Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 22 mars 2026

Les clubs Systema et leurs ramifications : « cellules dormantes » et réseaux d’influence russes

 

Ces vingt dernières années, la technique de combat appelée Systema (Система, « Système ») s’est rapidement exportée hors de Russie. D’anciens KGBistes aujourd’hui au pouvoir exportent dans les démocraties occidentales une pratique qu’ils interdisaient autrefois en URSS parce que considérée comme subversive. En parfaite connaissance de cause, ils mènent une politique d’implantation de clubs, en France notamment, dont ils connaissent pertinemment la dangerosité. Plus globalement, c’est la pensée idéologique et stratégique du régime russe qui est mise en lumière à travers le Systema.

La légende raconte que l’inventeur du Systema, Mikhaïl Riabko, colonel dans les Spetsnaz (les forces spéciales de l’Armée rouge), aurait reçu de son oncle, garde du corps de Staline, de précieuses techniques de combat qui puiseraient leur origine dans les traditions slaves, notamment cosaques. Après la chute de l’URSS, lorsque d’anciens instructeurs militaires se mettent à l’enseigner à des civils, la pratique cesse d’être « secret-défense » et rencontre soi-disant spontanément un grand succès en Russie et ailleurs dans le monde.

Voici ce qu’il en est de la version officielle, trop parfaite pour être vraie. D’abord, elle réconcilierait idéalement racines païennes slaves et grandeur de l’URSS. En réalité, après avoir mis à terre l’ancien régime tsariste, les Soviétiques instituèrent de nouvelles méthodes de combat – le samoz (samozachtchita, « autodéfense ») puis le sambo (SAMozachtchita Bez Oroujia, « autodéfense sans armes ») –, conformément à leur projet totalitaire d’effacement des traditions ancestrales. Le Systema est le fruit de l’enrichissement et de l’amélioration de ces nouvelles méthodes par des ingénieurs et des psychologues militaires soviétiques. Même s’ils ont pris soin de garder le meilleur des techniques guerrières anciennes, l’origine cosaque du Systema est donc largement un mythe, abondamment mise en scène.

Quant à l’ « l’expansion internationale “intense” ces 10 dernières années, [elle est] sans “aucune explication naturelle et visible”1 ».

Former, recruter, infiltrer

Surtout, les enquêtes journalistiques et universitaires ainsi que les services de renseignement de différents pays ont mis en lumière les liens directs ou indirects des clubs Systema avec le FSB et surtout le GRU (Glavnoïé Razvedyvatelnoïé Oupravlenié, la direction générale des renseignements militaires). Liens qui sont même parfois arborés dans leurs écussons avec des symboles du GRU, tels que la chauve-souris, son animal emblème.

Car ces clubs sportifs sont en fait des paravents : il s’agit, selon la vielle technique des renseignements russes, d’un réseau semi-clandestin. Ils ont plus ou moins pignon sur rue mais derrière la façade sont dissimulés leurs activités et leurs objectifs réels.

Le nom « Système » se réfère aux différents systèmes composant l’être humain : biomécaniques (musculaire, nerveux, respiratoire, etc.), psychologique et même spirituel. Une pratique profondément holistique donc, qui dit beaucoup de la façon dont ses concepteurs se représentent les individus et plus largement le monde.

La conception très structurée du Systema s’arrête là. Car il n’est pas régi par un système de prises codifiées, à la différence des arts martiaux traditionnels (taekwondo, jiu-jitsu, judo, etc.). Il se fonde sur la respiration, le relâchement, l’improvisation et le ressenti. Il s’agit d’un apprentissage « 65 % psychologique, 25 % technique et 15 % physique2 ». Le « Système » n’est pas non plus structuré en système de niveaux et de grades, telles les ceintures noire, rouge, etc. du judo ou du karaté. Cela en fait une technique de combat très égalitaire entre pratiquants, très libre, très accessible et attrayante pour des débutants ne souhaitant pas acquérir de nombreuses connaissances théoriques.

Concrètement, il s’agit d’ « une combinaison de plusieurs techniques paramilitaires […] qui vont du combat au corps à corps à la survie en situation extrême, en passant par le combat au couteau et le maniement des armes à feu3 ». Le but est de maîtriser l’adversaire le plus rapidement possible.

Pourtant, contre tout évidence, le Systema se présente comme une simple « gestion pacifique des tensions, une sorte de “neutralisation bienveillante de l’adversaire”4 ». Le hiatus entre le discours et la réalité interpelle et interroge.

La répartition géographique des clubs à travers la planète éveille également les soupçons. Environ huit sur dix sont situés en Europe et en Amérique du Nord. Le Royaume-Uni compte autant de clubs que la vaste Asie (essentiellement implantés au Japon, en Corée du Sud et à Singapour), pourtant terre millénaire d’arts martiaux et cent fois plus peuplée. Pourquoi l’ouverture des clubs s’est-elle concentrée dans les démocraties occidentales, particulièrement européennes ?

De plus, il n’est jamais enseigné dans les grandes salles multisports commerciales courantes. Sa pratique est essentiellement réservée à des clubs qui lui sont spécifiquement dédiés. Il est parfois associé à d’autres arts martiaux, notamment l’aïkido et le budo. Plusieurs exemples montrent que des associations initialement consacrées au budo ou à l’aïkido, « noyautées », sont devenues exclusivement ou avant tout des clubs Systema, après une prise de contrôle de l’intérieur.

Il faut ajouter que le Systema se décline sous deux variantes supplémentaires :

Les écoles Systema Siberian Cossack : folkloriques, elles ne semblent pas proposer l’apprentissage des techniques d’auto-défense en milieu urbain du XXIe siècle. Or elles pratiquent en réalité les mêmes méthodes de combat que les clubs non cosaques et bénéficient de surcroît du prestige d’incarner les origines mythifiées du Systema. Leur implantation est particulièrement importante en France, où elle s’est rapidement accélérée ces dernières années.  

le Warfare Combat System (WCS), version sud-coréenne du Systema. Enseignée dans des clubs (en France, il en existe une demi-douzaine), mais surtout lors de séminaires et de cours particuliers donnés par des instructeurs-coachs sportifs indépendants de toute structure.

Les clubs se défendent d’effectuer toute emprise psychologique. Mais quelles que soient les formes d’enseignements, les néophytes se retrouvent toujours de facto dans un environnement verrouillé, toujours sous l’ascendant complet des instructeurs (surtout en coaching individuel et lors de stages coupés du monde extérieur), souvent noyés dans les petits groupes d’habitués.

De plus, les autres sports de combat, qu’ils soient avec ou sans système de grades, organisent constamment des événements (compétitions, championnats, etc.) médiatisés, sponsorisés, que le public est libre de photographier ou filmer en toute transparence. Le Systema organise seulement des démonstrations de grands maîtres et des rencontres interclubs sans classement, dont les participants ont souvent le visage flouté sur les photos publiées par les organisateurs.

L’enseignement est, officiellement, l’unique but des clubs, qui fonctionnent en vase-clos et dans une grande opacité. Il s’adresse aussi bien aux hommes, aux femmes, aux seniors (parfois spécifiquement, comme en Autriche avec le “Systema Silver Girls and Boys”) qu’aux adolescents et enfants (dès 8 ans).

Tous les pratiquants ne deviennent évidemment pas agents russes. Mais Vladimir Poutine a coutume de répéter qu’ « il n’existe pas d’anciens agents du KGB » : autrement dit « KGB un jour, KGB toujours » – idem pour le GRU. Ce qui signifie que les soi-disant « anciens » agents qui exportent et enseignent le Systema sont toujours de réserve et n’agissent pas de leur propre chef. Suivre leur entraînement, c’est se mettre sous l’influence psychologique d’experts en contrôle réflexif et être susceptible d’être manipulé sans même s’en rendre compte5.

Soulignons également que le « Système » n’est pas structuré en système de fédérations nationales et internationales, reconnues par chaque État, délivrant des licences sportives à chacun de leurs adhérents. Il est divisé en plusieurs courants fondés par différents grands maîtres, dont les sièges sont éparpillés géographiquement à travers le monde ou à l’intérieur de la Russie (exemples : école Vasiliev à Toronto, au Canada ; école Kadotchnikov à Krasnodar, dans le Caucase du Nord), paraissant ainsi n’avoir aucun lien avec le pouvoir central moscovite.

À cause de cela (ou plutôt grâce à cela, car c’est certainement pour brouiller délibérément la surveillance) et à la différence des autres sports de combats dont le nombre de licenciés est répertorié, le nombre de pratiquants ne peut pas être officiellement comptabilisé.

Il est a priori restreint. Les photos publiées par les clubs montrent des cours rassemblant en moyenne une dizaine ou une vingtaine de personnes. En France, 128 associations dédiées au Systema sont officiellement enregistrées (quelques-unes ne sont plus actives). Mais des dizaines de groupes de pratiques ne sont pas déclarés. En Allemagne, 63 clubs étaient comptabilisés en 2017, encadrés par 250 à 300 agents du GRU, soit en moyenne quatre agents par club6.

Il est possible de devenir instructeur en seulement cinq ans, ce qui est rapide comparé aux onze ans minimum requis dans le judo par exemple – chaque nouvel instructeur pouvant donc rapidement former à son tour de nouvelles recrues, et ainsi de suite. Même si c’est sur la base d’effectifs réduits, le Systema possède en conséquence une importante capacité d’extension, notamment à des secteurs stratégiques.

Ainsi, bien qu’étant une pratique somme toute plutôt confidentielle, le Systema avait réussi en 2014 à intégrer la vingtaine d’activités physiques proposées au sein du Club Omnisports des Électriciens et Gaziers de France (COEGF). Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais cela illustre la volonté d’infiltrer le secteur névralgique de l’énergie et de l’industrie, que le GRU a toujours visé7.

Il est également établi, notamment en Allemagne, que les réseaux Systema cherchent à recruter des membres des forces de l’ordre et forces armées8. Ce qu’illustre tout particulièrement la création au sein du Centre National des Sports de la Défense (CNSD, qui organise les activités sportives des armées françaises), de trois clubs Systema dont un au 27e Bataillon de Chasseurs Alpins (Annecy).

Les réseaux Systema s’intéressent également de près aux milieux survivalistes. Une stratégie symbolisée par le changement de nom de plusieurs clubs : le tout premier club français, Systema France, créé en 2002, est rebaptisé Systema Survival Art en 2022. Le Systema Barcelona – Russian Martial Art créé en 2012 devient Systema Barcelona – Global Survival en 2023.

Le Systema Celtique coorganise quant à lui en Bretagne des stages « survie et Systema » avec L’École Vie dans la Nature (EVN). Celle-ci revendique avoir formé 4 200 stagiaires depuis sa création en 2009. Ce n’est qu’un exemple : d’autres sociétés françaises de stages de survie bien plus connues, formant bien plus de stagiaires chaque année, ont à leur tête des instructeurs Systema ou apparentés. Il s’agit souvent d’anciens militaires ou d’anciens policiers.

Le détour par le bien-être

Les réseaux s’étendent à des secteurs encore plus surprenants : ceux de la santé, du paramédical, du bien-être, du développement personnel, du coaching et des médecines alternatives. De 2016 à 2019, le Systema-Paris donnait ainsi des cours à l’Hôtel-Dieu, l’un des Hôpitaux de Paris situé sur l’île de la Cité, dans une salle baptisée « Cœur de Cité – Arena Lutetia », manifestement fréquentée par du personnel de l’établissement.

L’implantation dans ce secteur se fait notamment grâce à deux composantes de la culture russe : le massage traditionnel et la bania, plus précisément l’étape incontournable du bain glacé. Or les bains glacés sont récemment devenus très à la mode avec la Wim Hof Method (WHM), une méthode de cryothérapie (encore très discutée).

Par la pratique et l’enseignement de la bania, des bains froids et des massages russes, les réseaux Systema s’adressent à un public très différent, bien plus large et diversifié que celui des sports de combat. Un public ayant pour centre d’intérêt la santé et le bien-être, ignorant tout du Systema et de son image sulfureuse et encore moins susceptible de se rendre compte de l’identité réelle des organisateurs des événements auxquels il participe.

Par ailleurs sont surreprésentés parmi les instructeurs et pratiquants Systema les profils de masseurs-kinésithérapeutes (il existe même une page Facebook « Kiné Systema »), les hypnothérapeutes, les enseignants de yoga (tantrique en particulier) et les thérapeutes en médecines traditionnelles (tout particulièrement chinoises, notamment le qi gong).      

Exemple : LifeForce, fondé en 2017 par un kiné-ostéopathe formé au Systema (à Moscou notamment), propose une méthode de développement personnel pour « retrouver santé et vitalité », enseignée en ligne (formations à 127 €), ainsi que lors de stages qui se déroulent notamment dans un ancien corps de ferme dans le Tarn reculé, réaménagé en dojo par un couple qui dirigeait auparavant le Systema Toulon. En plus d’être instructrice Systema, madame est thérapeute en médecine chinoise et monsieur est kinésithérapeute. Leur dojo accueille de multiples événements de bien-être, de danse, etc. sans oublier l’initiation au Systema, bien entendu, avec hébergement des participants en pension complète.

Les stages de bien-être et de développement personnel durent en général deux jours (510 € / personne pour le stage LifeForce, formule de base deux jours, hébergement inclus par exemple), le temps d’un week-end. Mais parfois jusqu’à une semaine de retraite entière pour couper avec le monde extérieur. Les prix des stages d’enseignement des clubs Systema sont eux bien moins élevés : quelques dizaines d’euros par jour, pour un à trois jours en général.

Nous espérons avoir l’occasion de développer prochainement d’autres exemples, notamment les liens très révélateurs qui existent avec le mouvement crudivoriste « Régénère » de Thierry Casasnovas, mis en examen pour abus de faiblesse et exercice illégal de la médecine. 

Sur leurs réseaux sociaux personnels et professionnels, ces thérapeutes et coachs distillent souvent un discours favorable aux intérêts du régime russe actuel en abordant, au milieu d’autres sujets, la politique nationale et internationale. Étant donné que leurs comptes numériques, notamment professionnels, exposent et prétendent refléter leurs activités réelles, on peut supposer qu’ils tiennent vraisemblablement le même type de discours lors des stages qu’ils organisent. Or le nombre des participants n’est pas négligeable. En 2022, rien que LifeForce revendiquait avoir formé en cinq ans « plusieurs milliers de personnes », chiffre qui paraît plausible d’après la fréquence et la fréquentation des stages. Dans des milieux plus ou moins alternatifs, vérité alternative et propagande peuvent facilement prospérer.

Moyen Âge et fantasme guerrier

Dans le prolongement du bien-être et des activités physiques douces, des liens ont aussi été tissés avec les arts scéniques (danse, cirque, théâtre), dans lesquels certains mouvements s’apparentent à des pratiques yogi ou au Pilates. 

Ces domaines artistiques incluent le combat scénique et les reconstitutions historiques de combats en armes, notamment ceux des Varègues, les Vikings de Suède qui fondèrent la Rus’ de Kyïv, considérée comme le berceau de la Russie. Ainsi que le béhourd qui autorise les blessures à l’arme médiévale. Cela rejoint les clubs cosaques et leur folklore (costume traditionnel ; danses ; maniement de la chachka, le sabre cosaque, etc).

La passion des reconstitutions historiques violentes se retrouve d’ailleurs chez les impérialistes russes. Tel Aleksandre Barkachov, leader de l’organisation néo-nazie Unité nationale russe, ou Igor Guirkine, ancien ministre de la Défense de la République populaire autoproclamée de Donetsk, qui s’était engagé dans la guerre en Transnistrie en 1992 comme volontaire cosaque9.

Cette idéalisation d’un Moyen Âge viril et violent est une matérialisation de l’idéologie anti-moderne et anti-Occident (jugé efféminé et faible) formulée par Alexandre Douguine, l’un des principaux idéologues impérialistes russe contemporain10.

La stratégie d’extension du Systema, façon Kominterm, au-delà de son domaine de la lutte (au sens propre et figuré) et de la « self-defense » trouve sa première occurrence en France avec le Yoga Systema, créé en 2009. Elle a ensuite connu une nette accélération à partir de 2014 puis 2018, ce qui coïncide globalement avec le rythme et le pic de création du nombre de clubs Systema.

Les pics de 2014 et 2018 s’expliquent-il par l’agressivité accrue du régime russe et la détérioration des relations qu’elle provoquait avec les pays occidentaux ? En 2014, la Crimée a été annexée, une partie du Donbass envahie et des entrepôts de munitions à Vrbětice (République tchèque) destinées à l’armée ukrainienne étaient sabotés. En 2018, après la multiplication d’ingérences russes (référendums sur les indépendances de l’Écosse et de la Catalogne en 2014 et 2017, élections américaines de 2016, etc.), des sanctions économiques et diplomatiques occidentales étaient prises en réponse à l’affaire Skripal.

Ces réseaux et leurs protagonistes font leur publicité sur Internet, les réseaux sociaux et les médias en général, certains ont participé à des émissions de télévision ou se sont présentés à des élections locales. Leurs sites Internet de bien-être ou pseudo-sciences apparaissent parfois sur les moteurs de recherche parmi les tout premiers résultats. Leur audience est loin d’être négligeable.

Ils ne coûtent pas chers à mettre en place : les cours se déroulent essentiellement dans des équipements publics (gymnases, dojos, etc.) et s’autofinancent par l’argent versé pour participer à leurs stages. Ce mode de fonctionnement historique des réseaux clandestins du GRU leur permet d’être moins reliables à Moscou11.

Ces réseaux d’une grande diversité ont néanmoins tous pour point commun d’être liés à l’entretien et/ou la possession d’une bonne condition physique.

Le recrutement d’individus bagarreurs, dotés de bonnes aptitudes physique n’est pas nouveau, ni exclusif aux renseignements russes. D’autres acteurs (djihadistes par exemple) agissent de manière similaire à travers d’autres sports de combat. Cependant, ce qui est tout à fait particulier en l’occurrence, c’est la gestion totale de la filière, de la création des clubs au recrutement. Un contrôle poussé au maximum qui leur confère une efficacité accrue et permet d’en conclure que leur objectif est de recruter le plus possible.

Dans quel but ? « Ils organisent des cellules dormantes de combat », affirme le chercheur Dmitrij Chmelnizki qui a mené une étude sur les clubs en Allemagne en collaboration avec Viktor Suworow, ancien agent du GRU12.

La formation « Derrière les lignes ennemies » organisée le 2 décembre 2017 par le Systema Barcelona permet d’apprécier l’idée que les clubs Systema se font de la self-defense, avec entre autres au programme :

« Dissimulation, camouflage et contrôle de l’environnement »

« Comment se déplacer en zone ennemie »

« Travail avec les armes et contrôle de l’ennemi »

On peut ajouter, tous clubs confondus, d’autres apprentissages dont un citoyen n’a nullement besoin pour sa légitime défense au quotidien : stages dans les bois, y compris de nuit ; stages de crochetage de serrure ; de maniement d’armes à feu, comme fusil d’assaut, factices ; etc.

Raison pour laquelle les survivalistes radicalisés, déjà surarmés et surentraînés, représentent des recrues idéales.

Si l’objectif était véritablement d’initier à la self-defense pacifique russe, alors serait exporté le sambo ( « autodéfense sans armes »), mélange de judo et de lutte, dont il existe d’ailleurs des clubs à travers le monde depuis les années 1960. Le choix d’exporter le Systema (technique offensive) plutôt que le sambo (technique non offensive) est révélateur des intentions de l’actuel régime russe.

Car sous le joug soviétique, une stricte séparation était faite entre self-defense militaire (telle que le Systema) et civile (telle que le sambo). L’apprentissage des techniques d’attaque (frappes, étranglements, etc.) était interdit aux civils et réservé aux membres de l’armée et des services de renseignement. Portés au pouvoir par une insurrection populaire, les Bolcheviks savaient mieux que quiconque qu’un peuple peut renverser le pouvoir établi et que pour éviter d’être renversés à leur tour, mieux valait qu’il ne maîtrise pas des techniques offensives pouvant lui servir à affronter les forces de l’ordre. Enseigner et pratiquer le karaté était ainsi sévèrement réprimé (jusqu’à 5 ans de prison), obligeant les karatékas à créer des clubs… clandestins (dans des caves ou en forêt).

Dans un retournement de l’histoire, les anciens KGBistes aujourd’hui au pouvoir exportent donc dans les démocraties occidentales une pratique qu’ils interdisaient autrefois en URSS parce qu’ils la considéraient comme subversive. C’est donc en parfaite connaissance de cause qu’ils mènent une politique d’implantation de clubs dont ils connaissent pertinemment la dangerosité. Poutine, ancien agent des renseignements du régime soviétique, ne peut ignorer comment ce dernier concevait, réprimait et utilisait dans son intérêt les arts martiaux. Dont il est lui-même un très grand connaisseur et pratiquant (judo et sambo notamment).

De plus, c’est normalement le SVR (Sloujba vnechneï razvedki, les renseignements extérieurs civils), qui est en charge des activités menées hors des frontières russes. À partir du moment où le GRU, c’est-à-dire l’armée, organise les réseaux Systema, cela signifie que leur nature et leur finalité sont par définition militaires et sont différentes des activités habituelles menées par les renseignements civils d’un État en temps ordinaire.

Indicateur supplémentaire de la dangerosité et de la finalité de ces clubs : leur imbrication (notamment en Europe centrale et orientale) avec le gang de motards Les Loups de la Nuit (Night Wolves), très proche du Kremlin et interdit de séjour par plusieurs pays depuis leur participation en 2014 à l’invasion de la Crimée13.

Autre élément : « Platov », le nom de code attribué à Poutine au début de sa carrière au KGB est une référence au général Matveï Platov (1753-1818) qui commandait durant la campagne de Russie de 1812 les unités régulières cosaques. Celles-ci menèrent avec l’appui des unités cosaques irrégulières une stratégie de harcèlement, de guérilla contre les troupes napoléoniennes. Il doit être relevé que cette méthode de guérilla – qui a contribué à ce que l’Empire russe se partage une partie de l’Europe en 1815 – a été spécifiquement implantée en Europe, à commencer par la France, depuis l’accession de « Platov » / Poutine au pouvoir.

D’autant que de récentes publications réévaluent les fonctions qu’il exerçait au KGB à Dresde. Il aurait dirigé les actions de groupuscules d’extrême gauche en Europe, tels que Fraction armée rouge14. Si cela est exact, les réseaux Systema s’inscriraient dans le prolongement de la guerre de subversion menée durant la guerre froide à l’encontre des démocraties européennes, que la chute de l’URSS et la courte période démocratique russe des années 1990 n’auraient que momentanément mise entre parenthèse.

En Russie même, les Cosaques sont de nouveau utilisés à des fins militaires (envoyés au front en Ukraine) et paramilitaires (Corps des cadets cosaques). Et de manière générale, toutes les activités physiques et sportives sont instrumentalisées ou militarisées par le régime actuel (voir la Iounarmia, le « Mouvement social militaro-patriotique panrusse »)15.

Quant à l’importance accordée au travail sur la respiration et la relaxation : plus que du bien-être, il a été développé par les scientifiques militaires soviétiques pour que le soldat, même blessé ou en situation de stress, ait une capacité de combat optimale.

Une stratégie d’influence globale

En résumé, l’implantation des clubs Systema et leurs ramifications a très certainement vocation, outre la propagande, à recruter des informateurs, des agents d’influence et des sympathisants. Et probablement aussi à mener de potentielles actions de provocation, de déstabilisation, d’intimidation, de sabotage. 

Il ne s’agit que d’un aperçu de ce qui peut être relativement facilement trouvé en sources ouvertes, et peut-être volontairement donné à voir. Se pose la question de l’étendue de ce qui est potentiellement beaucoup mieux dissimulé.

L’ampleur et la capacité de nuisance réelles des réseaux Systema ne doivent pas être surestimées au risque d’attribuer au régime russe plus de puissance qu’il n’en a réellement, et de faire le jeu de sa propagande (interne et externe). Avec un PIB équivalent à celui de l’Espagne, la Russie est une « grande puissance pauvre16 » qui a besoin d’utiliser des moyens asymétriques pour paraître plus puissante qu’elle n’est réellement face à l’OTAN ou à l’Union européenne.

Mais les sous-estimer, c’est continuer à refuser de voir la menace que le régime représente depuis un quart de siècle. Car l’exportation des clubs Systema ne date pas d’hier : elle a commencé dès le début des années 1990 et s’est multipliée à partir du début des années 2000, lorsque Poutine était à la tête du FSB puis de l’État. Elle ne peut donc pas se justifier comme une cinquième colonne visant à se protéger d’une OTAN qui serait menaçante. En effet, son élargissement à l’Est, son intervention en Bosnie, les « révolutions de couleurs » ou la révolution du Maïdan habituellement utilisés par le régime russe pour accuser l’Europe et l’OTAN de constituer une menace à son encontre se sont produits après le début de leur exportation et de leur multiplication.

Ils ont été créés parce que ce régime d’anciens KGBistes est habité par une soif de revanche sur la chute de l’URSS, qu’il qualifie de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle17 ». Il ne promeut pas des valeurs positives, comme cherchait à le faire la propagande soviétique, mais porte uniquement un discours vindicatif, haineux, revanchard. C’est vrai pour sa propagande en général comme dans ce qui transparaît de façon transversale des contenus des réseaux Systema et affiliés.

Y sont valorisés et érigés en modèle la violence, l’agressivité, le droit naturel (loi du plus fort ou « loi de la jungle ») et un retour à une vie pré-étatique, comme au temps paléolithique, dans un esprit anarchiste libertarien. Citons parmi les activités proposées : « Ajouter du chaos » ; « bagarre » ; « jeu de Chamaille » ; « paléofitness » ; « alimentation paléo » ; « ambiance tribale » ; « nature sauvage » de l’être humain ; etc.

C’est le contraire de la propagande officielle d’une Russie « Troisième Rome », ultime rempart des valeurs et de la civilisation chrétiennes face à la « décadence » de l’Occident. Le pouvoir russe ne défend pas la civilisation occidentale : artisan du chaos, il cherche au contraire à la détruire car la démocratie et l’État de droit d’héritage gréco-romain forment des obstacles à son despotisme le plus archaïque et à ses pratiques mafieuses.

Pour parvenir à ses fins, il pratique l’entrisme et brutalise les sociétés occidentales, par l’enseignement et la promotion d’activités physiques agressives (pugilat ; reconstitutions de combat avec massues, haches ; etc.), de situations extrêmes voire brutales (stages de survie ; exposition au froid intense) et en créant un climat anxiogène (devoir se protéger de l’insécurité quotidienne ; de se préparer à un conflit ou à une crise par le survivalisme).

Cela correspond à ce que Françoise Thom appelle la « poutinisation » : l’application progressive des mêmes méthodes qui en Russie, et dans les anciens pays du bloc de l’Est du temps des régimes communistes, ont mis au pas la société et tué la démocratie18. Une stratégie de radicalisation rampante, d’atmosphère, comme on le dit pour d’autres extrémismes.

Plus globalement, c’est la pensée idéologique et stratégique du régime qui est mise en lumière à travers le Systema. Leur vision fondamentalement systémique de l’être humain et du monde est profondément imprégnée de l’holisme de l’histoire intellectuelle russe et éclairent le concept de « guerre non linéaire » (nelineïnaïa voïna, dont la traduction occidentale par « guerre hybride » restitue mal la pleine signification). Celle-ci se conçoit comme un tout, dans lequel les différents protagonistes – dont les proxys – sont en interaction les uns avec les autres, agissent dans toutes les sphères (sociale, politique, militaire) et toutes les dimensions (physique, informationnelle, cyberespace)19. On le constate : ce n’est pas une chose abstraite, désincarnée et éloignée du quotidien des citoyens occidentaux, cela se passe à côté de chez eux et peut les concerner directement.

Finalement, les réseaux Systema constituent un concentré des pratiques globales du régime russe actuel et de son idéologie :

L’exportation dans les démocraties occidentales d’une technique d’attaque prétendument purement défensive, dont les racines slaves sont mythifiées – avec d’abondants emprunts aux arts martiaux asiatiques, en particulier chinois –, symbolise sa géostratégie et son tropisme asiatique et anti-occidentaliste ;

La force et la violence érigées en modèle et primant sur le droit, qui justifient son impérialisme et sa violation du droit international ;

L’utilisation des pseudo-sciences ou de l’ésotérisme est l’équivalent à petite échelle de la désinformation et de la propagande menées à grande échelle contre les opinions publiques occidentales ;

L’utilisation de la liberté d’association – celle-là même qui est réprimée en Russie par la loi contre les « agents de l’étranger », dans une accusation miroir typique du KGB de ses propres crimes – vise à tenter de retourner les valeurs des démocraties contre elles-mêmes.

Ce dernier point concorde avec la philosophie et la technique du Systema qui consiste à retourner la force de l’adversaire contre lui en le déstabilisant, principalement par la surprise et la douleur, là où d’autres techniques de combat privilégient puissance et mouvements.

Identifier et analyser cette doctrine et ses modes opératoires offre des clefs pour les neutraliser : mesures d’endiguement ; de sensibilisation, comme pour la lutte contre la radicalisation et les dérives sectaires ; assèchement de leurs ressources financières ; poursuite des pratiques illégales ; etc. On peut ainsi noter que les ressortissants français, mis en examen pour intelligence avec l’ennemi pour leur engagement dans l’association SOS Donbass, étaient liés aux réseaux cosaques20.

Notes

  1. « Club de combat : des espions russes recherchent des recrues européennes », euobserver.com, 29/05/2017.
  2. D’après le site internet du Systema Russian Martial Art Belgique.
  3. Marlène Laruelle, « Les milices russes et leur utilisation à l’intérieur et à l’étranger », Russie.Nei.Visions, n° 113, IFRI, avril 2019, p. 19.
  4. « Systema : quel est cet art martial russe qui traîne une mauvaise réputation ? », La Dépêche, 03/09/2024.
  5. « Russia Is Co-opting Angry Young Men », The Atlantic, 29/08/2018.
  6. Dmitri Chmelnizki, « Chkoly boevykh iskousstv “SISTEMA” », 22/12/2019.
  7. Rémi Kauffer, Histoire mondiale des services secrets, Perrin, 2015, p. 263.
  8. “Würgen, schlagen, töten lernen”, Focus, 26/05/2014.
  9. Marlène Laruelle, Russian Nationalism: Imaginaries, Doctrines, and Political Battlefields, Routledge, 2018, p. 157 ; « Igor Strelkov, l’amertume du nationaliste russe face à la guerre en Ukraine », RFI, 12/06/2022.
  10. Dina Khapaeva, « La Russie gothique de Poutine », Libération, 23/10/2014.
  11. Kauffer, op. cit., p. 373-374.
  12. « Club de combat : des espions russes recherchent des recrues européennes », euobserver.com, 29/05/2017.
  13. « Russia Is Co-opting Angry Young Men », The Atlantic, 29/08/2018.
  14. Catherine Belton, Les hommes de Poutine : Comment le KGB s’est emparé de la Russie avant de s’attaquer à l’Ouest, Talent Éditions, 2022.
  15. Lucas Aubin, La Sportokratura sous Vladimir Poutine. Une géopolitique du sport russe, Bréal, 2021 ; Ksenia Bolchakova et Veronika Dorman, Un peuple qui marche au pas : Les Russes sous Poutine, Lattes, 2023.
  16. Frédéric Encel, Les Voies de la puissance, Odile Jacob, 2022.
  17. Discours annuel à la nation russe de 2005 de Vladimir Poutine.
  18. Françoise Thom, « Vers une poutinisation de la France ? », Desk Russie, 23/06/2024.
  19. Dmitry Adamsky, « L’évolution de la pensée stratégique et de l’art opératif russes », Revue Défense Nationale, 2017/6 (N° 801), p. 85-92.
  20. « Une association humanitaire pour couverture : cette nouvelle affaire d’ingérence russe en France », L’Express, 26/11/2025.

Johan Le Nabat

desk-russie.eu

La base de Diego Garcia attaquée par l'Iran

 

L'Iran a tiré deux missiles balistiques vers la base américano-britannique de Diego Garcia, située en plein milieu de l'océan Indien, a rapporté vendredi le «Wall Street Journal». Aucun des deux missiles n'a touché la cible: l'un a connu une défaillance en vol, l'autre a été intercepté par les Américains.

Sollicité par l'AFP, le Pentagone s'est refusé à tout commentaire.

Cette base se trouve à quelque 4000 kilomètres du territoire iranien. Située sur une île isolée de l'archipel des Chagos, un territoire britannique, Diego Garcia est l'une des deux bases que le Royaume-Uni a permis aux Etats-Unis d'utiliser pour des «opérations défensives spécifiques contre l'Iran». Il s'agit d'une base stratégique pour les Etats-Unis, qui y stationnent des sous-marins nucléaires, bombardiers et destroyers.

Confirmation que l'Iran a tenté de frapper «sans succès» la base de Diego Garcia

L'Iran a tenté de frapper «sans succès» vendredi la base américano-britannique de Diego Garcia, située dans l'océan Indien, a confirmé une source officielle britannique samedi à l'AFP.

Selon cette source, cette tentative infructueuse a eu lieu avant que le gouvernement britannique annonce vendredi qu'il autoriserait les États-Unis à utiliser certaines de ses bases pour frapper des sites iraniens servant à attaquer des navires dans le détroit d'Ormuz.

Le Wall Street Journal avait rapporté que l'Iran a tiré deux missiles balistiques vers la base, mais qu'aucun des deux n'a touché sa cible, l'un ayant connu une défaillance en vol, et l'autre ayant été intercepté, selon des responsables américains.

AFP

Bamako: Paralysé, le Mali libère plus de 100 jihadistes


Plus d'une centaine de jihadistes présumés ont été libérés en début de semaine au Mali dans le cadre d'une trêve sur les attaques de convois de carburant qui asphyxient l'économie de ce pays enclavé, a appris l'AFP dimanche de sources sécuritaires et d'officiels locaux.

Depuis septembre dernier, les jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, attaquent les convois de camions-citernes. En octobre dernier, l'économie de la capitale était complètement grippée.

Un accord débloque la situation

Après plusieurs mois d'accalmie, les Bamakois ont de nouveau été confrontés à une pénurie de gazole au début du mois de mars. Mais un accord conclu en milieu de semaine a permis l'arrivée de convois de carburant, améliorant nettement la situation dans la capitale.

Un élu local a confirmé à l'AFP la «libération de plus de 100 jihadistes» contre «l'ouverture d'un corridor», «pour laisser passer des convois de camions-citernes». «Nous avons appris que cette semaine plus d'une centaine de jeunes accusés d'être des jihadistes ont été libérés par la sécurité d'Etat. En contrepartie, des convois de carburant n'ont pas été attaqués», abonde un élu du centre du Mali qui réside à Bamako.

Trêve en vigueur jusqu'à fin mai

Une source sécuritaire malienne interrogée par l'AFP a confirmé que «dans le cadre de la paix et de l'unité nationale, des mesures d'élargissement ont été prises», sans préciser la nature de l'accord.

Plusieurs sources sécuritaires ont indiqué à l'AFP que la trêve resterait en vigueur jusqu'à la grande fête musulmane de la Tabaski, qui aura lieu fin mai. «Beaucoup de peuls arrêtés ont également été relâchés», a appris l'AFP auprès d'une association de défense de cette ethnie souvent amalgamée avec les jihadistes.

AFP

Irak: attaque de drone contre les services du Renseignement à Bagdad

 

Une attaque de drone a ciblé samedi matin les services du renseignement irakien dans un quartier résidentiel du centre de Bagdad, a annoncé un haut responsable sécuritaire en pleine guerre au Moyen-Orient.

Un officier a été tué samedi dans l'attaque de drone qui a visé les services de renseignement irakiens dans un quartier résidentiel du centre de Bagdad, ont annoncé ces services dans un communiqué.

Aux alentours de 10H00 du matin (07H00 GMT) dans la capitale irakienne "un drone a ciblé le quartier général du Service national irakien du renseignement dans le quartier de Mansour" a indiqué dans un communiqué laconique le général Saad Maan, qui dirige la cellule média des forces de sécurité irakiennes.

"Un officier est mort en martyr" ont-ils indiqué, dénonçant "une attaque terroriste menée par des éléments hors-la-loi". Un responsable de la sécurité et une source de la défense civile irakienne ont également fait état d'un officier blessé.

Un responsable de sécurité irakien s'exprimant sous anonymat avait auparavant indiqué à l'AFP que l'attaque -en pleine festivités de l'Aïd el-Fitr qui marque la fin du ramadan- avait visé "le bâtiment des télécommunications" du renseignement national, qui coopère avec les conseillers militaires américains engagés en Irak.

Un second drone, qui filmait l'opération, est lui tombé sur les terrains d'un club sportif très prisé de la bourgeoisie irakienne et des diplomates, selon cette source.

Depuis le 28 février et l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, l'Irak a été aspiré dans un conflit qu'il voulait éviter à tout prix.

Des groupes irakiens pro-iraniens revendiquent quotidiennement des attaques contre des militaires américains ou des sites pétroliers, tandis que ces factions armées sont visées par des frappes imputées aux Etats-Unis ou à Israël.

Tard vendredi soir, un combattant du Hachd al-Chaabi a été tué. Cette alliance d'ex-paramilitaires, qui englobe aussi des groupes armés pro-Iran, en a attribué la responsabilité à une "frappe sioniste-américaine".

Ce bombardement a touché la base aérienne militaire de Hlewa dans la région de Touz Khormatou, au sud de Kirkouk, selon un communiqué du Hachd, coalition intégrée aux forces régulières de l'Etat irakien.

Le Pentagone a reconnu jeudi pour la première fois recourir à des hélicoptères de combat pour frapper des groupes armés pro-iraniens en Irak.

En parallèle, dans la nuit de vendredi à samedi, au moins trois attaques de drones ont visé un centre diplomatique et logistique américain qui accueille des militaires à l'aéroport international de Bagdad, d'après deux responsables de sécurité.

L'un d'eux a fait état d'un incendie près de cette base après la troisième attaque.

AFP

Le brouillard de guerre que Washington s’est infligé

 

En croyant pouvoir fragmenter l’Iran par la pression militaire et politique, Washington a surtout révélé une erreur fondamentale de lecture. Loin de fissurer le régime, la guerre a renforcé sa cohésion interne, transformant l’incertitude du champ de bataille en brouillard stratégique produit par une incompréhension profonde de la République islamique.

L’erreur la plus profonde de Washington dans cette guerre fut d’ordre conceptuel. L’administration Trump a mal compris la nature même de la République islamique. Elle a traité l’Iran comme s’il s’agissait, au fond, d’un État autoritaire classique dont la direction pouvait être décapitée, dont les organes de sécurité pouvaient être poussés à la fragmentation, et dont la population, sous une pression suffisante, pourrait se séparer du régime en nombre politiquement décisif. Cette erreur de lecture n’a pas simplement accompagné la guerre. Elle a contribué à produire son brouillard. L’incertitude n’est pas née du seul champ de bataille. Elle est née d’une carte erronée de l’État que l’on bombardait.

La République islamique n’est pas simplement un État dur doté d’une armée puissante et de services de renseignement efficaces. Elle n’est pas non plus susceptible, si elle survit, d’évoluer vers quelque chose qui ressemblerait à la Turquie, au Pakistan ou à l’Égypte, où l’establishment militaire ou sécuritaire peut dominer l’État tandis que la religion sert surtout de langage politique, de légitimité symbolique ou d’atmosphère sociale. L’Iran repose sur une autre formule. Son noyau durable est le mariage entre le bureau du Guide suprême, la doctrine de la Wilayat al-Faqih, généralement traduite en anglais par guardianship of the jurist ou en français par « la tutelle du juriste-théologien », et le Corps des gardiens de la révolution islamique. Le bureau du Guide suprême constitue le sommet constitutionnel et religieux. La Wilayat al-Faqih fournit à cette suprématie son principe de légitimation. Les Gardiens de la révolution apportent la force, la portée et la discipline nécessaires à sa défense. Cette relation est structurelle, non ornementale.

C’est précisément ce que tant d’analystes extérieurs continuent d’aplatir. Ils écrivent souvent comme si l’Iran pouvait un jour être réduit aux Gardiens plus la coercition, comme si le principe clérical était secondaire et pouvait s’effacer une fois l’État sécuritaire devenu assez puissant. Or les Gardiens n’ont pas été créés simplement pour défendre des frontières ou des institutions dans l’abstrait. Leur mission principale était de défendre la révolution et le principe qui la gouverne. Leur signification est inséparable de la Wilayat al-Faqih. Le Guide suprême sacralise la mission des Gardiens, et les Gardiens défendent la souveraineté du Guide suprême. L’un donne à la force une chaîne de commandement sacrée, l’autre rend cette chaîne de commandement effective. Le système ne peut donc pas être compris comme une république militaire ordinaire ornée de clergé. Il s’agit d’une théologie politique armée de gardiens.

Une profondeur religieuse et institutionnelle que Washington a sous-estimée

C’est ici qu’intervient aussi la dimension spécifiquement iranienne de la pensée politique chiite. Les savants du régime n’acceptent pas l’idée selon laquelle le chiisme en Iran ne serait qu’un instrument ou une construction politique tardive apparue à travers la compétition dynastique. Leur point de vue est que l’attachement chiite en Iran est plus ancien, plus profond, et plus enraciné dans la géographie sacrée, la mémoire historique et la vie sociale que ne l’admettent nombre de récits extérieurs. Dans cette lecture, il existe une longue continuité entre le sol iranien et la présence chiite, plus ancienne que la consolidation safavide et plus profonde que le récit académique habituel. L’importance de cet argument n’est pas antiquaire. Elle est décisive parce qu’elle révèle la manière dont le régime se comprend lui-même. Il ne voit pas le chiisme comme détachable de la légitimité politique iranienne. Il voit la République islamique comme la forme politique contemporaine d’un héritage civilisationnel et religieux beaucoup plus ancien. Cette conviction aide à expliquer pourquoi l’État, sous une pression extrême, est plus susceptible de se durcir autour de la Wilayat al-Faqih que de l’abandonner.

Les vagues de protestation des deux dernières décennies n’ont pas infirmé cette structure. Elles l’ont mise à l’épreuve, en ont exposé les limites et ont révélé à la fois une grave crise de légitimité et une fatigue du régime plus large dans des secteurs importants de la société. Mais elles ne l’ont pas encore brisée. Les manifestations répétées ont montré un déclin de la confiance dans la République islamique tout en restant en deçà de la coordination nationale, du leadership et de la cohésion nécessaires à un renversement révolutionnaire. Cela importe davantage que toute tentative chimérique d’établir un inventaire exact des citoyens pro-régime et anti-régime. La question n’est pas de savoir si chaque segment de la société soutient la République islamique. La vraie question est de savoir si l’État repose encore sur une base sociale, idéologique et institutionnelle suffisamment large pour empêcher un point de bascule. Jusqu’à présent, l’opposition n’a pas atteint la masse critique nécessaire pour renverser la structure dirigeante du régime.

Cette assise n’est pas négligeable. Elle comprend l’État lui-même : le secteur public, les services de sécurité, les forces armées régulières, les Gardiens de la révolution, les Bassidji, ainsi que les réseaux plus larges de patronage, de dépendance et de loyauté idéologique qui les accompagnent. Elle inclut aussi une composante chiite conservatrice socialement significative pour laquelle la piété, l’ordre, l’endurance et la mémoire du martyre demeurent politiquement puissants. Cela ne revient pas à dire que le régime jouit d’une affection universelle, ni même d’une majorité incontestée. Cela signifie quelque chose de plus étroit, mais de plus important : la République islamique repose encore sur une assise institutionnelle et sociale suffisamment vaste pour empêcher le type de rupture qu’avaient imaginé les planificateurs de guerre.

Une guerre qui a resserré le régime au lieu de le fissurer

Selon la lecture propre au régime, deux évolutions n’ont fait que renforcer cette solidité. La première est l’intervention d’agences et de réseaux extérieurs. Téhéran affirme depuis longtemps que les services de renseignement étrangers cherchent à exploiter les troubles internes à travers des groupes séparatistes, exilés et militants, y compris des groupes qui ne sont pas enracinés dans la base sociale chiite du régime. Dans la lecture du régime, ce sont là les éléments malveillants qui cherchent à transformer la dissidence en désintégration. Cette catégorie ne se limite pas aux mouvements séparatistes ou aux organisations d’exilés. Elle s’étend aussi, dans la vision du régime, aux populations migrantes vulnérables, en particulier à certains réfugiés afghans que Téhéran soupçonne d’avoir été exploités par des services de renseignement étrangers à des fins de surveillance, de ciblage et d’infiltration. Que chacune de ces accusations soit vraie dans tous les cas importe moins ici. Ce qui compte, c’est que l’État interprète l’infiltration et les troubles à travers le prisme d’une fracture rendue possible par l’étranger, et non comme une simple dissidence intérieure. Cette perception renforce l’État sécuritaire et justifie une fusion plus étroite avec le bureau du Guide suprême.

Le second facteur est l’assaut américano-israélien lui-même. Ici, Washington semble avoir produit exactement l’inverse de ce qu’attendaient certains de ses planificateurs. Les bombardements massifs des infrastructures, des réseaux de commandement et des zones civiles n’ont pas déclenché de soulèvement anti-régime décisif. Ils ont au contraire renforcé le récit du régime sur le siège, le sacrifice et la résistance. Une société qui peut être fragmentée dans des conditions normales ne se comporte pas de la même manière sous une attaque extérieure prolongée. Le bureau du Guide suprême devient le symbole de la continuité et du commandement sacré. Les Gardiens de la révolution deviennent l’instrument de l’endurance et de la riposte. L’idiome chiite conservateur du martyre gagne en force au lieu de s’affaiblir, surtout une fois que l’Ayatollah lui-même est présenté comme un martyr. C’est précisément le type de dynamique que les planificateurs américains et israéliens semblent ne pas avoir compris.

C’est aussi ici que la lecture du régime sur la société devient importante. Les autorités ne traitent pas tous les manifestants comme un seul bloc. Elles distinguent entre l’opposition idéologique urbaine, les milieux économiquement éprouvés, les classes moyennes réformistes désillusionnées, et ceux qu’elles considèrent comme guidés de l’extérieur ou malveillants. Beaucoup de ceux qui ont rejoint les vagues de protestation plus récentes l’ont fait moins par engagement révolutionnaire que sous l’effet de l’effondrement du niveau de vie, de la volatilité du taux de change, de l’inflation et du poids de la vie quotidienne. Cette colère est réelle. Mais elle n’a pas encore suffi à briser le lien entre l’État, les Gardiens et ces segments de la société qui continuent à voir dans la République islamique un rempart contre le chaos, la fragmentation et la domination étrangère.

Le brouillard de guerre était d’abord dans la tête des planificateurs

Le caractère auto-infligé du brouillard de guerre de Washington s’est manifesté dans la rhétorique initiale même de Donald Trump. Dans la phase d’ouverture de la guerre, il a semblé osciller simultanément entre trois hypothèses incompatibles : que le peuple iranien se soulèverait, que des éléments des Gardiens de la révolution feraient scission, et qu’une partie suffisante de la structure de pouvoir survivante resterait disponible pour une négociation. Ce n’était pas de la subtilité stratégique. C’était de la confusion se faisant passer pour du levier. Cela reposait sur la conviction que la République islamique n’était qu’un assemblage lâche de centres de pouvoir effrayés, prêts à se détacher les uns des autres sous la pression.

Le brouillard de guerre n’aurait pas pu être mieux illustré que par la croyance naïve de Trump selon laquelle les Gardiens de la révolution pourraient se détacher du régime et qu’un fragment de ceux-ci pourrait ensuite être amené à conclure un accord. Cette attente n’était pas simplement irréaliste. Elle contredisait le principe même sur lequel la République islamique a survécu pendant des décennies. Les Gardiens de la révolution ne constituent pas un appendice extérieur au système. Ils en sont l’un des piliers, fusionnés avec le bureau du Guide suprême à travers la Wilayat al-Faqih et à travers une conception spécifiquement iranienne et chiite de l’autorité, du sacrifice et de l’obéissance. Imaginer que les bombardements pourraient rompre ce lien, c’était révéler à quel point Washington avait mal compris l’Iran. Le brouillard de guerre, dès lors, n’était pas seulement sur le champ de bataille. Il était dans l’esprit de ceux qui avaient planifié la guerre elle-même.

mondafrique.com