Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 8 février 2026

La Chine de facto écartée du Canal de Panama

 

La Chine a été de facto écartée de la gestion du Canal de Panama du fait d’un verdict rendu le 29 janvier par les 9 juges de la Cour Suprême du Panama qui, au terme d’une saga de plus d’un an, ont jugé inconstitutionnel le contrat existant de concession des ports de Balboa et Cristobal signé avec l’entreprise Panama Ports Company, filiale de la société Hongkongaise CK Hutchison, suscitant la colère de Pékin.

Si, de l’avis des experts de ce dossier, la décision de la Cour suprême n’est pas une réelle surprise, ce contrat étant jugé contraire à la Constitution panaméenne est donc immédiatement annulé avec pour conséquence tout aussi concomitante d’en écarter la Chine qui a d’ores et déjà annoncé introduire un recours en justice pour sauvegarder ses intérêts, Washington déclarant en revanche sa satisfaction.

Dans les heures qui ont suivi l’annonce, le Président du Panama, José Raul Mulino, a fait une déclaration publique pour rassurer ses concitoyens : l’opération des deux ports concernés est transférée à titre provisoire à la compagnie APM Terminals, qui fait partie du géant danois Maersk, en attendant qu’un nouvel appel d’offres international soit organisé.

Dès le lendemain matin, le Secrétaire d’État américain Marco Rubio se félicitait sur le réseau X : « les États-Unis sont encouragés par la récente décision de la Cour Suprême du Panama selon laquelle la concession des ports à la Chine est inconstitutionnelle. »

La Chine a, en revanche mais sans surprise, exprimé son irritation. Un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a très vite réagi en indiquant que « la partie chinoise prendra toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder résolument les droits et intérêts légitimes des compagnies chinoises. »

Vendredi 6 février, le ton est encore monté puisque le gouvernement chinois a prévenu les autorités de Panama qu’elles « paieront inévitablement le prix fort sur les plans politique et économique, » si elles maintiennent cette décision qui « cède à l’hégémonie et se fait complice du mal. »

« Le gouvernement chinois est fermement résolu à protéger les droits et intérêts légitimes des entreprises chinoises et ne restera jamais les bras croisés face à toute forme d’intimidation hégémonique, » écrit ainsi le Bureau des affaires de Hong-Kong et de Macao du Conseil des affaires de l’État (le gouvernement central) dans un message sur le réseau social chinois WeChat.

Cette saga a commencé dès le 20 janvier 2025, lorsque le Président Donald Trump, dans son discours d’investiture, annonce sans ambages qu’il veut récupérer le Canal de Panama dont la Chine s’est, selon lui, indûment appropriée.

Une procédure de plusieurs années en perspective

Ce dernier épisode qui fera date mérite d’être remis en perspective, dans la grille de lecture que propose Mat Youkee, l’un des analystes locaux expérimentés basé en Amérique Latine :

– Il existe une concurrence féroce autour de la gestion des Ports du Canal entre les deux géants occidentaux : le groupe italo-suisse MSC, qui a fait alliance avec le fonds d’Investissement multinational basé à New York BlackRock pour racheter à CK Hutchison une quarantaine de ports, dont les deux panaméens, et le groupe danois Maersk, qui avait commencé par racheter la concession du chemin de fer transisthmique qui relie les deux ports et, de l’autre CK Hutchison.

– Pékin n’a pas pardonné à Li Kashing, milliardaire de Hong Kong et magnat de la finance, d’avoir voulu vendre tous ses ports à l’étranger (hors de Chine) aux Américains.

– Parmi les compagnies chinoises engagées figure surtout COSCO, le géant chinois du commerce maritime, qui s’estimait bien placé pour s’inviter à la table des discussions, avec BlackRock et MSC. Ceci implique que le Panama va s’engager dans une procédure d’arbitrage international, cas classique de différend fondamental entre une entreprise étrangère, chinoise en l’occurrence, et un État supposé souverain. La Panama Ports Company (PPP), filiale locale de CK Hutchison, s’est assurée les services de l’un des mieux introduits des cabinets d’avocats d’affaires de la place, Morgan & Morgan. Nul doute que l’on va vers une longue procédure d’arbitrage, ce qui convient parfaitement au Président Mulino, dont le mandat sera achevé depuis longtemps. Une précision toutefois : ce n’est pas la Cour Permanente d’Arbitrage (CPA), dite Tribunal de La Haye, qui sera l’instance de référence, certes parce qu’il ne s’agit pas d’une procédure entre deux États, mais surtout parce que ladite CPA est inacceptable pour la Chine comme pour une entreprise chinoise : la CPA a en effet prononcé une sentence en juillet 2016 donnant raison à la plainte des Philippines contre la Chine pour sa mainmise sur la Mer de Chine du Sud. Il est donc vraisemblable que ce sera plutôt la International Chamber of Commerce (ICC), sise avenue du Président Wilson à Paris, qui pourrait intervenir afin de résoudre ce différend.

– Contrairement à l’affirmation du Président panaméen, pour lequel le fonctionnement des ports ne devrait pas être affecté par le changement d’opérateur, l’expert Youkee craint que cette double transition, aujourd’hui de la PPC à APM Terminals, et demain de cette dernière au gagnant du futur appel d’offres international (s’il devait être différent du groupe Maersk), ne se fasse pas sans douleur ; ne fut-ce que parce que chaque entreprise utilise des procédures informatiques propres pour assurer le suivi des containers et des navires qui les transportent.

– La Cour Suprême du Panama n’en est pas à son coup d’essai en matière d’ingérence dans le climat des affaires : il y a près de 2 ans, elle avait déjà statué en faveur de l’annulation d’une concession d’exploitation d’une très importante mine de cuivre, avec pour conséquence d’entamer la crédibilité de l’État panaméen et de susciter une réévaluation du « risque pays. » Si l’on interprète ce dernier jugement de la Cour comme une volonté de faire plaisir aux États-Unis de Donald Trump, il n’est pas sûr que ce soit favorable au Panama en termes de taux d’intérêt et de durée d’amortissement de prêts que la communauté financière internationale serait disposée à consentir au Panama pour financer le développement de ses infrastructures. Cela dit, le fait que l’unité monétaire du Panama soit le dollar américain et non le Balboa est probablement plus déterminant pour les conditions de prêts et reflèterait l’évolution des taux à long terme de la Banque centrale nord-américaine (FED) plutôt que la confiance dans les institutions panaméennes.

– Mat Youkee intègre la saga des ports panaméens dans la reformulation actualisée de la doctrine Monroe, aujourd’hui rebaptisée « doctrine Dondoe » pour inclure l’apport conceptuel de Donald Trump, et consolidée dans la National Security Strategy (NSS) publiée fin 2025 par la Maison Blanche. Dans ce cadre, l’hémisphère occidental (américain) « doit rester libre de toute incursion étrangère hostile ou de la possession d’infrastructures-clés. » Pas besoin du porte-avions Gerald Ford de sa flotte d’accompagnement ou d’envoyer les Forces Spéciales, comme au Venezuela proche, si le Panama accède de bon gré à casser les contrats qui le liaient à une entreprise chinoise.

Un jugement pour faire plaisir à Donald Trump ?

Dans la mesure où c’est un raisonnement juridique qui rompt le lien entre l’entreprise hongkongaise et les ports panaméens qu’elle exploitait, il est nécessaire de le débroussailler, ce qu’a fait la journaliste Adelita Coriat, sur son blog. Il y a eu en fait trois recours simultanés pour inconstitutionnalité, déposés simultanément devant la Cour Suprême panaméenne.

Le premier a été déposé, ce qui était logique, par le Président de la Cour des Comptes du pays pour soupçon de violation d’une loi de 1997 qui avait entériné le premier contrat de concession signé par l’État panaméen avec la compagnie hongkongaise PPC. Ce contrat contenait, selon les juges, des anomalies, comme une clause de renouvellement automatique.

Un autre recours a été déposé, à titre individuel, par deux avocats, Norman Castro et Julio Macias, qui agissent en leur nom propre, sans représenter aucune partie, ce qui est assez étrange. Ce recours vise spécifiquement deux terrains mis en réserve pour une future extension des deux ports, l’un dit « le diable » et l’autre dénommé « île Telfers. » Une telle mise en réserve de terrains appartenant à l’État serait contraire à la Constitution du Panama dans la mesure où elle donnerait une préférence à des intérêts particuliers (ceux de la compagnie PPC, concessionnaire des ports) sur ceux de l’État.

Enfin, les Magistrats ont également déclaré non-conformes les mesures prises au titre de la Résolution du 23 juin 2021 prise par le Conseil d’administration de l’Autorité Maritime Panaméenne, qui aurait donc renouvelé le contrat de concession par anticipation.

Le principal grief retenu est l’inclusion d’avantages fiscaux et d’exonérations en faveur de la compagnie concessionnaire, qui démontre que ses intérêts particuliers ont prévalu sur ceux de l’État au nom de la collectivité nationale.

Le canal de Panama est un canal maritime de 80 km de long qui traverse l’isthme de Panama en Amérique centrale, reliant l’océan Pacifique et l’océan Atlantique. Depuis son ouverture en 1914, le canal a remporté un énorme succès et continue d’être un point de passage stratégique pour la navigation. Chaque année, il est emprunté par des milliers de navires transportant plus de 203 millions de tonnes de cargaison.

La gestion chinoise du Canal de Panama a été l’un des symboles des avancées fulgurantes de l’influence chinoise en Amérique Latine. Le Canal de Panama a vu passer 373 000 navires de 1998 à 2024, dont la majorité (52%) allait vers ou provenaient de ports des États-Unis. Les trois-quarts des marchandises transitant par le canal (76%) étaient destinés ou provenaient du marché nord-américain.

Il ne semble pas nécessaire d’être un grand spécialiste de droit constitutionnel et de droit public panaméens pour avoir quelques doutes sur la pertinence et la nouveauté de tels arguments, mais ce sera à l’instance d’arbitrage de l’apprécier. Mais ceci d’ici quelques années.

En attendant, il est difficile d’écarter l’idée que les magistrats de la Cour Suprême ont accompli la tâche que l’on attendait d’eux : fournir un habillage juridique pour interrompre le contrat avec la compagnie chinoise, et le transférer à une compagnie « occidentale » acceptable pour Washington, en l’occurrence le groupe danois Maersk.

Hubiquitus

asialyst.com

Les renseignement turcs arrêtent deux personnes travaillant pour le Mossad

 

Les services de renseignement turcs ont arrêté deux personnes impliquées dans des activités en faveur du renseignement israélien, le "Mossad", se présentant sous les noms de "Mohammed Boudak Derya" et "Veysel Karimoglu".

Des sources de sécurité ont déclaré à l'agence Anadolu que l'opération d'arrestation des deux personnes a été réalisée à Istanbul où elles étaient sous surveillance par les services de renseignement depuis un certain temps, et il a été prouvé qu'elles transféraient des informations au Mossad.

Derya travaille comme ingénieur dans le domaine de l'exploitation minière. Il a fondé sa propre entreprise en 2005 et a ouvert une carrière de marbre à Silifke dans la province de Mersin, au sud de la Turquie, commençant à exporter ses produits vers plusieurs pays du monde, attirant ainsi l'attention des services de renseignement israéliens.

Derya a été en contact avec une personne nommée "Ali Ahmad Yassine", qui est un nom de code pour un responsable d'une entreprise fictive créée par le Mossad, selon les sources.

Yassine a rendu visite à Derya dans son bureau en 2012, lui exprimant le désir de son entreprise de collaborer avec lui, et l'a invité dans un pays européen pour rencontrer ceux qu'il a décrits comme des directeurs de l'entreprise.

- Réunions avec des agents du Mossad en tant qu'homme d'affaires

Les sources ont rapporté que Derya a vu cela comme une opportunité commerciale, il s'est donc rendu en 2013 en Europe et a rencontré des personnes du Mossad se présentant comme propriétaires d'entreprise, où les détails du commerce du marbre ont été discutés lors des rencontres.

Un agent du renseignement israélien, utilisant le nom de code "Louis", a affirmé à Derya la nécessité d'employer Veysel Karimoglu, d'origine palestinienne et naturalisé turc.

Suite aux instructions du Mossad, Derya a embauché Karimoglu, dont le salaire était versé par des agents du renseignement israélien, et leur relation s'est développée en une amitié.

- Transfert d'informations sur des Palestiniens opposés à Israël

Derya a élargi ses activités commerciales dans les pays du Moyen-Orient avec l'aide de Karimoglu, établissant des relations sociales et commerciales avec des Palestiniens opposés aux politiques israéliennes contre les pays de la région, et a transféré les informations qu'il a recueillies à l'agence du Mossad.

Selon les sources, Derya, qui cherchait à obtenir une autorisation d'entrée dans la bande de Gaza en tirant parti de ses relations commerciales établies dans le cadre des politiques israéliennes d'occupation à Gaza, a envoyé des photos d'entrepôts qu'il recherchait là-bas aux services de renseignement israéliens.

Au début de 2016, Karimoglu a proposé à Derya de se lancer dans le commerce de pièces de drones.

Derya a informé le Mossad de chaque étape qu'ils ont prise, c'est pourquoi il les a immédiatement informés de la proposition. Ils ont approuvé l'idée et fourni les premiers échantillons.

Parmi ceux qui ont tenté de leur vendre des drones se trouvait "Mohammed Zouari", qui a été assassiné par les services de renseignement israéliens en Tunisie en 2016.

Les sources ont confirmé que Derya a maintenu sa relation avec le renseignement israélien depuis 2013 jusqu'à son arrestation.

Au cours de cette période, Derya a tenu des réunions dans différents pays européens avec de nombreux agents des services de renseignement utilisant des noms d'emprunt tels que "Louis, Jesus/José, Dr. Roberto/Ricardo, Dan/Denis, Mark, Eli/Emmy, et Michael".

- A passé des tests de détection de mensonges

Les sources ont clarifié que le service de renseignement israélien accordait une importance primordiale à la confidentialité afin de ne pas compromettre l'opération qu'il menait depuis de nombreuses années. Ils ont fourni à Derya un système de communication crypté et l'ont soumis à un test de détection de mensonges dans un pays asiatique en 2016, qu'il a réussi. Un second test similaire a été effectué en 2024 dans un hôtel d'un pays européen, et il a également réussi, permettant au Mossad de faire passer son opération à un niveau supérieur.

Suite aux instructions du Mossad, Derya a acheté des cartes SIM, des modems et des routeurs en Turquie et dans d'autres pays, et a envoyé des photos de leurs spécifications techniques, y compris leurs numéros de série et adresses MAC.

- Arrestation avant la création d'une entreprise fictive

En janvier dernier, Derya a tenu une rencontre importante avec des agents du Mossad en dehors de la Turquie, au cours de laquelle le plan de création d'une entreprise fictive à des fins opérationnelles a été discuté.

Selon le plan, l'objectif était de s'infiltrer dans les chaînes d'approvisionnement commerciales internationales, le Mossad coordonnant l'expédition de produits sécurisés à partir de pays qu'il spécifie également aux utilisateurs finaux.

Selon les sources, les opérations d'expédition devaient être gérées par trois entreprises légales dans des pays asiatiques, dont l'une achète les produits et les stocke dans ses entrepôts tout en modifiant leur emballage, la deuxième garde les produits pendant un certain temps dans ses stocks, puis la troisième exporte les produits qu'elle prendra de la deuxième vers la destination finale spécifiée par le Mossad.

Il était également prévu que l'entreprise fictive qui serait créée sous la direction de Derya gère l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement, de l'acquisition des produits jusqu'à l'étape de leur exportation, au profit des services de renseignement israéliens.

Lors de la dernière réunion de Derya avec les responsables du Mossad en janvier, ce plan a été discuté, y compris l'ouverture du compte bancaire nécessaire pour l'entreprise fictive, la conception de son site web, l'ouverture de comptes sur les réseaux sociaux, ainsi que la recherche d'entreprises avec lesquelles établir des partenariats.

Cependant, Derya et Karimoglu, qui étaient sous surveillance des services de renseignement turcs depuis un certain temps, ont été arrêtés à Istanbul dans le cadre d'une opération menée en collaboration entre les services de renseignement, le bureau du procureur et la direction de la sécurité d'Istanbul.

sadanews.ps

L'auteur présumé de tirs contre Vladimir Alekseïev a été appréhendé à Dubaï

 

L’auteur présumé de la tentative d’assassinat d’un haut responsable militaire russe à Moscou, imputée à l’Ukraine, a été arrêté après avoir pris la fuite aux Émirats arabes unis, ont annoncé dimanche les services de sécurité russes (FSB).

Le général Vladimir Alekseïev avait été visé vendredi par plusieurs coups de feu et hospitalisé, après une série d’assassinats en Russie et en territoires ukrainiens contrôlés par Moscou de figures de l’armée, de responsables politiques locaux et de soutiens idéologiques du conflit, dont certains ont été revendiqués par l’Ukraine.

Vladimir Alekseïev, qui a survécu, est le premier adjoint du chef du service de renseignement militaire russe Igor Kostioukov, qui est le chef de la délégation russe aux pourparlers de paix avec l’Ukraine.

Un complice arrêté à Moscou

Selon le FSB, un citoyen russe né en 1960, considéré comme «l’auteur direct du crime», a été «arrêté et remis à la Russie» après avoir fui à Dubaï. Un de ses complices a été arrêté à Moscou, tandis qu’une femme, autre complice, a réussi à fuir vers l’Ukraine, a précisé le FSB, cité par les agences de presse russes.

Âgé de 64 ans, le général Alekseïev est sanctionné en Occident pour son rôle présumé dans des cyberattaques imputées à la Russie et accusé d’avoir organisé une attaque à l’agent neurotoxique contre un transfuge russe, Sergueï Skripal, au Royaume-Uni, en 2018.

Selon sa biographie officielle, il s’est notamment distingué lors des opérations de renseignement en Syrie où la Russie est intervenue militairement en 2015 contre les rebelles et jihadistes et en soutien au président Bachar al-Assad.

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a accusé Kiev, qui n’a pas réagi jusqu’à présent, de chercher à faire échouer les négociations en cours sur une fin du conflit en Ukraine.

AFP

Affrontement conventionnel. Relire l’Essai sur la non-bataille et réactiver la manœuvre

 

Le conflit russo-ukrainien a réintroduit l’hypothèse plausible d’un conflit interétatique conventionnel à grande échelle. Dans ce cadre, l’engagement terrestre voit ses conditions remaniées face à un ennemi symétrique à parité technologique. Dans des espaces d’affrontement variés, interconnectés et largement décloisonnés, la technologie a brusquement accéléré l’évolution du combat terrestre, de son environnement et des effets qu’elle permet.

Le changement de paradigme a bien été bien pris en compte par l’armée de Terre, qui a amorcé une transformation pour contrer de la meilleure manière les menaces et les compétiteurs émergents. Ainsi, les dimensions du combat apparaissent aujourd’hui fondamentalement remises en question. Le champ de bataille évolue constamment (moyens, tactiques), marqué par une extension et une reconfiguration permanente de sa géographie. Les domaines de conflictualité s’accroissent et se chevauchent, la pression médiatique est omniprésente, l’innovation occupe un rôle majeur, entraînant un volume croissant de capteurs sur le champ de bataille et une lisibilité accrue de celui-ci (« transparence »). Conséquence du point précédent, le tempo opérationnel (décision/exécution) et la boucle reconnaissance/frappe sont contractés grâce à la technologie. Enfin, dans le cadre d’un duel des volontés, la prise en compte de la psychologie de l’adversaire paraît perfectible. Le fait identitaire (en tant qu’empreinte culturelle singulière) sur la manière de conduire la guerre à tous les niveaux apparaît déterminant.

Les conséquences de ces évolutions peuvent s’observer à plusieurs titres. D’un point de vue opérationnel, la dynamique des opérations apparaît ralentie au niveau tactique. L’initiative est âprement disputée entre adversaires dotés de doctrines et de moyens similaires en nature et en volume (symétrie), aboutissant à une neutralisation mutuelle et à un blocage tactique. La multiplication des capteurs entraîne une lisibilité accrue du champ de bataille qui empêche de dissimuler l’intention et de concentrer les moyens. Les perceptions sont brouillées par un volume d’informations à traiter de plus en plus important (saturation). La friction et le blocage qui en découlent empêchent la prise d’ascendant qui permettrait d’emporter la décision à un niveau suffisamment critique (opératif, stratégique, politique).

Dès lors, quelles pistes suivre pour relancer la manœuvre terrestre dans un environnement plus que jamais rugueux, strié et contesté ? Cette nouvelle physionomie du champ de bataille fait apparaître des moyens humains, organisationnels et matériels inadaptés ou limités. En effet, la dangerosité paralysante du champ de bataille pour le combattant et son organisation rend impossible la concentration des forces et des efforts. L’environnement du combat entraîne de plus la dispersion des unités et la dissension du lien tactique au sein de ces dernières. L’approche tayloriste du combat, d’où découlait une spécialisation croissante du combattant, est remise en cause par la multiplication des capteurs et la complexité du champ de bataille. Dans ces conditions, la dilution et l’atomisation des masses de manœuvre pour les rendre moins vulnérables aboutissent à l’isolement du combattant, et à la remise en cause des schémas tactiques et des organisations traditionnelles.

En 1972, Guy Brossollet publiait l’Essai sur la non – bataille. Résolument disruptif, cet ouvrage prend le contre – pied du modèle d’armée de l’époque fondé sur le corps de bataille opérant dans le cadre d’une utilisation tactique de l’arme nucléaire. Proposant une approche globale, agile et pragmatique « sous la voûte nucléaire (1) », il donne à voir un modèle d’armée plus souple et plus léger, pensé pour s’adapter à l’ennemi symétrique soviétique de l’époque et s’inscrire dans l’angle mort de son logiciel culturel et militaire. Opposant l’agilité à la masse, l’individualisation de la puissance de feu aux lourdes unités conventionnelles mécanisées, la dilution des forces à leur concentration, l’absorption et l’évitement au choc frontal, sa pensée retrouve un intérêt particulier à l’aune de l’actualité récente.

En effet, cinquante ans après sa parution, l’ouvrage de Guy Brossollet pourrait fournir la réponse la plus adaptée à la menace actuelle. Le retour de la guerre conventionnelle en Europe de l’Est et l’émergence de compétiteurs assumant un rapport de force fondé sur l’emploi brutal de la puissance militaire font s’interroger sur les moyens disponibles pour y répondre de manière efficace.

Imaginer et oser expérimenter pour optimiser

Guy Brossollet s’appuie sur l’importance de l’« imagination » pour éclairer le chemin des « possibles » dans une démarche positive et prospective (2), hors d’un travail doctrinal. Selon lui, « l’atome dévalorise le char (3) » sans laisser de solution intermédiaire entre les deux, et il y a là un vide à combler de manière pragmatique. En 120 pages, l’auteur apporte une solution « clés en main », étayée et aboutie, qui appelle à une mise en œuvre et à une expérimentation pratique. Le propos est audacieux et participe d’une démarche perfectionniste d’optimisation du modèle d’armée de Terre de l’époque.

Sortir des schémas tactiques traditionnels

Sortir de la symétrie pour égaliser le rapport de force initial : vers la semi-symétrie

Les modes d’action proposés dans l’Essai sur la non – bataille apparaissent marqués par le refus de la confrontation symétrique « masse contre masse », reposant sur la simple arithmétique du rapport de force. Ces principes tactiques se distinguent de ceux portés par la guerre « classique » :

  • principe initial d’une action militaire esseulée, indépendante et autonome ;
  • rapport de force global défavorable assumé, compensé par l’agilité et l’individualisation de la puissance de feu permise par la technologie ;
  • érosion et neutralisation de la puissance adverse dans la profondeur du dispositif défensif à travers une manœuvre rétrograde ;
  • recherche de la perturbation des perceptions de l’adversaire et de sa lecture de la situation tactique par des actions décentralisées ;
  • ralentissement du tempo tactique pour entraîner la syncope du système de combat adverse.

Ainsi, sortir de la symétrie associée à la bataille apparaît comme un moyen de se réapproprier la puissance et son usage au combat. Ce modèle non exhaustif de la non – bataille propose un nouvel art opérationnel fondé sur un principe de dispersion des combats. Selon Christophe Maresca, « la neutralisation des puissances change les fondements de la bataille décisive dont la dialectique devient “a-” ou “di-” symétrique ». On peut ici s’attarder sur la terminologie développée autour de la non-bataille. L’approche asymétrique, par son caractère illimité et incontrôlable, sort du cadre éthique et étatique, et reste de fait la chasse gardée des mouvements révolutionnaires irréguliers. Sa dimension idéologique, populaire et paramilitaire l’exclut d’emblée du cadre posé par Guy Brossollet, dont le modèle s’adresse aux forces étatiques. La question des moyens et de l’organisation militaires étatiques est par conséquent primordiale. Le terme « dissymétrique » ne saurait convenir non plus, la question de la génération des matériels en confrontation n’étant ici pas au cœur du problème.

Non-bataille et techno-guérilla : principes pratiques

Guy Brossollet donne la définition suivante de la non – bataille : « substituer à l’événement que l’on voudrait décisif, mais qui reste aléatoire (la bataille), une série d’actions mineures, mais statistiquement efficaces (4) ». Résolument défensif, son propos place le combat dans un nouveau rapport au temps, à l’espace et à l’Autre. L’efficacité tactique qu’il prône consiste dans la limitation des risques et l’accroissement de la survivabilité par l’agilité tout en multipliant les opportunités par l’agressivité permise par la technologie. La manœuvre sort de la linéarité et se disperse à travers une manœuvre fractale (5) visant à s’assurer un rapport de force favorable, voire écrasant, au niveau microlocal. Ainsi, on ne désire pas détruire l’adversaire, mais l’user dans la profondeur par le harcèlement et le réduire par des actions fulgurantes, déclenchées le plus souvent de nuit. La contrepartie est de concéder temporairement du terrain pour continuer à manœuvrer. Le principal enjeu est alors de durer pour continuer à nuire à l’adversaire dans le temps long et le livrer à un échelon mécanisé durci avec un rapport de force favorable pour emporter la décision.

On bascule ainsi d’un combat linéaire à un combat fractionnaire mené par des modules indépendants. Ceux-ci reposent sur un premier échelon de groupes de combat, coordonné et soutenu par un deuxième échelon, chapeauté par un troisième qui capitalise le renseignement opérationnel (6). Ces modules alternent concentrations et dispersions (coalescence) selon un rythme aléatoire et syncopé, perçu comme dé-

stabilisant par l’adversaire, mais contrôlé et maîtrisé par l’initiateur. Guidé par le commandement par l’intention et l’effet majeur, ce système offre des boucles de décision plus courtes et une hausse de l’engagement. Le but est ici de brouiller la lisibilité de la manœuvre en la rendant imprévisible pour l’adversaire. La manœuvre terrestre contribue ainsi nativement au brouillage des perceptions adverses par son caractère dispersé et imprévisible et contient en elle – même ses propres effets.

L’importance de la remise en question

Pour Sir Basil Liddell Hart, « Il y a une chose plus difficile que d’introduire une idée nouvelle dans l’esprit militaire, c’est chasser une plus vieille ».

Constat n° 1 : Plus que dans le manque de moyens, la principale limite réside dans les barrières psychologiques, le manque d’imagination, et le manque d’expérimentation.

Proposition n° 1 : Développer la culture du test de solutions « ad hoc », de la culture du résultat et le droit à l’erreur.

Guy Brossollet montre le danger qui consisterait à ne pas remettre en question la pertinence de la doctrine actuelle et à ne pas considérer le problème sous d’autres angles. Il y a là la volonté de parer à toute éventualité et de trouver le système le plus résilient et le plus réactif possible pour s’opposer efficacement à l’action adverse. Pour lui, y être contraint en temps de guerre serait bien plus dommageable que de ne pas essayer en temps de paix. Il invite donc à l’audace et à la prise de risque avant que les évènements ne nous y contraignent. Selon lui, la remise en question et la transformation doivent être permanentes.

Constat n° 2 : Le principe de l’affrontement asymétrique n’est pas recevable pour un État. L’affrontement symétrique présente le risque d’un blocage tactique et d’une paralysie de la manœuvre terrestre. La dissymétrie présente le risque d’un surclassement qualitatif.

Proposition n° 2 : Adopter un mode d’affrontement semi-­symétrique, qui réintroduit du mouvement par l’adoption de schémas tactiques alternatifs par des forces conventionnelles pour sortir de la rationalité tactique adverse et ne pas donner prise à sa manœuvre.

La différence se situe alors dans l’organisation, le commandement et les modes d’action des troupes sur le terrain. Les forces et les moyens alloués sont fournis par l’État, mais mis en œuvre dans des schémas tactiques différents à des degrés de décentralisation et d’initiative accrus. Cette semi-­symétrie s’exprime également à travers un rapport différent à l’ennemi marqué par l’adaptation (1). Tout d’abord, par la définition même de la stratégie comme « dialectique des intelligences », définie en psychologie comme faculté d’adaptation. Ensuite, par le refus d’entrer dans la rationalité adverse. Enfin, par le refus de la norme que l’Autre cherche à imposer (2), pour s’inscrire dans son angle mort tactique.

Constat n° 3 : La dangerosité du champ de bataille disperse les dispositifs, fragilise le lien tactique au sein des organisations et empêche les manœuvres centralisées. Les schémas d’affrontement frontaux traditionnels aboutissent à un blocage et à une paralysie de la manœuvre.

Proposition n° 3 : Sortir de la manœuvre massive, linéaire et axiale pour passer à une manœuvre dispersée qui accepte les contraintes du champ de bataille et replace le combattant au centre de la manœuvre en lui redonnant autonomie individuelle et liberté d’action à travers le commandement par l’intention et la culture du résultat.

Constat n° 4 : Un modèle d’organisation hiérarchique et centralisé s’avère inadapté à un espace de bataille caractérisé par des menaces omnidirectionnelles et permanentes qui dégradent le lien tactique. Dans un tel contexte, le combattant est plus susceptible d’être livré à lui-­même et de ne pouvoir compter que sur lui-­même pour remplir sa mission.

Proposition n° 4 : Développer un modèle d’organisation hétérarchique décentralisé et horizontal. Développer l’autonomie, l’initiative et le culte de la mission chez les combattants, développer leur savoir-­faire de manière poussée pour leur permettre de faire face à un maximum de situations et d’opérer seuls ou en petits groupes dans un environnement dégradé. Placer les forces morales et leur développement comme ADN des forces terrestres.

Notes

(1) Christophe Maresca, Non-bataille : vraies guerres. Guy Brossollet ou les racines françaises des guerres modernes, Institut de stratégie comparée, mars 2022, p. 23.

(2) Steven Lambakis, « Reconsidering asymetric warfare », Joint Forces Quaterly, n° 36, automne 2003.


Les formes de ce type de combat oscillent désormais entre un mode embryonnaire de lutte désordonnée et un mode sophistiqué dit de « techno – guérilla ». Initialement, Guy Brossollet proposait la notion de « guérilla scientifique » dynamisée par la technologie. Si la nature de la guérilla reste la même sur le fond, son caractère évolue au rythme de la globalisation et des avancées technologiques. La guérilla a déplacé les contours du champ de bataille pour les rendre évanescents, faisant de fait éclater l’objet – bataille traditionnellement admis. En défensif, le conflit qui a opposé Tsahal au Hezbollah en juillet 2006 et le freinage ukrainien dans les premiers jours de l’agression russe de février 2022 peuvent être considérés comme une expérimentation, sinon du « système Brossollet », en tout cas des formes les plus récentes et abouties de ces principes. En offensif, l’exemple des cavaliers asiatiques est l’une des meilleures illustrations des théories de Guy Brossollet (7), aboutissant au concept récent de swarming (8). Dans la même perspective, le général Guy Hubin propose d’évoluer du triptyque « fixer/déborder/percer » vers celui d’« imbriquer/déborder/détruire » (9). Ces manœuvres offensives non linéaires « en essaim » reposent sur les mêmes principes de saturation, et représentent assurément des pistes d’évolutions à développer pour la manœuvre terrestre dans un futur proche. Ainsi, l’idée au cœur de la non – bataille soustraite de sa dimension nucléaire éclaire certaines des évolutions possibles de la guerre (10).

Si le contexte de la rédaction de l’Essai est marqué par le déclin de l’autorité et l’avènement de la technologie de l’information, il n’est pas inopportun d’établir un parallèle avec notre époque sujette aux mêmes bouleversements incarnés par le management horizontal (11) et l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication. On passe ainsi du chef héros et d’un commandement vertical au chef organisateur/manager (12) selon un commandement plus horizontal. L’auteur remet en question dans ce cadre le rôle et la place du chef dans la manœuvre, en basculant d’une organisation hiérarchique rigide à une organisation hétérarchique (13) résiliente. Il en ressort nettement que l’esprit doit persévérer à créer l’initiative qui distingue au combat le chef militaire de l’opportuniste. De même, la question de la subordination aux ordres verticaux et des difficultés liées à leur acheminement posée par l’Essai ouvre la voie à plus d’initiative de la part des subordonnés. Ce point est une donnée fondamentale de la pertinence du modèle de la non – bataille, qui accorde une place déterminante à l’autonomie du commandement, au lien tactique et à la technologie afin de dynamiser le combat. On ne peut s’empêcher d’y voir un parallèle avec la période actuelle, où la technologie constitue un enjeu essentiel pour emporter la décision. L’exploitation de la technologie doit permettre à la guérilla de ne plus être cantonnée à une forme empirique et artisanale, mais de devenir un combat organisé, élaboré, sophistiqué et professionnalisé. Dans ce sens, les expérimentations menées dans le domaine du combat d’imbrication par le 3e régiment de parachutistes d’infanterie de marine dans le cadre des travaux « BP2030 » donnent des perspectives d’évolution intéressantes qui pourraient être développées à l’avenir.

Dans un contexte contemporain marqué par un certain blocage tactique et une manœuvre terrestre figée, Guy Brossollet se rappelle à nous par la pertinence et l’actualité de sa démarche. Il nous invite au questionnement, à l’adaptation et à l’optimisation de nos modes de pensée et d’action à travers une transformation permanente. Il perpétue une tradition de la pensée militaire française marquée par l’audace d’innover sans oublier ses racines.

L’Essai sur la non – bataille plaide pour un modèle d’armée adaptable, agile et plastique dans sa pensée, ses structures et ses modes d’action. Tout sauf hors-sol, il est animé par des principes de réalité, de résilience, et d’adaptation permanente. Exemple de créativité et de pragmatisme, il est régi par des critères d’efficacité et d’efficience, et place la liberté d’action, la saisie et la conservation de l’initiative au centre de sa réflexion, tout en remettant en cause le principe de concentration des efforts hors du cadre de la bataille, concept central de la culture militaire occidentale. Il développe les notions de commandement par l’intention, de subsidiarité, d’initiative, de responsabilité individuelle, d’agilité, et prend en compte les données d’environnement comme la résilience, la technologie, l’innovation et la compréhension de l’Autre. Face aux défis auxquels nous devons actuellement faire face, il s’avère une source précieuse d’idées et d’inspiration pour les forces terrestres et les jeunes chefs tactiques à un moment où le combat terrestre doit se réinventer. Il importe de le redécouvrir afin qu’il ne connaisse pas le même sort funeste que Contre – insurrection de David Galula (14), oublié durant cinquante ans et redécouvert sur le tard par les Américains. Les solutions qu’il propose semblent adaptées aux problèmes rencontrés actuellement par les forces terrestres. Nous n’avons rien à perdre à les essayer et tout à y gagner si celles-ci s’avèrent concluantes. Alors, essayons. Avant qu’il ne soit trop tard.

Notes

(1) « Dès les années 1950 pourtant, le général André Beaufre […] précisait que la marge d’action offensive des États, bien qu’amoindrie, subsistait encore par de multiples voies sous la “voûte nucléaire”, c’est-à‑dire sous le seuil nucléaire », Christian De Wykerslooth, « Affrontements hybrides : une dialectique de force sous le seuil de l’escalade », Défense, 15 février 2022.

(2) Christophe Maresca, Non-bataille : vraies guerres. Guy Brossollet ou les racines françaises des guerres modernes, Institut de stratégie comparée, mars 2022, p. 22.

(3) Guy Brossollet, « Un beau voyage, souvenirs 1936-2006 » in Christophe Maresca, ouvr. cité, p. 30.

(4) Guy Brossollet, Essai sur la non-bataille, Belin, Paris, 1972.

(5) Eyal Weizmann, À travers les murs, l’architecture de la nouvelle guerre urbaine, La Fabrique, Paris, 2008.

(6) Christophe Maresca, ouvr. cité, p. 28.

(7) Julien Terrier et Mathieu Peter, Les opérations guerrières en essaims, Combattre autrement, Economica, 2019. Guy Brossollet n’aborde pas l’aspect offensif de la non-bataille dans son ouvrage.

(8) Dispersion des forces placées en subsidiarité dans un espace donné : John Arquila et David Ronfeldt, Swarming and the future of conflicys, RAND Corporation, Santa Monica, 2000 ; Yedidia Ha’ari et Haïm Assa, Diffused Warfare, the concept of virtual mass, University of Haifa, 2007.

(9) Guy Hubin, Perspectives tactiques, Economica, Paris, 2003.

(10) Christophe Maresca, ouvr. cité, p. 102-106.

(11) Samantha Slade, Going horizontal: Creating a Non-hierarchical Organization, One Practice at a Time, Berrett-Koehler Publishers, 2018.

(12) « Notre époque est celle de l’éphémère et il faut tenter d’imaginer autre chose… Au sommet, succédant au chef héros des batailles antiques, un chef système, suprême organisateur et connecteur de ce vaste assemblage de modules synchrones qui se ferait ou se déferait au gré des circonstances. » (Guy Brossollet, ouvr. cité).

(13) Amaury Coutansais-Pervinquière, « Liban : qu’est-ce que la force Al-Radwan, unité d’élite du Hezbollah frappée par Israël ? », Le Figaro, 25 septembre 2024.

(14) Il faut noter ici les similitudes frappantes dans les parcours de David Galula et de Guy Brossollet : saint-cyriens, marqués par l’expérience de l’Asie et de la Chine, lecteurs et traducteurs de Mao Tsé-toung, combattants pendant la guerre d’Algérie dans un contexte contre-insurrectionnel.

Floris Lenfant

areion24.news

jeudi 5 février 2026

Le Donbass : un Orient ukrainien convoité

 

« Un droit inaliénable des peuples » : tels furent les mots de Vladimir Poutine, le 30 septembre 2022, pour saluer le rattachement des sujets est-ukrainiens au territoire de la Russie. Aussi contestable soit-il, cet événement est l’expression de desseins stratégiques d’envergure : le Donbass est plus qu’un simple théâtre régional de la guerre en Ukraine.

Avec l’invasion de février 2022, cette région industrielle, en proie à un conflit de basse intensité depuis le printemps 2014, est devenue l’épicentre d’exigences économiques et diplomatiques, sous-tendues par plusieurs lignes de fracture historiques entre les deux belligérants. Ainsi l’ont rappelé les négociations d’août 2025, lorsque les États-Unis ont proposé un échange de territoires pour résoudre la guerre : le Donbass deviendrait définitivement russe, ce que rejette Kyiv.

Le « monde russe » selon Poutine

Depuis son troisième mandat, inauguré le 7 mai 2012, le président russe s’attache à forger un discours d’unité destiné à renforcer la cohésion du pays. Nourri d’une inspiration nationaliste explicite, ce récit s’articule autour d’une vision exaltée de la continuité civilisationnelle russe, présentée comme immuable et transcendante. Pour le maître du Kremlin, l’effondrement de l’URSS constitue la plus « grave catastrophe géopolitique du XXe siècle », et la Russie, en tant qu’héritière proclamée de cet empire défunt, se doit d’en assumer la mission historique.

Parmi les régions nécessaires au maintien d’un « monde russe » pourvoyeur de puissance, le Donbass est plus qu’essentiel. Pris aux Tatars et aux Cosaques zaporogues dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ce territoire ­multiethnique va connaître une mutation effrénée au profit de la métropole russe. En voulant tirer parti de ses ressources, le pouvoir l’industrialise à grand renfort d’investissements européens et de main-d’œuvre russe. Cette « prolétarisation » n’en sera que plus vive durant la période soviétique (1919-1991). Devenu la « vitrine ukrainienne » du communisme au gré des répressions, des déportations et de la planification, le Donbass n’a plus grand-chose à voir avec le reste du territoire ukrainien. Et, bien qu’il s’oppose dès 1989 aux rigidités du système et ait voté en faveur de l’indépendance ukrainienne en 1991, il demeure tourné vers son voisin russe. Car, dans une Ukraine qui tente de tracer la voie d’un avenir inédit en regardant l’Europe, le Donbass s’abandonne à l’amertume d’une mise à l’écart ressentie comme une punition pour être un « bastion russophone ». ­Vladimir ­Poutine en fait une arme : il exalte la grandeur passée et la « fraternité slave », jusqu’à en faire le ressort idéologique de la guerre.

Une terre riche et stratégique

Le Donbass ne se réduit pas à des considérations historiques ; l’est de l’Ukraine revêt pour la Russie une autre portée. Stratégique, le Donbass l’est d’abord par l’ambition qu’y nourrit Moscou : en faire une forteresse, un poste avancé chargé de fixer un Occident perçu comme belliciste et de l’affaiblir dans le cadre d’une refonte de l’ordre international. L’objectif russe dépasse la seule progression militaire sur le terrain : plus que de conquérir des kilomètres carrés, il faut épuiser l’adversaire, tester sa résilience politique et économique, démontrer la fragilité des alliances occidentales.

Même si ses propres ressources énergétiques sont importantes, la Russie voit dans la reconquête des quelque 55 000 kilomètres carrés du Donbass et de ses installations minières et énergétiques un moyen décisif de cultiver une économie de bloc autour d’un Sud global dont elle aspire à prendre la tête, voire de s’imposer au reste du monde comme un partenaire économique inévitable. Dans cette optique, les terres rares ukrainiennes apparaissent comme un enjeu majeur dans un contexte où l’indépendance technologique conditionne la puissance économique et militaire. Il en va de même pour l’espace maritime, dont l’importance s’est révélée dès 2014 avec l’annexion de la Crimée. Par la maîtrise des mers Noire et d’Azov, Moscou ne sécurise pas seulement un débouché économique vital, elle affirme aussi sa capacité à contrôler des corridors énergétiques et commerciaux qui relient l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

Enfin, le Donbass relève d’une lutte pour conjurer le spectre d’une Russie affaiblie par ses propres dynamiques internes. Avec un taux de fécondité de 1,4 enfant par femme en 2024, la fédération est sur le déclin malgré ses 145,2 millions d’habitants. Le Donbass et ses 5 millions d’âmes prennent alors une dimension existentielle : il s’agit de compenser, par l’expansion et la projection de puissance, ce que la Russie perd en vitalité ­démographique. 

Le Donbass, terre ukrainienne devenue russe


Alain Nonjon

Clément Mellet

areion24.news