Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 20 juillet 2026

Le renseignement marocain aurait espionné les agents espagnols chargés de le former

 

En 2021, l’Espagne et le Maroc connaissent la pire crise diplomatique de leur histoire récente. Dans le cadre des accords d’Abraham, le Maroc reconnaît Israël ; en échange, Donald Trump reconnaît la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, ancienne province espagnole que l’ONU considère toujours comme un territoire non autonome.

Cette crise diplomatique entre les deux pays est suivie par une crise migratoire orchestrée par les services de renseignement marocains dans l’enclave espagnole de Ceuta, à la frontière avec le Maroc, puis par un massacre à la frontière séparant Melilla (Espagne) et Nador (Maroc) en juin 2022. Le gouvernement de Pedro Sánchez évite toute confrontation avec ses homologues marocains et qualifie ce pays d’« ami », d’« allié » et de « partenaire stratégique ». 

Notre enquête met en lumière la face cachée des relations entre les deux pays, en se concentrant notamment sur la coopération sécuritaire entre la Guardia Civil, la gendarmerie espagnole, et le service de renseignement intérieur marocain, la DGST.

Les origines de cette histoire remontent à 2011. Cette année-là, après que le groupe séparatiste basque ETA a annoncé la fin définitive de son activité armée, les services de renseignement espagnols changent de cible. Le djihadisme devient l’objectif numéro un. C’est un basculement important, et difficile à mettre en œuvre. Les réseaux djihadistes sont complexes, avec des ramifications internationales qui nécessitent une collaboration étroite entre services. Raison pour laquelle en 2014, la Guardia Civil espagnole lance une nouvelle collaboration avec la puissante agence de renseignement intérieur au Maroc, la DGST, qui était jusqu’à récemment davantage en lien avec le service de renseignement national espagnol, El Centro Nacional de Inteligencia (CNI).

Selon plusieurs sources, cette collaboration s’est élargie au fil des visites officielles en matière d’antiterrorisme et des missions d’entraînement des deux côtés du détroit de Gibraltar.

Depuis, la Guardia Civil a construit de fortes relations professionnelles ainsi qu’une sympathie partagée avec les officiels haut placés de la DGST et son directeur Abdellatif Hammouchi. La coopération mutuelle ne se limite pas à des opérations bilatérales et des réunions institutionnelles, mais implique aussi des visites régulières d’agents de la Guardia Civil à Rabat.

Par la suite, des techniciens du Groupe d’appui opérationnel (GAO), unité spécialisée de la Guardia Civil, tous francophones, ont organisé sur place des sessions de formation pour enseigner à leurs homologues marocains les méthodes de renseignement et de surveillance utilisées en Espagne. Elles ont été suivies d’opérations conjointes de lutte antiterroriste et contre l’immigration clandestine. Des canaux de communication informels ont également été mis à contribution, notamment un groupe WhatsApp commun, selon des sources proches du dossier.

Des agents de la DGST ont été reçus à Ceuta, ville autonome espagnole située sur la côte nord-africaine, ainsi que dans les villes espagnoles de Málaga, Marbella et Madrid, entre autres. Des photos prises en 2017 et 2018, non publiées ici pour des raisons de sécurité, attestent de plusieurs visites au stade du Real Madrid, au siège du GAO dans la capitale espagnole, à Ceuta et à Puerto Banús, le port de plaisance de luxe de Marbella.

La confiance ne s’est pas installée du jour au lendemain, mais dès 2017, la DGST et la Guardia Civil entretenaient déjà une relation solide et cordiale. Une douzaine de photos de cette période témoignent de la proximité entre agents espagnols et marocains : on les y voit poser en souriant, plaisanter, partager des moments informels et des dîners.

Cette complicité perdure aujourd’hui. Le 2 juillet 2026, Hammouchi, chef de la DGST, a ainsi reçu une délégation espagnole de haut niveau conduite par le général Luis Peláez Piñeiro, plus haut responsable du renseignement au sein de la Garde civile. En novembre 2025, le ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska lui avait déjà remis la Grand-Croix du Mérite de la Garde civile.

Cette enquête se penche sur le revers de la médaille

Derrière la proximité apparente entre les deux institutions se cache une histoire de « trahison », selon les mots d’un haut responsable de la Guardia Civil après avoir pris connaissance des conclusions du consortium dirigé par Forbidden Stories. Cette source a joué un rôle clé dans la mise en place de la coopération entre la Guardia Civil et la DGST.

Cet article s’appuie sur des documents et des photographies divulgués, ainsi que sur des informations fournies et recoupées par plusieurs sources issues des services de renseignement : un ancien agent de la DGST, deux agents de la Guardia Civil, un officier de la Police nationale espagnole et un agent du CNI. Chacune de ces sources a pris part directement aux événements décrits et a fourni des éléments qui corroborent les faits exposés ici. Les preuves ont fait l’objet d’une expertise technique par le Security Lab d’Amnesty International, qui en a confirmé l’authenticité. 

« Nous espionnons tout le monde », a affirmé Safir*,  un ancien agent de la DGST. Selon lui, les services de renseignement marocains ont accédé, sans laisser de trace, aux communications des agents de la Guardia Civil pendant leur séjour au Maroc pour former les espions du roi Mohammed VI. « Au cas où », précise-t-il.

La source a décrit le mode opératoire permettant d’accéder aux communications et aux fichiers stockés sur les téléphones de ses homologues, sur lequel s’appuie le dispositif de surveillance de masse du Maroc. Ils utiliseraient notamment des dispositifs appelés « IMSI catchers », qui imitent les antennes-relais de téléphonie mobile, pour intercepter en temps réel les données émises par les appareils à proximité, y compris les messages chiffrés. (Cette description n’a pas pu être vérifiée de manière indépendante, mais des experts en télécommunications d’Amnesty Security Lab notent que les identifiants IMSI sont couramment utilisés à des fins de surveillance opérationnelle au Maroc.)

Grâce à ces données, les services de renseignement marocains peuvent déployer leur arsenal de cyberespionnage et accéder rapidement aux communications – y compris aux messages chiffrés sur des applications comme WhatsApp et Signal – depuis n’importe quel téléphone situé sur leur territoire. La Police nationale espagnole appliquerait, selon certaines sources, des précautions plus strictes lors de ses déplacements au Maroc, notamment l’usage d’appareils distincts pour les communications sensibles et non sensibles. Les agents du GAO de la Guardia Civil, eux, n’ont pas pris pris de précautions similaires.

« Nous ne l’avons pas fait, parce que nous ne pensions pas être espionnés », a déclaré un officier supérieur du renseignement de la Garde civile. Une autre source de la même institution, impliquée dans ces échanges, a estimé que « notre méconnaissance du Maroc est un problème ». La devise du GAO est « Videre sine visum », expression latine signifiant « voir sans être vu ».

Le colonel Alberto Aguilera, l’un des officiers les plus en vue de la Guardia Civil visés par cette campagne d’espionnage, a occupé le poste d’attaché Intérieur à l’ambassade d’Espagne à Rabat entre 2012 et 2017. Il était chargé de mettre en place le Centre de coopération policière hispano-marocaine, basé à Tanger. De retour en Espagne, Aguilera a été nommé à la tête du service de renseignement de la Guardia Civil en Catalogne – mais le Maroc a continué de le surveiller : son numéro de téléphone personnel apparaît à cinq reprises sur la liste des cibles retenues par le Maroc pour la surveillance via Pegasus. Rabat a lancé le ciblage de son téléphone le 8 mars 2019.

Un ancien agent de la DGST corrobore ces faits et juge « tout à fait inhabituel » qu’un profil comme celui d’Aguilera ait ensuite été nommé à des postes de commandement liés au renseignement après avoir servi au Maroc, estimant que « cela va à l’encontre des protocoles de sécurité les plus élémentaires ».

Aguilera a été promu colonel et muté à Madrid en 2024. Il dirige aujourd’hui l’unité de transformation numérique et d’innovation technologique de la Guardia Civil.

Dans ce cadre de coopération, les unités techniques de la Guardia Civil forment aux techniques de surveillance et d’intervention des agents des services de renseignement marocains, issus pour la plupart de la Direction des opérations, la branche la plus puissante de la DGST. Selon des sources impliquées, ces sessions portent notamment sur les méthodes de filature, d’infiltration, de collecte de renseignement technique et d’installation de logiciels espions sur des téléphones mobiles et dans des cybercafés.

Ces formations répondent au « besoin stratégique de maintenir de bonnes relations avec la DGST », explique une source de la Guardia Civil impliquée dans la conception et la mise en œuvre de cette feuille de route. Un principe de réciprocité : donner pour obtenir en retour.

Selon Safir, le responsable de la DGST qui supervise les agents de la Guardia Civil au Maroc se prénomme Jaouad ; il occupe un poste de haut rang au sein de la cellule de recherche. Jaouad n’est pas un fonctionnaire de bureau : sa spécialité, ce sont les opérations de terrain. Il est le bras droit du chef de la cellule de recherche, le haut responsable chargé de coordonner les arrestations, y compris celles de journalistes et de défenseurs des droits humains.

Selon Safir, Jaouad fait partie de l’un des services les plus importants du renseignement intérieur marocain, qui est chargé de surveiller et de cibler agressivement les journalistes gênants, les défenseurs des droits humains et les détracteurs du régime. Ce département a par exemple joué un rôle clé dans la surveillance, la diffamation et l’emprisonnement du journaliste Omar Radi, l’une des premières victimes de Pegasus au Maroc. Après avoir purgé une peine de prison à l’issue d’une affaire à motivation politique reposant sur des fausses accusations, Radi a pris le chemin de l’exil.

À noter : contrairement à des agences comme le CNI espagnol, le MI5 britannique ou la DGSI française, la DGST n’a pas besoin d’autorisation judiciaire pour mener une surveillance sans discernement au Maroc. Une ancienne source de la DGST confie : « Les agents de la Guardia Civil ont été surpris par nos méthodes. Ils ont été choqués de constater que nous n’avions besoin d’aucune autorisation pour espionner quelqu’un. »

La formation dispensée par la Guardia Civil se déroule en conditions réelles, dans des villes comme Fnideq, près de la frontière avec Ceuta, ainsi qu’à Tanger, Rabat, Tétouan, Nador et Marrakech. Le transfert de savoir-faire se fait à sens unique : les agents marocains ne partagent pas leurs propres techniques avec leurs homologues espagnols.

Ces sessions de formation se transforment parfois en « véritables tests ». Ce qui distinguait les exercices des opérations réelles, se souvient l’ancien agent de la DGST, ce sont « les longs délais d’attente ». La même source indique que les services de renseignement marocains ont utilisé des drones pour la première fois grâce à une formation dispensée par des agents espagnols à Málaga. Le Maroc produit aujourd’hui ces appareils avec le soutien d’Israël.

La Guardia Civil a transmis ses techniques à la DGST pour lutter contre le djihadisme et la traite des êtres humains. Ces dernières années, la coopération contre le trafic de drogue a elle aussi pris de l’importance. Mais selon un ancien agent de la DGST interrogé dans le cadre de cette enquête, les services de renseignement marocains utiliseraient également ce savoir-faire pour réprimer journalistes, défenseurs des droits humains, militants et toute personne jugée gênante pour le royaume.  Aucune preuve documentaire n’a été fournie à l’appui de cette affirmation.

Or, parmi les agents marocains travaillant avec la Guardia Civil, figurent certaines des têtes de l’appareil répressif du renseignement marocain. Les autorités marocaines ont, pour leur part, systématiquement rejeté les accusations de surveillance illégale.

Des salles de formation de la Garde civile à la persécution des dissidents

1 Fahad, selon Safir, travaille en étroite collaboration avec des agents de la Garde civile espagnole. Selon la source de la DGST qui a également suivi l'affaire Radi, cet officier marocain a joué un rôle clé dans les opérations de surveillance menées contre le journaliste et son entourage immédiat. « L'objectif était clair : neutraliser ses enquêtes », affirme cette ancienne source de la DGST.

Fahad coordonne les opérations visant à installer des caméras cachées au domicile de journalistes, de défenseurs des droits humains et de militants sahraouis, entre autres. Il compromet également des réseaux Wi-Fi via des attaques de type « homme du milieu » (MitM) et joue un rôle clé dans le déploiement d'autres outils d'espionnage, dont NightHawk de la société Interionet.

2 Khalid reçoit les rapports établis par le département des Opérations à partir de communications interceptées par des moyens clandestins. Son unité contrôle un vaste réseau au Maroc et à l'étranger (en Mauritanie, au Nigeria et en Côte d'Ivoire, par exemple) pour diffuser de la désinformation et diffamer les détracteurs du régime. Les services de renseignement marocains inondent ainsi Internet de fausses informations en plusieurs langues. Le département le Khalid a joué un rôle clé dans le déploiement et l'exploitation de Pegasus au sein du renseignement marocain.

Selon Safir, Mourad appartient à une unité rattachée à la Direction des opérations. Il a mené des attaques par usurpation d'identité contre Omar Radi et participé à l'analyse de l'un de ses téléphones. Ce fonctionnaire a également pris part à l'arrestation du journaliste et défenseur des droits humains Souleiman Raissouni. « Il n'a rien dit, il n'a rien fait, et regardez ce qu'ils lui ont fait », déclare la source. Raissouni et sa famille ont été placés sous surveillance constante par la DGST. Plusieurs médias proches de la DGST, dont Chouf TV, Barlamane et Le360, l'ont accusé d'avoir agressé sexuellement un homme. Deux jours après la publication d'un article dans lequel Raissouni démentait ces accusations et mettait en cause les autorités marocaines, il a été arrêté et placé à l'isolement. Il a entamé une grève de la faim et perdu 31 kilos, sans recevoir aucun soin médical. Pendant son incarcération, les autorités marocaines auraient fabriqué de faux éléments de preuve contre lui et lui auraient fait croire à l'infidélité de son épouse pour le briser psychologiquement, selon l'ancien officier de la DGST. Raissouni vit aujourd'hui en exil.

Une histoire de trahisons

En 2021 et 2022, les services de renseignement marocains ont espionné le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez et plusieurs de ses ministres à l’aide du logiciel espion Pegasus. Ces infections, débutées en mai 2021, auraient été ordonnées depuis le palais royal de Rabat par le Bureau 21, le département du conseiller royal Fouad El Himma, surnommé « le roi de l’ombre ». L’histoire ne s’arrête pas là : un rapport des services secrets espagnols daté du 19 mai 2021 indique que « les mesures à prendre à tout moment sont planifiées et gérées par le conseiller royal Fouad Ali El Himma », en référence à l’ouverture soudaine de la frontière de Ceuta le 17 mai 2021, destinée à instrumentaliser le flux migratoire pour faire pression sur l’Espagne afin qu’elle reconnaisse la souveraineté marocaine sur le territoire contesté du Sahara occidental. Selon ce même rapport confidentiel, El Himma a coordonné directement cette stratégie avec le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, ainsi qu’avec les chefs des services de renseignement extérieur (DGED) et intérieur (DGST) du Maroc, respectivement Yassine Mansouri et Abdellatif Hammouchi. Les téléphones de Sánchez et des ministres Fernando Grande-Marlaska (Intérieur), Margarita Robles (Défense), Arancha González Laya (Affaires étrangères) et Luis Planas (Agriculture) ont été infectés par Pegasus en mai et juin 2021, selon une enquête judiciaire menée en Espagne et consultée dans le cadre de la présente enquête.

La crise a commencé à s’apaiser en 2022, lorsque le gouvernement espagnol, à la demande du Maroc, a limogé sa ministre des Affaires étrangères Arancha González Laya, en raison du dossier du Sahara occidental. Les deux pays ont renoué leurs relations en mars de la même année, quand Pedro Sánchez a adopté la position marocaine sur ce territoire, province espagnole jusqu’en 1976. Les services de renseignement marocains ont eux-mêmes rendu publique la lettre par laquelle Sánchez officialisait son alignement sur le roi Mohammed VI. Trois mois plus tard, en juin 2022, une « erreur de calcul » du Maroc a débouché sur le « massacre de Melilla » : pour démontrer leur caractère indispensable comme gardiennes de la frontière espagnole, les forces de sécurité marocaines ont provoqué une tentative massive de franchissement de la barrière frontalière par des migrants, avant de la réprimer violemment. L’incident est le plus meurtrier jamais enregistré à une frontière terrestre européenne – 37 morts et au moins 70 disparus selon Amnesty International. Cinq jours plus tard, le 29 juin 2022, Madrid accueillait le sommet de l’OTAN, où l’alliance a reconnu pour la première fois l’instrumentalisation des flux migratoires comme une menace hybride.

La Guardia Civil n’est pas le seul organisme de l’État espagnol à pâtir de la loyauté instable de ses homologues marocains. En septembre 2022, alors que l’Espagne et le Maroc renouaient leurs relations après la crise diplomatique, la directrice des services de renseignement espagnols, Esperanza Casteleiro, s’est rendue secrètement à Rabat pour rencontrer Hammouchi, le chef du renseignement marocain. Les services marocains ont diffusé plusieurs photos d’Esperanza Casteleiro aux côtés de Hammouchi, sans son consentement ni préavis. Autre exemple de cette relation marquée par la trahison : une enquête d’El Confidencial a révélé en 2023 que les services de renseignement marocains avaient recruté la fille du commissaire général à l’information de la Police nationale.

Après cette dernière crise diplomatique, le roi Mohammed VI a invité, le 7 avril 2022, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez à un iftar – le repas du soir qui rompt le jeûne du ramadan – pour annoncer ce que les communiqués officiels ont qualifié de « nouveau chapitre » dans les relations entre les deux pays. Parmi les neuf invités figurait Fouad Ali El Himma, le conseiller royal qui avait ordonné l’opération d’espionnage contre Sánchez et plusieurs membres de son gouvernement via Pegasus. Sur la photo officielle de la rencontre, le drapeau espagnol apparaissait à l’envers – un détail qui a nourri, en Espagne, le débat sur la manière dont Madrid gère ses relations avec Rabat. Depuis, la politique marocaine de Sánchez reste l’un des dossiers les plus contestés de son mandat, sans explication publique de ce revirement. Les preuves et témoignages qui fondent cette enquête permettent de reconstituer avec une bien plus grande précision l’appareil de surveillance de masse du Maroc, et invitent à analyser l’évolution des relations entre l’Espagne et le Maroc à la lumière de ces révélations.

Sollicité, le ministère espagnol des Affaires étrangères n’a pas répondu aux questions posées par Forbidden Stories, mais a déclaré que les ambassades et consulats espagnols avaient « mis en place des mesures de sécurité dans tous les pays du monde ».

Au moment de la publication, les institutions ou personnnes suivantes n’avaient pas répondu aux questions posées par Forbidden Stories :

Espagne : les ministères espagnols de l’Intérieur et de la Défense, ainsi que le cabinet du président Pedro Sánchez.

Maroc : la DGST, la DGED, le ministère marocain des Affaires étrangères, M. Fouad Ali El Himma.

 José Bautista

Hicham Mansouri

forbiddenstories.org

vendredi 17 juillet 2026

Les nouvelles relations turco-syriennes

 

En décembre 2024, la chute de Bachar al-Assad (2000-2024) a changé la donne pour la Turquie au Moyen-Orient. Cet événement a moins résulté d’un succès militaire des ex-rebelles que de l’effondrement complet du régime baasiste et de son impuissance à rallier l’appui de ceux (Russie, Iran, Hezbollah libanais) qui avaient assuré sa survie. Comme si le roi s’était retrouvé mat dans une configuration intérieure, régionale et internationale transformée et exploitée par des adversaires qu’il croyait avoir vaincus. L’offensive étant partie d’Idlib, ultime refuge de l’opposition syrienne soutenue par la Turquie, tous les regards se sont tournés vers cette dernière ; elle est apparue comme la première bénéficiaire de ce retournement.

Confrontée à un État failli avec lequel elle entretient des différends anciens et dont elle a été affectée par la guerre civile, la Turquie a vu s’ouvrir la perspective d’une stabilisation de son voisinage méridional, se profiler une convergence économique, politique, voire religieuse avec les nouveaux dirigeants de Damas, et s’effacer les alliés traditionnels russe et iranien de Bachar al-Assad, acteurs avec lesquels elle maintient une relation complexe, faite de connivences régionales sur fond de solides antinomies (1). Mais ce succès turc, à première vue incontestable, mérite d’être examiné en profondeur, en tirant les leçons tant des évolutions de la dernière décennie et du recul que l’on peut avoir par rapport aux événements survenus depuis fin 2024, que du constat qui confirme que les transformations géopolitiques en cours dans la région dépassent le seul espace syrien.

Le succès d’une stratégie de longue haleine

On a trop souvent présenté la position favorable acquise par la Turquie à l’issue de la chute de Bachar al-Assad comme le résultat d’une embellie. En réalité, Ankara a récolté les fruits d’une stratégie qui a certes été l’objet de nombreux ajustements, mais qui a d’abord reposé sur une volonté constante de préserver sa frontière méridionale en gérant au mieux les effets de la guerre civile.

Il est vrai qu’au début du conflit, le gouvernement turc a donné l’impression de perdre le contrôle de sa frontière méridionale. Ayant ouvert ses portes aux réfugiés fuyant la répression du régime baasiste, il a par ailleurs favorisé le passage en territoire syrien d’une aide suspecte à de multiples organisations, pariant parfois de façon hasardeuse sur les unes contre les autres (djihadistes contre Kurdes, par exemple). Toutefois, les Turcs ont fini par payer cher cette démarche délétère. En 2015, les réfugiés, qui avaient progressivement quitté les camps, s’établissent dans les grandes villes de l’ouest, tandis qu’une partie d’entre eux se dirige vers l’Europe. La même année, l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), désormais en conflit avec le gouvernement turc, se livre, principalement à Ankara et à Istanbul, à une série d’attentats. Cette année-là est aussi celle d’un revirement de la diplomatie turque, avec un retour à des fondamentaux plus pragmatiques.

Parallèlement, fin 2015-début 2016, un accord migratoire est négocié avec l’Union européenne (UE). Ce changement de pied se traduit d’abord par une reprise en main de l’accès au territoire national : fermeture des frontières terrestres, exigences de visas aux frontières maritimes et aériennes, encadrement des conditions de séjour, édification d’un mur de séparation (2). D’abord défensive, cette réaction se mue en posture offensive, alors que le régime du président Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014) se rigidifie après l’échec de la tentative de coup d’État de juillet 2016.

Un mois plus tard, à l’occasion de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (août 2016-mars 2017), l’armée turque, épaulée par des mercenaires syriens, pénètre en Syrie pour chasser Daech de la rive occidentale du fleuve et empêcher les Kurdes de s’y installer, au moment où ces derniers, sur cette même rive, viennent de reprendre la province de Manbij à l’organisation djihadiste, au grand dam d’Ankara. En janvier 2018, lors de la mission « Rameau d’olivier », la Turquie enlève aux Unités de défense du peuple (YPG) kurdes l’enclave d’Afryn, plus à l’ouest, avant d’intervenir sur la rive orientale du fleuve et d’occuper une bande de 120 kilomètres de long entre Tell Abyad et Ras al-Aïn, grâce à l’opération « Source de paix ». Ainsi, en l’espace de trois ans, Ankara a réussi à constituer, dans le nord de la Syrie, la zone tampon qu’elle avait en vain demandée aux États-Unis d’établir au début de la guerre. Cet espace, reconstruit et équipé, accueille les réfugiés syriens qui acceptent d’y venir, joue le rôle d’une lisière de séparation avec les Kurdes, et sert de levier pour Ankara dans la perspective d’un règlement du conflit.

La neutralisation du régime baasiste et de ses alliés

La Turquie n’est pas restée inactive sur le plan diplomatique. Dès janvier 2017, prétendant suppléer aux tentatives onusiennes déficientes dans le règlement de la crise, elle s’est rapprochée de la Russie et de l’Iran, au sein du processus d’Astana. Ce cycle occasionnel de négociations entre acteurs, certes régionaux, mais qui ne soutiennent pas les mêmes belligérants dans la guerre civile, vise surtout à stabiliser le conflit avant de parvenir à une issue durable. Il permet également à la Turquie de prendre le contrôle d’une nouvelle portion de territoire syrien. Promue au rang de « zone de désescalade », où l’armée turque joue un rôle d’interposition, l’enclave d’Idlib accueille les dernières forces de l’opposition syrienne, notamment l’organisation de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui va administrer la zone et ainsi connaître une première expérience importante de gouvernance (3).

Idlib est pourtant dans une situation précaire. Alors victorieux, le régime syrien cherche à en reprendre le contrôle. Pour leur part, ses alliés russes et iraniens estiment que les données initiales du processus d’Astana, qui avaient conduit à confier la garde de la zone à la Turquie, ont changé, et que celle-ci doit s’en retirer. Fin 2019-début 2020, pensant pouvoir en finir, les troupes loyalistes appuyées par la Russie, l’Iran et le Hezbollah amorcent une offensive sur Maarat al-Nouman et Saraqeb contre les forces de la HTC.

Ces événements provoquent le plus important déplacement de populations depuis le début de la guerre civile (près d’un million de personnes). Refusant d’évacuer Idlib et redoutant une nouvelle crise migratoire, la Turquie voit ses relations se dégrader avec Moscou. Finalement, le 1er mars 2020, elle lance une opération militaire (« Bouclier de printemps »), faisant pour la première fois la démonstration sur le terrain de l’efficacité de ses drones de combat et portant un coup d’arrêt aux ambitions de reconquête du régime. Force est de constater que ce soutien sans faille à l’opposition syrienne, même dans les moments où elle semblait en voie d’anéantissement, a fini par payer et qu’il est l’un des atouts maîtres d’Ankara dans sa relation avec le nouveau pouvoir de Damas.

Quand le rêve devient réalité…

Dès lors que la Turquie voit se réaliser son vieux rêve d’avoir pour voisin méridional un régime conservateur sunnite allié sur lequel elle peut exercer une influence importante, il convient d’examiner la relation qui s’est établie entre Ankara et Damas depuis fin 2024 (4).

La première dimension de cette relation est politique. Dans le sillage des liens existants avec l’opposition avant qu’elle ne prenne le pouvoir, la Turquie a tenu à manifester sa proximité avec le nouveau régime syrien par une série d’initiatives symboliques : en envoyant le chef de ses services de renseignement, Ibrahim Kalin, rencontrer Ahmed al-Charaa (12 décembre 2024), en étant le premier pays à rouvrir son ambassade à Damas (14 décembre) ou en dépêchant en Syrie son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, pour donner un premier cadre à la coopération entre les deux États (22 décembre).

Pragmatiquement, Ankara a su développer d’emblée avec son partenaire syrien une entente économique efficace d’autant plus précieuse qu’elle contribue à la stabilisation du pays. Dès fin 2024, le ministère turc de l’Énergie a envoyé une délégation pour voir comment l’on pouvait restaurer l’accès des populations locales à l’électricité. Cette démarche a débouché, en avril 2025, sur un partenariat quadripartite associant le Qatar et l’Azerbaïdjan, pour coordonner la livraison directe d’électricité par la Turquie, des programmes de financement qataris et la fourniture de gaz azerbaïdjanais après réparation du gazoduc Kilis-Alep (6 millions de mètres cubes par jour), endommagé pendant la guerre. Le transit gazier par le territoire turc a pu commencer début août 2025, l’objectif étant de remettre en fonctionnement les centrales d’Alep et de Homs pour produire 1 200 mégawatts d’électricité et accroître le nombre d’heures journalières d’accès des Syriens à cette énergie vitale.

La Turquie entend aussi accélérer le rétablissement des infrastructures de transport. Ses efforts ont surtout porté sur les communications aériennes et la réhabilitation des aéroports de Damas et d’Alep, ce qui a permis à la Turkish Airlines et à sa filiale low cost AnadoluJet d’ouvrir plusieurs vols hebdomadaires vers ces destinations.

Cet élan s’est accompagné d’une relance des relations commerciales. Les exportations turques vers la Syrie ont connu une hausse de près de 55 % depuis la fin de l’année 2024, touchant principalement les produits agricoles, le matériel industriel, les ciments, les métaux… Le 4 février 2025, à Gaziantep, plusieurs centaines d’hommes d’affaires turcs et syriens se sont réunis pour soutenir cette reprise et, le 5 août, une rencontre tenue sous l’égide des ministres du Commerce des deux pays a abouti à la création d’un comité économique et commercial mixte turco-syrien. D’emblée, les tarifs douaniers ont été revus, mais une réforme globale est envisagée ainsi que la mise à jour de l’accord de libre-échange conclu en 2004. Alors que le volume commercial bilatéral a été de 2,5 milliards de dollars en 2024, le Conseil des relations économiques extérieures turc (DEIK) n’hésite pas à afficher un objectif de 10 milliards à moyen terme.

Le rétablissement des relations entre les deux pays concerne aussi le domaine militaire. Un accord-cadre a été signé le 13 août 2025 par les deux ministres de la Défense, à la suite d’une demande de Damas formulée après les violences communautaires survenues en juillet dans la province de Soueïda. Cet accord prévoit la fourniture par la Turquie d’armes, d’équipements militaires, de conseils techniques et de formation de personnels. Un pacte de défense plus ambitieux a été évoqué, mais, si l’engagement militaire turc en faveur du gouvernement de transition syrien est certain, il reste mesuré car il pourrait avoir des conséquences sur les relations qu’Ankara entretient avec les autres voisins de la Syrie. Pour l’instant, la Turquie a réussi à assurer le maintien de la présence de ses 20 000 soldats dans les zones qu’elle occupe dans le nord de la Syrie, arguant que leur retrait serait précipité tant que les milices kurdes restent actives et que la question du retour des réfugiés n’est pas réglée.

Enfin, les nouvelles relations turco-­syriennes se sont traduites par des initiatives éducatives significatives. Un protocole de coopération universitaire signé en mai 2025 prévoit une reconnaissance mutuelle des diplômes, le lancement de programmes d’enseignement conjoints, l’extension à la Syrie du système numérique d’information utilisé par les universités turques (YÖKSIS) et la création d’une université turco-syrienne qui ambitionne de devenir une institution de référence dans la région. Un autre protocole, signé en juillet 2025, concerne l’enseignement et la formation professionnelle. Il entend aider à la restauration des centres scolaires, soutenir la formation des enseignants syriens et permettre l’ouverture d’écoles privées turques.

Les limites du « rêve syrien » de la Turquie d’Erdogan

Le bilan favorable des premiers développements de la coopération entre les deux voisins ne saurait faire oublier les enjeux incertains de la nouvelle géopolitique de la Syrie. On pense d’abord à l’instabilité de ce pays malgré la fin de la guerre, illustrée par les violences de Soueïda. Mais le plus grand défi pour la Turquie est celui du devenir de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES). Le 10 mars 2025, un accord a été signé par Ahmed al-Charaa avec Mazloum Abdi, le leader kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS). Il prévoit, pour l’essentiel, l’intégration dans le nouvel État syrien de toutes les institutions civiles et militaires de la région kurde autoproclamée, ainsi que la préservation des droits de la population de celle-ci. Cet accord est intervenu alors qu’un processus de règlement de la question kurde est en cours en Turquie depuis février 2025. Ce dernier est entré dans une phase de finalisation au Parlement turc, mais l’intégration des instances de l’AANES en Syrie est loin d’être acquise (5).

L’autre sujet de préoccupation majeure d’Ankara concerne la configuration stratégique de la Syrie et les jeux d’acteurs régionaux qui s’y déroulent. L’effacement de la Russie et de l’Iran laisse place à de nouvelles ambitions. Celles de l’Arabie saoudite sont apparues d’emblée. En février 2025, avant d’aller en Turquie, Ahmed al-Charaa a effectué son premier déplacement officiel en tant que président intérimaire à Riyad, et, en mai, son soutien le plus efficace pour obtenir la levée des sanctions américaines a été celui des Saoudiens. Par la suite, en juillet 2025, une délégation saoudienne a organisé un forum d’investissement à Damas à l’issue duquel plus d’une quarantaine d’accords ont été signés pour près de 6 milliards de dollars, touchant des secteurs cruciaux comme l’énergie, les communications et la banque. La Syrie a donc deux fers au feu qu’elle tente de rendre compatibles : l’engagement rapide et efficient de son voisin turc, au demeurant héritier de l’ancienne puissance tutélaire ottomane, et la présence croissante de l’autre acteur musulman majeur du Moyen-Orient avec lequel elle partage une affinité arabe.

Pourtant, si l’on peut penser que la Turquie est en mesure de cohabiter avec l’Arabie saoudite en Syrie de façon pacifique (voire complémentaire), Riyad et Ankara ayant aplani les différends qui ont perturbé leur relation au cours de la dernière décennie, la coexistence avec Israël, à laquelle elle est désormais confrontée dans le même pays, apparaît plus périlleuse. Ayant profité de l’effondrement syrien pour renforcer ses positions dans le Golan, l’État hébreu n’a pas hésité à frapper militairement le nouveau gouvernement syrien, en se présentant comme protecteur des communautés (druzes et bédouines, notamment) qui contestent l’autorité de celui-ci. On voit donc que la recomposition syrienne peut mettre aux prises la Turquie et Israël. En octobre 2024, au début des frappes israéliennes sur le Liban, Recep Tayyip Erdogan a déclaré que la prochaine cible de l’État hébreu pourrait être son pays. Parallèlement, plusieurs déclarations officielles israéliennes évoquent l’implication d’Ankara en Syrie comme une « menace », la comparant à celle qu’exerçait naguère l’Iran. Une confrontation entre deux protagonistes, qui sont tous deux des alliés des États-Unis, paraît toutefois peu probable. En avril 2025, ils se sont rencontrés en Azerbaïdjan pour prévenir d’éventuels accrochages aériens dans le ciel syrien par un mécanisme de « déconfliction ». Mais cet exemple confirme que l’engagement de la Turquie dans un pays instable et sujet à d’autres ingérences étrangères est loin d’être un chemin facile. 

Notes

(1) Meliha Benli Altunisik, « The Inflexibility of Turkey’s Policy in Syria », in IEMed Mediterranean Yearbook 2016, 2016, p. 57-62.

(2) Johanna Ollier, « Turkey’s Walled Borders: A Multiscalar Approach », in Journal of Borderlands Studies, 4 février 2025.

(3) Sylvain Cypel, Patrick Haenni et Sarra Grira, « Syrie. Hayat Tahrir Al-Cham, radioscopie d’une mutation idéologique », in Orient XXI, 16 décembre 2024

(4) Asli Aydintasbas, « Topple, tame, trade: How Turkey is rewriting Syria’s future », European Council on Foreign Relations, 6 février 2025.

(5) Gregory Aftandilian, « Syrian Kurds Attempt to Maneuver Amid New Realities », Arab Center Washington DC, 27 juin 2025.

Jean Marcou

areion24.news

Du caractère de la guerre et du cas ukrainien : quelques réflexions sur l’adaptation des forces

 

Donnée pour être perdante en quelques jours à quelques mois face au rouleau compresseur démographique, économique et industriel russe, l’Ukraine est un parfait (et nouvel) exemple de ce que la guerre est un anti‑déterminisme. Pour nos États qui ont la chance de ne pas être immédiatement en première ligne, encore faut‑il tirer les bonnes leçons. À l’heure d’une nouvelle édition du salon Eurosatory, que peut‑on en dire d’un point de vue capacitaire ?

Si extraire toutes les leçons de la guerre d’Ukraine, ne serait‑ce qu’au seul plan matériel, relève de la gageure, plusieurs sont cependant structurantes de l’adaptation de nos forces. Aussi classiquement que trivialement, la première est qu’aucune arme, fût‑elle nouvelle et révolutionnaire à son échelle, ne peut remplacer toutes les autres. Par contre, il est évident que l’usage des armes – de l’infanterie au génie en passant par la logistique – est directement affectée par la robotisation des forces et que celle‑ci, progrès de l’IA faisant, n’en est qu’à ses débuts. Cette robotisation change par ailleurs les paramètres de l’analyse capacitaire : des facteurs comme la charge utile ou l’endurance importent moins que l’algorithme embarqué. En conséquence, l’uniformisation des systèmes – un matériel précis et identifié pour une tâche précise – n’est pas appelée à disparaître, mais à se cantonner aux matériels majeurs. La standardisation s’opèrera plutôt au niveau des composants utilisés (caméras, batteries, etc.).

Une deuxième leçon est que si toutes les armes restent essentielles, leurs fonctions, modes d’action et capacités sont appelées à changer. Des sections d’infanterie dotées de drones leur permettant de frapper à 20 km peuvent devenir des forces aptes tant à la percée qu’à la modélisation (shaping) de la zone de bataille(1), au‑delà du fait qu’elles doivent conserver ses savoir‑faire historiques. Le portfolio de modes d’action de l’infanterie s’étoffe ainsi, tout comme la zone qu’elle est susceptible de couvrir. Corrélativement, la cavalerie et les forces mécanisées restent essentielles, mais elles ressortent moins d’une logique de percée que d’exploitation, devant être tenues dans la profondeur pour conserver leur potentiel face à la menace des frappes adverses dans la profondeur. L’artillerie est peut‑être l’arme dont les fonctions changent le moins, par contre, ses capacités évoluent elles aussi : dotée de Munitions téléopérées frappant à plus de 100 km, le champ géographique du modelage de la profondeur – et les effets opératifs qu’on peut en attendre – s’élargit considérablement.

Reste que tout cela n’est possible, et c’est une autre des leçons de la guerre d’Ukraine, qu’en disposant de transmissions, d’une logistique efficiente et des différentes fonctions du génie ; soit trois armes dont les fonctions évoluent moins que les capacités. Du point de vue du génie, l’expérience ukrainienne montre une évolution des fonctions classiques. La contre‑mobilité, par exemple, porte certes sur le positionnement d’obstacles (dents de dragon, barbelés, fossés antichars/anti‑UGV) ou la démolition de ponts et de tunnels, mais aussi sur la sécurisation des routes logistiques par le positionnement de poteaux et de filets anti‑drones sur leur longueur. Il s’agit ainsi de neutraliser une partie des frappes de drones, en sachant que les engins russes peuvent opérer à plus de 50 km de la ligne de contact. La doctrine ukrainienne tend à sécuriser, à présent, sur une profondeur de 100 km.

L’aménagement des zones de bataille est par ailleurs devenu une fonction en soi : il ne s’agit plus tant aujourd’hui, comme entre 2022 et 2024, de construire des tranchées que des groupements de positions défensives enterrées. Au bilan, si les systèmes robotisés de déminage comptent, les excavatrices sont devenues une ressource précieuse. À cet égard, les Ukrainiens ont fait l’effort de mettre en place un recensement des engins de chantier civils susceptibles de pouvoir être réquisitionnés – de même que les dispositions juridiques permettant de le faire. Ces aménagements ne vont par ailleurs pas de soi : le cas échéant, il faut pouvoir les réaliser sous le feu, de l’artillerie comme des drones. Plus généralement, bon nombre des actions menées par le génie sont devenues plus dangereuses – notamment parce que les matériels utilisés sont lourds, massifs et donc de plus en plus détectables. La manière dont les franchissements de coupures humides seront réalisés pose ainsi question.

Reste aussi que, là comme ailleurs, la robotique peut apporter un certain nombre de solutions. C’est historiquement le cas dans les fonctions liées au déminage dans les zones reprises à la Russie mais aussi destinés au brêchage dans les zones de combat, au minage ou au déploiement de barbelés. Des travaux sont également en cours pour disposer de drones ayant des fonctions de rétablissement de la mobilité et de contre‑mobilité, avec des lames bulldozer ou encore des bras articulés téléopérés. Des travaux en ce sens sont également conduits aux États‑Unis et au Royaume‑Uni. Au‑delà, des robots terrestres sont déjà utilisés pour la pose de charges de démolition, typiquement contre les positions défensives adverses.

La logistique est également centrale dans les opérations et a été – en particulier pour celle des derniers kilomètres – dans les premières bénéficiaires des efforts de robotisation. Ces deux dernières années, les principales pertes ukrainiennes étaient liées au ravitaillement des positions, mais aussi aux relèves des soldats. Kiev estime que 100 % des fonctions de transport logistique dans les zones de combat seront robotisées à terme et entend commander 25 000 robots durant le premier semestre 2026. Durant les trois premiers mois de l’année, plus de 22 000 missions auraient déjà été conduites(2). Il est intéressant de noter que la démécanisation dans les zones de bataille favorise la robotisation : outre les évacuations sanitaires, les tâches de transport portent essentiellement sur des munitions de petit calibre, des vivres et de l’eau ou encore des drones FPV.

L’arrivée de robots comme le Bizon‑L, disposant d’une charge utile de 300 kg et d’une endurance de plusieurs dizaines de kilomètres suffit donc à ces tâches. C’est d’autant plus le cas que son plateau de transport peut accueillir des équipements spécialisés, pour le minage par exemple. Chenillé, il dispose de plusieurs modalités de contrôle à distance et il est d’ailleurs significatif que sa présentation sur le site du ministère ukrainien de la défense commence par ses caractéristiques de téléopération et de résistance aux mesures de guerre électronique russes. La robotisation peut par ailleurs produire également ses effets dans la plus grande profondeur, en appui par exemple des unités d’artillerie – dont les besoins en masse et en volume sont bien plus considérables – mais la priorité pour l’heure reste le soutien des unités au contact. Cela n’empêche cependant pas une série d’innovations(3).

Reste enfin la question des transmissions, devenue cardinale et sur laquelle reposent autant le combat que le processus de robotisation. De facto, l’Ukraine dispose avec Delta d’un système de commandement intégrant de plus en plus de fonctions tout en offrant un haut degré de conscience situationnelle(4). Mais son fonctionnement, de même que le commandement ou encore l’utilisation de bon nombre de drones et de robots requiert des communications sûres et capable de résister tant bien que mal au brouillage. La suppression des comptes Starlink qui n’étaient pas sur la « liste blanche » fournie par l’Ukraine a eu d’importantes conséquences sur les opérations russes au début 2026, mais également pour un certain nombre d’unités ukrainienne n’ayant pas fait enregistrer leurs terminaux, dont environ 50 000 sont actifs. Il n’en demeure pas moins, notamment au regard des interruptions de service imposées par Elon Musk plus tôt dans la guerre, que la dépendance au système reste bien réelle(5).

Kiev continue à utiliser Starlink mais cherche à développer sa propre constellation, UASAT‑Nano. Le premier satellite, construit au Danemark par GomSpace, doit être lancé en octobre de cette année, l’ambition étant d’en disposer de 300 exemplaires en orbite à terme, dont 120 dès 2027. À ce moment, entre 30 000 et 50 000 terminaux seraient disponibles dans les forces. Le plan doit donc encore se concrétiser mais disposer d’une telle capacité souveraine devrait permettre de pouvoir mener des opérations de frappe dans la profondeur sans avoir à utiliser Starlink et risquer les interruptions de service précédemment observées. Du reste, l’Ukraine cherche également à renforcer son maillage radio.

Elle avait reçu un certain nombre de systèmes avancés issus de Motorola ou L3 Harris, mais disponibles en trop faibles quantités. La firme Himera a par contre commencé, fin 2024, à produire la G1 Pro, livrant 6 000 unités au début 2025, mais avec une capacité de production qui pourrait atteindre plus de 8 000 par mois en fonction de la demande. Le système, qui utilise le chiffrement AES‑256, a pour particularité d’opérer à faible puissance et de s’appuyer sur un réseau de répéteurs, également de faible puissance, évitant de devoir mettre en place de hautes tours de communication. La radio elle‑même a une masse de 300 grammes et l’autonomie de sa batterie peut atteindre 48 h. Compatible avec les systèmes Harris et Motorola et fréquemment mis à jour pour contrer les modalités de brouillage, le système a été commandé par un pays européen de l’OTAN mais ses capacités sont surtout attendues en Ukraine, avec des développements liés à l’intégration d’un chiffrement quantique, des répéteurs utilisables pour Internet ou encore l’intégration de répéteurs sur des ballons devraient offrir un maillage large.

Enfin, une dernière leçon est de nature conceptuelle et tient à la place de l’attrition comme mode de guerre au plan opératif. La Russie comme l’Ukraine n’ont plus été capables de produire des actions manœuvrières de grande ampleur qui soient durables depuis la fin 2022, les gains se réalisant d’abord par progression méthodique et, plus récemment, par infiltration. La prolifération robotique, la mise en transparence des zones de bataille et les pertes subies par les deux systèmes militaires ont donc abouti à une situation de blocage tactique. Mais la question reste opérative : c’est elle qui déterminera le résultat in fine de la guerre. Or, les actions ukrainiennes durant les premiers mois de l’année ont montré qu’une utilisation appropriée des drones permettait de contrer les infiltrations russes tout en sapant le soutien adverse sur les arrières, permettant, dans un deuxième temps, une exploitation limitée.

Ce type de mode d’action, quelque part entre attrition cumulative localisée et manœuvre limitée, pose des questions organiques et tactiques de premier plan, où les réponses ne sont pas absentes(6). Mais il interpelle également sur un combat mené plus en profondeur, la coordination nécessaire avec les forces spéciales ou encore les capacités aérobalistiques et, plus largement, sur la possibilité d’effondrements opératifs localisés. Les pertes subies au printemps 2026 par les systèmes antiaériens et, dans une moindre mesure, d’artillerie et de logistique russes ont des effets cumulatifs, avec une production ne permettant pas de compenser les pertes mais aussi la création de « bulles virtuelles de manœuvre ». Reste qu’elles devront être exploitées, ce qui est loin d’aller de soi…

Notes

(1) Voir l’article consacrés aux leçons de l’usage des drones FPV à la fin de ce hors‑série.

(2) Katie Livingstone, « Ukraine to field 25 000 ground robots in push to replace soldiers for frontline logistics », DefenseNews, 24 avril 2026.

(3) Des artilleurs ukrainiens ont ainsi été vus avec des exosquelettes facilitant considérablement la manipulation d’obus.

(4) Dylan Rieutord, « Delta : vers un C7 opérationnel ? », Défense & Sécurité Internationale, no 180, no vembre‑décembre 2025.

(5) Voir no tamment Joseph Henrotin, « New contre old space ? Le paradoxe de la guerre d’Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors‑série no 90, juin‑juillet 2023.

(6) Voir no tamment Stéphane Jouai, « Vers un no uveau modèle de combat régimentaire : le régiment lourd‑léger », Défense & Sécurité Internationale, no 183, mai‑juin 2026.

Joseph Henrotin

areion24.news

L’Iran aurait tenté de traquer des militaires américains via leurs téléphones

 

L’Iran a manifestement tenté de localiser des membres du personnel américain au Moyen-Orient grâce à leur téléphone portable, a rapporté mardi le New York Times, citant des chercheurs ayant noté une recrudescence de l’activité de pistage lors de la récente guerre.

Selon Mobile Surveillance Monitor (MSM), un groupe qui effectue des recherches sur l’espionnage mobile, dès le début de la campagne aérienne américano-israélienne contre l’Iran de fin février, les signaux demandant des informations sur la localisation d’appareils dans la région ont considérablement augmenté. Il s’agit de signaux envoyés via les protocoles SS7, lesquels exploitent une faille de cette technologie de télécommunication à faible sécurité datant des années 1970.

Selon Gary Miller, le fondateur de l’observatoire, les signaux ont semblé prendre pour cibles des réseaux locaux, parfois utilisés par les personnels militaires américains.

Les informations et conclusions de MSM ont été rapportées pour la première fois par le journal britannique Financial Times.

Nikita Shah, chercheuse en cybersécurité au Center for Strategic and International Studies, a déclaré au New York Times que c’était le « signal d’une montée en gamme » de l’Iran, « devenu plus créatif ces deux dernières années ».

Interrogé sur le sujet, le porte-parole du Commandement central des États-Unis (CENTCOM) a refusé de donner plus de détails sur les mesures visant à protéger les militaires contre les activités iraniennes de pistage téléphonique.

Le CENTCOM a expliqué au Financial Times avoir pris des « mesures protectrices des forces sans précédent… de façon à s’assurer que nos forces restent en sécurité ».

Un responsable américain anonyme a déclaré au Financial Times que les rumeurs selon lesquelles les données de pistage auraient joué un rôle important dans le ciblage du personnel militaire américain par l’Iran « étaient éloignées de la réalité ».

L’Iran a affirmé à plusieurs reprises avoir mené des frappes de missiles et de drones contre des emprises militaires américaines lors des combats.

En avril, le CENTCOM a déclaré au Congrès avoir reçu « de multiples rapports de menaces concernant l’exploitation par l’adversaire de données de localisation commerciales dans le but de cibler ou surveiller les personnels américains », lit-on dans le FT.

Le mois suivant, une dizaine de membres du Congrès avaient envoyé une lettre au ministère de la Défense pour faite part de leur inquiétude quant au fait que l’armée américaine n’en faisait pas assez pour protéger ses membres contre les cyber-menaces lors de cette guerre, ajoute le Times.

Autre signe des prouesses de l’Iran en matière de cyber-guerre, l’Agence américaine de cyber-sécurité et de sécurité des infrastructures (CISA) a annoncé en avril dernier que des cyberattaques iraniennes contre des services gouvernementaux et des réseaux d’eau et d’énergie avaient occasionné des « perturbations opérationnelles et des pertes financières », toujours selon le Times.

En mars dernier, des pirates informatiques liés à l’Iran avaient officiellement revendiqué le piratage de la boîte e-mail personnelle du directeur de l’FBI, Kash Patel et publié sur internet des photos et documents lui appartenant.

En juin, le même groupe, qui se fait appeler Handala, a revendiqué le piratage de drones du FBI et menacé de s’attaquer à la Coupe du monde de football.

Le Département d’État américain a offert une récompense allant jusqu’à 10 millions de dollars pour toute information permettant d’identifier les membres de ce groupe.

fr.timesofisrael.com

Mythes et mirages du soft power chinois

 

Alors qu’aujourd’hui, la Corée du Sud fait figure de modèle de réussite pour la diffusion de sa culture à l’échelle internationale, quelles sont les stratégies développées par la Chine pour favoriser la diffusion de ses films, séries ou musiques à l’étranger ? La Chine s’inspire-t-elle de la « Hallyu » coréenne ou a-t-elle sa propre recette ?

La Corée du Sud et la Chine incarnent deux modèles de puissance culturelle aux logiques très différentes. La « vague coréenne » (Hallyu) s’est imposée grâce à un écosystème où l’État soutient, sans contrôler. Les autorités ont accompagné la diffusion de la K-pop, des séries et du cinéma, mais ce sont surtout les agences d’artistes, les producteurs et les studios qui ont façonné des contenus calibrés pour séduire un public mondial. Résultat : une offre culturelle compétitive et intégrée, qui combine musique, écrans, gastronomie et mode pour proposer un véritable art de vivre coréen.

La Chine, elle, suit une autre voie. Depuis les années 2000, Pékin a mis en place une stratégie centralisée, avec la création de China Media Group, la réorientation des Instituts Confucius vers l’Asie, l’Afrique ou l’Amérique latine, et l’intégration de certains festivals ou de coproductions dans l’initiative des nouvelles routes de la soie. L’objectif est ici de maitriser les récits et d’imposer l’image d’une Chine moderne et incontournable.

Le cinéma a connu une phase d’ouverture dans les années 2000-2010, avec le succès mondial des grands films de sabre comme Tigre et Dragon d’Ang Lee (2000), coproduction entre Taïwan, Hong Kong, la Chine et les États-Unis, qui symbolisait alors une Chine ouverte et désireuse de reconnaissance. Mais cette parenthèse s’est refermée. L’industrie se recentre désormais largement sur son marché intérieur, dominé par des films patriotiques (Wolf Warrior 2, La Bataille du lac Changjin) qui exaltent la puissance nationale. Triomphes au box-office chinois, ils restent difficilement exportables car conçus avant tout pour renforcer la cohésion nationale.

En somme, on assiste à deux stratégies distinctes : la Corée du Sud parie sur l’exportation d’une culture populaire mondialisée ; la Chine sur une communication culturelle plus étatisée, davantage tournée vers l’intérieur et vers certains publics ciblés à l’étranger.

Quels sont les principaux symboles, personnages ou récits traditionnels chinois qui servent aujourd’hui de marqueurs du soft power culturel chinois à l’international ? Et dans quelle mesure ces symboles contribuent-ils à ancrer des marqueurs culturels chinois dans le quotidien des publics étrangers ?

Un exemple emblématique est celui de Sun Wukong, le Roi Singe, héros du roman classique La Pérégrination vers l’Ouest, rédigé au XVIe siècle par Wu Cheng’en. Cette figure mythologique est aujourd’hui au cœur du jeu vidéo Black Myth: Wukong, créé par le studio indépendant chinois Game Science et sorti en 2024. Le titre a rencontré un succès mondial immédiat, illustrant la capacité de la Chine à transformer un récit fondateur en produit culturel global. En combinant une légende ancienne avec les standards techniques des grands jeux vidéo contemporains, il a permis à des millions de joueurs d’entrer dans un univers profondément chinois, tout en restant accessible au public international.

On peut aussi penser à la figure du dragon, animal mythique associé à la puissance et à la prospérité, omniprésent dans les événements internationaux, les cérémonies officielles et les produits dérivés. Les arts martiaux, et notamment le kung fu, popularisés par le cinéma de Hong Kong et encore valorisés dans les pratiques sportives et touristiques, constituent un autre vecteur fort de diffusion culturelle. Les festivals traditionnels (Nouvel An lunaire, Fête des lanternes, Fête de la mi-automne), désormais célébrés dans de nombreuses villes à travers le monde, inscrivent eux aussi des marqueurs chinois dans le quotidien des publics étrangers. On peut également mentionner le panda, devenu une véritable icône mondiale, mobilisé dans le cadre d’une diplomatie culturelle et affective efficace. Et cette liste est loin d’être exhaustive : gastronomie, médecine traditionnelle, calligraphie ou encore opéra chinois font aussi partie de ce répertoire foisonnant de symboles exportés.

Dans quelle mesure les blockbusters chinois récents (The Wandering Earth, Ne Zha et surtout Ne Zha 2) contribuent-ils à promouvoir une image moderne et innovante de la Chine à l’international ? Quels sont les défis rencontrés par l’industrie cinématographique chinoise pour rivaliser avec Hollywood sur la scène mondiale ?

Les blockbusters chinois récents affichent une montée en puissance technique. The Wandering Earth (2019) a marqué un tournant en proposant une superproduction de science-fiction, genre longtemps dominé par Hollywood, avec des effets spéciaux de niveau international et une diffusion sur Netflix qui lui a donné une visibilité mondiale. Ne Zha (2019) et Ne Zha 2 (2025) ont confirmé l’essor de l’animation numérique, battant des records historiques au box-office chinois. Ces films prouvent que l’industrie sait produire des univers modernes et spectaculaires.

Mais leur succès reste avant tout domestique : la quasi-totalité des recettes provient du marché intérieur, tandis qu’à l’étranger leur diffusion demeure limitée, souvent restreinte aux diasporas. La Chine ne cherche d’ailleurs pas vraiment à concurrencer Hollywood sur le terrain de l’influence mondiale. Alors que les studios américains visent un public global, Pékin privilégie des récits centrés sur la fierté nationale, l’héroïsme collectif et l’innovation technologique. Ce recentrage assure des triomphes au niveau national, mais limite mécaniquement le rayonnement culturel chinois à l’international.

Les peluches Labubu, qui font fureur en Chine, sont désormais populaires en Europe ou aux États-Unis. Comment expliquer le succès de cette marque ? Dans quelle mesure cette dernière, en s’inspirant de la culture chinoise traditionnelle et en collaborant avec des artistes internationaux, participe-t-elle à la diffusion du soft power chinois ? 

Le succès des peluches Labubu s’explique d’abord par leur esthétique singulière : mignonnes mais un peu étranges, elles s’inspirent de créatures du folklore chinois tout en adoptant un style contemporain qui séduit un public mondial. Leur diffusion est portée par la société Pop Mart, qui ne les vend que dans ses propres magasins, en Chine comme à l’étranger. Cette exclusivité, renforcée par des séries limitées, des boites surprises et des collaborations avec des artistes internationaux, entretient un fort engouement autour de la collection. Très vite, Labubu est devenu un phénomène sur les réseaux sociaux, gagnant en popularité en Europe et aux États-Unis. Là où Pop Mart est particulièrement habile, c’est dans sa capacité à transformer une référence chinoise en objet de consommation mondialisé. Ces figurines et peluches n’ont pas besoin de traduction : elles s’intègrent directement dans le quotidien comme accessoires, objets décoratifs ou pièces de collection. En s’ouvrant à des collaborations internationales, la marque conserve son identité chinoise tout en élargissant son attrait.

À travers Labubu, on voit ainsi émerger une forme de soft power plus discrète mais efficace : non pas des récits grandioses, mais des objets familiers qui diffusent, de manière presque imperceptible, des codes esthétiques chinois dans la culture globale.

En 2024 sortait le jeu vidéo vidéo chinois Black Myth: Wukong, qui, comme vous l’avez évoqué, a rencontré un succès commercial international, et aussi quelques controverses. En quoi illustre-t-il la volonté de la Chine de s’imposer dans l’industrie du jeu vidéo tout en valorisant son patrimoine culturel ? Quels sont les enjeux de cette réappropriation des récits traditionnels ?

La Chine investit massivement dans le jeu vidéo car il s’agit aujourd’hui du premier marché culturel mondial en valeur, et peut-être aussi en influence, du moins auprès des plus jeunes générations. C’est toutefois une orientation récente. Longtemps, Pékin a privilégié le cinéma et la télévision, avant de reconnaitre le jeu vidéo comme secteur stratégique. L’État joue un rôle central de régulation : tous les titres doivent obtenir une licence officielle, et le gel des autorisations entre 2021 et 2022 a entrainé la fermeture de plus de 14 000 entreprises liées au secteur. Pour autant, ce sont surtout des structures privées comme Tencent, NetEase, miHoYo ou Game Science qui assurent l’innovation et portent l’expansion internationale.

Dans ce contexte, la sortie de Black Myth: Wukong (Game Science, 2024) a marqué un tournant. Le jeu conjugue prouesse technique et valorisation d’un récit fondateur. Son succès mondial illustre la stratégie des studios chinois : proposer des récits consensuels, spectaculaires et universalisables, capables de séduire un public international tout en affirmant une identité culturelle propre. On retrouve cette logique dans le projet Black Myth : Zhong Kui, annoncé en 2025 par Game Science, qui mettra en scène une autre figure légendaire de la culture chinoise. Ce choix montre la volonté de prolonger la valorisation d’un patrimoine mythologique aisément exportable, en s’appuyant sur des archétypes héroïques et spectaculaires qui peuvent trouver un écho au-delà de la Chine.

Notons que l’imaginaire chinois ne se diffuse pas uniquement à travers les productions nationales. Il est aussi repris par des franchises étrangères comme Assassin’s Creed. Le projet Assassin’s Creed Jade (Ubisoft, à paraitre), devrait situer son intrigue sous la dynastie Qin. On peut émettre l’hypothèse que ces récits mythologiques ou ces périodes historiques réinventées séduisent parce qu’elles offrent des cadres narratifs attractifs, spectaculaires et consensuels, faciles à comprendre au-delà de la Chine.

Aujourd’hui, comment les productions culturelles chinoises (cinéma, musique, jeux vidéo, design) sont-elles perçues à l’étranger ? Permettent-elles de déconstruire certains stéréotypes sur la Chine, ou au contraire, renforcent-elles des clichés ?

Il est difficile de mesurer l’impact réel des productions culturelles chinoises à l’étranger. À ce jour, on ne dispose que de données quantitatives, liées au succès commercial de certaines œuvres. La recherche qualitative s’est surtout concentrée sur les représentations produites — récits, images, imaginaires — sans éclairer la façon dont elles sont effectivement reçues et appropriées par les publics étrangers. Ce que l’on peut observer, en revanche, c’est un double mouvement. D’un côté, ces productions contribuent à diversifier l’image de la Chine, en valorisant sa créativité, son patrimoine réinterprété et sa capacité d’innovation. De l’autre, la censure et la régulation rappellent le poids de l’État, ce qui entretient une méfiance limitant la portée du soft power.

Cette dynamique ne se réduit pas aux seuls contenus chinois. Depuis une vingtaine d’années, Hollywood a infléchi son regard : la Chine y apparait moins comme une menace que comme un partenaire stratégique, un décor high-tech ou une puissance stabilisatrice. Ce basculement résulte moins d’une évolution idéologique que de contraintes structurelles : poids du marché chinois, quotas, coproductions et interventions en amont des scénarios.

Au final, l’image culturelle de la Chine à l’international repose sur deux forces contraires. Son histoire millénaire, ses mythes, ses productions ambitieuses, le succès planétaire de réalisations comme TikTok ou Huawei, la montée d’une pop culture et la vitrine de métropoles futuristes lui confèrent une forte attractivité. Mais l’ombre persistante du contrôle étatique nourrit la suspicion et freine l’efficacité d’un soft power pourtant riche en atouts.

Thomas Delage

Nashidil Rouiaï

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