’armée en politique.
Le ministre de la Justice et des Droits humains Yusril Ihza Mahendra déclare que c’est « une attaque contre la démocratie » et promet que les auteurs seront traduits en justice. Le 18 mars, l’armée annonce avoir arrêté quatre militaires : un capitaine, deux lieutenants et un sergent, appartenant à la marine et à l’armée de l’air. Les quatre sont membres de l’Agence de renseignement stratégique de l’armée (BAIS). Le 20, Prabowo qualifie l’acte de « terrorisme » et de « barbare » et déclare qu’il faut une enquête. Le 25, le chef du BAIS démissionne.
De son côté un groupe d’ONG incluant KontraS, après avoir mené sa propre enquête sur la base de 37 caméras de surveillance aux alentours du lieu de l’attaque contre Andrie, estime que 16 personnes sont impliquées, et soupçonne une opération coordonnée par « une institution importante, » « avec une chaîne de commandement. »
Le 6 avril, un parlementaire déclare qu’il faudrait une loi pour réglementer la vente de produits dangereux, en particulier l’acide. Le lendemain, l’armée annonce que le dossier de l’attaque a été transmis à la cour martiale de Jakarta. Le 8, la cour constitutionnelle auditionne des plaignants qui rejettent le projet d’amendement de la loi sur l’armée.
Le 16, l’armée explique que le motif de l’attaque est la « vengeance personnelle. » Pour Erasmus Napitupulu, directeur de l’Institute for Criminal Justice Reform, une organisation indonésienne qui milite pour une réforme du droit en Indonésie, le motif de vengeance personnelle est utilisé pour « ne pas exposer cette affaire plus largement. » Pour Julius Ibrani de la PBHI (association indonésienne d’aide juridique et de défense des droits humains), ce motif « n’a pas de sens. »
Le 29 avril, la cour martiale lit l’acte d’accusation expliquant que les accusés ont organisé l’attaque après avoir vu des vidéos qui montrent Andrie interrompant la réunion à huis clos de membres du DPR. Le 10 juin, ils sont condamnés à des peines de prison allant d’un an et demi à trois ans, et d’eux d’entre eux révoqués de l’armée pour faute grave. Le juge affirme que l’attaque n’a été influencée par aucune « chaîne de commandement. »
Craignant l’impunité, Andrie avait à plusieurs reprises demandé que le procès ait lieu devant un tribunal civil et non militaire. Trois mois plus tard, le 10 juin, le tribunal militaire a condamné les quatre militaires à des peines que les organisations de défense des droits humains estiment clémentes. Pour elles, le procès est destiné à dissimuler la vérité sur cette attaque préméditée.
De nouvelles manifestations étudiantes
The Economist constate que Prabowo cherche aussi à faire taire la presse et la société civile. L’hebdomadaire craint que si l’opposition ne trouve pas de traduction politique, les émeutes de l’année dernière risquent de se reproduire. Un diagnostic confirmé dès le mois de juin.
Le 11 juin 2026, des étudiants ont commencé à manifester à Jakarta, à Bandung dans l’ouest de Java et à Makassar dans le sud de Célèbes. Le lendemain vendredi, des étudiants ont de nouveau manifesté à Jakarta mais aussi à Semarang et à Surakarta dans le centre de Java sous l’intitulé Menuju Indonesia Bangkrut (« vers une Indonésie en faillite ») avec 5 revendications : l’arrêt du gaspillage du budget de l’état, la baisse du prix des produits de première nécessité et de l’essence, l’arrêt des programmes de repas scolaires gratuits et de développement de coopératives villageoises, la fin du militarisme dans la sphère civile, enfin que Prabowo Subianto reconnaisse ses erreurs.
Le samedi 13, c’était au tour de Yogyakarta dans le centre de Java de voir des étudiants manifester contre le gouvernement de Prabowo et son vice-président Gibran.
Les deux principaux programmes dénoncés
Le gaspillage que les étudiants dénoncent concerne notamment les deux projets phares de Prabowo : le programme de « repas nutritifs gratuits » (makanan bergizi gratis) censé lutter contre le retard de croissance chez les écoliers et des Koperasi Desa Merah Putih (« coopératives villageoises rouge et blanc, » une référence aux couleurs du drapeau indonésien) pour quelque 80 000 villages.
Lancés en janvier 2025, trois mois après l’investiture de Prabowo, les « repas nutritifs gratuits » étaient le seul élément original de son programme quand il était candidat à la présidence. Au bout de quelques mois sont apparus les premiers cas d’intoxication alimentaire collective, qui se sont ensuite produits dans différentes régions d’Indonésie, faisant des milliers de victimes.
Le 2 juin 2026, Prabowo a limogé le directeur du Badan Gizi Nasional (« agence nationale de la nutrition », créée en 2024 à la fin du second mandat de Jokowi), Dadan Hindayana. L’organisation non-gouvernementale indonésienne de lutte contre la corruption Indonesian Corruption Watch avait déjà signalé Dadan et une société appelée BGN pour fournir des services de certification halal à la KPK (commission d’éradication de la corruption) en mai.
Jeudi 18 juin, le bureau du procureur général a désigné un sixième suspect, après Dadan, ses deux adjoints et deux entrepreneurs. Le même jour, le gouvernement a annoncé l’interruption du programme du 22 juin au 13 juin et la réduction de son budget pour cette année et la prochaine.
Les coopératives villageoises « Merah Putih » sont définies par les autorités comme « un mouvement économique populaire villageois qui vise à améliorer le bien-être des résidents grâce aux principes de coopération mutuelle, d’indépendance et de propriété partagée. » Elles sont supposées éliminer les intermédiaires qui exploitent les agriculteurs. Selon une estimation citée par The Economist, ces deux programmes pourraient coûter plus de 18 milliards de dollars cette année, soit 10 % des recettes du budget de l’État. Ce sont précisément eux dont les étudiants demandent l’arrêt.
Muhamad Saleh, un chercheur au Center of Economic and Law Studies, un institut de recherche basé à Jakarta dont le domaine est la lutte pour la justice fiscale et climatique, écrivait déjà en juillet 2025, moins de deux semaines après le lancement officiel du programme, que les coopératives Rouge et Blanc comportaient « un risque élevé de devenir un nouveau foyer de corruption. »
La Fête du Cochon
Le « militarisme dans la vie civile » est une allusion à l’amendement voté en mars 2025 à une loi de 2004, qui fait passer de dix à quatorze le nombre d’agences gouvernementales dans lesquelles des militaires d’actives peuvent occuper un poste. Cet amendement avait le soutien de Prabowo, lui-même un ancien général.
Un événement est révélateur du rôle que peut jouer l’armée dans le fonctionnement de la société indonésienne. En mai 2026 à Lombok, l’île située immédiatement à l’est de Bali, le rectorat de l’université de Mataram interrompt la projection d’un documentaire intitulé Pesta Babi, « la fête du Cochon », qui montre la lutte de masyarakat adat (« communautés de droit coutumier »). Cette communauté veut garder ses terres et les forêts ancestrales menacées par un projet de conversion de quelque 2,5 millions d’hectares en rizières et plantations de canne à sucre et de palmiers à huile. Elle s’oppose également à la construction d’unités de production de bioéthanol dans le kabupaten (département) de Merauke dans la partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée, dans le cadre d’un « projet stratégique national » (PSN) de sécurité alimentaire et de production d’énergie. A Ternate dans les Moluques voisines, c’est carrément le commandant du district militaire local qui interrompt la projection du documentaire dans un lieu culturel public au prétexte que le titre en est provocateur. Néanmoins, la projection a pu se tenir dans d’autres lieux publics, notamment à Java.
Le projet, nommé PSN Merauke, avait été annoncé en octobre 2023, lors du second mandat de Jokowi. En octobre 2024, le commandant des forces armées indonésiennes, le général Agus Subiyanto, annonce la création de cinq nouveaux bataillons territoriaux qui coopéreront avec le ministère de l’Agriculture et la population pour planter le riz. Les différentes populations menacées par le projet déclarent devant le gouverneur de la province de Papua du Sud dont fait partie Merauke rejeter le projet, qui les prive de hameaux, terres et forêts coutumiers sans délibération et sans leur consentement.
En mars 2025, dans des courriers séparés au gouvernement indonésien et à l’entreprise PT Global Papua Abadi, promotrice du projet, des rapporteurs spéciaux des Nations Unies tirent la sonnette d’alarme à propos d’allégations de violations des droits de l’homme et de destruction de l’environnement liées au PSN Merauke. En février 2026 dans la ville de Merauke, la police disperse une manifestation de protestation contre le projet.
Usman Hamid, directeur d’Amnesty International Indonesia, écrit dans le quotidien de langue anglaise The Jakarta Post : « En présentant un miroir gênant à l’exploitation et à la violence d’État en Papouasie, Pesta Babi a brisé des décennies de silence imposé, forçant Jakarta à choisir entre une censure répressive et une véritable réforme respectueuse des droits. »
En octobre 2025, lors d’une cérémonie au quartier général national de la police à Jakarta, Prabowo rejetait le qualificatif d’« autoritaire » et affirmait être ouvert à la critique. En décembre dernier, Herdiansyah Hamzah, professeur de droit constitutionnel à l’université d’État Mulawarman, considérait que la vague d’intimidations visant des militants, des créateurs de contenu et des personnalités publiques, ainsi que les arrestations de participants aux manifestations d’août 2025, démontraient au contraire une tendance grandissante du président à l’autoritarisme. Cela ne l’a pas empêché de déclarer en janvier 2026, lors d’une célébration nationale de Noël, qu’il était conscient des critiques à son encontre sur son excès d’autoritarisme et qu’il était prêt à se corriger.
Les manifestations d’étudiants dénonçant les programmes coûteux de Prabowo et ce que beaucoup perçoivent comme une remilitarisation de l’État, et plus généralement celles qui se tiennent depuis la fin de l’ère Jokowi et l’investiture de Prabowo, sont la démonstration qu’il existe une société civile indonésienne vivante et dynamique. Comme le titrait le Jakarta Post le 19 juin 2026, « Protest works. »
Anda Djoehana Wiradikarta
