La guerre d’Ukraine entre dans sa cinquième année, l’Ukraine a résisté plus que prévu et est soutenue par les États européens, tandis que la Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN. Comment ces évolutions sont-elles perçues par le pouvoir russe ? Comme la confirmation des analyses antérieures sur la « guerre hybride » que mèneraient les Occidentaux contre la Russie et le fait que l’OTAN soit l’ennemi principal ?
En lançant son « opération militaire spéciale », le pouvoir russe a mésestimé l’Ukraine, mais également mal anticipé les réactions occidentales qui, pour parfois fragmentées et hésitantes qu’elles fussent, ont été massives. Bien évidemment, l’élargissement de la zone de contact avec l’OTAN découlant de l’adhésion de la Finlande et de la Suède ne saurait être considéré comme une bonne nouvelle à Moscou, d’autant qu’il fait écho à une perception ancrée historiquement que la Russie fait face à une menace chronique et forte sur son flanc ouest. Et donc, oui, cela va conforter la fixation de l’évaluation des menaces sur « l’Occident collectif », accusé de vouloir infliger une « défaite stratégique » à la Russie.
On peut d’ailleurs rappeler que lorsque la réforme des armées de 2008 a été lancée, orientée sur la constitution de forces capables de faire de la gestion de crise dans le voisinage de la Russie, les experts militaires russes disaient que l’OTAN faisait peser une menace existentielle sur le pays, mais que son horizon de réalisation était moins rapproché que celui des risques liés à l’instabilité dans l’ex-URSS, où la Russie jugeait prioritaire de réaffirmer ses positions face à… l’Occident vu comme un compétiteur agressif. Pour rester en veille sur cette menace de l’OTAN, la Russie gardait donc une « poire pour la soif » (on pense par exemple aux capacités de mobilisation conservées dans les entreprises d’armement) et se sentait par ailleurs « assurée » par son parapluie nucléaire (il n’est pas certain que ce ressenti soit aujourd’hui aussi robuste qu’avant 2022, mais c’est un autre sujet).
Sur l’aspect « guerre hybride », les Russes décrivent les sanctions comme outils de guerre économique, voire de changement de régime ; ils estiment avoir de nombreux souvenirs où les puissances occidentales ont profité de troubles internes en Russie pour tenter de détruire son État. Menace militaire et hybride, l’OTAN mérite donc un renforcement (en cours) du dispositif militaire dans l’ouest du pays, la constitution d’un bon stock de missiles de toutes catégories et l’intensification des mesures hybrides susceptibles de diviser l’Alliance.
Comment la guerre d’Ukraine a‑t‑elle affecté la vision du monde de la Russie, que ce soit dans sa vision multipolaire – en particulier après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche – ou dans les dépendances qu’elle se crée à l’égard de l’Iran, de la Chine ou de la Corée du Nord ?
L’objectif de constituer un ordre international multipolaire et de « désoccidentaliser » l’ordre international reste au cœur de ses objectifs de politique étrangère. Dans cette démarche, alors que Donald Trump semble enclin à écouter le point de vue russe (voire à l’épouser en partie), le Kremlin, qui auparavant concentrait son attention et ses critiques sur l’acteur américain, focalise aujourd’hui ses griefs et ses attaques hybrides sur l’Europe, qui se montre nettement moins tentée que Trump par une solution rapide en Ukraine qui irait trop dans le sens de la Russie. Cela dit, même si elle se montre polie avec Trump, qui de surcroît porte des coups sévères à l’Alliance transatlantique – une situation rêvée pour Vladimir Poutine –, Moscou ne baisse pas la garde vis-à‑vis des États-Unis. Elle ressent les positions de Trump et de son administration comme instables, sait que la situation politique à Washington peut changer, comprend que bien des acteurs dans le jeu politique et institutionnel américain ne sont pas sur la ligne du président concernant l’Ukraine et l’Europe, et au fond considère que, structurellement, les intérêts russes et américains ne sont pas faits pour converger durablement. D’ailleurs, les « meilleurs amis » de la Russie dans sa guerre en Ukraine (Chine, Iran, Corée du Nord) se trouvent dans le collimateur de Washington.
Si le Kremlin a pu donner l’impression de ne plus s’intéresser qu’à l’Ukraine, la diplomatie russe a en fait, depuis 2022, redoublé d’efforts pour séduire d’autres membres de ce qu’elle appelle la « majorité mondiale » pour avoir des appuis plus nombreux dans son projet de désoccidentalisation de l’ordre mondial. Mais aussi pour pallier les sanctions et la rupture des liens économiques avec l’Europe : cet élément change la donne, et la question est de savoir si la Russie comprend que cette position de demandeur dans laquelle la guerre la place donne des leviers à ses partenaires non occidentaux. Si beaucoup d’entre eux partagent certains éléments de sa vision du monde, ils la trouvent souvent arrogante, et ils n’hésitent pas à utiliser à leur profit sa plus grande dépendance ou à escompter des gages ou des « rétributions ». Par ailleurs, il est vraisemblable que tout le monde à Moscou n’apprécie pas que le pays se soit affiché « nécessiteux » dans son effort de guerre, qui n’aurait pas eu les mêmes effets sans les apports cruciaux de la Chine, de l’Iran et de la Corée du Nord. Mais Moscou semble considérer que la brutalité de la politique américaine est en soi une ressource pour elle, en valorisant son importance auprès de ces pays et palliant plus ou moins les déséquilibres dans les relations avec la Chine, et ce à long terme a priori. Cela lui permet d’espérer éviter de se retrouver en position de vassale.
Comment est analysée, à Moscou, la performance des forces russes en Ukraine ?
Il est difficile de trouver des points de vue très critiques pour des raisons bien compréhensibles – les prises de position discréditant les forces armées sont passibles de poursuites. Dans la presse classique, on préfère souligner que les forces russes tiennent de façon remarquable face à « toute la machine militaire occidentale », comme le répète Poutine. Certes, des articles regrettent le rythme lent de l’« opération militaire spéciale » même si, fin 2025, la presse se plaisait à souligner, avec le ministre de la Défense, Andreï Belooussov, l’accélération du rythme des avancées des forces russes en Ukraine par rapport à 2024. Les progrès incontestables sur les drones et la réactivité de la BITD (Base industrielle et technologique de défense) russe et de ses soutiens dans la société civile sont mis en avant.
Sur certains médias en ligne consacrés aux questions militaires, on hésite moins à déplorer la faiblesse des réponses aux opérations ukrainiennes en territoire russe – quand les bases de bombardiers stratégiques sont touchées ou quand les forces ukrainiennes envahissent l’oblast de Koursk. Ces évènements ont suscité des dénonciations de l’impréparation de l’administration militaire à ce type de scénario. Et, parfois, ces articles posent des questions sur l’« opération militaire spéciale » en elle – même, sur la lenteur de la progression de l’armée russe, sur les problèmes de communication ou d’équipement… Le fossé entre les récits officiels sur les succès militaires dont sont abreuvés les citoyens russes et les réalités moins flatteuses du terrain est souligné.
Il y a aussi la « sphère Z » sur les réseaux sociaux (en particulier Telegram), animée par des observateurs du conflit généralement nationalistes, proguerre, et souvent bien informés de la situation sur le terrain. Sur ce vecteur, la critique s’avère parfois beaucoup plus vocale, intense et directe. Les hauts responsables militaires, en particulier l’ancien ministre de la Défense Sergueï Choïgou et Valeri Guerassimov, y ont été régulièrement épinglés pour leur incompétence et pour la corruption et la gabegie au sein du ministère de la Défense sous leur égide, qui expliquent aux yeux de leurs détracteurs les contre – performances de l’armée en Ukraine. Celles – ci leur procurent une grande frustration, de même que l’insuffisante vigueur des décisions du Kremlin dans cette guerre. Certains « blogueurs militaires » sont ainsi plus sévères que ceux des experts occidentaux qui relèvent la capacité d’adaptation manifestée par l’armée et la BITD russes, et appellent à la vigilance quant à leur remontée en puissance. Le Kremlin suit de près ces acteurs, utiles pour la mobilisation proguerre, mais dont il faut canaliser l’expression pour continuer à contrôler le récit sur l’« opération militaire spéciale ».
La guerre d’Ukraine voit aussi un double processus d’élimination/reconfiguration de l’armée russe d’avant 2022, avec la perte, notamment, de nombreux officiers. Quelle a été l’incidence de la guerre sur les relations civilo – militaires en Russie ? Évoluent-elles ?
L’état des relations civilo – militaires a toujours été un sujet pour Poutine. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il a constaté des signaux du côté des militaires qui ne pouvaient qu’inquiéter un ancien colonel du KGB – ambitions politiques d’officiers supérieurs, mécontentement affiché des militaires quant à leur condition matérielle et à la défaite humiliante en Tchétchénie… Aussi a‑t‑il voulu resserrer son contrôle sur les développements dans l’armée en nommant au poste de ministre de la Défense des figures loyales, dont aucune n’a fait de carrière militaire. Si cela a pu faire grincer des dents au sein de l’institution militaire, la revalorisation des forces armées par Poutine ainsi que sa volonté de ramener le pays sur le devant de la scène internationale ont rendu sa ligne acceptable.
La guerre en Ukraine a bousculé l’équilibre des relations civilo – militaires. D’abord, il semble clair que nombre de hauts gradés désapprouvent l’« opération militaire spéciale » et/ou les conditions dans lesquelles elle a été planifiée et menée. Le recours à la milice Wagner, choix forcé par le déficit de ressources humaines au sein des forces (le pouvoir ne mobilisant pas les appelés, et ayant constaté l’impopularité de la mobilisation partielle de septembre 2022) a eu un effet corrosif. La tension est montée assez vite entre les responsables militaires (Choïgou, Guerassimov) et le patron des Wagner, Evgueni Prigojine, qui a dénoncé sans relâche leur incompétence et les a accusés, dans le contexte de la bataille de Bakhmout, de ne pas apporter à ses hommes le soutien matériel voulu. Quand Prigojine s’est engagé dans son « aventure » de juin 2023, défiant ouvertement le pouvoir, Poutine, qui s’est positionné en faveur de Choïgou et Guerassimov, a compris que la démarche de Prigojine ne déplaisait pas forcément à tous au sein du corps des officiers et que cela soulevait des questions quant au positionnement de l’armée à son endroit dans l’hypothèse d’une crise de plus grande envergure. L’« accident » de Prigojine a permis de remettre le couvercle sur ces tensions, mais un « nettoyage » a été effectué dans la haute hiérarchie militaire en lien avec cette affaire. Il y a également eu des départs, avec des cas portant sur des accusations de corruption, dans l’équipe de Choïgou avant qu’il quitte finalement le ministère en mai 2024. Le pouvoir cherche à renforcer son emprise au sein des forces et pourrait privilégier encore plus l’avancement d’officiers loyaux, au détriment de l’expérience ou de la compétence opérationnelle.
Moscou multiplie les actions dites hybrides, y compris en faisant évoluer ses modes d’action. Mais la réponse des États européens s’est souvent cantonnée aux déclarations diplomatiques. Comment cela est-il perçu par Moscou ?
Tout d’abord, je ne suis pas sûre que les réponses se cantonnent aux déclarations, et cela dépend de quel type d’attaques hybrides on parle. Je suppose que, par exemple, le Kremlin a remarqué que les autorités françaises n’hésitaient plus à attribuer les attaques dans le cyber. Difficile de savoir ce qu’en pensent les dirigeants russes, hormis qu’ils accusent eux aussi régulièrement les Occidentaux d’actions hybrides. Les commentateurs, eux, soulignent que les réactions européennes sont souvent tardives, pas forcément très coordonnées, et qu’elles donnent l’impression d’être guidées surtout par un souci d’éviter l’escalade – ce qui comme le souci, dans les réponses européennes, de respecter la légalité et les normes offre des marges de manœuvre à la Russie.
Il est en tout cas certain que ces modes d’action seront privilégiés dans les prochaines années, et la Russie va continuer de nous tester sans relâche. Cela appelle sans doute davantage de clarté sur les « lignes rouges » et sur les réponses, avec un « ordre de bataille » affiché dans un souci de dissuasion et le plus collectif possible au niveau européen.
Joseph Henrotin
Isabelle Facon