Contraction de naruzhnoye nablyudeniye, littéralement « surveillance extérieure », le terme recouvre la surveillance physique : observer une personne, suivre ses déplacements, reconstituer ses habitudes, identifier ses relations et repérer ses vulnérabilités.
Dans la culture opérationnelle russe, cette collecte sert au contre-espionnage, protège une opération clandestine, prépare une approche ou une action hostile et, lorsqu’elle devient visible, agit comme une forme d’intimidation.
La distinction est centrale. La naruzhka ne consiste pas seulement à savoir où se trouve une personne. Elle vise à comprendre son environnement, à anticiper ses décisions et, parfois, à modifier son comportement avant même qu’une autre action soit engagée.
Une permanence plus culturelle qu’administrative
La surveillance physique s’inscrit dans une longue histoire russe du contrôle politique.
Les opritchniki, force coercitive créée au XVIe siècle par Ivan IV, tsar de Russie surnommé Ivan le Terrible, ne constituaient pas un service de renseignement moderne. Ils formaient cependant un appareil soumis au souverain, chargé de neutraliser les oppositions réelles ou supposées.
Cette logique se retrouve ensuite dans l’Okhrana, police politique de l’Empire russe, puis dans la Tchéka, première police politique bolchevique, le GPU et le NKVD, organes soviétiques de sécurité, avant le KGB, service de sécurité et de renseignement de l’Union soviétique.
Sous l’URSS, la surveillance physique relevait notamment de la 7e direction du KGB, structure chargée d’observer diplomates, étrangers, agents suspects, dissidents et personnes approchant des sites sensibles.
Il ne faut pas pour autant tracer une continuité administrative directe entre les opritchniki et les services actuels. La permanence est culturelle : elle tient à une conception du pouvoir dans laquelle la sécurité du régime tend à se confondre avec celle de l’État.
La naruzhka peut ainsi participer à un dispositif destiné à détecter, classer, dissuader et désigner les individus considérés comme dangereux.
En Russie, observer pour cartographier
À l’intérieur de la Russie, la surveillance physique participe d’abord au contre-espionnage et à la sécurité intérieure.
Le FSB, Service fédéral de sécurité chargé notamment du contre-espionnage et de la sécurité intérieure russe, peut surveiller des diplomates étrangers, des personnes soupçonnées de travailler pour un service occidental, des journalistes, des représentants d’ONG, des universitaires ou des dirigeants d’entreprise.
L’objectif n’est pas uniquement de constater une activité clandestine. Il consiste à cartographier les relations de la cible, à comprendre ses centres d’intérêt, à identifier ses sources et à repérer les circonstances dans lesquelles elle devient accessible.
Des citoyens russes considérés comme hostiles au pouvoir peuvent également être suivis : militants, opposants, journalistes indépendants, responsables associatifs ou membres de minorités politiques et religieuses.
La surveillance physique complète alors les interceptions, l’exploitation des données administratives, la vidéosurveillance et les pouvoirs de contrôle des services russes.
Elle restitue ce que les seuls moyens techniques saisissent mal : nature d’une rencontre, confiance entre deux personnes, précautions prises ou rupture d’habitudes.
La naruzhka transforme ainsi des déplacements ordinaires en données relationnelles. L’adresse importe, mais le véritable renseignement réside souvent dans le réseau qui apparaît autour d’elle.
La surveillance agit avant son exploitation
La question est aussi de comprendre ce que leur présence conduit la cible à faire ou à ne plus faire.
Une personne qui pense être observée modifie ses itinéraires. Elle réduit ses contacts, hésite à rencontrer certaines sources, renonce à des déplacements ou finit par soupçonner son entourage d’être compromis.
Lorsque la filature reste clandestine, elle sert principalement la collecte. Lorsqu’elle devient perceptible, elle transmet un message : le service connaît les déplacements, les relations et parfois les habitudes familiales de la cible.
La distinction entre surveillance discrète et surveillance démonstrative est essentielle.
Dans le premier cas, la personne fournit de l’information sans savoir qu’elle est observée. Dans le second, elle comprend que son espace de liberté peut être réduit à tout moment.
La naruzhka devient alors une pression psychologique fondée sur l’incertitude : la cible ignore ce que le service sait, ce qu’il prépare et jusqu’où il est prêt à aller.
À l’étranger, protéger les opérations et préparer l’action
Hors de Russie, les services russes ne disposent ni des mêmes effectifs ni de la même liberté d’action. La surveillance devient plus sélective, fragmentée et dépendante de relais locaux.
Elle remplit d’abord une fonction défensive.
Avant une rencontre avec une source, l’utilisation d’un dépôt clandestin ou une opération sensible, un officier doit déterminer s’il est suivi par le contre-espionnage local.
Les officiers russes utilisent à cette fin des itinéraires de détection de surveillance, parfois appelés marshrut proverki, ou « itinéraires de vérification ». Changements de direction, arrêts et points d’observation servent à faire apparaître d’éventuels suiveurs.
La surveillance remplit ensuite une fonction préparatoire.
Observer une personne permet d’établir son emploi du temps, d’identifier ses fréquentations, ses contraintes familiales et ses comportements à risque. Ces informations peuvent faciliter une approche, un recrutement, une opération d’influence, un cambriolage ciblé ou une action violente.
Enfin, elle peut intimider. Une présence répétée, une photographie ostensiblement prise ou un véhicule laissé devant un domicile peuvent suffire à signifier que la cible reste accessible.
L’attribution demeure cependant difficile. Une filature ne prouve ni l’implication d’un service russe ni l’intention finale de l’opération.
Les diasporas dans le champ de la surveillance
Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, plusieurs centaines de milliers de Russes ont quitté leur pays. Une partie de la contestation s’est déplacée à l’étranger.
Journalistes en exil, militants antiguerre, déserteurs, anciens agents, entrepreneurs et défenseurs des droits humains peuvent intéresser Moscou pour leurs réseaux, leurs financements, leurs relations avec les autorités occidentales ou leurs contacts avec l’Ukraine.
La répression transnationale documentée depuis 2022 associe surveillance, menaces numériques, instrumentalisation administrative, pression sur les familles et, dans les cas les plus graves, préparation d’actions violentes.
En avril 2025, des hommes ont surveillé et filmé le domicile de Vladimir Osechkin, militant russe et fondateur de l’organisation de défense des détenus Gulagu.net, installé en France. Selon des documents judiciaires, cette reconnaissance aurait préparé un projet d’assassinat. L’affaire illustre le continuum possible entre observation, intimidation et passage à l’action.
Cette surveillance ne relève pas nécessairement d’un service unique. Elle peut associer le FSB, le SVR, service russe de renseignement extérieur, le GRU, renseignement militaire russe, des représentations diplomatiques, des réseaux criminels ou des exécutants recrutés ponctuellement.
L’assassinat n’a pas besoin d’être probable pour produire un effet. Il suffit que la cible le juge crédible.
Moscou n’a donc pas à frapper chaque opposant. La possibilité de la sanction peut suffire à réduire les déplacements, les contacts et les prises de parole.
La première étape d’un dispositif plus large
La force des services russes repose sur la combinaison des moyens.
La surveillance physique peut alimenter un kompromat, faciliter un recrutement, préparer une campagne de dénigrement ou identifier une vulnérabilité exploitable.
Elle peut révéler des difficultés financières, des ambitions frustrées, des relations dissimulées, une addiction ou un conflit familial. Ces informations ne conduisent pas automatiquement à un chantage. Elles permettent de choisir le levier adapté : argent, peur, idéologie, ego, reconnaissance ou protection d’un proche.
La naruzhka peut également précéder une opération d’influence.
Un universitaire, un entrepreneur, un journaliste ou un ancien haut fonctionnaire peut intéresser un service non pour les secrets qu’il détient, mais pour son accès à un réseau et sa capacité à légitimer un récit.
Depuis les expulsions d’officiers russes sous couverture diplomatique intervenues après l’empoisonnement en 2018 de Sergueï Skripal, ancien officier du renseignement militaire russe, puis après l’invasion de 2022, certaines tâches de reconnaissance et de surveillance peuvent être confiées à des intermédiaires.
La professionnalisation compte alors moins que la fragmentation. Une personne photographie un bâtiment. Une autre suit la cible. Une troisième collecte des données personnelles. Aucun exécutant ne dispose nécessairement d’une vision complète de l’opération.
Cette compartimentation réduit les coûts, complique l’attribution et maintient une distance entre le commanditaire et l’action.
Une manière d’exercer le pouvoir
La naruzhka représente la partie visible d’un système plus profond.
Elle observe les déplacements, mais cherche surtout à comprendre les relations. Elle protège les opérations russes, mais peut également préparer des actions contre leurs cibles. Elle collecte de l’information, tout en produisant directement des effets sur les comportements.
Cette logique dépasse les diplomates, les opposants et les agents de renseignement.
Toute personne disposant d’une expertise, d’un accès, d’un réseau ou d’une capacité d’influence peut présenter un intérêt : chercheur, entrepreneur, cadre industriel, journaliste, responsable associatif ou membre d’une diaspora.
Une organisation peut ne détenir aucun secret classifié tout en possédant des informations stratégiques sur une technologie, une chaîne d’approvisionnement, un programme industriel ou les intentions d’un décideur.
La naruzhka ne constitue donc pas une méthode destinée à savoir.
Dans la pratique russe, surveiller peut déjà contraindre. La collecte prépare l’action. La visibilité crée l’intimidation. Et l’incertitude entretenue autour des intentions du service devient elle-même une forme de pouvoir.
5 points clés à retenir
- La naruzhka désigne la surveillance physique, mais ses effets dépassent la simple filature.
- Elle sert la collecte, le contre-espionnage, la protection opérationnelle, la préparation d’actions et l’intimidation.
- Une surveillance rendue visible peut modifier le comportement d’une cible sans qu’une autre action soit engagée.
- Depuis 2022, les opposants russes en exil sont davantage exposés aux mécanismes de répression transnationale.
- La naruzhka constitue souvent une composante d’un dispositif combinant renseignement, recrutement, influence et coercition.
Paul-Gabriel Lantz
