Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 3 mars 2026

Le réseau d'agents du Mossad en Iran, un travail de 20 ans

 

La décision américano-israélienne de "décapiter" le régime iranien était prise depuis quelques temps déjà. La question était seulement de savoir quand frapper. D'abord fixées au mercredi 25 février, les frappes avaient été décalées au lendemain soir, suivant l'avancée des négociations entre Iraniens et Américains à Genève, lors de la troisième et ultime session de pourparlers. Elles ont ensuite été envisagées pour vendredi soir, de nuit. 

C'est finalement un "remarquable coup" des services de renseignement extérieurs américains qui a déterminé le "bon moment", rapporte le journal américain The New York times (NYT). L'attaque a eu lieu en plein jour, ce samedi 28 février, fort des informations glanées au dernier moment par la CIA. Selon celle-ci, une réunion réunissant de hauts responsables iraniens devait se tenir le matin-même, aux bureaux de la présidence et du Guide suprême iranien. 

L'ayatollah Ali Khamenei, loin de ses bunkers, devait lui aussi se trouver dans son bureau, dans un autre bâtiment de l'enceinte, au même moment. L'imprudence ou la témérité des hauts officiels iraniens - le Guide suprême ayant confié à un cercle restreint qu'en cas de "guerre, il préférait rester sur place et devenir un martyr" plutôt que de se "cacher", selon des responsables interrogés par le New York Times - offre une occasion en or à Washington et Jérusalem de frapper fort à la tête du régime. 

Une frappe menée avec des missiles de longue portée

Pour que l'opération réussisse, l'élément de surprise doit être au rendez-vous et la première frappe doit être décisive, affirme un responsable israélien de la défense au New York times. À 6 heures du matin samedi, l'opération se met en ordre de marche. Des chasseurs décollent de leur bases en Israël, rapporte dans un autre article The New York times. Les avions, équipés de missiles longue portée, ne nécessitent pas d'être en grand nombre pour mener à bien l'offensive. 

Deux heures et cinq minutes plus tard, les missiles tirés depuis les aéronefs atteignent le complexe. "30 bombes" sont lâchées sur le site, selon le journal américain The Wall street journal. Des frappes ont été menées "simultanément sur plusieurs endroits de Téhéran", a écrit un haut responsable de la défense israélienne, dans un message consulté par nos confrères. 

En l'espace d'"une minute", rapporte l'armée israélienne, Ali Khamenei ainsi que plusieurs personnalités de haut rang sont tués. Parmi ces figures du régime des mollahs, Mohammad Pakpour, à la tête des Gardiens de la Révolution ainsi qu'Ali Shamkhani, conseiller du Guide suprême ou encore le ministre de la Défense, Aziz Nasirzadeh, ainsi que quatre autres hauts responsables. 

Le jour-même, une "photo du corps" sans vie d'Ali Khamenei aurait même été montrée au président américain Donald Trump et au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, selon les chaînes israéliennes KAN et 12, rapporte l'Agence France-Presse. 

Un plan dessiné depuis des mois et la guerre des douze jours 

L'opération se préparait depuis quelques temps déjà. La coopération sur le sujet entre les services de renseignement israéliens et américains a culminé dans les mois qui ont suivi la guerre des douze jours en juin 2025, en Iran. Pendant celle-ci, Jérusalem et Washington parviennent à frapper des sites militaires et nucléaires clefs du pays. 

Lors de cette guerre, décision est prise de ne pas tenter de tuer Ali Khamenei. Le Guide suprême avait disparu à la première frappe, "sous terre, à de très grandes profondeurs", affirmait en juin dernier le ministre de la défense israélien, Israel Katz. Des conditions peu "réalistes" pour mener une telle opération, estimait alors le ministre. 

C'est en revanche dans cette période que Washington a le plus appris sur les habitudes de communication et les déplacements du guide suprême et du Corps des gardiens de la révolution islamique, rapporte un ancien haut responsable américain auprès du New York times. 

Des informations concernant l'emplacement des responsables des services de renseignement iraniens sont également recueillies, selon des personnes proches du dossier, interrogées par nos confrères. Le chef du renseignement iranien n'a finalement pas été touché dans la frappe de samedi, mais d'autres hauts responsables du service ont été tués, selon les mêmes sources. 

Au-delà du rôle joué par la CIA dans l'opération, la mission des services de renseignement israéliens a été considérable. "La capacité technologique des États-Unis est extrêmement impressionnante et la technologie compte beaucoup, mais je ne pense pas que la [CIA] avait grand-chose à apporter en termes de [renseignement humain] ou de réseaux d’action secrets", confirme auprès du journal britannique The Guardian Reuel Gerecht, ancien officier de ciblage de la CIA qui a travaillé sur l'Iran et analyste à la Fondation pour la défense des démocraties (FDD). 

Le réseau d'agents du Mossad en Iran, un travail de 20 ans 

L'agence israélienne de renseignement extérieur tissait sa toile depuis deux décennies en Iran. Des agents sous couverture, membres d'une "légion étrangère" du Mossad, sont recrutés, rapporte au journal britannique Yossi Melman, analyste israélien respecté. 

Dotés du nec plus ultra des équipements et ayant reçu des formations de haut niveau, ces espions du Mossad ont réuni une myriade d'informations sur des personnalités iraniennes de haut rang ainsi que sur leurs proches et leurs employés ces dernières années, rapporte le quotidien.  

Ce sont ces informations de terrain, couplées aux capacités technologiques de la CIA, qui ont mené à la mort du Guide suprême iranien, Ali Khamenei. Depuis plusieurs mois, la routine quotidienne du gardien de l'idéologie du régime était minutieusement étudiée, retranscrite, minute par minute. 

Des caméras de circulation hackées 

Le journal américain The Financial Times a même révélé qu'Israël avait piraté l'accès au réseau de télésurveillance routière de Téhéran, plusieurs années avant l'offensive israélo-américaine. Les vidéos, une fois interceptées puis chiffrées, étaient transmises sur des serveurs contrôlés par Israël, rapporte le journal français Le Parisien

Une caméra a particulièrement intéressé les services de renseignement israéliens: celle positionnée à proximité du complexe présidentiel et du Guide suprême. De là, Israël a pu observer les allées et venues de chauffeurs, de gardes du corps ou encore de visiteurs.

Un "style de vie" s'est peu à peu dessiné pour chaque cible observée par les services de renseignement. Il a permis de comprendre leur routine, constituant ainsi une faille dans la sécurité, qui s'est élargie au fil des années.

Des responsables iraniens "négligents" 

"C'est comme un puzzle géant. Vous rassemblez toutes ces bribes d'informations. Là où vous n'avez pas [de données fiables], vous les examinez plus en profondeur. Tout sera observé: comment ils se sont fournis en nourriture, ce qu'il arrive à leurs déchets... Nous nous levons et nous couchons tous, nous mangeons et buvons tous", analyse auprès du journal britannique The Guardian, un ancien vétéran de la CIA, expert dans la traque de terroristes de premier plan.

Dans ce monde de données où tout ce que l'on fait "laisse une trace", la "négligence" des responsables iraniens, tués avec l'ayatollah dans la frappe israélo-américaine, aura été utile aux services de renseignement des deux pays. 

"Divers moyens" ont pu être utilisés pour traquer notamment Ali Khamenei, affirme au Guardian Reuel Gerecht. "Les Iraniens sont plutôt négligents. Ils adorent leurs téléphones. Alors peut-être que le Guide suprême avait de nombreux téléphones portables, mais qu'il appelait les mêmes personnes régulièrement", analyse-t-il. 

"Le champ de bataille moderne n’est plus défini uniquement par les tanks et les avions", estime auprès de nos confrères Oded Ailam, ancien chef de la division contre-terrorisme du Mossad et chercheur au Jerusalem Center for Security and Foreign Affairs. "Il est défini par les données, l’accès, la confiance et le bon moment. Une minute peut changer une région". 

information.tv5monde.com

L'armée israélienne dit avoir tué le chef du renseignement du Hezbollah

 

«L'armée israélienne confirme désormais que lors d'une frappe précise à Beyrouth» menée dimanche soir, «le terroriste Hussein Moukalled, qui dirigeait le quartier général des services de renseignement du Hezbollah, a été éliminé», a déclaré l'armée dans un communiqué.

AFP

Fureur épique : Plusieurs navires iraniens, dont un porte-drones, ont été mis hors de combat dans le golfe d’Oman

 

Récemment, l’Iran comptait environ 155 navires, en comptant ceux de la composante navale du Corps des gardiens de la révolution [IRGC], pour la plupart affectés à des bases navales donnant sur le golfe d’Oman, la plus importante étant celle de Bandar Abbas. Évidemment, compte tenu des menaces de Téhéran de bloquer le détroit d’Ormuz, par où transite un cinquième du pétrole mondiale, la neutralisation de la flotte iranienne est l’une des principales priorités de l’opération «Fureur épique», lancée par les États-Unis le 28 février.

Pour autant, ce détroit est de facto fermé étant donné que les assureurs ont annulé leur couverture contre les risques de guerre pour les navires commerciaux qui seraient tentés de s’y aventurer. Et cela alors que, dès les premières heures de l’opération «Fureur épique», les principales bases navales iraniennes, du moins celles situées dans le golfe d’Oman, ont été durement touchées par les frappes américaines.

Selon un communiqué de l’US CENTCOM, le commandement américain chargé du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, les onze navires iraniens qui se trouvaient dans le golfe d’Oman ont tous été mis hors de combat.

«Il y a deux jours, le régime iranien disposant de onze navires dans le golfe d’Oman. Aujourd’hui, il n’en a plus un seul. Le régime iranien harcèle et attaque la navigation internationale dans le golfe d’Oman depuis des décennies. Cette époque est révolue. La liberté de navigation maritime est le fondement de la prospérité économique américaine et mondiale depuis plus de quatre-vingts ans. Les forces américaines continueront de la défendre», a en effet affirmé l’US CENTCOM, via le réseau social X.

Les dégâts infligés à une partie de la flotte iranienne ont été confirmés par l’imagerie satellitaire. Parmi les navires touchés figurent le porte-drones IRIS Shahid Bahman Bagheri et le bâtiment «polyvalent» IRIS Makran, lesquels se trouvaient au mouillage à Bandar Abbas.

Admis au service actif au sein de l’IRGC il y a un peu plus d’un an, l’IRIS Shahid Bahman Bagheri était un ancien porte-conteneurs de 40 000 tonnes, connu naguère sous le nom de «Perarin». Il était censé être en mesure de tirer des «missiles de longue portée» et d’accueillir des hélicoptères. Selon les responsables iraniens, il disposait également de capacités en matière de guerre électronique. Enfin, il pouvait déployer des vedettes de type Achoura.

Quant à l’IRIS Makran, également mis en œuvre par l’IRGC, il s’agissait d’un ancien pétrolier de 100 000 tonnes transformé en navire militaire destiné à soutenir des actions dites asymétriques. Il pouvait mettre en œuvre au moins cinq hélicoptères, des drones de type VTOL et des vedettes rapides. La Marine nationale avait eu tout le loisir de l’observer en 2022, quand il fut repéré, avec la frégate IRIS Dena, dans la zone économique exclusive [ZEE] de la Polynésie française.

En outre, plusieurs frégates appatenant aux classes Bayandor, Alvand et Jamaran, ont été touchées, tant à Bandar Abbas qu’à Konarak [située à l’entrée du détroit d’Ormuz].

Cela étant, si la flotte iranienne a été durement frappée, elle n’a pas encore été mise totalement hors de combat : elle dispose encore d’au moins une vingtaine de mini sous-marins [classe Ghadir, 125 tonnes de déplacement] et une trentaine de vedettes et de patrouilleurs d’attaque. Ce qui est encore suffisant pour perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Et c’est sans compter sur les drones «kamikazes» et les missiles antinavires susceptible d’être lancés depuis la côte.

opex360.com

lundi 2 mars 2026

Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains

 

Les auteurs décortiquent l’absence de réaction des dirigeants européens et ukrainiens aux avertissements américains sur l’attaque russe imminente en février 2022. L’une des raisons était la désinformation « de bonne foi », provenant d’un proche de Poutine qui lui-même n’était pas au courant. Une autre raison était la méfiance vis-à-vis des Américains, qui avaient induit plusieurs pays en erreur en affirmant que l’Irak possédait des armes de destruction massive et les entraînant dans une guerre dévastatrice. Les auteurs imaginent un scénario bien différent si ces avertissements avaient été entendus. 

Le matin du 24 février 2022, Bruno Kahl, chef du BND (service fédéral de renseignement allemand), s’est réveillé dans un hôtel de Kyïv au milieu du vacarme d’une guerre à laquelle il n’avait jamais cru. Il était arrivé la veille au soir à Kyïv pour des négociations, alors que les Américains, les Britanniques et les Polonais disposaient déjà d’informations confirmées : Poutine avait donné l’ordre d’attaquer.

On lui proposa une place dans le convoi diplomatique destiné à évacuer les employés restants. Kahl refusa, car il avait des rendez-vous prévus. Il fut finalement évacué par les services secrets polonais sur des routes encombrées de réfugiés.

Ce détail n’en est qu’un parmi des dizaines d’autres, dignes d’un roman d’espionnage, publiés dans The Guardian. S’appuyant sur plus d’une centaine d’entretiens avec des agents de renseignement, des militaires, des diplomates et des initiés politiques de nombreux pays, Shaun Walker a reconstitué comment les personnalités politiques et les meilleurs services de renseignement du monde ont agi ou n’ont pas agi avant le début de la guerre, la plus importante en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le début de la guerre a été bien documenté. Dans son livre War (Simon & Schuster, 2024), le légendaire Bob Woodward décrit en détail la conversation de novembre 2021 entre le directeur de la CIA William Burns et Poutine, ainsi que l’absence de scénarios de pression sur le Kremlin de la part de la Maison-Blanche.

Un autre journaliste célèbre, Simon Shuster, a reconstitué dans The Showman (William Collins, 2024) la psychologie du comportement de Zelensky dans les mois qui ont précédé la guerre, y compris son appel tristement célèbre à « ne pas céder à la panique et à faire des barbecues ».

Une enquête du Washington Post (août 2022) a analysé les échecs des services secrets occidentaux, qui ont surestimé la puissance militaire russe, tandis que la série d’articles “Road to War: U.S. struggled to convince allies, and Zelensky, of risk of invasion1” (publié par le Washington Post, prix Pulitzer en 2023) a détaillé les relations entre la CIA et Kyïv après le début de l’invasion.

Walker révèle de nouveaux faits et relie pour la première fois les points de vue américains, britanniques, ukrainiens et européens à des témoignages isolés provenant de sources russes, ce qui donne une image globale peu flatteuse.

Les raisons de l’échec

La première chose que l’article de Walker permet de repenser, c’est la nature même du renseignement. Woodward a créé le suspense en faisant allusion à une « source humaine au Kremlin », mais Walker réfute cette version : les principales méthodes de renseignement utilisées étaient le renseignement radio-électronique de la NSA américaine et du GCHQ britannique, la photographie spatiale et l’analyse de la logistique militaire.

L’un des interlocuteurs de Walker est catégorique : « Il n’y avait aucune source humaine. » Walker a pour la première fois nommé le lieu probable de l’interception des plans militaires : le principal centre opérationnel de l’état-major général du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, sous le commandement du colonel-général Sergueï Roudskoï, où les plans de guerre étaient élaborés. Les Américains et les Britanniques lisaient les plans des stratèges russes, qui n’en soupçonnaient rien. Il n’y avait donc pas de super taupe, mais une collecte d’informations routinière, effectuée sans parti pris politique et ignorée par ceux qui devaient agir.

Pourquoi les avertissements des services de renseignement n’ont-ils pas été entendus ? C’est le deuxième sujet, et là aussi, Walker apporte des compléments d’information importants par rapport à ce que l’on savait déjà. Le Washington Post et Politico ont tous deux écrit sur le scepticisme des alliés européens à l’égard des renseignements américains. Walker explique les raisons de cet échec, les unes plus belles que les autres.

La première est le « syndrome irakien » : l’invasion de l’Irak par la coalition en 2003 a tellement discrédité les services de renseignement américains que même les avertissements précis étaient accueillis avec méfiance. Un ministre européen des Affaires étrangères a dit clairement à Antony Blinken, le secrétaire d’État américain : « Je suis assez âgé pour me souvenir de 2003, et à l’époque, j’étais parmi ceux qui vous ont crus. »

Les Américains ont divulgué plus d’informations que d’habitude, mais les informations les plus sensibles ont été transmises sans indication de la source. « Ils nous ont prévenus », a reconnu ce ministre européen. « Mais ils nous ont dit : “Croyez-nous sur parole”, c’est-à-dire que l’effet à long terme de la perte de confiance s’est avéré plus fort que les faits. »

Une autre raison est d’ordre analytique : le rationalisme, qui a pris son système de coordonnées pour la réalité. Les Européens ont conclu que, puisqu’une invasion à grande échelle était irrationnelle, Poutine n’oserait pas la mener. C’est pourquoi le 24 février 2022 n’a pas seulement été un choc militaire et politique. Il a été une épreuve pour la vision la plus rationaliste du monde, sur laquelle reposait la paix depuis la fin de la guerre froide.

Pendant des décennies, les systèmes décisionnels occidentaux se sont fondés sur des hypothèses de base : les États maximisent leurs profits, les dirigeants évitent les mesures autodestructrices, l’interdépendance économique empêche l’escalade. Dans ce modèle, une grande guerre en Europe n’était pas impossible, mais irrationnelle, et donc peu probable. Elle ne prévoyait ni Poutine en 2022, ni Trump, qui en 2025 est lui-même devenu une source d’incertitude pour les alliés qui avaient bâti tout l’ordre d’après-guerre sur les garanties américaines.

C’est précisément cette hypothèse qui s’est avérée trompeuse.

Le problème n’était pas l’absence de données, ni l’absence d’avertissements. Le problème résidait dans l’architecture cognitive, dans la conviction qu’un acte dépassant les limites de l’intérêt rationnel serait finalement annulé par le calcul lui-même. Seulement, le calcul s’est avéré obéir à une autre logique.

Le monde n’a pas été confronté à une surprise, il a été victime d’une réticence à intégrer un scénario indésirable dans ses prévisions. Shuster, dans The Showman, décrit comment cette même logique a fonctionné à Kyïv : les dirigeants ukrainiens ont vécu pendant huit ans dans un état de conflit limité et ne pouvaient tout simplement pas imaginer une guerre totale. L’histoire de Kahl est une excellente illustration de l’échec du rationalisme : ce ne sont pas les lacunes dans la collecte de données qui ont causé l’échec, mais l’incapacité d’un individu à revoir ses convictions face aux preuves. Tout le monde avait raison dans son évaluation de l’irrationalité. La conclusion tirée était erronée.

Désinformation de bonne foi

Dans le scénario ukrainien, Walker a complété le puzzle assemblé avant lui par de nouveaux faits. Andriy Yermak, chef du bureau du président à l’époque, entretenait des contacts réguliers et secrets avec Dmitri Kozak, responsable des relations avec l’Ukraine au Kremlin. Il s’avère que Kozak n’était pas au courant des plans d’invasion : selon les estimations de la CIA, seuls quelques membres de l’entourage non militaire de Poutine en avaient connaissance.

Ainsi, Yermak a transmis à Zelensky les assurances d’une personne qui croyait sincèrement qu’il n’y aurait pas de guerre, car elle-même avait été induite en erreur. Le problème ne résidait pas dans la malhonnêteté des sources, mais dans le fait que tous les participants se trouvaient dans le même système de coordonnées, un système où une guerre à grande échelle était considérée comme stratégiquement illogique. Shuster a constaté le scepticisme de Zelensky à l’égard des renseignements fournis par les alliés, et Walker en a expliqué la raison : les informations qui semblaient fiables à la source provenaient d’une personne qui avait un accès réel à Poutine. Ainsi, une série d’erreurs de bonne foi, fondées sur la désinformation, a créé une image fausse.

Walker révèle un nouveau fait important provenant de sources russes : la confrontation entre Kozak et Poutine le 21 février 2022, après la mise en scène théâtrale de la réunion du Conseil de sécurité. Woodward a décrit l’unanimité mise en scène lors de la réunion. Walker montre ce qui s’est passé en coulisses : Kozak, publiquement perçu comme un partisan de la ligne dure, a pris conscience de l’horreur de la situation et s’est disputé avec Poutine, sans témoins, affirmant que l’invasion serait une catastrophe ; il n’a pas été entendu, et sa position lui a valu d’être mis en retrait, au profit de figures plus favorables à Vladimir Poutine, comme Kirienko. Sergueï Narychkine s’embrouillait dans ses mots et bafouillait, et Poutine l’a ridiculisé publiquement. Les autres ont dit ce qu’on attendait d’eux.

Owen Matthews (Overreach: The Inside Story of Putin’s War Against Ukraine, Mudlark, 2022) a montré que le plan d’invasion n’avait pas fait l’objet d’une expertise professionnelle au Kremlin. Walker ajoute désormais des détails : tout le monde dit à Poutine uniquement ce qu’il veut entendre, et dans ce système, il ne peut y avoir aucune expertise. C’est pourquoi les troupes russes sont entrées en Ukraine, s’attendant à recevoir des fleurs et du pain et du sel sur des serviettes [tradition de bienvenue, NDLR], et se préparaient à défiler à Kyïv. Mais les forces armées ukrainiennes n’ont pas laissé partir vivants beaucoup de Russes, comme l’avait promis Zelensky.

Dégrisés ?

La leçon de février 2022 est simple et donne à réfléchir : quand on a affaire à Poutine, il faut toujours partir du pire scénario, irrationnel, et non du plus logique et le plus probable. Il ne faut pas que les échecs passés bloquent la perception d’informations d’une importance cruciale. Le danger ne réside pas dans l’incapacité à prévoir une catastrophe, mais dans le fait que les gouvernements la prévoient, la jugent improbable et continuent à ne rien faire.

Aujourd’hui, les Européens s’entraînent à des scénarios d’attaques contre les infrastructures et à de répression de troubles civils, tandis que le Canada modélise des réponses à une invasion américaine. Des scénarios inimaginables en 2021 sont régulièrement examinés lors de jeux de guerre. Cela signifie-t-il qu’ils ont repris leurs esprits ?

Imaginons maintenant qu’en novembre 2021, les dirigeants occidentaux aient cru leurs services de renseignement et agi non pas comme des observateurs inquiets investis de pouvoir, mais comme des dirigeants responsables capables de prévenir la guerre.

Le Pentagone aurait pu transférer des milliers de systèmes antichars en Ukraine, non pas en février, alors que les chars étaient déjà à la frontière, mais en décembre, lorsque cela avait un sens stratégique.

Bruxelles aurait pu mettre en place un mécanisme de sanctions avant l’invasion : couper le SWIFT, geler les avoirs, instaurer un embargo pétrolier. Ces mesures, prises à l’avance, auraient privé Poutine de ses calculs sur la soumission stratégique de l’Europe.

Washington aurait pu rendre publiques les images satellites en décembre lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, comme cela avait été le cas lors de la crise des Caraïbes (et avait fonctionné).

L’OTAN aurait pu déployer des troupes aux frontières orientales avant la crise, et non en réponse à celle-ci.

Kyïv aurait pu préparer la société, non pas en criant au désastre, mais par un travail discret et méthodique : réservistes et réserves, logistique d’évacuation, planification de l’aide des alliés. Et miner les frontières.

Enfin, il aurait été possible de faire comprendre à l’élite russe : nous connaissons les détails du plan, nous connaissons les noms, nous connaissons le prix. C’est votre guerre, elle ne sera pas rapide. Vous en souffrirez personnellement, nous frapperons là où cela vous fera mal.

Confronté à une Ukraine armée et mobilisée, à un Occident uni et à sa propre élite consciente du coût personnel de la guerre, Poutine aurait pu battre en retraite, non par pacifisme, mais par peur.

Rien de tout cela ne s’est produit. Non pas parce que la vérité était inconnue, elle était à la portée de tous ceux qui voulaient la connaître, mais parce que chacun espérait que cela passerait. Non pas parce qu’il n’existait pas d’outils : ils existaient et étaient répertoriés dans les rapports de renseignement. Mais simplement parce que les systèmes de prise de décision — à Berlin, Paris, Kyïv, et en partie à Washington — fonctionnent exactement comme Jack London l’a décrit dans Martin Eden : on récompense ceux qui disent ce qu’on attend d’eux et on rejette ceux qui disent ce qu’ils voient.

Kahl n’était pas une exception, mais un exemple parfait d’aveuglement politique. Ah oui, c’est qu’il avait des rendez-vous prévus…

Contrairement au dicton, la première victime de la guerre n’a pas été la vérité, car elle était connue. La première victime a été la volonté des dirigeants d’agir à l’encontre de ce qu’on attendait d’eux.

Et c’est la principale conclusion que l’on peut tirer de l’enquête du Guardian.

Borukh Taskin

Aaron Lea

desk-russie.eu

Des hackers ont attaqué des applications et des sites web iraniens

 

Selon des experts en cyber-sécurité et des observateurs, une vague de cyberopérations a eu lieu samedi aux premières heures du matin, parallèlement au déploiement des frappes conjointes américano-israéliennes contre des cibles iraniennes.

Ces opérations ont notamment consisté à pirater plusieurs sites d’information afin d’y faire apparaître différents messages, ainsi qu’à pirater l’application BadeSaba, un calendrier religieux téléchargé plus de 5 millions de fois, sur lequel ont été affichés des messages invitant les utilisateurs à « rendre des comptes », exhortant également les forces armées à rendre les armes et à se joindre à la population.

Reuters n’a pas pu établir de contact avec le directeur général de BadeSaba.

Le porte-parole du Cyber Command américain n’a pas immédiatement répondu à notre demande de commentaires.

L’accès à Internet en Iran a chuté de manière spectaculaire dans la matinée, puis à nouveau quelques heures plus tard, ne laissant qu’une connexion minimale, a expliqué Doug Madory, directeur de l’analyse Internet chez Kentik, dans un message publié sur X.

« À mesure que l’Iran évalue les options qui lui restent, la possibilité augmente que des groupes de proxys et des hacktivistes mènent des actions, notamment des cyberattaques, visant des cibles militaires, commerciales ou civiles affiliées à Israël et aux États-Unis », a indiqué Rafe Pilling, directeur du renseignement sur les menaces chez Sophos, une entreprise spécialisée dans la cyber-sécurité.

Ces attaques pourraient inclure des violations de données anciennes présentées comme de nouvelles tentatives, peu sophistiquées, visant à compromettre les systèmes industriels exposés à Internet, ainsi que des cyberopérations directement offensives, a ajouté Pilling.

La société de cyber-sécurité Anomali, dans une analyse partagée hier avec Reuters, a rapporté que des groupes de pirates informatiques iraniens soutenus par l’État ont déjà lancé des attaques de type « wiper », ayant pour but d’effacer les données des cibles israéliennes avant les frappes.

fr.timesofisrael.com