Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 12 janvier 2026

Bernard Bajolet, ex-directeur de la DGSE, a été condamné à un an de prison avec sursis

 

Au terme de dix années de procédure judiciaire, l'ex-directeur des services secrets français Bernard Bajolet a été condamné à un an de prison avec sursis. Il est condamné pour avoir orchestré une tentative d'extorsion contre un homme d'affaires qui, selon la DGSE, l'aurait arnaquée.

L'ex-directeur de la Direction générale de la Sécurité extérieure entre 2013 et 2017 a été reconnu coupable par le tribunal correctionnel de Bobigny de complicité, de tentative d'extorsion et d'atteinte arbitraire à la liberté individuelle par personne dépositaire de l'autorité publique.

Une décennie d'enquête

Les faits qui lui sont reprochés remontent au 12 mars 2016. C'est donc une décennie d'enquête et de rebondissements judiciaires qui auront été nécessaires pour aboutir à cette condamnation, plus lourde que les six à huit mois d'emprisonnement avec sursis requis par le parquet.

Conformément aux réquisitions, cette condamnation ne sera toutefois pas inscrite au casier judiciaire de Bernard Bajolet. Cela est du à ses états de service pour le pays.

Investissements infructueux

Le 12 mars 2016, Alain Dumenil, homme d'affaires franco-suisse impliqué dans pléthore d'affaires judiciaires et de litiges commerciaux, est arrêté par la police aux frontières à l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle alors qu'il doit se rendre en Suisse.

Les policiers l'emmènent sous prétexte de devoir vérifier son passeport et le conduisent dans une salle. Deux hommes en civil, appartenant à la DGSE mais jamais identifiés, entrent dans la pièce et informent Alain Dumenil qu'il doit rembourser 15 millions d'euros à la France.

Les services de renseignements estiment qu'il les a escroqués au début des années 2000, lorsqu'ils l'ont appelé à la rescousse pour sortir la DGSE d'investissements infructueux. Ceux-ci avaient été réalisés avec un fonds secret, confié par l'Etat il y a des décennies dans une volonté d'indépendance de l'institution en cas d'occupation étrangère ou de disparition du gouvernement.

Des menaces mises en cause

Les agents menacent Alain Dumenil, dont les manœuvres financières lui ont valu d'être mis en examen pour banqueroute, notamment en lui montrant un album de photographies de ses proches. L'homme d'affaires s'emporte et annonce porter plainte. Les agents s'éclipsent.

Au cours du procès, qui s'est tenu en novembre et a parfois semblé devenir celui des services secrets tout entier, Bernard Bajolet a toujours reconnu avoir validé le principe d'une rencontre mais sans avoir jamais imaginé, a-t-il assuré, que cela se ferait avec «une forme quelconque de contrainte».

«Les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû», avait toutefois reconnu Bernard Bajolet qui, avec ses avocats, n'a pas souhaité faire de commentaire jeudi après la décision du tribunal.

Des méthodes choquantes

La cour, qui a qualifié les méthodes employés de «choquantes», «inquiétantes» et «contraire à l'Etat de droit», a considéré qu'"il est peu probable que des agents puissent agir en toute autonomie» dans un dossier «aussi sensible».

De plus, selon le président de la cour, si Bernard Bajolet avait fini par disqualifier la manière dont s'était déroulé l'entrevue avec Alain Dumenil, il n'a pour autant jamais signalé ces faits à la justice ni engagé de démarche disciplinaire à l'égard des agents, jamais identifiés, le secret défense ayant été invoqué à plusieurs reprise lors de l'instruction.

«Cette décision marque après des années de combat judiciaire une étape importante», en rappelant que «la justice peut établir des responsabilités, y compris lorsque l'affaire touche à des pouvoirs d'Etat particulièrement sensibles et en dépit des obstacles qui lui sont opposés», a réagi Me Nicolas Huc-Morel, avocat d'Alain Dumenil qui, lui, était absent lors de l'annonce de la décision.

25'000 euros de dédommagements

Bernard Bajolet a par ailleurs été condamné à verser 25'000 euros à Alain Dumenil, dont 15'000 euros pour «les souffrances endurées». Le reste concerne les frais de justice.

Lors de l'audience de novembre, Alain Dumenil était apparu très marqué, accusant, dans une déclaration quelque peu confuse, la DGSE de tentatives d'assassinat contre sa personne et de pression sur la justice. Il avait demandé trois millions d'euros.

AFP

La capture de Maduro, un coup dur pour les renseignements cubains

 

La capture de Nicolas Maduro et la mort de 32 Cubains dans l’attaque menée par des forces américaines sont un coup dur pour les services de renseignement cubains, longtemps reconnus pour leur redoutable efficacité, soulignent plusieurs experts.

Deux jours après le spectaculaire raid américain sur un complexe militaire à Caracas, La Havane a confirmé la mort dans l’opération de 32 membres des forces de sécurité dont vraisemblablement certains étaient chargés de la protection du dirigeant vénézuélien. Caracas a déploré la mort de 23 militaires.

Parmi les Cubains, 21 étaient membres du ministère de l’Intérieur, qui supervise les services de renseignement, et 11 appartenaient aux Forces armées révolutionnaires. Aucune information n’a été donnée sur d’éventuels blessés.

Les experts consultés par l’AFP sont unanimes pour souligner que la clé de l’opération, minutieusement préparée pendant des mois par Washington et parfaitement tenue secrète, a été «l’effet de surprise».

«Le renseignement cubain (...) a convaincu le régime Maduro et ses services de sécurité que les États-Unis n’attaqueraient jamais sur le territoire vénézuélien», analyse José Gustavo Arocha, un ancien officier de l’armée vénézuélienne, désormais expert au Center for a Secure Free Society, un groupe de réflexion américain spécialisé sur les questions de défense.

De la même façon, Fulton Armstrong, ex-officier du renseignement américain et chercheur pour l’Amérique latine à l’American University de Washington, relève «l’échec à anticiper l’attaque» et par la suite «à détecter l’entrée des hélicoptères sur le territoire».

«Même un avertissement de cinq ou dix minutes aurait fait une énorme différence pour les gardes et pour Maduro», estime cet ex-agent de la CIA. Dans le même temps, les forces américaines ont bénéficié d'»un renseignement en temps réel incroyable grâce aux drones» furtifs pour surveiller les déplacements du dirigeant vénézuélien.

A cela s’ajoute un équipement de combat particulièrement sophistiqué et «vraisemblablement l’ordre de tirer pour tuer», souligne-t-il.

Autre faiblesse, selon l’ancien ambassadeur britannique à Cuba et au Venezuela, Paul Hare, le renseignement cubain a sous-estimé «l’accès des Etats-Unis à une coopération interne au Venezuela».

Le New York Times, citant des sources proches de l’opération, a ainsi affirmé qu’une «source de la CIA au sein du gouvernement vénézuélien» a surveillé la localisation de Nicolas Maduro et facilité le déclenchement de l’opération.

«Nouvel acteur»

Longtemps, les services secrets cubains, formés à l’époque du KGB soviétique, ont joui d’une réputation d’invincibilité. Outre le fait d’avoir déjoué quelque 600 tentatives d’assassinat contre l’ex-dirigeant Fidel Castro (1926-2016), ils sont reconnus pour leur capacité à infiltrer des agents ou à recruter des hauts fonctionnaires étrangers, notamment américains.

L’affaire la plus récente mise au jour est celle de Victor Manuel Rocha, un ancien ambassadeur américain, condamné en 2024 à 15 ans de prison après avoir travaillé plus de 40 ans comme un agent sous couverture de l’Etat cubain.

Mais «ils n’ont pas correctement compris l’administration Trump, et c’est de là qu’est venu leur échec», estime M. Arocha, alors que la nouvelle «Stratégie de sécurité nationale» américaine affirme clairement l’objectif de la suprématie des Etats-Unis en Amérique latine.

Washington a régulièrement dénoncé la pénétration cubaine au sein de l’appareil sécuritaire vénézuélien, notamment le renseignement civil, le contre-espionnage militaire, jusqu’au système national d’identification.

Ces accusations ont été systématiquement démenties par Caracas et La Havane, qui ont affirmé que les approvisionnements en pétrole se faisaient en échange de l’envoi de médecins et de collaborateurs humanitaires.

«Tant d’années passées au pouvoir (au Venezuela) à faire la même chose avec succès ont empêché (les services cubains) de percevoir les changements», affirme l’ex-militaire vénézuélien. «L’échec tient à l’arrivée d’un nouvel acteur, Donald Trump, qui a changé la dynamique de la prise de décision et n’a pas utilisé les canaux conventionnels».

Le dirigeant américain n’a pas hésité à braver le droit international en ordonnant la capture du président vénézuélien en exercice, amené ensuite manu militari aux Etats-Unis. Une «opération de police» et non une action militaire, s’est défendu Washington qui s’est ainsi affranchi du processus législatif d’autorisation du Congrès.

«Toutes les capacités du renseignement cubain ont été bloquées pour la première fois dans la région, non pas en raison de déficiences technologiques, mais parce que leurs méthodes traditionnelles sont devenues caduques face à ce nouveau style de prise de décision», estime M. Arocha.

AFP

Quel rôle pour Reza Pahlavi, fils du Shah, dans l’Iran d’aujourd’hui ?

 

Les appels à manifester de Reza Pahlavi galvanisent les foules alors que les manifestations s’étendent à tout le pays. Alors que le régime des mollahs est confronté à la plus grave menace existentielle qu’il ait connu depuis la révolution de 1979, il est temps de s’interroger sur l’impact réel que peut avoir sur les événements l’héritier de la dynastie impériale déchue.

Les révolutions offrent parfois l’opportunité à des figures d’un passé révolu de revenir sur le devant de la scène. En Iran, c’est ce qui est train de se passer, même s’il ne s’agit pas là d’un leader jadis détroné mais plutôt l’héritier d’un régime déchu : Reza Pahlavi, fils du shah Mohammed Reza renversé en 1979 par l’ayatollah Khomeini. Depuis quelques jours, alors que la colère populaire gagne tout le pays et que le régime conspue des protestataires soi-disant vendus aux Etats-Unis et à Israël, les appels à manifester de Reza, successeur en titre de son défunt père (mort en 1980), galvanisent les foules. 

Des manifestants ont défilé, vendredi 9 janvier, dans les rues de Téhéran en brandissant les drapeaux aux couleurs de l’ex empereur en criant tour à tour « À mort le dictateur ! [L’actuel Guide de la révolution, l’ayatollah Khamenei], et « vive le shah ! ». Jamais, lors des précédents mouvements qui ont secoué la république islamique, la personnalité de l’héritier du trône des Pahlavi n’avait été autant mise à contribution. Et jamais sans doute Reza ne s’était autant impliqué dans cette révolte collective que d’aucuns baptisent déjà, peut-être un peu hâtivement, de révolution. 

Refugié aux Etats-Unis depuis la chute de son père, le prince en exil faisait certes de plus en plus parler de lui depuis le fameux mouvement « Femme, Vie, Liberté », qui a ébranlé le pouvoir des ayatollahs en 2022. La semaine dernière il est passé à l’action en enregistrant un appel vidéo à manifester, demandant aux Iraniens « de quel côté de l’Histoire », ils allaient décider de se tenir : celui des « criminels » au pouvoir ou celui du « peuple » ? « Votre courage et votre détermination ont suscité l’admiration du monde entier », a-t-il félicité les manifestants dans cette vidéo diffusée sur son compte Instagram, qui a été vue 90 millions de fois.

L’appel a donc été entendu par ledit « peuple », peut-être surtout dans les milieux aisés, certains d’entre ces Iraniens pouvant regretter un régime soutenu à l’époque par une partie de l’élite mais cependant connu durant le règne du shah (1941-1979) pour sa violence d’état et un pouvoir tout entier contrôlé par l’empereur et sa tristement célèbre « savak », la police politique…

« Tout au long des cycles de protestation qui ont ébranlé l’Iran au fil des ans », écrit le Financial Times, il a toujours été évident que l’opposition manquait d’une force crédible et structurée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. » Reza se positionnant désormais comme le leader de ceux qui veulent en finir avec les mollahs, « certains signes indiquent », précise le « FT » « que le soutien au prince exilé pourrait être en hausse, ne serait-ce que parce que les Iraniens désabusés n’entrevoient guère d’autres options. »  Une affirmation confirmée par l’analyste Ali Vaez, spécialiste de l’Iran auprès de l’« International crisis group », cité par le grand quotidien de la « city » de Londres : « Grâce à d’importants investissements et à une campagne de communication efficace, l’image et les chances de l’ancien prince héritier se sont améliorées, le plaçant au premier rang des figures de l’opposition au sein de la diaspora ». Ce ne sera certes pas la diaspora qui renversera le régime, pourrait-on objecter, mais ce même analyste veut croire que, « à l’intérieur du pays également, le désespoir de certains Iraniens en quête d’un sauveur a ravivé la nostalgie d’un autre shah sauvant le pays de la ruine, comme l’avait fait son grand père dans les années 1920 ». (Cet ancien officier cosaque persan avait mené un coup d’État, en 1921, avant de se faire proclamer empereur sous le nom de Reza Shah et de conduire son pays sur les chemins de la modernité.)

Une nostalgie politique renaissante

Le Prince de l’Ancien Régime cristallise à l’évidence une colère qui s’est emparé aujourd’hui de tous les milieux, les riches, les gens de la classe moyenne et ceux des classes ouvrières et défavorisés. « De multiples forces convergent pour alimenter ces manifestations », estime, dans le « New York Times », Sanam Wakil, directrice pour le moyen orient et l’Afrique du nord auprès de « Chatham House », un groupe de réflexion basé à Londres ; « Sur le terrain, la dynamique est immense, portée par une colère profonde et manifeste : les gens en ont vraiment assez. Ils ne reculent pas et bravent la possibilité d’une répression accrue. » Répression que les plus hautes autorités du régime, le « Guide » en premier lieu, ont déjà annoncée et appliquée : des dizaines de personnes ont péri sous les balles des forces de l’ordre, certaines sources parlent de 65 personnes dont 14 policiers. Désormais la révolte gronde dans de nombreuses villes du pays, non seulement Téhéran mais aussi Mashhad, Ispahan, Tabriz, Yazd, Karaj, Urumiyeh…

Dans un éditorial consacré à la situation en Iran, alors que le président Trump continue de menacer Téhéran d’intervenir si le régime continue de « tuer des gens », le Wall Street Journal estime que « Reza Pahlavi a pris un risque : depuis son exil [de Los Angelès], le fils du Shah a appelé les Iraniens à se rassembler contre le régime jeudi et vendredi tous les jours à 20 heures. Si peu de personnes avaient répondu présent, M. Pahlavi aurait été perçu comme un simple beau parleur, bien à l’abri à l’étranger. Au lieu de cela, le peuple iranien a répondu à son appel »…

L’influent « WSJ » se félicite donc de voir M. Pahlavi « organiser les manifestations et rallier d’autres factions et grévistes », même si, concède le journal, « les Iraniens ne sont pas tous favorables à la restauration de la monarchie ». Reza ne revendique d’ailleurs, au cas improbable d’un écroulement complet du régime, qu’un rôle de leader de transition. « Il veut être un symbole d’unité nationale et simple dirigeant de transition », souligne le journal. « Mais il est remarquable qu’il bénéficie d’un soutien suffisant pour que les Iraniens se soient mobilisés lorsqu’il les a appelés ». En attendant, Reza a déjà détaillé un programme de pouvoir de transition en six phases dans un document de 200 pages.

Si, avance par ailleurs le WSJ, Reza Pahlavi arrivait à associer le « souvenir du passé iranien d’avant 1979 à un avenir meilleur, alors le régime serait dans une situation plus critique qu’il ne le pense. Car, prédit encore le quotidien de la finance new yorkaise, l’Iran est peut-être arrivé à l’un de « ces rares moments où un changement révolutionnaire est possible. » 

Quant au Financial Times, même s’il rappelle que « les partisans du régime ont longtemps dénigré Pahlavi, tandis que les nombreuses voix dissidentes au sein de la diaspora iranienne avaient dilué son influence, il est de loin aujourd’hui la figure la plus marquante ». Sans doute pas l’homme providentiel que les Iraniens appellent de leurs vœux mais peut-être celui qui pourrait servir de figure unificatrice, 47 ans après le renversement de son « Roi des Rois » de père par des foules d’autres « révolutionnaires »…

Bruno Philip

mondafrique.com

La quasi-guerre : le conflit entre la France et les États-Unis (1796-1800)

 

À la fin du XVIIIe siècle, les bâtiments français et américains s’affrontaient sur les mers, occasionnant des centaines de morts, de blessés et de prisonniers. Pourtant, les deux pays ne se déclarèrent jamais officiellement la guerre. C’est la raison pour laquelle ce moment des relations franco-américaines est passé à la postérité sous le nom de « quasi-guerre », qui renforça ensuite les États-Unis dans leur conviction que la présence européenne dans la région était un obstacle à leur influence.

Le 3 septembre 1783, la signature des traités de Paris et de Versailles scellait l’accession des États-Unis à l’indépendance et la fin de la guerre franco-britannique. L’alliance conclue en 1778 entre Louis XVI et le Congrès des États-Unis avait atteint son objectif. Mais quinze ans plus tard, dans la seconde moitié des années 1790, la France et les États-Unis entraient dans un conflit ouvert, passé à la postérité sous le nom de « quasi-guerre ». Ce chrononyme, que l’on trouve dès 1811, traduit bien ce que des diplomates américains estimaient être en 1800 un « état de choses difficile à nommer et encore plus difficile à décrire » (1). Comment, en quelques années, la France et les États-Unis en étaient-ils arrivés au bord de la rupture ? Pour le comprendre, il faut en revenir à 1783.

Cette année-là fut frappée à Paris d’une médaille représentant Minerve protégeant de son bouclier fleurdelisé un petit garçon attaqué par un léopard. La déesse représentant la France, le félin désignait l’Angleterre et l’enfant était les États-Unis. La scène traduisait bien la conviction française d’avoir apporté la liberté aux Américains en leur permettant d’accéder à l’indépendance. Mais rapidement, les Français éprouvèrent une vive déception. On estimait que les Américains manquaient de reconnaissance en préférant acheter des produits anglais plutôt que ceux de leur allié et en se livrant sans vergogne à une intense contrebande avec les colonies françaises des Antilles. Mais de leur côté, en dehors de la dette financière qu’ils avaient contractée, les Américains ne se considéraient pas redevables envers la France. Les États-Unis étaient une nation pleinement souveraine et, en tant que telle, se devait d’agir selon son intérêt. Sur le plan politique, les Américains entendaient bien demeurer à l’écart des querelles européennes et limiter au commerce leurs relations avec les puissances de l’Ancien Monde. C’est dans ce contexte qu’éclata à partir de 1792 la guerre entre la France, devenue république, et une grande partie des monarchies européennes.

On savait pertinemment à Paris que, comme pour les guerres du XVIIIe siècle, la Royal Navy perturberait fortement le commerce entre les colonies antillaises et la métropole. Dès lors, on comptait sur les navires américains pour se substituer à la navigation nationale et assurer les échanges transatlantiques sous couvert de leur neutralité. À partir du début de la guerre européenne, les navires américains fréquentèrent assidument les ports des Antilles françaises pour charger du sucre, du café et d’autres productions tropicales destinées à l’Europe. Ce faisant, ils s’exposaient aux confiscations anglaises. Pour le gouvernement de Londres, les marchandises françaises étaient partout saisissables, y compris si elles étaient chargées sur des bâtiments neutres. En revanche, la France, comme les autres pays européens, considérait que des marchandises ennemies ne pouvaient être confisquées si elles se trouvaient sur un bâtiment neutre, sauf s’il s’agissait de matériel de guerre. En d’autres termes, le pavillon neutralisait la cargaison : « Navire libre, chargement libre. » Cette disposition se trouvait explicitement mentionnée dans le traité de commerce franco-américain de 1778. Dans les faits, des centaines de navires des États-Unis furent saisies par les Anglais au cours des premiers mois de la guerre. Les Français, qui avaient espéré pouvoir continuer leur négoce antillais sous couvert du pavillon de leur allié demeuré neutre, essuyèrent de lourdes pertes. On dénonçait à Paris le manque de réaction américaine face aux arrestations arbitraires de leurs bâtiments par les Anglais. Gaspard Ducher, ancien consul de France aux États-Unis, déplorait que les Américains se montrent « les très humbles valets de Sa Majesté britannique » et les interpellait en leur demandant : « Êtes-vous une nation ou une colonie ? (2) »

La crise franco-américaine

À cette époque, les États-Unis n’avaient pas de marine de guerre et étaient dépendants du commerce britannique, tant pour leurs importations que pour leurs exportations. Pour calmer les tensions croissantes liées aux arrestations des navires de ses compatriotes, le président américain, George Washington, dépêcha à Londres un de ses hommes de confiance, John Jay. Il devait négocier un accord assurant la sécurité de la navigation américaine. Les discussions aboutirent à la conclusion, le 19 novembre 1794, d’un traité entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Parmi les dispositions de l’accord, l’article 17 prévoyait que les propriétés ennemies trouvées sous pavillon américain seraient bel et bien saisissables. Autrement dit, les Américains acceptaient de se soumettre à la conception britannique des droits de la navigation neutre. En revanche, ils n’entendaient pas renoncer au libre transport des propriétés anglaises conformément aux dispositions du traité conclu avec la France en 1778. Pour résumer : les Américains prétendaient pouvoir transporter des marchandises anglaises sans être inquiétés par les Français, mais acceptaient la confiscation des propriétés françaises par les Anglais.

La nouvelle du traité anglo-américain fut reçue comme « un coup de tonnerre » à Paris selon l’ambassadeur américain James Monroe (3). L’acceptation de la conception anglaise restrictive des droits des neutres était considérée comme une trahison et renforçait le sentiment de l’ingratitude américaine. On dénonçait la « partialité » des Américains en faveur de la Grande-Bretagne et le sacrifice qu’ils avaient fait de « l’esprit et de la lettre de nos traités » (4). D’ailleurs, le ministre des Relations extérieures déclara que son gouvernement considérait que l’alliance avec les États-Unis avait « cessé d’exister » (5). En juillet 1796, le Directoire décida que les bâtiments français traiteraient les navires neutres de la même manière que les Anglais. Ainsi, toute marchandise ennemie devenait saisissable sous pavillon américain.

Le 4 mars 1797, John Adams succédait à George Washington à la présidence des États-Unis. L’une de ses premières préoccupations fut d’améliorer les relations avec la France. Il dépêcha trois envoyés à Paris qui devaient obtenir des compensations pour les navires américains indument saisis et des assouplissements de la législation française. Ils furent reçus le 8 octobre 1797 par Talleyrand, alors ministre des Relations extérieures, qui leur fit savoir qu’il les reverrait quelques jours plus tard. Pendant ce délai, les envoyés américains furent approchés par des individus disant parler au nom du ministre. Ils leur demandèrent de verser de l’argent, « une douceur », « pour la poche du Directoire et des ministres » comme condition préalable à toute négociation (6). Les trois diplomates, offusqués, refusèrent et firent leur rapport à leur gouvernement. Adams donna connaissance des dépêches au Congrès des États-Unis qui décida de les rendre publiques. Mais pour préserver la sécurité des envoyés qui étaient toujours à Paris, on choisit de dissimuler les noms de leurs interlocuteurs français par trois lettres X, Y et Z. C’est pourquoi cet épisode particulier est connu sous le nom d’« affaire X, Y, Z ».

L’affrontement franco-américain sur les mers

Une véritable fièvre nationaliste gagna les États-Unis au printemps 1798. La France cupide et corrompue était dénoncée à grand renfort de proclamations martiales dans la presse. La création du département de la Marine américaine en avril 1798 et la construction de frégates marquaient la détermination de défendre, par la force si nécessaire, la navigation américaine contre les corsaires français. Les partisans d’une déclaration de guerre contre la France donnaient de la voix, y compris au sein du gouvernement fédéral. Mais Adams hésitait, car il pensait que les États-Unis n’avaient rien à y gagner et, surtout, qu’il fallait préserver la possibilité de rouvrir rapidement une négociation. Les relations diplomatiques n’en étaient pas moins rompues et le Congrès abrogea unilatéralement les traités français de 1778. À Paris, le Directoire avait, tout au contraire, intérêt à permettre aux corsaires de saisir les bâtiments américains, sans courir le risque d’une guerre ouverte qui aurait exposé les colonies antillaises. Toutefois, la législation ne cessa de se durcir à l’égard des bâtiments américains, systématiquement soupçonnés de servir de couverture au commerce ennemi. Dès lors, tout bâtiment sur lequel une propriété anglaise serait trouvée serait confisqué avec l’ensemble de son chargement. Ce fut la grande époque de la prédation des corsaires français contre la navigation américaine. Il est difficile d’évaluer le nombre de navires américains capturés au cours des années 1790, mais il est probable que le total se situe autour de 1 500. En revanche, les Américains ne capturèrent sans doute pas plus d’une centaine de bâtiments français (7).

Le conflit avec la France fut le baptême du feu pour les escadres de l’U.S. Navy. Les frégates escortaient les bâtiments de commerce, mais cherchaient également à capturer des corsaires. Par exemple, à l’été 1798, le commandant John Barry sur le United States reçut des ordres clairs : infliger autant de dommages que possible aux corsaires français (8). La majorité des navires de guerre américains patrouillaient au large de la Guadeloupe pour intercepter ses corsaires. Dans ce cas, les arraisonnements donnaient rarement lieu à des affrontements, car les bâtiments de course se rendaient sans combattre s’ils ne pouvaient fuir. Les seuls véritables combats opposèrent des frégates, mais ils furent relativement rares, moins d’une demi-douzaine. Il s’agissait le plus souvent de duels, voire de rencontres à trois, opposant des navires qui dépassaient rarement 40 canons. Le 9 février 1799, au large de Nevis, l’USS Constellation commandé par le capitaine Thomas Truxtun s’empara de L’Insurgente après plus d’une heure de combat. Cette victoire fut largement célébrée aux États-Unis, car il s’agissait du premier succès face à un navire de guerre français.

Une paix authentique pour une guerre qui n’a pas été déclarée

Mais alors que les hostilités étaient ouvertes en mer des Antilles, les fils du dialogue diplomatique se renouaient peu à peu. De manière indirecte, le Directoire avait fait savoir au président Adams que la France ne souhaitait pas en venir à une guerre ouverte et qu’elle était disposée à entamer des négociations sans conditions préalables. Adams dépêcha trois envoyés à Paris qui devaient, d’abord, obtenir des indemnités pour compenser les saisies de bâtiments et de cargaisons des années précédentes et, ensuite, faire accepter aux Français l’abrogation des traités de 1778. Les diplomates américains arrivèrent en France en janvier 1800, peu après le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799). Le premier consul, Napoléon Bonaparte, était déterminé à parvenir à une réconciliation avec les États-Unis. Il désigna son frère ainé, Joseph, pour conduire la délégation française. Elle devait obtenir le rétablissement des traités de 1778 et résister aux demandes de dédommagements des Américains.

Les négociations débutèrent le 2 avril 1800 au domicile parisien de Joseph Bonaparte. On s’entendit rapidement sur les points mineurs, mais il restait encore à s’accorder sur l’essentiel. Les Français étaient disposés à discuter du versement d’indemnités à condition que les traités de 1778 soient rétablis, ce que les Américains refusèrent avec détermination. Les discussions demeurèrent ainsi dans l’impasse pendant plusieurs mois. Finalement, au milieu du mois de septembre, les Américains proposèrent de conclure un traité comprenant les points d’accord et de renvoyer à l’avenir le règlement des questions litigieuses. Dès lors, la situation se débloqua et, le 30 septembre 1800, la convention de Mortefontaine officialisait la réconciliation franco-américaine. Son deuxième article prévoyait que se réunirait « en un temps convenable » une commission pour discuter de la validité des traités de 1778 et du montant des compensations. Une semaine plus tard, Joseph Bonaparte organisa une grande fête pour célébrer l’amitié franco-américaine restaurée. La quasi-guerre était terminée.

Alors qu’elle est très généralement oubliée en France, où elle n’eut pas de répercussions notables, la quasi-guerre n’est pas méconnue aux États-Unis. Son souvenir fut ravivé en 2003 lorsque la France refusa de se joindre à la coalition menée par les Américains pour attaquer l’Irak. Des auteurs néoconservateurs se fondant, entre autres, sur cet épisode tentèrent de caractériser l’ancienneté de l’hostilité opposant les deux pays (9). Il est vrai qu’aux États-Unis, la quasi-guerre eut des répercussions importantes en accélérant la bipolarisation de la vie politique américaine et en participant à préciser les prérogatives du pouvoir exécutif en matière de politique extérieure. Mais, plus important, la quasi-guerre a été le premier affrontement militaire des États-Unis en tant que pays indépendant. Elle a montré aux Américains qu’ils ne pouvaient pas, comme ils se l’étaient d’abord imaginé, limiter leurs relations avec l’extérieur au commerce et échapper aux tumultes de l’Europe. La fondation d’une véritable marine de guerre destinée à protéger les côtes du pays, à contrôler le voisinage et à défendre le commerce inaugurait une longue tradition d’articulation entre domination maritime, puissance politique et prépondérance militaire que théorisa Alfred Mahan à la fin du XIXe siècle.

Au-delà des considérations mercantiles, l’affrontement avec la France prit rapidement l’allure d’une croisade dont l’enjeu n’était rien de moins que l’honneur des États-Unis. Finalement, l’aptitude à tenir tête à une grande puissance européenne valut à la jeune république sa reconnaissance comme puissance capable de se défendre. Selon l’un des négociateurs américains de la convention de Mortefontaine, la quasi-guerre permit à son pays « d’apparaitre dans la splendeur d’une grande nation » (10). Désormais, les Américains ne pouvaient plus être considérés avec condescendance par les puissances européennes. La confiance accumulée lors de la quasi-guerre permit d’engager les États-Unis dans des conflits contre les Barbaresques (1801-1805) et contre la Grande-Bretagne (1812-1814). Les premiers succès de l’U.S. Navy donnèrent l’occasion aux Américains de commencer à s’imposer au sein de l’espace antillais et de renforcer leur conviction que la présence européenne dans la région était un obstacle à leur influence. La revendication d’une primauté états-unienne dans l’hémisphère américain fut formalisée par la doctrine Monroe de 1823. Elle tirait son nom de James Monroe, cinquième président des États-Unis, qui avait été ambassadeur en France entre 1794 et 1796, précisément au moment où la quasi-guerre éclatait.

Notes

(1) « Les plénipotentiaires américains aux plénipotentiaires français », National archives and records administration (NARA), 20 aout 1800, M 34, vol. 7, fol. 200, fol. 172.

(2) G. J. A. Ducher, « Neutralité auxiliaire commandée aux États-Unis d’Amérique par leur ci-devant tyran Georges III », Moniteur universel, 10 mars 1794, p. 2.

(3) Stanislaus Murray Hamilton (éd.), « Monroe à Jefferson, 23 juin 1795 », The Writings of James Monroe, vol. 2 : 1794-1796, G. P. Putnam’s sons, 1898, p. 302.

(4) Frederick Turner (éd.), « Projet d’instructions pour le Citoyen Mangourit, chargé d’affaires de la République près les États-Unis », Correspondence of the French Ministers to the United States, 1791-1797, 4 aout 1796, Annual report of the American Historical association for the year 1903, Government Printing Office, 1907 p. 930.

(5) NARA, « Monroe à Pickering », 16 février 1796, M 34, vol. 4, p. 357.

(6) NARA, « Les commissaires à Pickering », 22 octobre 1797, M 34, vol. 6.

(7) Éric Schnakenbourg, La Quasi-Guerre : le conflit entre la France et les États-Unis, 1796-1800, Tallandier, 2024, p. 161-162.

(8) Government Printing Office, « Stoddert à Barry, 11 juillet 1798 », Naval Documents Related to the Quasi-War, 1935, vol. 2, p. 190.

(9) Harlow Unger, The French war against America, Hoboken, John Wiley & Sons, 2005 ; John Miller, Mark Molesky, Our oldest enemy : a history of America’s disastrous relationship with France, Doubleday, 2004.

(10) Alexander DeConde, The Quasi-War: The Politics and Diplomacy of the Undeclared War with France, 1797-1801, Charles Scribner’s sons, 1966, p. 329.

Éric Schnakenbourg

areion24.news

vendredi 9 janvier 2026

Penser le cyber. Hack back

 

En 2014, face à ce qui semblait être une vague irrésistible d’opérations cyber contre des entités détentrices de données personnelles – de l’Office of personnel management de la Maison-Blanche à la banque JP Morgan en passant par l’entreprise de grande distribution Target –, la communauté stratégique étasunienne évoqua l’idée de permettre aux victimes de se défendre plus activement, quitte à pénétrer et à perturber à leur tour les systèmes d’information de l’agresseur.

Cette pratique de hack back fut rebaptisée « cyberdéfense active » par les spécialistes du secteur, terme bientôt adopté par les décideurs et les législateurs. Un projet de loi, l’ACDC (Active cyberdefense certainty act) déposé en 2017 puis de nouveau en juin 2019 par le représentant républicain de Géorgie Tom Graves visait ainsi à permettre aux entités privées d’user de moyens de détection insérés dans leurs programmes ou leurs bases de données à des fins d’identification de l’agresseur. En d’autres termes, l’ACDC aurait autorisé la mise en place de mouchards et de systèmes d’écoute, voire de chiffrement de données, destinés à entraver ou à saboter les opérations criminelles ou d’espionnage. Parallèlement, les experts en cybersécurité et en sécurité de l’information remirent au goût du jour l’analogie des corsaires et des compagnies – États au motif que la configuration sécuritaire et souveraine dans le cyberespace s’apparentait à la protection du commerce maritime de l’époque moderne. En d’autres termes, il s’agissait de réfléchir à la possibilité que les pouvoirs publics puissent non seulement autoriser les entreprises à se défendre en répondant du tac au tac, mais également déléguer leurs pouvoirs de police à des entités privées.

Pour des raisons qui ne sont pas toutes propres aux États-Unis, ni le Congrès ni la Maison-Blanche n’avaient donné suite. Outre les risques éthiques, juridiques et politiques du hack back, il fallait prendre en compte un champ d’application potentiellement trop large, ouvrant la porte à des pratiques de plus en plus difficiles à encadrer. De plus, l’effort avait été placé sur la volonté de recentrer l’écosystème de cybersécurité autour des autorités publiques fédérales : création de la CISA en 2018, légalisation des cyberopérations offensives militaires en temps de paix par le Cyber Command en 2019 ou encore convergence des moyens d’entrave entre les différents acteurs de la sécurité nationale et de la lutte contre la criminalité organisée. Vis-à‑vis du secteur privé, trois modalités s’étaient structurées entre 2019 et 2024. En premier lieu, la symbiose opérationnelle entre les administrations de sécurité nationale (Cyber Command, NSA, FBI) et le secteur privé de cybersécurité et d’analyse de la menace, surtout après l’affaire SolarWinds à la fin de 2020. En second lieu, l’établissement de systèmes de partage ou de report d’informations entre le secteur privé et le secteur public, articulant participation active des services fédéraux, diffusion de standards en matière de cybersécurité vers les opérateurs d’infrastructures critiques et imposition de procédures de notification en cas d’incident cyber de la part de ces derniers. En troisième lieu enfin, la tentative de « refonder le contrat social de cybersécurité », c’est-à‑dire d’inciter les opérateurs et fournisseurs d’infrastructures numériques à mettre en œuvre la sécurité dès la conception et par défaut en se servant du levier de la commande publique.

Là comme en d’autres domaines, le retour de Donald Trump à la Maison – Blanche – dans un contexte beaucoup plus décomplexé et beaucoup plus volontariste en matière de politique publique – remet ces débats à la mode. Ainsi, durant le mois d’août, le représentant républicain de l’Arizona David Schweikert a déposé un nouveau projet de loi : le Scam farms marque and reprisal authorization act. Celui-ci permettrait au président des États-Unis « d’autoriser des entités du secteur privé à utiliser tous les moyens raisonnables et nécessaires afin de saisir, en dehors des frontières géographiques des États-Unis et de leurs territoires, toute personne et tout bien appartenant à un individu ou à un gouvernement étranger, selon le cas, que le président estime être membre d’une organisation criminelle ou complice d’une organisation impliquée dans la cybercriminalité et responsable d’un acte d’agression contre les États-Unis ». Autrement dit, cela rend possible l’émission de lettres de marque à la discrétion du président, potentiellement contre n’importe qui et n’importe où. Il s’agit là d’un précédent en ce qui concerne la cybersécurité, bien que la participation du secteur privé – y compris par des moyens préemptifs et offensifs – ne le soit pas à strictement parler.

La proposition de D. Schweikert n’est pas une singularité : à la fin du mois d’août, l’organisation à but non lucratif Center for Cybersecurity Policy and Law organisait une conférence sur le thème des « Opérations cyberoffensives », en s’appuyant sur un rapport au titre évocateur (1) publié en mai par l’une de ses analystes. À cette occasion, les médias spécialisés n’ont pas manqué de souligner l’annonce par Sandra Joyce, vice – présidente du Threat Intelligence Group de Google, de la création d’une capacité de « disruption cyber ». Cette nouvelle unité, aux contours et prérogatives encore flous, se justifierait par la nécessité de passer d’une posture de renseignement proactive (permettant de détecter des opérations et de définir des opportunités pour y faire face) à une posture d’action (permettant de les entraver). À dire vrai, Google, tout comme Microsoft, a plusieurs fois utilisé l’arme judiciaire pour faire saisir des serveurs et noms de domaine, contribuant au démantèlement des réseaux et infrastructures utilisés par des criminels. Plus surprenant, le fournisseur de sécurité informatique britannique Sophos a publiquement fait état, fin 2024, d’une opération conduite contre des acteurs malveillants liés à la Chine entre 2018 et 2023. Dans ce cas précis, l’entreprise a exploité le fait que ses produits (notamment les pare – feu) étaient utilisés par ces acteurs pour recueillir des informations sur eux et agir préventivement sur des dispositifs compromis. Plus important, Sophos s’est appuyé sur la collaboration d’autres entreprises privées comme des forces de l’ordre.

Ces deux exemples suggèrent que la question cruciale aujourd’hui aux États-Unis porte sur l’encadrement de ces activités. Pour des raisons opérationnelles et organisationnelles, les autorités politiques pourraient choisir de légaliser certaines de ces pratiques, c’est-à‑dire simultanément de les officialiser et de les limiter à des cas ou champs d’application précis. Sur le plan opérationnel en effet, une piste consiste à limiter l’autorisation (ou la délivrance de lettres de marque) aux opérateurs des infrastructures numériques, plutôt que de s’en remettre à des entités de cybersécurité ou d’analyse de la menace pour « pirater les pirates ». Ces opérateurs servent ou maîtrisent tout ou partie des infrastructures. Par conséquent, outre que ce sont leurs produits et services qui sont exploités par les menaces, ils disposent de capacités de détection, voire d’action. Sur le plan organisationnel, ces dispositions ajouteraient peut-être une couche supplémentaire à l’écosystème étasunien de cyberdéfense, au risque de rejoindre d’autres États qui semblent avoir constitué des assemblages articulant services de renseignement, sociétés privées et chercheurs. À l’instar des cyberopérations offensives conduites par le Cyber Command en temps de paix, ce processus pourrait s’articuler autour de finalités précises (comme le démantèlement des « fermes à scam » dans certaines régions d’Asie du Sud-Est).

Quoi qu’il en soit, ces débats aux États-Unis peuvent se comprendre et s’interpréter au regard de trois phénomènes. En premier lieu, le contexte de cette seconde présidence Trump explique pourquoi le sujet revient sur la table : outre la rhétorique insistant sur l’agressivité et l’offensive – rhétorique d’ailleurs compensée par les déclarations du conseiller cybersécurité au National Security Council et du directeur national cyber –, il faut insister sur la perception de la menace grandissante que représentent les hackers chinois, présentés comme de plus en plus persistants et dangereux (Volt Typhoon et Salt Typhoon) ainsi que sur les interrogations relatives à la ressource humaine cyber. Dans cette perspective, les acteurs traditionnels semblent impuissants ou sous – dimensionnés. En second lieu, ces réflexions s’intègrent dans une tendance marquée à élargir et à fusionner les dimensions de sécurité nationale et de sécurité économique depuis le début du premier mandat Trump. Cette tendance se double depuis son retour d’une volonté de contrer les « ennemis intérieurs » autant que les menaces étrangères. En troisième lieu enfin, qu’il me soit permis de faire entrer ces discussions aux États-Unis sur le hack back et les lettres de marque dans la magistrale interprétation proposée par Arnaud Orain : elles témoignent de la fermeture, voire de la militarisation, des espaces communs – y compris via des acteurs privés – dans le contexte d’un retour au « capitalisme de la finitude » (2).

Notes

(1) Stacy O’Mara, « To Hack Back, or Not Hack Back? That is the Question … or is it? », Center for Cybersecurity Policy and Law, 28 mai 2025.

(2) Arnaud Orain, Le monde confisqué : essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, Paris, 2025.

Stéphane Taillat

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