Des pharaons noirs aux seigneurs de guerre
Trois ans après le début de la guerre entre l’armée régulière et les milices de Hemedti, le Soudan est fracturé entre zones d’influence rivales, ravagé par les déplacements forcés, la famine et les massacres de civils. Du Darfour au Kordofan, les combats se poursuivent, tandis que les puissances régionales et internationales s’affrontent par procuration autour d’un enjeu central : l’or. Car derrière les batailles et les discours idéologiques se cache une réalité plus prosaïque : dans le plus grand pays aurifère d’Afrique après le Ghana, les mines du Bouclier nubien constituent aujourd’hui l’une des principales sources de financement des seigneurs de guerre, transformant un héritage plusieurs fois millénaire en moteur de la violence contemporaine.
« Si tu découvres nos trésors, abandonne l’or à ceux qui veulent se détruire eux-mêmes. » L’avertissement formulé au IIIe siècle par l’alchimiste Zosime de Panopolis résonne aujourd’hui avec une troublante actualité. Au Soudan, l’or n’est plus la métaphore spirituelle de la purification de l’âme qu’évoquaient les philosophes de Haute-Égypte. Il est devenu une monnaie de guerre, une matière première stratégique qui finance armées privées, trafics transfrontaliers et ambitions géopolitiques.
Pour comprendre le rôle de l’or dans la tragédie soudanaise contemporaine, il faut remonter bien avant les colonisateurs européens, avant même les califes arabes, jusqu’aux royaumes de Nubie et de Koush, là où les premiers empires africains bâtirent leur puissance sur les richesses du sous-sol.
Le Bouclier arabo-nubien
Le trésor des pharaons noirs
Les plus anciennes traces documentées de l’exploitation aurifère dans la région apparaissent dans le célèbre papyrus minier de Turin, au XIe siècle avant notre ère. Ce document cartographie déjà les ressources minières du désert oriental égyptien et témoigne d’une exploitation ancienne de l’or dans les régions bordant la mer Rouge.
Mais c’est surtout en Nubie, dans le nord de l’actuel Soudan, que l’or forgea durablement l’histoire politique régionale. Les royaumes de Napata puis de Méroé contrôlaient certaines des plus riches zones aurifères du continent. Longtemps dominés par l’Égypte pharaonique, les souverains nubiens finirent par prendre leur revanche. Entre 747 et 656 avant J.-C., les rois koushites fondèrent la XXVe dynastie égyptienne, celle que l’historiographie moderne nomme les « pharaons noirs ».
L’or de Nubie était alors célèbre dans tout le monde antique. Les auteurs grecs et romains évoquaient régulièrement les richesses du pays de Koush. Plus tard, les traditions bibliques et éthiopiennes associèrent ces terres aux récits de la reine de Saba et aux légendaires mines du roi Salomon.
Cette réputation a traversé les siècles. Le choix du nom « Meroe Gold » pour la société minière liée au groupe Wagner au Soudan n’a rien d’anodin : il renvoie directement à l’ancienne capitale du royaume méroïtique et à l’imaginaire de l’or nubien.
Le Bouclier nubien, un Eldorado géologique
Si l’or a façonné l’histoire de la région pendant plus de trois millénaires, c’est d’abord parce que la nature a doté le nord-est africain d’un patrimoine géologique exceptionnel. Le Bouclier Nubien constitue la partie africaine du Bouclier arabo-nubien, immense zone géologique née entre 870 et 550 millions d’années lors de la formation du supercontinent Gondwana. Cette structure associe des gisements aurifères orogéniques à des dépôts polymétalliques riches en cuivre, zinc, argent et parfois or. Cette combinaison est considérée comme un véritable « graal » par les géologues.
Le papyrus minier de Turin (Égypte, 1150-60 av. J.-C.) est le plus ancien document relatif au Bouclier nubien
Pendant des siècles, l’exploitation resta artisanale. Les populations locales extrayaient l’or visible dans les filons de quartz affleurant à la surface. La véritable industrialisation n’intervient qu’à l’époque coloniale. Égyptiens, Britanniques et Italiens tentent alors d’exploiter systématiquement les ressources minières de la région, introduisant nouvelles techniques, galeries profondes et équipements modernes.
Cependant, les guerres mondiales, les indépendances et l’instabilité chronique empêchent la constitution d’une véritable industrie minière moderne. La plupart des sites sont abandonnés pendant des décennies.
Omar el-Béchir et la ruée vers l’or
Le véritable tournant intervient sous le régime d’Omar el-Béchir. À partir des années 2000, les cours mondiaux de l’or s’envolent. Dans le même temps, le Soudan cherche à compenser les difficultés économiques provoquées par les sanctions internationales, puis par la perte de la majorité des ressources pétrolières après l’indépendance du Soudan du Sud en 2011.
Khartoum encourage alors massivement l’exploitation aurifère. Des centaines de milliers d’orpailleurs envahissent le désert nubien, le Darfour et les régions périphériques. En quelques années, le pays devient l’un des premiers producteurs d’or du continent, avec une production officielle de cent tonnes annuelles.
Mais cette manne échappe largement à l’État. Les filières informelles prolifèrent. Une grande partie de la production quitte clandestinement le pays vers les Émirats arabes unis, principal hub régional du raffinage et du commerce de l’or africain. Les recettes disparaissent dans des circuits opaques, alimentant corruption, clientélisme et militarisation.
Le marchand d’or devenu chef de guerre
C’est dans ce contexte qu’émerge la figure de Mohamed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom d’Hemedti. Chef des Janjawids du Darfour, il comprend rapidement que le contrôle des mines compte autant que le contrôle des armes. Son ascension politique repose en grande partie sur sa mainmise sur plusieurs zones aurifères stratégiques du Darfour, notamment autour du gisement de Jebel Amer. Les revenus tirés de l’or lui permettent progressivement de construire un véritable empire économique. Les Forces de Soutien Rapide (RSF), qu’il dirige, développent leurs propres réseaux commerciaux, leurs sociétés écrans et leurs circuits d’exportation.
Source : S§P Global Commodity Insights, Observatory of Economic Complexity, November 2025
Lorsque la guerre éclate en avril 2023 entre les RSF d’Hemedti et les Forces armées soudanaises du général Abdel Fattah al-Burhan, l’or devient immédiatement un enjeu central du conflit. Contrôler une mine permet de financer l’achat d’armes, de payer les combattants, d’acheter des loyautés tribales et de contourner les sanctions internationales. L’économie de guerre soudanaise repose désormais autant sur l’or que sur les victoires militaires.
Wagner, Moscou et l’or soudanais
La guerre en Ukraine a également mis en lumière l’importance stratégique de l’or soudanais pour la Russie. Depuis plusieurs années, le groupe paramilitaire russe Wagner a développé des intérêts miniers au Soudan via différentes structures commerciales, notamment Meroe Gold. Ces réseaux ont participé à l’extraction, au transport et à l’exportation d’or vers la Russie. Dans un contexte de sanctions financières internationales, l’or constitue pour Moscou une ressource particulièrement précieuse : facilement transportable, difficilement traçable et immédiatement convertible en devises. Après la mort d’Evgueni Prigojine en 2023, les activités africaines de Wagner sont progressivement passées sous le contrôle direct du Kremlin, mais les circuits aurifères demeurent.
Le Soudan est ainsi devenu l’un des théâtres de la compétition géoéconomique mondiale entre puissances régionales, Russie, Chine et États du Golfe.
Une guerre alimentée par la contrebande
Le paradoxe soudanais est cruel. Jamais le pays n’a produit autant d’or. Pourtant, jamais la population n’a été aussi pauvre et vulnérable. La majeure partie des bénéfices échappe aux finances publiques. Les réseaux de contrebande prospèrent. Les trafiquants se jouent des frontières poreuses avec la Libye, le Tchad, la Centrafrique ou l’Égypte. Des cargaisons quittent régulièrement le pays sans déclaration officielle.
Dans les zones contrôlées soit par l’armée régulière, soit par les RSF, l’or part vers les pays du Golfe, Hemedti étant l’homme des Émirats Arabes Unis, Al-Burhan, lui, recevant les faveurs du Qatar.
L’or est devenu à la fois une réserve de valeur, un instrument de corruption et une arme stratégique. Il finance les recrutements, les véhicules, les armes légères et les réseaux logistiques. Il permet aussi d’entretenir des alliances régionales et des clientèles politiques.
De Méroé aux milices
L’histoire du Soudan apparaît ainsi comme une longue continuité où la géologie façonne la politique. Les mêmes richesses qui ont permis l’essor des royaumes de Koush, des pharaons noirs et de Méroé alimentent aujourd’hui les ambitions des chefs de guerre et les appétits des puissances étrangères. Depuis trois mille ans, l’or du Bouclier Nubien, qui symbolisait l’immortalité des pharaons, nourrit à la fois les rêves de grandeur et les tragédies humaines.
Un marché globalisé
Symbole de richesse et de puissance, l’or est redevenu une arme économique dans un monde marqué par les rivalités stratégiques. De l’Afrique qui l’extrait, à Dubaï qui le centralise et la Suisse qui le raffine, le métal jaune suit un itinéraire mondialisé dont les enjeux dépassent largement la joaillerie.
L’or est probablement la matière première la plus mondialisée de la planète. Contrairement aux hydrocarbures ou au denrées agricoles, il ne se consomme pas : il circule, s’accumule, se refond et se revend. Une fois raffiné, il devient pratiquement impossible d’en retracer l’origine. Cette caractéristique fait sa force économique, mais aussi sa vulnérabilité. Des mines artisanales africaines jusqu’aux coffres des banques centrales, le parcours de l’or demeure souvent opaque.
Le rapport publié par Swissaid en mai 2024 sur le commerce de l’or africain met en lumière l’ampleur du phénomène. Selon l’ONG suisse, des centaines de tonnes d’or quittent chaque année le continent sans être correctement enregistrées dans les statistiques officielles. La valeur de ces flux atteint plusieurs dizaines de milliards de dollars. Une grande partie de cet or prend la direction des Émirats arabes unis (EAU) avant de poursuivre sa route vers les grands centres mondiaux du raffinage, notamment la Suisse.
Capital et clandestin
L’Afrique produit aujourd’hui près d’un quart de l’or mondial. Le Ghana, le Mali, le Burkina Faso, la Tanzanie, le Soudan ou encore l’Afrique du Sud figurent parmi les principaux producteurs du continent. À côté des grandes mines industrielles exploitées par des multinationales, l’extraction artisanale connaît un essor spectaculaire. Selon les estimations de Swissaid, plusieurs millions d’Africains vivent directement ou indirectement de cette activité.
Cette production artisanale représente une source de revenus essentielle pour de nombreuses communautés rurales. Mais elle échappe souvent aux circuits officiels. Dans certaines régions, l’or est acheté directement sur les sites d’extraction par des intermédiaires qui le transportent ensuite vers les grands centres commerciaux régionaux. La porosité des frontières facilite les exportations informelles vers des pays voisins disposant d’infrastructures plus développées ou d’un cadre fiscal plus favorable.
Le cas du Soudan illustre parfaitement les limites de la traçabilité actuelle. Alors que les statistiques officielles font état de plus de 1,5 milliard de dollars d’exportations d’or vers les EAU en 2024, plusieurs études estiment qu’une part beaucoup plus importante de la production quitte le pays par des circuits parallèles. Selon des estimations de Chatham House, jusqu’à 90 % de l’or du Soudan pourrait échapper aux circuits officiels, privant l’État de recettes fiscales considérables tout en alimentant l’un des principaux hubs aurifères mondiaux.
Les EAU sont directement et politiquement impliqués dans la Corne de l’Afrique, mais le phénomène s’étend à l’ensemble du continent. Ainsi, selon une étude de l’Institute for Security Studies, alors que le Mali n’avait déclaré que 216 millions de dollars d’exportations d’or vers les EAU en 2016, les autorités émiraties ont enregistré cette même année 1,52 milliard de dollars d’importations d’or en provenance du Mali. De même, en 2014, Bamako déclarait une production nationale de 45,8 tonnes d’or, tandis que les Émirats affirmaient avoir importé 59,9 tonnes de métal jaune malien. Ces écarts suggèrent l’existence de flux massifs échappant aux statistiques officielles et donc aux recettes fiscales des États producteurs.
Pourquoi Dubaï est devenu le cœur du système
Au cours des vingt dernières années, Dubaï s’est imposé comme la principale porte d’entrée de l’or africain sur les marchés mondiaux. Les raisons de ce succès sont multiples. Les EAU offrent un environnement particulièrement attractif pour les négociants : fiscalité réduite, infrastructures logistiques performantes, proximité géographique avec l’Afrique et procédures douanières longtemps plus souples que celles de nombreuses places occidentales.
L’émirat a également investi massivement dans les infrastructures liées aux métaux précieux. Le Dubai Multi Commodities Centre (DMCC) est devenu l’un des plus importants hubs mondiaux du négoce de l’or. Chaque jour, des cargaisons provenant de toute l’Afrique arrivent dans les souks spécialisés, les comptoirs de négoce et les raffineries de l’émirat. Dans certains cas, l’or franchit les frontières dissimulé dans des bagages. Dans d’autres, il est importé sous des déclarations incomplètes ou via des pays de transit. Une fois arrivé à Dubaï, le métal est fondu, raffiné et mélangé à d’autres lots. Son origine devient alors extrêmement presque impossible à identifier.
L’effacement de la traçabilité
Contrairement au diamant, dont le commerce est encadré depuis 2003 par le Processus de Kimberley, l’or ne dispose pas d’un mécanisme international unique de certification. Face à cette lacune, plusieurs dispositifs de due diligence ont été développés afin d’améliorer la traçabilité du métal jaune. La référence principale est aujourd’hui le Guide OCDE sur le devoir de diligence publié en 2011 pour des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque. Ce cadre recommande aux entreprises de cartographier leurs fournisseurs, d’identifier les risques liés aux droits humains, aux conflits armés ou au blanchiment d’argent, puis de mettre en œuvre des mesures de contrôle tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Dans le secteur aurifère, le principal mécanisme de contrôle repose sur la London Bullion Market Association (LBMA). Depuis 2012, les raffineries souhaitant conserver leur accréditation sur le marché international doivent respecter la Responsible Gold Guidance, un ensemble de règles inspirées directement des recommandations de l’OCDE. Les raffineurs sont soumis à des audits annuels censés vérifier l’origine de l’or, l’existence de procédures de traçabilité et les mesures prises contre le financement des conflits, le blanchiment ou les atteintes aux droits humains.
Ces mécanismes restent cependant très contestés. Plusieurs ONG, dont Global Witness et Swissaid, estiment que les systèmes actuels demeurent insuffisants pour garantir une traçabilité réelle du métal. Une fois raffiné, l’or devient physiquement indifférenciable et la preuve de son origine repose essentiellement sur des documents commerciaux.
La Suisse, capitale mondiale du raffinage
Si Dubaï est devenu le grand marché de l’or africain, la Suisse demeure le centre névralgique de sa transformation. Bien qu’elle ne possède pratiquement aucune mine d’or sur son territoire, elle constitue le principal centre mondial de raffinage. Selon le WWF Suisse, entre 50 et 70 % de l’or extrait dans le monde y transite pour être fondu, purifié puis réintroduit dans les circuits financiers internationaux. Le pays abrite quatre des plus grandes raffineries mondiales — Valcambi, Argor-Heraeus, PAMP et Metalor — qui jouent un rôle central dans la transformation de l’or brut en lingots certifiés.
Si les raffineries suisses refusent d’importer directement de l’or africain, elles ont toutefois importé 316 tonnes d’or depuis les Émirats arabes unis en 2024. La même année, ces derniers ont importé 748 tonnes d’or africain, devenant de loin le premier acheteur mondial du métal extrait sur le continent. Le passage par une raffinerie suisse agréée par la LBMA est un point de bascule. L’or brut dont l’origine peut être difficile à établir (potentiellement une zone de guerre) devient alors un produit répondant aux standards du marché mondial et susceptible d’être acheté par des banques commerciales ou centrales, l’industrie horlogère, des investisseurs institutionnels. Après raffinage, le métal devient une marchandise parfaitement intégrée aux circuits officiels. Les lingots rejoignant les coffres de Londres, Zurich, New York ou Singapour ne portent plus aucune trace visible de leur parcours initial.
Vers un Kimberley de l’or ?
Au début des années 2000, les révélations sur les « diamants de sang » provenant de la Sierra Leone, du Liberia ou de l’Angola avaient conduit la communauté internationale à réagir. Le Processus de Kimberley, lancé en 2003, visait précisément à empêcher que les pierres précieuses financent des conflits armés et des groupes rebelles. Vingt ans plus tard, l’or pose un défi comparable, mais à une échelle bien plus vaste. Plus facile à transporter, à fondre et à dissimuler que les diamants, il circule à travers une chaîne d’approvisionnement mondiale dont la traçabilité demeure largement un jeu documentaire et bureaucratique. Les procédures de due diligence mises en place par les raffineries, les négociants et les organismes professionnels ou les initiatives comme Single Mine Origin (SMO) proposant un or traçable depuis une mine unique jusqu’au produit final constituent autant d’avancées réelles, mais elles peinent encore à répondre aux interrogations soulevées par l’or provenant de zones de conflit ou de gouvernance fragile.
Entre les mines artisanales africaines, les comptoirs de Dubaï et les raffineries suisses, le métal jaune continue de changer plusieurs fois d’identité avant d’intégrer les circuits financiers mondiaux. Cette opacité alimente aujourd’hui un débat de plus en plus vif : faut-il créer pour l’or un mécanisme international comparable au Processus de Kimberley ? Alors que plusieurs centaines de tonnes d’or africain échappent encore chaque année aux statistiques officielles, la question n’est plus seulement celle de la transparence des marchés. Elle est aussi celle de la capacité des États producteurs à bénéficier de leurs ressources naturelles et celle des consommateurs, investisseurs et banques centrales à s’assurer que l’or qu’ils achètent ne contribue ni à alimenter les conflits ni à priver les populations locales des richesses de leur sous-sol.
Des Canadiens à la rescousse d’Asmara
Travail forcé, revenus miniers et lobbying international : retour sur le rôle controversé de la compagnie minière canadienne Nevsun, qui a contribué, dans les années 2010, à maintenir à flot l’un des régimes les plus répressifs d’Afrique.
Lorsqu’on évoque aujourd’hui l’industrie minière érythréenne, l’attention se porte souvent sur la Chine. Depuis le rachat de Nevsun Resources par le géant Zijin Mining en 2018, Pékin est devenu l’acteur dominant du secteur extractif du pays. Pourtant, avant les investisseurs chinois, ce sont des compagnies canadiennes qui ont ouvert la voie. Et parmi elles, aucune n’a joué un rôle aussi déterminant que Nevsun Resources.
L’État goulag
L’histoire officielle est celle d’un investissement étranger venu développer les richesses du sous-sol érythréen. L’histoire réelle est plus dérangeante. Car au moment où Nevsun lance l’exploitation de la mine de Bisha en 2011, l’Érythrée traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire contemporaine. Isaïas Afewerki dirige alors un État sous sanctions internationales, accusé par les Nations unies de soutenir divers groupes armés dans la région, notamment Al Shabaab en Somalie. L’économie érythréenne est exsangue. Le secteur privé a été méthodiquement asphyxié, les activités économiques sont concentrées entre les mains du parti unique, le Front populaire pour la démocratie et la justice (PFDJ), tandis que le service national à durée indéterminée fournit une main-d’œuvre quasi gratuite à l’État et à ses entreprises. L’Érythrée se voit alors surnommée la « Corée du Nord de l’Afrique » ou « Gulag State ».
Depuis les années 1990, le régime a construit un système économique entièrement étatisé, dominé par des conglomérats tels que le Hidri Trust et la Red Sea Corporation. Entre le parti, l’État, l’armée et les entreprises, les frontières sont pratiquement inexistantes. Les contrats publics sont attribués aux sociétés contrôlées par le PFDJ, les conscrits sont utilisés dans tous les secteurs de l’économie et les revenus générés par ces activités échappent à tout contrôle démocratique. Dans ce système, l’économie n’est pas un instrument de développement : elle est un instrument de pouvoir.

À la fin des années 2000, le modèle montre pourtant ses limites. Les sanctions adoptées par la communauté internationale visent à isoler le régime et à assécher ses ressources financières. Les diplomates américains en poste à Asmara décrivent alors un gouvernement en grande difficulté, dépendant des transferts (parfois extorqués) de la diaspora et de circuits financiers opaques. Beaucoup d’observateurs s’attendent à voir le régime vaciller.
Sauvé par les compagnies minières
Grâce à la découverte et à l’exploitation du gisement de Bisha, Nevsun apporte au gouvernement érythréen ce dont il manque le plus : des devises. La mine commence à produire de l’or en 2011. Les revenus sont immédiatement considérables. Selon plusieurs estimations, l’État érythréen engrange plusieurs centaines de millions de dollars grâce à sa participation dans le projet et aux taxes minières. Pour un pays dont le produit intérieur brut demeure extrêmement faible, ces recettes représentent une véritable bouffée d’oxygène.
Le problème est que cet argent ne tombe pas dans les caisses d’un État transparent et démocratique. Il alimente un système politique fermé, sans budget public, sans presse libre, sans constitution et sans mécanismes indépendants de contrôle des finances publiques. Plusieurs chercheurs et ONG spécialisées dans les droits humains considèrent même que la croissance économique enregistrée par l’Érythrée au début des années 2010 repose presque exclusivement sur les revenus tirés de Bisha.
Dans le même temps, les accusations se multiplient concernant les conditions de travail sur le site minier. Dès 2013, Human Rights Watch publie un rapport dénonçant le recours au travail forcé dans le cadre du service national. Selon l’organisation, des travailleurs affectés à des sous-traitants de la mine sont mobilisés contre leur gré et placés sous contrôle militaire. Deux ans plus tard, la Commission d’enquête des Nations unies sur les droits humains en Érythrée confirme l’existence d’un système institutionnalisé de travail forcé. Les témoignages recueillis évoquent des punitions, des détentions arbitraires et des traitements dégradants infligés à des conscrits employés sur les chantiers liés à Bisha.
En 2014, trois réfugiés érythréens déposent plainte contre Nevsun devant la justice canadienne. Ils affirment avoir été contraints de travailler sur le site dans le cadre du service national et avoir subi des traitements inhumains. L’affaire prend rapidement une dimension historique. Les juridictions canadiennes acceptent d’examiner des accusations particulièrement graves : esclavage, travail forcé, torture et crimes contre l’humanité. Pour la première fois, une entreprise minière canadienne risque d’être jugée dans son pays pour des faits commis à l’étranger.
Face à cette offensive judiciaire, Nevsun ne se contente pas de contester les accusations. La compagnie engage une stratégie beaucoup plus ambitieuse : défendre le modèle érythréen lui-même.
Un lobbying agressif
Sous l’impulsion de cadres de l’entreprise, tels que Todd Romaine, vice-président chargé de la responsabilité sociale, et de conseillers juridiques comme Ruby Sandhu, la bataille engagée contre les accusations de travail forcé se transforme progressivement en une remise en cause plus large des organisations de défense des droits humains, des experts onusiens et des témoignages de réfugiés érythréens. Les critiques du régime sont régulièrement présentés comme des acteurs politisés, tandis que les rapports documentant les abus sont dénoncés comme les instruments d’une campagne occidentale contre l’Érythrée.
Le paradoxe est saisissant. Une société cotée sur les marchés boursiers de Toronto et de New York fait la promotion, directement ou indirectement, des arguments d’un régime anticapitaliste régulièrement classé parmi les plus répressifs au monde et dirigé par un Président formé en Chine pendant la révolution culturelle.
La stratégie fonctionne partiellement. En 2018, Nevsun est rachetée pour 1,41 milliard de dollars canadiens par le groupe chinois Zijin Mining. Deux ans plus tard, alors qu’un procès susceptible de créer un précédent mondial se profile, un accord financier confidentiel est conclu avec les plaignants. Le montant versé par la compagnie d’Etat chinoise n’a pas été divulgué. Le procès de Nevsun n’aura jamais lieu.
L’affaire Nevsun dépasse largement le cadre d’un contentieux judiciaire. Elle pose une question fondamentale sur la responsabilité des multinationales opérant dans des États autoritaires. Une entreprise peut-elle prétendre à la neutralité lorsqu’elle devient la principale source de revenus d’un régime sous sanctions internationales ? Peut-elle ignorer l’origine de la main-d’œuvre mise à sa disposition lorsqu’elle opère dans un système reposant sur la conscription à durée indéterminée ?
La guerre du Tigré
La stratégie de communication déployée par Nevsun a également contribué à banaliser un discours de plus en plus agressif à l’égard des opposants au régime, mais aussi du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), la région frontalière avec l’Éthiopie, et plus largement des Tigréens eux-mêmes. Lorsque la guerre du Tigré éclate en novembre 2020, les troupes érythréennes envahissent la région en appui à l’offensive menée par le gouvernement fédéral éthiopien. Les réseaux mobilisés depuis plusieurs années pour défendre le gouvernement érythréen se retrouvent en première ligne de la bataille informationnelle qui accompagne le conflit. Des lobbyistes et même des universitaires qui entretiennent des liens institutionnels avec l’industrie minière justifient l’invasion et alimentent le discours de haine à l’encontre des Tigréens.
Depuis les années 2000, les géologues savent que les formations aurifères du Bouclier nubien ne s’arrêtent pas à la frontière entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Les mêmes structures géologiques qui ont donné naissance aux mines de Bisha ou au projet Asmara (une autre mine exploitée par le consortium autour de Nevsun) se prolongent vers le Tigré. Plusieurs sociétés minières canadiennes, dont certaines créées par d’anciens cadres de Nevsun, avaient d’ailleurs commencé à explorer activement la région juste avant le déclenchement de la guerre.
Dès lors, une interrogation se fait jour : les ressources minières du Tigré auraient-elles joué un rôle dans les calculs stratégiques des acteurs du conflit ? Aucune déclaration officielle ne permet d’affirmer que l’accès à l’or constituait un objectif principal de l’intervention érythréenne, mais il serait imprudent d’écarter totalement cette hypothèse. Là où l’or a contribué à assurer la survie économique du régime d’Asmara, où les frontières géologiques ignorent les frontières politiques et où les mêmes réseaux d’affaires gravitent depuis deux décennies autour du Bouclier nubien, la question mérite d’être posée.
L’histoire de Nevsun ne s’arrête donc pas aux tribunaux canadiens ni aux revenus de la mine de Bisha. Elle ouvre une réflexion plus large sur les liens entre ressources naturelles, régimes autoritaires et conflits régionaux dans la Corne de l’Afrique. À mesure que de nouveaux gisements sont découverts des deux côtés de la frontière, l’or pourrait bien continuer à peser sur l’avenir politique et sécuritaire de la région.
Sauver le régime
En Érythrée, l’or de Bisha n’a pas seulement transformé l’économie nationale. Il a contribué à sauver un régime que beaucoup pensaient condamné. Les sanctions internationales devaient l’étouffer ; les revenus miniers lui ont offert un sursis. Dans cette histoire, Nevsun n’apparaît pas seulement comme un investisseur étranger. La compagnie est devenue, volontairement ou non, l’un des piliers économiques de la survie du système construit par Isaïas Afewerki qui asservit littéralement 6 millions d’Érythréens et les pousse sur les routes de l’exil. Le régime le sait, c’est pourquoi il interdit à ses concitoyens de quitter le territoire. La seule issue possible passe par les réseaux de passeurs qui pratiquent l’extorsion, la torture et les abus sexuels. Des officiels érythréens sont impliqués dans ces réseaux : ils ont rendu leur pays invivable, poussent les gens à l’exil tout en leur interdisant, et, finalement organisent les voies illégales de l’exode.
À l’heure où l’Europe a placé la question migratoire au cœur de ses débats politiques, il conviendrait de s’interroger sur les causes qui poussent des milliers d’Érythréens à risquer leur vie en traversant le Sahara et la Méditerranée, et le rôle joué dans ce drame par certaines compagnies occidentales.
La France et l’or d’Haïlé Selassié
Alors que l’Éthiopie traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente, entre guerres internes, crise économique et dépendance croissante aux financements étrangers, une étrange affaire secoue les cercles du pouvoir à Addis-Abeba. Fin octobre 2024, le Premier ministre Abiy Ahmed a révélé le transfert de 400 kg d’or découverts au Palais du Jubilé à proximité des coffres de la Banque nationale. Quelques semaines plus tard, le même palais accueillait Emmanuel Macron pour fêter en grande pompe l’anniversaire du Président français, tandis que se poursuivait la restauration du site financée par la coopération française et que s’élevait, sur les hauteurs de la capitale, le gigantesque nouveau palais d’Abiy Ahmed. Au-delà d’une anecdote patrimoniale se dessinent des questions beaucoup plus vastes : d’où vient cet or, qui l’a découvert, à quoi servira-t-il et en quoi cette affaire est-elle liée aux ambitions régionales du Premier ministre et de ses puissants partenaires émiratis ?
Dans la grande saga de l’or du Bouclier nubien, l’affaire pourrait sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Le 31 octobre 2024, devant le Parlement éthiopien, le Premier ministre Abiy Ahmed annonçait que 400kg d’or conservés au Palais du Jubilé d’Addis-Abeba avaient été transférés dans les coffres de la Banque nationale d’Éthiopie. Une déclaration laconique, sans aucune précision supplémentaire. Pas un mot sur l’origine de cet or, pas un mot sur sa nature ni sur sa destination finale.
Pourtant, dans un pays ravagé par les guerres, en difficulté économique chronique et aux réserves de change exsangues, l’annonce méritait davantage qu’une simple note.
Carte de l’Éthiopie
L’Éthiopie est aujourd’hui au cœur du Bouclier nubien, un vaste espace aurifère qui s’étend de l’Érythrée au Soudan en passant par l’ouest du pays. Cette région, exploitée depuis l’époque pharaonique, constitue l’une des plus importantes provinces minières aurifères du monde. Depuis plusieurs années, les Émirats arabes unis (EAU) sont devenus le premier acquéreur de cet or africain, qu’il provienne de mines industrielles ou de circuits plus opaques alimentés par les conflits régionaux.
Dans ce contexte, les 400 kilos d’or du Palais du Jubilé soulèvent une série de questions embarrassantes.
S’agit-il réellement de lingots ? Rien ne permet de l’affirmer. Des sources proches d’anciens employés du palais impérial évoquent plutôt des objets d’art, des candélabres, des cadeaux diplomatiques, des pièces d’orfèvrerie accumulées au fil des décennies. Si 400 kilos de métal représentent près de 50 millions d’euros au cours actuel, la valeur patrimoniale de tels objets pourrait être infiniment supérieure.
En effet, le Palais du Jubilé n’est pas un bâtiment ordinaire. Construit en 1955 pour célébrer les vingt-cinq ans de règne de l’empereur Haïlé Sélassié, il incarne l’apogée de la monarchie éthiopienne, phare symbolique du continent. C’est là que le « Roi des Rois » célébra, en juillet 1972, son fastueux quatre-vingtième anniversaire, alors qu’une famine dévastatrice ravageait le Wollo. Le contraste entre les festivités impériales et la catastrophe humanitaire contribua à délégitimer une monarchie déjà fragilisée. Deux ans plus tard, Haïlé Sélassié était renversé par le Derg, gouvernement militaire d’essence marxiste qui allait instaurer la Terreur rouge en 1978-79.
Révolution de Palais
Ironie de l’histoire, près d’un demi-siècle plus tard, le même palais est redevenu l’épicentre du pouvoir. Il est la résidence du Président, tandis que le Premier ministre occupe le Palais Ménélik. Mais depuis son arrivée au pouvoir en 2018, Abiy Ahmed a entrepris une vaste réhabilitation du récit impérial éthiopien. Unity Park (un parc dédié à la célébration de l’unité nationale autour du palais de l’empereur Ménélik II, controversé pour la soumission brutale des diverses populations éthiopienne), restauration des palais historiques, mise en scène de l’histoire nationale : tout concourt à replacer l’État dans une continuité monarchique dont le Premier ministre lui-même apparaît comme l’héritier implicite, évinçant la présidence
Et de fait, le 17 octobre 2024, peu avant l’annonce sur l’or réapparu, Abiy Ahmed convoquait exceptionnellement un Conseil des ministres au Palais du Jubilé. Les images firent le tour des réseaux sociaux. On y voyait les ministres réunis au milieu de Rolls-Royce impériales, de carrosses historiques et d’automobiles de collection soigneusement restaurées. La réunion ne s’était pas tenue dans les bureaux habituels du Premier ministre au palais Ménélik, mais dans la résidence officielle du président de la République. Le symbole était lourd de sens.
Quelques jours auparavant, la Présidente Sahle-Work Zewde avait été discrètement remplacée par Taye Atske-Selassié, fidèle parmi les fidèles d’Abiy Ahmed. Pour de nombreux observateurs, cette scénographie patrimoniale relevait moins du tourisme culturel que de l’affirmation d’une prise de pouvoir.
Haïlé Sélassié à son couronnement
Au même moment, le Premier ministre poursuivait son projet le plus controversé : la construction du gigantesque complexe de Yeka, parfois surnommé le « nouveau palais impérial ». Les chiffres donnent le vertige. Selon les estimations les plus fréquemment avancées, le projet s’élevant initialement à 4,5 milliards d’euros (800 milliards de birrs), pourrait grimper jusqu’à 13,8 milliards d’euros. Trois lacs artificiels, plusieurs centaines d’hectares, des résidences destinées aux chefs d’État étrangers, des infrastructures monumentales : l’ensemble ressemble davantage à une nouvelle capitale royale qu’à une simple résidence officielle.
Or la question du financement demeure mystérieuse. Les Émirats Arabes Unis apparaissent régulièrement dans les discussions entourant ce projet. Depuis plusieurs années, Abiy Ahmed entretient une relation privilégiée avec Abou Dhabi et Dubaï. Les investissements émiratis se multiplient dans les secteurs stratégiques éthiopiens. Dans les cercles diplomatiques d’Addis-Abeba, certains décrivent même les financements émiratis comme une caisse noire permettant au Premier ministre de lancer des projets échappant aux contraintes budgétaires.
Cette proximité prend une résonance particulière lorsqu’on examine le rôle de Dubaï dans le commerce mondial de l’or. La cité-État constitue aujourd’hui l’une des principales plaques tournantes du raffinage et de la revente de métal précieux provenant du Soudan, d’Éthiopie ou d’Érythrée.
Dès lors, le transfert des 400 kilos d’or vers la Banque nationale suscite une interrogation simple : cet or sert-il uniquement à enrichir les collections nationales ou pourrait-il également constituer une garantie financière dans les négociations avec les bailleurs étrangers ?
Le rôle délicat de la France
Le plus surprenant est peut-être que l’affaire des 400 kilos d’or n’a suscité pratiquement aucune réaction des partenaires occidentaux impliqués dans la restauration du palais. Et pourtant, quelques semaines seulement après l’annonce du transfert de l’or vers la Banque nationale, le Palais du Jubilé accueillait un invité de marque : Emmanuel Macron. Le Premier ministre éthiopien lui-même se félicitait publiquement de célébrer l’anniversaire du président français dans ce lieu chargé d’histoire.
L’image est saisissante. D’un côté, un trésor impérial dont personne ne semble connaître précisément la composition ni les conditions de découverte. De l’autre, un palais restauré grâce à un important programme de coopération franco-éthiopienne financé par l’Agence française de développement.
Il ne s’agit pas de mettre en cause la France dans la gestion du patrimoine éthiopien. Mais comment un chantier patrimonial bénéficiant d’une telle expertise internationale a-t-il pu révéler l’existence de 400kg d’or sans qu’aucune information publique ne soit disponible sur leur inventaire, leur nature exacte ou leur statut juridique ? Car enfin, si cet or a été découvert pendant les travaux, quelqu’un l’a nécessairement identifié, catalogué, pesé et documenté. Qui ? À quelle date ? Selon quelles procédures ?
À mesure que s’élèvent les murs du nouveau palais de Yeka, dont le coût est estimé à plusieurs milliards de dollars, ces interrogations prennent une dimension qui dépasse largement le cadre du patrimoine culturel.
De surcroît, tandis que le Palais du Jubilé retrouve son lustre, les destructions patrimoniales liées à la guerre du Tigré restent taboues. Monastères pillés, manuscrits disparus, trésors ecclésiastiques volés, édifices religieux endommagés : les pertes culturelles du conflit comptent parmi les plus graves de l’histoire récente de la Corne de l’Afrique.
Les bâtiments peuvent être restaurés. Les voitures de collection peuvent être exposées. Mais l’or, lui, peut disparaître. Dans une Éthiopie confrontée à des besoins immenses en matière de santé, d’éducation et de sécurité alimentaire, l’histoire des 400 kilos d’or du Palais du Jubilé rappelle une leçon que l’empereur Haïlé Sélassié avait apprise à ses dépens : lorsqu’un pouvoir commence à confondre patrimoine national et patrimoine personnel, les symboles finissent souvent par se retourner contre lui.
BRICS et dé-dollarisation en vue
Durant des siècles, l’or africain a été raconté comme une histoire de convoitise coloniale, de corruption ou de conflits armés. Dans le Bouclier nubien, cet immense espace géologique qui s’étend de l’Égypte à l’Éthiopie en passant par le Soudan et l’Érythrée, l’or a effectivement financé des guerres, enrichi des chefs militaires et entretenu des régimes autoritaires. Mais aujourd’hui, une nouvelle histoire s’écrit : celle de l’ordre monétaire international.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, le système financier international repose sur le dollar. Même après la fin de la convertibilité-or décidée par Richard Nixon en 1971, la monnaie américaine est restée la principale devise de réserve, d’échange et de règlement du commerce mondial. Le pétrole, les matières premières stratégiques, les flux financiers internationaux continuent d’être largement libellés en dollars.
Pour les puissances émergentes réunies au sein des BRICS, cette situation représente bien davantage qu’un simple déséquilibre économique. Elle constitue un rapport de force politique. La Russie, frappée par les sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine, la Chine, engagée dans une rivalité systémique avec Washington, l’Iran, soumis à un régime de sanctions depuis des décennies – tous poursuivent désormais un objectif commun : réduire leur dépendance au dollar et construire une architecture financière parallèle.
Dans cette stratégie, l’or occupe une place cruciale. Depuis plusieurs années, les banques centrales russe et chinoise accumulent massivement du métal précieux. En 2023, leurs achats d’or ont atteint des niveaux historiques. Cette accumulation répond à une logique simple : si l’on veut réduire le rôle du dollar, il faut disposer d’un actif universellement reconnu susceptible d’inspirer confiance aux marchés. Or l’or demeure, malgré toutes les innovations financières, la seule réserve de valeur acceptée partout sur la planète.
L’Arène de la mer Rouge
Depuis vingt ans, le Bouclier nubien est devenu l’une des principales marches aurifères du monde. Les mines industrielles d’Érythrée, les gisements du Tigré, les exploitations artisanales soudanaises ou encore les filières de contrebande qui convergent vers Dubaï alimentent un immense marché dont les ramifications s’étendent désormais jusqu’à Moscou, Pékin et Johannesburg.
Les guerres du Soudan illustrent parfaitement ce phénomène. Les Forces de Soutien Rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, ont bâti leur puissance sur le contrôle des mines du Darfour. Les Émirats arabes unis (EAU) sont devenus une plateforme incontournable pour le raffinage et la commercialisation de l’or et la société militaire privée russe Wagner a longtemps participé à l’exportation du minerai soudanais vers les marchés internationaux. L’or n’est plus seulement extrait du sous-sol africain. Il est intégré à une stratégie globale de redistribution du pouvoir économique et devient un levier politique.
Le sommet des BRICS à Johannesburg, en août 2023, a constitué une étape majeure de cette évolution. L’Éthiopie, l’Égypte, l’Iran et les EAU ont rejoint l’organisation. Tous sont des acteurs majeurs de cet espace que les diplomates nomment Red Sea Arena, l’Arène de la mer Rouge. Ces pays qualifiés de « puissances moyennes » qui forment les BRICS-Plus entretiennent des liens directs avec les ressources minières du Bouclier nubien. Et tous participent, à des degrés divers, à la réflexion sur la dé-dollarisation.
Le rôle inattendu de l’Érythrée
L’un des aspects les plus fascinants de cette dynamique réside dans le rôle inattendu joué par l’Érythrée. Économiquement marginale, diplomatiquement isolée, l’Érythrée d’Isayas Afewerki s’est pourtant imposée comme l’un des laboratoires idéologiques de cette contestation de l’ordre occidental. Depuis des années, le président érythréen développe un discours dénonçant l’hégémonie financière américaine et appelle à la création d’un système monétaire alternatif. Il a fait des compagnies minières le pilier le plus solide de son régime. Lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en 2023, il déroule un discours sur la guerre menée par l’OTAN contre la Russie, puis la Chine, l’hégémonie occidentale et le rôle des matières premières. Expliquant que l’Afrique a les ressources et la Russie les capacités, il conclut : « Vous êtes notre leader ! », en regardant Vladimir Poutine dans les yeux.
Mais la bataille monétaire ne se joue pas uniquement dans les banques centrales ou les sommets diplomatiques. Elle se mène également dans les esprits.
Depuis une dizaine d’années, la Russie a développé en Afrique une stratégie d’influence particulièrement efficace consistant à s’appuyer sur les légitimes revendications héritées de la période coloniale pour les réorienter au profit de ses propres intérêts géopolitiques. La question du franc CFA en constitue l’exemple le plus frappant. Les critiques adressées à cette monnaie sont anciennes, sérieuses et largement antérieures à l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Elles ont été portées par plusieurs générations d’intellectuels africains, de militants panafricanistes et d’économistes dénonçant les mécanismes de dépendance hérités de la Françafrique.
Récupération russe
Le Kremlin n’a pas créé cette contestation : il l’a récupérée. À partir du milieu des années 2010, les réseaux liés à Evgueni Prigojine et au groupe Wagner ont investi certains courants panafricanistes francophones. L’objectif n’était pas tant de défendre la souveraineté africaine que d’affaiblir l’influence occidentale afin d’ouvrir de nouveaux espaces à Moscou. L’argument monétaire (impérialisme du dollar et de l’euro) a été poussé au devant de la scène par Kemi Seba et Nathalie Yamb.
Le premier a entretenu des relations documentées avec les réseaux de Prigojine et a reconnu avoir été invité en Russie, en Libye et au Soudan par l’entourage du patron de Wagner. Des documents internes révélés après la mort de Prigojine ont montré l’existence du « Projet Kemi », destiné à soutenir l’influenceur dans sa campagne contre la présence française en Afrique. Le Franco-Béninois est également très actif en Éthiopie où il donne des conférences reprenant le narratif sur la Corne de l’Afrique d’Isayas Afewerki.
La seconde, Nathalie Yamb, surnommée la « Dame de Sotchi » depuis son intervention remarquée lors du premier sommet Russie-Afrique de 2019, est devenue l’une des figures les plus influentes du panafricanisme numérique francophone. Ses thèmes de prédilection – souveraineté monétaire, rejet du franc CFA, dénonciation du néocolonialisme occidental – rejoignent ceux promus simultanément par les plateformes informationnelles proches de Moscou.
Le hasard des calendriers est révélateur. Tandis que Nathalie Yamb devenait la star médiatique du sommet de Sotchi en 2019, Isayas Afewerki multipliait les contacts avec Moscou. Des contenus directement rédigés par des journalistes affiliés au ministère érythréen de l’Information ont commencé à être diffusés par des médias comme Radio Révolution Panafricaine (2RP), dont Kemi Seba est également un contributeur régulier. Basée au Cameroun, 2RP est affiliée à l’Association pour la recherche libre et la coopération internationale (AFRIC) dirigée par Ioulia Afanasieva, associée de Prigojine. Lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg, puis de l’élargissement des BRICS à Johannesburg, le président érythréen a développé exactement le même argumentaire : dénonciation de l’ordre monétaire dominé par le dollar, critique de l’Occident et appel à une nouvelle architecture financière mondiale.
L’or pour renverser le dollar
Monnaie commune des BRICS, systèmes de paiement indépendants, blockchain, pétroyuan convertible en or : les scénarios se multiplient. Aucun n’est encore pleinement opérationnel, mais tous témoignent d’une même ambition : affaiblir le monopole du dollar.
En juillet 2024, l’Éthiopie a laissé flotter le birr et engagé des réformes destinées à accroître ses réserves en or. Addis-Abeba cherche désormais à récupérer le métal qui alimentait jusqu’alors les réseaux de contrebande en proposant un tarif attractif aux mineurs artisanaux. Derrière cette réforme technique se cache un objectif beaucoup plus vaste: inscrire l’Éthiopie dans le mouvement mondial de dé-dollarisation porté par les BRICS.
Pendant des décennies, les grandes compagnies minières occidentales ont considéré le Bouclier nubien comme une simple contrée à exploiter. Elles cherchaient du cuivre, du zinc, de l’or ou de la potasse. Elles ont parfois fermé les yeux sur des régimes autoritaires ou sur des violations des droits humains au nom de la rentabilité. Personne n’imaginait alors que ces mêmes ressources contribueraient un jour à alimenter une contestation globale de l’ordre économique né de Bretton Woods.
L’or de Bisha, de Shire ou du Darfour n’est plus seulement une marchandise. Il est devenu un levier stratégique dans la compétition entre grandes puissances et le champ de bataille de l’après dollar. Les populations de la Corne de l’Afrique, elles, continuent d’en payer le prix. Les guerres se poursuivent, les trafics prospèrent et les régimes autoritaires se maintiennent, mais au-delà des tragédies locales, quelque chose de plus profond est en train de se produire.
Charlotte Touati
mondafrique.com