La capacité du régime iranien à contrôler l’information au sujet de ses objectifs, tant en matière de politique intérieure qu’étrangère, est un facteur déterminant permettant d’expliquer sa survie face aux multiples mouvements de contestation qui se déroulent en Iran depuis plus d’une décennie.
Chaque fois que la pression intérieure sur les dirigeants iraniens s’accroit, le président iranien, le chef religieux et les Gardiens de la révolution réagissent en adoptant des mesures toujours plus draconiennes afin d’étouffer les manifestations publiques.
Les opérations iraniennes de guerre de l’information ont également permis d’accroitre considérablement l’influence de l’Iran au Moyen-Orient. La République islamique utilise notamment les activités de guerre de l’information fondées sur l’intelligence artificielle (IA) pour influencer Israël et ses alliés.
L’importance de l’IA pour le régime iranien
Alors que le rôle de l’IA dans la défense et la sécurité est débattu en Iran depuis au moins 2005, l’assassinat à distance, assisté par l’IA, du plus éminent scientifique nucléaire iranien, Mohsen Fakhrizadeh, par Israël en novembre 2020, a attiré l’attention des dirigeants iraniens sur l’importance stratégique de cette technologie. À l’époque, les Gardiens de la révolution (pasdarans) ont ouvertement reconnu le rôle de l’IA dans cet assassinat. Étant donné que le principal scientifique du programme nucléaire iranien bénéficiait d’un niveau de protection comparable à celui des dirigeants politiques iraniens, de nombreux Iraniens ont été convaincus de la pertinence de l’usage de l’IA pour leur défense et leur sécurité. En conséquence, le commandant en chef des forces armées iraniennes, le chef religieux Ali Khamenei (en fonction depuis 1989), a rapidement fixé l’objectif de faire de l’Iran l’un des dix pays les plus avancés au monde en matière d’IA.
Actuellement, l’IA est principalement considérée dans le pays comme un multiplicateur de capacités destiné à soutenir efficacement ses efforts de dissuasion, ses tactiques asymétriques et sa défense face aux menaces.
Comment l’Iran utilise-t-il les capacités de l’IA pour la défense et la sécurité ?
Depuis l’attaque du 7 octobre 2023 menée par le Hamas contre Israël, Téhéran recourt de plus en plus à des applications fondées sur l’IA afin de renforcer l’efficacité de ses opérations visant ce pays. De la génération d’idées à des fins de propagande à l’identification de cibles et à la création de canaux de diffusion, en passant par la création de contenus, l’IA est exploitée par la République islamique à toutes les étapes de ses opérations de guerre de l’information. OpenAI a notamment informé le public que son service ChatGPT avait été utilisé par Téhéran pour générer de la propagande. De la même manière que de nombreux usagers privés utilisent des applications basées sur l’IA pour trouver de nouvelles idées de contenu, des fonctionnaires iraniens s’en servent pour produire de la propagande destinée aux sites internet officiels du pays ainsi que des messages sur les réseaux sociaux visant à influencer la population.
Si certaines opérations ont été menées en secret, comme des tentatives d’influence des élections américaines, Téhéran reconnait ouvertement utiliser l’IA à des fins de reconnaissance faciale pour cibler des citoyens ayant publié en ligne des contenus critiques à l’égard du régime. Bien que les objectifs de la guerre de l’information fondée sur l’IA soient multiples, trois d’entre eux apparaissent comme cruciaux pour le régime iranien : la gestion de son image, le contrôle de l’ensemble des flux d’information à l’échelle nationale et internationale, et la mise en œuvre d’une censure directe.
Gestion de l’image du régime
À travers la diffusion d’images de religieux éminents, du Guide de la révolution islamique — l’ayatollah Rouhollah Khomeyni (1902-1989, en fonction de 1979 à sa mort) —, ou de l’actuel Guide suprême Ali Khamenei, le régime iranien maintient en permanence les visages de la révolution islamique dans la conscience collective afin de projeter une image favorable du pouvoir. Le Guide suprême dispose de comptes officiels sur X en farsi, en anglais et en arabe, ainsi que d’une page Instagram. Le régime ne se limite pas à utiliser l’IA pour générer et diffuser du contenu en ligne sur ces comptes et plateformes : il encourage également une adoption plus large de ces technologies, notamment par les religieux, afin de les faire « paraitre plus progressistes ». Les moyens analogiques traditionnels de la guerre de l’information sont ainsi ouvertement combinés à des méthodes numériques et, désormais, à des outils fondés sur l’IA dans le cadre de campagnes d’influence. La guerre de l’information vise à rendre l’imagerie associée au régime omniprésente dans la vie civile iranienne, donnant l’impression d’un régime omniscient — un objectif rendu bien plus accessible grâce à l’automatisation permise par l’IA.
Contrôle de l’information et diffusion de la propagande
L’Iran utilise l’IA pour produire des messages soigneusement scénarisés, diffusés par un appareil de propagande efficace s’appuyant sur des canaux de distribution très diversifiés. Les médias traditionnels contrôlés par l’État demeurent des vecteurs centraux de la propagande du régime, ciblant en particulier les segments de la population ayant peu ou pas accès à l’information en ligne. Parallèlement, l’IA est employée pour générer du contenu sur les sites internet gouvernementaux diffusant des informations et une propagande approuvées par l’État. Elle permet également de traduire rapidement ces contenus dans de nombreuses langues, facilitant leur diffusion dans les pays occidentaux.
La censure active des contenus est essentielle au maintien de la stabilité du régime iranien, notamment face aux nombreuses manifestations auxquelles il se trouve confronté. Tous les types de contenus, quels que soient leurs formats — livres, films, œuvres d’art ou médias numériques — sont soumis à un strict contrôle. Les processus de surveillance, de filtrage et de modification des contenus sont désormais renforcés par l’IA. Le régime a fermé de nombreuses maisons d’édition et d’autres sources de publications, tandis que les journalistes font régulièrement l’objet d’interrogatoires, de surveillance et d’arrestations. L’IA a ainsi permis au régime iranien d’intensifier à la fois la répression numérique et les formes plus traditionnelles de coercition.
Une guerre de l’information
En décembre 2023, les services de diffusion en continu de la BBC, ainsi que de nombreuses autres chaines de télévision basées dans l’Union européenne, ont été interrompus au Canada, au Royaume-Uni et aux Émirats arabes unis. Les écrans des téléspectateurs se sont figés, laissant apparaitre un message de pirates informatiques en majuscules sur fond vert : « Nous n’avons pas d’autre choix que de pirater pour vous livrer ce message. »
À la place de leurs programmes habituels, les téléspectateurs ont vu apparaitre un présentateur inconnu diffusant des images extrêmement choquantes de ce qui semblait être des femmes et des enfants palestiniens tués par des membres des Forces de défense israéliennes (FDI) à Gaza, accompagnées d’un bandeau indiquant le nombre présumé de victimes palestiniennes. Ce qui semblait être un animateur d’émission d’information était en réalité un présentateur artificiel généré par l’IA. Les pirates d’un groupe connu sous le nom de Cotton Sandstorm, lié aux Gardiens de la révolution islamique, ont par la suite publié des vidéos sur des plateformes de médias sociaux telles que Telegram, expliquant comment ils avaient piraté les services de diffusion en ligne de chaines d’information afin de diffuser ce contenu généré artificiellement.
À leur insu, des téléspectateurs cherchant à s’informer auprès de sources médiatiques de confiance ont ainsi été exposés à des images animées, générées ou manipulées par l’IA. À l’instar des opérations russes, l’Iran a démontré sa capacité à mener des attaques de désinformation hautement sophistiquées fondées sur les hypertrucages, en piratant des sites d’information légitimes et en y diffusant des contenus générés par l’IA. Téhéran montre ainsi sa capacité à combiner des opérations traditionnelles de guerre de l’information avec des contenus générés par l’IA et des cyberopérations avancées.
Au-delà des hypertrucages, l’IA renforce l’ensemble des formes traditionnelles de guerre de l’information intérieure menées par le régime iranien. Elle est notamment utilisée pour faire respecter la suspension des droits des femmes et pour renforcer l’oppression sexiste. Les applications d’IA servent principalement à identifier des cibles par la reconnaissance faciale, la géolocalisation, l’analyse des données en ligne et d’autres formes de détection automatisée, en particulier pour repérer les femmes ne portant pas le hijab. Ces femmes, bien plus facilement identifiables qu’avec des moyens de surveillance traditionnels, sont ensuite contactées directement — parfois en temps réel — et menacées par le régime au moyen d’outils fondés sur l’IA. Depuis avril 2023, plus d’un million d’Iraniennes auraient ainsi été microciblées par des SMS menaçant de confisquer leur voiture après avoir été filmées sans hijab. L’IA est utilisée de cette manière pour réprimer toute expression de dissidence politique, en donnant l’impression que les yeux et la portée du régime sont partout.
Conclusion
Le régime iranien dispose de capacités étendues et de plus en plus performantes en matière de guerre de l’information, décuplées par les avancées technologiques dans ce domaine. La République islamique utilise désormais l’IA non seulement pour intimider et réprimer les dissidents à l’échelle nationale, mais aussi pour projeter et renforcer son influence régionale et internationale. Depuis 2009, lorsque le gouvernement a pris le contrôle de l’infrastructure nationale de communication en réponse à des manifestations de masse, l’Iran a développé des capacités de guerre de l’information d’un niveau sans précédent, aujourd’hui rendues plus rapides, moins couteuses et plus efficaces grâce à l’automatisation permise par l’IA. Si ces capacités restent principalement mobilisées pour étouffer la dissidence intérieure et consolider le contrôle autoritaire du régime à l’intérieur de ses frontières, elles sont de plus en plus utilisées pour cibler l’Occident, comme en témoignent les tentatives d’ingérence lors de l’élection américaine de l’automne 2024. Les opérations de guerre de l’information fondées sur l’IA menées par Téhéran ne visent plus uniquement Israël et les États-Unis, mais s’étendent désormais à d’autres pays occidentaux, dont le Canada.
Toutefois, bien qu’il soit désormais reconnu que la République islamique dispose de capacités sans précédent en matière de guerre de l’information, des interrogations subsistent quant à leur efficacité réelle, même avec les progrès de l’IA. Sur le plan intérieur, des millions d’Iraniens parviennent encore à contourner les mécanismes de censure, et la récurrence des manifestations de masse montre que les dissidents conservent une capacité notoire d’organisation et d’influence politique malgré la répression étatique. Cette résilience s’explique notamment par le fait que les jeunes générations iraniennes sont bien conscientes des usages de l’IA permettant de contourner les restrictions et les dispositifs de contrôle imposés par le gouvernement.
Note
(1) Ce texte est une version condensée du chapitre publié dans : Yann Breault, Pierre Jolicoeur, Pierre Pahlavi (dir.), L’Iran au cœur du grand jeu eurasiatique, Presses de l’Université du Québec, 2026, p. 71-87.
Pierre Jolicoeur
Anthony Seaboyer