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vendredi 10 avril 2026

Géopolitique de la jeunesse

 

Pérou, Népal, Indonésie, Madagascar ou encore Maroc : les jeunes générations de ces pays se sont mobilisées en 2025. Rassemblées sous le dénominateur commun de la « Gen Z », comment présenter ce mouvement et définir les cadres de son action ?

La « Gen Z » identifie, selon certains chercheurs, les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010 (1). Les modes d’action de cette jeunesse, qui met en avant le marqueur générationnel, sont régulièrement associés à l’usage des réseaux sociaux. En effet, c’est la toute première génération qui est née avec ces outils numériques et qui a grandi en parallèle de ce développement technologique. De façon quasi innée, elle possède une forme d’agilité dans l’usage du numérique par rapport aux générations précédentes. Elle est également reliée par des symboles communs : le drapeau de la série One Piece, la nature de ses revendications, son répertoire d’actions, virtuelles ou réelles. Néanmoins, derrière ce mot générique de « Gen Z », des cadres et des spécificités nationales restent visibles.

Les mobilisations de jeunes générations prennent place dans des contextes nationaux et des systèmes politiques variés. Ont-elles des points communs notables ?

Dans la majorité des cas observés, il s’agit de pays du « Sud global » ayant une longue tradition de luttes coloniales et postcoloniales propres : par exemple, le chercheur Alex de Jong montre comment le mouvement népalais de 2025 se situe dans la continuité des espoirs déçus du soulèvement de 1990, qui avait transformé le pays en monarchie constitutionnelle multipartite (2). La dynamique contemporaine, toutefois, ne peut pas être comprise sans composer avec un deuxième élément : les effets d’imitation entre ces pays, qui posent la question de l’unité des mobilisations en cours. Des effets de mimétisme avaient déjà été observés avec les précédents mouvements des années 2010. C’était le cas dans des pays du Maghreb, avec les printemps arabes (2011-2012), au Sénégal et au Burkina Faso, avec les printemps africains (2012-2014), ou encore en Asie, à Hong Kong, en 2014 puis en 2019. D’autres mouvements sont survenus après la pandémie de Covid-19, notamment au Sri Lanka en 2022, et au Bangladesh en 2024.

Si l’on observe la structure de toutes ces sociétés, on peut immédiatement remarquer qu’il s’agit globalement d’États jeunes, au double sens du terme : historiquement, mais aussi sur le plan démographique. Selon les estimations consultées, il y a à chaque fois au moins un quart de leur population issue de la « Gen Z » (3). Au Maroc, en 2024, elle constituerait environ 30 % de la population (37,9 millions) ; au Népal, 9 millions sur 30 millions d’habitants ; quant à Madagascar, l’âge médian est de 21,3 ans (2024). Il n’est en rien étonnant que des mobilisations de la jeunesse éclatent dans ces pays.

Par ailleurs, l’urbanisation et le niveau d’éducation sont partout en hausse, malgré de fortes inégalités en la matière. En effet, le deuxième trait saillant d’unité est le fait que l’ensemble de ces sociétés se caractérise par de très fortes inégalités socioéconomiques et politiques. Une partie de la population est perçue comme étant privilégiée, voire ultra-privilégiée, face à une immense majorité qui n’a parfois pas accès à des biens et services essentiels, comme la santé au Maroc ou l’électricité à Madagascar.

Si les systèmes politiques sont semblables, les revendications portées d’un pays à l’autre le sont-elles aussi ?

Il s’agit d’un troisième élément d’unité entre tous ces pays : on retrouve partout, et en premier lieu, des accusations de mal-gouvernance, perçue au prisme de la corruption, des privilèges des élites et d’un fossé grandissant entre gouvernants et gouvernés. Ce sont des mouvements qui réclament des avancées semblables et qui, tous, dénoncent des inégalités matérielles, mais aussi politiques.

Le décalage entre les élites et le peuple pourrait rappeler celui formulé dans le slogan « Nous sommes les 99 % », porté par des mouvements disparates au début des années 2010, comme les Indignés et Occupy Wall Street, mais aussi par des mouvements d’étudiants chiliens en faveur d’une nouvelle politique éducative, qui se sont étendus en Amérique du Sud. Cette polarisation renvoie à une double inégalité, économique et politique. Les chercheurs Albert Ogien et Sandra Laugier ont observé partout dans le monde, en 2014, la répétition de mouvements lancés ou investis par la jeunesse autour d’un seul mot d’ordre : la démocratie. À leurs yeux, cette notion recouvre un vaste éventail de revendications, allant de la probité des gouvernants jusqu’à la critique de l’érosion du système représentatif là où il existe (4). Selon un autre chercheur, Angelo Montoni Rios, réclamer la démocratie permet aux militants de formuler une demande à laquelle le plus grand nombre de citoyens pourrait adhérer, tout en assumant le caractère spontané, apartisan et majoritairement non violent de ces protestations (5). C’est pour cela que ces causes, que nous avons définies avec Valérie Becquet comme « démocratiques » au sens premier du terme, relèvent de demandes d’égalité réelle entre citoyens face à des systèmes souvent formellement démocratiques mais accusés de privilégier certaines catégories de la population au détriment d’autres, un trait accentué par le néolibéralisme défendu par les élites au pouvoir.

En 2025, une dynamique semblable se retrouve dans tous les cas étudiés : au-delà des inégalités sociales et économiques, les jeunes réclament une véritable association à la chose publique et une égalité réelle entre citoyens. Ils dénoncent d’abord des décisions perçues comme injustes : par exemple, la priorité donnée aux stades plutôt qu’aux hôpitaux ou à l’éducation au Maroc ; l’accès à l’eau et à l’électricité au Madagascar. Mais cela s’accompagne d’une contestation plus large des régimes eux-mêmes. Le fait que le mouvement « GenZ 212 » au Maroc soit allé jusqu’à demander au roi Mohammed VI de changer de gouvernement, ou encore qu’une Première ministre népalaise ait été désignée via une consultation sur Discord, illustre cette aspiration à reprendre la parole et à intervenir directement dans le jeu politique.

En somme, pour toute une partie de la jeunesse, il s’agit de remettre au centre du jeu l’idée d’égalité et d’horizontalité (un citoyen égale une opinion, et éventuellement une voix) et de dénoncer des inégalités croissantes à travers les symboles mêmes du pouvoir et de la décision politique.

Les prémices du mouvement sont-elles à trouver dans les luttes au Bangladesh ou au Kenya en 2024 ?

Le terme Gen Z était déjà apparu au Kenya en 2024. C’était alors la première fois que des contestations étaient explicitement présentées sous un prisme générationnel et l’étiquette Gen Z, d’après mon collègue XN Iraki de l’Université de Nairobi (6). Au Bangladesh aussi, l’étiquette a été employée pour caractériser les protestations de l’été (7).

En 2024, la contestation des privilèges accordés à certaines catégories de la population était déjà au cœur des revendications : d’un côté, le système des quotas au Bangladesh (8) ; de l’autre, la loi de finances au Kenya. Rappelons que, dans ce pays d’Afrique de l’Est, 80 % de la population a moins de 35 ans, que le taux d’urbanisation et le niveau d’éducation augmentent, tandis que les inégalités sociales demeurent. Un autre point de comparaison évident, surtout avec le Kenya, est une contestation des jeunes liée à l’exhibition de la richesse des gouvernants : elle va de pair avec les dénonciations contre la corruption, qui ont également marqué les luttes plus récentes, par exemple avec une vidéo TikTok montrant un jeune Népalais qui étale sa richesse sous un « arbre de Noël » de cadeaux de luxe.

Le contexte post-pandémique dans lequel interviennent toutes ces mobilisations a également son importance. Les jeunes concernés sont hyperconnectés et favorisent une utilisation des réseaux sociaux à des fins d’auto-organisation. Plus que des digital natives (personnes nées entre les années 1980 et 2000 et ayant grandi dans un environnement numérique), les jeunes de la Gen Z sont de véritables social network natives, car ils sont nés dans l’ère du développement des réseaux sociaux.

Doit-on s’attendre à voir le phénomène perdurer et de nouveaux foyers émerger ? Quid de l’Europe ?

Certains symboles ont déjà été repris en Europe et aux États-Unis. Le drapeau de One Piece est apparu dans des mobilisations propalestiniennes, ainsi qu’aux États-Unis pour le « No Kings Day » (9). Néanmoins, il serait imprudent de faire des prévisions sous un angle uniquement générationnel. En effet, ce prisme est toujours à double tranchant.

Premièrement, il existe une Gen Z très mobilisée, ce qui laisse entendre qu’il est possible d’aborder ces mobilisations sous le prisme de la nouveauté : la revendication d’identité collective, confortée par la lecture médiatique de l’usage des réseaux sociaux, peut renvoyer à une nouveauté, à quelque chose d’inédit. Or, une lecture plus approfondie des mobilisations de la jeunesse dévoile que les mobilisations de la Gen Z ne sont ni une nouveauté dans l’histoire ni une nouveauté depuis l’arrivée d’Internet. Les travaux de l’historien Eric Hobsbawm montrent que, dès les années 1960, des diffusions de styles de la jeunesse américaine via les moyens de communication de l’époque ont contribué à diffuser certaines idées contestataires (10). De même, certains travaux consacrés aux années 1968 démontrent que, par exemple, parmi des pays aussi différents que le Japon, l’Italie, l’Allemagne, les États-Unis et la France, il existe un socle commun de revendications (anti-autoritarisme, anti-impérialisme, contestation de la guerre au Vietnam, etc.) (11). Plus récemment encore, les printemps arabes et les printemps africains ont été appréhendés sous ce même prisme générationnel. Ce n’est finalement pas nouveau de vouloir inscrire une mobilisation dans une certaine génération, tout en affirmant que c’est la première à se mobiliser.

La deuxième faille d’une lecture trop générationnelle consiste à se recentrer sur le prisme de l’unité de cette génération. Parmi tous ces jeunes, il se peut que ce qui les caractérise en termes d’unité soit uniquement une période de naissance. Or, cela est insuffisant pour en faire à proprement parler une génération avec des caractéristiques communes.

La caractéristique d’unité de la Gen Z touche peut-être au fait qu’elle a des pratiques numériques très développées, qu’elle a grandi dans l’ère des réseaux sociaux, et qu’elle partage donc des références culturelles communes, le tout dans un monde de plus en plus globalisé. Néanmoins, en observant de plus près cette génération et ce qui la compose, elle est finalement tout sauf unie. Il existe en son sein des unités de génération : des micro-unités de génération qui se mobilisent également, mais qui sont en forte opposition avec d’autres unités de la même génération.

Ainsi, il est encore trop tôt pour dresser un portrait précis de ceux qui se mobilisent actuellement, ou qui se sont mobilisés dans les mois précédents, dans ces différents contextes. Aujourd’hui, il existe une division entre catégories sociales de la jeunesse, selon qu’elle soit privilégiée ou non. Néanmoins, concernant les jeunes mobilisés, ce n’est pas inédit de leur part de se revendiquer porte-parole d’une génération entière.

Au-delà de ces mouvements qui ont fait l’actualité en 2025, quel portrait plus général peut-on tirer de la jeunesse des années 2020 ? Doit-on la qualifier d’engagée, d’après les marches mondiales pour le climat ou les campus engagés pour la Palestine ?

La Gen Z n’est ni plus engagée, ni plus unie dans l’engagement. Chez les jeunes, il existe toujours une certaine indifférence face aux mouvements de contestation. Une recherche effectuée en Italie en 1969-1970, c’est-à-dire au pic des années 1968 dans le pays, montre que seuls 22 % des 15-24 ans déclaraient être engagés politiquement à l’époque (12). Or, les années 1968 sont, d’un certain point de vue, l’archétype de la mobilisation des jeunes dans l’histoire. Ces chiffres montrent pourtant que cet engagement était beaucoup plus faible que ce qui est généralement mis en avant. De même, aujourd’hui, cette prétendue unité de la génération est mise à mal si l’on prend l’exemple des mobilisations propalestiniennes. Celles-ci reflètent des divisions anciennes, entre supporters et opposants à un certain nombre de thématiques. Autrement dit, bien qu’il y ait des jeunes engagés sur les campus pour la cause palestinienne (notamment aux États-Unis), d’autres jeunes ne se sont pas du tout engagés pour cette cause, tandis que d’autres encore s’engagent en soutien à Israël.

Globalement, il est difficile d’appréhender immédiatement si une génération est plus engagée qu’une autre, plus unie qu’une autre. C’est plutôt une continuité de ce qu’on a pu observer par le passé, avec des fractions de générations engagées pour certaines causes. En l’occurrence, ce sont des causes qui renvoient à une demande pour plus d’égalité et de démocratie.

Dans quelle mesure les outils numériques contribuent-ils à cet engagement ?

Les réseaux sociaux et l’usage du numérique offrent des possibilités quant à plus d’horizontalité et d’égalité dans les mouvements de la Gen Z. D’une part, la circulation de l’information est avantagée, notamment par le détournement de l’usage général des applications, réseaux sociaux et plateformes (tels que Discord, TikTok, Telegram), en un usage particulier qui favorise davantage d’auto-organisation. Cela témoigne de l’horizontalité de ces mouvements, limitant d’autre part le contrôle que peut exercer le pouvoir sur eux. Les mobilisations prépandémie à Hong Kong (2019-2020) sont un bon exemple des différents usages qui peuvent être faits des outils numériques. Néanmoins, l’angle de la nouveauté sur l’usage du numérique n’est ni absolu ni inédit, puisque les printemps arabes ont été surnommés « la révolution Twitter » en leur temps. Aujourd’hui, il faudrait plutôt parler de révolutions TikTok ou Discord, mais les modalités et l’usage des réseaux sociaux à des fins d’organisation restent les mêmes.

Il existe trois principaux effets du numérique et de son utilisation. Le premier : la transmission, c’est-à-dire la circulation de l’information et de la mémoire militante, sans intermédiaires médiatiques ou organisationnels. Cela concerne aussi les symboles : on a des exemples de transmissions, y compris au nord de la planète, notamment des techniques qui étaient celles de Hong Kong, à savoir l’idée de faire de petits groupes de manifestants (les soi-disant « manifestations sauvages »). Cette pratique est apparue dans les manifestations contre la réforme des retraites en France, ainsi que d’autres techniques de construction de barricades, qui ont ressurgi dans le mouvement « Bloquons tout », le 10 septembre.

Le deuxième effet : l’expérimentation de l’égalité au travers de la plateforme, notamment par une culture particulièrement diffusée dans ces générations, à savoir celle du jeu vidéo qui, au travers de la répartition des rôles, apprend aux jeunes à collaborer entre eux. Ce dernier aspect se manifeste aussi bien dans la rue qu’à l’arrière-plan. C’est une clé de lecture importante pour comprendre les idées qui se sont diffusées dernièrement, non seulement celle de la convergence des luttes, mais aussi celle concernant la diversité des modes d’action. Lors du mouvement altermondialiste notamment, l’idée qu’il ne fallait pas juger entre les formes les plus violentes, comme un black bloc, et des formes plus pacifiques de manifester, a vu le jour. Ce qui apparait, c’est une division du travail manifestant sous des formes auto-organisées.

Enfin : la rapidité avec laquelle se diffusent les informations pratiques, notamment les lieux de rendez-vous et les cibles, a été déterminante. Elle contribue sensiblement à rendre ces mouvements peu et difficilement contrôlables par les autorités.

Notes

(1) Élodie Gentina, Marie-Ève Delécluse, Génération Z : Des Z consommateurs aux Z collaborateurs, Dunod, 2018 ; Lucile Cassé, Alexis Le Blanc, Marie-Pierre Cazals, « Qui sont les jeunes de la “génération Z” ? », Nouvelle revue de psychosociologie, n°37, p. 157-170 (https://​doi​.org/​1​0​.​3​9​1​7​/​n​r​p​.​0​3​7​.​0​157).

(2) Alex de Jong, « Népal : le soulèvement vient de loin », Contretemps, 19 septembre 2025 (https://​www​.contretemps​.eu/​n​e​p​a​l​-​s​o​u​l​e​v​e​m​e​n​t​-​v​i​e​n​t​-​d​e​-​l​o​i​n​/​#​_​f​tn1).

(3) The World Factbook.

(4) Albert Ogien, Sandra Laugier, Le principe démocratie : Enquête sur les nouvelles formes du politique, La Découverte, 2014.

(5) Angelo Montoni-Rios, « Radicalisation de l’action collective et jeunesse populaire : construction du politique et résistances au Chili », thèse de doctorat en sociologie, EHESS, 2009.

(6) XN Iraki, « Troubles au Kenya : les raisons économiques profondes qui ont fait descendre la génération Z dans la rue », The Conversation, 2 juillet 2024 (https://​tinyurl​.com/​4​2​5​2​4​f9e).

(7) ARTE Reportage, « Bangladesh : la révolution de la génération Z », YouTube, 28 octobre 2024 (https://​www​.youtube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​E​F​z​D​8​M​W​k​APQ).

(8) En juin 2024, le gouvernement rétablit le système de quotas, favorisant certains cercles, pour obtenir des emplois gouvernementaux particulièrement prisés.

(9) Journée nationale de protestation aux États-Unis contre les politiques de l’administration Trump, le 18 octobre 2025.

(10) Eric J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes : Histoire du court XXe siècle (1914-1991), Le Monde diplomatique/éditions Complexe, 1999. Seconde édition : Le Monde diplomatique/André Versaille éditeur, 2008. Troisième édition : Le Monde diplomatique/éditions Agone, 2020 (édition originale : The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914-1991, Michael Joseph Editions, 1994).

(11) Isabelle Sommier, La violence révolutionnaire, Presses de Sciences Po, 2008.

(12) Alessandro Cavalli (dir.), Giovani oggi, Il Mulino, 1984, p. 82-83.

Paolo Stuppia

Alicia Piveteau

areion24.news

Londres dit avoir mis en échec une opération sous-marine russe contre des infrastructures critiques

 

Ayant pourtant une longue histoire dans ce domaine, commencée avec les «mousquemers» au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale et poursuivie par le Groupe des bathyscaphes du commandant Georges Houot, la Marine nationale a fait de la réappropriation des capacités permettant d’agir dans les grandes profondeurs l’une de ses priorités, en raison, entre autres, de la dépendance sans cesse accrue de l’activité économique aux infrastructures sous-marines [câbles de télécommunications, gazoducs, etc.]. D’où l’importance de la stratégie ministérielle pour les fonds marins, dévoilée en février 2022.

La menace sur les infrastructures sous-marines s’est depuis amplifiée. Lors d’une audition à l’Assemblée nationale, ce 9 avril, le chef d’état-major de la Marine [CEMM], l’amiral Nicolas Vaujour, a ainsi évoqué l’envoi de drones sous-marins [loués auprès de Kongsberg pour le moment] pour voir ce qu’ont «pu faire les bâtiments, notamment russes, qui passent au-dessus de nos câbles assez régulièrement». Et d’ajouter : «Quand un bateau reste trop longtemps sur nos câbles, on va voir ce qu’il s’est passé, de manière à détecter et faire réparer au besoin l’ensemble de ces capacités».

Si les récents dégâts infligés – involontairement ou non – à des infrastructures sous-marines ont été le fait de navires civils, la Direction principale des opérations en eaux profondes [GUGI] du ministère russe de la Défense déploie régulièrement des «navires de recherche» près de câbles de télécommunications. Le Yantar est sans doute le plus actif d’entre eux.

Ainsi, en janvier 2025, le secrétaire britannique à la Défense, John Healey, dénonça les activités du Yantar en affirmant qu’il avait été surpris en train de «rôder au-dessus d’infrastructures sous-marines critiques» pour le Royaume-Uni. Et que, en conséquence, il avait autorisé un sous-marin nucléaire d’attaque de la Royal Navy à faire surface près du navire de la GUGI. Et cela afin de «lui montrer clairement que nous surveillions secrètement chacun de ses mouvements».

«Le Yantar est un navire espion russe utilisé pour recueillir des renseignements et cartographier les infrastructures critiques du Royaume-Uni», avait insisté M. Healey, à la Chambre des communes, avant d’annoncer des changements dans les règles d’engagement de la Royal Navy afin de lui permettre de s’approcher encore plus près des navires russes suspects.

Visiblement, l’avertissement lancé par le responsable britannique à la Russie n’a pas eu l’effet escompté car, plus d’un an après, la GUGI a récidivé… mais en changeant d’approche.

En effet, selon les explications données par M. Healey, lors d’une conférence de presse organisée ce 9 avril, la Royal Navy et ses partenaires auraient surveillé, pendant un mois, trois sous-marins russes alors qu’ils évoluaient près de câbles et de pipelines sous-marins situés dans la zone économique exclusive [ZEE] du Royaume-Uni.

Cette opération russe, censée être secrète, aurait principalement visé les infrastructures énergétiques. «Les pipelines sous-marins fournissent la moitié du gaz qui chauffe nos foyers et 99 % du trafic international de données passe par des câbles de télécommunication», a souligné M. Healey. «Pour ces raisons, les fonds marins représentent une cible importante pour nos adversaires», a-t-il insisté.

La surveillance de ces trois sous-marins a mobilisé la frégate HMS St Albans, le pétrolier ravitailleur RFA Tidespring, des hélicoptères Merlin ainsi que des avions de patrouille maritime P-8A Poseidon de la Royal Air Force [RAF]. Les moyens alliés engagés dans cette opération de surveillance n’ont pas été précisés.

«L’activité russe a eu lieu alors que les yeux de beaucoup étaient tournés vers le Moyen Orient», a dit M. Healey, suggérant ainsi qu’elle venait de se produire. Elle a impliqué, selon lui, un sous-marin nucléaire d’attaque de type Akula ainsi que deux sous-marins appartenant à la GUGI, qu’il n’a pas nommés. Il pourrait s’agir du BS-136 Orenburg et du BS-64 Podmoskovye, l’un et l’autre étant en mesure de déployer un sous-marin nucléaire de poche.

Le ministère britannique de la Défense [MoD] a livré quelques détails supplémentaires.

«Des avions et des navires de guerre britanniques ont repéré il y a plusieurs semaines un sous-marin d’attaque russe pénétrant dans les eaux internationales du Haut-Arctique et ont suivi son activité 24 heures sur 24. Il a rapidement été établi que le sous-marin avait été déployé à titre de diversion et le Royaume-Uni a travaillé en étroite collaboration avec ses alliés – dont la Norvège – pour identifier et surveiller d’autres unités navales sous-marines russes de la Direction principale de la recherche en eaux profondes [connue sous le nom de GUGI] menant des activités suspectes au-dessus d’infrastructures sous-marines critiques ailleurs», a-t-il expliqué.

Et d’ajouter : «Le Royaume-Uni et ses alliés ont lancé une campagne d’actions ouvertes pour s’assurer que les unités russes savaient qu’elles étaient surveillées et qu’elles n’opéraient plus clandestinement comme [le président] Poutine l’avait prévu. Les unités de la GUGI et le sous-marin de classe Akula sont par la suite rentrés chez eux, n’ayant pas réussi à mener à bien leur opération en secret».

Au passage, le MoD a publié une image satellitaire de la base navale russe d’Olenia Gouba, point de départ de cette opération qu’il a dénoncée.

Quoi qu’il en soit, M. Healey a répété quasiment les mêmes propos qu’il avait tenus l’an passé au sujet du Yantar. «Tout en agissant pour défendre nos intérêts et nos alliés au Moyen-Orient, nous luttons contre les menaces croissantes qui pèsent sur l’Otan dans le Grand Nord, nous maintenons un soutien indéfectible à l’Ukraine et nous protégeons notre patrie, le Royaume-Uni. À Poutine, je dis ceci : nous vous voyons, nous voyons vos agissements au-dessus de nos infrastructures sous-marines. Sachez que toute tentative de les endommager sera intolérable et aura de graves conséquences», a-t-il en effet prévenu.

opex360.com

L’agence de renseignement canadienne devrait-elle s’inspirer davantage de la CIA?

 

Des têtes pensantes du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) soutiennent que de recueillir des renseignements à l’étranger permettrait à l’agence de tirer parti de sa «présence et de son expertise existantes», mais pourrait également entraîner toute une série de problèmes. C’est ce qu’on découvre dans une note interne.

La note indique que doter le SCRS des capacités d’un service de renseignement humain à l’étranger — à l’instar de la CIA américaine ou du MI6 britannique — pourrait soulever des questions de gouvernance, de responsabilité et de protection de la vie privée quant à ce qui constitue une menace, ainsi que quant à la possibilité de cibler des Canadiens.

La Presse canadienne a utilisé la Loi sur l’accès à l’information pour obtenir cette note, qui a été rédigée par le SCRS en amont d’une table ronde organisée par des universitaires en juin dernier.

Parmi les personnes invitées à cette table ronde de trois heures à l’Université d’Ottawa figuraient des hauts responsables actuels et anciens des services de renseignement, ainsi que des universitaires s’intéressant à la sécurité et aux affaires internationales.

La porte-parole du SCRS, Magali Hébert, a confirmé que le directeur de l’agence, Dan Rogers, avait assisté à la réunion.

La relation avec les États-Unis

L’ancien conseiller en matière de sécurité nationale et de renseignement, Vincent Rigby, l’un des organisateurs de la table ronde, a déclaré que le moment était venu de réexaminer la question de l’élargissement de la collecte de renseignements étrangers par le Canada, compte tenu de la situation périlleuse dans le monde et du besoin croissant d’informations économiques.

«Nous n’avons pas d’allié fiable au sud pour le moment », a dit M. Rigby lors d’une entrevue. «Certains iraient même jusqu’à dire que nous avons affaire à un acteur étatique hostile aux États-Unis, et que nous ne pouvons donc pas nécessairement compter sur eux pour obtenir des renseignements.»

Wesley Wark, chercheur principal au Centre for International Governance Innovation, a assisté à la majeure partie de la table ronde. Il s’est dit frappé par l’ouverture d’esprit et — dans certains cas — le soutien total des participants à l’idée que le Canada lance un service de renseignement extérieur.

«Le ton général de la discussion était que nous devrions prendre cette question au sérieux. Nous devrions l’étudier», a-t-il déclaré. «C’était la discussion la plus porteuse d’espoir à laquelle j’ai jamais assisté depuis toutes ces années que je réfléchis à cette question.»

Le Centre de la sécurité des télécommunications, l’agence canadienne de cyberespionnage, recueille des renseignements étrangers par des moyens électroniques, tandis qu‘Affaires mondiales Canada, la Défense nationale et les Forces armées canadiennes fournissent certains rapports, note la note de service du SCRS.

Le SCRS est autorisé à recueillir des renseignements au Canada et à l’étranger sur les menaces à la sécurité telles que le terrorisme et l’espionnage. Il est autorisé à recueillir des renseignements étrangers — des informations sur les activités, les capacités et les intentions de personnes, d’organisations et d’États étrangers — uniquement au Canada, et non à l’étranger.

Le contenu de la note

La note indique que dans «un contexte géopolitique incertain», la demande du Canada pour ce type de renseignements étrangers pourrait augmenter.

«Le Canada ne peut apprendre et agir que dans une mesure limitée grâce à ses moyens de collecte et à ses pouvoirs actuels, et s’est historiquement appuyé sur des partenariats avec ses alliés pour certains rapports de renseignement étranger», précise la note.

De nombreux alliés du Canada au sein du G7 et des «Five Eyes» collectent des renseignements humains à l’étranger et prennent des mesures pour promouvoir leurs intérêts, ajoute la note.

La note indique que la mise en place d’une capacité canadienne de renseignement humain à l’étranger permettrait au gouvernement de promouvoir les intérêts géopolitiques, sécuritaires, économiques et autres du Canada à l’échelle mondiale.

M. Rigby a dit que l’étape clé consistait à déterminer quel type de renseignements le Canada pourrait avoir besoin que ses agents et ses sources recueillent à l’étranger, et comment s’y prendre.

La note identifie trois options principales pour la mise en place d’une capacité de renseignement à l’étranger. Ottawa pourrait créer un nouveau service dédié au renseignement humain à l’étranger, ou développer des capacités de renseignement à l’étranger au sein du SCRS qui seraient à terme transférées à une nouvelle organisation, ou encore attribuer de manière permanente des capacités de renseignement à l’étranger élargies au SCRS.

Un nouveau service de renseignement humain à l’étranger aurait un mandat clair et des normes de responsabilité, et s’intégrerait bien dans les structures de politique étrangère dirigées par Affaires mondiales Canada, indique la note.

Elle précise également qu’une agence autonome serait très coûteuse et que sa mise en place nécessiterait un effort initial considérable qui retarderait son fonctionnement de plusieurs années. Cette option serait également «très perturbatrice» pour le travail actuel de la communauté de la sécurité et du renseignement, indique la note.

D’autre part, le renforcement des capacités de renseignement étranger au sein du SCRS en vue de leur transfert ultérieur pourrait être réalisé par le biais de modifications législatives simples et «peu perturbatrices», tout en tirant parti des atouts existants du SCRS, indique la note.

L’inconvénient de cette approche serait un processus long et fastidieux qui mobiliserait une grande partie de l’énergie de la communauté du renseignement «pendant au moins les cinq prochaines années», précise-t-on.

Confier des capacités de renseignement extérieur élargies au SCRS présenterait des avantages similaires à ceux du modèle d’incubation, indique la note.

Les inconvénients perçus — notamment les préoccupations concernant la gouvernance, la responsabilité, la protection de la vie privée et le «chevauchement des mandats» — semblent découler du fait que le SCRS devrait jongler entre son rôle traditionnel de renseignement de sécurité et un nouveau rôle de renseignement extérieur.

Chacune des trois options doit s’accompagner de ressources afin de minimiser les perturbations des mandats et des activités existants, précise la note.

Mme Hébert a soutenu que tout avis du SCRS sur l’évolution des capacités de renseignement du Canada ou de la législation qui les régit «serait fourni au gouvernement sous forme d’avis protégé».

Diverses propositions visant la création d’un service canadien de renseignement étranger font l’objet de débats depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Un article récemment publié par l’ancien analyste du renseignement Alan Barnes explique comment ce débat, qui dure depuis des décennies, a été influencé par les contributions d’alliés proches, les préoccupations budgétaires et les rivalités internes au sein du gouvernement fédéral.

Le débat a également porté sur la crainte que l’image de «gentil garçon» et de «médiateur impartial» du Canada ne soit ternie par des manœuvres sournoises à l’étranger.

«C’est exactement pour cela que je pense qu’un débat public est nécessaire, et qu’il faut expliquer clairement aux Canadiens ce que serait – et ce que ne serait pas – un service de renseignement humain à l’étranger au Canada», a souligné M. Rigby.

«Je ne pense pas que nous devrions avoir un service de renseignement étranger qui renverse des pays en Amérique latine, ou qui se livre à d’autres actes répréhensibles», a-t-il ajouté. «Nous n’essayons pas de reproduire la CIA, nous n’essayons pas de reproduire le MI6. Ce sera une solution made-in-Canada.»

Les libéraux de Mark Carney n’ont pas mis en avant l’idée d’un nouveau service de renseignement extérieur comme moyen d’aider le Canada à tracer une voie plus indépendante dans le monde face à des relations très tendues avec les États-Unis.

M. Carney a expliqué en septembre dernier qu’une nouvelle politique de sécurité nationale serait publiée «en temps voulu». Le gouvernement n’a toujours pas publié une telle stratégie.

M. Wark a indiqué que les participants à la table ronde s’étaient accordés sur le fait que la création d’un service de renseignement extérieur serait une décision politique.

«Il faudra qu’un premier ministre s’engage dans cette voie et décide que c’est quelque chose que le Canada doit faire», a-t-il dit.

M. Wark a ajouté qu’une capacité de renseignement extérieur permettrait non seulement au Canada de s’affranchir de sa dépendance vis-à-vis des États-Unis, mais l’aiderait également à établir des partenariats en matière de renseignement avec d’autres pays, en fournissant une justification quant à «pourquoi ils voudraient coopérer avec nous».

Jim Bronskill

noovo.info

Pour gagner la « bataille de la cybersécurité », la CIA va déployer des « collègues » IA aux côtés de ses agents

 

Le directeur adjoint de la CIA explique comment l’intelligence artificielle va se développer au sein du service de renseignement. Dans un contexte particulièrement tendu, la maîtrise de l’IA est primordiale pour la CIA.

L’année dernière, la Central Intelligence Agency (CIA) a comptabilisé plus de 300 projets d’IA et, pour la première fois de son histoire, elle a mobilisé l’intelligence artificielle pour générer un rapport de renseignement complet. Au cours de ces prochaines années, l’agence d’espionnage américaine compte implanter l’intelligence artificielle au cœur de son processus de travail, notamment en intégrant des agents IA qui travailleront aux côtés des agents humains de la CIA.

De nouveaux collègues IA

La CIA compte développer le nombre d’agents IA en son sein. Lors d’une conférence dédiée à l’IA, Michael Ellis, directeur adjoint de la CIA, a défini ces travailleurs d’un nouveau genre comme des « collègues » propulsés par l’intelligence artificielle. Au cours de ces prochaines années, ils seront notamment intégrés dans le flux de travail de ses analystes et utilisés pour la collecte et l’analyse de renseignements. 

Le directeur adjoint de la CIA a par ailleurs tenu à préciser que les humains resteront au cœur du travail. Il explique ainsi : « Elle [l’IA] ne pensera pas à la place de nos analystes, mais elle aidera à rédiger des jugements clés, à éditer pour plus de clarté et à comparer les ébauches aux standards professionnels de l’espionnage ». Des officiers chapeauteront le travail des agents IA afin d’augmenter la vitesse et l’ampleur du travail de renseignement. Et d’ici une décennie, la CIA espère considérer les outils IA comme des « partenaires de mission autonomes ». 

Une situation tendue 

Bien entendu, l’intégration de l’IA au sein de la CIA ne se limitera pas à un travail de rédaction et à un traitement de données. Le directeur adjoint de la CIA l’explique sans détour : « La bataille de la cybersécurité sera une bataille d’intelligence artificielle et celui qui saura exploiter les meilleurs modèles d’IA disposera d’un pouvoir considérable ». 

D’une part, il est question d’une bataille de l’attention. La CIA doit pouvoir garder un œil sur les modèles utilisés. D’autre part, il est tout simplement question d’une bataille de performances techniques. À titre d’exemple, Anthropic bouscule actuellement le monde de la cybersécurité avec Claude Mythos. Cette IA a récemment effectué des prouesses, tout en semblant prendre des décisions. 

Le gouvernement des États-Unis et Anthropic ont été ouvertement en conflit car la startup a refusé d’assouplir les restrictions concernant l’utilisation de ses outils pour la surveillance intérieure. Le directeur adjoint de la CIA a expliqué à ce titre que le service de renseignement américain « ne peut pas permettre aux caprices d’une seule entreprise » de contraindre son utilisation de l’IA.

Jérémy Olcina

01net.com

« La France accuse un très gros retard dans sa lutte anti-mafia » : entretien avec l’écrivain italien Roberto Saviano

 

Roberto Saviano vit sous protection policière depuis 20 ans, après avoir révélé l’étendue et la violence de la Camorra dans son best-seller Gomorra.

L’écrivain italien dénonce le retard de la France face à la criminalité organisée.

Il explique comment les mafias utilisent désormais une main-d’œuvre toujours plus jeune, tout en dénonçant le danger d’une société civile qui cède au silence.

Vous avez récemment rencontré Amine Kessaci à Marseille, militant écologiste engagé depuis plusieurs années contre le narcotrafic, dont le frère Mehdi a été assassiné ce mois-ci. Pourquoi ?

J’ai rencontré ce jeune homme pour lui apporter ma solidarité et lui présenter mes condoléances. Mais aussi pour lui dire de ne pas porter cette terrible et écrasante responsabilité qu’il ressent en ce moment concernant la mort de son frère.

Les coupables, ce sont les assassins, pas lui. Je sais qu’il est impossible de trouver du réconfort lorsque l’on est responsable de la douleur de ses proches, c’est quelque chose que je connais… malheureusement. Ce que nous avons en commun, c’est la solitude. Celle qui est soudaine, à laquelle on ne s’attend pas, qui survient simplement parce qu’on a choisi de prendre certaines positions. Mais je pense que cet homicide peut changer l’histoire du pays.

En quoi ce meurtre changerait la dynamique en France ?

Pour la première fois, l’État français s’est tenu officiellement aux côtés d’une famille de victime.

C’est la première fois que le gouvernement ne se cache pas derrière la question du frère criminel.

Une chose pareille n’était jamais arrivée auparavant. Je m’attendais au contraire à ce que la police dise : « Nous ne sommes pas sûrs qu’il s’agisse d’un homicide lié à une vengeance croisée, c’est entre criminels ». Je ne croyais pas que l’État français choisirait immédiatement la voie de la protection de l’innocence. De plus, la société civile semble avoir compris qu’il existe des organisations si puissantes qu’elles peuvent commettre ces vengeances croisées.

Vous avez pourtant déclaré que la France était en retard dans la lutte contre le narcotrafic. Selon vous, que devrait-on faire ?

Ce que les Français n’ont pas encore fait, c’est certainement construire un contraste avec l’économie mafieuse. Il manque des lois pour pouvoir révéler les liens entre la politique et la mafia en France. Il manque des outils pour enquêter sur le blanchiment d’argent.

Il manque les saisies de biens aux organisations mafieuses. Il manque encore une police, un département dédié uniquement aux organisations criminelles mafieuses. Le retard est très, très fort. Mais il est aussi culturel.

Un retard culturel, c’est-à-dire ?

En France, on se dit que les histoires de narcotrafic sont des problèmes d’immigrés. Cette erreur culturelle a été l’une des principales causes du recul du pays dans la lutte contre les mafias. Croire que c’est un problème d’ordre public lié aux immigrés, et non un système économique complexe et articulé de pouvoir, a contribué au retard actuel que connaît la France en matière de lutte.

Le gouvernement français n’adopte pas, selon vous, la bonne stratégie…

Le président Emmanuel Macron est en train d’essayer de dire : si vous consommez de la drogue, vous soutenez les organisations criminelles. Je comprends le principe, et c’est vrai, mais on ne peut pas donner au seul consommateur la responsabilité du trafic, surtout par rapport à un État qui n’est pas vraiment en train de combattre l’économie criminelle.

Le mois dernier, après une fusillade mortelle sur un point de deal à Nice, un jeune homme de 18 ans a été interpellé. La main-d’œuvre des trafiquants semble de plus en plus jeune…

Oui. L’abaissement de l’âge dans le crime appartient à notre époque. Cette tendance est d’ailleurs visible dans le monde entier, de l’Égypte aux Philippines, en passant par Naples. On tire et on entre dans les organisations criminelles de plus en plus jeune. Hier encore à Naples, un ado de 15 ans s’est rendu à la police après avoir tué par balle un jeune de 19 ans. Ce phénomène arrive aussi en France, et jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’attention particulière sur ce sujet.

Comment expliquer cette évolution ?

Parce que la voie du crime organisé, même s’il y en a d’autres, est la seule qui promet, en échange d’un engagement, de croître économiquement. Aujourd’hui, un jeune de 15 ans sait que s’il va travailler, il n’a pas l’espoir de vivre dignement. Qu’est-ce qui le convainc d’entrer dans les organisations ? La croissance. C’est-à-dire, savoir que dans cinq ans, il y a la certitude que s’il devient un bon soldat de la mafia, il grandira économiquement.

Ce que le travail ordinaire ne lui permet pas. Mais il n’y a pas que l’argent. Il y a aussi clairement l’identité, le statut que cela implique. Celui de faire peur, de se construire une identité dans le quartier, d’être perçu comme homme craint.

Depuis l’assassinat de Mehdi Kessaci, de nombreux militants antidrogue disent « craindre » pour leur vie et ont décidé de ne plus évoquer publiquement ce fléau.

Le silence est compréhensible. L’omerta est souvent une pratique d’autoprotection. À Marseille, les organisations criminelles comme la DZ Mafia font face à quelque chose qu’elles n’ont jamais eu à gérer, et qu’elles ne savent pas gérer : une visibilité médiatique inattendue. Et cela les rend littéralement folles. Dans ce contexte, on ne peut blâmer le Marseillais qui a peur de faire une déclaration publique. Néanmoins, c’est un signal terrible pour la situation française. Parce que cela démontre que le pouvoir criminel arrive à obtenir un tel consensus que les gens ont même peur de s’exprimer.

Depuis que vous avez dénoncé les méfaits de la Camorra, vous vivez sous protection policière. Avez-vous des regrets ?

Oui. Je me suis embourbé dans une vie beaucoup trop difficile, que je regrette d’avoir choisie de cette manière. J’aimerais pouvoir modifier mon parcours. Je vis comme un prisonnier.

Considérez-vous que les journalistes ont un rôle à jouer dans cette lutte contre le crime organisé ?

Oui, en maintenant une attention constante, en essayant de ne pas se laisser vaincre par l’algorithme, même si je sais que c’est presque impossible. Les mafias savent très bien qu’il est facile de faire des affaires sans attirer l’attention, parce que les médias ne parlent que des trois nouvelles « fraîches » du jour.

Et cela réussit à faire distraction de toutes les autres. Sauf que quand il n’y a pas d’attention, il n’y a pas de demande de transformation de la part de la société. Je ne peux que conseiller aux journalistes de ne jamais détourner le regard, de le maintenir fixé sur ces dynamiques, et surtout de pouvoir le faire quand les journaux réussissent à donner une protection, et je parle de protection légale. Parce qu’en ce moment, le grand problème du journalisme est le manque d’argent. Mener des enquêtes coûte cher, donc les médias évitent d’en faire. Et l’économie criminelle en tire profit.

nicematin.com