Le Washington Post a révélé mercredi que l’administration Trump envisageait d’intervenir militairement au Mali contre les djihadistes affiliés à Al-Qaïda de Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), citant des hauts responsables. Cela fait plusieurs mois que les États-Unis proposent leur appui militaire aux autorités maliennes, mais, jusqu’ici, Bamako n’a pas donné suite, divergeant notamment sur les cibles des frappes proposées.
Selon le Washington Post, l’administration serait divisée sur cette idée, défendue par Sebastian Gorka, le directeur principal pour la lutte antiterroriste au Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche.
Les raisons réelles… et cachées
Plusieurs raisons expliquent la proposition américaine. La première est sans doute de damer le pion à la Russie, qui peine à faire reculer les combattants du JNIM sur le terrain, malgré une intensité inédite des affrontements et des frappes de drones quotidiennes. Washington a beau jeu d’imputer à la Russie la responsabilité de la détérioration notable de la situation de sécurité au Sahel, où le nombre d’attaques djihadistes a atteint un niveau jamais vu. Elle omet, ce faisant, que la France avant la Russie n’avait pas davantage endigué la progression des groupes armés, dans un espace très vaste, désertique et compliqué à contrôler. Elle omet aussi de dire que sa propre base de drones d’Agadez, dans le nord du Niger, n’a été d’aucune utilité dans cette guerre, avant que les autorités issues du coup d’État de 2023 n’exigent son démantèlement.
Une raison plus dissimulée est la volonté de reprendre pied au Sahel central pour pouvoir y déployer à nouveau les activités de surveillance et de renseignement qui étaient menées au Niger, vers d’autres pays que ceux en proie à la guerre contre les djihadistes, notamment l’Algérie. Washington n’évoque pas directement ce sujet sauf derrière le prétexte de rechercher et libérer Kevin Rideout, un pilote et missionnaire civil américain employé par l’ONG humanitaire SIM International, enlevé dans la nuit du 21 au 22 octobre 2025 à Niamey. L’administration américaine a d’ailleurs tenté d’abord de convaincre Niamey de la laisser reprendre des vols de surveillance mais les Nigériens n’ont pas accédé à ce désir, se méfiant des desseins cachés américains.
Kevin Rideout a vraisemblablement été enlevé par l’État islamique au Sahel, et non par le JNIM, ce qui fragilise l’argumentaire évoqué par le Washington Post. Les deux organisations sont rivales et continuent d’ailleurs de s’affronter militairement, comme ces derniers jours à Gossi, au Mali. À moins que Washington n’appâte le Mali avec la perspective de frappes contre le JNIM pour pouvoir se livrer à des activités de renseignement contre l’EIS. Rappelons qu’au Nigeria voisin, c’est bien l’État islamique et ses filiales locales (ISWAP et Lakurawa) qui ont fait l’objet de frappes américaines en décembre dernier, officiellement pour mettre un terme à la persécution par ces groupes des chrétiens nigérians. La guerre contre le terrorisme reste un mantra très souvent invoqué par les États-Unis pour déployer leur force hors de tout cadre légal.
Trou noir du renseignement
Dans un article publié jeudi, le Timbuktu Institute commente le virage depuis Obama-Biden « pourvoyeur[s] d’aide humanitaire et encore de promotion de valeurs démocratiques », jusqu’à l’actuelle présidence de Trump : « une Amérique, actrice diplomatique plus transactionnelle, poussée par des influences intérieures inédites, et qui négocierait, désormais, directement, avec les parties prenantes sahéliennes qu’elle semblait snober il y a encore deux ans.«
Le Timbuktu Institute rappelle la fermeture de la base de drones d’Agadez en 2024 et celle, brutale, début 2025, des programmes humanitaires et de développement de l’USAID, grand levier du soft power américain, qui ont « précipité, de facto, une situation de vide que la Russie a comblée sans attendre, à travers le groupe Wagner rebaptisé Africa Corps, désormais présent au Mali, au Burkina Faso, au Niger. » Et de citer le contenu d’une audition sénatoriale du général Dagvin Anderson, chef d’AFRICOM, qui a qualifié le Sahel, du fait de la réduction de la posture régionale de son commandement, de « trou noir du renseignement ».
Or, depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, on observe non plus la mise en œuvre d’une politique cohérente mais plutôt la convergence de lobbys séparés : chrétiens, militaires, financiers, miniers, pétroliers. Dans ce cadre, l’offre américaine au Mali pourrait s’inscrire, écrit le Timbukta Institute, dans la logique d’un « troc pragmatique » consistant à « échanger du renseignement antiterroriste contre un accès aux minerais stratégiques de la région. »
Briser l’isolement des Sahéliens
Mais au-delà de tous ces aspects, la traduction politique la plus décisive de la nouvelle position américaine pourrait être la volonté d’entraîner un mouvement de soutien, de la part des partenaires régionaux et des alliés de l’OTAN, aux pays membres de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) dans leur guerre contre les deux grandes franchises djihadistes. Cette volonté pourrait se heurter frontalement à la France, qui a entraîné l’Europe dans une posture de défiance, voire de franche hostilité, à l’égard des trois gouvernements militaires de la région. Parallèlement – et, ce n’est pas le moindre des paradoxes de la situation très compliquée de la région – Moscou essaye aussi d’entraîner une dynamique internationale avec l’Algérie et l’Union africaine.
« Fenêtre étroite mais réelle » ouverte par la compétition globale, fragilité d’un « partenariat construit sur la méfiance accumulée depuis les sanctions post-coups », besoins de résultats concrets : l’équation n’est pas simple pour Bamako et ses voisines, échaudées par les agendas souterrains hostiles de ces dernières années.
Nathalie Prevost