Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 23 mai 2026

Rencontre avec Serge Bavaud, patron du SRC

 

Le ton est ferme, la voix mécanique, presque robotique. Alors que Serge Bavaud est en train de présenter de manière extrêmement solennelle un «bête» organigramme, une pensée surgit: si le Fribourgeois ne se trouvait pas en chair et en os face à nous ce vendredi après-midi, pourrions-nous être sûrs qu’il n’a pas été généré par l’intelligence artificielle?

Costume trois-pièces, mèche plaquée au gel et barbe aussi taillée que son visage: l’homme est un cliché ambulant d’un patron du renseignement. Il pourrait aussi apparaître dans un James Bond ou un thriller nordique et dégainer un silencieux – s’il n’avait pas choisi d’entrer en 1999 au Département de la défense, où il a désormais passé plus de la moitié de sa vie.

Si le physique du directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC) est aussi propice aux rêvasseries, c’est que l’environnement intimide. Serge Bavaud a convié la presse dans le secteur rouge de ses locaux, là où les photos sont interdites et l’accès très réglementé. Au-dessus du «patron», quatre horloges donnent l’heure de Berne, Washington, Pékin et Moscou. Un hasard? «Ça n’existe pas», rétorque du tac au tac l’ancien «Monsieur Crises» de la Confédération, que l’on imagine sans peine dans le même bureau en première ligne face au Covid ou en chef d’orchestre de l’exfiltration de Suisses à l’étranger.

«Je veux les meilleurs»

Face aux questions acérées des journalistes parlementaires, il arrive même parfois aux conseillers fédéraux de flancher. Pas Serge Bavaud. Il contre, riposte ou botte en touche, quitte à se réfugier derrière l’argument bien pratique de la défense nationale. Combien réclame-t-il de forces opérationnelles en plus? «Il n’y aura ni création ni suppression de postes dans l’immédiat.» Contentez-vous de cela.

L’homme se fiche de la diplomatie – de son temps aux Affaires étrangères, il était l’un des rares cadres à ne pas être passé par le concours –, il peut compter sur son autorité naturelle, renforcée par son grade de colonel au militaire. C’est lui qui décide, par exemple, de renouveler totalement les cadres du SRC au 1er janvier 2027 (lire ci-dessous). «Les personnes en poste actuellement sont libres de faire acte de candidature, mais elles feront face à une concurrence externe. Je veux ratisser large pour être sûr d’avoir les meilleurs», justifie le directeur de 53 ans.

C’est la raison pour laquelle Serge Bavaud a convoqué la presse: dévoiler la nouvelle structure organisationnelle au 1er janvier. La direction générale sera réduite de six à quatre membres, tout comme les divisions. «Les circuits sont trop longs et les interfaces trop nombreuses. Il faut une voie hiérarchique plus courte, avec des responsabilités plus claires et un recentrage sur le renseignement», explique-t-il calmement.

Au lieu de six domaines de direction, il n'y en aura plus que quatre: «Opérations, Conduite & Pilotage, Ressources et Technologies & Capacités».

«Avec six divisions principales, les circuits étaient trop longs et les interfaces trop nombreuses. Quatre signifie des voies décisionnelles plus courtes, des responsabilités plus claires. Et plus de temps pour le travail de renseignement», a souligné Bavaud.

Ainsi, le SRC sera dirigé de manière plus étroite et plus clairement construit. «Le but est de se concentrer sur l'activité de renseignement», a encore souligné Bavaud. «Avec les moyens que j'ai.»

Dans cette transformation, le SRC a gardé ce qui fonctionne et adapté ce qui ne fonctionne pas. Les profils des responsables des domaines de direction sont modifiés en conséquence. Les quatre fonctions seront mises au concours en juin. Trois seront également mises au concours externe, dans un second temps. Les nouveaux directeurs devraient être nommés en automne.

Cette restructuration n'impacte pas les effectifs, a rappelé le directeur du SRC. Il n'y aura ni augmentation, ni diminution. «Ma priorité reste l'accomplissement de la mission fondamentale du SRC et des améliorations pour les collaborateurs.»

Et de relever que «la satisfaction du personnel est importante». Une nouvelle enquête en la matière doit avoir lieu cet automne. Les résultats seront connus début 2027.

Interrogé sur la guerre en Moyen-Orient, le directeur a indiqué qu'il y avait des conséquences claires sur la Suisse. «Oui, il y a plus d'espionnage. De nouveaux réseaux sont activés et nous poussent à revoir l'engagement des ressources». La menace terroriste est également plus présente en Suisse et en Europe. 

Le directeur du SRC doit notamment remplacer deux membres de la direction générale qui prennent une retraite anticipée en 2027. Il s'agit de Jürg Bühler, directeur suppléant et chef du domaine «Governance, Risk and Compliance» et de Jacques Repond, chef du domaine «Intelligence Capabilities».

Révolution technologique

Très à cheval sur la hiérarchie, le Fribourgeois se garde bien de réclamer plus de moyens, assurant qu’il fera «avec ce qu’on lui donne». La charge de travail est pourtant énorme pour son personnel, face à une situation sécuritaire en «détérioration considérable». Ce qui inquiète au premier chef le patron du renseignement, c’est la transformation technologique en cours dans le monde – l’intelligence artificielle et l’informatique quantique représentent un défi sans précédent pour la sécurité.

Celui-ci s’ajoute aux dossiers chauds du moment, avec le G7 à Evian et l’embrasement du Moyen-Orient qui a des répercussions directes sur la Suisse, notamment en matière d’espionnage. «Des réseaux ont été réactivés dans ce domaine, ce qui nous a amenés à revoir nos ressources. Il y a une diaspora chiite importante sur notre territoire, ce qui fait planer la menace d’attaques terroristes sur des objectifs américains ou israéliens. Et notre pays peut également faire office de base opérationnelle pour espionnage ou terrorisme.»

Le patron du SRC a-t-il des chiffres ou des exemples concrets à donner pour étayer ses propos? «J’en ai, mais je ne veux pas vous les donner», rétorque-t-il en esquissant son premier (large) sourire de l’après-midi. Il était 20 h 47, heure de Pékin.

Jacques Repond partira en retraite anticipée

Un Fribourgeois en cache un autre au Service de renseignement de la Confédération. Vice-directeur du SRC depuis 2024, Jacques Repond prendra une retraite anticipée à la fin de l’année. Il laissera donc vacante sa place à la tête de la direction Intelligence Capabilities, qui n’apparaîtra plus en l’état dans l’organigramme remanié présenté ce vendredi.

Ce départ, qui s’ajoute à celui de Jürg Bühler, permettra de réduire la direction de six à quatre postes, conformément aux souhaits de Serge Bavaud. Faut-il y voir des mises à la porte? Pas du tout, coupe le directeur: il s’agit de retraites anticipées «normales», sans parachute doré ou autre forme de défraiement.

Pour Jacques Repond, la fin de l’année civile sonnera le glas d’une longue carrière dans le domaine public, dont un quart de siècle au sein de l’Administration fédérale. Adjoint du commandant de la Police cantonale fribourgeoise de 1994 à 2000, ce titulaire d’un brevet d’avocat était arrivé au SRC après un bref passage aux CFF. Le Fribourgeois aura notamment conçu et dirigé la task force TETRA (pour «Terrorist Tracking»), mise sur pied au début 2015 face à l’augmentation de la menace terroriste.

Adrien Schnarrenberger

laliberte.ch

vendredi 22 mai 2026

Penser le renseignement : du ciblage au 21e siècle

 

« Aussi ancien que la guerre (1) » elle-même, le ciblage a connu des développements spectaculaires avec l’apparition de l’artillerie à longue portée puis de l’arme aérienne, les deux faisant montre depuis quelques décennies d’une très grande précision. Naturellement associé aux actions armées, le ciblage est aussi une fonction essentielle des services de sécurité et de renseignement. Ces derniers, chargés de détecter et d’entraver les menaces, travaillent par essence avec une minutie extrême, aussi bien afin de frapper que pour prendre des contacts clandestins ou recruter des sources humaines.

Les conflits en Ukraine et au Moyen – Orient ont offert des illustrations saisissantes d’opérations reposant sur des ciblages pertinents. L’explosion au Liban et en Syrie, les 17 et 18 septembre 2024, de milliers de bippers puis de talkies – walkies majoritairement utilisés par des membres du Hezbollah a été le résultat d’une remarquable opération clandestine.

Identifier, localiser, frapper

Envisagée dès 2015, étudiée à partir de 2022, elle avait été lancée en 2023 après la vaste attaque terroriste du Hamas du 7 octobre (2). Elle avait bénéficié de la décision de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, prise au cours de l’année, de renoncer aux téléphones portables (3), trop vulnérables. Les services de renseignements israéliens avaient alors été capables de prendre le contrôle de la fabrication des bippers, assemblés en Israël même, et avaient donc pu fournir à leur adversaire des matériels piégés. Une telle opération, inédite dans les annales de l’action secrète, n’a été permise que par l’association de toutes les compétences des services de renseignement israéliens. Succès opérationnel majeur, cette opération fut aussi une démonstration de force et un message adressé aux adversaires – ainsi qu’aux partenaires – d’Israël.

Une semaine après, une frappe aérienne massive parvenait à tuer Hassan Nasrallah et une partie de son état – major réunis dans un abri sous un immeuble de la capitale libanaise. Nouveau succès majeur, ce raid contre les dirigeants du principal bras armé de l’Iran fut une nouvelle démonstration des capacités des services israéliens, cette fois dans le domaine du renseignement humain. Il était en effet manifeste que la frappe n’avait pu être déclenchée que grâce à des éléments recueillis au plus près de la cible, comme l’indiqua un responsable libanais (4). Le quotidien britannique The Guardian releva le paradoxe de ces réussites opérationnelles, révélatrices d’une très grande technicité, alors qu’un an auparavant les attaques du 7 octobre avaient été la conséquence d’une faillite générale de ces mêmes services (5). Sans doute cette série de frappes contre le Hezbollah, en plus de leur intérêt stratégique, obéissait – elle à des impératifs politiques intérieurs, mais elles démontrèrent que les services israéliens étaient parvenus à un remarquable degré d’intégration de leurs différents moyens (« multi – domain integration »), encore plus patent à l’occasion de la « guerre de douze jours » (6).

Une technicité presque comparable fut démontrée par les services ukrainiens à l’occasion de l’opération « Spider web » menée dans la profondeur du territoire russe contre des bases aériennes, le 1er juin 2025. Mettant en œuvre des essaims de drones lancés depuis des poids-lourds dûment modifiés entrés en Russie depuis des semaines, cette opération d’un nouveau genre fut, elle aussi, le résultat d’une remarquable planification et d’une grande maîtrise de l’action clandestine (7). À défaut de cibler des responsables politiques russes, ce qui aurait eu des répercussions incontrôlables, Kiev choisit de s’en prendre à certains des appareils les plus précieux de l’armée de l’air russe. Là aussi, la qualité de l’exécution porta un message politique dépassant les pertes infligées.

Identifier, localiser, recruter ou neutraliser

À la fin des années 1980 et tout au long des années 1990, les conséquences de l’affaire du Rainbow Warrior pesèrent lourdement sur la vie opérationnelle de certains services français. En l’absence de guerre à mener, la France perdit progressivement le savoir – faire du ciblage opérationnel, qui ne survécut qu’à travers les actions de recrutement de sources humaines. Maintenue sous l’étouffoir par des autorités politiques méfiantes et encore tentées de recourir à des réseaux parallèles (8), la DGSE maintint péniblement une capacité minimale de ciblage, indispensable aux phases d’approche (9).

Elle prolongea également l’usage de la terminologie militaire dont elle était l’héritière, dont la fameuse expression « renseignement à fin d’action », en envisageant à la fin des années 1990 d’éliminer à Londres un imam radical proche du Groupe islamique armé (GIA) algérien (10). Ce projet, qui aurait inévitablement conduit à une crise majeure avec l’un des plus anciens alliés de Paris (11), requérait des renseignements d’une grande précision dont le service français ne disposait probablement pas. Il s’agissait plutôt d’une option que ses responsables voulaient pouvoir présenter aux autorités en sachant qu’elle ne se concrétiserait jamais.

Ce ciblage théorique de djihadistes devint concret après les attentats du 11 septembre 2001 et plus encore après l’engagement français en Afghanistan. Il prit d’importantes proportions à partir de 2010, lorsque Paris commença à accroître la pression sécuritaire sur les mouvements islamistes au Sahel. Les analystes du boulevard Mortier commencèrent alors à se plaindre de l’évolution de leurs missions, passées de l’évaluation de la menace terroriste à la neutralisation « industrielle (12) » de ceux qui l’incarnaient, selon une logique qui relevait de la contre – guérilla. Ce glissement fit redouter à certains une perte progressive de compétence analytique tandis que d’autres se félicitèrent du retour de l’action opérationnelle (13).

Au sein des services américains, cette nouvelle fonction, forcément exercée par un plus grand nombre d’agents qu’en France, était apparue quelques mois après l’invasion de l’Irak, au printemps 2003. Les analystes chargés du ciblage étaient appelés des cibleurs (« targeters ») et leur travail s’apparentait à celui de pisteurs (14).

Identifier, frapper, diviser

À l’heure des réseaux sociaux et de la numérisation du monde, le ciblage a pris d’autres dimensions. L’apparition du cyberespace comme nouveau théâtre d’opérations a fait émerger de nouveaux modes d’action, aux logiques classiques, mais aux raffinements tactiques accrus. Via Internet, tout est devenu une cible, et les opportunités de frappe se sont mécaniquement multipliées à l’infini (15).

Au ciblage militaire ou lié à une action clandestine (élimination, enlèvement, sabotage, etc.) s’est ajoutée la lutte informationnelle menée par des puissances autoritaires comme la Russie (16) ou la Chine. La propagande de masse, inventée au début du 20e siècle, a laissé la place à des manœuvres d’influence rendues plus précises grâce aux algorithmes. Le ciblage des vulnérabilités sociétales (17) des adversaires de Moscou ou de Pékin vise à les affaiblir, à délégitimer leurs gouvernants, au mieux pour réduire leurs capacités de nuisance, au pire pour préparer un conflit direct. Les frappes informationnelles complètent désormais les préparations d’artillerie et les raids aériens initiaux, quand elles ne les précèdent pas.

Ce ciblage, qui vise des catégories particulières de la population (18), fait appel à d’autres compétences que celles mises en œuvre par les pisteurs de la CIA ou de la DGSE. Il s’agit cependant de disposer du même degré de connaissance de l’objectif que lors de la traque d’un djihadiste ou d’un narcotrafiquant, et il faut toujours disposer d’un système performant de recueil et d’exploitation du renseignement.

Il offre cependant des perspectives profondément différentes. Sur le champ de bataille, le camouflage peut permettre de déjouer les attaques, tout comme la discipline dans le domaine des communications ou les systèmes de contre – mesures. On cherche encore, en revanche, les moyens ou les bonnes méthodes pour prévenir les frappes informationnelles ou pour gérer leurs conséquences. Au Sahel, malgré ses efforts, la France n’a pu empêcher les manœuvres russes cherchant à obtenir l’adhésion des populations, soumises à la menace djihadiste, incapables d’admettre la nature du phénomène et refusant de prendre la mesure de l’inefficacité de leurs propres États (19).

Il semble, en réalité, presque impossible de se prémunir contre le ciblage sociétal mené par des puissances hostiles. En France, l’ANSSI a commencé à attribuer publiquement des attaques cyber, dérogeant à une règle longtemps en vigueur (20), tandis que Viginum, autre émanation du SGDSN, tente de mener cette lutte informationnelle si déséquilibrée. Vulnérables par essence aux influences extérieures, les sociétés ouvertes des démocraties offrent une multitude de cibles aux acteurs hostiles (Russie, Chine, mais aussi Iran (21) ou Azerbaïdjan (22)) alors même que ceux-ci, régimes autoritaires, sont bien moins vulnérables aux discours politiques étrangers. Il s’agit donc pour les démocraties non pas tant d’empêcher les attaques informationnelles que de les rendre inopérantes par la mobilisation des consciences (23). La tâche, littéralement vitale, est colossale.

Notes

(1) Éric Gomez, « Focus 1. Le ciblage dans le domaine militaire », in Céline Marangé et Maud Quessard (dir.), Les guerres de l’information à l’ère numérique, PUF, Paris, 2021.

(2) Souad Mekhennet et Joby Warrick, « Mossad’s pager operation: Inside Israel’s penetration of Hezbollah », The Washington Post, 5 octobre 2024.

(3) « Hezbollah official: Exploded pagers were a new brand, replaced cellphones at Nasrallah’s order », The Times of Israel, 17 septembre 2024.

(4) Patricia Chaira, « Mort d’Hassan Nasrallah : comment une taupe iranienne a permis aux Israéliens d’éliminer le chef du Hezbollah », Le Parisien, 28 septembre 2024.

(5) Dan Sabbagh, « Deep intelligence penetration enabled Israel to kill Hassan Nasrallah », The Guardian, 30 septembre 2024.

(6) Bilal Y. Saab et Darren D. White, « Lessons Observed from the War Between Israel and Iran », War on the Rocks, 16 juillet 2025 (https://​warontherocks​.com/​2​0​2​5​/​0​7​/​l​e​s​s​o​n​s​-​o​b​s​e​r​v​e​d​-​f​r​o​m​-​t​h​e​-​w​a​r​-​b​e​t​w​e​e​n​-​i​s​r​a​e​l​-​a​n​d​-​i​ran).

(7) Mike Collett-White, Prasanta Kumar Dutta et Mariano Zafra, « How Ukraine pulled off an audacious attack deep inside Russia », Reuters, 4 juin 2024 (https://​www​.reuters​.com/​g​r​a​p​h​i​c​s​/​U​K​R​A​I​N​E​-​C​R​I​S​I​S​/​D​R​O​N​E​S​-​R​U​S​S​I​A​/​m​y​p​m​j​z​a​y​yvr).

(8) Claude Faure, Aux Services de la République : du BCRA à la DGSE, Fayard, Paris, 2004.

(9) François Waroux, James Bond n’existe pas. Mémoires d’un officier traitant, Mareuil Éditions, Paris, 2017.

(10) Patricia Tourancheau, « Un ancien agent de la DGSE en garde à vue », Libération, 20 octobre 2005.

(11) Laurent Lagneau, « La DGSE a-t-elle cherché à éliminer le prêcheur radical Abou Hamza à Londres ? », Zone Militaire, 25 novembre 2013 (https://​www​.opex360​.com/​2​0​1​3​/​1​1​/​2​5​/​l​a​-​d​g​s​e​-​a​-​t​-​e​l​l​e​-​c​h​e​r​c​h​e​-​a​-​e​l​i​m​i​n​e​r​-​l​e​-​p​r​e​c​h​e​u​r​-​r​a​d​i​c​a​l​-​a​b​o​u​-​h​a​m​z​a​-​a​-​l​o​n​d​res).

(12) Entretiens avec l’auteur.

(13) Le dilemme fut réglé en faisant émerger au sein de certaines unités des équipes d’analystes chevronnés chargés de prendre de la hauteur et de rédiger les notes destinées aux autorités.

(14) Nada Bakos et David Coburn, The Targeter. My Life in the CIA, Hunting Terrorists and Challenging the White House, Little, Brown and Company, New York, 2019.

(15) Stéphane Taillat, De la cybersécurité en Amérique. Puissance et vulnérabilités à l’ère numérique, PUF, Paris, 2024.

(16) « Trois ans d’offensive informationnelle russe : anatomie d’un front invisible », ministère des Armées, 28 juin 2025 (https://​www​.defense​.gouv​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​t​r​o​i​s​-​a​n​s​-​d​o​f​f​e​n​s​i​v​e​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​n​e​l​l​e​-​r​u​s​s​e​-​a​n​a​t​o​m​i​e​-​d​u​n​-​f​r​o​n​t​-​i​n​v​i​s​i​ble).

(17) Jila Varoquier et Damien Licata Caruso, « “L’idée c’est de faire du bruit” : des punaises de lit au faux sachet de cocaïne, sur la trace des rumeurs anti-France », Le Parisien, 21 mai 2025.

(18) Anne-Françoise Hivert, « La Russie “cartographie les points faibles et les lignes de fracture dans les pays cibles” », Le Monde, 5 juin 2024 ; Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien », Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), 2e édition, 5 octobre 2021 (https://​www​.irsem​.fr/​r​a​p​p​o​r​t​.​h​tml).

(19) Christophe Châtelot, « Au Sahel, Paris échoue à contrer la propagande russe », Le Monde, 18 mai 2022.

(20) Philippe Ricard et Martin Untersinger, « La France attribue pour la première fois officiellement des cyberattaques à la Russie », Le Monde, 29 avril 2025.

(21) Élisabeth Pierson, « Qui est Shahin Hazamy, relais d’influence du régime iranien en France, jugé ce mardi pour “apologie du terrorisme” ? », Le Figaro, 3 juillet 2025.

(22) Amaelle Guiton, « La France épingle les opérations d’influence de l’Azerbaïdjan auprès des indépendantistes des outre-mer », Libération, 2 décembre 2024.

(23) Michel Wieviorka, « Le thème de la guerre hybride est insuffisant pour mobiliser la société », Le Monde, 2 août 2025.

Roger Noël

areion24.news

L’Iran menace les câbles sous‑marins

 

Les menaces iraniennes contre les câbles sous-marins du détroit d’Ormuz rappellent une réalité souvent invisible : Internet repose sur des infrastructures physiques extrêmement vulnérables. Une coupure majeure pourrait perturber les communications mondiales, les marchés financiers et les équilibres géopolitiques. Le décryptage de Meredith Primrose Jones, Researcher, Oceania Cyber Security Centre, RMIT University, de l’excellent site The Conversation.

En début de semaine, des médias iraniens liés à l’État ont évoqué un projet visant à faire payer aux opérateurs de câbles Internet sous-marins un droit de passage dans le détroit d’Ormuz, au nom de ce que les autorités présentent comme les eaux offshore relevant de l’Iran.

Cette proposition intervient après des mises en garde iraniennes soulignant que plusieurs câbles stratégiques traversant le détroit constituaient un point de vulnérabilité majeur pour les économies du Moyen-Orient.

Les propos iraniens rappellent brutalement l’existence d’une infrastructure largement invisible : les plus de 500 câbles sous-marins qui acheminent plus de 95 % du trafic mondial de données et constituent l’épine dorsale d’Internet et de l’économie mondialisée.

Car derrière l’image d’un Internet immatériel « dans le cloud » se cache un réseau physique extrêmement stratégique, mais aussi vulnérable. Une fragilité qui s’impose désormais comme un sujet géopolitique majeur.

Golfes, détroits et câbles

Plusieurs des routes de câbles sous-marins les plus stratégiques au monde traversent le Moyen-Orient. Les passages étroits de la mer Rouge, du détroit de Bab el-Mandeb, du canal de Suez ou encore du détroit d’Ormuz sont devenus de véritables « points d’étranglement numériques ».

Ces corridors maritimes relient les grands centres économiques d’Europe, d’Asie et d’Afrique. En 2024, des incidents touchant des câbles sous-marins en mer Rouge ont perturbé environ 25 % du trafic Internet entre l’Europe et l’Asie.

L’importance stratégique des câbles sous-marins n’échappe pas à l’Iran. Une coupure accidentelle ou volontaire de ces infrastructures aurait des conséquences considérables.

Plus largement, le message est clair : les infrastructures numériques sont devenues à la fois des instruments de puissance géopolitique et des cibles potentielles.

Des infrastructures devenues stratégiques

Autrefois, les infrastructures critiques se résumaient surtout aux oléoducs, aux ports et aux réseaux électriques. Désormais, les infrastructures de données occupent une place tout aussi centrale pour la sécurité économique et nationale.

Le principal problème des câbles sous-marins tient à leur concentration. Beaucoup empruntent les mêmes routes au fond des mers et convergent vers un nombre très limité de passages maritimes stratégiques.

Cette concentration crée des points de vulnérabilité majeurs. Une coupure de câble volontaire ou accidentelle peut perturber simultanément les connexions de plusieurs régions du monde.

Or, si les ruptures de câbles ne sont pas rares, les réparations sont complexes, en particulier dans des zones contestées ou militarisées. Les navires chargés des réparations ont besoin d’un accès sécurisé, d’une coordination internationale et de délais parfois importants.

Fragmentation et rupture des connexions

Un incident majeur touchant les câbles sous-marins pourrait avoir des conséquences considérables. L’un des effets les plus immédiats serait une fragmentation de la connectivité mondiale. Cette capacité, aujourd’hui tenue pour acquise, de communiquer instantanément avec n’importe qui dans le monde pourrait être fortement remise en cause.

Les régions dépendant fortement de routes de câbles vulnérables pourraient subir des ralentissements massifs d’Internet, des coupures de communication ou encore des turbulences financières. Les pays disposant de peu d’infrastructures de secours notamment dans certaines parties de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud seraient particulièrement exposés.

Les marchés financiers sont eux aussi particulièrement vulnérables. Les systèmes de trading à haute fréquence, les réseaux mondiaux de paiement et les transactions bancaires internationales reposent sur des flux de données extrêmement rapides et fiables.

Même de brèves interruptions peuvent provoquer de fortes fluctuations des marchés, retarder des transactions et alimenter l’incertitude des investisseurs. Dans une économie mondiale profondément interconnectée, une instabilité numérique localisée peut rapidement produire des ondes de choc financières à l’échelle planétaire.

Et si des perturbations des câbles coïncidaient avec des tensions ou des conflits le long de routes maritimes stratégiques comme le détroit d’Ormuz ou le canal de Suez, les marchés de l’assurance, le secteur du transport maritime et les chaînes d’approvisionnement énergétiques seraient eux aussi confrontés à une incertitude accrue.

Le domaine militaire

Les conséquences militaires et stratégiques d’une coupure des câbles pourraient être plus graves encore. Les armées dépendent de communications sécurisées sur de longues distances et d’une coordination en temps réel.

Concrètement, tout repose sur ces infrastructures : systèmes de commandement, opérations de drones, planification logistique ou coordination entre alliés passent par les câbles sous-marins. Une dégradation de ces réseaux réduirait l’efficacité des forces armées, compliquerait la coopération militaire et augmenterait le risque d’erreurs de calcul.

Le sabotage de câbles constitue en outre une forme d’attaque particulièrement ambiguë. Contrairement à une frappe militaire classique, il est difficile d’en attribuer clairement la responsabilité — comme dans le cas des ruptures de câbles en mer Baltique souvent attribuées à la Russie. Le cadre juridique reste lui aussi flou.

Cette ambiguïté accroît le risque d’escalade : les États peuvent avoir du mal à déterminer si les perturbations relèvent d’un accident, d’un acte criminel ou d’une véritable attaque de guerre.

Le monde numérique repose sur des infrastructures bien réelles

Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a déjà retardé la construction de nouveaux câbles sous-marins. Il rappelle aussi une réalité plus large : les fondations du monde numérique sont physiques, concrètes et loin d’être invulnérables.

Toute attaque délibérée ne constituerait pas un simple incident localisé. Les répercussions se feraient sentir sur les communications mondiales, l’économie et les systèmes de sécurité.

Les fonds marins sont devenus un nouvel espace de rivalité géopolitique et une perturbation majeure pourrait avoir des conséquences durables sur la stabilité mondiale.


theconversation.com

Vladimir Poutine rencontre à Pékin un Xi Jinping impérial

 

À peine cinq jours après Donald Trump, le président russe Vladimir Poutine a rencontré à Pékin mercredi 20 mai son homologue Xi Jinping pour y réaffirmer leur « coopération sans limites. » Une nouvelle visite qui a renforcé l’homme fort chinois dans son image de maître des horloges sur la scène mondiale, la Chine devenant de plus en plus le passage obligé des grands dirigeants de ce monde.

La Russie – en guerre contre l’Ukraine depuis plus de quatre ans – a nettement plus besoin de la Chine que l’inverse. Vladimir Poutine est venu à Pékin en vassal, sans parvenir à obtenir satisfaction sur son principal dossier qui est le lancement d’un nouveau gazoduc pharaonique, Power of Siberia 2, reliant les gisements de Sibérie à la deuxième puissance mondiale, pour compenser en partie les pertes des débouchés européens pour les hydrocarbures russes du fait des sanctions occidentales.

Le président russe était d’autre part, de l’avis de certains observateurs, à la recherche d’assurances chinoises, inquiet qu’il pourrait être d’un possible rapprochement entre la Chine et les États-Unis qui se ferait à ses dépens. Sur ce chapitre aussi, son hôte chinois ne lui aura peut-être pas donné toutes les assurances attendues.

Comme de coutume, le cérémonial d’une visite d’État était réglé au millimètre : le passage en revue de la garde d’honneur de l’armée chinoise en rangs serrés, des dizaines d’enfants sautillant d’une joie factice, agitant des drapeaux des deux pays à la vue des deux présidents sur l’immense place Tiananmen devant le perron du Grand Palais du Peuple au cœur de la capitale chinoise.

Dans le sillage de la première visite de Donald Trump depuis neuf ans, Xi Jinping a reçu au même endroit mercredi Vladimir Poutine pour un nouveau sommet qui, une fois de plus, place la Chine au centre du jeu face à une Russie affaiblie et isolée par la guerre en Ukraine et face aux États-Unis dont l’image est devenue exécrable sur la scène internationale.

Vladimir Poutine vient en moyenne une fois par an en Chine, celle-ci ayant été la 14e depuis 2013. Xi Jinping s’est de son côté rendu onze fois en Russie. Le président russe s’est entretenu plus de 40 fois avec Xi Jinping, les deux dirigeants se qualifiant de « meilleurs amis. »

Cette visite de deux jours, mardi 19 et mercredi 20 mai, avait cependant pour lui une importance particulière du fait de la venue préalable de Donald Trump et de la guerre en Iran dont il veut profiter pour rééquilibrer ses relations économiques avec Pékin. La Chine et, dans une moindre mesure la Russie, sont les deux seules puissances au monde à entretenir des liens directs et relativement étroits avec Téhéran et à avoir une diplomatie globalement alignée.

« Nous avons su approfondir sans cesse la confiance politique mutuelle et la coordination stratégique avec une persévérance inébranlable qui a résisté à mille épreuves, » a déclaré Xi Jinping, selon l’agence de presse d’État Xinhua. M. Poutine a quant à lui parlé mais sans convaincre de relations à un « niveau sans précédent, » en particulier dans le domaine économique.

Pas de résultat probant pour le mégaprojet de gazoduc Power Siberia 2

Le président russe est en effet reparti pour Moscou sans accord avec la Chine sur ce projet phare de gazoduc stratégique censé relier les plus grosses réserves de gaz naturel de Russie aux zones côtières de Chine. Un porte-parole du Kremlin a salué mercredi des « progrès » dans les discussions avec Xi Jinping mais, a-t-il souligné, « il reste à s’entendre sur certains détails. »

Si les deux pays ont partagé « une compréhension des principaux paramètres » du projet, notamment concernant le tracé du gazoduc et la façon dont il sera construit, aucun « délai de mise en œuvre » n’a été évoqué, a précisé ce porte-parole, Dmitri Peskov. Ce projet n’est d’ailleurs pas mentionné dans la longue liste d’accords bilatéraux publiés sur le site internet du Kremlin à l’issue de la rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping.

Seule vraie chance de compenser en partie les volumes d’exportations perdus vers l’Europe, ce gazoduc est particulièrement important pour la Russie. Selon les estimations, il permettrait de transporter quelque 50 milliards de mètres cubes de gaz par an, soit environ la capacité de Nord Stream 1, le premier des deux gazoducs qui reliaient la Russie et l’Allemagne, ce qui permettrait de doubler ses exportations de gaz vers la Chine. Pékin s’est jusqu’à présent montré hésitant à concrétiser ce projet, dont la capacité représenterait environ 12% de sa consommation de gaz. Sur le papier, cette liaison terrestre lui permettrait de sécuriser davantage ses approvisionnements.

Un protocole d’accord a été signé en septembre dernier, mais des désaccords persistaient ces dernières semaines, notamment sur la question du prix. L’an passé, Gazprom avait indiqué que le gaz serait vendu moins cher que le tarif pratiqué avec les clients européens. De plus, Pékin entend garder de la flexibilité et rechigne à s’engager à acheter des volumes fixes sur une longue période, comme le souhaite la Russie.

La Chine prend soin de diversifier ses sources d’approvisionnement, afin de ne pas être trop dépendante d’un seul fournisseur. En outre, le gaz ne représente que 10% de sa consommation énergétique, de plus en plus orientée vers l’électricité mais encore largement tournée vers le charbon et le pétrole.

L’arme énergétique permettrait à la Russie de rééquilibrer en partie un rapport de force toujours plus défavorable face à la Chine, à mesure que son économie est aspirée dans l’orbite chinoise. Si le commerce bilatéral s’est envolé depuis 2022 pour atteindre un record de 228 milliards de dollars en 2025, le marché russe reste marginal pour les entreprises chinoises, pesant moins de 5 % de ses exportations, loin derrière l’Asie du Sud-Est, l’Europe ou les États-Unis.

Xi et Poutine d’accord pour critiquer les États-Unis

De façon plus générale, les deux présidents ont, sans surprise, réaffirmé dans une déclaration leur vision partagée d’un monde « multipolaire » et appelé à « un nouveau type de relations internationales. » « Les tendances néocoloniales négatives telles que les approches unilatérales coercitives, l’hégémonisme et la confrontation entre blocs sont en hausse, » peut-on lire dans ce document, le pays visé bien que non mentionné étant les États-Unis.

Dans une critique de la guerre en Iran initiée conjointement par les États-Unis et Israël et face aux menaces répétées par Donald Trump de reprendre les attaques contre l’Iran, Xi Jinping a déclaré devant son hôte qu’il était « impératif de parvenir sans délai à un cessez-le-feu global, et qu’il est encore plus inacceptable de raviver les hostilités. »

La déclaration conjointe mentionne « la crise en Ukraine, » Xi Jinping et Vladimir Poutine s’accordant sur la nécessité de s’attaquer aux « causes profondes » du conflit. Elle souligne également que la Russie apprécie la « position impartiale » de la Chine.

Selon le Financial Times, Xi Jinping aurait déclaré à Trump lors de leur sommet que Poutine pourrait finir par regretter l’invasion. Pékin n’a jamais condamné « l’opération spéciale » russe en Ukraine, les experts occidentaux s’accordant pour estimer que la Chine accorde une aide directe et indirecte à la Russie sans laquelle il lui serait difficile sinon impossible de la poursuivre.

Bien que le pays dispose de vastes réserves de pétrole, la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont tout de même fait grimper les prix à la pompe et alourdit les coûts industriels de la deuxième économie mondiale, qui achète environ 80 % des exportations de pétrole iraniennes.

Moscou a profité de la crise en Iran et de la fermeture du détroit d’Ormuz pour augmenter ses exportations de brut vers son voisin. Selon Moscou, les livraisons de pétrole russe à la Chine ont augmenté de 35 % au premier trimestre, tandis que le commerce bilatéral total a dépassé les 200 milliards de dollars par an au cours des trois dernières années.


Les dernières statistiques du Centre de Recherche sur l’Énergie et l’Air propre (CREA en anglais) font certes apparaître une progression des exportations de combustibles fossiles de la Russie depuis le début du conflit en Iran, mais en réalité plutôt modeste en raison des frappes de drones ukrainiens qui ont visé les infrastructures russes.

C’est ainsi qu’en avril 2026, ces recettes ont augmenté de 4 % par rapport à mars, atteignant 733 millions d’euros par jour — le niveau le plus élevé depuis deux ans et demi. Cette croissance s’est produite malgré une baisse de 7 % des volumes d’exportation. Les recettes d’exportation de pétrole brut russe ont été freinées en avril, reculant de 9 % par rapport au mois précédent.

L’alignement sino-russe est là pour durer

Pour Claus Soong, analyste à l’Institut Mercator pour les études chinoises (MERICS), les déclarations sino-russes pendant cette visite permettent de penser que « l’alignement sino-russe ne sera pas affecté par le rapprochement [encore théorique] de la Chine avec les États-Unis. »

« Bien que Pékin et Moscou ne soient pas des alliés officiels, ils sont devenus plus importants l’un pour l’autre sur les plans stratégique et politique, en tant que sources de soutien et de levier dans leurs relations avec l’Occident, » a-t-il ajouté, cité mercredi par le quotidien japonais Nikkei Asia.

Pour le journaliste et analyste de la Chine américain d’origine chinoise Howard Zhang, la visite de Vladimir Poutine à Pékin a cependant pleinement donné la mesure de la dépendance croissante de la Russie à l’égard de la Chine qui est de facto devenue son suzerain.

« La conclusion principale est la suivante : les deux capitales décrivent le même partenariat, mais dans des registres si différents qu’elles racontent presque des histoires différentes. Pékin donne l’impression d’une institution chevronnée gérant les affaires avec sang-froid. Moscou donne l’impression d’un partenaire qui a besoin que cette rencontre aboutisse à des résultats, » explique-t-il dans sa dernière lettre d’information.

« Il existe un vieux principe chinois que tout observateur sérieux de la Chine finit par noter sur une fiche et garder à un endroit visible « 聽其言,觀其行, » soit « Écoutez ce qu’ils disent. Observez ce qu’ils font, » explique ce même expert.

Côté russe, les communiqués du Kremlin, des agences TASS, Novosti et d’autres médias officiels russes soulignent des « attentes très sérieuses, » un « niveau sans précédent, » côté chinois, le registre change sensiblement puisque l’agence Xinhua, la chaîne de télévision chinoise CCTV, le quotidien Global Times et les communiqués du ministère des Affaires étrangères chinois évoquent plus sobrement la « stabilité, » « l’énergie positive, » « une coordination stratégique de meilleure qualité, » « un rôle constructif dans les affaires internationales. »

De même, le protocole à l’aéroport faisait passer le même message par la cérémonie plutôt que par les mots. À l’arrivée de Trump, Pékin a déployé un accueil de plus haut niveau puisqu’il a été accueilli par le vice-président Han Zheng tandis que Vladimir Poutine a été accueilli par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, certes membre du Politburo et ministre des Affaires étrangères mais d’un rang protocolaire inférieur.

« Dans la grammaire méticuleuse du protocole d’État chinois, cette distinction n’est jamais fortuite. Pékin communiquait un message aux deux capitales avant même que Xi n’ait prononcé un mot : le partenariat avec la Russie est apprécié, mais il n’est pas équivalent » à celui avec les États-Unis, relève Howard Zhang.

De plus, le commerce bilatéral sino-russe qui s’élevait à 1 630 milliards de yuans (240 milliards de dollars) en 2025 a affiché une baisse de 6,5 % par rapport au record atteint en 2024, ce qui constitue la première baisse annuelle en cinq ans.


La Russie plus que jamais vassale de la Chine

« La Russie [avait] besoin que cette visite porte ses fruits, contrairement à la Chine. Pékin peut se permettre d’être patiente ; Moscou, qui soutient une économie de guerre sous le poids de sanctions prolongées, ne le peut pas, » explique-t-il encore.

Reste toutefois que Pékin et Moscou conservent une stratégie géopolitique commune bâtie sur leur détestation partagée de l’Occident qui constitue le socle de leur alliance de circonstance.

Ils « construisent de manière cohérente depuis au moins 2022 un projet spécifique : un monde dans lequel les institutions dirigées par l’Occident ne fixent plus les règles dominantes, et dans lequel la Chine et la Russie peuvent exercer leur autorité au sein de leurs sphères revendiquées sans avoir à rendre de comptes à l’extérieur, » insiste encore ce sinologue.

Si les relations économiques se sont considérablement renforcées entre la Chine et la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine le 22 février 2022, les importations russes n’ont représenté qu’environ 5 % des importations de la Chine en 2025, selon les douanes chinoises.

A l’inverse, la Chine a représenté plus du tiers des importations et plus du quart des exportations de la Russie en 2025, selon l’agence russe TASS. La Chine était aussi, fin 2025, le principal acheteur de pétrole brut et de charbon russes et le deuxième de gaz acheminé par pipeline, selon le Centre pour la recherche sur l’énergie et la propreté de l’air (CREA).

La visite de Vladimir Poutine à Pékin était programmée de longue date et n’a donc pas de lien direct avec celle de Donald Trump. L’occasion du sommet Xi-Poutine était le 30e anniversaire d’un « partenariat de coordination stratégique » et le 25e anniversaire d’un traité de bon voisinage que les deux hommes ont convenu de prolonger.

Le président russe a invité son homologue en Russie l’an prochain et a confirmé sa présence au sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) en novembre prochain en Chine.

Le 4 février 2022, venu pour assister à l’ouverture à Pékin des Jeux olympiques d’hiver, Vladimir Poutine avait rencontré Xi Jinping pendant plusieurs heures à l’issue desquelles les deux dirigeants avaient pour la première fois annoncé une « coopération sans limites » entre la Chine et la Russie.

Le 4 juillet 2025, le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi avait fait preuve d’une sincérité inattendue lorsqu’il avait déclaré lors d’un entretien à Bruxelles avec Kaja Kallas, la responsable de la diplomatie de l’Union européenne, que « la Chine ne peut pas permettre un échec de la Russie en Ukraine. » Pékin livre notamment à la Russie des matériels électroniques à utilisation duale, c’est-à-dire également militaire, tels que des semiconducteurs et des composants pour la fabrication de drones qui se révèlent d’une utilité critique dans la guerre russo-ukrainienne.

Selon Reuters, la Chine aurait d’autre part formé plus de 200 militaires russes l’an passé, dont certains sont depuis déployés sur le front ukrainien, affirme l’agence qui cite des services de renseignements européens. Le quotidien allemand Die Welt confirme ces informations, précisant que selon des services de renseignement européens, plusieurs centaines de soldats russes ont participé fin 2025, sur six sites militaires différents en Chine, à des programmes de formation de l’Armée populaire de libération.

Les visites de Trump et Poutine, tout bénéfice pour Xi Jinping

Ceux-ci portaient sur « l’emploi de systèmes sans pilote, les contre-mesures électroniques contre les drones ainsi que des simulations de combat modernes, » poursuit le journal. Les participants étaient de différents grades et de différentes générations. Certains étaient membres de l’unité d’élite russe Rubicon spécialisée dans les drones. A l’issue de la formation, des dizaines d’entre eux ont participé début 2026 à des combats en Ukraine, dont certains à des postes de commandement, d’après Die Welt.

« Tout ce qui met la Russie en position de poursuivre cette guerre d’agression contre l’Ukraine constitue une menace pour la sécurité européenne, pour notre sécurité en Allemagne, » a commenté un porte-parole du ministère allemand des affaires étrangères, qui s’est cependant gardé de confirmer ou d’infirmer les révélations de Die Welt.

Ajoutée à une visite plutôt ratée de Donald Trump qui s’est achevée vendredi dernier et où il est clairement apparu en situation de faiblesse face à un Xi Jinping impérial, celle de Vladimir Poutine a montré, elle, une dépendance de plus en plus aiguë de la Russie à l’égard de la Chine.

Alexander Gabuev, directeur du Carnegie Russia Eurasia Center à Berlin, a résumé cet état de fait dans les colonnes du Financial Times le 19 mai : « La Russie se trouve dans une situation désespérée, à la recherche de nouvelles sources de revenus. »

Xi Jinping a tout lieu de se féliciter de ces deux visites d’où émerge encore un peu plus, par effet de miroir, l’image obsédante d’une Chine de plus en plus puissante qui aura désormais les coudées encore plus franches pour se présenter en « pays pôle de stabilité et faiseur de paix » dans un monde de plus en plus proche du chaos.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

Le palais de l'Elysée a été perquisitionné

 

Après une première tentative infructueuse mi-avril, une perquisition a été menée jeudi au palais de l'Elysée dans le cadre des investigations sur l'attribution des cérémonies d'entrée au Panthéon, une première depuis l'affaire Benalla en 2018.

«Des opérations de perquisitions ont eu lieu le 21 mai dans des locaux de l'Elysée, dans le cadre de l'information judiciaire visant notamment les conditions d'attribution de certains marchés publics relatifs à l'organisation de cérémonies de panthéonisation par le Centre des monuments nationaux (CMN)», a expliqué le Parquet national financier (PNF) à l'AFP, confirmant une information du Monde. «Ces opérations ont été précédées d'échanges institutionnels afin d'en permettre le déroulement», a-t-il précisé.

Interrogé par l'AFP, l'Elysée s'est refusé à tout commentaire.

Conditions d'attribution de marchés publics

Le 14 avril, les enquêteurs et magistrats du PNF n'avaient pas été autorisés à accéder au palais présidentiel lors de leur première tentative de perquisition.

Ils s'étaient vu opposer «une analyse selon laquelle l'article 67 de la Constitution emporterait l'inviolabilité des locaux rattachés à la présidence de la République», avait expliqué le procureur de la République financier, Pascal Prache, dans un communiqué.

Selon l'article 67 de la Constitution, le président de la République n'est, en règle générale, pas responsable des actes accomplis en cette qualité. Il ne peut, durant son mandat et devant aucune juridiction ou autorité administrative française, être requis de témoigner ni faire l'objet d'une action, d'un acte d'information, d'instruction ou de poursuite.

Le 14 avril, il avait été indiqué aux enquêteurs que «les documents des agents de l'Élysée, détachables de l'activité du chef de l'Etat, et ainsi communicables, leur seraient transmis sur demande», selon M. Prache.

La perquisition a été menée dans le cadre d'une information judiciaire ouverte en octobre 2025 pour «favoritisme, prise illégale d'intérêt, corruption et trafic d'influence». Au coeur des investigations, les conditions d'attribution de certains marchés publics relatifs à l'organisation de cérémonies de panthéonisation.

«2 millions d'euros»

Selon «Le Canard Enchaîné», qui a révélé l'affaire, les enquêteurs s'interrogent sur le choix de la société Shortcut Events pour organiser ces cérémonies d'entrée au Panthéon des femmes et hommes illustres pendant 22 ans, jusqu'à l'hommage à Missak Manouchian en 2024. Chaque panthéonisation a été facturée à l'Etat «autour de 2 millions d'euros», assure l'hebdomadaire satirique.

Shortcut Events est également derrière l'organisation de plusieurs événements, comme le 80e anniversaire du Débarquement à Omaha Beach, en Normandie, en juin 2024.

«Chargée d'organiser des cérémonies de panthéonisation dès 2002, la société Shortcut Events a pleinement profité de la multiplication des hommages nationaux sous la présidence d'Emmanuel Macron en remportant systématiquement les appels d'offres», écrivait le journal Le Monde le 14 avril. Le CMN a attribué, en 2025, la cérémonie d'entrée de Robert Badinter au Panthéon d'une valeur de 2,4 millions d'euros selon Le Monde à une autre agence, Auditoire, mettant ainsi fin à la série de marchés remportés par Shortcut Events.

Le procureur financier avait fait état le 14 avril d'"opérations de perquisition visant divers lieux, dont des services de la présidence de la République ainsi que des domiciles», sans davantage de détails.

Les investigations sont confiées à la Brigade financière et anticorruption de la police judiciaire parisienne. En amont de l'information judiciaire, le PNF avait diligenté une enquête préliminaire en décembre 2023.

La dernière perquisition à l'Elysée remontait au 25 juillet 2018, dans l'affaire Benalla, sous le premier mandat d'Emmanuel Macron. Alexandre Benalla, un collaborateur du chef de l'Etat, venait alors d'être mis en examen pour des violences commises à la fin d'une manifestation le 1er mai. Il a depuis été condamné à un an de prison ferme.

AFP

Un plan israélo-américain visait à Mahmoud Ahmadinejad au pouvoir, selon une enquête du «New York Times»

 

Remplacer l'actuel président iranien par un ancien. Voici la véritable intention des Etats-Unis et d'Israël lorsqu'ils ont frappé l'Iran le 28 février dernier, d'après les conclusions d'une enquête du «New York Times». Et la personne qu'ils avaient en tête n'est pas n'importe qui: il s'agirait de l'ancien président, Mahmoud Ahmadinejad. L'Iranien aurait même été consulté. 

Un choix qui semble particulièrement déroutant, compte tenu de ses positions anti-israéliennes et anti-américaines incendiaires. Le dirigeant iranien s'est illustré par ses discours virulents à répétition contre le sionisme, qualifiant fréquemment Israël de «honte pour l'humanité» et appelant à sa dissolution.

Son monologue d'une demi heure, qui s'attaquait à l'essence d'Israël et à ses actions «racistes», a même provoqué un tollé à l'ONU en 2009, et plus largement dans le monde diplomatique. A noter qu'à la tête de la République islamique (2005-2013), Mahmoud Ahmadinejad a accéléré le programme iranien d'enrichissement de l'uranium, combattu avec ferveur par les USA et Israël. 

Une coupure avec Téhéran

Malgré tout, les deux puissances alliées ont décidé de miser sur lui. En effet, Mahmoud Ahmadinejad incarnait une sorte d'espoir, au vu de sa rupture récente avec Téhéran. Il a multiplié les critiques contre le régime, l'accusant notamment de corruption. Résultat: il a été écarté de plusieurs élections présidentielles, et placé sous étroite surveillance, étant assigné à résidence. 

A noter aussi que son étrange silence depuis la Guerre des douze jours en été 2025 et ses compliments à Donald Trump dans une lettre ouverte ont alimenté les spéculations sur un potentiel retour sur la scène politique. L'ex-dirigeant combatif a-t-il délibérément joué la carte de la discrétion pour se rapprocher secrètement des Etats-Unis? 

Un plan qui a échoué

Dans tous les cas, la stratégie israélo-américaine ne se serait pas déroulée comme prévu, relève le NYT. Tout d'abord, les deux alliés pensaient gagner cette guerre rapidement, sous-estimant la réaction iranienne. Le média américain estime aussi que le choix de Mahmoud Ahmadinejad était contesté par plusieurs conseillers politiques de l'administration Trump. 

Par ailleurs, Mahmoud Ahmadinejad aurait été grièvement blessé à la suite d'un raid israélien qui a frappé son domicile, selon le NYT. Une démarche visant à lui permettre d'échapper à son assignation à résidence. Mais depuis, le dirigeant conservateur semble avoir disparu des radars. Et avec lui, ses ambitions de pouvoir. Son état de santé reste néanmoins flou: sa mort avait d'abord été annoncée, avant d'être démentie.

Interrogé par le «New York Times», le Mossad n'a pas souhaité s'exprimer. 

Olalla Piñeiro Trigo

blick.ch

Amérique latine : un cadre politique en évolution

 

Les dernières élections en Amérique latine révèlent un retour marqué des droites conservatrices dans plusieurs pays, comme au Chili, en Bolivie, en Équateur, ou au Honduras. Quels facteurs régionaux expliquent, selon vous, ce renversement politique ?

Les récentes élections traduisent avant tout un phénomène d’alternance politique. Le cycle électoral précédent, entre 2021 et 2022, s’était inscrit dans un contexte particulier marqué par la sortie difficile de la pandémie. À cette période, les sociétés latino-américaines étaient (et restent) profondément critiques envers leurs élites politiques et économiques, nourrissant une aspiration forte au renouvellement. Dans certains pays, comme au Chili, ce renouvellement s’est aussi manifesté par un facteur générationnel, avec l’élection d’un président progressiste très jeune, Gabriel Boric [40 ans au moment de l’élection].

Cependant, les gouvernements issus de ce cycle « de gauche » n’ont pas réussi à transformer durablement les dynamiques économiques et sociales, notamment en termes de croissance et de réduction des inégalités. Par ailleurs, si les enjeux en matière de migration, de sécurité, et de narcotrafic sont devenues centraux pour l’opinion publique ces dernières années, ils n’ont peut-être pas été suffisamment traités. Le sentiment d’insécurité, longtemps cantonné au Mexique et aux pays d’Amérique centrale, s’est étendu à toute l’Amérique du Sud, augmentant ainsi l’écho des discours de droite, voire d’extrême droite, qui ont su capitaliser sur ces préoccupations.

Cette alternance vers des gouvernements conservateurs s’accompagne d’un discours plus affirmé sur les thèmes de la sécurité, de la lutte contre le crime organisé et de la gestion de l’immigration illégale. Un exemple emblématique est la décision du président chilien d’extrême droite, José Antonio Kast [depuis le 11 mars 2026], de construire un mur de près de 500 kilomètres à la frontière péruvienne pour contenir l’immigration illégale. Une mesure qui était jusqu’alors inimaginable en Amérique du Sud. 

Quelles conclusions tirer des élections en 2025 de deux candidats de droite, Nasry Asfura au Honduras et Rodrigo Paz Pereira en Bolivie ? 

Le cas du Honduras illustre l’importance de l’influence exercée par la diaspora hondurienne aux États-Unis. Les envois de fonds des émigrés honduriens vers leur pays d’origine jouent un rôle économique crucial. Par ailleurs, le soutien de l’administration Trump à la candidature de Nasry Asfura, entrepreneur et représentant du Parti national du Honduras, a également pesé dans un scrutin marqué par un faible écart entre les principaux candidats. Seuls 27 000 bulletins les séparaient. Il faut rappeler que, selon les statistiques de la Banque mondiale (1), plus de 25 % du PIB du pays est le fruit des transferts monétaires des Honduriens vivant à l’étranger, et dans leur grande majorité aux États Unis, ce qui confère à ce pays une influence politique particulièrement significative au Honduras.

En Bolivie, le scrutin de 2025 marque la fin d’un cycle politique dominé pendant deux décennies par le Mouvement vers le Socialisme (MAS). En effet, si le passage d’un gouvernement de gauche à un gouvernement de centre-droit, incarné par Rodrigo Paz, peut sembler classique, il s’inscrit dans un contexte de transformation électorale majeure. Alors que le MAS disposait d’une assise politique et sociale considérable, notamment grâce à son enracinement dans les mouvements paysans, ces élections se sont traduites par son effondrement, notamment au Parlement. Ainsi, cette défaite illustre un changement profond dans la vie politique bolivienne, dépassant la simple alternance politique. 

Par rapport à 2022, des dynamiques sociales et économiques ont-elles influencé cette évolution électorale ? 

L’évolution électorale récente en Amérique latine s’inscrit dans un contexte social et économique complexe, marqué par une croissance économique limitée et des problèmes structurels persistants, notamment en matière de redistribution des richesses. Un indicateur clé à cet égard est le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités au sein des sociétés. L’Amérique latine est malheureusement la région la plus inégale de la planète. Néanmoins, un pays a vu ce coefficient diminuer ces dernières années : le Brésil ; ce qui constitue un signe positif dans une région souvent confrontée à des perspectives économiques moroses.

Cette diminution relative des inégalités traduit des changements structurels importants. Parmi ceux-ci figure une réforme fiscale majeure, avec l’instauration d’une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) unifiée à l’échelle nationale. Cette harmonisation fiscale rompt avec un système antérieur fragmenté, où chaque État appliquait ses propres règles, entrainant une forme de concurrence fiscale interne. En unifiant et en rendant plus transparentes les modalités d’imposition, cette réforme contribue à renforcer la prévisibilité et la stabilité de l’économie brésilienne.

Par ailleurs, des ajustements fiscaux ont été opérés sur l’impôt sur les sociétés et les particuliers. Ces mesures ont consisté à alléger, voire exonérer, la charge fiscale pesant sur les ménages les plus modestes, tout en introduisant de nouveaux mécanismes pour taxer davantage les plus hauts revenus, notamment ceux qui échappaient jusqu’alors à l’impôt via des structures annexes, comme les holdings ou des biens détenus à l’étranger. Ces réformes structurantes jalonnent le chemin vers une transformation économique plus durable.

Fait notable, ces avancées ont été adoptées malgré des forces conservatrices majoritaires au Congrès brésilien, qui se trouvent régulièrement en décalage avec les priorités du président Luiz Inácio Lula da Silva. Ce paradoxe souligne la complexité du paysage politique et institutionnel brésilien, où des progrès importants peuvent néanmoins émerger dans un contexte de tensions idéologiques. 

Observe-t-on globalement une érosion de la confiance dans les institutions démocratiques ?

Les études d’opinion, telles que celles menées par V-Dem sur la qualité de la démocratie ou le Latinobarómetro, dirigé par Marta Lagos au Chili, montrent une tendance à l’érosion de la confiance des citoyens latino-américains envers leurs institutions démocratiques ainsi que leurs élites politiques et économiques. Cette dégradation varie toutefois selon les contextes nationaux. Par exemple, au Brésil, l’implication accrue des forces armées dans la gouvernance sous Jair Bolsonaro a contribué à une dégradation de leur image auprès de l’opinion publique. Ce phénomène s’inscrit dans ce que le professeur Manuel Alcántara de l’université de Salamanque qualifie de « démocraties fatiguées » en Amérique latine. Selon les termes d’Alcántara, il existe une lassitude croissante des citoyens, qui se manifeste par une crise de la représentation, comme en témoignent l’épuisement des partis politiques, la perte de confiance dans les institutions et les niveaux élevés d’insatisfaction démocratique, le tout dans un contexte de mutations socioculturelles rapides induites par la révolution numérique (2). Néanmoins, il demeure essentiel d’analyser ces évolutions en tenant compte des spécificités propres à chaque pays.

En matière d’ingérences étrangères dans les scrutins latino-américains, des exemples récents et significatifs sont-ils à relever ? Quelles menaces pèsent sur les prochaines élections dans la région et quels pays seront particulièrement sous surveillance ?

En 2025, l’ingérence étrangère dans les scrutins latino-américains s’est illustrée notamment par le soutien explicite de Donald Trump au candidat Nasry Asfura au Honduras, qui a finalement été élu. Par ailleurs, aux États-Unis, l’administration a également manifesté un appui marqué envers Javier Milei en Argentine, par exemple à travers un prêt du Trésor américain accordé au gouvernement argentin, accompagné du soutien public de Donald Trump à ce candidat. Ces exemples soulignent l’influence directe exercée par certains acteurs étrangers dans les processus électoraux de la région.

La question de l’ingérence, principalement attribuée aux États-Unis, mais potentiellement liée à d’autres pays, mérite une attention particulière à l’approche des prochaines élections majeures en Colombie [mai] et au Brésil [octobre] en 2026. Entre le cycle électoral précédent de 2021-2022 et aujourd’hui, les outils numériques ont considérablement évolué, facilitant la diffusion massive de fausses informations ainsi que la mise en œuvre de stratégies de diffamation et de manipulation. Face à ces enjeux, certains pays, comme le Brésil, ont adopté des mesures législatives visant à réduire l’impact des fake news et à mieux encadrer la communication électorale (3). Le tribunal suprême électoral (TSE) a créé une jurisprudence en matière de contentieux électoral afin d’éviter l’utilisation dévoyée de l’intelligence artificielle durant les élections de 2026. 

Cependant, la puissance croissante des technologies, notamment de l’intelligence artificielle, suscite des inquiétudes quant à une possible intensification des ingérences étrangères lors des scrutins à venir. Ces développements appellent à une vigilance accrue pour préserver l’intégrité des processus démocratiques dans la région.

Face à une instabilité politique persistante au Pérou, quelles sont les attentes des prochaines élections en avril 2026 ?

Le Pérou traverse depuis de nombreuses années une période d’instabilité politique profonde, caractérisée par une succession rapide de présidents. Cette instabilité s’explique en grande partie par une série de scandales de corruption touchant presque tous les présidents élus depuis 2000, à commencer par Alejandro Toledo (4). La quasi-totalité de ces dirigeants ont été mis en examen ou condamnés, et dans un cas tragique, un président (Alan Garcia, 2019) s’est même suicidé alors qu’il était inculpé pour des affaires de corruption.

Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de crise institutionnelle, marquée par un affrontement récurrent entre le pouvoir législatif et l’exécutif. Ce déséquilibre des pouvoirs contribue à la fragilité gouvernementale et explique en partie la fréquence des changements à la présidence. Ces derniers mois, le pays a connu plus de trois chefs d’État successifs, sans compter les nombreux remaniements ministériels et les rotations à la tête du gouvernement. Cette instabilité politique chronique alimente une forte incertitude quant à l’avenir du pays et pose des défis majeurs pour les élections d’avril 2026.


En ce qui concerne le Brésil, quelles perspectives et quels défis anticipez-vous pour les prochaines élections présidentielles en octobre 2026 ? Le pays maintiendra-t-il son rôle de leader de la gauche latino-américaine ?

Les prochaines élections présidentielles au Brésil s’annoncent particulièrement disputées, opposant principalement Luiz Inácio Lula da Silva à Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro. Les études d’opinion révèlent une société profondément divisée, avec une cristallisation précoce des intentions de vote autour de ces deux figures majeures, incarnant des visions politiques opposées. Cette campagne s’annonce également historique, car il s’agira vraisemblablement de la dernière participation de Lula da Silva. En effet, depuis le retour à la démocratie en 1989, il a été directement ou indirectement présent à chaque élection présidentielle, que ce soit en tant que candidat ou à travers des proches comme Fernando Haddad en 2018 ou Dilma Rousseff en 2010 et 2014.

Même si l’héritage politique de Lula da Silva continuera probablement d’influencer la gauche brésilienne, notamment lors des scrutins futurs, son âge avancé (80 ans) rend improbable sa candidature au-delà de 2026. Ce contexte marque un tournant pour la démocratie brésilienne, qui a longtemps été centrée autour de sa personnalité et de son influence singulière. À l’avenir, le pays devra donc identifier de nouveaux leaders capables de porter les aspirations de la gauche dans un paysage politique en pleine évolution. Ce moment de transition sera crucial pour le maintien du rôle du Brésil comme leader de la gauche latino-américaine, un rôle qui reste à confirmer lors des prochains scrutins.

Comment analysez-vous les enjeux électoraux en Colombie à l’approche des prochaines échéances en mai 2026 ? Quels impacts ces élections pourraient-elles avoir sur la région ?

Les prochaines élections en Colombie seront particulièrement scrutées en raison de leur caractère polarisé. Les résultats des élections législatives de mars ont révélé une résilience notable de la base électorale du président Gustavo Petro, ce qui n’était pas acquis. En effet, lors des élections de mi-mandat, le président colombien semblait avoir une implantation territoriale limitée, même dans des zones clés comme la capitale, Bogotá. Plusieurs analystes avaient alors estimé que son influence était passagère et que les scrutins de 2026 pourraient ramener au premier plan des figures plus traditionnelles, notamment issues de l’opposition de droite.

Cependant, les élections législatives de mars 2026 ont démenti ces prévisions. Le parti de Gustavo Petro, le Pacto Histórico, a non seulement consolidé sa présence, mais a également amélioré ses résultats, devenant la première force politique au Sénat. Selon les chiffres disponibles, le nombre de sièges détenus par le Pacto Histórico serait passé de 16 à 25, confirmant une progression électorale significative. Ce renforcement du pouvoir législatif de Gustavo Petro pourrait avoir des répercussions importantes sur la scène politique nationale, notamment si le candidat soutenu par le président Petro est élu Président (5), rendant ces élections à venir d’autant plus cruciales.

Notes

(1) En 2024, les transferts monétaires représentaient 25,7 % du PIB hondurien. Sur ce total, près de 90 % provenaient des États Unis (https://​data​.worldbank​.org/​c​o​u​n​t​r​y​/​h​o​n​d​u​ras).

(2) Manuel Alcántara Sáez, Cristina Rivas Pérez et Cecilia Graciela Rodríguez Balmaceda, « Sociedades cansadas y democracias fatigadas en América Latina », Revista mexicana de sociología, vol. 86, juin 2024 (https://​tinyurl​.com/​2​z​s​e​b​4k4).

(3) Sara Reis, « Inteligência artificial nas eleições? Veja o que ficou decidido pelo TSE », Senado Verifica, 6/3/2026 (https://​tinyurl​.com/​b​d​f​w​j​kd2).

(4) Président du Pérou de 2001 à 2006, il a été extradé des États-Unis en 2023 et condamné en 2024 à 20 ans de prison pour pour avoir reçu des pots-de-vin d’un montant de 35 millions de dollars (notamment dans l’affaire Odebrecht), ainsi qu’à 13 ans de prison pour blanchiment en 2025. En janvier 2026, la moitié des 130 membres du Congrès péruvien étaient visés par des enquêtes judiciaires, la plupart dans des dossiers de corruption (NdlR).

(5) Le mandat présidentiel colombien est limité à quatre ans non renouvelables (NdlR).

Gaspard Estrada

areion24.news

Les renseignements américains sont surpris par la rapidité du rétablissement militaire de l'Iran

 

Ce processus implique le remplacement des lanceurs de missiles, des sites de déploiement et des capacités de production des principaux systèmes d'armes détruits lors du conflit.

Par ailleurs, l'Iran a relancé certaines chaînes de production de drones pendant la période de cessez-le-feu de six semaines qui a débuté début avril 2026.

Selon les services de renseignement américains, cela signifie que l'Iran reste une menace importante pour les alliés des États-Unis dans la région si le président Donald Trump décide de reprendre les frappes aériennes.

Un responsable américain, citant des évaluations des services de renseignement, a indiqué que l'Iran pourrait rétablir pleinement sa capacité de frappe par drones en six mois, bien que le temps nécessaire à la reproduction de chaque type d'arme varie. « L'Iran a dépassé tous les délais de reconstruction fixés par les services de renseignement », a déclaré ce responsable.

Les capacités de l'Iran en matière de drones sont particulièrement préoccupantes pour ses alliés américains. En cas d'escalade du conflit, Téhéran pourrait compenser la diminution de son arsenal de missiles en intensifiant l'utilisation de drones pour attaquer Israël et les pays du Golfe situés à portée.

Le président américain Donald Trump a averti à plusieurs reprises qu'il reprendrait les opérations militaires contre l'Iran si les deux parties ne parvenaient pas à un accord pour mettre fin au conflit.

La rapidité du rétablissement de l'Iran s'explique par plusieurs facteurs, notamment le soutien de ses alliés et partenaires, ainsi que par le fait que les attaques américaines et israéliennes n'ont peut-être pas causé le niveau de dégâts revendiqué par les deux camps.

Selon les dernières évaluations des services de renseignement américains, l'Iran a conservé d'importantes capacités en matière de missiles balistiques, de drones et de défense aérienne, malgré les frappes aériennes américaines et israéliennes. Cela signifie que le processus de reconstruction militaire de Téhéran ne part pas de zéro, mais s'appuie sur les capacités militaires subsistant après le conflit.

Les services de renseignement américains estimaient auparavant qu'environ la moitié seulement des lanceurs de missiles iraniens étaient encore opérationnels après les frappes américaines. Cependant, un nouveau rapport porte ce chiffre à environ deux tiers. Selon certaines sources, le cessez-le-feu a permis à l'Iran de remettre en service de nombreux lanceurs qui avaient été enfouis mais non complètement détruits.

Selon des sources du renseignement américain, l'Iran possède encore des milliers de drones, soit environ 50 % de sa capacité en la matière d'avant le conflit.

Par ailleurs, la majorité des missiles de croisière de défense côtière iraniens seraient restés intacts. Ces systèmes n'étaient pas la cible des frappes aériennes américaines. Ces missiles jouent un rôle crucial dans la capacité de l'Iran à contrôler le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, voie de transport stratégique pour l'approvisionnement mondial en énergie.

Selon de récentes évaluations des services de renseignement américains, Téhéran a démontré sa capacité à limiter l'impact à long terme des attaques grâce à un rythme de reconstruction relativement rapide. Cela se manifeste notamment par ses efforts pour restaurer son industrie de défense, un secteur que le commandant du CENTCOM américain, l'amiral Brad Cooper, a qualifié de gravement endommagé lors de la campagne militaire américano-israélienne.

Lors d'une audition devant la commission des forces armées de la Chambre des représentants, Cooper a déclaré que l'opération « Terreur » avait « considérablement affaibli les capacités de l'Iran en matière de missiles balistiques et de drones et détruit 90 % de sa base industrielle de défense », laissant Téhéran « incapable de se reconstruire pendant des années ».

Cependant, cette déclaration semble contredire de nombreuses évaluations internes des services de renseignement américains. Deux sources indiquent que les données disponibles ne reflètent pas pleinement l'ampleur des dégâts décrite par le commandant du CENTCOM. Selon ces évaluations, les dommages subis par l'industrie de défense iranienne pourraient ne ralentir le processus de reconstruction que de quelques mois, et non de plusieurs années comme l'affirme l'armée américaine.

Ces sources ont également souligné que plusieurs composantes clés de la base industrielle de défense iranienne restent intactes, permettant à Téhéran d'accélérer le rétablissement de certaines capacités militaires stratégiques.

znews.vn

mercredi 20 mai 2026

Y a-t-il une « économie de transition » en Syrie ?

 

À la suite du changement de régime intervenu en décembre 2024, la Syrie fait face à de nombreux défis. La reconstruction économique est l’un des enjeux majeurs de cette période de transition, car le pays et ses 24,17 millions d’habitants (2024) restent fortement impactés par près de quinze ans de guerre. Cette réalité ne doit pas masquer le fait que l’économie syrienne souffrait déjà, avant le déclenchement de la crise en 2011, de problèmes structurels importants dont hérite le nouveau pouvoir.

Une situation économique et sociale catastrophique

Selon la Banque mondiale, l’économie syrienne est au bord de l’effondrement : 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, le PIB est passé de 61,3 milliards de dollars en 2010 à 19,9 milliards en 2023, et le coût de la reconstruction est estimé entre 300 milliards et 500 milliards de dollars (1).

La présidence de Bachar al-Assad (2000-2024) se caractérise, à partir du milieu des années 2000, par un tournant néolibéral que le président déchu appelle « économie sociale de marché ». Dans l’alternative entre une « thérapie de choc » et une transformation graduelle d’un système présenté comme socialiste vers un capitalisme mondialisé, le pouvoir opte pour une formule singulière : une partie des entreprises publiques est privatisée de manière brutale, tandis que les autres sont délaissées jusqu’à leur disparition face à la concurrence du secteur privé. Ce passage suppose plusieurs étapes – de la transition à la mutation – qui conduisent à une rupture avec le socialisme (2). Mais cette transition exige aussi la mise en place d’institutions (fiscalité juste, cadre juridique clair, protection sociale minimale). Or ce n’est pas cette feuille de route qui est suivie : les options libérales adoptées par Bachar al-­Assad se traduisent par un « capitalisme de copains ». On observe alors une personnalisation extrême du pouvoir, un système fondé sur le clientélisme et la soumission de la sphère économique au politique, avec une bureaucratie hypertrophiée.

Dans ce système, gangrené à tous les niveaux par la corruption et les faveurs accordées par intérêt, ce ne sont pas les compétences techniques qui permettent d’obtenir les marchés, mais la proximité avec le clan présidentiel. Cela conduit à concentrer entre quelques mains la majeure partie de l’économie syrienne. La Cham Holding, dont la famille Al-Assad était l’actionnaire principal, symbolise ce fonctionnement, tant sa position dominante s’étendait à plusieurs secteurs. Dans la communication, elle détenait la chaîne de télévision Al-Dounia et le quotidien El-­Watan ; elle dirigeait des zones commerciales détaxées, l’entreprise de bâtiment Ramak et le groupe touristique La Corniche. Cham Holding contrôlait également l’un des trois opérateurs de téléphonie mobile syriens (Syriatel), secteur objet de nombreuses manipulations (3). Les proches du président déchu avaient aussi le monopole de la vente de cigarettes.

Dans le même temps, le retrait de l’État a impacté la société syrienne en supprimant les derniers avantages sociaux. En 2008, l’application stricte des recommandations du Fonds monétaire international (FMI) entraîne la fin des subventions sur plusieurs produits de première nécessité comme le sucre ou le riz. La fonction publique subit aussi une réduction massive des effectifs, ce qui provoque l’effritement des services à la population : fermeture de dispensaires, abandon de lignes de transports en commun. De manière mécanique, cela ouvre la voie à une offre privée dans des secteurs clés comme la santé ou l’éducation. Pour les classes moyennes et modestes, incapables d’accéder à cette offre onéreuse, une économie parallèle se développe, entraînant plus de corruption.

Le maintien de cette nomenklatura d’affaires qui entoure le régime devient un fardeau pour l’économie et le développement, par sa force centrifuge de captation des ressources. C’est dans ce contexte que la crise éclate en 2011, avec une forte participation des classes marginalisées aux soulèvements, puis aux groupes armés. Dès lors, une économie de guerre s’installe en Syrie. Les réseaux d’échanges sont perturbés au profit de nouveaux circuits fondés sur la violence et la prédation des ressources publiques et privées, les diverses milices ne reculant devant rien pour se financer et poursuivre leurs opérations militaires.

L’une des caractéristiques principales de l’économie de guerre est qu’elle entraîne de multiples fragmentations : celle de l’espace, avec des groupes armés contrôlant des checkpoints et ayant la mainmise sur de petits territoires qu’ils se disputent entre eux, et celle des marchés, avec des circuits d’échanges incluant des trafics divers et de la contrebande. Favorisées par la circulation des armes, ainsi que par la misère et les déplacements de population, les activités criminelles en tout genre prospèrent : kidnappings, rackets, trafics. Jabhat al-Nosra, le mouvement d’Ahmed al-Charaa devenu la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), en fait partie.

Au fur et à mesure que le conflit s’enlise et que la violence s’impose dans les échanges quotidiens, émergent des « seigneurs de la guerre » occupant la place laissée vacante par les acteurs économiques précédents. De nouvelles alliances se forment aussi entre certains de ces « seigneurs » et Damas, en fonction des nécessités de chacun. En guise de « remerciement pour services rendus », Bachar al-Assad a permis à nombre d’entre eux de blanchir leurs activités, voire de devenir députés. Le régime se livre lui-même à des activités criminelles, notamment le trafic de drogues comme le captagon, au point que la Syrie est désormais considérée comme un « narco-État » (4).

Une continuité avec les anciennes pratiques ?

À la fin des années 2010, la HTC prend le contrôle de la ville d’Idlib et de sa région. Sur le plan économique, il est remarquable de constater à quel point l’administration de cette zone reproduit le système instauré par le régime syrien avant le conflit : économie de prédation, multiplication de monopoles concentrés entre les mains d’Ahmed al-Charaa et de son entourage. Le chef de l’État est le seul à pouvoir octroyer les diverses autorisations pour les activités économiques et possède à ce titre le monopole des ressources et du prélèvement des taxes… Sa gestion administrative réitère les méthodes de l’ancien régime, comme l’obligation d’obtenir un « bulletin de situation » auprès des services de sécurité pour décrocher un permis de construire. Ahmed al-Charaa détient également l’entreprise de construction ­Al-Raqi, seule attributaire des marchés de son secteur d’activité. Le fait de concentrer ainsi l’ensemble des ressources permet à la HTC et à son leader de s’assurer la loyauté d’une nouvelle classe dirigeante qui, profitant de cette rente, a intérêt à voir perdurer ce qui est devenu un véritable « micro-État personnel ».

La guerre en Syrie et ses conséquences économiques


La gouvernance actuelle d’Ahmed al-­Charaa découle de cette expérience, qu’il étend désormais à l’échelle nationale. Le pays n’est pas encore sorti de l’économie de la violence héritée du conflit, ni du mode de gestion économique qui a été celui du régime de Bachar al-Assad. L’attribution des marchés aux proches du président de transition en est un signe : depuis le printemps 2025, l’application mobile Sham Cash, développée à Idlib, remplace l’ancienne plate-forme de la Banque centrale syrienne (BCS) pour verser les salaires des fonctionnaires dans toute la Syrie. Les données personnelles de ces derniers ont dû être transférées à un entrepreneur privé lié au nouveau chef de l’État, en partenariat avec un opérateur turc, ce qui pose directement la question de la souveraineté syrienne.

Il est également édifiant de constater que certains des acteurs les plus importants de l’ère Al-Assad, parmi ceux qui ont le plus bénéficié du « capitalisme des copains », ont pu conclure des accords avec la présidence transitionnelle pour retrouver une place équivalente et se voir attribuer des marchés. Un cas emblématique est celui de Mohamed Hamcho, dont la sœur est l’épouse de Maher al-Assad, le frère de Bachar. Pour l’opposition syrienne comme pour les renseignements occidentaux, l’homme d’affaires a notamment été lié à la 4e division blindée et au trafic de captagon. En tant que proche du premier cercle du pouvoir, il avait développé un empire industriel estimé à 640 millions de dollars avec des entreprises dans la métallurgie, la fabrication de câbles, l’électronique… Pour conserver ses sociétés, il aurait négocié avec le nouveau pouvoir en versant environ 150 millions de dollars. Dans un contexte de privatisations massives de nombreux secteurs et services – dont ceux qui touchent aux enjeux vitaux comme l’eau potable et l’énergie –, le marché de l’électricité est attribué à Ramez al-Khayyat, son neveu basé au Qatar, pour un contrat estimé à 7 milliards de dollars destiné à développer des centrales : encore un exemple de corruption et de clientélisme.

Ces éléments confirment que la nouvelle présidence reproduit des structures économiques et politiques relevant du néopatrimonialisme. Ainsi, un pôle de décision économique s’est constitué au plus haut niveau, dans un cercle restreint de proches dominé par Hazem, le frère aîné ­d’Ahmed al-Charaa (5). Les décisions, opaques, de la nouvelle gouvernance oscillent entre discours de rupture avec le régime précédent et alliances renouvelées avec les mêmes acteurs. Aucun organe de contrôle ou de régulation ne semble avoir été créé. La libéralisation totale du commerce du pain, aliment de base de la population, illustre cette gestion hasardeuse : dans un pays majoritairement pauvre, les prix flambent dans un contexte de sécheresses à répétition et d’arrêt des subventions américaines aux ONG. Tandis que les familles survivent grâce aux transferts de la diaspora, le gouvernement a pris la décision de soutenir la livre syrienne, ce qui ampute encore le pouvoir d’achat. Dans le même temps, un fonds souverain a été confié… à Hazem al-Charaa.

Un butin de guerre ?

Épuisée par près de quinze ans de conflit, la population syrienne place de grands espoirs dans l’arrivée d’Ahmed al-Charaa, entretenus par ses engagements de retour à des conditions de vie normales – des effets d’annonce qui promettent la fourniture d’électricité, des augmentations de salaire, une hausse du pouvoir d’achat, mais qui ne débouchent pas sur des actions concrètes. La situation s’aggrave encore avec les vagues de licenciements massifs, justifiées au nom de la « débaasification », mais qui touchent environ 600 000 fonctionnaires, de tous les secteurs, souvent sans lien avec les crimes commis par l’ancien régime. La nouvelle gouvernance se prive ainsi de compétences précieuses, comme celles de pompiers ou de médecins.

La soi-disant libéralisation actuelle ressemble à une redistribution clientéliste des ressources, en échange de loyauté envers Ahmed al-Charaa, peu différente du système que la Syrie a connu jusque-là. Or, dans une période aussi cruciale où la production doit être relancée, où la pauvreté frappe massivement et où le sujet de l’unité nationale reste sensible, une réussite économique sans l’intervention de l’État et sans politique gouvernementale claire est-elle possible ? Faute d’intégrer en urgence la question sociale, Ahmed al-Charaa s’expose à de nouvelles crises. Quelques prémices de mouvements apparaissent déjà, mais les vagues de violences contre les minorités, en mars et juillet 2025, ont mis fin à la contestation. En tant que président de transition, Ahmed al-Charaa ne dispose pas d’un mandat lui permettant d’engager durablement l’avenir du pays. Ce déficit de légitimité, ajouté à des annonces sans suite concrète, confirme que la question économique est avant tout politique.

Notes

(1) Banque mondiale, Syria Economic Monitor. Conflict, Crises, and the Collapse of Household Welfare, ­printemps 2024. Sur l’évolution de l’économie syrienne, on peut lire les analyses de Jihad Yazigi sur : https://​syria​-report​.com

(2) Wladimir Andreff, La crise des économies socialistes. La rupture d’un système, Presses universitaires de Grenoble, 1993.

(3) Khadija Sharife, Roshanak Taghavi et Kelly Bloss, Syria’s Newest Mobile Operator Has A Hidden Link to Iran’s Revolutionary Guard, OCCRP/Opensyr, décembre 2022.

(4) Caroline Rose et Alexander Söderholm, The Captagon Threat: A Profile of Illicit Trade, Consumption, and Regional Realities, New Lines Institute for Strategy and Policy, 5 avril 2022.

(5) Timour Azhari et Feras Dalatey, « Syria is secretly reshaping its economy. The president’s brother is in charge », in Reuters, 24 juillet 2025.

Akram Kachee

areion24.news

En Allemagne, un couple aurait infiltré des milieux scientifiques pour le renseignement chinois

 

Ils sont accusés de recueillir pour le compte de la Chine des informations sur des hautes technologies à usage militaire. Le parquet allemand a annoncé l’arrestation, mercredi, d’un couple marié de nationalité allemande.

« Xuejun C. et Hua S. travaillent pour un service de renseignement chinois », a affirmé le bureau du procureur fédéral, dans un communiqué publié après ces arrestations et des perquisitions à Munich. Selon les enquêteurs, le couple a tissé des liens avec de nombreux chercheurs spécialisés « dans les domaines de l’aéronautique et de l’aérospatiale, de l’informatique et de l’intelligence artificielle » dans le but d’obtenir des informations sur « des technologies de pointe à usage militaire ».

Sous couverture

D’après la même source, ils se faisaient notamment passer « pour des interprètes ou des employés d’un constructeur automobile » pour approcher leurs cibles. « Certains scientifiques ont été attirés en Chine sous prétexte de donner, contre rémunération, des conférences devant un public civil. En réalité, ces conférences se déroulaient alors devant des représentants d’entreprises d’armement publiques », poursuit le parquet.

Les enquêteurs n’ont pas précisé depuis combien de temps le couple était actif. Ils n’ont ni évoqué l’ampleur ni la sensibilité des renseignements auxquels le couple a pu avoir accès.

Une campagne d’espionnage très active

La Chine, à la fois une rivale et une cliente pour l’économie allemande, est accusée de mener une campagne d’espionnage très active en Allemagne, et des arrestations interviennent régulièrement. En février, un citoyen américain, ex-employé civil d’une base militaire américaine dans le sud-ouest de l’Allemagne, a été condamné à deux ans et huit mois de prison ferme pour avoir offert ses services au renseignement chinois.

Et en septembre 2025, la justice allemande a condamné Jian Guo, un ex-collaborateur d’un député sulfureux de l’extrême droite allemande, à quatre ans et neuf mois de prison ferme pour espionnage au profit de Pékin. L’élu lui-même, Maximilian Krah, est soupçonné de corruption et de blanchiment d’argent en lien avec la Chine. Il a vu son immunité parlementaire levée en septembre 2025.

20min.ch

mardi 19 mai 2026

Frappes sol-sol :Taïwan peut-il contester le contrôle de son détroit par la Chine ?

 

Taïwan fait face à une dégradation de la maîtrise de ses approches, où la Chine jouit désormais d’une liberté de manœuvre totale. Aussi les capacités de frappes sol-sol s’imposent-elles comme l’une des options possibles de contre-attaque pour Taïwan, qui poursuit discrètement leur développement depuis les années 1990. Toutefois, trois enjeux technologiques s’imposent à tout acteur développant des capacités de frappe contre la terre : la portée, la précision et la survivabilité des missiles balistiques et de croisière et des drones.

Deux enjeux spécifiques s’y superposent. Premièrement, la mobilité du système, qui doit être optimale afin de permettre aux capacités de frappe taïwanaises de survivre aux offensives chinoises en changeant de position. Deuxièmement, l’inventivité de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) taïwanaise qui doit développer, produire et moderniser rapidement des systèmes missiles, drones, roquettes destinés à frapper le continent chinois.

Le développement de capacités d’attaque sol-sol : une constante dans la stratégie taïwanaise

Le développement de capacités sol-sol par Taïwan remonte au début des années 1970 et est corrélé à son projet de disposer d’armes nucléaires. Ces deux efforts ont été menés par l’Institut national des sciences et technologies Zhongshan (NCSIST) (1). Toutefois, le développement d’armes nucléaires a cessé à la fin des années 1980 (2), à la suite de pressions américaines. Celui des capacités balistiques – les missiles Sky Horse

(天馬) et Ching Feng (青鋒) – s’en est alors trouvé ralenti, puisqu’il avait perdu sa vocation première. Il a progressivement retrouvé de la vigueur dans le contexte de la crise des missiles de 1995-1996, qui a rappelé la pertinence de l’usage de missiles de croisière et balistiques en cas de crise ouverte dans le détroit. Le développement de capacités balistiques reprit alors afin de frapper des cibles sur le territoire chinois. En parallèle, les progrès technologiques dans le ciblage ont permis de faire des missiles balistiques des armes de précision (3), ce qui profita au développement de programmes de missiles de croisière ; deux efforts toujours menés par le NCSIST dans le cadre de différents programmes.

Taïwan a pour objectif de créer « une interdiction multidomaine, une défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). La stratégie quadriennale de défense de 2025 (4) définit des « armes de frappe précise à long rayon d’action » (遠程精準打擊武器) comme éléments déterminants. Avec les capacités ISR et la création de commandements unifiés, ces armements – principalement des missiles balistiques et de croisière, des drones et de l’artillerie à longue portée – constitueront une « kill chain » (殺鏈) destinée à frapper des objectifs stratégiques disséminés sur le continent chinois.

Pour mener à bien cette stratégie, deux commandements organiques spécifiquement consacrés aux missions de frappe ont été créés. Le Commandement de la défense aérienne et des missiles de l’armée de l’air (空軍防空暨飛彈指揮部) fut constitué en 2017. Ce commandement organique a compétence en matière d’attaque sur le continent avec en dotation les missiles balistiques et de croisière actuellement déployés par Taïwan, et dispose aussi de capacités UAV en cours de livraison. Enfin, il a aussi pour mission d’assurer la défense aérienne du territoire.

Ce commandement sera complété par la création en juillet 2026 d’un Commandement du combat littoral (濱海作戰指揮部), dépendant de la marine, avec comme mission la surveillance des approches maritimes taïwanaises. Cette nouvelle unité englobe l’actuel escadron Hai Feng (中華民國海軍海鋒大隊), chargé du déploiement des missiles antinavires basés à terre ou sur lanceurs mobiles (Harpoon, Hsiung Feng II et III). Il ne peut être exclu que des missions de frappes sur le continent lui soient dévolues à terme.

Enfin, l’armée de terre taïwanaise a entamé le renouvellement de son artillerie à longue portée, et certaines de ses unités pourraient prendre part marginalement à des missions de frappes sur le territoire chinois, en particulier celles basées sur les archipels de Matsu et de Kinmen situés à proximité immédiate du continent chinois.

Les capacités de frappe sol-sol

Premièrement, Taïwan a lancé un programme de missile balistique. Le missile Sky Spear (天戟短程彈道飛), aussi nommé Sky Bow II B (天弓二B短程彈道飛彈) est un engin à courte portée (SRBM) développé par le NCSIST et dérivé du missile sol-air Sky Bow II (天弓二). Sa portée est estimée à 500 km, mais n’excède probablement pas 300 km. Il s’agit d’un missile de 1 150 kg à deux étages avec carburant solide, doté ou d’une tête explosive, ou d’une tête à sous – munitions. Déployé depuis 2001 et ayant fait l’objet d’un programme de modernisation en 2019, il est en mesure de frapper des cibles situées sur le littoral chinois, voire davantage dans la profondeur s’il est déployé sur les archipels de Matsu et de Kinmen jouxtant le continent. Taïwan a par ailleurs commandé 504 MGM‑140 ATACMS auprès de Lockheed Martin, en accompagnement de ses commandes de lance – roquettes multiples HIMARS passées depuis 2022. Le MGM‑140 est un missile balistique tactique à carburant solide, d’une portée de 300 km.

Deuxièmement, le NCSIST a développé simultanément le missile de croisière supersonique Hsiung Feng IIE (HFIIE, 雄風二E), sur la base des acquis accumulés dans le développement du missile antinavire Hsiung Feng II (HFII, 雄風二) dans les années 1990. Aussi appelé Hsiung Sheng (雄升), le HFIIE partage des composants avec le HFII, mais diffère dans son architecture et se rapproche plus du Tomahawk, notamment par son guidage GPS et son système de navigation TERCOM. Cet engin de 1 t est propulsé par un turbojet développé par le NCSIST (projet Kunpeng (鯤鵬計畫)) assisté par un booster à carburant solide au lancement, ce qui lui confère une portée variable entre 500 et 1 200 km. Il est déployé depuis 2004 et plus de 250 seraient en service dans deux versions en fonction de la portée. L’engin peut être déployé sur des lanceurs fixes ou mobiles, et disposerait de deux charges différentes : explosive ou à sous – munitions. Il a bénéficié d’un programme de modernisation en 2021 mené par le NCSIST dans le cadre du budget spécial 2022-2026 consacré au renforcement des capacités aériennes et navales (海空戰力提升特別預算) (5). En parallèle, 100 nouveaux missiles ont été commandés en 2022, poussant le NCIST à ouvrir une seconde ligne d’assemblage, partagée avec la production de missiles antinavires HFII (6). La portée du missile pourrait être améliorée et une nouvelle commande pourrait être notifiée prochainement au NCSIST. Constituant actuellement le fer de lance de la capacité sol-sol taïwanaise, l’engin aurait été aperçu pour la première fois en déploiement en 2025, alors que se tenait l’exercice chinois « Justice Mission 2025 ».

En parallèle, le NCSIST a discrètement entamé le développement du missile de croisière hypersonique Yun Feng (YF, 云峰飛彈), aussi appelé Ching Tien (擎天極音速巡弋飛彈). Avec un poids estimé entre 1,5 et 2 t, cet engin dispose d’une capacité d’emport supérieure, a une portée allongée (jusqu’à 2 000 km) et atteint une vitesse hypersonique grâce à un ramjet assisté d’un booster au décollage. Là où le HFIIE place à portée de tir l’ensemble des provinces côtières chinoises jusqu’à Qingdao, le YF est capable de frapper Pékin, notamment des cibles durcies grâce à sa charge semi – perforante à fragmentation. Une cinquantaine de missiles seraient actuellement déployés sur des lanceurs fixes et le NCSIST chercherait à en augmenter la cadence de production (7). Une nouvelle version nommée Yun Feng II (YFII, 云峰二型), plus rapide et dotée d’une capacité d’emport accrue serait en cours de développement. Cette nouvelle version sera déployée sur des véhicules mobiles.

Enfin, le NCSIST a noué avec l’entreprise américaine Anduril un accord de principe visant à développer un « missile de croisière autonome à bas coût » (低成本自主巡弋飛彈), dévoilé en septembre 2025 (8). Ce programme consiste à compléter l’emploi des HFIIE et YF par un engin plus petit et plus mobile : 16 missiles seraient transportés sur un seul véhicule lanceur, et pourraient être employés en essaim. L’engin serait assez proche du Barracuda‑500 développé par Anduril. Par ailleurs, son coût et sa facilité de production sont des critères mis en avant par le NCSIST afin d’élargir rapidement le stock actuel de missiles balistiques et de croisière, qui semble n’être pas assez suffisant pour soutenir plusieurs semaines de combat. Ce faisant, Taïwan renoue progressivement avec la coopération internationale dans la conception de ses capacités sol-sol, après une phase d’autarcie de trois décennies.

Troisièmement, Taïwan a commencé le développement de drones peu coûteux à long rayon d’action pouvant être employés comme des munitions rôdeuses. À l’instar de l’Ukraine ou de l’Iran, il tire les leçons de son rapport de force défavorablement disproportionné avec la Chine en s’orientant vers deux programmes actuellement menés par le NCSIST :

• le programme Chien Feng IV (勁蜂四型), développé en collaboration avec l’entreprise américaine Kratos Defense & Security Solutions, sur la base de son drone simulateur de cible MQM‑178 Firejet propulsé par deux turbojets. Présentée en septembre 2025, la version taïwanaise consisterait en un drone d’attaque dont la motorisation serait améliorée afin d’acquérir une haute manœuvrabilité ; la portée serait de 1 000 km et il pourrait délivrer une charge d’une centaine de kilos. Sa production devrait être lancée dans le courant de l’année 2026 (9) ;

• le programme Chien Hsiang (劍翔) consiste en une munition d’un rayon d’action similaire, mais d’une taille plus réduite. L’engin serait déployable à partir d’un véhicule mettant en œuvre plusieurs drones simultanément, et serait dévolu à des missions de destruction des capacités chinoises de défense aérienne. Sa taille réduite contribue à rendre l’engin facile à produire en quantité par le NCSIST.

Quatrièmement, des roquettes Mk66 à longue portée sont en cours de développement par le NCSIST. En plus des HIMARS en cours d’acquisition, l’armée de terre déploie des lance – roquettes multiples Thunderbolt 2000 (雷霆2000) depuis 1997, notamment sur les archipels de Matsu et de Kinmen.

Défis et développements futurs

Le NCSIST doit en premier lieu tirer profit de ses acquis en matière de développement de capacités sol-sol pour renforcer les capacités taïwanaises existantes. Il gère simultanément la R&D, la fabrication et les tests ainsi que le rétrofit de ces munitions en maintenant un haut niveau d’exigence confortant son statut d’acteur intégré en matière de munitions de frappe. Concrètement, il s’agit d’augmenter la cadence de production des nouvelles munitions tout en assurant simultanément le rétrofit du Hsiung Sheng. L’essentiel est de soutenir la croissance rapide de l’arsenal taïwanais en établissant sur l’île une chaîne de valeur autonome ; Taïwan ne peut pas se reposer sur l’approvisionnement en systèmes américains du fait des contraintes pesant sur l’industrie missilière américaine, qui rallongent les délais de livraison (10).

Les capacités taïwanaises de frappe sol-sol doivent également gagner en mobilité étant donné le manque de profondeur stratégique imposé par la géographie. Dans l’hypothèse où l’ensemble du dispositif ISR chinois serait déployé en cas de conflit, opérer sans être détecté constitue un défi en soi. Le NCSIST a ainsi lancé une réflexion visant à développer un tracteur – érecteur – lanceur (11) pour améliorer la mobilité des HFIIE – actuellement déployés sur remorque tractée – et des YF.

De plus, ces capacités doivent pouvoir percer les dispositifs chinois de défense aérienne en augmentant la manœuvrabilité et la vitesse des engins. Depuis 2024, le NCIST conduit des travaux visant à maîtriser la propulsion hypersonique en développant un prototype de scramjet ouvrant la voie aux vitesses hypersoniques (12), notamment dans le cadre du programme YFII.

Notes

(1) Le NCIST est à l’origine de la majorité des programmes d’armements développés à Taïwan. Située à mi-chemin entre agence gouvernementale et organisation privée, cette structure n’est consacrée qu’à la R&D et à la production de systèmes d’armes, et dispose d’une large autonomie en matière de recrutement et d’organisation.

(2) Eric Cheung, « How a CIA informant stopped Taïwan from developing nuclear weapons », CNN, 1er mars 2025.

(3) « MDI Missile Technology: Accelerating Challenges », IISS, décembre 2022.

(4) 中華民國114年四年期國防總檢討 (Quadriennal Defense Review), 中華民國國防部 (Ministry of National Defense), mars 2025.

(5) À Taïwan, l’exécutif a souvent recours à cette pratique consistant à faire voter un budget « spécial » décorrélé du budget annuel de la défense afin de financer des programmes d’armements jugés urgents.

(6) La capacité annuelle de production de ces deux missiles serait de 131 exemplaires. Tienbin Luo, «1200公里「雄昇飛彈」產製逾百枚 第二階段量產待層峰下令 » (Hsiung Feng IIA Anti-Ship Missile and Hsiung Feng IIA Missile Share Production Line, Annual Output Reaches 131 Units), Liberty Times, 7 juin 2025.

(7) Tianbin Luo, « 源頭打擊戰力推前到2000公里 傳擎天超音速巡弋飛彈已交空軍部署» (Strike capabilities extended to 2.000 kilometers at the source The Sky-Piercing hypersonic cruise missile reportedly delivered to the Air Force for deployment), Liberty Times, 11 novembre 2023.

(8) Jumin Tu,« 影一台車裝16枚 台美合作「低成本巡弋飛彈」可群攻轟爆敵軍» (16 Missiles Per Vehicle: Taïwan-US Collaboration on “Low-Cost Cruise Missile” Enables Massed Assault to Destroy Enemy Forces), Liberty Times, 18 septembre 2025.

(9) Tianbin Luo, « 「勁蜂四型」整合測試成功 可「高低配」掩護雄二E飛彈突穿攻擊 » (The JF-4 integrated test has been successfully completed. It can employ a “high-low formation” to provide cover for the H-2E missile’s breakthrough attack), Liberty Times, 6 février 2026.

(10) Jonathan Harman, « Taïwan’s Missile Production Program: a Success Two Years Ahead of Schedule », Global Taïwan Institute, 30 octobre 2024.

(11) Tianbin Luo, «2000公里新擎天飛彈 傳引進捷克12X12軍規輪型車輛 » (Developing a new Sky Missile with a range exceeding 2.000 kilometers Reportedly introducing Czech 12×12 military-grade wheeled vehicles), Liberty Times, 28 décembre 2024.

(12) Zhicheng Chen, « 加快推動極音速飛彈研發 軍方「超燃衝壓引擎」計畫曝光 » (Military Accelerates Hypersonic Missile Development with Supercharged Ramjet Engine Project Revealed), Liberty Times, 9 août 2024.

Roland Doise

areion24.news