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jeudi 18 juin 2026

Frappes sol-sol : Taïwan peut-il contester le contrôle de son détroit par la Chine ?

 

Taïwan fait face à une dégradation de la maîtrise de ses approches, où la Chine jouit désormais d’une liberté de manœuvre totale. Aussi les capacités de frappes sol-sol s’imposent-elles comme l’une des options possibles de contre-attaque pour Taïwan, qui poursuit discrètement leur développement depuis les années 1990. Toutefois, trois enjeux technologiques s’imposent à tout acteur développant des capacités de frappe contre la terre : la portée, la précision et la survivabilité des missiles balistiques et de croisière et des drones.

Deux enjeux spécifiques s’y superposent. Premièrement, la mobilité du système, qui doit être optimale afin de permettre aux capacités de frappe taïwanaises de survivre aux offensives chinoises en changeant de position. Deuxièmement, l’inventivité de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) taïwanaise qui doit développer, produire et moderniser rapidement des systèmes – missiles, drones, roquettes – destinés à frapper le continent chinois.

Le développement de capacités d’attaque sol-sol : une constante dans la stratégie taïwanaise

Le développement de capacités sol-sol par Taïwan remonte au début des années 1970 et est corrélé à son projet de disposer d’armes nucléaires. Ces deux efforts ont été menés par l’Institut national des sciences et technologies Zhongshan (NCSIST) (1). Toutefois, le développement d’armes nucléaires a cessé à la fin des années 1980 (2), à la suite de pressions américaines. Celui des capacités balistiques – les missiles Sky Horse

(天馬) et Ching Feng (青鋒) – s’en est alors trouvé ralenti, puisqu’il avait perdu sa vocation première. Il a progressivement retrouvé de la vigueur dans le contexte de la crise des missiles de 1995-1996, qui a rappelé la pertinence de l’usage de missiles de croisière et balistiques en cas de crise ouverte dans le détroit. Le développement de capacités balistiques reprit alors afin de frapper des cibles sur le territoire chinois. En parallèle, les progrès technologiques dans le ciblage ont permis de faire des missiles balistiques des armes de précision (3), ce qui profita au développement de programmes de missiles de croisière ; deux efforts toujours menés par le NCSIST dans le cadre de différents programmes.

Taïwan a pour objectif de créer « une interdiction multidomaine, une défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). La stratégie quadriennale de défense de 2025 (4) définit des « armes de frappe précise à long rayon d’action » (遠程精準打擊武器) comme éléments déterminants. Avec les capacités ISR et la création de commandements unifiés, ces armements – principalement des missiles balistiques et de croisière, des drones et de l’artillerie à longue portée – constitueront une « kill chain » (殺鏈) destinée à frapper des objectifs stratégiques disséminés sur le continent chinois.

Pour mener à bien cette stratégie, deux commandements organiques spécifiquement consacrés aux missions de frappe ont été créés. Le Commandement de la défense aérienne et des missiles de l’armée de l’air (空軍防空暨飛彈指揮部) fut constitué en 2017. Ce commandement organique a compétence en matière d’attaque sur le continent avec en dotation les missiles balistiques et de croisière actuellement déployés par Taïwan, et dispose aussi de capacités UAV en cours de livraison. Enfin, il a aussi pour mission d’assurer la défense aérienne du territoire.

Ce commandement sera complété par la création en juillet 2026 d’un Commandement du combat littoral (濱海作戰指揮部), dépendant de la marine, avec comme mission la surveillance des approches maritimes taïwanaises. Cette nouvelle unité englobe l’actuel escadron Hai Feng (中華民國海軍海鋒大隊), chargé du déploiement des missiles antinavires basés à terre ou sur lanceurs mobiles (Harpoon, Hsiung Feng II et III). Il ne peut être exclu que des missions de frappes sur le continent lui soient dévolues à terme.

Enfin, l’armée de terre taïwanaise a entamé le renouvellement de son artillerie à longue portée, et certaines de ses unités pourraient prendre part marginalement à des missions de frappes sur le territoire chinois, en particulier celles basées sur les archipels de Matsu et de Kinmen situés à proximité immédiate du continent chinois.

Les capacités de frappe sol-sol

Premièrement, Taïwan a lancé un programme de missile balistique. Le missile Sky Spear (天戟短程彈道飛), aussi nommé Sky Bow II B (天弓二B短程彈道飛彈) est un engin à courte portée (SRBM) développé par le NCSIST et dérivé du missile sol-air Sky Bow II (天弓二). Sa portée est estimée à 500 km, mais n’excède probablement pas 300 km. Il s’agit d’un missile de 1 150 kg à deux étages avec carburant solide, doté ou d’une tête explosive, ou d’une tête à sous – munitions. Déployé depuis 2001 et ayant fait l’objet d’un programme de modernisation en 2019, il est en mesure de frapper des cibles situées sur le littoral chinois, voire davantage dans la profondeur s’il est déployé sur les archipels de Matsu et de Kinmen jouxtant le continent. Taïwan a par ailleurs commandé 504 MGM‑140 ATACMS auprès de Lockheed Martin, en accompagnement de ses commandes de lance – roquettes multiples HIMARS passées depuis 2022. Le MGM‑140 est un missile balistique tactique à carburant solide, d’une portée de 300 km.

Deuxièmement, le NCSIST a développé simultanément le missile de croisière supersonique Hsiung Feng IIE (HFIIE, 雄風二E), sur la base des acquis accumulés dans le développement du missile antinavire Hsiung Feng II (HFII, 雄風二) dans les années 1990. Aussi appelé Hsiung Sheng (雄升), le HFIIE partage des composants avec le HFII, mais diffère dans son architecture et se rapproche plus du Tomahawk, notamment par son guidage GPS et son système de navigation TERCOM. Cet engin de 1 t est propulsé par un turbojet développé par le NCSIST (projet Kunpeng (鯤鵬計畫)) assisté par un booster à carburant solide au lancement, ce qui lui confère une portée variable entre 500 et 1 200 km. Il est déployé depuis 2004 et plus de 250 seraient en service dans deux versions en fonction de la portée. L’engin peut être déployé sur des lanceurs fixes ou mobiles, et disposerait de deux charges différentes : explosive ou à sous – munitions. Il a bénéficié d’un programme de modernisation en 2021 mené par le NCSIST dans le cadre du budget spécial 2022-2026 consacré au renforcement des capacités aériennes et navales (海空戰力提升特別預算) (5). En parallèle, 100 nouveaux missiles ont été commandés en 2022, poussant le NCIST à ouvrir une seconde ligne d’assemblage, partagée avec la production de missiles antinavires HFII (6). La portée du missile pourrait être améliorée et une nouvelle commande pourrait être notifiée prochainement au NCSIST. Constituant actuellement le fer de lance de la capacité sol-sol taïwanaise, l’engin aurait été aperçu pour la première fois en déploiement en 2025, alors que se tenait l’exercice chinois « Justice Mission 2025 ».

En parallèle, le NCSIST a discrètement entamé le développement du missile de croisière hypersonique Yun Feng (YF, 云峰飛彈), aussi appelé Ching Tien (擎天極音速巡弋飛彈). Avec un poids estimé entre 1,5 et 2 t, cet engin dispose d’une capacité d’emport supérieure, a une portée allongée (jusqu’à 2 000 km) et atteint une vitesse hypersonique grâce à un ramjet assisté d’un booster au décollage. Là où le HFIIE place à portée de tir l’ensemble des provinces côtières chinoises jusqu’à Qingdao, le YF est capable de frapper Pékin, notamment des cibles durcies grâce à sa charge semi – perforante à fragmentation. Une cinquantaine de missiles seraient actuellement déployés sur des lanceurs fixes et le NCSIST chercherait à en augmenter la cadence de production (7). Une nouvelle version nommée Yun Feng II (YFII, 云峰二型), plus rapide et dotée d’une capacité d’emport accrue serait en cours de développement. Cette nouvelle version sera déployée sur des véhicules mobiles.

Enfin, le NCSIST a noué avec l’entreprise américaine Anduril un accord de principe visant à développer un « missile de croisière autonome à bas coût » (低成本自主巡弋飛彈), dévoilé en septembre 2025 (8). Ce programme consiste à compléter l’emploi des HFIIE et YF par un engin plus petit et plus mobile : 16 missiles seraient transportés sur un seul véhicule lanceur, et pourraient être employés en essaim. L’engin serait assez proche du Barracuda‑500 développé par Anduril. Par ailleurs, son coût et sa facilité de production sont des critères mis en avant par le NCSIST afin d’élargir rapidement le stock actuel de missiles balistiques et de croisière, qui semble n’être pas assez suffisant pour soutenir plusieurs semaines de combat. Ce faisant, Taïwan renoue progressivement avec la coopération internationale dans la conception de ses capacités sol-sol, après une phase d’autarcie de trois décennies.

Troisièmement, Taïwan a commencé le développement de drones peu coûteux à long rayon d’action pouvant être employés comme des munitions rôdeuses. À l’instar de l’Ukraine ou de l’Iran, il tire les leçons de son rapport de force défavorablement disproportionné avec la Chine en s’orientant vers deux programmes actuellement menés par le NCSIST :

• le programme Chien Feng IV (勁蜂四型), développé en collaboration avec l’entreprise américaine Kratos Defense & Security Solutions, sur la base de son drone simulateur de cible MQM‑178 Firejet propulsé par deux turbojets. Présentée en septembre 2025, la version taïwanaise consisterait en un drone d’attaque dont la motorisation serait améliorée afin d’acquérir une haute manœuvrabilité ; la portée serait de 1 000 km et il pourrait délivrer une charge d’une centaine de kilos. Sa production devrait être lancée dans le courant de l’année 2026 (9) ;

• le programme Chien Hsiang (劍翔) consiste en une munition d’un rayon d’action similaire, mais d’une taille plus réduite. L’engin serait déployable à partir d’un véhicule mettant en œuvre plusieurs drones simultanément, et serait dévolu à des missions de destruction des capacités chinoises de défense aérienne. Sa taille réduite contribue à rendre l’engin facile à produire en quantité par le NCSIST.

Quatrièmement, des roquettes Mk66 à longue portée sont en cours de développement par le NCSIST. En plus des HIMARS en cours d’acquisition, l’armée de terre déploie des lance – roquettes multiples Thunderbolt 2000 (雷霆2000) depuis 1997, notamment sur les archipels de Matsu et de Kinmen.

Défis et développements futurs

Le NCSIST doit en premier lieu tirer profit de ses acquis en matière de développement de capacités sol-sol pour renforcer les capacités taïwanaises existantes. Il gère simultanément la R&D, la fabrication et les tests ainsi que le rétrofit de ces munitions en maintenant un haut niveau d’exigence confortant son statut d’acteur intégré en matière de munitions de frappe. Concrètement, il s’agit d’augmenter la cadence de production des nouvelles munitions tout en assurant simultanément le rétrofit du Hsiung Sheng. L’essentiel est de soutenir la croissance rapide de l’arsenal taïwanais en établissant sur l’île une chaîne de valeur autonome ; Taïwan ne peut pas se reposer sur l’approvisionnement en systèmes américains du fait des contraintes pesant sur l’industrie missilière américaine, qui rallongent les délais de livraison (10).

Les capacités taïwanaises de frappe sol-sol doivent également gagner en mobilité étant donné le manque de profondeur stratégique imposé par la géographie. Dans l’hypothèse où l’ensemble du dispositif ISR chinois serait déployé en cas de conflit, opérer sans être détecté constitue un défi en soi. Le NCSIST a ainsi lancé une réflexion visant à développer un tracteur – érecteur – lanceur (11) pour améliorer la mobilité des HFIIE – actuellement déployés sur remorque tractée – et des YF.

De plus, ces capacités doivent pouvoir percer les dispositifs chinois de défense aérienne en augmentant la manœuvrabilité et la vitesse des engins. Depuis 2024, le NCIST conduit des travaux visant à maîtriser la propulsion hypersonique en développant un prototype de scramjet ouvrant la voie aux vitesses hypersoniques (12), notamment dans le cadre du programme YFII.

Notes

(1) Le NCIST est à l’origine de la majorité des programmes d’armements développés à Taïwan. Située à mi-chemin entre agence gouvernementale et organisation privée, cette structure n’est consacrée qu’à la R&D et à la production de systèmes d’armes, et dispose d’une large autonomie en matière de recrutement et d’organisation.

(2) Eric Cheung, « How a CIA informant stopped Taïwan from developing nuclear weapons », CNN, 1er mars 2025.

(3) « MDI Missile Technology: Accelerating Challenges », IISS, décembre 2022.

(4) 中華民國114年四年期國防總檢討 (Quadriennal Defense Review), 中華民國國防部 (Ministry of National Defense), mars 2025.

(5) À Taïwan, l’exécutif a souvent recours à cette pratique consistant à faire voter un budget « spécial » décorrélé du budget annuel de la défense afin de financer des programmes d’armements jugés urgents.

(6) La capacité annuelle de production de ces deux missiles serait de 131 exemplaires. Tienbin Luo, «1200公里「雄昇飛彈」產製逾百枚 第二階段量產待層峰下令 » (Hsiung Feng IIA Anti-Ship Missile and Hsiung Feng IIA Missile Share Production Line, Annual Output Reaches 131 Units), Liberty Times, 7 juin 2025.

(7) Tianbin Luo, « 源頭打擊戰力推前到2000公里 傳擎天超音速巡弋飛彈已交空軍部署» (Strike capabilities extended to 2.000 kilometers at the source The Sky-Piercing hypersonic cruise missile reportedly delivered to the Air Force for deployment), Liberty Times, 11 novembre 2023.

(8) Jumin Tu,« 影一台車裝16枚 台美合作「低成本巡弋飛彈」可群攻轟爆敵軍» (16 Missiles Per Vehicle: Taïwan-US Collaboration on “Low-Cost Cruise Missile” Enables Massed Assault to Destroy Enemy Forces), Liberty Times, 18 septembre 2025.

(9) Tianbin Luo, « 「勁蜂四型」整合測試成功 可「高低配」掩護雄二E飛彈突穿攻擊 » (The JF-4 integrated test has been successfully completed. It can employ a “high-low formation” to provide cover for the H-2E missile’s breakthrough attack), Liberty Times, 6 février 2026.

(10) Jonathan Harman, « Taïwan’s Missile Production Program: a Success Two Years Ahead of Schedule », Global Taïwan Institute, 30 octobre 2024.

(11) Tianbin Luo, «2000公里新擎天飛彈 傳引進捷克12X12軍規輪型車輛 » (Developing a new Sky Missile with a range exceeding 2.000 kilometers Reportedly introducing Czech 12×12 military-grade wheeled vehicles), Liberty Times, 28 décembre 2024.

(12) Zhicheng Chen, « 加快推動極音速飛彈研發 軍方「超燃衝壓引擎」計畫曝光 » (Military Accelerates Hypersonic Missile Development with Supercharged Ramjet Engine Project Revealed), Liberty Times, 9 août 2024.

Roland Doise

areion24.news

De l’« axe de résistance » aux « axes d’influence » : la mutation syrienne

 

Le 8 décembre 2024 marque la chute de Bachar al-Assad après vingt-quatre ans de règne. Dans les mois qui ont suivi, le pouvoir syrien mené par le président Ahmed al-Charaa est devenu l’échiquier d’une nouvelle partie géopolitique où, parmi les acteurs les plus influents, les monarchies du Golfe et Israël redessinent leurs stratégies régionales. L’effondrement du régime Al-Assad a créé un vide que chacun s’empresse de combler selon ses propres calculs, transformant la Syrie en laboratoire des rivalités moyen-orientales.

La rapidité de cette réorganisation géopolitique surprend par son ampleur. En moins d’un an, l’Arabie saoudite a signé des accords avec ­Damas, Israël a détruit près de 80 % des capacités militaires de la Syrie et occupe une partie du territoire du pays, tandis que l’Iran a perdu, outre un allié de taille, son corridor terrestre vers le Hezbollah libanais, considéré jusqu’il y a peu comme une pièce maîtresse de l’échiquier stratégique proche-oriental. Cette recomposition révèle les enjeux que représente le contrôle de la Syrie pour l’équilibre régional futur.

Quand l’Arabie saoudite mène la charge diplomatique

Si les faits et le consensus veulent que la chute du régime ­Al-Assad ait été provoquée principalement par la Turquie et son soutien à la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), l’Arabie saoudite s’est rapidement imposée comme le partenaire économique central du nouveau pouvoir syrien. Dès le 1er janvier 2025, le ministre des Affaires étrangères syrien, Assaad al-Chibani, a effectué sa première visite officielle à l’étranger dans la capitale du royaume, marquant l’engagement saoudien dans la nouvelle configuration régionale.

À l’été 2025, cette coopération économique a franchi un cap avec la signature, le 18 août, d’un accord de protection et de promotion des investissements entre les deux pays. Signé à Riyad en présence d’une délégation syrienne de haut niveau, ce texte vise à garantir la sécurité juridique des capitaux, à faciliter les transferts financiers et à accélérer l’intégration économique bilatérale. Il prévoit également un mécanisme d’arbitrage international et des mesures fiscales incitatives. Ce nouvel accord fait suite au forum d’investissement syro-saoudien du 24 juillet à Damas, où 47 contrats d’une valeur de 6,4 milliards de dollars ont été signés, représentant la plus importante injection de capitaux étrangers en Syrie depuis 2011. Ces investissements saoudiens couvrent de nombreux secteurs stratégiques : infrastructures, énergies renouvelables, santé, digital, tourisme, industrie. L’accent est mis sur la reconstruction urbaine, le développement du numérique, la création d’une cimenterie majeure et la modernisation des télécommunications.

L’appui financier saoudien va au-delà des investissements privés. En avril 2025, l’Arabie saoudite s’est engagée à régler les 15 millions de dollars de dettes syriennes envers la Banque mondiale, ouvrant la voie à des prêts de reconstruction. En parallèle, conjointement avec le Qatar, Riyad finance les salaires de la fonction publique syrienne à hauteur de 29 millions de dollars par mois, ce qui lui permet d’exercer une emprise directe sur l’appareil administratif syrien.

Mais, au-delà des montants, c’est la nature stratégique de ces secteurs qui démontre l’ambition saoudienne : contrôler les infrastructures vitales du futur État syrien. Cette offensive économique s’accompagne à cet effet d’une diplomatie multilatérale assumée. Les 12 et 13 janvier 2025, le royaume organisait une conférence régionale incluant les monarchies du Golfe, la Syrie, l’Irak, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, la Turquie, ainsi que les États-Unis, l’Union européenne (UE) et les Nations unies. Le pari saoudien est clair : se repositionner comme l’architecte du nouvel ordre économique syrien, en s’appuyant sur une alliance régionale et une stratégie d’intégration durable.

La médiation politico-financière d’Abou Dhabi, le pari de Doha

Les Émirats arabes unis adoptent une approche en apparence plus mesurée, mais non moins calculée. Contrairement à ses voisins saoudien et qatari, Abou Dhabi privilégie une stratégie de médiation régionale tout en sécurisant ses intérêts économiques. Cette prudence s’explique d’abord par la méfiance historique émirienne envers les mouvements islamistes et par son aversion pour les liens supposés entre les Frères musulmans, la HTC et Al-Qaïda.

Pourtant, les Émirats arabes unis ne restent pas à l’écart de la recomposition syrienne. En juin 2025, le conglomérat Al-Habtoor a annoncé l’exploration d’opportunités d’investissement en Syrie, tandis que la DP World a décroché un contrat de 800 millions de dollars pour développer le port de Tartous. Plusieurs autres sociétés émiriennes ont fait savoir, à l’été 2025, qu’elles souhaitaient aussi s’impliquer dans la modernisation des infrastructures énergétiques et la logistique de transport du nord syrien. Ces investissements indiquent la volonté émirienne de contrôler les infrastructures logistiques clés, particulièrement importantes dans leur stratégie de hub commercial régional.

La visite du président syrien Ahmed al-Charaa à Abou Dhabi mi-avril 2025 a constitué un moment fort de ce rapprochement. Toutefois, la vraie carte émirienne reste sa capacité de médiation unique au Moyen-Orient. Grâce aux « accords ­d’Abraham » de 2020, les Émirats arabes unis entretiennent des relations privilégiées avec Israël. Cette position singulière leur permet d’orchestrer, depuis avril 2025, des négociations indirectes et discrètes entre Damas et Tel-Aviv. Un canal de discussion secret a été établi après la visite d’Ahmed al-Charaa à Abou Dhabi, impliquant des responsables sécuritaires émiriens, syriens et israéliens. Ces contacts portent essentiellement sur la lutte contre le terrorisme, le partage de renseignements et l’instauration de mesures de confiance. Ils soulignent ainsi le rôle potentiellement décisif d’Abou Dhabi pour l’avenir des liens israélo-syriens et la stabilisation régionale.

Le Qatar sort vainqueur de la transition syrienne au terme d’une stratégie de long terme payante. Monarchie du Golfe intransigeante dans son refus de normaliser ses relations avec Bachar al-Assad, elle avait maintenu l’ambassade de l’opposition syrienne à Doha et soutenu les rebelles dès 2011. Cette constance historique lui offre désormais un accès privilégié aux dirigeants syriens. La semaine suivant la prise de pouvoir d’Ahmed al-Charaa, Doha a rouvert son ambassade à Damas et envoyé une importante aide humanitaire et technique, notamment dans l’énergie et les infrastructures.

Le 30 janvier 2025, l’émir Tamim ben Hamad al-Thani (depuis 2013) est devenu le premier chef d’État étranger à se rendre en Syrie post - Al-Assad, contribuant symboliquement à asseoir la légitimité internationale du nouveau régime. Cette visite n’était pas que protocolaire : elle a concrétisé l’engagement qatari de fournir jusqu’à 200 mégawatts d’électricité et d’assurer l’approvisionnement en gaz naturel. Doha a également annoncé, en juin 2025, la reprise des vols directs entre les deux capitales avec Qatar Airways, matérialisant son intention d’intégrer la Syrie au réseau économique du Golfe. Mais l’influence qatarie se manifeste dans d’autres secteurs clés. En mars 2025, Doha a obtenu l’autorisation américaine de fournir du gaz à la Syrie, ouvrant la voie à la réactivation potentielle du gazoduc Kilis-Alep vers l’Europe. Ce projet énergétique, dont les contours avaient déjà été esquissés en 2011, confirme l’ambition qatarie de faire de la Syrie un corridor énergétique majeur, en concurrence avec les initiatives israélo-chypriotes de la Méditerranée orientale. Doha maintient également un pont aérien humanitaire et positionne sa diplomatie comme l’« épine dorsale » de la médiation régionale. Cela signifie aussi que l’émirat tente de rivaliser avec les Saoudiens et les Émiriens.


Le Golan en 2024 : un enjeu territorial entre Israël et Syrie



La redéfinition par Israël de sa doctrine sécuritaire

Plus agressive et axée sur la confrontation, l’approche israélienne tranche avec les stratégies du Golfe. Dès les premières heures de la chute de Bachar al-Assad, Israël a lancé l’opération « Flèche du Bashan ». En huit jours, près de 80 % des capacités militaires syriennes fondamentales ont été détruites, dont la totalité de la marine, les systèmes de défense antiaériens et les stocks d’armes chimiques présumés. Cette offensive s’accompagne d’une expansion territoriale assumée. Israël contrôle désormais plusieurs zones au-delà de la ligne de cessez-le-feu de 1974, notamment sur le versant syrien du mont Hermon. Cette occupation de facto accroît ses capacités de surveillance en profondeur du territoire syrien.

Par ailleurs, le plan de doublement des colonies israéliennes dans le Golan, approuvé le 15 décembre 2024 avec un budget initial de 11 millions de dollars, illustre les ambitions ­politico-militaires de long terme d’Israël sur ce territoire annexé. L’objectif affiché est de faire passer la population coloniale juive de 31 000 à plus de 60 000 habitants, renforçant ainsi l’ancrage territorial.

Tout en mobilisant une rhétorique de protection pour légitimer ses déploiements militaires au sud de la Syrie, Israël développe un dialogue actif avec la communauté druze du Golan. Plusieurs épisodes survenus depuis la chute de l’ancien pouvoir syrien ­illustrent cette stratégie. Parmi ceux-ci, les violences meurtrières de juillet 2025 à Soueïda, qui ont particulièrement touché les druzes, ont été suivies du bombardement israélien du ministère syrien de la Défense à Damas, sous prétexte de protéger les membres de cette minorité. Israël souhaite ainsi empêcher l’émergence d’un État syrien unifié et fort en exploitant les divisions sociales, ethniques et/ou communautaires du pays.

S’adapter à la nouvelle donne

Les enjeux réels dépassent le cadre syrien : pour l’Arabie saoudite, le contrôle de la Syrie participe à sa doctrine de containment de l’Iran et de contrebalancement de l’influence turque ; les Émirats arabes unis considèrent la Syrie comme un maillon essentiel de leur stratégie de hub logistique régional ; le Qatar poursuit une politique énergétique ambitieuse et module ses alliances au gré des recompositions.

Mais ces projets de reconstruction économique et d’influence géopolitique butent sur une réalité incontournable : l’atomisation confessionnelle profonde qui mine les fondements de l’État syrien. Au-delà des manœuvres diplomatiques, on ne peut ignorer que la Syrie post - Al-Assad fait face à des défis existentiels liés aux violences sectaires. Outre le massacre des alaouites de la côte syrienne en mars 2025, le cas des chrétiens de Syrie, réduits de 2,3 millions avant 2011 à environ 300 000 de nos jours, et qui subissent également une pression et des menaces croissantes, comme on l’a vu notamment avec l’attentat contre une église orthodoxe de Damas en juin 2025, illustre l’ampleur de cette réalité. Dans ce contexte chaotique et incertain, le champ syrien reste ouvert aux tentatives de repositionnement d’acteurs extérieurs soucieux de ne pas laisser la main non seulement aux États du Golfe, mais aussi à la Turquie ou à Israël.

La Turquie émerge comme une puissance dominante grâce à ses liens historiques avec une grande partie de l’opposition à l’ancien régime, à sa contiguïté géographique et à sa gestion de 2,52 millions de réfugiés syriens recensés (août 2025). Ses relations privilégiées avec la HTC lui confèrent un avantage concurrentiel, mais l’enjeu kurde demeure central : l’opération « Aube de la liberté », lancée fin 2024 parallèlement à l’offensive anti - Al-Assad, a permis aux forces proturques de s’emparer de Tell Rifaat et de Manbij, brisant la continuité des territoires kurdes syriens. Cette offensive vise à empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome à la frontière turque, perçue comme une menace existentielle en raison des liens entre les Unités de défense du peuple (YPG) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et ce malgré les négociations de paix entre ce dernier et Ankara. La chute de Bachar al-Assad offre ainsi à la Turquie l’opportunité de négocier le démantèlement des structures autonomes kurdes établies depuis 2012 sur ces territoires tout en maintenant la pression militaire.

L’Iran, de son côté, est considéré comme le grand perdant du nouvel équilibre : privé de son corridor terrestre vers le Liban (et son allié le Hezbollah) et de ses bases militaires en Syrie, il a retiré ses forces le 6 décembre 2024, deux jours avant la chute du régime, acte symbolique de l’effondrement de l’« axe de la résistance » sur lequel Téhéran avait bâti sa stratégie régionale. On peut penser, dans le même temps, que contrainte de se recentrer sur des priorités compensant cet affaissement, la République islamique pourrait chercher à accélérer son programme nucléaire pour pallier la perte de sa dissuasion conventionnelle au Moyen-Orient. L’épisode de la guerre Israël-Iran déclenchée le 13 juin 2025, au cours de laquelle les Israéliens ont voulu épuiser les capacités militaires iraniennes, semble s’inscrire dans cet esprit.

Le cas des grandes puissances reste révélateur. La Russie, confrontée à l’impossibilité de sauver le régime Al-Assad, a essayé de négocier le maintien partiel de ses bases de Tartous et de Hmeimim. Les tractations entre Moscou et ­Damas se poursuivaient, à titre officiel, près d’un an après la chute de Bachar al-Assad. Mais, dans la pratique, les Russes opèrent un repli régional, notamment vers la Libye, pour préserver leur influence en Méditerranée et en Afrique, tout en tentant de conserver une présence négociée du côté kurde syrien, comme en négociant l’usage de l’aéroport de Qamichli. Pour autant, la situation cache mal la défaite stratégique russe.

Les États-Unis oscillent entre pragmatisme et contradictions : malgré la réduction de leurs effectifs en Syrie à 1 000 hommes, ils restent présents dans le nord-est, pour contrer la résurgence de Daech, protéger leurs alliés kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) menacés par la Turquie, et garder une marge d’action sur les 30 % du territoire syrien les plus riches en pétrole et en blé. Mais l’engagement américain crée un dilemme géopolitique : en juillet 2025, Washington a levé la désignation terroriste de la HTC et suspendu des sanctions afin d’encourager la stabilisation du nouveau régime, tout en préservant une protection des Kurdes contre Damas et la Turquie. Cette approche minimaliste mais ciblée, illustrée par le maintien de la base d’Al-Tanf, située à la frontière jordano-irakienne, témoigne surtout de ses contradictions.

Ce repositionnement des grandes puissances russe et américaine traduit un effacement partiel des anciens équilibres et laisse le terrain aux États du Golfe, à la Turquie et à Israël, dans une Syrie où la fragmentation confessionnelle et communautaire, mais aussi la montée des groupes non étatiques (HTC, FDS, milices locales), conditionnent toute perspective de stabilisation crédible. Le nouvel ordre syrien reste ainsi suspendu à la capacité des acteurs régionaux et internationaux à surmonter ces clivages et à éviter l’installation d’une instabilité chronique susceptible d’alimenter des cycles de violence et des interventions étrangères.

Vers un nouveau Moyen-Orient multipolaire ?

La recomposition géopolitique de la Syrie post - Al-Assad indique l’émergence d’un Moyen-Orient multipolaire où les monarchies du Golfe s’affirment comme puissances autonomes. L’offensive diplomatique et économique saoudienne, la médiation émirienne et l’influence énergétique qatarie redéfinissent en bonne partie les équilibres locaux, au détriment des « parrains » qui soutenaient Al-Assad (Iran, Russie), et en concurrence avec les ambitions turques et israéliennes.

Ce nouvel environnement stratégique replace la Syrie au cœur des rivalités régionales, dans un jeu ouvert entre puissances moyen-orientales et anciennes puissances extérieures. La balkanisation du territoire syrien entre zones d’influence (turque au nord, israélienne au sud-ouest, américano-kurde au nord-est) complique les plans d’investissement du Golfe, qui nécessitent une stabilité minimale pour être pérennes et efficaces. En parallèle, la fragilité sociale et communautaire persiste, malgré les promesses gouvernementales. Cela alimente en retour les interventions extérieures et menace l’intégrité territoriale syrienne. De plus, l’enjeu énergétique cristallise les rivalités. Le projet de gazoduc Qatar-Turquie-Europe, passant par la Syrie, concurrence les ambitions israéliennes de corridor gazier méditerranéen et les intérêts saoudiens dans les hydrocarbures. Ces rivalités énergétiques détermineront l’avenir géopolitique du Levant, et l’intégration de la Syrie dans les réseaux économiques régionaux.

Ahmed al-Charaa incarne une double incertitude : sera-t-il capable de consolider un État syrien inclusif et stable, condition indispensable au succès des stratégies moyen-orientales ? L’ampleur des défis – reconstruction évaluée entre 300 milliards et 500 milliards de dollars, réconciliation communautaire, intégration territoriale… – nécessite une coopération internationale, mais celle-ci reste entravée par les rivalités géopolitiques et la fragmentation confessionnelle. Le principal risque est de voir la Syrie redevenir le théâtre d’une compétition régionale par procuration, davantage que de retrouver sa pleine souveraineté. L’échec de la transition ne signifierait pas seulement la transformation du pays en État failli permanent, mais compromettrait durablement les équilibres du Moyen-Orient.

Barah Mikaïl

areion24.news

Malawi : les albinos victimes de discrimination

 

L’ONG de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW) vient de publier un rapport dénonçant la discrimination à l’emploi et la stigmatisation et l’insécurité dont sont victimes les personnes atteintes d’albinisme au Malawi.

« Je voudrais juste travailler sans avoir peur » est le titre de ce rapport de 65 pages, qui détaille les atteintes au droit du travail, à l’éducation, à la santé et à la sécurité sociale dont sont victimes les albinos, dans un climat social hostile. « Les personnes atteintes d’albinisme au Malawi sont privées de l’égalité d’accès au travail, en raison de la discrimination, de la stigmatisation et de la peur », a déclaré Elizabeth Kamundia, directrice de la division Droits des personnes handicapées à Human Rights Watch. « Le gouvernement a pris d’importantes mesures législatives et politiques ; mais sans mise en œuvre ni financement, beaucoup d’entre elles continueront à subir exclusion, pauvreté et insécurité. »

Entre octobre 2025 et avril 2026, HRW et l’African Albinism Network se sont entretenus avec 96 personnes, dont 80 atteintes d’albinisme, dans neuf districts différents du pays d’Afrique de l’Est. Les chercheurs ont également consulté les législations et politiques nationales ainsi que des rapports, notamment des Nations Unies et de la Banque mondiale.

Crimes rituels et discrimination à l’embauche

Au Malawi, on estime que 134 600 personnes sont atteintes d’albinisme, affection génétique caractérisée par une réduction ou une absence de production de mélanine, qui entraîne souvent des problèmes de vue et une extrême sensibilité aux radiations ultraviolettes. Dans toute l’Afrique subsaharienne, les personnes atteintes d’albinisme sont exposées à un risque de cancer de la peau nettement accru. Au Malawi et dans d’autres pays de la région, des mythes et croyances délétères au sujet de l’albinisme alimentent des meurtres, des enlèvements, des violences sexuelles et des profanations de sépultures.

Même si les agressions de personnes atteintes d’albinisme sont en recul ces dernières années, les violences du passé continuent d’imprégner leur quotidien. Beaucoup limitent leurs déplacements et évitent les zones isolées et renoncent à des opportunités de travail – surtout celles qui exigent de voyager ou de travailler dans des conditions isolées – parce qu’elles ont peur. Dans certaines communautés, les personnes atteintes d’albinisme sont surnommées « argent », en raison de l’idée que leurs organes pourraient se vendre un bon prix. Les personnes interrogées ont aussi décrit des insultes et harcèlements routiniers dans les espaces publics, lieux de travail et marchés.

« Lorsque vous envoyez votre candidature, ils ne savent pas que vous êtes albinos », a témoigné Rose. « Lorsque vous vous présentez pour l’entretien, leurs expressions faciales sont très parlantes. Alors que j’entrais dans la salle de réunion, j’ai déjà entendu des cris étouffés de surprise. »

Dès l’école

La discrimination commence tôt, ont constaté les chercheurs, même si certains progrès ont été réalisés afin d’améliorer l’inclusivité dans le système scolaire. Les enfants atteints d’albinisme sont victimes de harcèlements et d’environnements scolaires inaccessibles. Même si le Malawi a accentué des mesures telles que la fourniture de documents imprimés en gros caractères pour les examens nationaux, de nombreux élèves manquent de matériel adapté dans leur environnement scolaire de tous les jours. Ces obstacles contribuent à un taux d’abandon scolaire élevé.

À l’âge adulte, de nombreuses personnes atteintes d’albinisme ont rapporté qu’elles subissaient des refus d’embauche lorsque les employeurs voyaient leur apparence, qu’on les excluait des fonctions en contact avec le public, ou qu’on les rejetait parce qu’on supposait qu’elles étaient incapables, fragiles ou qu’elles représentaient un fardeau. Les employeurs leur fournissaient rarement des aménagements raisonnables tels que de la crème solaire, des tenues de protection, des documents imprimés en gros caractères ou des horaires de travail adaptés.

L’ensemble de ces obstacles favorise l’exclusion économique et sociale, ainsi que des taux élevés de pauvreté, chez les personnes atteintes d’albinisme, ce qui affecte aussi bien leur santé que leur éducation ou leur employabilité.

mondafrique.com

De « Femme, Vie, Liberté » à l’émancipation nationale : le peuple iranien à l’assaut de la République islamique d’Iran

 

Le peuple iranien fait face à plus de quatre décennies d’un autoritarisme idéologique, de répression étatique et de quête ininterrompue de liberté. Dans ce contexte, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » éclate en 2022 : quelle en est la genèse et qu’en reste-t-il à présent ?

Depuis la révolution islamique de 1979, la République islamique d’Iran s’est construite sur une architecture politico-religieuse fondée sur le contrôle idéologique, la coercition légitime et l’exclusion de toute pluralité politique et sociale, avec une absence totale d’État de droit. Or, depuis plus d’une décennie, et avec une intensité accrue depuis le début de l’année 2026, l’Iran connait une vague de mobilisations populaires d’une ampleur inédite, révélatrice d’une rupture profonde et désormais structurelle entre l’État islamique et la société civile (commerçants, étudiants, classe moyenne, travailleurs, retraités, artistes, intellectuels, militants, etc.).

L’Iran face à une rupture structurelle entre l’État et la société

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », déclenché par la mort de Mahsa Jîna Amini en septembre 2022, a constitué l’un des points de cristallisation les plus visibles de cette dynamique contestataire. La mort de cette jeune femme de 22 ans, loin de réduire la société iranienne au silence, a paradoxalement donné naissance à l’un des mouvements de contestation les plus profonds et durables de l’histoire contemporaine du pays. Mahsa Amini est devenue le symbole universel d’un combat féministe contre le système idéologico-politico-islamiste, qui, depuis des décennies, instrumentalise et tente d’invisibiliser le corps féminin comme moyen central de contrôle social, culturel et politique. Dans Enfin libres ? (Gallimard, 2023), Jean Birnbaum (dir.) écrit : « La liberté n’est pas un idéal abstrait, une hypothèse sublime. Elle commence et finit par le corps. » Certes. Toutefois, réduire cette mobilisation à la seule question du port obligatoire du voile reviendrait à en sous-estimer la portée sociale, culturelle, politique et géopolitique.

Le slogan « Femme, Vie, Liberté », devenu transversal et intergénérationnel, incarne une remise en cause globale du modèle de gouvernance de la République islamique, de son rapport à la société, au corps, à la vie et aux libertés fondamentales. Il révèle l’émergence d’un projet de société alternatif, opposé à la vision théocratique et mortifère de l’État, et fondé sur l’aspiration à la souveraineté populaire, à la séparation du politique et du religieux, et à la reconnaissance des droits individuels et collectifs.

Cette contestation s’inscrit dans une continuité historique des luttes sociales iraniennes, depuis les premières mobilisations féminines contre l’imposition du voile obligatoire au début des années 1980, en passant par les mouvements étudiants, ouvriers et civiques des décennies suivantes, jusqu’au Mouvement vert de 2009 et aux protestations socio-économiques de 2017-2020. Elle met en lumière l’échec d’un État islamique qui, face à une société jeune, éduquée et connectée, n’a su proposer d’autre réponse que le recours systématique aux valeurs morales islamiques, à la répression, à la ségrégation sexuelle de l’espace public et à une violence brutale d’État. De Mahsa Amini à l’affirmation d’une émancipation nationale aujourd’hui, la liberté s’impose désormais comme le moteur central d’un soulèvement sociopolitique durable, plaçant l’Iran au cœur d’un enjeu politique majeur du XXIe siècle : celui de la viabilité d’un régime théocratique face à une société non islamique qui ne le reconnait plus comme légitime.

Origines et genèse du mouvement

Un projet de société contre un ordre idéologique

À la différence d’un mouvement motivé exclusivement par des revendications féministes (comme nombre de protestations antérieures), « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit dans une vision renouvelée de la société iranienne. Il oppose frontalement à la vision de la République islamique une affirmation de droits humains fondamentaux : liberté d’expression, liberté de réunion, égalité des sexes, autonomie corporelle, ainsi que séparation entre religion et État. Les slogans scandés dans les rues, parfois accompagnés de chants appelant à la fin du régime, témoignent d’un rejet croissant et sans ambiguïté du cadre théocratique considéré comme illégitime.

Si cet événement fondateur date de 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit néanmoins dans une histoire contestataire. Dès l’avènement de la République islamique en 1979, l’imposition d’un code vestimentaire strict fait des femmes iraniennes les premières à défier publiquement l’autorité révolutionnaire islamique. Au fil des années 1990 et 2000, des figures majeures du combat juridique et intellectuel, telles que Shirin Ebadi, Mehrangiz Kar ou Nasrin Sotoudeh, œuvrent à dénoncer les lois discriminatoires à l’égard des femmes, les arrestations arbitraires et les condamnations prononcées sans procès équitable. Cette mobilisation, longtemps cantonnée aux sphères militantes et judiciaires, a progressivement érodé la légitimité du système et préfiguré l’irruption d’une contestation de masse.

Ce soulèvement constitue une singularité historique, tant par son ampleur que par son caractère profondément féminin. Porté par les femmes iraniennes, en Iran comme au sein de la diaspora, le mouvement a été salué à l’échelle internationale pour le courage, la créativité et la persévérance de ses actrices principales. Cette reconnaissance s’est traduite institutionnellement en 2023, lorsque le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit a été décerné à « Mahsa Jîna Amini et aux femmes iraniennes », consacrant leur combat comme emblématique d’une lutte universelle pour les droits fondamentaux.

Dans le même élan, la militante et journaliste iranienne Narges Mohammadi s’est vu attribuer le prix Nobel de la paix en 2023, alors qu’elle était incarcérée à la prison d’Evin pour son combat acharné contre la peine de mort, la torture et la violence systémique exercée par l’État iranien, notamment à l’encontre des femmes. Cette distinction, vingt ans après celle décernée à Shirin Ebadi, souligne la continuité et la centralité du combat des femmes iraniennes pour les droits humains, malgré la répression, l’exil et l’emprisonnement.

Parallèlement, l’émotion suscitée par la mort de Mahsa Amini a largement dépassé les cercles militants. De nombreuses institutions culturelles et muséales en Europe et en Amérique du Nord ont rendu hommage à la jeune femme et, à travers elle, au mouvement « Femme, Vie, Liberté », en habillant leurs façades ou leurs espaces intérieurs de constellations d’images, de portraits et d’installations symboliques. Ces gestes ont contribué à inscrire Mahsa Amini dans une mémoire visuelle et politique transnationale, faisant de son visage l’icône d’une révolution sociétale toujours en cours.

Contrairement à des soulèvements principalement centrés sur la survie économique, tels que les protestations contre la hausse brutale des prix du carburant en 2019, la mobilisation actuelle ne se réduit plus à une revendication matérielle. Certes, la société iranienne évolue dans un marasme économique profond : inflation galopante, effondrement du pouvoir d’achat, élargissement du seuil de pauvreté et précarisation massive des classes moyennes et populaires. Toutefois, cette crise n’est pas perçue par la population comme une fatalité conjoncturelle, mais comme le produit direct d’une gouvernance défaillante, fondée sur la corruption systémique, le clientélisme et le détournement des ressources nationales au profit des élites politico-militaires de la République islamique.

Dans cette lecture largement partagée par la société iranienne, la crise économique est indissociable d’un régime qui s’est construit sur le mensonge — idéologique, politique, institutionnel — et qui, aux yeux des citoyens, continue de gouverner par l’institutionnalisation de la peur, la dissimulation et la manipulation jusqu’à ses derniers fondements. Dès lors, malgré la cherté de la vie, malgré la difficulté croissante à « joindre les deux bouts », la revendication centrale n’est plus le pain, mais la liberté ! Les Iraniens exigent désormais le contrôle de leur destin politique et la fin d’un ordre sociétal imposé par la force idéologique et répressive. La portée de cette contestation est telle qu’elle transcende les clivages sociaux, générationnels et territoriaux, mobilisant femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, centres urbains et régions périphériques dans une dynamique de rupture assumée avec le système en place.

La répression : mode opératoire et violence d’État

Le régime iranien a répondu aux mobilisations populaires, de manière constante et systématique, par une répression d’une extrême violence, faisant de la coercition non pas une réponse sécuritaire ponctuelle, mais un mode de gouvernance pleinement institutionnalisé. Les forces de sécurité, en particulier les Gardiens de la révolution islamique (pasdarans), les forces anti-émeutes et les milices affiliées, déploient un arsenal répressif diversifié pour étouffer toute contestation : usage massif de grenades lacrymogènes, de canons à eau, de gaz incapacitants et chimiques, tirs de balles réelles et de projectiles métalliques, passages à tabac, arrestations arbitraires à grande échelle.

À cette violence de rue s’ajoute une répression judiciaire systématique fondée sur des procédures expéditives et l’instrumentalisation du système pénal. Les organisations internationales de défense des droits humains documentent de manière récurrente le recours à des procès iniques, souvent à huis clos, sans accès effectif à un avocat, et reposant sur des aveux extorqués sous la contrainte. La peine de mort, et en particulier la pendaison publique ou semi-publique, constitue un outil central de dissuasion politique et de gouvernement par la terreur. Cette pratique a été dénoncée de longue date par Nasrin Sotoudeh, avocate iranienne spécialisée dans la défense des droits humains, ancienne prisonnière politique, plusieurs fois condamnée à de lourdes peines de prison et à une interdiction d’exercer pour son engagement en faveur des prisonniers de conscience, des artistes, des femmes et des manifestants. Elle a notamment mis en lumière l’usage de la peine capitale comme instrument visant à briser toute velléité de mobilisation sociale et à institutionnaliser la peur au sein de la société.

Selon les ONG, plusieurs centaines de personnes sont tuées lors de chaque vague de protestation, parmi lesquelles des mineurs, tandis que des milliers d’autres sont blessées, arrêtées ou soumises à des traitements inhumains et dégradants en détention.

L’ampleur et la systématicité de cette répression témoignent d’une stratégie d’État fondée sur la peur et la violence, qui s’exerce non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement, par une surveillance omniprésente, des campagnes médiatiques de diabolisation et la suppression de toute expression dissidente. Elle s’inscrit dans une tradition de réponse étatique similaire observée lors du Mouvement vert de 2009, lorsque les forces de sécurité firent usage de balles en caoutchouc, de gaz lacrymogènes et de bassidjis (milices paramilitaires) pour étouffer les protestations nées de fraudes électorales alléguées.

Une longue histoire de contestation sociale

La contestation iranienne ne se limite ni à l’épisode du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022 ni à la vague de mobilisations nationales observée depuis début janvier 2026. Elle s’inscrit dans une trajectoire historique longue, jalonnée de cycles de protestation qui, depuis la fin des années 1990, n’ont cessé de remettre en cause la légitimité politique, morale et idéologique de la République islamique. Le pays a ainsi connu de multiples mouvements sociaux contestataires.

Un moment fondateur de cette dynamique contestataire demeure le mouvement étudiant de juillet 1999 (« 18 Tir »), considéré par de nombreux experts comme la première rupture ouverte entre une génération postrévolutionnaire et l’État islamique. Déclenchées par la fermeture du journal réformateur Salam, ces protestations ont rapidement dépassé le cadre corporatiste universitaire pour dénoncer la restriction des libertés publiques, la censure et l’autoritarisme croissant du régime. L’attaque nocturne des dortoirs de l’Université de Téhéran par les forces de sécurité, les milices bassidjis et les groupes paramilitaires affiliés à Ansar-e Hezbollah, en violation du principe d’inviolabilité des campus universitaires, a marqué durablement les consciences. La mort d’Ezzat Ebrahim-Nejad, officiellement reconnue, et les dizaines de blessés et d’arrestations ont révélé la disposition du régime à recourir à une violence extrême pour préserver l’ordre idéologique. Ce mouvement, réprimé mais non effacé, a inauguré une culture de résistance étudiante qui irrigue encore aujourd’hui les mobilisations iraniennes et marque la mémoire collective.

Dans les années suivantes, cette conflictualité s’est élargie à d’autres segments de la société. Le Mouvement vert de 2009, né de la contestation de l’élection présidentielle et de la dénonciation d’une confiscation du suffrage populaire, a constitué un autre moment majeur, mobilisant massivement les jeunes et les classes moyennes urbaines avant d’être écrasé par une répression systématique. Les soulèvements de 2017-2018, puis les révoltes de novembre 2019 contre la hausse brutale des prix du carburant ont marqué une radicalisation du répertoire contestataire, notamment dans les classes populaires et les régions périphériques, avec un recours assumé à la violence létale par l’État.

Parallèlement, les grèves ouvrières, les mobilisations contre l’austérité, les protestations des enseignants, des retraités et les manifestations étudiantes récurrentes ont constitué une toile de fond permanente de contestation sociale. L’ensemble de ces mouvements atteste que la dynamique contestataire iranienne ne relève pas d’éruptions sporadiques, mais d’un processus de mobilisation sociale prolongé, cumulatif et intergénérationnel, qui remet en question, depuis plus de deux décennies, l’autorité religieuse et politique, la légitimité idéologique et la capacité du régime à gouverner autrement que par la coercition.

Une rupture profonde entre État et société

La répétition des cycles de protestation et de répression a érodé la légitimité politique du régime. Le peuple iranien ne voit plus l’État comme garant de sécurité ou de bien-être, mais comme un acteur coercitif qui impose l’ordre par la force plutôt que par le consentement. Cette rupture est aggravée par une crise économique chronique : inflation galopante, dépréciation monétaire, chômage élevé et inégalités sociales structurantes. Dans ce contexte, la demande n’est plus simplement économique, mais politique et existentielle : le peuple iranien réclame la liberté !

En conséquence, le refus de l’hégémonie religieuse sur la sphère publique s’est traduit par des actions symboliques massives comme l’incendie puis la profanation des portraits du Guide suprême, signes visibles d’un rejet croissant de l’idéologie d’État dans l’espace public.

Le mouvement comme rupture culturelle

Fait notable, « Femme, Vie, Liberté » a engendré une transformation culturelle profonde à l’intérieur de la société iranienne. Il ne s’agit pas seulement d’un soulèvement politique, mais d’une « révolution sociétale » où les femmes reprennent possession de leur corps, où la jeunesse affirme une autonomie culturelle face à l’ordre religieux, et où le rejet de l’autoritarisme se diffuse bien au-delà des revendications matérielles.

Ce mouvement a également inspiré de nouvelles formes de résistance créative, de l’usage des réseaux sociaux pour diffuser des messages de solidarité aux expressions artistiques clandestines et aux campagnes de désobéissance civile.

Vers une transition politique ?

L’évolution actuelle suggère que le peuple iranien requiert non pas des réformes partielles, mais un changement systémique : séparation nette entre le politique et le religieux, établissement d’un contrat social respectueux des droits fondamentaux, et reconnaissance d’un espace de débat démocratique. Cette aspiration s’oppose frontalement à la nature même de la République islamique, fondée sur l’autorité suprême du clergé et l’hégémonie idéologique.

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » représente un tournant majeur dans l’histoire contemporaine de l’Iran. Plus qu’un soulèvement contre le port obligatoire du voile, il incarne une demande globale de liberté et une rupture profonde entre une société moderne, diversifiée et éduquée, et un État qui s’accroche à un ordre théocratique en déclin. Face à une répression systématique, la résistance iranienne fait du combat pour la liberté une exigence ferme, porteuse d’une vision alternative où la dignité humaine prévaut sur l’idéologie d’État.

Hanieh Ziaei

areion24.news

mardi 16 juin 2026

États-Unis – Afrique : regain d’intérêt sur fond de politique transactionnelle

 

Si lors de sa première mandature (2017-2021), Donald Trump n’avait manifesté qu’un intérêt limité pour les questions africaines (1), la priorité désormais donnée par les États-Unis à la diplomatie commerciale traduit néanmoins une forme d’interventionnisme plus marqué expliquant pourquoi l’Afrique s’est régulièrement invitée à l’agenda public américain depuis le retour du républicain à la Maison-Blanche en janvier 2025.

Les fondements stratégiques de la politique américaine en Afrique révèlent indéniablement une certaine continuité sur le long terme : les États-Unis n’ont jamais fait du continent africain une priorité stratégique au même niveau que l’Europe, le Moyen-Orient ou l’Asie-Pacifique (2). En fait, l’implication de Washington en Afrique a le plus souvent alterné entre phases de coopération soutenue et périodes de relative indifférence, en fonction des rivalités entre acteurs internationaux, des crises internationales et des intérêts économiques (3). Après 1945, l’Afrique était vue, avant tout, comme un espace de rivalités idéologiques sur fond de guerre froide contre l’Union soviétique, et les années 1990 ont plutôt été une période de désintérêt relatif de la politique extérieure américaine vis-à-vis du continent africain, alors considéré comme « périphérique » (4). À partir des années 2000, la relation américano-africaine est devenue plus complexe, notamment à l’aune de la reconfiguration des enjeux sécuritaires (menaces hybrides, lutte contre le terrorisme, etc.) couvrant à la fois des aspects militaires, mais aussi économiques et de développement. Depuis la mandature de George W. Bush (5), chaque administration a donc régulièrement réévalué et réorienté l’engagement des États-Unis en Afrique en fonction de l’évolution de ses priorités nationales et internationales.

Dans ce contexte, que penser de la diplomatie africaine de Donald Trump depuis son retour à la tête des États-Unis début 2025 ? L’Afrique, qui n’était pas une priorité de l’administration de Joe Biden (2021-2025) en matière de politique étrangère, ne semble pas, a priori, en devenir une pour la nouvelle administration Trump. Cependant, elle semble s’inviter régulièrement dans l’agenda public américain. En effet, du démantèlement de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), dont les pays africains étaient les principaux bénéficiaires, à la restriction d’accès aux visas (travel ban), en passant par les incertitudes concernant l’African growth and opportunity act (AGOA (6)), la nouvelle mandature de Trump n’épargne pas l’Afrique et prend même quelquefois une posture abrupte à l’image des échanges tendus entre Donald Trump et Cyril Ramaphosa lors de la visite en mai dernier du président sud-africain à Washington (7). Placée sous le slogan « Trade, not aid » (8) et présentée comme visant à servir les intérêts mutuels des États-Unis et de l’Afrique, la nouvelle approche de l’administration Trump cache en réalité d’autres objectifs plus stratégiques : contrer l’influence des concurrents internationaux, notamment celle de la Chine, et sécuriser l’accès à certaines ressources naturelles du continent, dont plusieurs minerais critiques comme le cobalt, le coltan, le platine ou le lithium. Notons toutefois que cette approche plus que jamais transactionnelle n’a pas fondamentalement modifié la perception de l’Afrique par les États-Unis en matière de lutte contre le terrorisme et de menace migratoire, ces deux questions continuant d’inspirer largement leurs actions sur le continent (9).

Diplomatie commerciale sur fond de lutte entre grandes puissances

Contrairement à l’impression d’improvisation laissée par le premier mandat de Trump, la nouvelle politique extérieure des États-Unis semble, cette fois-ci, mieux intégrer la compétition en cours avec la Chine et les autres acteurs internationaux tels que la Russie (10). Le traitement diplomatique actuel de l’Afrique par les Washington doit être lu dans le contexte plus large de l’offensive commerciale engagée par le président américain à travers le monde et de sa charge contre le multilatéralisme (11). En effet, face à l’influence croissante de la Chine, matérialisée par des investissements massifs dans les infrastructures et une présence économique dominante dans de nombreux pays africains (12), les États-Unis adoptent une posture plus affirmée impliquant un changement brusque de référentiel, l’Afrique n’étant plus considérée comme simple bénéficiaire de l’aide au développement, mais bien comme un partenaire commercial à part entière. Les récentes coupes budgétaires imposées à la majorité des programmes de l’USAID (13), ainsi que le lancement par le Département d’État, en mai dernier, d’une stratégie de diplomatie économique et commerciale vis-à-vis du continent, s’inscrivent parfaitement dans cette logique (14). Finalement, la politique de l’administration Trump est assez explicite : il s’agit de renforcer la présence économique américaine en Afrique à travers l’augmentation des exportations et des investissements, d’assurer la sécurité de l’approvisionnement en ressources stratégiques, de réduire les déficits commerciaux et, accessoirement, de « promouvoir une prospérité mutuelle » (15).

Ces nouvelles orientations diplomatiques ont d’ores et déjà d’importantes conséquences. Les mesures mises en œuvre dans le cadre du Liberty Day, en avril 2025, ont particulièrement touché les pays africains, traduisant une application indifférenciée de la politique tarifaire américaine. Plusieurs d’entre eux ont vu leurs droits de douane fortement augmenter, y compris certains pourtant bénéficiaires des préférences commerciales accordées par l’AGOA. Sur le plan de l’aide publique au développement, des milliers de programmes d’appui à l’Afrique, tous secteurs confondus, se sont arrêtés en quelques semaines, affectant ainsi le quotidien de plusieurs millions de personnes sur le continent. Enfin, la diplomatie américaine, en faisant de l’accès aux nombreuses ressources du sous-sol africain un enjeu stratégique majeur, vient bousculer les dynamiques à l’œuvre en Afrique. C’est déjà le cas dans la région des Grands Lacs, qui fait l’objet d’un engagement américain accru avec, en toile de fond, l’accès à ses réserves minières (16), ou encore au Sahel, où la reconfiguration pragmatique de la présence américaine vise à préserver une influence sécuritaire et économique face à l’expansion russe (17).

Si la diplomatie commerciale constitue désormais un axe central de l’engagement de l’administration Trump en Afrique (18), celle-ci s’accompagne également d’un processus de personnalisation de la diplomatie américaine, impulsé par le président en personne. Ainsi, la structure actuelle de la gouvernance des affaires africaines au sein de l’administration illustre une concentration du pouvoir en dehors des canaux traditionnels. Alors que les postes clés au Département d’État et au Conseil de sécurité nationale manquent encore de figures d’autorité établies, l’homme d’affaires Massad Boulos a été nommé, en avril dernier, envoyé spécial pour l’Afrique (19). Sa proximité personnelle avec Trump en fait l’interlocuteur le plus influent sur ces dossiers, suggérant alors une primauté des liens personnels sur l’expertise institutionnelle dans la formulation de la politique américaine sur le continent africain. Par ailleurs, les États-Unis semblent, de plus en plus, opter pour le recours à des sociétés militaires privées en Afrique, afin notamment de contourner les contraintes politiques et budgétaires d’un engagement militaire direct. Cette externalisation, souvent justifiée par la lutte antiterroriste ou la protection des intérêts économiques, permet alors à Washington de maintenir une influence sécuritaire tout en réduisant sa visibilité et ses responsabilités sur le terrain (20).



Une diplomatie toujours marquée par les questions sécuritaires et migratoires

Depuis le début des années 2000, la sécurité et la lutte contre le terrorisme demeurent des axes structurants de l’engagement américain en Afrique. En dehors du volet commercial, l’administration Trump parait s’inscrire dans la continuité de cette orientation. En effet, l’engagement des États-Unis dans la lutte antiterroriste reste fortement centré sur le théâtre africain. Dès le mois de juin 2025, la Maison-Blanche a d’ailleurs souligné la persistance de la menace terroriste provenant du continent, en particulier de la Somalie, et a réaffirmé la nécessité d’y apporter une réponse adéquate.

Toutefois, les États-Unis semblent aujourd’hui privilégier une réduction des engagements directs, en limitant les opérations militaires permanentes et en favorisant des frappes ciblées, comme en Somalie (21). Ainsi, le Commandement américain pour l’Afrique (Africom (22)) a subi certaines transformations depuis début 2025. Il a notamment subi une réduction significative de son empreinte opérationnelle sur le terrain ainsi qu’une recentralisation de ses priorités, reflétant la volonté de l’administration Trump de réduire les couts et les risques pour les forces américaines (23). L’Africom se concentre désormais sur trois axes principaux : la lutte contre les groupes djihadistes perçus comme une menace directe pour les États-Unis, la limitation des influences militaires, chinoise et russe, et la protection des routes maritimes stratégiques (24). Notons que l’engagement américain se concrétise également à travers une coopération dans les domaines militaire et du renseignement, avec certains régimes africains jugés stratégiques, afin d’assumer au mieux la lutte contre les groupes djihadistes, notamment au Sahel et en Afrique de l’Ouest.

En parallèle, dans le cadre de sa politique de lutte contre l’immigration illégale, la Maison-Blanche a annoncé, le 4 juin dernier, interdire l’entrée sur le territoire américain aux citoyens de sept pays africains (25). En réinstaurant et en étendant le travel ban, l’administration Trump s’est clairement inscrite dans la logique idéologique portée par la galaxie MAGA (26) à l’égard de l’Afrique. Cette politique, qui illustre parfaitement l’instrumentalisation des questions sécuritaires et migratoires à des fins de politique intérieure et de rivalité géopolitique, ne répond que très partiellement aux défis réels de stabilité en Afrique (27). Ainsi, le travel ban, qui vise à protéger le territoire national américain en ciblant des États perçus comme instables ou liés à des réseaux djihadistes, apparait quelquefois arbitraire et souvent inefficace, d’autant plus qu’il touche parfois des partenaires considérés comme stratégiques par les États-Unis, comme le Tchad ou le Sénégal. Sur le plan géopolitique, la mesure s’inscrit dans une stratégie de rivalité avec la Chine et la Russie. En restreignant les mobilités et en durcissant les conditions d’entrée, Washington cherche à renforcer sa capacité de pression sur les gouvernements africains et leurs politiques extérieures. Enfin, sur le plan idéologique, le travel ban traduit la continuité d’un discours populiste ancré dans la doctrine « America First ». Il illustre la vision d’une diplomatie de la force, où les instruments migratoires sont mobilisés comme des leviers politiques plutôt que comme des outils de coopération. Depuis début juin, 25 nouveaux pays du continent africain sont menacés par la restriction d’accès au visa américain s’ils ne se conforment pas aux exigences de Washington (28).

Le second mandat de Trump redéfinit les relations américano-africaines à travers un pragmatisme sélectif, combinant désengagement (réduction de l’aide publique, retrait diplomatique, abandon du multilatéralisme) et recentrage sur la rivalité avec la Chine et la Russie. Pour l’Afrique, cette approche offre certes quelques opportunités économiques — à l’instar des accords sur l’accès aux ressources stratégiques —, mais fragilise la stabilité régionale en laissant s’installer un vide géopolitique dans des zones déjà sensibles. Enfin, cette politique fait courir le risque d’un affaiblissement des États africains face aux crises, et laisse à Pékin et à Moscou des occasions supplémentaires de renforcer leur influence en affaiblissant encore un peu plus les puissances occidentales déjà en grande difficulté sur le continent.

Notes

(1) Cette période avait été caractérisée par une réduction significative de la présence américaine en Afrique, avec des postes d’ambassadeurs laissés vacants pendant de longues périodes et une diminution des initiatives diplomatiques.

(2) Depuis les années 1970, seuls 14 des 46 pays d’Afrique subsaharienne ont reçu la visite d’un président américain.

(3) Driss Alaoui Belghiti, « Les États-Unis d’Amérique et l’Afrique : une relation en redéfinition perpétuelle », Policy Center for the New South, Policy Paper, n°6, mai 2024 (https://​rebrand​.ly/​9​9​c​8ca).

(4) L’Afrique ne représente actuellement que 3 % du commerce mondial.

(5) Depuis les années 2000, quatre présidents se sont succédé : George W. Bush (2001-2009), Barack Obama (2009-2017), Donald Trump (2017-2021 et de nouveau depuis janvier 2025), Joe Biden (2021-2025).

(6) Loi commerciale de 2000 garantissant notamment des facilités d’accès au marché américain à une quarantaine de pays d’Afrique. Elle a expiré le 30 septembre dernier, plongeant les pays concernés et leurs économies dans une incertitude totale.

(7) Courrier international, « À la Maison-Blanche, Cyril Ramaphosa tombe dans le “guet-apens” de Donald Trump », 22 mai 2025 (https://​rebrand​.ly/​8​8​8​33e).

(8) En français : « du commerce, pas d’aide ».

(9) Maya Kandel, « La stratégie américaine en Afrique : les risques et contradictions du “light footprint” », Études de l’IRSEM, n°36, décembre 2014, p. 13-36 (https://​rebrand​.ly/​m​h​r​1​cmx).

(10) Niagalé Bagayoko, « Comprendre la relation États-Unis/Afrique à l’ère de Donald Trump », Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), juin 2025, p. 18-20 (https://​rebrand​.ly/​e​6​f​e5e).

(11) Il est évident que, dans la définition de sa politique d’échanges, l’administration Trump ne tient plus aucun compte de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce — violation des règles les plus fondamentales des accords multilatéraux.

(12) Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint environ 295 milliards de dollars en 2024, contre près de 72 milliards avec les États-Unis.

(13) Jusqu’à récemment, l’aide au développement destinée à l’Afrique subsaharienne s’établissait à près de huit milliards de dollars par an, principalement à destination du secteur de la santé. Notons que ce montant pouvait même être doublé en intégrant l’aide humanitaire ainsi que l’assistance militaire et sécuritaire.

(14) La performance des ambassadeurs américains en Afrique est dorénavant mesurée, en partie, à l’aune de leur succès en matière de diplomatie commerciale et de facilitation de contrats.

(15) Mathilde Boussion, « En Afrique, les limites de la “diplomatie commerciale” de Donald Trump », Le Monde Afrique, 3 juillet 2025 (https://​rebrand​.ly/​6​5​a​6e2).

(16) Voir l’accord de paix entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, signé à Washington le 25 avril 2025.

(17) Alex Thurston, « Trump returns to a failed playbook in Africa », Quincy Institute for Responsible, Statecraf Respopnsible Statecraft, 18 septembre 2025 (https://​responsiblestatecraft​.org/​t​r​u​m​p​-​m​a​l​i​-​n​i​g​er/).

(18) Se reporter aux conclusions du dernier sommet d’affaires États-Unis/Afrique qui s’est tenu à Luanda fin juin 2025.

(19) Politicien libano-américain, Massad Boulos est le beau-père de Tiffany, la fille de Donald Trump. Hébergé au Département d’État, il est, dans les faits, directement rattaché au président Trump.

(20) À l’image du récent retour d’Erik Prince, le fondateur de Blackwater, en République démocratique du Congo.

(21) Début février 2025, Donald Trump a annoncé que les États-Unis avaient mené des frappes aériennes contre des positions de l’État islamique dans le Nord de la Somalie, quelques semaines après l’attentat du 2 janvier à la Nouvelle-Orléans, revendiqué par le groupe. Il s’agissait des premières opérations militaires américaines à l’étranger depuis son investiture.

(22) Africom : United States Africa Command.

(23) Selon Africom, quelque 6 500 militaires seraient actuellement déployés en Afrique par l’armée américaine.

(24) Paul Melly, « Comment la stratégie africaine de Trump pourrait devenir une arme à double tranchant », BBC News Afrique, 16 juin 2025 (https://​www​.bbc​.com/​a​f​r​i​q​u​e​/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​c​g​7​1​l​l​9​8​3​y8o).

(25) Congo-Brazzaville (République du Congo), Guinée équatoriale, Érythrée, Libye, Somalie, Soudan et Tchad.

(26) Make America Great Again.

(27) François Backman, « Donald Trump et l’Afrique : Acte II », Fondation Jean Jaurès, 17 février 2025 (https://​rebrand​.ly/​3​7​1​662).

(28) À savoir : Angola, Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Cameroun, République démocratique du Congo, Djibouti, Éthiopie, Égypte, Gabon, Gambie, Ghana, Côte d’Ivoire, Libéria, Malawi, Mauritanie, Niger, Nigéria, Sao Tomé-et-Principe, Sénégal, Soudan du Sud, Tanzanie, Ouganda, Zambie et Zimbabwe.

Mathieu Mérino

areion24.news