Dans un article publié quelques mois après les débuts de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, Alexis Rapin formulait des hypothèses pour expliquer l’apparent décalage entre les attentes relatives à la cyberguerre et ses effets dans le conflit armé. Intervenant dans un débat en cours, il insistait sur trois possibilités expliquant son impact somme toute limité : l’invisibilité de la conflictualité numérique, l’impotence des moyens cyber et l’immaturité des organisations militaires et de renseignement dans leur emploi en temps de guerre. Quatre ans plus tard, la recrudescence des opérations militaires de haute intensité et l’augmentation relative des conflits armés interétatiques permettent d’affiner et d’élargir le regard.
Les récentes opérations menées pour enlever le président Maduro au Venezuela et les hostilités déclenchées par les États-Unis et Israël contre l’Iran confirment d’autres observations et suggèrent de potentielles évolutions. En dépit d’une impotence relative, les cyberopérations sont de plus en plus visibles – voire assumées et revendiquées dans le contexte de la guerre ouverte – et s’inscrivent dans des écosystèmes à la maturité croissante. Pour évaluer correctement leur impact dans ce conflit, il convient d’abord de distinguer deux catégories d’actions bien distinctes : d’un côté, celles que conduisent les organisations militaires – le Cyber Command américain et ses homologues israéliens – en amont des opérations cinétiques ; de l’autre, celles déclenchées une fois les hostilités ouvertes et pleinement assumées.
Dans la première catégorie, les exemples récents révèlent une réelle efficacité. Lors des opérations visant à neutraliser Nicolas Maduro au Venezuela, un black-out a frappé Caracas autour de sa résidence, s’accompagnant de perturbations des systèmes de contrôle aérien et de défense aérienne de la capitale. Contre l’Iran, des opérations d’un raffinement notable ont été documentées : piratage des circuits de caméras de surveillance à Téhéran, compromission des téléphones utilisés dans l’entourage immédiat du leadership du régime lors de la frappe qui a conduit à l’élimination du Guide suprême, ou encore diffusion de messages subversifs via BadeSaba, une application de calendrier religieux très répandue en Iran. Ces effets ciblés n’ont pu être obtenus que grâce à une pénétration patiente des systèmes visés, entreprise longtemps avant le déclenchement des frappes.
À l’opposé, les opérations conduites par les acteurs pro – iraniens relèvent d’une tout autre logique et produisent des effets de nature profondément différente. Le groupe Handala a ainsi orchestré le piratage et la destruction par wiper des données du fabricant américain de matériel médical Stryker, tandis que des campagnes d’espionnage et d’intrusion ciblaient diverses entreprises aux États-Unis et en Israël. Ces actions produisent des effets certes importants pour leurs victimes immédiates, mais d’une portée stratégique limitée : elles tiennent davantage du « bruit cyber » (démonstration de force, harcèlement, sollicitation des défenses adverses pour détourner des ressources attentionnelles et matérielles) que d’une contribution directe aux opérations militaires. L’écart est ainsi net entre les effets décisifs obtenus par une préparation méthodique du terrain numérique et ces coups d’éclat symboliques. Il faut par ailleurs noter l’imbrication croissante des cyberopérations avec les actions dans le spectre électromagnétique (brouillage et spoofing GPS) et leur intégration avec les opérations informationnelles. Cette convergence, qui brouille les frontières entre des champs longtemps tenus séparés dans les doctrines militaires, est l’un des traits les plus structurants de la conflictualité numérique contemporaine.
La deuxième dimension notable de ce conflit tient à la visibilité croissante du cyber dans les hostilités. Le champ de bataille numérique s’étend désormais bien au-delà des seuls systèmes d’information pour inclure l’ensemble des infrastructures numériques et tout ce qui en dépend, des systèmes industriels aux réseaux de télécommunications civils en passant par les services critiques. Conformément à ce qui avait déjà été observé lors de la longue confrontation entre l’Iran et Israël depuis 2020, puis depuis le 7 octobre 2023, les cyberopérations occupent une place de plus en plus importante en arrière – plan des hostilités, formant une véritable couche permanente de conflictualité diffuse.
Outre les vols et divulgations de données désormais quasi systématiques, on observe une multiplication des attaques par déni de service distribuées et des campagnes de défacement et, surtout, une recherche d’accès de plus en plus intensive et étendue à des systèmes qui ne seront pas nécessairement exploités immédiatement. Plusieurs facteurs conjugués rendent cette activité de fond de plus en plus visible aux yeux des observateurs et des défenseurs : les progrès dans la détection des intrusions, désormais beaucoup plus rapide et automatisée ; la publication régulière de rapports techniques et commerciaux par l’industrie de la cybersécurité et de Threat Intelligence ; enfin, le recours croissant à des outils permettant le passage à l’échelle (botnets, proxys) qui démultiplient la surface d’impact et rendent les opérations plus difficiles à attribuer, mais aussi plus difficiles à dissimuler. Si cette activité de fond est moins spectaculaire que les grandes opérations offensives, elle touche une large fraction de la société civile dans les pays belligérants comme ailleurs dans le monde, ainsi qu’en témoignent des intrusions iraniennes documentées en Pologne, sans lien direct apparent avec le théâtre d’opérations principal.
La véritable nouveauté de ce conflit réside toutefois dans la revendication publique du rôle des cyberopérations par les États-Unis au plus haut niveau de leur hiérarchie militaire, incarnée notamment par les déclarations du chef d’état – major des armées, le général Dan Caine. Cette visibilité désormais assumée appelle plusieurs lectures simultanées : signalement de capacités à l’adresse des adversaires comme des alliés, rhétorique soulignant un passage délibéré à l’offensive dans le cyberespace, intégration dans un discours martial propre à la nouvelle direction du département de la Défense et à sa promotion revendiquée de la « létalité ». Quelle qu’en soit l’explication exacte, car ces lectures ne sont nullement mutuellement exclusives, cette normalisation de la revendication cyber marque une rupture significative avec la discrétion relative observée traditionnellement dans ce domaine, pour des raisons à la fois opérationnelles et diplomatiques.
La troisième dimension – sans doute la plus structurante pour comprendre l’évolution à long terme de la conflictualité numérique – est celle de la maturation des acteurs et des écosystèmes qu’ils constituent autour de leurs capacités cyber. Ils ont appris, au fil des cycles de confrontation accumulés depuis plusieurs années, à intégrer les cyberopérations dans leurs répertoires d’action tant offensifs que défensifs, de façon de plus en plus cohérente et coordonnée avec les autres instruments.
Du côté iranien, on observe le déploiement d’un écosystème d’intermédiaires plus ou moins étroitement affiliés aux Gardiens de la révolution ou au ministère du Renseignement. Les intrusions hacktivistes (Handala, CyberAveng3rs) combinent renseignement et destruction de données par wipers, illustrant une gamme d’effets allant de l’espionnage patient à la désorganisation visible. Le cyber constitue ici l’un des outils de harcèlement et d’usure dont bénéficie le régime dans sa guerre de longue durée contre Israël et les États-Unis. Si ses effets restent pour l’heure circonscrits, ils pourraient progressivement s’amplifier à mesure que le conflit s’inscrit dans la durée et que les opérateurs accumulent expérience et accès.
Le régime a par ailleurs perfectionné sa capacité à couper Internet sur son propre territoire, en quelques heures à peine alors qu’il lui avait fallu près de 48 heures lors des émeutes de novembre 2019, renforçant ainsi le contrôle social et la protection contre les actions adverses, au prix d’un ralentissement temporaire de ses propres opérations offensives dans le cyberespace. L’utilisation croissante de moyens de contournement comme Starlink et leur intégration progressive dans les modes opératoires iraniens pourraient constituer un développement important, démontrant la résilience et la capacité d’adaptation des infrastructures numériques offensives et défensives du régime. Cette résilience reste toutefois sérieusement contrainte en temps de guerre par les frappes de décapitation israéliennes et américaines visant précisément à paralyser le commandement et le contrôle iraniens à leur source.
Du côté des États-Unis et d’Israël, on observe le déploiement de capacités intégrées sur un continuum cohérent entre opérations cinétiques et cyber-opérations. Dans le cadre des opérations militaires initiales, ces dernières ont été plus employées pour préparer et façonner le champ de bataille que pour appuyer directement les frappes : en amont plus que simultanément. Cela démontre l’intérêt stratégique de penser le cyber non seulement à grande échelle, mais aussi très en amont et dans la durée, en accédant à un grand nombre de systèmes qui peuvent ne présenter qu’un faible intérêt apparent à l’instant de la pénétration, mais s’avérer des vecteurs d’effets substantiels le moment venu.
Ce conflit confirme ainsi plusieurs grandes tendances de la conflictualité contemporaine. Il valide l’intégration profonde du cyber dans le répertoire militaire et stratégique et sa combinaison dans un continuum englobant le spectre électromagnétique et les opérations informationnelles. Il révèle enfin des choix organisationnels variés selon les acteurs, du recours à des intermédiaires à l’intégration directe dans les structures de commandement régulières, mais tous orientés vers la constitution d’écosystèmes capables d’agir de façon durable et résiliente à mesure que le conflit s’étend, s’intensifie et dure.
Stéphane Taillat