"Qui a le savoir, a le pouvoir"
mercredi 1 juillet 2026
L’US Navy en Indopacifique : la responsabilité de préserver un espace libre et ouvert
Quelles sont, selon vous, les principales menaces stratégiques pour les États-Unis dans la région indopacifique ? Pourquoi la Chine est-elle la principale source d’inquiétude ?
Robert P. Girrier : Les États-Unis expriment une vive préoccupation face aux actions de la Chine dans la région asie-pacifique. Pékin cherche continuellement à redéfinir les normes internationales et le droit en vigueur, notamment en mers de Chine méridionale (1) et orientale, ainsi que dans d’autres zones stratégiques du Pacifique occidental. Les États-Unis n’ont ni ambitions territoriales ni intérêts expansionnistes dans cette région au-delà de leurs propres territoires. Ce qui est inquiétant, c’est le recul des normes internationales sous l’effet des affirmations et des actions chinoises, comme celles de la garde côtière chinoise en mer de Chine méridionale.
Un autre sujet de préoccupation majeur demeure la situation à Taïwan. Les actes d’intimidation et les pressions exercées par Pékin sur l’ile alimentent de nombreuses tensions. Bien que la Chine constitue le principal défi stratégique, d’autres acteurs déstabilisent également la région. La Corée du Nord, par son imprévisibilité, représente une menace sérieuse, tandis que la Russie, elle aussi, mène des activités préoccupantes. De plus, la coopération grandissante entre ces trois puissances — Chine, Russie et Corée du Nord — envoie un message clair d’intimidation et suggère un possible recours à la force pour modifier l’ordre établi.
Les études soulignant le dynamisme de la flotte chinoise — et sa montée en puissance impressionnante face à la stagnation de la flotte américaine sont de plus en plus nombreuses (2). Comment percevez-vous cette situation ?
Je ne dirais pas que la flotte américaine est en stagnation. Cependant, vous avez raison de souligner que sa taille est restée relativement stable, juste en dessous des 300 navires actuellement, ce qui est un fait. Le nombre de navires construits par les États-Unis n’a pas augmenté autant que nous l’aurions souhaité. L’objectif des 300 navires a été fixé, mais nous avançons lentement pour l’atteindre. Cela dit, il y a eu un rééquilibrage stratégique dont nous parlons depuis des années. Une plus grande partie de la flotte américaine est désormais redéployée dans le Pacifique, ce qui constitue un changement majeur (3). Toutefois, au-delà du nombre de navires, il faut aussi prendre en compte leur qualité, les équipements embarqués et les améliorations continues de nos systèmes. La capacité de ces bâtiments à opérer ensemble, à détecter les menaces et à fonctionner de manière intégrée est un élément clé.
Bien entendu, la quantité de navires est un critère important, et il est normal que cela suscite l’attention. Mais la modernisation constante de notre flotte est tout aussi essentielle. Cela ne signifie pas que nous considérons notre marine comme suffisante. Nous visons toujours une flotte plus vaste et plus performante.
Nous surveillons de près l’expansion rapide de la flotte chinoise, qui se développe à un rythme soutenu. Cette montée en puissance est une source de préoccupation majeure. Comme vous l’avez mentionné, Pékin cherche à redéfinir les normes internationales et s’appuie sur cette expansion navale pour instaurer un climat de coercition. C’est un enjeu crucial, d’autant plus que cela se joue dans l’Indopacifique, une région au dynamisme économique intense. La situation est donc extrêmement préoccupante pour nous.
Winston Churchill disait que remporter une bataille navale ne suffit pas. Il faut être capable de reconstruire ses forces. Comment percevez-vous ce défi, notamment en ce qui concerne la capacité des États-Unis à reconstituer leur flotte en cas de guerre, alors que l’industrie de la défense fait face à de nombreux retards et à un grand nombre de navires à remplacer ?
Les véritables experts en matière de guerre et de stratégie militaire accordent une importance capitale à la logistique. En effet, c’est elle qui garantit le maintien des forces en état de combattre, leur capacité à se relever après des pertes, à réparer, à remplacer et à poursuivre l’engagement sur le terrain. Lorsque l’adversaire dispose de ressources considérables, comme c’est le cas de la Chine, ce défi prend une ampleur encore plus significative. Dans un contexte de conflit, la résilience devient ainsi un élément clé. Aux États-Unis, ces dernières années, les discussions se sont intensifiées autour du renforcement des capacités de construction et de réparation navales. Les chantiers navals remplissent un double rôle essentiel : ils fabriquent de nouveaux navires tout en assurant la maintenance et la réparation des unités existantes. Il est donc impératif d’améliorer leur efficacité en optimisant les processus, en adoptant des méthodes de travail plus intelligentes et en intégrant les dernières avancées technologiques.
Un autre enjeu majeur concerne le recrutement et la formation des travailleurs qualifiés, un aspect fondamental pour assurer la pérennité de l’industrie navale américaine. Qu’il s’agisse de la construction de sous-marins ou de navires de surface, ce défi reste au cœur des préoccupations. Par ailleurs, en matière de réparation, les alliés et partenaires des États-Unis jouent également un rôle clé pour garantir la résilience et la capacité de maintenance des flottes. La coopération internationale dans l’utilisation des infrastructures navales en période de conflit est une réalité qui devrait continuer à se renforcer.
Dans le domaine de la construction navale, l’intérêt pour des collaborations internationales ne cesse de croitre, notamment en ce qui concerne les investissements, le transfert de compétences et l’accès à une main-d’œuvre qualifiée. Ces partenariats constituent des solutions stratégiques pour renforcer les capacités de production et d’innovation.
Enfin, la résilience fait également partie intégrante de la vision de l’US Navy, qui travaille sur une flotte hybride combinant des navires classiques et des systèmes autonomes, qu’il s’agisse de bâtiments de surface ou d’aéronefs. En cas de conflit majeur entrainant des pertes importantes, une question cruciale se pose : faut-il reconstruire à l’identique ou privilégier l’intégration de technologies autonomes ? La réponse réside sans doute dans un équilibre entre ces deux approches. L’évolution naturelle de la reconstruction militaire favorisera probablement des solutions permettant un redéploiement rapide, à moindre cout et en plus grand nombre, notamment grâce à l’utilisation des systèmes autonomes.
La marine américaine a-t-elle encore les moyens de ses ambitions, que ce soit dans l’Indopacifique ou sur toutes les mers, en coopération avec ses alliés ?
Vous parlez d’ambitions, mais je dirais plutôt qu’il s’agit de responsabilités. Être présent dans cette région n’est pas seulement une question de stratégie, c’est aussi un engagement fort en faveur des normes internationales, du droit et d’un environnement libre et ouvert. L’expression « Indopacifique libre et ouvert » a une signification profonde : elle garantit la libre circulation du commerce dans cette zone, le respect des espaces économiques exclusifs et un cadre propice aux échanges entre nations. Ces principes sont fondamentaux pour la stabilité régionale. Face à cela, la marine américaine se confronte à des acteurs qui défendent une vision plus restrictive et cherchent à imposer une approche basée sur l’influence et le contrôle. Cette opposition met directement en jeu les notions de liberté et d’ouverture. Dans ce contexte, disposer d’une marine forte devient essentiel pour défendre ces intérêts. Cette nécessité est d’autant plus pressante avec la montée en puissance de la Chine, qui bouleverse les équilibres existants. Cela renforce la responsabilité et l’engagement des acteurs qui défendent ces valeurs de liberté et d’ouverture dans l’Indopacifique.
Quelle importance la marine américaine accorde-t-elle à la France dans l’Indopacifique ?
Le défi est d’une ampleur telle qu’aucun pays ne peut agir seul. Il est donc primordial de s’appuyer sur des alliés et des partenaires partageant les mêmes valeurs. Ce qui est encourageant, c’est que cette coalition de nations, qu’elles soient alliées officielles ou partenaires de confiance, constitue un bloc solide. Travailler ensemble, s’entrainer côte à côte et assurer une interopérabilité militaire sont des éléments cruciaux. Cela signifie une capacité à effectuer des réparations mutuelles sur les navires, à mener des exercices conjoints et à développer des automatismes communs. La France joue un rôle clé dans cette dynamique, grâce à ses territoires répartis dans tout le Pacifique et à ses nombreux intérêts dans la région. L’évolution récente montre d’ailleurs une implication croissante de la France, comme en témoignent les manœuvres conjointes impliquant des porte-avions français, japonais et américains. Ces opérations ne sont pas anodines : elles constituent des démonstrations de force et de solidarité stratégiques.
Du point de vue américain, la contribution française est non seulement précieuse mais aussi hautement appréciée. Toutefois, au-delà des aspects bilatéraux, il s’agit d’un enjeu global : la défense des normes internationales et du droit maritime concerne l’ensemble des nations soucieuses de préserver un ordre basé sur des règles partagées. L’Europe, en tant qu’acteur stratégique, a aussi un intérêt croissant pour l’Indopacifique. Aujourd’hui, les tensions en mer de Chine méridionale ne sont plus seulement des questions locales, elles résonnent bien au-delà et touchent désormais l’équilibre mondial.
Pensez-vous, comme on a pu l’entendre, que la création d’une OTAN indopacifique puisse être une solution ?
Il s’agit d’une situation différente. La région indopacifique a évolué de manière spécifique et, à l’heure actuelle, il n’existe pas d’entité équivalente à l’OTAN. Cette dernière est une alliance unique et influente, jouant un rôle clé en matière de dissuasion. Dans l’Indopacifique, les États-Unis privilégient des partenariats bilatéraux solides, s’appuyant sur cinq accords de défense parmi les plus anciens traités qu’ils ont signés. Par ailleurs, diverses organisations multilatérales et initiatives de coopération continuent de gagner en importance. Ce qui lie ces acteurs, c’est avant tout une convergence d’intérêts bien compris. Il est difficile de prédire si une alliance formelle émergera, mais la dynamique actuelle semble davantage orientée vers des approches collaboratives et multilatérales. Ce qui unit également ces États, c’est un engagement commun en faveur de la liberté, de l’ouverture, du respect des normes et du droit international, ainsi que des valeurs et intérêts partagés à l’échelle mondiale.
Les États-Unis accordent-ils une grande priorité au développement des robots, des drones et de l’intelligence artificielle (IA) pour le renforcement de sa marine ?
Sans aucun doute, la technologie ouvre de nouvelles perspectives et son évolution rapide ne fait qu’accentuer son rôle stratégique. Les concepts d’autonomie et de robotique existent depuis longtemps, mais leurs capacités ne cessent de s’améliorer, les rendant toujours plus incontournables. L’IA, en particulier, peut être un atout majeur en accélérant et en optimisant la prise de décision. Aux États-Unis, une attention particulière est portée à l’éthique entourant son usage, notamment lorsqu’elle concerne des systèmes létaux. Néanmoins, son apport est indéniable, notamment dans les contextes de conflit, où elle peut contribuer à renforcer la supériorité décisionnelle, c’est-à-dire la capacité à percevoir, analyser, comprendre et agir avec rapidité et efficacité.
Dans le débat actuel sur la taille de la flotte américaine, qui reste relativement stable autour de 300 navires, l’une des pistes envisagées pour accroitre sa puissance opérationnelle repose sur le développement de systèmes autonomes. Ainsi, l’IA et la robotique font partie des solutions stratégiques à l’étude, bien qu’elles ne représentent pas, à elles seules, une réponse unique ou exclusive aux défis posés.
Quels sont, selon vous, les éléments clés de la puissance et de la stratégie navales du futur ?
Il existe des principes fondamentaux qui restent immuables. Dans le domaine de la guerre, l’information et la compréhension sont intemporelles. C’est une manière essentielle d’appréhender les éléments durables qui s’appliquent à toute activité humaine, en particulier dans le cadre des conflits. La capacité à percevoir, analyser et interpréter son environnement, puis à agir en conséquence, est une constante dans l’art de la guerre, mais aussi dans toute entreprise humaine. À cela s’ajoute un autre facteur crucial en temps de conflit : la résilience. Elle est primordiale, car la guerre, par définition, est violente. La capacité à durer dans un conflit repose sur des éléments souvent considérés comme secondaires, mais qui sont en réalité vitaux : le soutien logistique, la maintenance et la capacité de réparation. Lorsque l’on observe les conflits actuels à travers le monde, on constate qu’un petit pays peut se maintenir dans la lutte grâce à sa créativité, son adaptabilité et sa résilience, comme c’est le cas de l’Ukraine aujourd’hui.
Enfin, un dernier élément fondamental à prendre en compte est ce que l’on pourrait appeler la guerre du récit. Cela touche à l’information cognitive, à la perception et à la compréhension des motivations derrière chaque action. Ce facteur joue un rôle déterminant, car il influence la manière dont les actions sont perçues et justifiées, et constitue un puissant moteur stratégique qui restera toujours d’actualité.
Notes
(1) Hugues Eudeline, « Mer de Chine méridionale : vers une aggravation des tensions avec la thalassocratie chinoise », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°82, octobre-novembre 2024 (https://www.areion24.news/2025/05/15/mer-de-chine-meridionale-vers-une-aggravation-des-tensions-avec-la-thalassocratie-chinoise/).
(2) Philippe Langloit, « La flotte américaine se perd-elle en haut mer ? », DSI hors-série, n°98, octobre-novembre 2024 (https://www.areion24.news/2025/01/28/la-flotte-americaine-se-perd-elle-en-haute-mer/).
(3) Peter Dombrowski, Simon Reich, « Une année décisive ? L’approfondissement de la stratégie américaine dans l’Indo-Pacifique », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°78, février-mars 2024 (https://www.areion24.news/2024/10/10/une-annee-decisive-lapprofondissement-de-la-strategie-americaine-dans-lindo-pacifique/).
Thomas Delage
Le régiment lourd-léger : vers un nouveau modèle de combat régimentaire
Cette réflexion part du constat, issu notamment du conflit en Ukraine, d’un blocage tactique menant à un certain immobilisme sur le front. Un blocage qui résulte directement de la prépondérance des feux indirects – drones ou artillerie – et de la saturation du terrain par des lignes défensives valorisées par le génie, qui rendent les percées et leur exploitation extrêmement difficiles. Un débat oppose dès lors l’obsolescence supposée des unités blindées-mécanisées face aux drones à la faiblesse supposée des capacités de feu des unités légères d’une part et, d’autre part, l’essaimage dangereux d’unités faiblement protégées à la concentration de moyens lourds dans un champ de bataille rendu transparent par les capteurs.
La notion de « transparence du champ de bataille » doit toutefois être nuancée. Si les capteurs multiplient les renseignements, ils ne permettent pas de déterminer totalement les intentions de l’adversaire et peuvent être neutralisés (destruction ou brouillage). Cette étude s’inscrit modestement dans la lignée des travaux du commandant Brossolet (Essai sur la non – bataille) (1), pour qui le corps de bataille français de l’époque est celui d’une puissance qui n’est plus une superpuissance et dont le rapport de force avec les Soviétiques dans le domaine conventionnel lui serait fondamentalement défavorable (2). Outre sa faiblesse, ce corps serait, selon lui, porteur d’une contradiction stratégique puisque, pour compenser son désavantage, il devait être en mesure de délivrer le feu nucléaire sur le champ de bataille (Brossolet écrit dans les années 1970), aussi vu comme un outil de signalement vis-à‑vis de l’ennemi. Il devait donc être capable de gagner des batailles, au besoin en ayant recours au nucléaire tactique, selon Brossolet, tout en étant capable de dissuader l’adversaire de continuer son action. Si la France a abandonné le nucléaire tactique, le problème pour les forces terrestres semble demeurer sous une forme presque similaire.
Préambule et postulats : le blocage tactique
Aujourd’hui, il est demandé aux forces armées, et dans notre cas aux forces terrestres, à la fois d’être à même de gagner toute une gamme de conflits sous le seuil nucléaire, mais pouvant aller jusqu’à un engagement majeur, et de contribuer aux différents signalements stratégiques, visant aussi bien à renseigner l’adversaire ou le potentiel ennemi sur la fermeté française qu’à le dissuader en lui montrant que la France dispose d’un large choix de réponses à engager avant le nucléaire, le but étant de ne pas laisser dans la riposte un trou béant entre la cartouche de 5,56 mm et le missile M51, qui ferait perdre beaucoup de crédit. Or une situation de blocage tactique apparaît avec la guerre en Ukraine. Bien entendu, ce blocage n’est pas nécessairement destiné à se reproduire, en tout temps et en tout lieu. Mais il convient d’être proactif pour s’en prémunir.
Il faut éviter que les forces terrestres ne se retrouvent inopérantes et privent les décideurs de leurs options conventionnelles dans le milieu terrestre. En outre, on pourrait même considérer que l’échec d’unités terrestres dans un affrontement conventionnel (et son caractère public) pourrait contraindre le décideur de niveau stratégique à être à l’initiative d’une nouvelle escalade pour compenser un échec manifeste. Des pistes ont déjà été évoquées et aboutissent à des mesures afin de redonner à l’armée de Terre des capacités d’appui – feu à longue portée, de la doter de drones de manière plus systématique, de redonner de l’autonomie à la brigade interarmes en lui allouant des moyens logistiques propres et d’exercer le niveau 2 (division) à de véritables engagements. Les propositions porteront ici principalement sur le niveau régimentaire, étant admis qu’il sera, au vu du modèle de force de l’armée de Terre, au cœur de toutes les formes et de tous les niveaux d’affrontements dans le milieu terrestre – et ce bien qu’il s’agisse également d’un échelon en pleine mutation.
La révolution de la 3D et la puissance de feu « démocratisée »
Une révolution majeure est en cours : pour la première fois, le fantassin au plus bas échelon accède à la troisième dimension via les drones, ce qui lui permet de manœuvrer dans plusieurs milieux. Cette « manœuvre des drones » doit être intégrée au même titre que la manœuvre des feux, car elle bouleverse les abaques d’engagement en termes de front et de profondeur, mais également en termes de délais. Le combattant n’est plus cloué au sol ; il peut saturer l’espace de capteurs et d’effecteurs avant même le contact physique.
Par ailleurs, la puissance de feu se démocratise. Comme le souligne Jack Watling, l’automatisation n’impose pas de réduire le nombre de combattants, mais d’augmenter toutes les capacités (notamment automatisées) qui les accompagnent (3). Un petit échelon « augmenté » par des drones peut modifier considérablement le rapport de force nécessaire à sa neutralisation. Dès lors, est-il pertinent de faire peser le choc initial sur des unités mécanisées au risque de les voir subir une attrition fatale dès le « temps 1 » de la mission ? Le temps qui doit voir la préparation de l’effet majeur serait celui-là même qui hypothéquerait sa réalisation. Il paraît plus judicieux de confier le modelage et la prise de contact à des unités légères pour réserver la masse blindée à l’exploitation de la rupture, là où sa vitesse et sa protection restent déterminantes dans la profondeur tactique. Il existe bien des échelons de découverte (sous-groupement de renseignement au contact et groupement d’aide à l’engagement blindé), mais, opérant sur un fuseau brigade, ils ne peuvent complètement prendre en compte la dissémination de cette nouvelle puissance de feu démocratisée.
Le régiment « lourd-léger » : une réforme de l’échelon de décision
La nécessité de porter cette réforme au niveau régimentaire plutôt qu’à celui de la brigade s’impose pour garantir la rapidité du processus décisionnel en contexte de haute intensité, ainsi qu’une bascule entre découverte et assaut plus fluide. Il ne s’agit pas d’un caprice qui vise à recréer le régiment comme unité de combat par fantasme passéiste et imposer un échelon parasite. Il part du constat de la menace : celle d’un ennemi léger qui, en très faible nombre – et donc dissimulable –, peut désormais neutraliser un volume bien plus grand d’unités lourdes, rapportée aux délais pour y apporter une réponse tactique au combat avant que les unités prises à partie ne soient détruites. Ces délais résultent notamment des processus décisionnels. Le processus décisionnel d’une brigade semble trop long par rapport à la menace et à sa réactivité, et plus lent que celui d’un bataillon, qui l’est lui-même déjà parfois trop. Les procédés de MEDO-T (Méthode d’élaboration d’une décision opérationnelle – Tactique) dite flash, de ce dernier, qui seraient sans doute généralisés en haute intensité, permettraient de compenser cette lenteur. Il semble ainsi plus facile, par exemple pour un chef de corps, d’engager sur ordre ses compagnies mécanisées dont les moteurs tournent déjà parce que son bataillon léger a rendu compte de la désorganisation entre le premier et le second échelon ennemi qu’à un brigadier d’organiser le dépassement d’un Groupement tactique interarmes (GTIA) par un autre.
En outre, faire porter cette réforme sur le régiment aiderait à mettre fin à une pyramide de Ponzi organisationnelle allant de pair avec le format GTIA. La Brigade interarmes (BIA) dispose de ses régiments de mêlée (trois d’infanterie et deux de cavalerie) et prélèverait en théorie des compagnies sur les uns pour les remplacer par des escadrons des autres. La problématique qui se pose est qu’actuellement, même à 100 % de disponibilité technique opérationnelle, beaucoup de régiments ne peuvent équiper que la moitié de leurs effectifs sur le véhicule majeur régimentaire, de sorte que, pour obtenir une BIA en format ternaire à deux GTIA infanterie et un GTIA cavalerie, il faudrait puiser dans le troisième régiment d’infanterie et le second régiment de cavalerie. Ceux-ci seraient alors inopérants, la brigade n’aurait pas de réserve, et les GTIA en son sein non plus.
Ainsi, partant de cet état de fait, la structure proposée reposerait sur une volonté de rupture et sur une différenciation claire entre trois bataillons organiques :
• le bataillon de découverte (durcir le léger). Ce segment repose sur une décision structurelle forte : la Compagnie d’appui (CA) mute pour armer de nouvelles compagnies légères fortement renforcées en drones, offrant un bataillon léger en ternaire utilisant des véhicules tactiques légèrement blindés. Leur mission est de s’infiltrer sur tout le fuseau pour désorganiser l’ennemi, isoler ses échelons et détruire ses propres dronistes. La CA est une compagnie non manœuvrante qui répartit ses capacités avant le combat, selon les ordres de l’état – major. Tous les savoir – faire en son sein seraient cruciaux pour ces compagnies légères : infiltration, raid commando, utilisation massive de drones d’attaque et de drones – suicides, couplage entre drones d’observation et missiles moyenne portée, tireurs d’élite pour la chasse aux opérateurs de drones notamment. La CA continuerait d’exister au quartier pour servir de pilier de formation sur les savoir – faire spécifiques précédemment évoqués, mais, au même titre que certaines de ses sections sont capables de basculer en format dit « voltige », elle serait engagée au combat en compagnie d’infanterie légère dronisée. Les autres effectifs seraient dégagés grâce, d’une part, au passage d’une compagnie mécanisée au format infanterie légère et, d’autre part, à celui des compagnies au format ternaire, en partant du postulat qu’il n’y a pas assez de véhicules majeurs pour toutes les équiper. Si cette réforme implique des réorganisations complexes, elle garde le mérite de se faire globalement à effectifs constants et sans nécessiter une montée en puissance sur le véhicule majeur régimentaire, car elle repose principalement sur une optimisation de l’existant ;
• le bataillon d’assaut (consolider le lourd). Ce bataillon basculé en ternaire regroupe les unités sur véhicules majeurs (VBCI, Leclerc) maintenues en réserve et étalées en zone arrière du régiment. Positionnées sous une bulle de défense sol-air, ces unités sont préservées pour l’instant décisif, pour un engagement après avoir identifié des couloirs de mobilité et, au besoin, les avoir créés. Certes, le format quaternaire est actuellement doctrinalement privilégié, mais d’autres paramètres sont à prendre en compte. Régulièrement, par contraintes en ressources humaines, les sections basculent en ternaire. La volonté d’usage du quaternaire repose principalement sur la recherche d’un dispositif décliné ainsi : appui, assaut, couverture, élément réservé. La démocratisation du drone rend envisageable, à terme, de confier des missions d’infanterie à des drones (couvrir, flanc – garder, intervenir), mobilisant moins de combattants. Opérant dans un environnement partiellement déjà nettoyé par des unités plus légères du bataillon de découverte, des compagnies, bénéficiant d’un rapport de force favorable, pourraient ainsi s’engager avec un pion tactique en moins. Quant aux sections, elles conserveront toujours la capacité à générer un quatrième pion par le regroupement des véhicules de combat si la situation tactique l’exige ;
• le bataillon d’appui et de soutien (protéger le rare). Entité distincte gérant la zone arrière, le BAS intègre le Train de combat régimentaire (TC2), le génie blindé (EBG (4) et SDPMAC (5)), l’artillerie organique (CAESAR), éventuellement un peloton de circulation pour accélérer l’engagement du bataillon de combat en réserve, afin de garantir l’autonomie du régiment et délivrer des effets via des capacités rares et précieuses, de manière optimale. L’intégration des capacités CAESAR au sein du régiment lourd-léger s’explique par plusieurs raisons. Le rééchelonnement dans la profondeur induit par la menace drone, qui doit amener un bataillon à considérer sa zone arrière jusqu’à 30 km au lieu de 20, va amener les unités d’artillerie à manœuvrer dans sa zone. Les bataillons d’artillerie aux ordres des brigades gagneraient sans doute à être structurés autour des lance – roquettes multiples. Le TC2 verrait quant à lui son bilan charge/moyens mieux réparti, avec un séquençage entre unités légères et lourdes qui maintiendrait le domaine « maintenance » régulièrement en intervention, mais avec la possibilité d’alterner les équipes. La fonction ravitaillement serait également concernée puisqu’elle reposerait dans un premier temps sur des unités légères avec davantage d’autonomie, puis sur des unités lourdes engagées directement dans la phase de combat à leur plein potentiel, là où le modèle actuel impose des anticipations fines sur le moment opportun pour réaliser un recomplètement des chars Leclerc, par exemple. La création de ce bataillon d’appui et de soutien qui travaillerait en transversal aurait également le mérite d’accélérer le processus décisionnel des bataillons de combat sans nuire nécessairement à la coopération interarmes.
La transition et la dissymétrie des temps de manœuvre
Une manœuvre tactique se décompose en trois temps centrés autour de l’effet majeur, qui est une action sur l’ennemi dans un cadre espace – temps donné et qui, bien exploitée, ouvre la victoire. Le temps 1 correspond à la préparation de l’effet majeur ; le temps 2, à la réalisation de cet effet (l’effort) ; et le temps 3, à l’exploitation et à la consolidation. Au vu de la démocratisation de la puissance de feu, engager des unités mécanisées dans la phase de préparation de l’effet majeur, c’est prendre le risque qu’elles soient neutralisées avant ou pendant sa réalisation, et donc incapables d’exploiter. Le temps de manœuvre de l’échelon de découverte est intrinsèquement plus long que celui de l’assaut, mais la même démocratisation de la puissance de feu permettrait à des unités légères de ne pas se contenter d’un simple modelage et de commencer elles – mêmes à réaliser l’effet majeur. La transition entre les deux devrait s’opérer dans une dynamique permettant de terminer l’effet majeur et de l’exploiter aussi rapidement. Cette question de la transition était déjà abordée dans les réflexions doctrinales sur les attendus du programme SCORPION au moment de la création des « échelons de découverte » et des « échelons d’assaut ». Pour gérer cette complexité sans saturer le chef, le concept de PC Miroir (déjà pratiqué) proposerait deux cellules réduites :
• un premier PC qui conduirait l’action du bataillon de découverte (temps présent) ;
• un second PC qui concevrait dynamiquement l’engagement futur du bataillon d’assaut (temps ultérieur).
Cette organisation permettrait une « stabilité intellectuelle » fondamentale : chaque bataillon peut concevoir une manœuvre reposant sur une capacité opérationnelle fiabilisée, là où la manœuvre est actuellement conçue alors même que le combat est déjà en cours et que l’on ne sait pas exactement quelle sera la capacité opérationnelle de l’unité à la fin de l’engagement. En fonction de la phase, le bataillon non engagé au combat entre dans une période de régénération partielle et d’élaboration de sa future manœuvre, suivant les indications du chef tactique qui donne ses intentions. Le chef dispose ainsi d’un outil dont il connaît la force réelle pour chaque phase du combat. En outre, ce format lourd-léger conserverait la possibilité d’intégrer la nouvelle mutation du commandement et contrôle encore en expérimentation, celle du « PC distribué », reposant sur de petits échelons de commandement étalés sur le front et la profondeur du dispositif, communiquant peu à la radio, mais utilisant un réseau de type Starlink.
De plus, une manœuvre tactique GTIA est déjà aujourd’hui un amalgame de différentes manœuvres spécifiques : une manœuvre de mêlée orientée sur des saisies de points clés et de contacts directs avec l’ennemi ; une manœuvre des feux pour l’artillerie consistant en une phase de conquête de la supériorité des feux sur l’ennemi (détruire son artillerie) et une phase d’appui, passant par une chaîne de commandement précise, avec ses propres délais. Le génie a également sa propre manœuvre lorsqu’il s’agit des opérations d’appui ou de contre – mobilité, avec là aussi ses délais. La manœuvre logistique, orientée sur la préservation du potentiel de combat, est marquée par des mouvements constants de boucles avant et arrière qui sont sur un autre tempo. La manœuvre globale des chefs tactiques étend donc l’harmonisation de toutes les précédentes.
À celles-ci s’ajoutera la manœuvre des drones, marquée par une phase, potentiellement lente, de préparation, d’infiltration et de recherche de l’ennemi qui sera suivie d’une livraison d’effets rapides ; mais également d’une manœuvre antidrone qui consistera sans doute à positionner des unités spécialisées sur des points clés du terrain pour appuyer un engagement terrestre. Que les chefs tactiques, du commandant d’unité au chef de corps, aient des connaissances fines des capacités et des effets interarmes est vital. Qu’ils ne soient pas surchargés et parasités en est une autre : qu’ils disposent sous leur commandement direct de bataillons réduits en taille et réactifs, au sein desquels ne cohabitent pas tous les tempos de manœuvre sans pour autant les priver d’effets actionnables, doit être au cœur de la réflexion.
La question du commandement
Un débat intellectuel oppose deux visions du commandement, incarnées par Anthony King d’une part et par Jim Storr de l’autre. Pour le premier, avec justesse, l’accroissement des tâches, de la méthode d’état – major ou des spécialités et des zones de responsabilités des unités au combat implique une densification des états-majors tactiques, qui se révèlent plus efficaces que leurs prédécesseurs. Jim Storr nuance cette affirmation en relevant à raison que, lors d’une crise ou d’une phase au tempo accéléré, le nombre de personnes actives amenées à peser dans la prise de décision tend à se réduire, rendant certains traitants temporairement inutiles. Un conflit majeur amènera quotidiennement ce genre de situation, transformant la situation de crise en situation nominale. Par conséquent, générer un modèle d’unité qui permettrait de prendre en compte cette tension et de tenter de la résoudre devient primordial.
En outre, pour peser dans une coalition, la France doit proposer un modèle capable de transformer un succès tactique en solution stratégique. Si, comme le conclut Alexandre Svetchine, la tactique est le pas de l’opératif (6), alors le régiment doit être ce pion de référence capable, par sa réactivité organique, d’exploiter au combat des succès tactiques pour développer une opération et, en amont, d’incorporer les innovations pour compenser sa faiblesse démographique. Il ne s’agit pas seulement des destructions causées, mais des risques que l’on accepte de prendre au contact, car ces risques paient politiquement.
Notes
(1) Guy Brossollet, Essai sur la non-bataille (réédition), Éditions Jean Villequiers, Paris, 2022.
(2) Philippe Paul, « Notions sur le combat collaboratif », Revue de Doctrine des Forces Terrestres, 2019.
(3) Jack Watling, « Automation Does Not Lead to Leaner Land Forces », War on The Rocks, 7 février 2024.
(4) Engin blindé du génie.
(5) Système de déminage pyrotechnique pour mines antichars.
(6) Alexandr A. Svechin, Strategy, East View, Minneapolis, 1992 (réed. 2024).
Stéphane Jouai
Quatre jours qui ont redessiné le dossier libanais
L’accord-cadre libano-israélien négocié sous médiation américaine marque un tournant stratégique: il dissocie le dossier libanais du face-à-face avec l’Iran, encadre le retrait israélien, renforce l’autorité de l’État et place le désarmement du Hezbollah au cœur d’une dynamique régionale de pacification et de souveraineté retrouvée dans une perspective de paix durable. L’analyse de Fred Khair reprise du média partenaire Ici Beyrouth.
L’accord-cadre auquel sont parvenues les délégations libanaise et israélienne sous l’égide des États-Unis, après trois jours de négociations particulièrement difficiles suivis d’une journée supplémentaire décisive, envoie plusieurs signaux politiques, sécuritaires et régionaux majeurs.
Au-delà du contenu technique du texte, cet accord-cadre apparaît comme une redéfinition des rapports entre le Liban et Israël d’une part et de leur environnement régional d’autre part, tout en clarifiant la place du dossier libanais dans les négociations plus larges impliquant l’Iran.
Dissociation du dossier libanais du dossier iranien : un premier signal fort
Premier constat: le dossier libanais a bel et bien été dissocié du dossier iranien.
Cette évolution intervient malgré l’évocation de la création d’une cellule à caractère régional et international chargée de la pacification du Liban et de la gestion de son conflit avec Israël.
Cette idée figurait notamment dans la déclaration conjointe des pays médiateurs — le Qatar et le Pakistan — lors des pourparlers de Genève entre les États-Unis et la République islamique d’Iran. Ces discussions avaient abouti à un protocole d’accord visant à mettre fin aux hostilités entre Washington et Téhéran.
Même si l’État libanais avait officiellement salué cette initiative, celle-ci avait suscité un certain malaise au sein de la société libanaise. Ce climat avait coïncidé avec l’apparition de panneaux publicitaires installés par le Hezbollah sur la route de l’aéroport pour remercier l’Iran, alimentant le sentiment de frustration d’une partie importante de l’opinion publique.
Pour les souverainistes, ces signaux faisaient craindre un retour de l’influence du Hezbollah sur la vie politique libanaise, notamment au détriment des institutions de l’État, au risque de freiner le processus de désarmement. Il nourrissait également les inquiétudes quant au potentiel impact du protocole d’accord sur les négociations libano-israéliennes, considérées par une grande partie de l’opinion comme l’un des derniers leviers capables de mettre fin à l’emprise iranienne et à l’utilisation du Liban comme monnaie d’échange dans les rapports de force régionaux.
La détermination des autorités libanaises malgré les ambiguïtés régionales
Cette atmosphère, qui semble finalement ne pas avoir reflété la réalité des résultats des pourparlers de Genève, n’a toutefois pas entamé la détermination du président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam.
Les deux responsables ont poursuivi les efforts diplomatiques afin d’obtenir des résultats concrets dans ce qui est présenté comme une initiative du président de la République libanaise bénéficiant de l’appui du président américain Donald Trump.
Zones pilotes, retrait israélien et retour de la souveraineté libanaise
Concrètement, l’accord met pour la première fois à exécution le concept de «zones pilotes».
Celles-ci seront mises en œuvre dans des régions concernées cette fois par un retrait partiel israélien.
Cette avancée est présentée comme un double succès: d’une part, le retour de l’exercice effectif de la souveraineté de l’État libanais, qui ouvrira la voie à un retrait israélien partiel dans un premier temps ; d’autre part, le rétablissement de l’autorité de l’État sur les territoires concernés.
Cette souveraineté devra s’exercer à travers l’armée libanaise avec pour objectif annoncé l’élimination de toutes les capacités militaires et sécuritaires des acteurs non étatiques, en particulier le Hezbollah, afin d’aboutir au désarmement total et irréversible de la milice.
Ce volet bénéficie d’une annexe militaire spécialement conçue pour accompagner sa mise en œuvre.
Selon cette logique, ce dispositif représenterait également le principal espoir pour les habitants du Sud de pouvoir revenir dans leurs localités et envisager une reconstruction soutenue par les partenaires internationaux à l’initiative des États-Unis.
Financement iranien: des garanties pour éviter un renforcement du Hezbollah
Une autre inquiétude importante semble avoir été levée.
Lors des discussions de Genève, des craintes étaient apparues autour d’un éventuel déblocage de fonds iraniens pouvant indirectement renflouer les caisses du Hezbollah.
L’accord conclu prévoit au contraire que tout financement iranien destiné à des acteurs non étatiques sera interdit et placé sous surveillance étroite du gouvernement libanais avec l’aide des États-Unis.
Le mécanisme prévoit également que ces acteurs ne puissent bénéficier d’aucun financement international destiné à la reconstruction, ni servir d’intermédiaires pour détourner ces ressources.
Par ailleurs, les fonds iraniens susceptibles d’être débloqués dans le cadre d’un allègement partiel des sanctions ne pourraient, selon cette approche, être utilisés pour soutenir des activités jugées déstabilisatrices dans la région au détriment du Liban, du Levant ou des pays du Golfe.
Soutien américain et repositionnement régional
Cette orientation a été réaffirmée par le secrétaire d’État américain Marco Rubio lors d’une réunion conjointe entre les ministres des Affaires étrangères des pays membres du Conseil de coopération du Golfe et les États-Unis, tenue à Manama, au Bahreïn.
À cette occasion, Washington a réitéré son soutien à ses alliés traditionnels dans la région.
Le communiqué publié à l’issue de la rencontre a également apporté son appui aux négociations libano-israéliennes sous médiation américaine, allant jusqu’à soutenir la perspective d’un accord de paix entre les deux pays.
Cette orientation a ensuite été reprise dans l’accord-cadre signé le lendemain.
Le communiqué condamnait également les activités sécuritaires de l’Iran et de ses proxys dans la région et insistait sur le caractère prioritaire de la sécurité du détroit d’Ormuz.
Cette sécurité implique notamment le refus de toute forme de contrôle du passage maritime ou d’imposition de péages sur la circulation dans le détroit.
Détroit d’Ormuz : une tension persistante malgré le protocole américano-iranien
Cette question du détroit d’Ormuz a justement connu un regain de tensions.
Des drones iraniens ont attaqué un cargo traversant le détroit, entraînant une puissante réponse militaire américaine contre des sites situés en Iran.
Cet épisode rappelle une nouvelle fois la fragilité du protocole d’entente entre Washington et Téhéran.
Mais il vise également à démontrer que cet accord n’avait pas été conclu au détriment de la stabilité régionale ni de la sécurité des alliés des États-Unis.
Vers la fin de l’état d’hostilité entre le Liban et Israël
Au fond, l’ensemble de ces développements s’inscrit dans une logique de maintien des lignes rouges américaines consistant à empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire, à contenir les activités déstabilisatrices de ses proxys dans la région, à refuser toute forme de contrôle du détroit d’Ormuz, à préserver la souveraineté du Liban et à favoriser une sortie progressive de l’état de guerre entre le Liban et Israël.
Dans cette perspective, et selon les termes évoqués dans l’accord, les deux parties ont acté la fin de leurs hostilités avec pour objectif d’ouvrir la voie à une paix durable.
Hors d’Ukraine, la prolifération des drones FPV
Si l’Ukraine est le berceau de la militarisation des drones FPV (First person view), et surtout de leur industrialisation dès 2023, l’utilisation de ces UAS (Unmanned aerial system) armés a essaimé sur d’autres théâtres d’engagement par le biais d’acteurs étatiques et non étatiques.
L’usage de multirotors commerciaux avec capacité de largage (tels que les DJI Mavic ou d’autres multirotors de même catégorie, modifiés pour larguer des grenades à main, des grenades de 40 mm ou des munitions de RPG‑7 ou de mortier) était apparu au milieu des années 2010 au sein des différentes branches de l’État islamique en Syrie et en Irak, où l’Iraqi Counter Terrorist Force de l’armée irakienne ne s’est pas privée de l’adopter à son tour contre les djihadistes, mais aussi au Yémen, en Afrique, aux Philippines ainsi que parmi plusieurs cartels de narcotrafiquants. L’armée ukrainienne a transposé cet usage à une échelle industrielle, avant d’introduire celui des FPV à l’été 2022 et de le généraliser à partir de 2023 jusque dans ses opérations clandestines, comme ce fut le cas au Soudan où les services secrets ukrainiens ont éliminé des membres d’une milice encadrée par le groupe Wagner.
À la différence du quadcopter stabilisé familier du grand public, le drone FPV est un appareil issu d’une niche de loisir relativement restreinte, fabriqué de manière artisanale, facile à réaliser et à réparer grâce à une multitude d’éléments imprimés en 3D, complétés par des composants achetés dans des magasins spécialisés. Les systèmes de guidage par fibre optique, introduits sur les lignes de front à partir de mars 2024, ont vu leurs coûts de fabrication divisés par cinq du fait d’un accroissement rapide des volumes de production : le coût d’un drone FPV à fibre optique est ainsi passé de 2 500 dollars à moins de 500 dollars, ce qui rend ces drones aussi accessibles que leurs homologues à guidage radio, avec pour avantages une bien meilleure qualité de retour vidéo, une plus grande stabilité dans les échanges de données, une absence de perte de signal dans les dernières secondes avant l’impact et une invulnérabilité totale aux contre – mesures électroniques.
L’exemple ukrainien a donc inspiré tous ceux n’ayant pas les moyens d’acquérir des armements lourds, ni des armes de précision. En outre, la possibilité d’enregistrer toutes les images relatives à une mission, y compris les dernières secondes avant l’impact sur la cible, permet à l’utilisateur de mener des campagnes de propagande très efficaces.
Les groupes armés au Sahel
En Libye, l’armée gouvernementale avait attaqué en mars 2020 une faction armée dirigée par Khalifa Haftar à l’aide d’un quadcopter Kargu‑2 fabriqué en Turquie par STM. L’engin était configuré avec une capacité de reconnaissance automatique de cible. Un précédent qui fut, lui aussi, démultiplié quelques années plus tard sur le théâtre ukrainien. Ces dernières années, les pays du Sahel ont accru leurs ressources militaires et tendent à être mieux équipés qu’auparavant (notamment avec l’acquisition de drones turcs comme le TB2 et l’Akinci), ce qui se traduit par des succès tactiques face aux djihadistes.
À partir de 2023, les groupes terroristes tels que le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM) et l’État islamique au Grand Sahara ont revu leurs schémas d’attaque et ont commencé à inclure dans leurs tactiques l’utilisation de drones commerciaux modifiés pour larguer des charges explosives : la première attaque de ce type fut conduite en septembre 2023 contre les positions d’une milice dogon opposée aux djihadistes.
Au Burkina Faso, des tranchées ont été creusées autour des villes pour empêcher les terroristes d’y entrer à moto, et le GSIM utilise des drones pour frapper les troupes qui s’y trouvent. Au printemps 2024, les rebelles de l’Azawad ont frappé à plusieurs reprises le groupe Wagner à Léré et à Goundam avec des grenades larguées par drone. En mai 2024, ils ont attaqué l’armée malienne avec des drones kamikazes et des drones largueurs de grenades à Amachache, près de la frontière algérienne. En juillet, ils ont une nouvelle fois engagé l’armée malienne ainsi que le groupe Wagner lors de la bataille de Tinzaouaten, leur infligeant de lourdes pertes. Puis, en septembre et en octobre, ils ont de nouveau frappé à plusieurs reprises le groupe Wagner dans la région de Tombouctou. En septembre 2025, des éléments du Front de libération de l’Azawad ont détruit un drone Bayraktar TB2 de l’armée malienne à l’aide d’un drone FPV transportant une munition antichar PG‑7V(M) HEAT.
Le 24 mars 2025, l’État islamique au Sahel frappait au Nigeria avec un quadcopter armé d’une grenade, tuant 12 soldats, tandis qu’au Niger, l’État islamique en Afrique de l’Ouest lançait, en mai 2025, une attaque à l’aide de drones FPV à Tillabéri, le bilan étant de 64 soldats tués. La branche africaine d’Al – Qaïda opère elle aussi au Mali et au Burkina Faso à l’aide de quadcopters pour larguer des munitions sur les armées malienne et burkinaise, comme ce fut le cas le 1er juin 2025 lors de l’attaque contre la base de Boulikessi (avec un bilan de plus de 100 morts dans les rangs de l’armée malienne).
Au Soudan, les Forces de soutien rapide (RSF), tout comme l’armée, utilisent des drones commerciaux pour la reconnaissance ainsi que pour larguer des grenades sur des véhicules ou des positions ennemies. En revanche, l’utilisation de drones FPV est peu répandue et n’est pas comparable à celle observée en Ukraine, en Birmanie ou au Moyen‑Orient.
Au Moyen-Orient
Lors de l’attaque du 7 octobre 2023, le Hamas avait utilisé des drones commerciaux pour larguer des munitions sur les tours de guet le long de la frontière israélienne avant de percer des brèches dans le mur séparant Gaza de l’État hébreu. D’autres éléments ont fait de même contre un char Merkava IV et des troupes israéliennes. À partir de 2025, le Hamas a augmenté l’usage des drones contre les forces de Tsahal dans la bande de Gaza.
En Syrie, l’opposition a commencé en novembre 2024 à adopter une nouvelle approche dans l’usage des drones pour attaquer l’armée, ce qui a provoqué un renversement du rapport de forces et permis la prise de Damas par le Hayat Tahrir al-Cham (HTC), menant ainsi à la fin du régime de Bachar al-Assad.
Les unités de drones du HTC, appelées brigades Al – Shaheen, ont employé de petits drones kamikazes à réaction développés et fabriqués en interne avec de la fibre de verre et des pièces imprimées en 3D. De dimensions réduites et d’une portée moindre comparée à celle des OWA-UAV (One way attack – Unmanned aerial vehicles) classiques, ils ont permis de cibler des véhicules, des hélicoptères, des appareils de combat et d’autres équipements militaires, ainsi que des officiers de haut rang, avec une marge d’erreur inférieure à 5 %. Ils se sont également révélés très difficiles à contrer par les troupes au sol à proximité de la cible.
L’appui de spécialistes ukrainiens (20 opérateurs drones aguerris et 150 drones FPV) a gonflé les capacités des brigades Al – Shaheen, auxquelles la Turquie a également apporté son aide pour le développement et la rétro – ingénierie à partir de drones kamikazes russes et iraniens capturés. Plus de 200 drones kamikazes ont ainsi été réalisés par le HTC.
En mai 2025, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a commencé à utiliser des drones FPV à fibre optique pour attaquer des unités de l’armée turque engagées dans le sud-est du pays et au Kurdistan irakien. Lesquelles sont bien équipées et dotées de systèmes de brouillage, que le guidage par fibre optique permet de contourner. Le PKK fixe au drone un explosif improvisé qu’il fait détoner après celui-ci a atteint sa cible.
En Asie du Sud-Est
Le conflit de territoire entre le Cambodge et la Thaïlande survenu à l’été 2025 a lui aussi été le théâtre d’engagements par les drones entre les forces armées de ces deux pays. Le 24 juillet 2025, des drones cambodgiens furent repérés par l’armée thaïlandaise près du temple de Ta Muen Thom. À la suite de leurs actions de riposte, les unités thaïlandaises ont conduit des attaques coordonnées contre des unités cambodgiennes avec des drones FPV, des drones largueurs de munitions et des munitions téléopérées dans la zone frontalière entre Ta Muen Thom et Ta Krabey, dans le nord-ouest du Cambodge, où ils ont frappé des postes de commandement, des dépôts de munitions, des positions d’artillerie et des lignes de communication. Après l’Ukraine, la Thaïlande est ainsi le second pays à avoir utilisé des drones FPV dans un conflit armé contre un autre pays et les Thaïlandais ont démontré que les drones multirotors pouvaient être employés dans la jungle sans perte d’efficacité.
En Birmanie, les groupes de résistance à la junte militaire ont commencé à bricoler des drones armés à partir de 2023 afin de larguer des munitions sur les tranchées, les postes avancés et les équipements de l’armée birmane, notamment dans l’est du pays. Les drones FPV sont apparus début 2024, aussi bien du côté rebelle qu’au sein des forces gouvernementales, avec un usage en frappe de précision inspiré des tactiques observées sur le théâtre ukrainien. Un droniste rebelle a ainsi détruit à l’aide d’un drone FPV un blindé WMA‑301 de l’armée birmane, qui a été touché malgré sa cage de protection. Les FPV se sont progressivement généralisés chez les groupes d’insurgés pour compenser le manque d’artillerie et leur permettre des actions de harcèlement contre des abris, des tranchées et des bâtiments peu durcis, ainsi que pour appuyer des assauts. On peut noter aussi la destruction d’un hélicoptère Mi‑17 birman par l’Armée pour l’indépendance kachin, l’un des groupes rebelles : l’appareil a été percuté par un drone FPV à guidage par fibre optique lors d’une mission de ravitaillement près de Shwegu.
Les droneros d’Amérique latine
Au Mexique, les opérateurs FPV du cartel de Jalico (le Cartel Jalisco Nueva Generacion, ou CJNG) se font appeler « les droneros ». Le CJNG opère dans la province occidentale de Michoacán et y applique les techniques apprises d’Ukraine. Un constat également formulé concernant le cartel Los Zetas. En 2024, les membres de certains cartels mexicains et colombiens se sont engagés dans la Légion internationale de l’armée ukrainienne sous de fausses identités pour y apprendre les tactiques et procédures concernant l’utilisation de drones de tous types, en particulier les FPV.
De retour dans leurs pays respectifs, ces dronistes frais émoulus de leur expérience en Ukraine utilisent maintenant les FPV contre la police et l’armée, mais aussi dans des affrontements entre cartels rivaux : en juin 2025, le cartel de La Linea (qui constitue en fait la branche armée du cartel de Juárez) utilisait des drones largueurs de munitions pour attaquer le cartel de Sinaloa. L’autre moyen utilisé par ces organisations sont les drones stabilisés avec kit de largage, qui donnent aux narcotrafiquants une double capacité d’observation (qui permet de repérer les cibles puis de guider les opérateurs FPV dans la phase d’acquisition) et de bombardement « modèle réduit » : petits appareils, petites munitions, précision relative mais suffisante pour produire un effet militaire, renforcé par l’effet de surprise qui peut être obtenu grâce aux faibles signatures sonore et visuelle du quadcopter. L’efficacité est telle que les forces de sécurité ont été obligées de revoir la protection de leurs véhicules, les dotant de surblindage, parfois complété d’une mitrailleuse et de divers dispositifs destinés à compliquer le travail des dronistes adverses.
En Haïti, la lutte contre les gangs armés a pris une nouvelle dimension en 2025 : le gouvernement haïtien a fait appel à des contractors américains (dont Erik Prince, fondateur de Blackwater) pour renforcer la police contre les gangs qui menacent de prendre le pouvoir central depuis 2024. Outre l’envoi d’une force secrète de 150 contractors recrutés parmi des vétérans américains, dont certains d’origine haïtienne, Erik Prince a acheminé une importante quantité d’armement à Port au Prince, presque entièrement contrôlée par les gangs, et sa mission prévoit d’aider le gouvernement à éliminer les gangsters en utilisant des drones FPV. Avec cette campagne qui a débuté en mars 2025 et qui est toujours en cours, la police haïtienne a éliminé près de 300 membres de gangs, en les frappant presque partout, y compris dans des locaux ou des véhicules, et en appuyant l’action de la police dans les quartiers où opèrent les criminels haïtiens, tels que Fort National.
Emmanuel Vivenot


