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vendredi 28 novembre 2025

Une vision australienne de l’Indo-Pacifique

 

Le concept géopolitique de l’Indo-Pacifique a émergé dans les milieux stratégiques indiens, mais l’Australie fut la première à l’adopter officiellement en 2012, puis à en faire un pilier central de son engagement international depuis 2017.

Uu fil du temps, l’optimisme initial de Canberra à l’égard de la région a cédé la place à un sentiment plus pessimiste, marqué par une transition vers une approche régionale caractérisée par un équilibrage plus ferme, particulièrement face à la montée en puissance de la Chine et au relatif déclin américain dans la région. C’est dans ce contexte fluide et complexe que la stratégie indo-pacifique australienne s’est définie et continue d’évoluer.

L’Indo-Pacifique australien

L’utilisation actuelle du terme « Indo-Pacifique » en tant que concept géopolitique a commencé dans les milieux de la politique stratégique indienne, comme l’explique l’analyste stratégique indien C. Raja Mohan dans son livre Sino-Indian Rivalry in the Indo-Pacific (Carnegie Endowment for International Peace, 2012). Cependant, l’Australie a été le premier pays à intégrer ce concept dans un document officiel pour définir sa région de manière plus étendue, notamment à travers le livre blanc de 2012 intitulé « L’Australie au siècle asiatique ». Ce document a reconnu un changement significatif en cours dans l’économie mondiale, où l’Asie, et surtout la Chine, jouent un rôle de plus en plus prépondérant, aussi bien dans les domaines économiques que géopolitiques.

Pour Canberra, l’Indo-Pacifique n’était donc pas seulement une description géographique, mais aussi une stratégie pour gérer la montée de la Chine dans un domaine stratégique plus vaste créé par les évolutions politiques, commerciales et de développement économique. Comme l’a souligné Rory Medcalf, l’un des défenseurs les plus éloquents de ce concept, l’Indo-Pacifique vise à organiser une réponse collective à la Chine « sans recourir à la capitulation ou au conflit ». À cette époque, même sans être officiellement intégrée à la politique australienne, l’idée de l’Indo-Pacifique gagnait du terrain à Canberra, mettant en avant la notion d’une région plus étendue et interconnectée, ainsi qu’une stratégie pour guider le pays dans cette direction.

Le défi chinois

L’Australie a longtemps considéré un équilibre stratégique favorable en Asie comme essentiel pour sa sécurité. Malgré l’essor économique de la Chine au début des années 2000, Canberra restait optimiste, persévérant à penser que Pékin n’était pas en mesure de modifier l’équilibre stratégique régional. Cependant, le livre blanc sur la politique étrangère de 2017 a marqué un changement de ton, exprimant soudainement une vision plus sombre de la région tout en soulignant la confiance continue dans le rôle des États-Unis pour assurer la stabilité régionale. Néanmoins, en 2020, au cœur de la pandémie de Covid-19, l’Australie a publié une réinitialisation de sa politique de défense, reconnaissant une intensification rapide de la compétition géopolitique et des risques accrus d’instabilité, en particulier avec la Chine. Le document met d’ailleurs en lumière le contraste avec l’optimisme antérieur de Canberra et détaille la réponse de l’Australie à cette évaluation plus sombre de la région.

Plusieurs éléments ont poussé l’Australie à assombrir ses perspectives. Tout d’abord, un doute sur la fiabilité à long terme des États-Unis, en partie influencé par la présidence rocambolesque de Donald Trump. Bien que l’Australie reste engagée envers son alliance avec les Américains, elle reconnait la nécessité croissante de développer une politique étrangère plus indépendante. Ensuite, une méfiance grandissante envers la Chine a poussé Canberra à une politique étrangère plus dure envers Pékin. En effet, l’Australie, inquiète de l’ingérence chinoise sur son territoire, a adopté des mesures telles que la législation sur l’ingérence étrangère en 2018 et l’interdiction des entreprises chinoises Huawei et ZTE dans la participation à la construction du réseau 5G national. De plus, la déclaration publique en avril 2020 demandant une enquête internationale sur les origines de la pandémie de Covid-19 a fortement entaillé la relation sino-australienne, renforçant l’idée de relations conflictuelles quasi inévitables (1). Le résultat fut une détérioration sérieuse de la relation bilatérale entre Pékin et Canberra entre 2018 et 2022, marquée par une absence d’interaction significative et une coercition économique sélective de la part de la Chine. Bien que l’élection du Premier ministre Anthony Albanese en 2022 ait entrainé un dégel lent, l’attitude fondamentale de Canberra persiste.

D’après Nick Bisley, professeur australien de relations internationales, le changement d’attitude de Canberra envers la Chine s’explique principalement par quatre raisons.

Tout d’abord, une inquiétude croissante à Canberra quant à l’influence de la Chine dans la société australienne et à la manipulation de la politique domestique du pays. L’affaire Sam Dastyari en est une bonne illustration : en 2017 ce politicien a été confronté à la controverse en raison de ses liens avec des donateurs chinois et sujet d’allégations compromettant l’intérêt national de l’Australie. L’affaire Dastyari a déclenché une période d’examen minutieux par le gouvernement et les médias des liens entre l’argent lié au Parti communiste chinois et les hommes politiques australiens, révélant que les entreprises affiliées à la Chine étaient les plus grands donateurs des deux principaux partis politiques, contribuant à hauteur de plus de 5,5 millions de dollars australiens de 2013 à 2015.

Ensuite, le comportement de la Chine dans la région a suscité des doutes quant à la capacité de l’ancien ordre international fondé sur des règles (« rules-based international order ») à contenir la Chine, doutes exacerbés notamment par la fragilité américaine dans la région. Les revendications de souveraineté chinoises sur des iles en mer de Chine méridionale ont créé des tensions avec d’autres pays tels que Brunei, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Taïwan et le Vietnam. Malgré le rejet de ces revendications par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye en 2016, saisie par les Philippines, la Chine a maintenu ses actions dans la région, ce qui a entrainé des contentieux récurrents avec ses voisins et les États-Unis.

Cela contribue aussi au fait que l’Australie ne fait plus entièrement confiance à la Chine pour promouvoir la stabilité internationale et des relations positives avec d’autres pays. Finalement, l’attitude australienne envers la Chine a été renforcée par l’autoritarisme croissant de Xi Jinping et ses implications régionales et mondiales.

Un recalibrage régional

Aujourd’hui, les objectifs stratégiques fondamentaux de l’Australie pour la région demeurent tels qu’ils sont depuis 2012. Il s’agit d’avoir un équilibre stratégique stable et favorable, une économie ouverte, et une approche largement libérale pour la gestion de l’ordre international. Cependant, l’évaluation actuelle beaucoup plus pessimiste de la région, centrée sur les préoccupations concernant la Chine, a conduit l’Australie à opter pour une approche différente pour atteindre ses objectifs.

Dans un premier temps, l’Australie aspire à réorienter sa politique de défense en renforçant sa capacité militaire, en gagnant en autonomie dans le déploiement de forces armées, et en intensifiant la coopération avec d’autres nations, avec un accent particulier sur l’Asie du Sud-Est et le Pacifique sud. Confrontée à une instabilité perçue dans la région, Canberra envisage une augmentation significative de ses dépenses de défense au cours des deux prochaines décennies.

En second lieu, l’Australie réoriente sa politique en mettant l’accent sur le Pacifique grâce à son initiative « Pacific Step-up », soulignant un réengagement géopolitique en réponse à l’influence croissante de la Chine, comme illustrée par l’accord sécuritaire entre Pékin et les Iles Salomon. Cette démarche englobe une intensification des programmes d’aide au développement, un engagement renforcé à travers des initiatives telles que la mobilité de la main-d’œuvre et l’ouverture de nouveaux postes diplomatiques dans la région, ainsi qu’un soutien accru aux infrastructures pour favoriser le développement et la stabilité dans la région.

Aussi, l’Australie cherche à renforcer sa nouvelle approche stratégique en formant des coalitions multinationales, en particulier avec le Quad (Australie, États-Unis, Inde, Japon). En effet, moins de 24 heures après son investiture, le Premier ministre Albanese a rencontré les dirigeants des trois pays, soulignant ainsi l’importance et la volonté de revitalisation de la coopération avec les partenaires clés de l’Indo-Pacifique. De même, à travers le pacte AUKUS avec les États-Unis et le Royaume-Uni, l’Australie cherche à renforcer la coopération entre ses partenaires démocratiques et anglophones, afin de contrer les tentatives de la Chine de modifier le statu quo dans la région. L’accord vise notamment à renforcer la sécurité et les capacités militaires de l’Australie en collaborant étroitement avec ses alliés, tout en envoyant un signal de consolidation fort à la région.

Enfin, l’engagement institutionnel est essentiel pour l’Australie dans la région de l’Indo-Pacifique. En tant que membre actif des regroupements régionaux, notamment l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) qu’elle a contribué à créer, Canberra considère l’architecture institutionnelle comme cruciale pour renforcer son influence et maintenir son ordre régional.

Au fil des dernières années, le paysage stratégique de l’Australie s’est considérablement complexifié, principalement en raison de la montée en puissance de la Chine, de son défi croissant à l’ordre indo-pacifique sous l’égide des États-Unis, et de la possibilité croissante de conflits entre États. Face à ces évolutions, l’Australie a entrepris un réajustement stratégique en adoptant une politique de rééquilibrage ferme. La revitalisation du format Quad et l’annonce d’AUKUS peuvent également être interprétées comme des témoignages de cette évaluation.

Malgré sa capacité historique à gérer des relations diversifiées, le recentrage australien sur la Chine complique la gestion des relations régionales en raison de la diversité politique et économique de ces pays de l’Indo-Pacifique. Les choix stratégiques de l’Australie risquent ainsi de compromettre sa capacité à promouvoir ses multiples intérêts dans un environnement régional toujours plus complexe.

Note

(1) T. Struye de Swielande et K. Orinx, « Chine-Océanie : fin de la lune de miel ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie no 62, juin 2021 (https://​digital​.areion24​.news/​c2q).

Alexandre Dayant

areion24.news

Abkhazie : un État fantoche prorusse

 

Le 1er mars 2025, le second tour d’une présidentielle s’est tenu en Abkhazie, État non reconnu par la communauté internationale. Élu avec 55,6 % des voix, le prorusse Badra Gounba entend renforcer les liens économiques et politiques de l’entité avec Moscou. La Géorgie dénonce l’illégalité du scrutin et la violation de sa souveraineté.

Située sur la côte orientale de la mer Noire, l’Abkhazie est un territoire de 8 660 kilomètres carrés (l’équivalent du département de l’Aveyron) pour quelque 245 000 habitants (en 2020), qui s’est autoproclamé indépendant de la Géorgie en 1992. Bénéficiant du statut de république autonome au sein de la République socialiste soviétique de Géorgie (1921-1991), les Abkhazes sont pourtant minoritaires (18 % de la population avant 1989) face à la majorité géorgienne (sans oublier les minorités russe, arménienne et grecque). ­Tbilissi envoie alors l’armée pour mettre fin au mouvement sécessionniste abkhaze. ­Moscou s’interpose militairement, gelant le conflit jusqu’en 2008, sans toutefois reconnaître l’indépendance du territoire. La guerre se solde par la mort d’environ 10 000 personnes et le départ d’Abkhazie de 300 000 Géorgiens. En 1994, le Kremlin pousse les parties à signer un traité de paix, tandis que la Géorgie donne des gages en adhérant à la Communauté des États indépendants (CEI) et en autorisant l’installation de facilités militaires russes, dont la base de Goudaouta. Elle espère ainsi recouvrer son intégrité territoriale.

Mais, déçu par l’attitude russe, le gouvernement géorgien se tourne vers les États-Unis, intéressés par ce pays situé entre la mer Caspienne et la mer Noire pour le transit des hydrocarbures via l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC, ouvert en 2005). En 2002, le président Edouard Chevardnadze (1992-2003) obtient des Américains l’envoi de 200 instructeurs pour former des bataillons de l’armée géorgienne à la lutte antiterroriste et demande l’adhésion à l’OTAN. Il est balayé par la « révolution des roses » en 2003 à la suite d’élections législatives contestées, ce qui renforce l’orientation diplomatique du pays vers Washington.

Dès lors, les tensions avec la Russie vont crescendo, Moscou essayant par différents moyens – embargos sur les produits agricoles, fermeture de la frontière russo-géorgienne, suspension des livraisons de gaz, menaces militaires… – de faire pression sur sa voisine. Le 7 août 2008, Tbilissi lance un assaut militaire sur l’Ossétie du Sud pour faire plier cette province séparatiste. La Russie réplique en repoussant les forces géorgiennes et occupe également l’Abkhazie, dans un conflit éclair de neuf jours qui a fait environ 800 morts. ­Moscou reconnaît alors l’indépendance de ces deux régions.

Bénéficiant d’un climat méditerranéen propice à une agriculture diversifiée (vergers, vignobles, théiers…), l’Abkhazie dispose aussi de ports en eau profonde (Otchamtchire, Gagra, Soukhoumi), d’infrastructures routières et ferroviaires, d’aéroports et de sites touristiques parmi les plus prisés du Caucase. La majorité de la population possède la nationalité russe, parle russe, utilise le rouble et dépend économiquement des relations de son territoire avec les régions frontalières russes. Une emprise qui se renforce avec la reprise, en mai 2025, des liaisons aériennes entre Moscou et Soukhoumi, trente-deux ans après leur suspension. 

L’Abkhazie, terre géorgienne sous contrôle russe


Thibaut Courcelle
Laura Margueritte

Sanae Takaichi lance un vaste plan de relance économique

 

Un mois à peine après son arrivée à la tête du gouvernement japonais, Sanae Takaichi a imprimé sa marque sur la politique économique japonaise. Première femme à accéder à ces fonctions au Japon, elle a inauguré son mandat avec l’un des plus importants plans de relance de la dernière décennie : 21 300 milliards de yens (136 milliards de dollars) pour tenter d’enrayer une spirale économique qui menace à la fois la croissance, le yen et le quotidien des ménages.

Derrière l’annonce spectaculaire, un objectif : reprendre le contrôle d’une économie fragilisée par l’inflation, la dépréciation de la devise et un climat social tendu, tout en assurant les marchés que le volontarisme budgétaire du gouvernement ne relève pas de l’improvisation. L’économie du Japon est actuellement la quatrième du monde par son PIB mais sa croissance ne dépassera guère les 1.1% en 2025 et 0,6% en 2026, selon les prévisions du Fonds monétaire international (FMI).

Un plan massif né dans l’urgence inflationniste

Depuis près de quatre ans, l’inflation au Japon dépasse l’objectif de la Banque du Japon. En octobre 2025, elle s’établissait à 3% hors produits frais, poursuivant une tendance qui a durement touché les ménages, érodé les salaires et alimenté le mécontentement populaire, tout ceci ayant précipité la chute du précédent gouvernement.

Pour une partie de la population, la flambée des prix est devenue l’un des sujets les plus préoccupants de la vie quotidienne. Les dépenses alimentaires, énergétiques et de transport absorbent une part croissante des revenus, dans un pays où les salaires stagnent depuis des décennies et où le travail précaire concerne désormais une large part des jeunes actifs.

Face à cette situation, le gouvernement Takaichi a donc opté pour une approche directe avec une aide de 20 000 yens par enfant pour soutenir les familles dans un contexte de démographie en chute libre, de 7 000 yens par foyer pour alléger les factures d’énergie, un soutien accru aux municipalités pour qu’elles déploient leurs propres mesures anti-inflation et le retour des subventions sur l’électricité et le gaz.

Ces dispositifs concrets répondent à une demande populaire forte, celle d’un soutien immédiat face à la montée de la grogne sociale. Ils constituent la première ligne d’un programme plus vaste visant à redonner de la visibilité à des ménages touchés de plein fouet par la baisse du pouvoir d’achat, la hausse des loyers et les incertitudes liées à l’emploi.

Relancer l’économie tout en maîtrisant la dette : une équation délicate

Le Japon possède déjà la dette publique la plus élevée du monde industrialisé. Selon le FMI, elle devrait atteindre 232,7 % du PIB fin 2025. L’annonce d’un plan de relance d’une telle ampleur n’a donc pas manqué de raviver les inquiétudes des milieux financiers. Les marchés ont immédiatement réagi par une hausse du rendement des obligations d’État, signe qu’ils anticipent une augmentation de l’endettement public. Le yen, d’abord soutenu à l’annonce du plan, a perdu du terrain lorsque les détails budgétaires ont révélé l’ampleur des dépenses et l’apparente nécessité d’émettre de nouvelles obligations.

Pour rassurer investisseurs et électeurs, Sanae Takaichi insiste néanmoins sur la notion de « dépenses judicieuses » ainsi que sur un plan censé être « responsable. » Le gouvernement a même annoncé la création d’une instance destinée à traquer les « dépenses inutiles » et à améliorer l’efficacité des programmes existants. La ministre des Finances, Satsuki Katayama, s’est employée à montrer que cette approche s’inscrivait dans une stratégie de long terme, visant autant la croissance que la discipline budgétaire.

Mais les économistes restent prudents. Comme le rappelle Margarita Estevez-Abede, experte du Japon à l’université de Syracuse, l’archipel mène des politiques expansionnistes depuis de nombreuses années « sans parvenir à stimuler durablement l’économie. » Le défi de Takaichi sera donc de prouver que ce plan ne rejoint pas la longue liste des relances coûteuses aux résultats mitigés.

Un plan stratégique pour un Japon plus fort dans la région

D’autres y voient une volonté nouvelle de restaurer la confiance de la population dans un Japon volontariste, plus fort et décomplexé dans la région à moyen et long terme, l’une des priorités clairement affichées par la nouvelle Première ministre.

« Son accent mis sur la croissance, la productivité et la confiance des citoyens a redynamisé le discours sur la « marque Japon » en tant que symbole d’un renouveau déterminé. Le style de leadership de Takaichi allie la clarté morale de la fierté nationale à l’urgence pratique du renouveau industriel. Elle a rappelé aux observateurs japonais et étrangers que la confiance économique est le fondement de l’influence diplomatique et culturelle, » souligne Nancy Snow, conseillère internationale en diplomatie publique et communication stratégique, mardi 25 novembre dans les colonnes du quotidien japonais Nikkei Asia.

Pendant des décennies, le savoir-faire et le raffinement ont défini la « marque nationale du Japon, » le « soft power » de sa culture, la haute qualité et le souci du détail. Aujourd’hui, « cette image est rafraîchie par un discours d’ambition, d’innovation et de résilience. Le gouvernement de Takaichi est en train de façonner une nouvelle image : celle d’un Japon redevenu leader dans le domaine de l’industrie de pointe, et non plus simplement une économie traditionnelle fiable », explique cette spécialiste de l’archipel nippon.

« La réputation mondiale du Japon repose sur la confiance et la stabilité. Cependant, la stabilité sans mouvement engendre la stagnation. Le message de Takaichi est que le Japon peut être à la fois stable et audacieux, » ajoute l’autrice du livre à paraître Battleship Diplomat : The Enduring Legacy of the USS Missouri (Le diplomate cuirassé : l’héritage durable de l’USS Missouri).

Début novembre, la nouvelle cheffe du gouvernement japonais avait désigné 17 secteurs stratégiques pour l’avenir de l’économie japonaise, allant des semiconducteurs et de l’intelligence artificielle à la construction navale, l’aérospatiale et la défense, comme moteurs de la « renaissance nationale. »

« Lorsque Takaichi est devenue Première ministre, le marché a pensé qu’il y avait un risque de « moment Truss, » souligne de son côté Masamichi Adachi, économiste chez UBS Japan, dans une allusion à la chute catastrophique des marchés provoquée par les plans budgétaires de l’ancienne et éphémère Première ministre britannique Liz Truss.

« Puis cette crainte s’est apaisée pendant un certain temps. Mais la semaine dernière, le marché a recommencé à s’inquiéter du fait que le plan de relance soit beaucoup plus important que prévu. Le plan qui a été présenté est important, mais pas beaucoup plus que celui de l’année dernière, » a-t-il ajouté le 21 novembre cité par le Financial Times. La clé pour les marchés sera de savoir combien d’émissions obligataires supplémentaires seront nécessaires pour financer ce plan qui n’est pas encore finalisé, a-t-il encore expliqué.

En liant la politique industrielle au développement humain pour, comme elle l’a dit, « transformer l’inquiétude et l’appréhension des gens concernant leur vie actuelle et leur avenir en espoir, » Takaichi fait de la croissance économique une question de renouveau émotionnel autant que fiscal. L’image de marque du Japon s’améliore lorsque ses citoyens se sentent tournés vers l’avenir et lorsque le monde voit cet optimisme s’exprimer à travers la politique, souligne cet économiste dans les colonnes du quotidien des affaires britannique.

« L’image de marque d’une nation ne se résume pas à ce qu’elle produit, mais aussi à la manière dont elle projette ses objectifs. La puissance économique façonne la crédibilité. La revitalisation de la capacité de croissance du Japon revitalise également sa voix à l’étranger. Cette approche s’inscrit naturellement dans l’identité plus large du Japon en tant que société démocratique et high-tech qui préfère la persuasion à la coercition, » souligne-t-il encore.

Un contexte géopolitique tendu qui complique la donne

Mais la glissade du yen est devenue l’autre symptôme visible des difficultés économiques que traverse l’archipel. Tombée à son plus bas niveau contre le dollar depuis janvier, la faiblesse de la devise japonaise accentue l’inflation importée. Tout ce que le Japon importe massivement (énergie, électronique, matières premières) devient plus cher. Pour les ménages, cela se traduit par des factures en hausse permanente. Pour les entreprises, notamment celles dépendantes de l’étranger, cela complique les investissements. Le gouvernement a évoqué une possible intervention sur les marchés des changes, une mesure rare et symboliquement forte, la dernière en date remontant à juillet 2024.

À cette fragilité économique s’ajoute un contexte géopolitique régional pour le moins agité. Les récents propos de Sanae Takaichi sur Taïwan, évoquant la possibilité d’une intervention militaire japonaise en cas d’attaque chinoise contre l’île, ont sans surprise provoqué la colère de Pékin. Les autorités de la Chine, de loin le premier réservoir touristique étranger au Japon, ont à titre de représailles exhorté les Chinois à ne plus s’y rendre et menacé d’interrompre les importations de fruits de mer japonais, un secteur déjà fragilisé depuis la crise de Fukushima.

Face à ce bras-de-fer qui s’avère durablement engagé avec Pékin, Tokyo rappelle sa volonté de maintenir des relations « constructives et stables » avec la Chine. Les États-Unis, l’unique soutien militaire du Japon dans la région, ont réaffirmé leur soutien « inébranlable » à l’alliance bilatérale et à la défense du Japon.

Un plan qui cherche à protéger les ménages et à repositionner le pays

Au-delà des mesures immédiates contre l’inflation et le soutien aux populations modestes, le plan de relance comporte aussi un volet stratégique : renforcer l’économie, accélérer les investissements dans le secteur de la défense, moderniser des secteurs clés comme la construction navale, accompagner la transition énergétique grâce à la suppression d’une taxe provisoire sur l’essence. Ce programme s’inscrit donc dans un repositionnement plus large du Japon voulu par Sanae Takaichi dans un monde marqué par la rivalité sino-américaine, l’instabilité des chaînes d’approvisionnement et l’urgence climatique.

Le plan de relance de Sanae Takaichi dont la nature rappelle ceux de son mentor d’autrefois l’ancien Premier ministre Shinzô Abe constitue l’un des premiers grands tests de son gouvernement. Ambitieux, massif mais risqué, il intervient dans un moment charnière pour le Japon. S’il promet un soutien essentiel aux ménages et une stratégie de croissance tournée vers l’avenir, il soulève également de nombreuses interrogations quant à la viabilité budgétaire du pays.

La réussite du programme dépendra de deux facteurs clés, à savoir la capacité du gouvernement à maîtriser la dette et celle de l’économie à répondre à l’impulsion publique. En d’autres termes, la relance Takaichi pourrait soit marquer le début d’un redressement économique durable, soit illustrer une fois encore les limites des politiques expansionnistes japonaises.

Sébastien Raineri

asialyst.com

C'est un «mensonge» et une «absurdité totale» de prétendre que la Russie a l'intention d'envahir l'Europe

 

Le président russe Vladimir Poutine s'est dit prêt à mettre par écrit la renonciation à une attaque contre l'Europe dans le cadre de négociations diplomatiques. C'est un «mensonge» et une «absurdité totale» de prétendre que la Russie a l'intention d'envahir l'Europe, a déclaré Poutine. «Pour nous, cela semble ridicule. La vérité est que nous n'avons jamais eu l'intention de le faire, mais s'ils veulent l'entendre de notre bouche, très bien, nous le fixerons. Pas de question», a déclaré Poutine lors d'une conférence de presse à la fin de sa visite à Bichkek, au Kirghizstan.

Poutine a démenti à plusieurs reprises les accusations de politiciens allemands et d'autres pays européens selon lesquelles la Russie aurait l'intention d'envahir d'autres pays européens après l'Ukraine. Mais ses affirmations sont régulièrement mises en doute en Occident, surtout depuis sa guerre d'agression contre l'Ukraine. Même avant l'invasion de l'Ukraine, il avait affirmé que la Russie n'avait pas l'intention de le faire.

Sur la question ukrainienne, le chef du Kremlin a promis que Moscou «cessera les hostilités» en Ukraine si les forces de Kiev acceptaient de se retirer des territoires dont la Russie revendique l'annexion.

«Si les Ukrainiens quittent les territoires occupés, nous cesserons les hostilités»

Des déclarations qui interviennent alors que les Etats-Unis ont présenté la semaine dernière un plan visant à mettre fin à la guerre, lancée en 2022 et perçu comme largement favorable aux demandes du Kremlin. Ce texte a été amendé le weekend dernier après des consultations avec les Ukrainiens et doit désormais être présenté à Moscou.

«Si les troupes ukrainiennes quittent les territoires occupés, nous cesserons les hostilités. Si elles ne partent pas, nous les chasserons par la force militaire», a déclaré Vladimir Poutine. Il n'a par contre pas précisé s'il parlait uniquement des régions de Donetsk et de Lougansk, dans l'est de l'Ukraine, vues comme cibles prioritaires par le Kremlin, ou également de celles de Kherson et Zaporijjia dans le sud.

La Russie avait revendiqué en septembre 2022 l'annexion de ces quatre territoires qu'elle ne contrôle pas entièrement. La cession par Kiev à Moscou des régions de Donetsk et de Lougansk figuraient dans le plan originel en 28 points des Etats-Unis, mais ce texte a été considérablement amendé par l'Ukraine. Cette nouvelle mouture n'a pas été dévoilée mais elle ne contient plus de conditions maximalistes et n'offre pas de solution concernant les territoires occupés, selon des sources interrogées à Kiev par l'AFP.

L'émissaire américain Steve Witkoff est attendu la semaine prochaine à Moscou pour évoquer ce plan américain avec les responsables russes. Le chef de la présidence ukrainienne, Andriï Iermak, a de son côté annoncé jeudi sur Telegram que le «travail conjoint des délégations ukrainienne et américaine» sur le plan se poursuivra «à la fin de cette semaine».

Vladimir Poutine a répété jeudi que le plan américain pouvait «servir de base à de futurs accords» entre Moscou et Kiev. Selon lui, l'un des «points clés» des négociations avec Washington sera la reconnaissance du Donbass et de la Crimée, annexée en 2014, comme territoires russes. «Nous avons besoin d'une reconnaissance (internationale), mais pas de la part de l'Ukraine».

ATS

Le suspect de la fusillade vers la Maison Blanche identifié, il travaillait pour la CIA

 

Deux militaires de la Garde nationale américaine déployés à Washington sont dans un «état critique» mercredi, touchés par les «tirs ciblés» d'un suspect qui a agi seul avant d'être arrêté, ont dit les autorités sans évoquer de mobile. Le suspect a, selon de nombreux médias américains, été identifié par les forces de l'ordre comme étant de nationalité afghane et arrivé aux Etats-Unis en 2021.

Les tirs sont survenus en plein centre de la capitale américaine, à seulement quelques pas de la Maison Blanche. Washington est investie depuis août par des centaines de ces militaires de réserve pour y mener des patrouilles à pied, à la demande de Donald Trump et contre l'avis des autorités locales démocrates. Il s'agit de la pire attaque commise contre la Garde nationale depuis son déploiement par le président républicain ces derniers mois dans des villes démocrates.

Déroulement de la fusillade

Vers 14h15 heure de Washington, «un suspect est arrivé à l'angle de la rue, a soulevé son arme à feu et a tiré vers des gardes nationaux» en patrouille, a déclaré lors d'une conférence de presse Jeffery Carroll, un responsable de la police de Washington, parlant d'un «tireur solitaire.» Puis d'autres gardes nationaux «sont parvenus» à le «maîtriser pour l'arrêter», a-t-il ajouté.

Sur les lieux des tirs, dans un quartier de bureaux à deux rues de la Maison Blanche, des journalistes de l'AFP ont vu une personne vêtue d'un uniforme militaire être évacuée sur un brancard. S'en est suivi un cafouillage dans la transmission d'informations. Patrick Morrisey, gouverneur de la Virginie-Occidentale, a d'abord assuré que les deux militaires avaient «succombé à leurs blessures», avant de se rétracter et d'affirmer que ces derniers étaient en fait dans un «état critique».

Il travaillait avec l'armée et la CIA

Selon le «New York Times», le suspect des tirs est un ressortissant afghan de 29 ans, nommé Rahmanullah Lakanwal. Le tireur présumé avait travaillé avec les forces armées américaines en Afghanistan avant d'être exfiltré vers les Etats-Unis, ont affirmé mercredi des médias américains. Selon la chaîne Fox News, le suspect avait travaillé avec l'armée américaine et la CIA en Afghanistan et est arrivé aux Etats-Unis en septembre 2021, un mois après le retrait chaotique des forces américaines de ce pays.

Peu avant, des sources proches de l'enquête ont affirmé que celui qui a tiré sur deux membres de la Garde nationale est arrivé sur sol américain en 2021 dans le cadre du programme «Operation Allies Welcome». «CNN» avait précédemment rapporté que le suspect avait demandé l'asile en 2024 et que celui-ci lui avait été accordé par l'administration Trump en avril 2025.

Ce programme, mis en place par l'administration Biden, permettait l'entrée sur le territoire américain à des ressortissants afghans fuyant la prise de contrôle du pays par les talibans après le retrait des troupes américaines. Donald Trump a confirmé mercredi que l'homme était venu d'Afghanistan en septembre 2021, et a dénoncé un «acte terroriste». 

Mobile inconnu

«Nous n'avons connaissance d'aucun mobile», a déclaré Jeffery Carroll, de la police de Washington. La Maison Blanche a accusé elle l'opposition démocrate d'avoir «diabolisé» les soldats en critiquant leur déploiement et en accusant Donald Trump d'outrepasser ses pouvoirs.

«Ce que l'on sait (...) c'est que les tirs étaient ciblés», a déclaré Muriel Bowser, la maire démocrate de Washington, lors de la conférence de presse. 

L'immigration réagit

Trump a fait savoir que son gouvernement devait maintenant «réexaminer» tous les individus venus d'Afghanistan aux Etats-Unis quand son prédécesseur démocrate Joe Biden était au pouvoir. Selon le «New York Times», les services de citoyenneté et d'immigration des Etats-Unis (USCIS) ont déjà annoncé sur les réseaux sociaux la suspension du traitement des demandes d'immigration des ressortissants afghans, «avec effet immédiat».

Le président d'#AfghanEvac, une coalition d'organisations aidant les Afghans à immigrer, soutient que l'auteur de la fusillade «soit pleinement tenu responsable et poursuivi en justice». Shawn VanDiver a toutefois insisté sur le fait que cette fusillade ne doit pas servir de prétexte pour définir ou discréditer toute une communauté», soulignant que les Afghans souhaitant s'installer aux Etats-Unis «font l'objet de contrôles de sécurité parmi les plus approfondis de toute population entrant sur le territoire».

AFP