Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 27 mai 2026

Iran: les pasdarans, nouveaux maîtres du jeu d’Ormuz

 

Depuis la mort d’Ali Khamenei et la décapitation d’une partie du régime, les pasdarans semblent avoir pris les commandes de l’Iran. À l’heure où Washington et Téhéran esquissent un accord centré sur Ormuz, leur poids éclaire la nouvelle mécanique du pouvoir iranien, entre survie, opacité et pragmatisme stratégique désormais assumé.

Qui dirige réellement l’Iran aujourd’hui? Depuis la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, tué au tout début de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février, les spécialistes de la République islamique répondent presque d’une seule voix: les Gardiens de la révolution, les fameux pasdarans, sont désormais aux commandes. Ils étaient puissants; ils incarnent à présent le pouvoir.

Cette organisation politico-militaire, fer de lance idéologique du régime fondé par le « Guide » Ruhollah Khomeyni au lendemain de la révolution de 1979, serait aujourd’hui seule à tenir le pays après la décimation de plusieurs figures majeures du pouvoir, mortes sous les bombes. L’affirmation s’est imposée depuis près de trois mois: ce que l’on a longtemps appelé le «régime des mollahs» aurait laissé place à une forme de dictature militaire dirigée par des extrémistes issus du corps des Gardiens, prêts à tout pour défendre les acquis de la révolution et pour sauver leur peau, qui ne vaudrait sans doute pas cher en cas de changement radical à la tête de l’Iran.

Reste à savoir qui sont, au sein de cette clique de pasdarans, les véritables responsables du pays. Car l’on sait ou plutôt l’on ne sait pas quel rôle exact joue le fils du défunt Guide, Mojtaba Khamenei, censé avoir remplacé son père. Le nouveau leader en titre semble réduit au rôle d’«imam caché», dans une version involontairement ironique de la tradition messianique du chiisme duodécimain annonçant le retour sur terre du descendant du Prophète à la fin des temps. Invisible, vraisemblablement blessé dans la frappe qui a tué son père, il ne s’exprime que par communiqués officiels, relayés par les médias, sans que jamais son visage n’apparaisse.

Est-il mort, instrumentalisé au-delà de la vie par des dirigeants qui auraient besoin, après la décapitation du leadership précédent, d’une figure tutélaire à des fins de légitimité politico-religieuse? Est-il mourant? Est-il défiguré ou impotent au point de ne pouvoir apparaître, même dans une vidéo? À ce jour, personne n’a été en mesure de confirmer ou d’infirmer ces rumeurs. L’une d’elles affirme que le Guide serait soigné dans un hôpital souterrain de la ville sainte de Qom.

Le pouvoir derrière le Guide

Un article du New York Times tombe à point nommé, alors que se dessinent les contours d’un accord entre Donald Trump et les Iraniens. Il permet de resserrer la focale sur les figures majeures d’une camarilla de généraux à la tête d’un système plus opaque que jamais — et dont l’étonnante capacité de résilience a laissé pantois les stratèges américains.

Selon le grand quotidien new-yorkais, cette élite au pouvoir serait formée par «un petit groupe», principalement composé d’anciens ou d’actuels hauts commandants du Corps des Gardiens de la révolution. Le journal précise toutefois que ce ne seraient pas les Gardiens de la révolution en tant qu’organisation qui exerceraient directement le contrôle, mais plutôt une «fraternité endurcie», dont l’expérience fondatrice fut la guerre brutale de huit ans entre l’Iran et l’Irak.

Fraternité: le mot est essentiel. La poignée de dirigeants qui tirent les ficelles d’un Iran affaibli, mais dur au mal, serait composée, selon des experts de l’Iran cités par le quotidien, d’une bande de sexagénaires issus des cercles du renseignement et des appareils sécuritaires. Tous seraient unis par un passé glorieux et tragique: celui de la guerre Iran-Irak, entre 1980 et 1988.

Ces personnages sont aussi définis par leur radicalisme et par le traitement impitoyable réservé, ces dernières années, aux «ennemis de la révolution». La guerre israélo-américaine aurait ainsi eu pour effet de remettre le pouvoir entre les mains des plus durs parmi les durs. Le président de la République, Massoud Pezeshkian, et le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, figures les plus visibles à l’étranger, ne seraient que des personnalités sans véritable marge de manœuvre, simples exécutants placés sur une scène dont les coulisses sont contrôlées par des acteurs plus puissants, parfois quasi inconnus.

Après le début de la guerre, ces hommes ont pris le contrôle des services de renseignement. La plupart auraient aussi des liens personnels avec Mojtaba Khamenei, en raison de leurs longues années de proximité avec le cabinet de son père. Le New York Times formule ici une précision cruciale: les parcours de ces hommes, leurs carrières et leurs visions idéologiques communes expliqueraient en partie pourquoi la guerre n’a provoqué ni l’effondrement du gouvernement ni sa paralysie, malgré la mort d’une cinquantaine de hauts responsables politiques et militaires.

Le journal ajoute que les manœuvres internes autour d’une éventuelle solution pragmatique au conflit demeurent largement obscures. Certains de ces responsables fuyaient déjà les projecteurs avant la guerre. Désormais, ils vivent cachés, par crainte de représailles.

Voici donc, selon le New York Times, les dirigeants les plus importants au sommet de l’État iranien, outre la figure désormais mystérieuse de l’ayatollah Mojtaba Khamenei.



Il y a d’abord celui dont le visage est apparu sur scène lors des premières négociations au Pakistan entre Américains et Iraniens: Mohammad Bagher Ghalibaf. Âgé de 64 ans, ancien commandant de l’armée de l’air des Gardiens de la révolution, il préside le Parlement depuis 2020. Lors de manifestations brutalement réprimées en 1999, il s’était publiquement vanté d’avoir circulé à moto pour frapper les protestataires à coups de bâton, comme un simple milicien. Le New York Times le considère comme une cheville ouvrière entre l’élite politique et militaire.

Autre personnage repéré depuis un moment par les experts, et dont la photo circule dans plusieurs articles depuis le début de la guerre: Gholamhossein Mohseni-Ejei, 69 ans. Ce mollah, ancien ministre du Renseignement, est à la tête du pouvoir judiciaire depuis 2021. L’article souligne qu’il est connu pour sa brutalité et pour son recours fréquent aux tribunaux afin de réprimer toute dissidence. Il aurait notamment supervisé une vague d’exécutions de participants aux manifestations antigouvernementales du début de l’année.

Mohammad Ali Jafari, 68 ans, général deux étoiles, ancien chef des pasdarans et ex-conseiller du défunt Guide suprême, est quant à lui l’architecte d’une stratégie qui a porté ses fruits depuis le début de la guerre: celle de la «mosaïque», un système de commandement décentralisé qui aurait permis au régime de survivre à l’éparpillement de ses centres politiques et militaires à travers le pays.

Ormuz, levier d’une victoire diplomatique

Les trois autres figures mentionnées par le New York Times sont moins connues, voire inconnues du grand public, mais joueraient néanmoins un rôle crucial au sein de cette fraternité.

Ahmad Vahidi, 67 ans, issu à l’origine du renseignement, dirige les Gardiens de la révolution depuis mars, après la mort de son prédécesseur dans les bombardements. Il a également été ministre de l’Intérieur, ministre de la Défense et commandant de la célèbre Force Qods, l’unité chargée des opérations extérieures et de la structuration des alliés régionaux de l’Iran, dont le Hezbollah au Liban.




Hossein Taeb, 63 ans, religieux passé par les appareils sécuritaires, a dirigé la milice des Bassidji puis le service de renseignement des Gardiens de la révolution, une organisation réputée pour sa répression féroce de la dissidence.

Enfin, Mohammad Bagher Zolghadr, 72 ans, presque totalement inconnu hors d’Iran, incarne, selon le New York Times, la fusion du corps militaire et de la classe politique. Ancien commandant adjoint des pasdarans et ex-vice-ministre de l’Intérieur, il a été nommé en mars secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.

Cette «bande des six» vient donc, à l’évidence, de jouer un rôle déterminant dans les négociations avec les États-Unis. Ces dirigeants y auraient démontré un mélange d’inflexibilité idéologique et de pragmatisme mesuré. Même si, comme le soulignait avec ironie le New York Times dans un autre article publié lundi, l’accord temporaire annoncé ce week-end par l’administration Trump avec l’Iran n’est ni un accord de paix, ni un accord nucléaire, ni un accord sur les missiles.

C’est précisément là que réside l’enjeu. En se focalisant sur le détroit d’Ormuz, dont la réouverture est une nécessité à la fois pour les États-Unis, pour l’économie mondiale et pour l’Iran lui-même, les nouveaux maîtres de Téhéran ont déplacé le centre de gravité de la négociation. Le nucléaire est passé au second plan. La bombe réelle, immédiate, efficace, ce n’est plus seulement l’uranium enrichi. C’est la capacité de Téhéran à menacer, contrôler ou monnayer l’un des passages maritimes les plus stratégiques de la planète.

Dans cette séquence, l’Iran n’apparaît donc pas seulement comme un pays affaibli par les frappes. Il apparaît aussi comme un régime qui a survécu à sa propre décapitation, qui a resserré le pouvoir autour de ses noyaux les plus durs, et qui a compris que son levier le plus redoutable n’était peut-être pas dans ses centrifugeuses, mais dans sa géographie.

Face à un Donald Trump inconstant, pressé d’afficher un résultat et soucieux d’éviter l’embrasement économique mondial, les pasdarans semblent avoir obtenu une victoire diplomatique: imposer Ormuz comme le cœur de la discussion. Autrement dit, faire reconnaître que la véritable bombe atomique de l’Iran n’est peut-être pas nucléaire. Elle est maritime, énergétique, commerciale et mondiale.

Bruno Philip

mondafrique.com

La Corée du Nord enterre le rêve d’une réunification de la péninsule coréenne

 

Toute mention de « l’unification de la mère patrie » pour n’en faire qu’une seule Corée a, de façon inédite, totalement disparu dans la dernière version officielle de la Constitution de la République populaire et démocratique de Corée (RPDC) révélée au début du mois de mai à Pyongyang. Le Leader Maximo nord-coréen Kim Jong-un, fort de ses alliances renforcées avec la Russie et la Chine, a de ce fait décidé d’approfondir encore la rupture avec une Corée du Sud désormais qualifiée « d’État ennemi le plus hostile. »

Autre signe de cette nouvelle réalité : le régime détruit systématiquement depuis des mois tous les symboles des rapprochements avec le Sud de ces dernières décennies. Gravée maintenant dans la nouvelle Constitution nord-coréenne, la rupture entre les deux Corées semble définitive. Même si l’histoire mouvementée de la péninsule coréenne peut toujours réserver des surprises, des retournements imprévisibles ou des basculements inattendus, le divorce paraît donc pour l’heure consommé.

Une révision constitutionnelle adoptée en mars dernier par le « parlement » nord-coréen a supprimé du document, rendu public le mercredi 6 mai dernier par le ministère sud-coréen de l’Unification, toute référence à la réunification avec le Sud. Reflet d’une ligne toujours plus hostile envers Séoul ces dernières années, la clause mentionnant que la Corée du Nord « se bat pour réaliser l’unification de la mère patrie » n’apparaît plus dans la dernière version.

Ce bouleversement constitutionnel est loin d’être improvisé. Lors d’une réunion plénière du Comité central du Parti des travailleurs de Corée (PTC) en décembre 2023, Kim Jong-un avait déjà déclaré que la péninsule coréenne était en proie à « une situation de crise persistante et incontrôlable, » dont la faute incombe, selon lui, aux États-Unis et à la Corée du Sud.

Il a ordonné de ce fait un remaniement des administrations gérant les relations avec le Sud afin d’en « changer fondamentalement de direction. » Les deux Corées avaient certes entamé en 2018 un processus de rapprochement, caractérisé par trois rencontres entre Kim Jong-un et le président sud-coréen de l’époque, Moon Jae-in. Mais celui-ci a depuis volé en éclats et les relations entre les deux frères ennemis n’ont cessé de se détériorer avec l’élection en 2022 d’un nouveau président sud-coréen très conservateur et va-t-en guerre, Yoon Suk-yeol.

Pyongyang codifie la politique à deux États

« Je pense que c’est une erreur que nous ne devrions plus commettre que de considérer les personnes qui nous qualifient de ‘’pire ennemi’’ […] comme quelqu’un avec qui chercher la réconciliation et l’unification, » avait alors déclaré Kim Jong-un, cité par l’agence de presse d’État nord-coréenne KCNA. Il faisait clairement référence à Yoon Suk-yeol qui s’opposait au moindre rapprochement avec le voisin du Nord. Dans ce contexte, alors que le dictateur n’a cessé d’améliorer ses programmes nucléaires et de missiles, les objectifs historiques nord-coréens d’une réunification avec Séoul devenaient à ses yeux de plus en plus intenables.

Jusqu’ici, la Constitution nord-coréenne affirmait constamment le désir de longue date de la Corée du Nord d’unifier la péninsule divisée. « La République populaire démocratique de Corée s’efforce de réunifier le pays sur la base des principes de réunification pacifique et de grande unité nationale, » stipulait l’article 9 de la Constitution de l’époque.

Le nouveau texte de 2026 supprime intégralement cet article et cesse de se désigner comme la « partie nord » de la péninsule. Il retire également l’expression « de grande unité nationale [des Coréens de souche, minjok] » du préambule et du chapitre politique de la Constitution. Enfin, le préambule ne fait plus mention de la « cause de la réunification nationale, » auparavant défendue par les anciens dirigeants, son grand-père Kim Il-sung, et son père Kim Jong-il. « En se dotant d’une nouvelle Constitution, analyse Michael Madden dans une brillante note publiée sur le site spécialisé de la Corée du Nord NK PRO à Séoul, Pyongyang codifie la politique à deux États de la RPDC avec le Sud. »

En outre, et tout aussi important, la Constitution amendée de la Corée du Nord délimite le tracé de nouvelles frontières territoriales sur la péninsule, officialisant de facto la séparation d’avec le Sud. C’est ainsi que le texte précise que cela inclut la zone limitrophe de la Chine et de la Russie au nord, « ainsi que [celle de] la République de Corée au Sud, » utilisant le nom officiel pour désigner le pays.

« Le territoire de la RPDC comprend les terres bordant la République populaire de Chine et la Fédération de Russie au nord, et la République de Corée au sud, ainsi que les eaux territoriales et l’espace aérien établis sur la base de ces terres, » stipule l’article 2, chapitre 1 du document. Pyongyang « ne permettra en aucun cas une quelconque violation de son territoire, » ajoute-t-il.

Le désir historique d’une seule Corée s’effondre

« La nouvelle clause territoriale confirme les changements ordonnés par Kim Jong-un en janvier 2024, un mois après qu’il avait eu annoncé que Pyongyang avait abandonné l’objectif d’unification avec la Corée du Sud, » analyse Joo Han Park dans un texte publié début mai sur le site spécialisé de la Corée du Nord, NK News, basé à Séoul. La mention par le dirigeant d’une « ligne de frontière sud » à l’époque signalait déjà la fin de la position de longue date de la Corée du Nord selon laquelle elle recherchait l’unification éventuelle de la péninsule coréenne, ajoute-t-il.

Kim Jong-un réaffirme ainsi sa politique qui considère les deux Corées comme des États distincts et hostiles. Avec la mention explicite d’une véritable « frontière, » et non plus une « Zone démilitarisée » instituée à la fin de la guerre de Corée en 1953 le long du 38è parallèle et destinée à disparaître après un accord de paix et une réunification, s’effondre donc le désir historique des deux frères-ennemis d’une seule Corée.

Dès lors se pose, ou plutôt se repose la question tant de fois évoquée depuis la fin de la Guerre froide au début des années 1990 : une réunification de la péninsule coréenne est-elle toujours possible ?

Les spécialistes de la région s’accordent aujourd’hui pour dire que ce rêve partagé d’une réunification est aujourd’hui devenu un mythe. Le peuple des deux pays la désirait et nourrissait depuis des décennies ce fantasme unificateur. Même culture, même langue, même territoire et même destin historique : un destin commun, à terme, s’imposait. Il fallait mettre fin à une histoire tragique ponctuée par la colonisation japonaise, la division de la péninsule au lendemain de la seconde guerre mondiale et le traumatisme d’une guerre de Corée (1950-1953) qui avait fait des millions de morts et réduit la péninsule en cendres.

Des « frères de sang » irréconciliables

S’impose donc aujourd’hui le principe de réalité : plus de soixante-dix ans après la signature d’un armistice, les deux pays sont techniquement toujours en guerre, la Corée du Sud n’a cessé de prospérer, sa voisine du Nord s’est effondrée sur le plan économique au lendemain de la chute de l’URSS en 1991 et la voisine chinoise est devenue la seconde puissance économique du monde.

Si la vieille génération sud-coréenne, de plus en plus minoritaire, parle toujours d’une réunification avec les larmes aux yeux, ses enfants et petits-enfants qui n’ont pas connu la guerre oscillent aujourd’hui entre indifférence ou ironie, en dépit des menaces verbales récurrentes du turbulent voisin et de ces multiples tirs de missiles qui ne font plus la Une des médias depuis des années.

Si les Sud-Coréens se sentent toujours « frères de sang, » ils perçoivent de plus en plus la Corée du Nord comme un curieux pays « étranger » avec lequel ils n’imaginent plus pouvoir vivre sous le même drapeau. La réalité est qu’il s’agit aujourd’hui d’un même peuple vivant depuis des décennies dans « deux pays distincts » qui ne sont plus prêts aujourd’hui à fusionner.

Le temps a passé, le contexte s’est figé et les rêves anciens de réunification s’estompent face à la réalité politique, économique et militaire. Sans parler des bouleversements de l’ordre mondial menés par Vladimir Poutine, Xi Jinping, sans oublier bien sûr Donald Trump. Tout cela en dépit des efforts sud-coréens lors du sommet historique à Pyongyang en 2000 entre le président sud-coréen Kim Dae-jung et son homologue nord-coréen Kim Jong-il.

C’était l’époque de la « Sunshine Policy » lancée par Séoul dans une volonté de dialogue et d’échange afin de pousser Pyongyang à lancer des réformes économiques. L’objectif du Sud, qui a investi des milliards de dollars dans cette « Politique du Soleil » visait à améliorer le niveau de vie des Nord-Coréens et de réduire ainsi le fossé économique entre les deux pays.

Cette « Politique du Soleil » a été lancée par le président sud-coréen Kim Dae-Jung au lendemain de son élection à la présidence en 1998. Une politique étrangère audacieuse initiée par cet ancien prisonnier politique de la dictature sud-coréenne voulait rapprocher les deux États coréens séparés depuis 1945.

Avec le soutien discret du géant sud-coréen Hyundai, de longues négociations secrètes avec le leader nord-coréen de l’époque Kim Jong-Il, et beaucoup de promesses financières faites à Pyongyang, un « sommet historique » s’était tenu à Pyongyang en juin 2000 entre le président Kim Dae-Jung (il recevra à la fin de la même année le prix Nobel de la Paix pour cette initiative) et le président Kim Jong-Il. Un immense espoir était né cette année-là sur la péninsule. Après cette réconciliation historique, une réunification devenait plus que jamais envisageable.

La fin de la « Sunshine Policy »

Très opposés à ce rapprochement des « frères ennemis, » les États-Unis avaient pourtant laissé faire. De gros travaux d’infrastructures furent lancés sur la côte ouest de la frontière sur le 38è parallèle : une magnifique autoroute traverse la frontière et mène à la ville nord-coréenne de Kaesong, ancienne capitale historique préservée des destructions pendant la guerre. La gare de Dorasan, flambant neuve, anticipait déjà la reconnexion ferroviaire entre les deux capitales Séoul et Pyongyang. Une station balnéaire près de Wonsan devait accueillir des touristes sud-coréens et des familles séparées par la guerre.

Les Sud-Coréens avaient tout financé : la route, la gare, un site de transbordement de marchandises, les bureaux de douane… De nouvelles perspectives s’ouvraient dans cette région sensible et militarisée. Ouvriers sud et nord-coréens avaient travaillé ensemble, main dans la main.

La « Sunshine Policy » avait de plus réussi à lancer une initiative diplomatique et humanitaire sans précédent : la réunion régulière de milliers de familles coréennes séparées par la guerre et la frontière. Les premières eurent lieu simultanément à Pyongyang et à Séoul en août 2000. Avaient succédé de nombreuses autres, de façon très irrégulière, en fonction des tensions politique, militaire ou nucléaire, ceci jusqu’en 2016. À chaque fois, elles avaient donné lieu à de délicates négociations entre Séoul et Pyongyang.

Enfin, c’est à cette époque que naquit l’idée d’une Zone économique spéciale (ZES) basée à Kaesong pouvant accueillir des industriels sud-coréens et une main d’œuvre nord-coréenne. Cette zone de Kaesong a bien vu le jour en 2004 mais elle n’a pas survécu au quatrième essai nucléaire de Pyongyang en janvier 2016. Le mois suivant, Séoul devait décider de fermer complètement cette zone, enterrant le dernier vestige concret de la « Politique du Soleil » de Kim Dae-jung.

Avec Kim Jong-un, la donne a changé

Autre conséquence de cet espoir désormais brisé : les plus grands économistes et universitaires sud-coréens s’étaient tous rendus en Allemagne à l’époque afin d’étudier les implications et conséquences de la réunification allemande, sur le plan politique et surtout économique.

Le coût d’une réunification entre les deux Corées aurait largement dépassé celui du modèle allemand. Il était à l’époque estimé à entre 2 000 et 5 000 milliards de dollars au moins sur trente ans, selon différentes études. Séoul était prêt à en payer le prix et avait même commencé à provisionner des millions de dollars dans cette éventualité.

Restait qu’à l’époque, la Corée du Nord sortait à peine d’une famine qui fit entre un et deux millions de morts et le scénario d’un effondrement du régime de Pyongyang hantaient tous les esprits. Il fallait s’y préparer.

C’est l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un en 2011 qui devait changer totalement la donne : avec lui, la Corée du Nord est devenue de facto une puissance nucléaire avec un stock estimé à une cinquantaine d’ogives, selon les spécialistes sud-coréens et américains.

La dynastie Kim devait également consolider ses alliances avec la Russie et la Chine, à la faveur de la guerre en Ukraine le 22 février 2022. Dernière illustration en date : le président chinois Xi Jinping devrait se rendre à Pyongyang dans les prochains jours.

Du fait de ces liens resserrés avec la Russie, Kim Jong-un a d’ailleurs imposé un amendement spécial dans la nouvelle Constitution qui fait référence aux troupes nord-coréennes (un peu plus de 10 000 soldats) mobilisées pour soutenir l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Le chapitre relatif aux « droits fondamentaux des citoyens » a du même coup ajouté mention de nouveaux « héros, » les anciens combattants et les familles endeuillées de martyrs ayant participé à des « opérations militaires outre-mer, » ainsi que les « personnes ayant rendu des services patriotiques socialistes exceptionnels. » Cette liste officielle donne droit à ceux qui sont mentionnés à bénéficier d’une « protection spéciale de l’État et de la société. »

Les soldats nord-coréens en Russie sont des « héros »

La mention explicite, dans ce document, de ces soldats ayant combattu lors d’opérations « outre-mer » souligne l’importance dans la propagande du régime de l’alliance militaire du régime avec la Russie. Depuis qu’il a admis l’an dernier que la Corée du Nord avait déployé des troupes dans la région russe de Koursk, Kim Jong-un n’avait de cesse que de glorifier le sacrifice de ceux qui ont versé leur sang au combat contre les forces ukrainiennes.

Au cours de l’année écoulée, la Corée du Nord a inauguré plusieurs monuments commémoratifs en l’honneur de ses soldats tombés en Ukraine.

Mais dans le même temps, Pyongyang a détruit tous les sites construits par le Sud lors de la « Sunshine Policy » du début des années 2000 : hôtels, restaurants, bâtiments officiels, usines, ateliers… Les deux seules routes et voies ferrées reliant les deux pays ennemis ont été purement et simplement dynamitées l’année dernière.

Autre symbole : alors que le Nord fait table rase de tous les symboles du rapprochement avec le Sud, le « Royaume Ermite » va inaugurer dans les prochaines semaines le premier pont Khasan-Tumangang qui, pour un coût affiché de 102 millions de dollars et construit en moins d’un an, enjambe le fleuve Tumen entre la Corée du Nord et la Russie.

« La rapidité de la construction témoigne du volume des échanges commerciaux entre les deux pays, » a déclaré à la BBC Victor Cha, du think tank Center for Strategic and International Studies (CSIS). « Cette activité est largement motivée par la fourniture de troupes, d’armes, de munitions et de main-d’œuvre par la Corée du Nord à la guerre menée par Poutine en Ukraine, » a-t-il ajouté..

Plus au sud, les échanges entre la Chine et la Corée du Nord dans la ville frontière chinoise de Dandong explosent à nouveau et un nouveau pont va, lui aussi, être très bientôt inauguré dans cette région frontalière. Autant de signes qui mettent en lumière la direction nouvelle des priorités d’une Corée du Nord qui semble plus sûre d’elle que jamais, confortée qu’elle est par ses liens avec Moscou et Pékin.

Le statu quo ou la guerre

De son côté, la Maison Bleue, la présidence sud-coréenne, ne peut que réaffirmer son attachement à la politique de « coexistence pacifique » avec la Corée du Nord. Le gouvernement sud-coréen a fait savoir qu’il procédera à un « examen approfondi des questions liées aux révisions de la constitution nord-coréenne » et poursuivra « sa politique de coexistence pacifique dans la péninsule coréenne en fonction de cet examen. »

De fait, la Corée du Sud n’a plus la main alors que le dossier nord-coréen n’est plus non plus une priorité pour l’administration américaine de Donald Trump. Ainsi, dans ce contexte régional et international volatile, les perspectives d’une paix et d’une réunification pacifique de la péninsule coréenne semblent devenues très improbables.

Les relations Nord-Sud sont au plus bas et les négociations rompues. Le dialogue de la Corée du Nord avec les États-Unis n’est pas près de reprendre. Un effondrement du régime nord-coréen, tenu d’une main de fer par Kim Jong-un, paraît s’éloigner.

Du même coup, la modernisation militaire et nucléaire nord-coréenne entreprise avec en toile de fond l’alliance renforcée avec la Russie de Vladimir Poutine s’accélère, ces deux phénomènes conjugués paraissant l’une et l’autre constituer une menace plus grande pour la stabilité régionale.

Ainsi, au-delà du statu quo actuel, c’est une nouvelle coexistence sous hautes tensions qui s’installe, sans qu’il ne soit possible d’écarter un autre scénario beaucoup plus inquiétant. Pour Andrei Lankov, grand spécialiste de la Corée du Nord depuis 40 ans à l’Université Kookmin à Séoul, « toute réunification ne pourra être atteinte à terme que par la conquête pure et simple de l’un par l’autre. »

Autrement dit, il s’agirait d’une nouvelle guerre de Corée qui pourrait alors se métamorphoser, avec des acteurs chinois, russe, nord-coréen, américain, sud-coréen et japonais et dégénérer en conflit de dimension mondiale.

Dorian Malovic

asialyst.com

L’heure des recombinaisons : des systèmes d’ALBM et de leurs contraintes en termes de C2

 

Deux développements intéressants ont été observés ces dernières années. Le premier concerne la prolifération balistique à bas bruit, mais s’appuyant notamment sur des « roquettes guidées » dont la portée les rapproche des missiles balistiques de courte portée de la guerre froide – et qui sont souvent plus précises. Le deuxième porte sur le développement des missiles balistiques à lancement aérien (ALBM – Air launched ballistic missiles).

Si le premier développement a déjà été largement traité dans les pages de DSI (1) et trouve une illustration, pour ce qui est de la prolifération, dans la carte qui leur est consacrée dans ce numéro, celui des ALBM porte en lui des évolutions intéressantes. Le concept d’ALBM n’est pas historiquement nouveau et était, durant la guerre froide, l’une des possibilités envisagées afin de disposer d’une capacité de riposte décentralisée et susceptible de survivre à une attaque – surprise. Exemple spectaculaire, le largage d’un missile intercontinental Minuteman par un C‑5 en 1974 a démontré la faisabilité du concept. Plus compact et permettant un déploiement depuis des bombardiers américains et britanniques, le Skybolt n’a quant à lui pas été mené à son terme. D’autres designs, liés à la dissuasion nucléaire, ont été développés, mais aucun n’a finalement été retenu. Dans le domaine conventionnel, des variantes à lancement aérien des missiles T22 et T16 conçus dans le cadre du programme Assault Breaker, dans les années 1980, ont été envisagées, mais sans concrétisation (2).

Le cas du Kinzhal

Le concept a toutefois été repris, d’abord par la Russie. Si elle y travaillait depuis les années 2000, elle a rendu public le Kh‑47M2 Kinzhal (AS‑24 Killjoy pour l’OTAN) en 2018. Tiré par un MiG‑31K ou un Tu‑22M3, il est pour partie dérivé du 9K720 Iskander‑M, ce qui permet de réduire les coûts de conception en ne nécessitant que quelques adaptations du système, notamment au niveau des surfaces de contrôle. L’engin, de plus de 4 t au moment du largage, a un diamètre de 1 m et utilise une propulsion par carburant solide. Présenté comme faisant partie de la nouvelle génération d’armes stratégiques rendue publique en mars 2018 par le président russe, il est d’emblée considéré comme dual – avec une charge conventionnelle ou nucléaire – et permettant le traitement de cibles terrestres ou navales. Doté de sa charge conventionnelle unitaire de 480 kg, le Kinzhal a une portée d’environ 2 000 km s’il est largué depuis un MiG‑31 et de 3 000 km environ s’il l’est depuis un Tu‑22M3 (3).

Moscou le présente également comme hypersonique, mais l’appellation mérite d’être reconsidérée. Certes, sa vitesse dépasse, comme nombre de missiles, Mach 5. Mais s’il présente une trajectoire dépressive, avec un apogée à 20 km, et des oscillations en cours de vol compliquant le ciblage par des systèmes antimissiles, il n’est pour autant pas réellement manœuvrant. Le système de guidage a été spécifiquement conçu pour le Kh‑47 et s’appuie sur une centrale inertielle et le système satellitaire GLONASS. En théorie, un guidage terminal avec une liaison de données bidirectionnelle peut être assuré, mais la plupart des missiles tirés dans le cadre de la guerre d’Ukraine, du moins jusqu’au printemps 2025, montrent des erreurs circulaires probables de 15 à 35 m, qui mettent en doute son usage. Il semble cependant avoir été installé depuis lors. En outre, le missile s’est avéré loin d’être invulnérable, environ un tiers des missiles non dotés de guidage terminal ayant été interceptés.

Une offre israélienne dynamique

Pour autant, le Kinzhal est un engin encombrant et donc peu apte à être engagé dans des frappes de saturation en raison du faible nombre de plateformes pouvant l’emporter. En ce sens, il est assez peu représentatif des systèmes aérobalistiques plus contemporains. Le premier est sans doute le Rampage. Développé depuis le milieu des années 2000 sur la base du missile Extra d’IMI, il a été rendu public en 2018 par IAI. Les adaptations sont ici mineures, avec un missile dont la charge explosive passe de 120 à 150 kg, pour une masse totale d’environ 570 kg, mais dont le système de guidage, associant centrale inertielle et GPS, est conservé. Sa précision est décamétrique. L’engin à proprement parler à une portée de 150 à 200 km, en fonction de son altitude de lancement, à laquelle il faut ajouter la distance franchie par l’appareil lanceur. Un format relativement compact permet, en théorie, d’en installer jusqu’à quatre sous les ailes d’un F‑16. Utilisé par Israël contre le Hezbollah et l’Iran, le Rampage a également été acheté par l’Inde et la Grèce. La frappe israélienne du 9 septembre 2025 contre le complexe abritant le leadership du Hamas au Qatar pourrait avoir été conduite avec des Rampage. Tirés depuis l’espace aérien au – dessus de la mer Rouge, ils ont frappé avec précision sans avoir été détectés ou engagés par les défenses aériennes des pays du Golfe.

Les firmes israéliennes ont cependant conçu d’autres systèmes susceptibles d’avoir été utilisés. Leurs destins sont variables. D’abord, IAI a complété sa gamme avec la version aérobalistique du missile sol-sol LORA (Long range artillery). L’Air LORA est plus massif que le Rampage : avec une masse de 1,6 t, dont plus de 550 kg de charge explosive, sa portée passe à plus de 430 km. Sa trajectoire est également plus complexe, quasi balistique, 

de sorte qu’il a été employé durant l’opération « Rising Lion » en juin 2024, probablement dans la frappe contre les grands radars d’alerte avancée Ghadir. Le guidage combine classiquement centrale inertielle et signal satellitaire, bien qu’un guidage terminal soit également évoqué. Deux Air LORA peuvent être embarqués sur un F‑16, mais le missile est également présenté comme étant susceptible d’être lancé depuis un P‑8 Poseidon – un type de formule qui pourrait intéresser l’Inde. Athènes semble également intéressée.

Ensuite, le Blue Sparrow, une version dotée d’une charge explosive du missile de simulation d’attaque du même type. Il présente une masse de 1,9 t au lancement, et sa portée atteindrait 2 000 km, en plus de celle de l’appareil lanceur, a priori un F‑15D. Le guidage comprend là aussi une centrale inertielle et un GPS, mais sa charge est également apte à effectuer des manœuvres, ce qui pourrait suggérer l’intégration d’un guidage terminal. C’est une salve de ces engins qui aurait tué l’ayatollah Khamenei le 28 février. Les Sparrow forment une famille conçue par Rafael et sont dotés de la même charge, avec trois types de booster en fonction de la menace à simuler. À voir donc si une version armée du Black Sparrow (1,275 t au lancement) est envisagée. Le Silver Sparrow, avec ses 3,13 t au lancement et une longueur de 8,39 m, semble peu compatible avec un lancement aérien.

Enfin, le Rocks, également produit par Rafael, est doté ou d’une charge unitaire optimisée pour la frappe d’objectifs enterrés, ou d’une charge explosive à fragmentation. Ces charges sont modulables, de 500, 250 ou 125 kg, avec une incidence sur la portée – donnée pour 250 km avec 500 kg. D’après l’industriel, il peut aussi recevoir un autre type de booster permettant d’accroître la portée. Ses trajectoires peuvent être sélectionnées et il peut également être lancé du sol, ainsi que depuis des navires. Le guidage terminal comprend un système antiradar et un pixel targeting (comparaison entre l’imagerie issue du renseignement et celle du système de guidage du missile). Deux engins peuvent être largués par un F‑16. Le missile a également été commandé par l’Inde, et au moins un essai a eu lieu depuis un Su‑30MKI.

Le SRBM, un ALBM comme un autre ?

D’autres programmes sont par ailleurs en cours. La Chine a révélé deux systèmes. L’YJ‑21 (4) est un engin a priori destiné aux missions antinavires et dont des essais ont été conduits depuis des H‑6. Le missile a participé au dernier grand défilé chinois. S’il est qualifié d’hypersonique, cette capacité reste cependant à démontrer. Il semble que l’YJ‑20, qui équipe les croiseurs Type‑055, soit la combinaison d’un YJ‑21 et d’un booster permettant d’accroître sa portée. L’YJ‑21 aurait une portée de plus de 1 200 km, qui pourrait être en fait celle de l’YJ‑20, et ne semble pas destiné à une utilisation aérobalistique. L’autre ALBM chinois a également été présenté en septembre dernier. Il s’agit du JL‑1, qui avait déjà été observé sous un H‑6 (recevant alors la désignation CH‑AS‑X‑13 par l’OTAN), ce qui avait suscité de nombreux débats sur sa fonction. Concrètement, elle est considérée comme nucléaire, permettant ainsi à la Chine de disposer d’une triade en bonne et due forme. Selon Pékin, sa portée, comprenant celle du bombardier, serait de 8 000 km (5).

En Corée du Sud, au moins un missile est en cours de développement, le HAGM (Hypersonic air to ground missile), mais un autre système, le K‑ALBM, pourrait également voir le jour. Des commentateurs estiment qu’au moins un de ces systèmes serait basé sur le CTM‑290 sol-sol. En l’occurrence, les KF-21 Boramae en seraient dotés. L’usage du Hyunmoo‑2A, variante coréenne de l’Iskander‑M, est parfois évoqué. La référence à un engin hypersonique renvoie à une aptitude à la manœuvre et un engin « de black-out » est évoqué dans la littérature coréenne. Concrètement, le missile pourrait être doté d’une charge à impulsion électromagnétique ou contenant des filaments de carbone qui permettrait de créer des courts – circuits sur les systèmes électriques et électroniques non protégés (6). La Corée du Sud, qui ne manque pas de systèmes balistiques, pourrait ainsi disposer d’un engin spécifique à utiliser à l’ouverture d’une campagne aérobalistique.

Les États-Unis semblaient peu prompts à s’engager dans le domaine des ALBM, à la notable exception de l’AGM‑183, un engin doté d’un planeur hypersonique : annulé en 2024, ce programme pourrait être réactivé. Lockheed Martin, de son côté, développe le Mako depuis 2017. C’est un engin de 590 kg doté d’une charge explosive de 59 kg, d’environ 300 km de portée, initialement conçu pour être emporté par les F‑35, a priori sous les ailes. Aucune commande n’a cependant été passée pour le moment. Au Royaume – Uni, il ne semble pas encore question d’une version aérobalistique du Nightfall. Ailleurs en Europe, le concept ne semble pas attirer, sauf en France. L’armée de l’Air et de l’Espace est ainsi intéressée, sachant qu’ArianeGroup avait décliné son MBT (Missile balistique de théâtre) en deux variantes, selon la portée, au cours du dernier salon du Bourget. Telles quelles, les maquettes présentées n’auguraient pas un ALBM, mais on imagine sans mal que l’ogive du système puisse être adaptée à un booster compatible avec le Rafale.

La question du ciblage

La pertinence des ALBM réside dans le couplage entre portée, accrue par l’appareil lanceur, vitesse et trajectoire : ils opèrent dans le haut supersonique, et leurs angles d’approche empêche les systèmes antiaériens classiques de les détecter. L’angle d’approche permet également un recalage GPS s’opérant pratiquement à la verticale de la cible et en altitude, hors de portée de la plupart des brouilleurs. Ils présentent donc un avantage certain sur les missiles de croisière, tout en s’avérant moins coûteux que des engins hypersoniques. Leur fabrication en masse peut être rendue plus aisée pour les États maîtrisant les techniques liées au carburant solide, à sa production et à son coulage. On pourrait ajouter qu’en fonction du type de guidage adopté, en particulier s’il ne comprend pas de guidage terminal, il offre un ratio coût/avantage potentiellement intéressant.

Il reste cependant un problème de taille, qui ne touche d’ailleurs pas que les seuls ALBM, mais tous les systèmes de longue portée dont il est question dans ce hors-

série : le ciblage. Toute stratégie aérienne positive – c’est-à‑dire qui ne se contente pas de défendre le ciel ami – reste dépendante de l’aptitude à trouver, à identifier et à localiser les cibles, et ensuite à mettre en place une « kill chain », nécessitant un traitement rapide de l’information. Il s’agit donc de disposer d’un « complexe de reconnaissance – frappe » dans la profondeur. En la matière, il faut ici constater plusieurs évolutions concurrentes. D’une part, du point de vue des approches retenues. Pour nombre d’armées, cette intégration provient du niveau stratégique qui fournit informations, appuis et armements. Cette approche est au cœur de la manière dont on appréhende les actions multidomaines ou M2MC (Multimilieux, multichamps)… et d’une intégration inter-armées plus poussée.

Mais ce que démontre le cas ukrainien est une approche partiellement inversée : le niveau stratégique met certaines capacités à la disposition des unités de contact, qui en sont les premières consommatrices. C’est ainsi qu’une section d’infanterie pourra engager des drones FPV à plusieurs dizaines de kilomètres, faire déployer des mines par des drones ou encore faire appel à l’artillerie. Cette approche trouve cependant ses limites dès qu’il est question de frappes dans la profondeur, qui nécessitent un commandement centralisé. De manière intéressante, la distinction interarmées devient ici une force : frapper les raffineries russes impose de pleinement reprendre en compte des modalités spécifiques de ciblage. Reste cependant à voir si la conduite d’actions spéciales dans la profondeur pourrait ou non impliquer des tirs à la demande, un peu à la manière de ce que font les unités d’infanterie.

D’autre part, la question des capteurs reste saillante : avant de traiter le renseignement, il faut générer des informations. Or, en la matière, il est intéressant de constater que l’une des ramifications aérobalistiques est spatiale. En l’occurrence, les développements observés n’auraient pas été possibles sans une diffusion de l’imagerie spatiale commerciale, dont la qualité s’est considérablement accrue ces dernières années, qu’il s’agisse de résolution – et donc de détails observés – ou de taux de revisite. Il faut y ajouter une diversification, avec l’arrivée de satellites radars. La firme finlandaise Iceye a ainsi révolutionné le secteur en mettant en place sa propre constellation, mais également en mettant en vente des satellites qu’elle produit, sachant qu’elle en construira 50 par an, non soumis aux législations ITAR, à partir de cette année. L’approche est payante : des pays qui ne disposaient initialement pas de capacités de renseignement spatiales s’en dotent. Le Portugal, les Pays-Bas, la Suède et la Finlande accèdent ainsi à des capacités souveraines. La Pologne, déjà acquéreuse de Pléiades Neo, a également acheté des Iceye. Cela représente 21 satellites au total, sachant que l’Allemagne et l’Ukraine accèdent aux informations d’environ 60 autres. Le spatial n’est pas le seul secteur à considérer. Au-delà des drones eux – mêmes, le déploiement de HAPS (High altitude pseudo – satellites/platform station) est potentiellement intéressant en ce qu’il permettrait de densifier la trame en matière de renseignement, mais aussi de relais de communication. Le déploiement de dronigeables à très haute altitude, à l’instar du Stratobus, offre ainsi un complément intéressant.

Le renseignement n’est pas la seule contribution de l’espace aux opérations aérobalistiques. Au-delà du fait qu’il n’existe pas de théorie aérobalistique sans guidage par GPS, le New Space pourvoit également en communications. Avec, comme pour le renseignement, une place centrale prise par les constellations en orbite basse, mais aussi les risques posés par une dépendance aux systèmes non souverains. L’épisode des coupures de Starlink en Ukraine, empêchant le déploiement de drones d’attaque aériens et navals, a ainsi laissé des traces durables… En l’occurrence, la constellation européenne IRIS² (Infrastructure for resilience, interconnectivity and security by satellite), comprenant 264 satellites, devrait être opérationnelle en 2030. Mais il reste à voir si les différentes pièces du puzzle trouveront une cohérence plus large : derrière les enjeux du renseignement, des communications ou des effecteurs, il y a celle, très politique, des structures de commandement…

Notes

(1) Jean-Jacques Mercier, « Le renouveau du missile sol-sol en Europe », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n° 97, août-septembre 2024 ; Philippe Langloit, « Quelques perspectives sur le missile sol-sol », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 60, juin-juillet 2018. Plus spécifiquement sur le cas européen : Philippe Langloit, « Artillerie automotrice : les grandes manœuvres ont commencé », Défense & Sécurité Internationale, no 178, juillet-août 2025.

(2) Sur Assault Breaker, voir Joseph Henrotin, « La troisième offset, les réseaux et la guerre au futur antérieur », Défense & Sécurité Internationale, no 123, mai-juin 2016 et « Quarante ans dans le désert ? Le voyage doctrinal immobile de l’US Army », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 89, avril-mai 2023.

(3) Ces portées combinent celles du missile et de son vecteur.

(4) À ne pas confondre avec l’YJ-20, un temps qualifié d’YJ-21.

(5) Alexandre Sheldon-Duplaix, « Convaincre par le spectacle des armes. La dimension navale de la parade du 3 septembre 2025 », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 105, décembre 2025-janvier 2026.

(6) Thomas Newdick, « South Korea Has an Air-Launchef Ballistic Missile Program », The War Zone, 13 août 2025.

Jean-Jacques Mercier

areion24.news

mardi 26 mai 2026

Pourquoi l'Indonésie s'appelle-t-elle ainsi ?

 

Inventé par un juriste et un linguiste britanniques au 19ème siècle, l’Indonésie ou « îles de l’Inde » n’est pas le nom retenu par la puissance coloniale qui la désigne sous l’appellation « Indes néerlandaises, » avant que le nom « Indonésie » ne devienne un marqueur du mouvement national au 20ème siècle. Une exception européenne dans un archipel où les noms d’origine sanskrite sont légion et où l’Indonésie moderne se représente à travers des symboles tirés de l’héritage hindou-bouddhique javanais.

Début 2026, lors d’une réunion de travail d’experts de différents pays asiatiques, l’un des participants se demandait pourquoi on trouve tant de noms de lieux indiens en Indonésie. Il citait comme exemple Jayapura, la capitale de la province indonésienne de Papua, qui lui rappelait le Jaipur indien, capitale de l’État du Rajasthan.

En Indonésie en effet, beaucoup de lieux ont un nom d’origine sanskrite, la langue des textes religieux de l’Inde. La plupart se trouvent dans l’île de Java, à commencer par Jakarta, la capitale, à l’origine Jayakarta, « acte victorieux. » C’est ainsi qu’un prince musulman de Cirebon, Fatahillah, avait rebaptisé en 1527, après l’avoir conquise, la cité de Kalapa, le port du royaume hindouiste de Pajajaran, allié aux Portugais. Ailleurs à Java, on trouve notamment les anciennes capitales de Surakarta et Yogyakarta (cette dernière nommée d’après l’antique cité indienne d’Ayodhya dans l’État d’Uttar Pradesh) et plusieurs autres villes. A Sumatra, on trouve Indrapuri, une ville dans la province d’Aceh, et (Siak Sri) Indrapura, capitale de la province de Riau, les deux noms signifiant « la ville d’Indra, » le roi des dieux dans le védisme, la religion des peuples qui ont envahi l’Inde du nord. À Kalimantan, la partie indonésienne de l’île de Bornéo, on trouve Martapura, « la ville des hommes. » A Bali on trouve Singaraja, « le roi des lions. »

De nombreux Indonésiens, notamment des Javanais, portent des noms d’origine sanskrite également. L’actuel président indonésien s’appelle Prabowo Subianto, deux noms javanais. Le premier nom vient du sanskrit prabhava ( प्रभव) qui signifie « puissance, force, majesté, dignité, efficacité. »

Six des huit présidents que l’Indonésie a eu jusqu’ici ont des noms javanais d’origine sanskrite : Soekarno, Soeharto, Megawati, Yudhoyono et Joko Widodo dit « Jokowi. » Ils sont javanais ou à moitié javanais. Les deux autres présidents, Bacharuddin Jusuf Habibie et Abdurrahman Wahid, également javanais ou à moitié javanais, ont des noms d’origine arabe. Habibie, dont la mère appartenait à la noblesse javanaise, avait un père originaire de Gorontalo, une région musulmane du nord de l’île de Sulawesi. Abdurrahman Wahid, qu’on appelait « Gus Dur, » appartenait à une famille de santri, mot qui à Java désigne un musulman orthodoxe.

Les trois sous-traditions de l’Islam javanais

Dans son ouvrage fondateur The Religion of Java, publié pour la première fois en 1964, l’anthropologue américain Clifford Geertz identifie trois « sous-traditions » dans l’islam javanais : celle des villages, celle des milieux marchands urbains et celle de l’ancienne aristocratie. Il décrit la religion des villageois javanais, appelés abangan, comme une « intégration équilibrée d’éléments animistes, hindouistes et islamiques, un syncrétisme de base javanais qui est la vraie tradition populaire de l’île. »

Les milieux marchands des villes observent « une exécution soigneuse et régulière des rituels de base de l’islam […]. » Ils pratiquent un islam qui se veut « plus pur. » Dans son livre Among the Believers: An Islamic Journey, paru en 1981, l’écrivain britannique V. S. Naipaul raconte un entretien qu’il a avec Gus Dur, qui lui explique que le mot santri vient du sanskrit shastri (शास्त्री), « lettré. » Pour désigner les adeptes d’un islam orthodoxe, la langue javanaise utilise un mot tiré de la langue de l’hindouisme.

La troisième sous-tradition est celle des priyayi, mot qu’on traduit par « nobles » et qui désignait les familles dans lesquelles le gouvernement colonial néerlandais recrutait les administrateurs de la population indigène de Java. Geertz voit « ses racines fondamentales dans les cours indo-javanaises de l’époque précoloniale. » L’Indonésie étant une république, il n’y a plus de priyayi. Mais leurs descendants s’efforcent de préserver les traditions culturelles de l’ancienne aristocratie javanaise que son prestige amène à adopter non seulement des personnes d’origine aristocratique des autres groupes ethniques indonésiens, mais également des nouvelles classes supérieures et des milieux artistiques et culturels.

Le prestige remonte à l’époque du royaume de Majapahit, situé dans l’est de Java, qui atteint son apogée au XIVe siècle. Le Nagarakertagama, un poème épique écrit en 1365 à la gloire du roi Rajasanagara, qui a régné de 1350 à 1389, énumère une liste de quelque cent noms de lieux qui vont de « Lamuri, » aujourd’hui Lamreh dans le nord de Sumatra à « Ambwan, » c’est-à-dire Ambon dans les Moluques, et « Sorong, » une ville dans l’ouest de la Nouvelle-Guinée occidentale, c’est-à-dire pratiquement l’Indonésie actuelle, présentés comme des « contrées tributaires. »

L’emprise marchande des javanais

Les Javanais du XIVe siècle connaissaient un espace insulaire étendu sur lequel ils prétendaient exercer leur suzeraineté. Cette suzeraineté n’existait toutefois que dans leur esprit car ni Marco Polo, qui fait escale dans le nord de Sumatra en 1292, ni le voyageur marocain Ibn Battûta, qui y aborde en 1346, ne la mentionnent. Majapahit n’était pas un « empire, » mais le centre d’un réseau marchand de comptoirs auxquels il imposait des relations commerciales exclusives.

La renommée du royaume a pu ainsi s’étendre à tout l’archipel. Ainsi dans le sud de Sulawesi la grande épopée des Bugis, La Galigo, qui raconte la création du monde et aurait été écrite aux XIIIe et XIVe siècles, en fait mention. Dans le nord de Sumatra la Hikayat Raja-raja Pasai ou « histoire des rois de Pasai, » un texte dont l’écriture a dû être commencée dans les années 1380 et qui raconte l’arrivée de l’islam dans ce royaume, fait l’éloge de Majapahit. La grandeur de Majapahit était restée dans la mémoire de nombreux Indonésiens, y compris non-javanais. Elle sera d’ailleurs mobilisée par le mouvement national des années 1920-1930, en particulier par les écrivains. Ainsi Sanoesi Pane, un Batak du nord de Sumatra, publie en 1932 dans le magazine Timboel une pièce, Sandhyakala ning Majapahit (« Crépuscule sur Majapahit » en vieux-javanais, mais la pièce est en indonésien et a pour cadre le royaume javanais.

Le choix du nom pour l’archipel indonésien

« Indonésie, » lui, n’est pas un nom local. C’est un exonyme créé par des Européens, formé des mots du grec ancien Indos, le fleuve Indus, qui désigne par métonymie l’Inde, et nesos, qui veut dire « île. » Son sens est donc « îles de l’Inde. » Il n’est pas très ancien. On attribue sa création au milieu du XIXe siècle à deux Britanniques, le linguiste anglais George Windsor Earl et le juriste écossais James Richardson Logan. Dans un article intitulé « On the Leading Characteristics of the Papuan, Australian, and Malayo-Polynesian Nations » et publié en 1850 dans le Journal of the Indian Archipelago and Eastern Asia que Logan avait fondé à Singapour, Earl écrit : « Le temps est venu où un nom distinct est demandé avec urgence pour les races brunes de l’archipel indien… En adoptant le mot grec pour « îles » comme terminaison, ce pour quoi nous avons un précédent dans le terme « Polynésie, » les habitants de l’« archipel indien » ou « archipel malais » deviendraient respectivement les Indunésiens ou les Malayunésiens. » Dans le même numéro, Logan lui-même publie un article intitulé « Ethnology of the Indian Archipelago, » où il explique qu’il préfère le terme plus géographique d’« Indonésie, » pour remplacer l’expression « archipel indien, » qu’il considère « trop long pour qu’on l’admette à être utilisé dans un adjectif ou dans une forme ethnographique. »

« Archipel indien » est en effet un des noms sous lesquels à l’époque d’Earl et de Logan, les Européens désignaient l’actuelle Indonésie, comme par exemple dans la History of the Indian Archipelago du médecin et diplomate écossais John Crawfurd. C’est d’ailleurs pour cette raison que les Néerlandais appelaient alors leur colonie Nederlandsch-Indië, c’est-à-dire « Inde néerlandaise. » Plus généralement, l’Asie du Sud-Est était traditionnellement perçue par les Européens comme un prolongement de l’Inde en raison de l’influence culturelle qu’ils y voyaient. Ainsi dans son Devisement du monde publié en 1298, Marco Polo nomme « Inde Mineure » la partie de l’Asie qui va de l’actuel Vietnam au sud-est de l’Inde.

Le naturaliste anglais Alfred Wallace utilise un autre nom pour le titre de son ouvrage The Malay Archipelago, « l’archipel malais, » paru en 1869. La « race malaise, » c’est-à-dire les « races brunes » dont parle Earl, était une des cinq « races » humaines qu’avait décrétées en 1795 l’anatomiste et naturaliste allemand Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840), aux côtés de la « caucasienne » ou « blanche, » la « mongolienne » ou « jaune, » l’« éthiopienne » ou « noire » et l’« américaine » ou « rouge. » Cette « race malaise » était censée être constituée par les habitants de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines actuelles.

Le terme de « race » n’a plus de pertinence scientifique. Quant au mot « malais, » il s’applique en fait d’abord à une langue, ou plutôt à un groupe de langues très proches les unes des autres, et aux populations qui parlent ces langues et habitent la côte orientale de Sumatra, la péninsule de Malacca, l’archipel de Riau et le littoral de Bornéo. Il ne saurait s’appliquer à l’ensemble de l’archipel indonésien.

Le nom « Indonésie » ne sera pas adopté tout de suite par le monde scientifique. Ce n’est qu’en 1877 qu’un anthropologue, le Français Ernest Hamy, emploie le mot « Indonésiens » pour désigner certaines populations « préhistoriques et « pré-malaises » dans l’archipel et non la population majoritaire. Quant aux Néerlandais, ils n’ont pas de terme spécifique et parlent d’inlanders, « indigènes. » Les mots « Indonésie » et « Indonésien » apparaissent dans des publications néerlandaises des années 1900. Le nouveau terme est désormais utilisé en concurrence avec les noms traditionnels de l’archipel, dans un sens à la fois anthropologique et géographique.

Le début du XXe siècle voit la naissance d’un mouvement qui va changer le destin de l’archipel et de ses habitants. Dans différents milieux à Java, des indigènes créent des associations dont les buts sont divers. En 1913 des hommes créent l’Indische Partij (« parti des Indes, » sous-entendu néerlandaises), qui réclame l’indépendance de la colonie. Ils publient un pamphlet bilingue malais et néerlandais, les deux langues officielles des Indes néerlandaises, qui ironise sur la commémoration du centenaire de la libération des Pays-Bas de l’occupation française. Ses dirigeants sont exilés aux Pays-Bas. L’un d’eux, un Javanais, Soewardi Soerjaningrat, de la famille princière du Pakualaman à Yogyakarta, journaliste, crée l’Indonesisch Pers-bureau ou « agence de presse indonésienne. »

Les inlanders ont enfin trouvé un mot pour se désigner eux-mêmes, leur pays que le colonisateur appelle Nederlands-Indië, et la langue qui doit les unir et que le colonisateur appelle « malais. » « Indonésie » va dès lors rapidement devenir un marqueur du mouvement national dans les Indes néerlandaises. Les différentes organisations indigènes à visée politique vont intégrer « Indonesia » dans leur nom. L’Indonésie est née, même si elle n’est encore que le rêve d’une élite indigène d’éducation européenne.

L’Inde inspiratrice

Visitant Java en 1927, le poète indien Rabindranath Tagore s’écrie : « I see India everywhere, but I don’t recognise it ! » En effet, d’une part l’ancienne culture indo-javanaise est toujours vivantes dans les cours princières de l’île, notamment dans les villes royales de Surakarta et Yogyakarta, et d’autre part, on voit à Java de nombreux monuments bouddhiques et hindouistes, dont les plus connus sont les temples de Borobudur bouddhique et Prambanan shivaïte.

L’étonnement de Tagore est compréhensible : les Javanais ont construit selon des conceptions locales, et se sont approprié les personnages des grandes épopées indiennes du Mahabharata (traduit en vieux-javanais au Xe siècle) et du Ramayana (traduit en vieux-javanais au IXe siècle) en leur donnant des traits, au propre et au figuré, locaux qu’on peut voir par exemple dans le wayang, le théâtre d’ombres javanais.

Les relations entre l’archipel indonésien et le sous-continent indien sont anciennes. Des textes indiens confirment l’existence de tels échanges, la grande épopée indienne du Ramayana, écrite entre le IIIe siècle avant notre ère et le IIème siècle de notre ère, mentionne le nom de « Suvarnadvipa, » « l’île de l’or, » identifiée comme étant Sumatra, et « Yavadvipa, » « l’île du millet, » c’est-à-dire Java. Peut-être dès le IVe siècle avant l’ère commune, des marins et commerçants de Java et de Sumatra naviguent vers l’ouest à la recherche de débouchés pour leurs produits issus de la mer et de la forêt. Ils abordent l’Inde, avec laquelle commence un courant d’échanges commerciaux à travers le golfe du Bengale.

Les habitants de l’ouest de l’archipel vont progressivement adopter des éléments culturels et religieux indiens, perçus comme porteurs de prestige. Ils font vraisemblablement venir d’Inde des savants pour initier les Indonésiens à leurs religions, hindouisme et bouddhisme. On a trouvé dans la province de Sulawesi occidental une statue du Bouddha en bronze dans le style d’Amaravati, originaire de cette ville dans l’État d’Andhra Pradesh, dans le sud-est de l’Inde. Dans l’est de Bornéo, on a trouvé des inscriptions en sanskrit qu’on a datées des alentours de l’an 400 de notre ère. Une inscription en sanskrit trouvée à l’est de Jakarta, qu’on a datée des alentours de 450, mentionne l’existence d’un roi objet d’un culte vishnouite (c’est-à-dire consacré à Vishnou). On a également découvert dans cette région des sites portuaires urbains et des constructions de culte bouddhique datant du Ve siècle. Au Ve siècle déjà, avec la coexistence des deux cultes, Java montre son adaptation au syncrétisme religieux.

On constate ainsi un passage d’une culture indigène à une culture hindou-bouddhique, comme des historiens néerlandais appellent la période de l’histoire de l’archipel qui va du VIIIe au XVe siècle, marquée par la construction de monuments religieux shivaïtes (c’est-à-dire consacrés à Shiva), vishnouites et bouddhiques. Au VIIIe siècle dans les plaines fertiles du centre de Java, l’essor de la riziculture permet l’émergence de royaumes prospères dont les souverains peuvent construire de grands monuments religieux, tels Borobudur bouddhique et Prambanan shivaïte. Le plus puissant des royaumes hindou-bouddhiques de l’archipel indonésien est sans conteste Majapahit, qui devait sa prospérité au monopole qu’il détenait sur l’exportation du riz produit par les plaines fertiles de Java.

Le XVe siècle voit l’essor de cités-États côtières en prise sur un réseau commercial maritime qui relie l’archipel, d’une part à la Chine, d’autre part à l’Inde et au Moyen-Orient. Ce commerce est dominé par des marchands musulmans. Dans l’archipel-même se développe un réseau centré sur Malacca, une principauté fondée sur la péninsule par Parameswara, un prince bouddhiste originaire de la cité de Palembang dans sud de Sumatra, dont les descendants deviennent musulmans. Cette montée en puissance des principautés musulmanes a pour corollaire le déclin des royaumes agraires hindou-bouddhiques de l’intérieur de l’île de Java.

Pourtant, à partir du XVIe siècle, des rois javanais musulmans feront de Majapahit une source de légitimité pour leur pouvoir. Ainsi, lorsque le royaume musulman de Demak dans le centre de Java conquiert l’est de l’île à partir de 1527, son souverain se proclame héritier de Majapahit. Cette revendication sera reprise au XVIIe siècle par le Sultan Agung du royaume javanais de Mataram et ses successeurs, également musulmans.

L’Indonésie indépendante a repris à son compte nombre d’éléments de la culture indo-javanaise. La devise de la République d’Indonésie, Bhinneka Tunggal Ika, est officiellement traduite en anglais par « unity in diversity. » Il s’agit en fait d’une phrase extraite d’une strophe du Sutasoma, un poème épique écrit en vieux-javanais par le poète de cour Mpu Tantular à la fin du XIVe siècle sous le règne de Rajasanagara, quand coexistaient deux cultes, le bouddhisme et le shivaïsme :


Bouddha et Shiva sont deux substances distinctes.

Ils sont distincts, mais comment les distinguer ?

Car Jina (Bouddha) et Shiva ne font qu’un.

Bien que distincts, ils sont un, il n’y a pas de vérité double.


L’emblème de l’Indonésie est Garuda, un oiseau fabuleux du panthéon hindouiste qui est la monture de Vishnou, un dieu de la Trimurti, aux côtés de Brahma et Shiva. Garuda est également le nom de la compagnie aérienne nationale. Le drapeau national est constitué de deux bandes horizontales, rouge en haut et blanc en bas. Cet étendard rouge et blanc est mentionné dans l’inscription dite « de Kudadu, » datée de 1294 et rédigée en vieux-javanais.


Le Garuda Pancasila, emblème de l’Indonésie. DR.


De Java, l’Indonésie a également adopté un nom « local » pour se désigner elle-même, Nusantara. Le Pararaton ou « Livre des rois, » un texte javanais écrit au XVIe siècle qui raconte l’histoire des rois de Singasari, également dans l’est de Java, et de Majapahit, mentionne l’expression nusantara, qui signifie « les autres îles » et désigne l’ensemble des îles qui va de Sumatra à l’ouest, aux Moluques à l’est, à l’exclusion de Java. Cette expression apparaît pour la première fois dans l’inscription dite « de Mula Malurung, » datée de 1255 et trouvée dans l’est de Java. Aujourd’hui, elle désigne l’ensemble de l’Indonésie, escamotant son sens « javacentriste. »

Pour revenir à l’Inde, l’Indonésie lui a emprunté une manière de saluer, appelée sembah, qui s’effectue en joignant les mains et qui n’est autre que le namaste indien.

L’Indonésie moderne se présente et se représente donc à travers des symboles tirés de l’héritage hindou-bouddhique javanais. Il ne s’agit pas pour autant de dire que l’Inde a « civilisé » l’Indonésie. Les ancêtres des Indonésiens ont adopté et adapté des éléments culturels d’origine indienne, que Tagore ne pouvait pas reconnaître parce qu’ils avaient été transformés par le syncrétisme javanais.

Anda Djoehana Wiradikarta

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ASML : une entreprise européenne au cœur des tensions sino-américaines

 

Alors que l’industrie des semi-conducteurs, secteur désormais essentiel à l’économie et à la sécurité nationales, est au cœur d’une compétition entre Pékin et Washington, l’Europe, et plus particulièrement l’entreprise néerlandaise ASML (Advanced Semiconductor Materials Lithography), se retrouve au centre de l’actualité en tant qu’unique fabricant en série des machines de lithographie dans l’extrême ultraviolet (EUV), indispensables à la fabrication des puces électroniques les plus avancées au monde.

L’industrie des semi-conducteurs est au cœur des conflits de puissance, un enjeu essentiel pour la sécurité nationale des grands acteurs. Ces composants, essentiels au bon fonctionnement de l’économie mondiale, sont présents dans presque tous les objets de la vie courante (automobiles, centres de données, smartphones, ordinateurs, intelligence artificielle — IA), mais équipent également des systèmes plus complexes et stratégiques (systèmes embarqués, missiles, drones, aéronefs). Les autorités chinoises, conscientes de l’importance de ces technologies, ont ainsi initié, dès 2015, le plan décennal « Made in China 2025 » (MIC 25), d’un montant de 150 milliards de dollars sur dix ans, qui ambitionne de faire de la Chine un acteur incontournable à l’international tout en conduisant à l’autosuffisance sur 70 % des composants électroniques (1).

Des politiques industrielles de substitution aux importations ont ainsi été lancées, plaçant le développement technologique et la modernisation industrielle au centre d’un projet social et politique visant à maintenir la prospérité et le contrat social chinois (2). Il faut dire que la stratégie a été efficace : avec une part de marché de 21 % en 2024 contre 15 % en 2020, la Chine est passée de la quatrième à la deuxième place mondiale. Taïwan a confirmé sa place de leader mondial en passant de 22 % en 2020 à 24 % en 2024, et la Corée du Sud a maintenu son troisième rang en se situant autour de 20 %. Les États-Unis (de 18 % en 2020 à 13 % en 2024), le Japon (de 10 % à 7,5 %) et l’Europe (de 8 % à 6 %) ont quant à eux régressé dans ce classement.

Face aux ambitions chinoises décomplexées, les États-Unis ont multiplié les stratégies d’interdiction, de contrôle et de volonté de découplage. Certains effets se sont rapidement fait ressentir, car Pékin a par exemple été confronté à une très forte baisse des investissements directs étrangers (IDE) en 2023 (-82 %), soit un montant de 33 milliards de dollars contre 350 milliards de dollars, ce qui équivaut au niveau des investissements reçus en 1993.

Une supply chain sous pression

La supply chain des semi-conducteurs, patiemment mise en place depuis quatre décennies, et qui implique des entreprises situées aux États-Unis, au Japon, en Corée du Sud, en Europe, à Taïwan et en Chine, se heurte désormais à un technonationalisme américain qui cherche à éviter un rattrapage technologique chinois susceptible de remettre en cause sa position hégémonique dans le monde. Pour ce faire, les administrations Trump (2017-2021), Biden (2021-2025) puis de nouveau Trump (depuis le 20 janvier 2025) ont initié des politiques de découplage visant à désimbriquer les réseaux de production et de recherche sino-américains, et ainsi priver les firmes chinoises de l’accès aux technologies de pointe américaines, en particulier dans le domaine du numérique (3).

Dans le cadre de leur stratégie nationale de domination technologique, les États-Unis occupaient jusqu’ici une place sans commune mesure dans ce domaine, leur conférant un avantage géopolitique sans pareil. Cependant, la Chine réalise aujourd’hui des études scientifiques parmi les meilleures du monde, produit un éventail de technologies de pointe et compte à son actif plusieurs exploits technologiques (missions lunaires « Cheng’e » ou chatbot d’IA DeepSeek) (4), qui menacent directement la domination technologique, militaire et économique américaine.

Aussi, les mesures de restrictions prises par les États-Unis à l’encontre de la Chine dans le domaine des semi-conducteurs ont placé l’Europe — et plus particulièrement ASML — au cœur de l’actualité.

ASML, une entreprise stratégique

Cette entreprise néerlandaise, basée à Veldhoven aux Pays-Bas et issue de la scission par Philips de sa division de lithographie interne, a été créée en 1984. Sa localisation, dans un contexte de guerre froide et de tensions commerciales américano-japonaises, lui a permis d’apparaitre comme un acteur digne de confiance face aux mastodontes de l’époque que sont Nikon et Canon (5). ASML est l’un des leaders mondiaux de la fabrication de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs et le leader de celle des machines de lithographie EUV. La technologie de la lithographie en ultraviolet profond (DUV) utilise une longueur d’onde de 248 nanomètres (nm) ou 193 nm, invisibles à l’œil humain, mais une miniaturisation encore plus poussée nécessite la maitrise d’une technologie bien plus complexe et couteuse : le rayonnement EUV, qui utilise une longueur d’onde de 13,5 nm.

En 2024, ASML a mis au point une nouvelle machine « EUV High-NA », capable théoriquement de produire une résolution allant jusqu’à 10 nm, la limite théorique de la machine étant de 8 nm. Taïwan (TSMC), la Corée du Sud (Samsung) et les États-Unis (Intel) sont actuellement les seuls capables de produire des semi-conducteurs haut de gamme avec une épaisseur de 3 nm, soit 50 000 fois plus fine que celle d’un cheveu (6).

La force d’ASML, en tant que producteur d’une partie de la machine et intégrateur final, réside dans sa capacité à concevoir une machine indispensable aux semi-conducteurs de demain — celle qui équipera les technologies de rupture — tout en s’appuyant sur un réseau d’entreprises expertes situées dans le monde entier. La particularité de ce « maillage technologique » est que la chaine d’approvisionnement pour la fabrication de cette machine dépend de proches alliés des États-Unis (Japon, Autriche, Allemagne, Pays-Bas, Canada, Corée du Sud…). Certaines entreprises dépendantes des machines fabriquées par ASML, comme Samsung, Intel ou TSMC, ont d’ailleurs investi dans l’entreprise néerlandaise dans une sorte de garantie croisée : Philips possède par exemple 28 % des parts de TSMC. En dehors de ces entreprises, d’autres groupes étrangers de haute technologie fournissent également ASML : par exemple, les allemandes Trumpf pour les lasers de découpe de précision et Zeiss pour les miroirs et les lentilles de précision. ASML dispose par ailleurs de plusieurs milliers d’autres fournisseurs, situés dans des États alliés, capables de répondre à ses besoins en matière de composants de haute technologie.

C’est dans ce cadre que l’administration Trump a initié, en 2018, une stratégie de pression maximale en direction d’ASML afin de l’empêcher de vendre des machines EUV à la Chine. L’administration Biden a, par la suite, en 2022, étendu les sanctions à certaines machines DUV (antérieures aux EUV) dans le but de freiner la capacité de la Chine à développer des puces de pointe. Des pressions supplémentaires ont été exercées en 2023 en direction de La Haye, applicables depuis début 2024, afin d’inclure les pièces détachées et les services de maintenance. Ces menaces de sanctions américaines ont poussé le gouvernement néerlandais à révoquer des licences d’exportation de machines EUV et de certaines machines DUV à destination de la Chine (7). Paradoxalement, les commandes chinoises n’ont cessé de croitre, au point de faire de Pékin, en 2023-2024, le premier client d’ASML. L’augmentation des importations chinoises auprès d’ASML peut s’expliquer par les besoins croissants de son industrie, mais aussi par une stratégie de dépendance maitrisée et une volonté d’anticipation de la part des autorités chinoises.

Une Europe en quête de stratégie

Si l’Union européenne (UE) occupe une place importante, voire centrale, dans certaines niches, à ce jour d’importantes contraintes structurelles l’empêchent de devenir un acteur de stature mondiale. Ne représentant qu’environ 10 % de la chaine de valeur globale, elle est néanmoins située derrière les États-Unis pour la conception des puces, et derrière Taïwan pour la fabrication des nœuds les plus avancés (8). Du côté institutionnel européen, les initiatives ne manquent pas : règlement européen sur l’IA ; nomination d’un vice-président chargé de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie ; subventions ciblées aux usines de production ; rapport Draghi (2024) sur la compétitivité…

Néanmoins, malgré ces politiques et certains avantages réels, l’objectif initial de l’UE de représenter 20 % de la production mondiale d’ici à 2030, fixé lors de l’entrée en vigueur du Chips Act le 21 septembre 2023, ne sera pas atteint, selon la Cour des comptes européenne. La parution d’un rapport le 28 avril 2025 par cette même Cour vient nuancer ce chiffre de 20 %, proposant une estimation plus « réaliste » de 11,7 % d’ici à 2030 (9). Les défis liés au marché des semi-conducteurs représentent une contrainte de taille pour l’Europe, notamment en ce qui concerne la demande interne, les économies d’échelle ou la capacité à attirer des investissements internationaux. La Commission européenne va devoir, dans un souci de réadaptation stratégique, confronter l’action à la réalité du terrain avant septembre 2026 et, par la suite, réviser le Chips Act européen avant la fin de l’année (10).

Concernant les questions de souveraineté numérique, il n’existe pas dans l’UE de conception définitive, unique et précise de ce que les objectifs de souveraineté numérique devraient cibler et englober (11), car seules les mesures de souveraineté réglementaire prévalent dans le plan d’action européen.

En France, par exemple, dans le cadre d’un rapport du Sénat fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, celle-ci est définie comme « la capacité de l’État à agir dans le cyberespace, condition nécessaire à la préservation de nos valeurs […] qui passe par une capacité autonome d’appréciation, de décision et d’action dans le cyberespace », ainsi que par « la maitrise de nos réseaux, nos communications électroniques et nos données » (12). On voit donc que, dans cette acception, la souveraineté numérique, déclinée comme souveraineté numérique nationale — c’est-à-dire comme souveraineté nationale sur le numérique — se heurte à « l’intrication d’un monde globalisé régi par de multiples conventions et normes internationales » (13). Dès lors, le numérique est devenu par défaut, et en raison de sa généralisation au sein des États, un enjeu de souveraineté.

Un alignement par défaut

D’un point de vue géopolitique, ASML n’a eu d’autre choix que de s’aligner sur les demandes américaines de restreindre ses ventes de machines EUV à la Chine. Ces injonctions posent la question de la perception du risque — assez subjective — qui existe entre Européens eux-mêmes et entre Européens et Américains. Elles interrogent aussi la marge de manœuvre réelle dont dispose Bruxelles. À ce stade, l’Europe va être de plus en plus pressée par les États-Unis de choisir un camp, notamment au regard des écosystèmes technologiques distincts qui émergent (14). À cet égard, la prise de contrôle, le 30 septembre 2025, de l’entreprise Nexperia — ancienne filiale de Philips Semiconductors acquise par le groupe chinois Wingtech Technology (à 79 %) en 2018 pour 3,8 milliards de dollars — l’illustre clairement. En activant une loi datant de 1952, la Goods Availability Act, Amsterdam a cédé aux pressions américaines afin d’échapper aux restrictions à l’exportation (« liste des entités »), provoquant ainsi une frayeur dans les milieux d’affaires. Menacé de représailles importantes par Pékin, Washington est intervenu — comble de l’ironie — en tant que médiateur entre Pékin et La Haye.

In fine, Washington cherche avant tout à assurer sa prédominance technologique en protégeant des technologies qu’il juge critiques afin de préserver son avance dans un secteur considéré comme essentiel pour son économie et sa sécurité nationales.

Notes

(1) Pierre-Alexis de Vauplane, Demain, la souveraineté : Quand le numérique réinvente la souveraineté, Hermann, 2022.

(2) Jean-Michel Valantin, « Pékin face à Washington dans la course à la suprématie technologique », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°88, octobre-novembre 2025.

(3) Patricia Nouveau, « Dépendance technologique et politiques industrielles européennes : le dilemme entre souveraineté propriétaire, territoriale et réglementaire », dans Clotilde Druelle-Korn, et al. (dir.), Industrie, développement et souveraineté XVIIe-XXIe siècle, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2025, p. 310.

(4) Leo Eigner, « Les ambitions scientifiques et technologiques de la Chine », Center for Security Studies (CSS) ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°364, juillet 2025, p. 1 (https://​tinyurl​.com/​y​f​x​8​7​47k).

(5) Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, Scribner, 2022.

(6) Tjan Ho Lai, « Caught in the Crossfire: ASML amidst the US-China Chip War», Shanghai BenCham (The Benelux Chamber of Commerce in China), 15 aout 2024 (https://​tinyurl​.com/​b​d​d​w​j​vd5).

(7) Ibid.

(8) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, « Le secteur des semi-conducteurs en Europe », CSS ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°360, mai 2025, p. 2 (https://​tinyurl​.com/​e​t​n​b​7​527).

(9) Cour des comptes européenne, Rapport spécial 12/2025 : La stratégie de l’UE en matière de microprocesseurs, 28 avril 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​v​p​p​9​csv).

(10) Ibid.

(11) Patricia Nouveau, op. cit., p. 20.

(12) Frank Montaugé, Gérard Longuet, Sénat, Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, n°7, 2019 (https://​tinyurl​.com/​3​m​8​p​z​9xx).

(13) Jean-Gabriel Granascia, Eric Germain, Claude Kirchner, La souveraineté à l’ère du numérique : Rester maîtres de nos choix et de nos valeurs, CERNA, 27 mai 2018 (https://​tinyurl​.com/​6​u​h​e​2​uvx).

(14) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, op. cit., p. 4.

Mourad Chabbi

areion24.news