Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 13 mai 2026

Iran : les renseignements américains contredisent Trump sur les capacités militaires

 

Les capacités balistiques largement préservées selon les évaluations secrètes américaines

Les proclamations triomphalistes de Donald Trump sur la destruction de l’armée iranienne se heurtent aux analyses confidentielles de ses propres services de renseignement. Selon des évaluations classifiées révélées par le New York Times, l’Iran aurait conservé l’essentiel de ses capacités balistiques en dépit de l’opération militaire américaine Epic Fury. Une contradiction saisissante entre discours officiel et réalité du terrain, qui met en lumière les tensions profondes traversant l’administration américaine dans sa communication sur ce conflit.

Les données du renseignement américain, relayées notamment par Les Échos, dessinent une réalité bien éloignée de celle que présentent la Maison Blanche et le Pentagone.

Des capacités opérationnelles maintenues à hauteur de 70 %

Le tableau que dressent les évaluations confidentielles est, pour Washington, particulièrement préoccupant. L’Iran aurait rétabli l’accès opérationnel à trente de ses trente-trois sites de missiles stratégiques le long du détroit d’Ormuz cette zone névralgique par laquelle transitent environ 20 % des exportations mondiales de pétrole, qui demeure ainsi sous contrôle iranien quasi total. Selon i24News, Téhéran conserverait 70 % de son arsenal d’avant-guerre : ses lanceurs mobiles sont opérationnels dans les mêmes proportions, 90 % de ses installations souterraines de stockage et de lancement restent intactes, l’intégralité de ses missiles balistiques à longue portée demeure en service et sa capacité de production de missiles de croisière n’a pas été entamée.

Ces chiffres contredisent frontalement les déclarations du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, qui affirmait avoir « décimé » les forces iraniennes et les avoir rendues « inefficaces pour les années à venir ».

L’administration Trump persiste dans le déni

Face à ces révélations embarrassantes, l’administration Trump a choisi l’offensive plutôt que la reconnaissance des faits. La porte-parole de la Maison Blanche, Olivia Wales, a qualifié de « trahison virtuelle » la publication de ces informations, accusant quiconque conteste la version officielle d’être « soit délirant, soit un porte-parole des Gardiens de la révolution ». Le Pentagone a surenchéri par la voix de son attaché de presse par intérim, Joel Valdez : « Il est scandaleux que le New York Times et d’autres médias se fassent les porte-parole du régime iranien afin de présenter l’opération Epic Fury autrement que comme un exploit historique. »

Cette rhétorique agressive trahit l’embarras profond d’une administration confrontée à l’écart entre ses promesses et les résultats obtenus sur le terrain. D’après L’Express, Donald Trump avait affirmé, dix jours à peine après les premiers bombardements, que les missiles iraniens étaient « réduits à presque rien ». La revue de presse internationale de RFI souligne à cet égard que la question des capacités balistiques iraniennes s’impose désormais en tête de l’actualité mondiale.

Les limites tactiques de l’opération Epic Fury

Les évaluations du renseignement révèlent également les contraintes qui ont pesé sur la planification militaire américaine. Faute d’un nombre suffisant de bombes anti-bunkers, les planificateurs ont parfois choisi d’obstruer les entrées des sites souterrains plutôt que de les détruire totalement une stratégie aux résultats mitigés, qui a permis à l’Iran de recouvrer rapidement l’accès à ses infrastructures critiques. Par ailleurs, les responsables américains auraient délibérément préservé une partie de leurs munitions les plus sophistiquées en prévision d’éventuels conflits futurs en Asie, notamment face à la Corée du Nord ou à la Chine. Ces arbitrages révèlent toute la complexité à laquelle font face les planificateurs militaires dans un contexte de tensions géopolitiques simultanées.

Une situation logistique critique pour les États-Unis

L’état des stocks de munitions américaines constitue désormais un facteur déterminant dans l’évolution du conflit. Selon le New York Times, l’armée américaine a tiré plus de mille missiles Tomahawk en Iran soit dix fois la production annuelle du Pentagone ainsi que 1 300 intercepteurs Patriot, représentant le double de la capacité de fabrication annuelle. Cette consommation à un rythme inédit place les forces armées américaines dans une posture délicate, plusieurs types de munitions se trouvant désormais à des niveaux critiques, ce qui restreint considérablement les options militaires de Washington.

Le général Dan Caine, président des chefs d’état-major, affirmait pourtant devant la Chambre des représentants : « Nous disposons de suffisamment de munitions pour accomplir les missions qui nous sont actuellement confiées. » Une assertion que les chiffres du renseignement rendent difficile à accréditer sans réserve.

Un cessez-le-feu sous haute tension

Dans ce contexte, Donald Trump lui-même reconnaissait lundi que le cessez-le-feu était « sous assistance respiratoire ». Cette fragilité tient en partie à la persistance des capacités militaires iraniennes, qui maintiennent un rapport de force défavorable aux intérêts américains dans la région. L’industrie de défense américaine peine à reconstituer des stocks que les chaînes de production de missiles Tomahawk et d’intercepteurs Patriot ne peuvent réapprovisionner dans des délais raisonnables une contrainte industrielle qui limite drastiquement les options de l’administration Trump en cas de reprise des hostilités.

L’écart entre les proclamations victorieuses et la réalité opérationnelle met ainsi en lumière les défis structurels auxquels se heurte la puissance militaire américaine face à un adversaire régional déterminé et solidement préparé. Cette situation interroge, plus largement, sur la capacité des États-Unis à conduire simultanément plusieurs conflits de haute intensité notamment en Asie-Pacifique, où la menace chinoise ne cesse de s’affirmer. Elle soulève également des questions sur la résilience des infrastructures critiques face aux nouvelles formes de guerre hybride, à l’image des enjeux que révèle notre enquête sur la formation des élus locaux face aux cyberattaques.

msn.com

La Birmanie, un narco-État au cœur de l’Asie

 

Connue pour se trouver dans le « Triangle d’or », zone d’exploitation d’opium, la Birmanie concentre une part grandissante de la production et de la distribution de drogues de synthèse de la famille des méthamphétamines. L’explosion des volumes est aussi spectaculaire que la dégradation sociale, politique et sécuritaire que connaît le pays depuis le coup d’État du 1er février 2021.

Il y a des entailles dans l’histoire de certaines nations qui se creusent avec le temps. Celle provoquée par la prise de pouvoir de la junte birmane par la force il y a quatre ans en fait partie, tant le pays semble englué dans une situation qui ne cesse de se détériorer. Les espoirs nés d’une démocratisation progressive et d’une pacification sociale dans les années 2010 ne résonnent plus que comme un souvenir lointain. Le Myanmar, terme par lequel des généraux putschistes ont rebaptisé la Birmanie en 1989, est désormais aux prises avec une guerre civile sanglante qui ravage son économie et plonge sa population (54,32 millions d’habitants en 2024) dans la misère. Cette situation constitue un terreau favorable à la production et à la distribution de produits illicites, en particulier les drogues de synthèse.

Nouveau hub régional

Les chiffres avancés par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) sont implacables (1). En 2024, un record de 236 tonnes de méthamphétamines a été saisi en Asie de l’Est et du Sud-Est, soit une hausse de 24 % en un an. La majorité provient du Shan, dans l’est de la Birmanie, où la reprise des combats fin 2023 entre l’État central et deux puissants groupes ethniques militarisés – l’Armée de l’alliance nationale démocratique du Myanmar (MNDAA) et l’Armée de libération nationale Ta’ang (TNLA) – a plongé la région dans un conflit à long terme.

Les drogues de synthèse, discrètes et rentables, dominent désormais un marché autrefois centré sur la culture du pavot et ses dérivés opiacés. Les revenus générés par ce nouveau trafic sont estimés à 61 milliards de dollars annuels, selon l’UNODC, reléguant l’opium au second plan – même si la Birmanie en reste le premier producteur mondial, notamment dans un contexte de destruction des champs de pavot par les talibans en ­Afghanistan (2). Le produit en pleine ascension est le yaba, une forme de méthamphétamine mélangée à de la caféine. Facile à fabriquer, bon marché et très addictif, il s’impose sur les marchés locaux et régionaux. Alimentée par des précurseurs chimiques peu coûteux, souvent venus de Chine via la frontière poreuse avec le Shan, la production de yaba s’industrialise à mesure que la situation sécuritaire, sociale et économique se détériore.

Drame socio-économique

L’économie birmane s’est effondrée à la suite du putsch de 2021. La reprise des combats a impacté tous les secteurs de production, notamment l’agriculture, avec pour conséquence le retour de l’insécurité alimentaire pour une majorité de la population (en 2025, 15 millions de personnes sont menacées de famine). Le tourisme, en pleine croissance dans les années 2010, a disparu. La répression violente par la junte des manifestations de 2021 en faveur du rétablissement de l’État de droit, ainsi que la multiplication des affrontements entre l’armée nationale ­(Tatmadaw) et les groupes ethniques ont plongé le pays dans le chaos. La réactivation des sanctions internationales ciblant les généraux au pouvoir à Naypyidaw aggrave la situation des civils, de plus en plus nombreux à emprunter les routes migratoires. La pauvreté touche 49,7 % de la population en 2023, selon l’ONU, contre 24,8 % six ans auparavant (3).

Cette situation critique a pris une tournure dramatique avec le séisme qui a frappé la Birmanie le 28 mars 2025, causant environ 5 500 morts et 11 500 blessés. En dépit de la mobilisation internationale, les retards dans l’acheminement de l’aide humanitaire ont révélé le délabrement d’un pays dont les infrastructures sont sinistrées par les conflits, ainsi que l’incapacité d’un État central corrompu qui ne contrôle qu’une partie du territoire national.

C’est dans ce contexte que la production et le trafic de méthamphétamines ont explosé depuis 2021. L’armée birmane, harcelée par les offensives rebelles et affaiblie par de nombreuses désertions, n’est plus en mesure de lutter contre cette donne. Dans les espaces qu’elle ne contrôle plus, les narcotrafiquants ont pu étendre leur influence, consolidant des réseaux de production, de distribution et de financement qui dépassent l’Asie du Sud-Est pour atteindre l’Inde et l’Asie centrale. Selon l’UNODC, la Birmanie figure comme le principal producteur mondial de méthamphétamines. Les méthodes les plus modernes sont à l’œuvre, avec l’usage de cryptomonnaies et de messageries ultrasécurisées. Ces trafics constituent une ressource majeure et disputée, dont les recettes sont cruciales au renforcement militaire des belligérants. Junte et rebelles sont alors en concurrence pour dominer le marché de la « meth », faisant de ce petit cristal le véritable nerf de la guerre. 

Notes

(1) UNODC, Synthetic Drugs in East and Southeast Asia: Latest developments and challenges, 2025.

(2) En 2024, la Birmanie comptait 45 200 hectares de culture de pavot, contre 12 800 en Afghanistan. UNODC, Myanmar Opium Survey 2024: Cultivation, Production, and Implications, 2024.

(3) UNDP, Poverty and the Household Economy of Myanmar: a Disappearing Middle Class, 2024.


La Birmanie, au cœur des trafics de Méthamphétamines


Xavier Houdoy

Clément Mellet

areion24.news

mardi 12 mai 2026

De la soutenabilité de l’aide européenne à l’Ukraine

 

Disons-le dès le début : depuis le 24 février 2022, jour de l’agression russe en Ukraine, les pays européens ont surpassé les États-Unis en matière d’équipement de défense et d’armement : 72 milliards d’euros pour les premiers contre 65 milliards pour les seconds (1). Dans le cadre de l’Union européenne (UE), les États membres – et pas seulement – cherchent la meilleure façon de pérenniser à la fois le soutien à l’Ukraine et le renforcement de leurs propres armées.

De nombreux instruments sont proposés par la Commission européenne, globalement soutenus par les États, et les centaines de milliards d’euros sont dépassés dans les annonces. Néanmoins, la tendance est à la baisse depuis déjà un an et pas seulement à cause de la Maison-Blanche (2). Quelle perspective et quelle soutenabilité pouvons-nous ainsi envisager pour le soutien militaire européen à l’Ukraine ? Dans le champ intergouvernemental, la Facilité européenne pour la paix (FEP), qui avait été créée en 2021, a été en partie réorientée en 2022 vers le soutien à l’Ukraine. Les États membres ont ainsi autorisé pour 6,1 milliards d’euros de remboursements de dons et de cessions à l’Ukraine, dont 5 milliards ont déjà été engagés. Néanmoins, un fonds spécifique (Facilité Ukraine, avec ses règles particulières) de 5 milliards supplémentaires a été créé en 2024, sans être autorisé pour l’instant en raison du blocage de la Hongrie. La FEP finance de plus la mission de formation des militaires ukrainiens, EUMAM Ukraine (106,7 millions de coûts communs et 255 millions de mesures d’assistance – remboursement d’équipements fournis dans ce cadre) (3).

Les nouveaux instruments de l’UE en matière d’industrie de défense se sont ensuite orientés vers le soutien à l’Ukraine en parallèle de leurs objectifs de développement de la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) ainsi que de réarmement global des armées :

• l’EDIRPA (European defence industry reinforcement through common procurement act) était doté d’une enveloppe de 310 millions pour subventionner l’acquisition conjointe d’armement, dans un objectif de recomplètement des stocks européens, mais aussi pour en céder à l’Ukraine. Dix projets ont été retenus, par exemple des CAESAR et des Leopard 2A8 ;

• l’ASAP (Act in support of a mmunition production) comprenait 500 millions pour financer des projets industriels d’augmentation de la production d’explosifs, de poudre, d’obus et de missiles, ainsi que des tests. Bien qu’il ne finance pas directement du matériel pour l’Ukraine, l’idée était d’augmenter la capacité de production des Européens pour qu’ils fournissent davantage de munitions à moyen terme. Parmi les 31 projets retenus figure celui d’Eurenco France ;

• l’EDIP (European defence industry programme), doté de 1,5 milliard d’euros, devrait être adopté avant la fin de l’année 2025. En plus de prolonger les dispositifs de type EDIRPA et ASAP, il prévoit d’affecter spécialement des fonds à des projets industriels avec l’Ukraine et pour consolider sa BITD : l’Ukraine support instrument (USI), qui comprendra 20 % d’EDIP, soit 300 millions. Le prochain Cadre financier pluriannuel (CFP), budget de l’UE sur sept ans, pérennisera l’EDIP avec un budget supérieur et potentiellement un format ajusté, encore à débattre entre la Commission et les États membres. Les parlementaires européens ont proposé de dépasser les 20 milliards, et dans le budget actuel, d’utiliser des fonds non dépensés, les fonds de cohésion ou ceux destinés aux technologies duales (4).

• pour finir par l’instrument le plus ancien, car mineur pour le soutien à l’Ukraine, le Fonds européen de défense (FEDef), qui permet d’inclure des entités ukrainiennes dans les consortiums financés pour leurs projets de R&D, dans les conditions prévues par le règlement. Ce dernier devant être revu pour le prochain CFP, il est probable que la Commission et certains États veuillent y inclure plus largement des entités ukrainiennes, pour les lier à des consortiums européens, les soutenir financièrement, mais aussi pour capter leurs innovations.

Par ailleurs, l’utilisation des bénéfices issus des avoirs russes gelés dans les États membres est autorisée depuis les conclusions du Conseil du 21 mai 2024. Ainsi, 3,3 milliards ont été mobilisés en 2024 à travers la FEP pour l’achat par les États membres d’équipement militaire neuf au profit de l’Ukraine. En 2025 et pour les années qui suivent, 95 % des revenus issus des avoirs russes gelés sont engagés pour financer le mécanisme de coopération pour les prêts à l’Ukraine du G7, axé sur des aides macrofinancières (45 milliards pour rembourser les prêts de l’UE et du G7), et 5 % alloués à la FEP. La saisie des avoirs eux-mêmes ne fait cependant pas l’unanimité aujourd’hui (5).

Enfin, la Commission européenne et le Service européen de l’action extérieure (SEAE) ont publié le 5 mars dernier le plan ReArm Europe, prévoyant de débloquer par différents moyens 800 milliards tant pour soutenir l’Ukraine que pour renforcer les armées européennes. En particulier, le programme SAFE (Security action for Europe) est un instrument de prêt permettant aux États d’emprunter jusqu’à 150 milliards, sous garantie du budget de l’UE, afin de financer des dépenses d’investissement (pour certains matériels précisés), comprenant au moins deux États partenaires, dans les six mois suivant l’adoption du règlement, soit fin 2025. L’Ukraine et son industrie pourront participer à ces acquisitions conjointes, mais l’État ne pourra pas emprunter auprès de la Commission. Les États membres sont de toute façon libres de s’associer ou de transférer à l’Ukraine ce qu’ils auront acquis.

En parallèle, les 650 milliards restants sont de l’argent des États membres qui ont pu, jusqu’à fin avril 2025, proposer à la Commission d’augmenter leurs dépenses de défense (en proposant des projets concrets) sans déroger aux règles sur la dette et le déficit du Pacte de stabilité et de croissance. Ainsi, 16 États membres ont proposé d’utiliser cette option (6) (pas la France, contrainte par sa dette existante et son ministère des Finances).

Des centaines de milliards d’aide, vraiment ?

L’estimation des montants des instruments européens cités permet d’envisager un potentiel de plusieurs dizaines de milliards d’euros de soutien européen à l’Ukraine sur les prochaines années. Cet effort financier est sans précédent et marque le changement d’ère européen. La Commission européenne continue de s’affirmer sur les sujets de défense, et l’on voit bien dans quelle mesure son aide profite aux États en utilisant le budget de l’UE et en adaptant les règles communes aux urgences du réarmement.

Néanmoins, il semble que le soutien bilatéral des États à l’Ukraine soit en constante baisse depuis le début de 2024 en moyenne. Plusieurs hypothèses peuvent être formulées. D’abord, et c’est la principale, les stocks d’armement continuent de s’amenuiser et le recomplètement est lent faute de commandes massives de matériels consommables dans la plupart des pays. Ensuite, les États ont probablement en partie cru au pouvoir de la Maison – Blanche pour faire cesser les combats et cet effet, combiné à la pression militaire pour certains et financière pour d’autres (voire les deux en même temps), a pu ralentir le rythme des paquets d’aide. La négociation des nouveaux instruments a également pris du temps, avec certaines questions toujours en suspens, comme celle de l’emprunt commun (« eurobonds ») ou encore l’utilisation des avoirs russes gelés qui ont pu faire patienter certains États en attendant leurs résolutions.

De surcroît, les milliards évoqués à l’échelon européen sont tout de même extrêmement incertains : hormis la part d’EDIP allouée à l’Ukraine et la FEP, les instruments créés sont en partie justifiés par le soutien à l’Ukraine, mais rien n’oblige les États à céder leurs acquisitions à Kiev. De plus, le prochain CFP n’est pas encore négocié pour la pérennisation d’EDIP, la FEP est aujourd’hui bloquée par l’absence d’unanimité au sein de l’UE et les 650 milliards d’euros de ReArm Europe dépendent de la volonté des États de s’endetter. Enfin, plusieurs montants exprimés concernent des remboursements de dépenses passées, ce qui peut créer un certain trompe – l’œil dans de nouvelles annonces. Par ailleurs, le soutien américain est des plus incertains, ce qui ne peut pas rassurer l’Ukraine sur la longévité globale des aides de ses supposés alliés, Européens compris.

Y a-t-il un potentiel d’augmentation d’aide bilatérale grâce aux instruments européens ? Si l’on s’arrête sur la capacité d’endettement des États (7) et le soutien militaire à l’Ukraine en fonction de leur produit intérieur brut (8), trois des quatre plus grandes économies sont parmi les plus faibles soutiens, mais aussi les plus endettés : la France, l’Italie et l’Espagne. Cela ne signifie pas qu’ils ne pourraient pas faire davantage à l’avenir ni qu’ils donnent peu pour des raisons financières uniquement (9), mais que la capacité théorique de ces trois pays de taille significative à utiliser les nouveaux instruments est relativement limitée. L’Allemagne pourrait au contraire jouer dans un futur proche le rôle de leader de la défense européenne, tant en se réarmant qu’en soutenant l’Ukraine, grâce à sa capacité d’endettement et aux possibles évolutions rapides de son secteur industriel.

Pour remplacer le soutien militaire américain, les Européens devraient passer de 0,1 % de leur PIB aujourd’hui employé à cette fin à 0,21 %, soit un doublement en moyenne (10). Le soutien des institutions européennes sera également déterminant, tant pour la méthode (bénéfices des acquisitions conjointes notamment) que pour la libération de contraintes budgétaires. L’Institut Kiel, source de ces chiffres, propose d’établir des incitatifs financiers dont bénéficieraient les plus gros donneurs, y compris pour éviter les passagers clandestins.

La méthode de soutien importe également. Le Danemark a par exemple choisi de financer directement l’industrie ukrainienne, après avoir livré ce qu’il pouvait, y compris jusqu’à la rupture capacitaire (CAESAR), si bien que l’on parle désormais de « méthode danoise ». Est-ce la méthode la plus efficace pour soutenir l’effort de guerre ukrainien ? Un équilibre est probablement à trouver : soutenir directement l’industrie ukrainienne sur les segments où elle est en pointe, et produire davantage en Europe les capacités qu’elle n’est pas en mesure de fabriquer elle – même de manière compétitive ou sécurisée.

Des choix d’avenir

Mais les Européens sont-ils prêts à doubler leur soutien financier à l’Ukraine ? Pour ce qui est de la France, il semblerait que l’absence de choix soit la solution du moment. Les finances publiques ne permettent probablement pas de décupler l’effort sans rogner sur d’autres dépenses publiques, mais, en parallèle, les choix de politique industrielle peuvent laisser songeur. Que veut la France pour la BITDE ? De quelle façon intégrer la BITD ukrainienne dans la BITDE et éviter qu’elle ne soit investie dans un avenir proche par des États « moins like-minded » (Turquie, Chine, États-Unis…) ? La France attend-elle des industriels qu’ils aident l’Ukraine indépendamment d’accords étatiques (11) ? L’accord franco-ukrainien en matière de défense est pourtant très ambitieux : fabrication conjointe et coentreprises seront facilitées (12) ; mais il ne s’est pour l’instant traduit que par peu d’actions concrètes.

En conclusion, la soutenabilité de l’aide militaire européenne à l’Ukraine est incertaine. Le réarmement européen et le soutien à l’Ukraine sont intrinsèquement liés pour des raisons d’appareil industriel, ce qui assoit la légitimité des instruments européens dans la conjonction de ces deux objectifs. Mais la vision d’une BITDE à la fois cohérente et apte à la dissuasion conventionnelle future semble manquer dans les capitales européennes, ce qui freinerait en partie ce soutien militaire. En France, espérons un réveil collectif rapide, la mission confiée au député Jean-Louis Thiériot pouvant être le vecteur adéquat (13). Dans tous les cas, associer l’Ukraine aux programmes européens est un moyen de pérenniser le soutien du continent à l’effort de guerre en attendant son adhésion à l’UE et de dépasser les divergences de point de vue des capitales.

Notes

(1) Kiel Institute for the World Economy, « Ukraine Support Tracker » (https://​www​.ifw​-kiel​.de/​t​o​p​i​c​s​/​w​a​r​-​a​g​a​i​n​s​t​-​u​k​r​a​i​n​e​/​u​k​r​a​i​n​e​-​s​u​p​p​o​r​t​-​t​r​a​c​ker).

(2) Ibidem.

(3) Facilité européenne pour la paix » (https://​www​.consilium​.europa​.eu/​f​r​/​p​o​l​i​c​i​e​s​/​e​u​r​o​p​e​a​n​-​p​e​a​c​e​-​f​a​c​i​l​ity).

(4) Charles Cohen, « Investissements dans la défense : les eurodéputés approuvent l’EDIP », Euractiv, 24 avril 2025.

(5) Boran Tobelem,« Guerre en Ukraine : quels sont les montants des aides de l’Union européenne depuis 2022 ? », Toute l’Europe, 26 février 2025.

(6) « 12 Member States request activation of the national escape clause in a coordinated move to boost defence spending », 30 avril 2025 (https://​ec​.europa​.eu/​c​o​m​m​i​s​s​i​o​n​/​p​r​e​s​s​c​o​r​n​e​r​/​d​e​t​a​i​l​/​e​n​/​i​p​_​2​5​_​1​121).

(7) Eve Bachler, « [Carte] La dette publique des États de l’Union européenne », Toute l’Europe, 30 avril 2025. 

(8) Kiel Institute for the World Economy, art. cité.

(9) L’Italie est l’un des pays dont la population soutient le moins l’Ukraine, selon les sondages réguliers de l’European Council on Foreign Relations : Ivan Krastev et Mark Leonard, « The meaning of sovereignty: Ukrainian and European views of Russia’s war on Ukraine », European Council on Foreign Relations, 3 juillet 2024.

(10) Giuseppe Irto, Ivan Kharitonov, Taro Nishikawa et Christoph Trebesch, « Ukraine Aid:How Europe Can Replace US Support », Kiel Policy Brief no 186, mars 2025.

(11) Ce qui ne semble pas être le cas jusqu’ici ; voir Daniel Fiott, « Integrated Arsenal s? Mapping Defence Industrial Relations Between Europe and Ukraine », 4 décembre 2024 (https://​www​.iris​-france​.org/​i​n​t​e​g​r​a​t​e​d​-​a​r​s​e​n​a​l​s​-​m​a​p​p​i​n​g​-​d​e​f​e​n​c​e​-​i​n​d​u​s​t​r​i​a​l​-​r​e​l​a​t​i​o​n​s​-​b​e​t​w​e​e​n​-​e​u​r​o​p​e​-​a​n​d​-​u​k​r​a​ine).

(12) Voir l’accord de coopération France-Ukraine : https://​ue​.delegfrance​.org/​I​M​G​/​p​d​f​/​a​c​c​o​r​d​_​d​e​_​c​o​o​p​e​r​a​t​i​o​n​_​f​r​a​n​c​e​_​u​k​r​a​i​n​e​.​pdf

(13) Décret du 2 avril 2025 chargeant un député d’une mission temporaire (https://​www​.legifrance​.gouv​.fr/​j​o​r​f​/​i​d​/​J​O​R​F​T​E​X​T​0​0​0​0​5​1​4​2​1​701)

Maxime Cordet

areion24.news

Vers la levée du secret défense dans le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

 

Que va décider, dans les prochains jours, la ministre française des Armées Catherine Vautrin sur le dossier de l’enlèvement suivi du meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à Kidal, le 2 novembre 2013 ? Alors que les protagonistes du crime, tous des proches d’Iyad Ag Ghali, le chef des djihadistes maliens, convoitent plus que jamais le pouvoir à Bamako, les secrets de l’armée française vont-ils être levés, comme promis plusieurs fois par Emmanuel Macron aux proches des deux journalistesde RFI ?

L’histoire bégaye dans le nord du Mali, mais, pour la France, à fronts quasiment renversés. Car si, en 2013, Serval traquait les djihadistes avec l’aide des indépendantistes touareg, treize ans plus tard, en 2026, on a plutôt l’impression que Paris, toujours allié avec ces derniers, se retrouve, de facto, dans le camp d’Iyad Ag Ghali, le chef de la franchise d’Al Qaïda au Sahel, qui fut, pendant des années, son ennemi public numéro un.

À Paris, la justice chemine à un autre rythme, moins trépidant que celui des alliances changeantes des combattants touareg. Le juge Valéry Muller, qui a hérité de l’enquête sur le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon au pôle antiterroriste, a officiellement soumis le 12 janvier dernier une requête « à fin de communication d’éléments classifiés ou non classifiés ». La ministre des Armées et des Anciens Combattants a promis de rendre sa décision mi-mai.

Les corps sans vie des deux journalistes, tués par balle, avaient été découverts par une patrouille de Serval à 12 km de Kidal, le bastion touareg du nord, non loin du pick-up – en panne moteur – dans lequel ils avaient été enlevés une heure avant de mourir. Ils étaient à Kidal pour réaliser un reportage sur la « réconciliation » dans l’Azawad (nom donné au nord du Mali par les indépendantistes), quelques mois après la reconquête menée avec succès par l’armée française.

Troisième magistrat à se voir confier le dossier, Valéry Muller tente d’aller plus loin à la lumière des progrès lents mais réguliers accomplis au fil des ans, qui ont permis de reconstituer une grande partie du scenario criminel.

Les commanditaires et les membres du commando

Marc Trevidic et Jean-Marc Herbaut avaient déjà adressé des requêtes en déclassification en 2015, 2016 et 2022, qui ont été partiellement accordées. En outre, les investigations sur la téléphonie ont permis d’identifier certains acteurs clé du crime et de révéler que les journalistes avaient été surveillés tout au long de leur séjour à Kidal. On connait désormais avec certitude l’identité des quatre membres du commando, de certains complices et des commanditaires.

Abdelkrim Taleb, de son vrai nom Hamada Ag Mama, émir de la katiba Al Ansar et neveu d’Iyad Ag Ghali, est celui qui a transmis l’ordre de l’enlèvement à Zeidane Ag Hita, qui allait lui succéder à la tête de la katiba après sa mort, le 17 mai 2015, dans une frappe française. Abdelkrim Taleb est, d’ailleurs, le signataire de la revendication de l’enlèvement au nom d’AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique), le 6 novembre 2013. Zeidane Ag Hita a relayé les instructions de son chef au commando, recruté par lui et placé sous ses ordres. Des liens d’amitié et des liens familiaux l’attachent à Abdelkrim Taleb, d’une part, et au commando, d’autre part.

C’est son frère, cheikh Ag Hita, qui a recruté en prison le chauffeur du 4X4 utilisé pour l’enlèvement, Baye Ag Bakabo. Ce dernier était le propriétaire du pick-up. Il a servi dans les rangs d’Ansar Dine (le groupe djihadiste créé par Iyad Ag Ghali) puis il est revenu à Kidal en mars 2013, se prétendant rangé du djihadisme. Il a alors été interrogé par la DGSE française. Le mois suivant, « l’État de l’Azawad » lui délivre un sauf-conduit retrouvé dans le véhicule en panne. Jusqu’à sa mort, le 5 juin 2021, neutralisé par l’armée française, Baye Ag Bakabo a continué à s’activer dans les groupes armés djihadistes en tant que chef de groupe sous les ordres de Zeidane Ag Hita désormais lieutenant d’Iyad Ag Ghali.

Les complices du repérage et de la fuite

Parmi les exécutants de l’enlèvement, la justice a identifié Mahmoud Ag Mohamed Lamine Fall, un ancien gendarme rallié à Ansar Dine, devenu membre de la police islamique de Kidal et de la katiba commandée par Zeidane Ag Hita. Il est mort dans un accident de voiture en 2016. Un autre membre du commando, Al Hassan Ag Tokassa, a vu son campement, situé sur la route de fuite probable des ravisseurs, investi par la force Serval le lendemain de l’assassinat. Ag Tokassa est mort, tué par l’armée française, le 29 janvier 2016, en compagnie d’un camarade dont le profil génétique apparaît sur les liens entourant le poignet gauche de Claude Verlon (Akli Ag Sagdoun).

Hamadi Ag Mohamed, le dernier membre du commando identifié, faisait, lui, partie d’un groupe de 3 hommes qui sont arrivés à pied et assoiffés le soir du meurtre dans un campement situé à 17 km du lieu de l’assassinat. C’est le seul survivant du commando, toujours actif dans le nord du Mali, dans un groupe affilié à Iyad Ag Ghali.

Un autre homme est soupçonné d’avoir renseigné le commando juste avant la commission de l’enlèvement. Il s’agit d’Hamadi Ag Ma, cousin de Zeidane Ag Hita et ancien garde du corps de Bilal Ag Cherif, le chef du Mouvement national pour la Libération de l’Azawad (MNLA, mouvement indépendantiste touareg), mort dans des affrontements avec le groupe d’autodéfense touareg du GATIA en 2017.

Le jeu trouble de Cheikh Ag Haoussa

Enfin, les enquêteurs et les parties civiles s’interrogent de plus en plus sur le rôle joué par Cheikh Ag Haoussa, l’homme fort de Kidal au moment de l’assassinat, un personnage très trouble, ami d’Iyad Ag Ghali depuis les années 1980. Il était revenu à Kidal, comme beaucoup d’autres, à la faveur de la création du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA) – un mouvement créé pour « blanchir » les combattants djihadistes touareg – dont il était le chef d’état-major. Ghislaine Dupont l’a interviewé deux jours avant sa mort.

Vu le matin de l’enlèvement en compagnie de Baye Ag Bakabo puis aperçu près de l’aéroport de Kidal, peu après l’enlèvement, par un membre des forces spéciales françaises, Cheikh Ag Haoussa est mort dans un attentat à la voiture piégée le 8 octobre 2016 à Kidal.

Les questions qui persistent

Par sa requête, le juge d’instruction cherche à actualiser les informations déjà en sa possession sur deux protagonistes directs toujours en vie : Zeidane Ag Hita (chef direct) et Hamadi Ag Mohamed (membre du commando). En effet, Zeidane ag Hita, qui s’est photographié tout récemment au camp de Tessalit abandonné par l’armée malienne, est devenu un chef important, négociateur dans la libération d’otages et bras droit d’Iyad Ag Ghali.  

Le magistrat cherche également à en savoir plus sur deux lignes téléphoniques en Italie et en Algérie, très actives avant et pendant l’enlèvement de l’équipe de RFI. Il a aussi demandé la communication de « toute information » sur les membres du commando, leurs complices et leurs commanditaires, sur le rôle joué par Ansar Dine, le groupe armé d’Iyad Ag Ghali, dans l’opération revendiquée par le cousin de ce dernier. Enfin, il réclame une nouvelle fois, à la demande des parties civiles, tout rapport d’intervention rédigé par les forces spéciales sur le crime et tout document faisant état d’une discussion entre un commanditaire et l’un des membres du commando pour lui reprocher d’avoir « gâché la marchandise ». Cette phrase avait été citée publiquement par François Hollande, le Président de la République au moment des faits, qui s’était ensuite rétracté lors de son audition par le juge.

Nathalie Prévost

mondafrique.com

lundi 11 mai 2026

Fiche pays Moyen-Orient : Égypte

 

L’année 2024 a vu l’économie de l’Égypte, un temps au bord du gouffre, se rétablir grâce notamment à l’aide économique de l’Union européenne (UE) et des institutions financières internationales. La multiplication des crises dans la région a renforcé son statut de pays clé ne pouvant sombrer. Le développement du secteur touristique joue également un rôle dans cette relative embellie.

Le 1er janvier 2024, l’Égypte a rejoint le groupe des BRICS+, consolidant ainsi sa stratégie de diversification des alliances adoptée depuis plus de dix ans afin de réduire sa dépendance aux États-Unis. Cela ne l’empêche cependant pas de conserver une relation privilégiée avec les Occidentaux. Au printemps 2024, l’Égypte a obtenu un prêt de 8 milliards de dollars du Fonds monétaire international (FMI), tandis que la Banque mondiale s’engageait à lui fournir 6 milliards de dollars sur trois ans, et que l’UE lui promettait plus de 7 milliards d’euros sous forme de prêts, d’aides et d’investissements à l’horizon 2027.

Difficultés financières

L’Occident ne peut pas se permettre de perdre le soutien de l’Égypte ou de voir ce pays gagné par l’instabilité dans un contexte régional de plus en plus tendu. Médiateur incontournable dans les négociations dans la bande de Gaza, gardien du Sinaï et donc de la frontière avec Israël, Le Caire a présenté, en mars 2025, un plan de reconstruction de ce territoire palestinien, soutenu par la Ligue arabe et par plusieurs États européens, dont l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. La situation régionale a été encore compliquée par le changement de régime en Syrie, l’aggravation de la guerre au Soudan et les frappes des houthistes en mer Rouge. Ces dernières ont directement impacté l’économie égyptienne, en réduisant de moitié la navigation dans le canal de Suez – 13 213 vaisseaux l’ont emprunté en 2024, contre 26 434 en 2023 –, provoquant une chute de ses revenus, passés de 8,8 milliards de dollars pour l’année fiscale 2022-2023 à 6,6 milliards la période suivante.

Ces difficultés se sont ajoutées à un déficit de la balance des paiements ainsi qu’à une forte inflation hérités de la pandémie de Covid-19, qui avait déstabilisé les chaînes d’approvisionnement, et de l’agression russe en Ukraine en 2022, qui avait entraîné une augmentation du prix des céréales. En mars 2024, l’Égypte a adopté un taux de change flottant face au dollar, se traduisant par une dévaluation de la livre égyptienne. Dans le passé, l’Égypte est toujours revenue à un taux fixe, par crainte d’une envolée des prix alimentaires susceptibles de déclencher des « émeutes de la faim », mais également en raison du poids de l’État – en particulier de l’armée – dans l’économie, ce qui favorise une préférence des élites politiques pour un taux de change stable. Périodiquement, l’Égypte est néanmoins contrainte d’opter pour un taux flottant afin de restaurer ses réserves en devises étrangères et d’obtenir des prêts des institutions financières internationales. En 2024, pour la première fois en trente ans, Le Caire a augmenté le prix du pain subventionné.

Le soutien de l’UE s’inscrit dans le cadre d’un programme visant à mieux contrôler les flux migratoires passant par le pays. L’ONG Amnesty International a dénoncé l’absence de conditionnalité démocratique à cette aide. Le cas emblématique d’Alaa Abdel Fattah illustre le déclin des politiques de promotion de la démocratie : malgré la médiatisation de sa grève de la faim au printemps 2025, ce militant de la révolution de 2011, emprisonné, n’a pas été libéré. De son côté, le prêt accordé par le FMI en 2024 est conditionné à une réduction du poids de l’État dans l’économie nationale, incluant la vente sur les marchés boursiers d’une partie des entreprises contrôlées par l’armée.


Réveil touristique

Grâce aux réformes engagées, les institutions financières internationales prévoient une augmentation de la croissance égyptienne, de 2,4 % en 2024 à 5 % en 2029, tirée par l’afflux attendu de nouveaux investissements et par une reprise progressive de la consommation des ménages. En effet, les Égyptiens les plus pauvres ont été les principales victimes de la hausse des prix et de la réduction des dépenses de l’État. L’extension prévue des programmes de protection sociale devrait permettre de soulager économiquement une partie de la population la plus précaire.

Par ailleurs, le tourisme est en plein essor, avec un nombre record de 15,7 millions de visiteurs étrangers pour l’année 2024. La modernisation du secteur, la restauration de sites culturels et la création de nouvelles infrastructures semblent porter leurs fruits. Symbole de ce renouveau, le Grand Musée égyptien – situé près des pyramides de Gizeh et présenté comme le plus grand établissement archéologique du monde avec ses 81 000 mètres carrés – est partiellement ouvert depuis octobre 2024, et devrait ouvrir entièrement lors de son inauguration officielle prévue en juillet 2025. En outre, la découverte à Louxor, en février 2025, de la tombe du pharaon Thoutmôsis II (1493-1479 av. J.-C.) devrait raviver l’intérêt du public pour l’égyptologie. 


Clément Steuer

areion24.news