Hans Wegmüller avait sans doute imaginé sa retraite différemment. Dans sa maison située dans un quartier huppé de la banlieue bernoise, les rideaux restent tirés. Pendant ce temps, les gros titres se succèdent dans la presse.
Lorsque Blick tente de lui rendre visite, ce mercredi, c’est son épouse qui ouvre la porte. Hans Wegmüller n'avait auparavant pas répondu aux appels téléphoniques. Peut-on lui parler? «Non.» Est-il à l’étranger? «Non.» Où est-il alors? «Il ne s’exprime pas sur l’affaire», répond-elle.
L'ancien chef espion en détention provisoire
Cette semaine, Hans Wegmüller s’est retrouvé au coeur de l'affaire d'espionnage impliquant August Hanning. Mardi, des agents de la police criminelle fédérale ont arrêté l’ancien président du Service fédéral de renseignement allemand (BND) à son domicile en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il a été placé en détention provisoire. Le parquet fédéral allemand le soupçonne notamment d’avoir tenté de porter atteinte à la sûreté de l’Etat et d’avoir participé à des activités d’espionnage.
Entre 2010 et 2022, August Hanning aurait obtenu des informations sensibles et hautement confidentielles du BND, alors qu'il avait quitté ses fonctions depuis plusieurs années. Au total, près de 2000 documents seraient concernés. Il les aurait ensuite exploités à des fins lucratives dans le cadre de ses activités de consultant privé. Selon plusieurs médias, il aurait notamment entretenu des contacts avec des membres des services de renseignement azerbaïdjanais et chinois.
L’ancien patron du BND ne s’est pas encore exprimé publiquement sur les accusations portées contre lui. Son avocat reconnaît qu'August Hanning était en possession de documents confidentiels, mais assure qu’il ne les a pas transmis dans l'intention de porter préjudice à l'Allemagne. «Mon client fait l'objet de poursuites injustifiées», a-t-il déclaré. A ce stade, la présomption d’innocence reste de mise. Mais quel rôle Hans Wegmüller joue-t-il dans cette affaire?
Une société introuvable
Après son départ à la retraite, August Hanning a siégé au conseil d'administration de plusieurs sociétés suisses. Dès 2016, celui de l'entreprise de sécurité System 360 AG, puis, à partir de 2018 auprès de la société de conseil Pluteos AG. Les deux entreprises sont établies au bord du lac des Quatre-Cantons.
Selon le registre du commerce, Pluteos a son siège à proximité de la gare de Lucerne, au milieu des restaurants, des hôtels et des kebabs. Mais sur place, impossible de trouver la moindre trace de l’entreprise: pas même une sonnette à son nom. Des riverains se souviennent que Pluteos occupait autrefois des bureaux au quatrième étage de l’immeuble. Aujourd’hui, le nom d’une autre société figure à cet emplacement. Quant à la porte vitrée, elle est recouverte d’un film de plastique opaque.
Les documents du registre du commerce consultés par Blick révèlent qu'August Hanning a également fait appel à un ancien collègue des services secrets suisses: Hans Wegmüller. L’ancien espion bernois siégeait lui aussi au conseil d’administration de Pluteos AG depuis 2018.
«Cher August...»
Fin 2021, Hans Wegmüller a toutefois démissionné du conseil d’administration de Pluteos. Dans sa lettre de démission, datée du 27 octobre 2021, il invoque des raisons de santé. Il avait longtemps espéré pouvoir reprendre ses fonctions, mais une récente opération semble avoir définitivement compromis cette possibilité. «Je le regrette beaucoup», écrit-il, avant de remercier ses interlocuteurs pour «ces moments agréables» et d'exprimer l'espoir de les revoir «tout bientôt».
Le ton de la lettre témoigne d'une certaine proximité entre Hans Wegmüller et l'ancien patron du BND, aujourd'hui soupçonné d’espionnage. Hans Wegmüller s'adresse à lui en le tutoyant et commence son courrier par «Cher Auguste». Les deux hommes semblent bien se connaître. Au début des années 2000, ils dirigeaient simultanément les services de renseignement extérieurs de leurs pays respectifs. Après avoir quitté leurs fonctions, ils se sont tous deux tournés vers le conseil dans le secteur privé.
Bien qu'il ne siège plus au conseil d’administration de Pluteos, Hans Wegmüller figure toujours sur le site internet de l’entreprise. Il y est présenté comme conseiller dans le «renseignement économique international et les enquêtes de diligence», ainsi que dans l’«évaluation des risques personnels et commerciaux». Le montant de sa rémunération pour ces activités n'est pas connu.
Dans le cadre d’un précédent mandat, il avait toutefois perçu un peu plus de 130’000 francs d'honoraires, comme l’ont révélé les journaux de CH Media. Entre 2012 et 2015, Hans Wegmüller avait en effet conseillé l'ancien procureur général de la Confédération Michael Lauber, sur des questions de politique institutionnelle, de stratégie de sécurité et d’administration.
Au service du secteur privé
En 2008, dans une interview accordée à la SRF, peu avant son départ à la retraite, Hans Wegmüller expliquait pourquoi son expertise pouvait intéresser des clients privés. «Je connais ce service de fond en comble», déclarait-il après près de 30 ans passés au sein des services de renseignement suisses. Il envisageait alors de «peut-être encore soutenir l’une ou l’autre instance», précisant que «certains domaines à la périphérie du service de renseignement» continueraient à retenir son attention.
Pluteos a été fondée en janvier 2018, quelques mois après l'arrivée d'August Hanning et de Hans Wegmüller au sein du conseil d'administration. A l'origine de la société: deux hommes présentés comme ayant des liens avec la Russie, l'Allemand Samuel Danilowitsch, établi à Londres, et le Suisse Wolfgang Maute, spécialiste de la fiscalité du canton de Thurgovie.
En mai 2019, Samuel Danilowitsch s’est rendu à Moscou en compagnie d'August Hanning. Selon la «Schwäbische Zeitung», les deux hommes ont participé à un forum consacré aux transactions énergétiques et à la coopération économique, alors même que des sanctions contre la Russie étaient déjà en vigueur. Samuel Danilowitsch entretiendrait depuis longtemps des relations dans le secteur du négoce international des matières premières.
«Un mandat exotique»
L’expert fiscal suisse Wolfgang Maute a autrefois exercé comme juge de district à Frauenfeld et milité au PLR. En 2009, il expliquait au «Thurgauer Zeitung» conseiller l'ensemble Stradivari, basé à Kreuzlingen, qui se produisait également à Moscou. L'ensemble était financé par un oligarque russe. A l'époque, Wolfgang Maute reconnaissait que son mécène était peu connu en Suisse. «Je dois admettre que c’est aussi, pour moi, un mandat quelque peu exotique», confiait-il au journal.
Sur le site de Pluteos, Wolfgang Maute se présente comme un conseiller auprès de clients actifs dans les domaines des «enquêtes financières forensiques et du suivi des actifs». Certaines informations publiées sur son profil semblent toutefois dépassées. Il affirme notamment enseigner actuellement le droit fiscal international à l’Université de Zurich. Or, selon l'université, il n'y a assuré qu'un seul module, durant l'année 2017-2018. Il n'est plus en fonction depuis, précise l’université en réponse à notre demande de renseignements.
Wolfgang Maute n’a pas répondu aux questions de Blick. Son rôle dans les sociétés liées à August Hanning, semble néanmoins important. Wolfgang Maute siège également au conseil d’administration de System 360 AG, la société de sécurité liée à Pluteos. Elle est aussi établie à Lucerne, à seulement quelques minutes à pied du siège de Pluteos.
Perquisition à Lucerne
Sur place, des employés sont présents dans les locaux, mais aucun ne souhaite s’exprimer. Dans un courriel, la directrice Anne Mehle tient à préciser: «Notre entreprise n'a aucun lien avec les faits reprochés au Dr. August Hanning dans le cadre de cette procédure.» Elle ajoute qu'aucune mesure d'enquête ne vise System 360.
Pourtant, le 16 septembre 2025, la police a perquisitionné les locaux de Pluteos et de System 360 à Lucerne. La police cantonale lucernoise a confirmé l’intervention à Blick. Les autorités suisses agissaient à la demande des enquêteurs allemands chargés de l’affaire.
La procureure de Hambourg précise que les enquêteurs ont saisi, «pour examen», des supports de données, des téléphones portables, des ordinateurs portables ainsi que des documents papier.
Un enlèvement d’enfant ?
La perquisition menée en Suisse s'inscrivait dans le cadre d'une vaste opération policière, qui a également donné lieu à plusieurs interventions en Allemagne, notamment au domicile d'August Hanning. A l'époque, le parquet de Hambourg soupçonnait alors l'ancien patron du BND et la société System 360 d’avoir participé aux préparatifs d’un projet d'enlèvement d’enfant.
A ce jour, ces soupçons n'ont pas été étayés. En revanche, l'examen des dossiers et des supports informatiques a permis aux enquêteurs de découvrir les documents secrets du BND qui auraient été obtenus illégalement. C’est cette découverte qui a conduit, cette semaine, à l'arrestation d'August Hanning, soupçonné d’espionnage.
August Hanning et Hans Wegmüller ont tous deux occupé des postes de haut rang au sein des services de renseignement de leurs pays respectifs. Le passage d'anciens responsables du renseignement, parfois hautement décorés, au secteur privé soulève des questions fondamentales: comment éviter que des informations confidentielles ne soient divulguées et ne compromettent potentiellement la sécurité nationale?
Jusqu’à la fin de leur vie
En Suisse, le secret de fonction ne prend jamais fin. Les anciens collaborateurs du service de renseignement de la Confédération (SRC) sont tenus de préserver les informations confidentielles jusqu’à la fin de leur vie. «La violation reste punissable même après le départ du service», précise le SRC. Aucune disposition particulière ne s’applique aux anciens directeurs.
Le SRC le reconnaît également: les anciens collaborateurs ne sont pas obligés de déclarer leurs mandats dans le secteur privé. En Allemagne, la réglementation est différente. Les anciens fonctionnaires doivent déclarer, pendant une période pouvant aller jusqu'à cinq ans après leur départ, les activités privées en lien avec leurs anciennes fonctions. Confronté à l'affaire August Hanning, Berlin envisage désormais de renforcer encore ces règles.
En Suisse, le SRC ne semble toutefois pas juger nécessaire de modifier le système actuel. Interrogé sur le sujet, il indique avoir mis en place des «mesures de sécurité pour protéger ses informations» et assurer une formation régulière de ses collaborateurs. Le service ne précise cependant pas la nature de ces mesures.
Une affaire lucrative
La surveillance du SRC porte toutefois un regard plus critique sur le travail du service. En septembre 2025, elle a passé au crible les mesures de lutte contre l’espionnage. Blick a pu consulter le rapport d'audit, qui relève que le SRC ne prend que «peu de mesures spécifiquement destinées à réduire le risque d’espionnage», parmi ses collaborateurs actuels et anciens. En cas de soupçons d’espionnage, le service pourrait se montrer «encore plus vigilant» dans ses investigations. Même lorsque certains collaborateurs présentent des signaux d'alerte, «il est difficile pour le SRC de suivre une ligne stricte», constate le rapport.
Chez Pluteos, August Hanning, actuellement en détention, figure toujours comme président du conseil d’administration. Les affaires semblaient pourtant prospères. En 2025, sa filiale System 360 AG a réalisé un bénéfice de plus de 2,1 millions d’euros, qu'elle a intégralement redistribué à ses actionnaires sous forme de dividendes. On ignore qui en a profité. En Suisse, l'identité des actionnaires n'est pas une information publique. Le transfert du siège de la société allemande à Lucerne pourrait notamment s’expliquer par cette opacité.
De son côté, l'ancien chef du renseignement suisse Hans Wegmüller préfère garder le silence. Jusqu’à présent, il ne semble pas non plus faire l'objet de soupçons de la part des autorités suisses. Interrogé à ce sujet, le Ministère public de la Confédération indique qu’il n’est pas «concerné» par cette affaire. Une position qui rejoint celle de l’épouse d'Hans Wegmüller, selon laquelle son mari n’a «rien à voir avec tout ça».
Lukas Lippert
Robin Bäni
blick.ch