Dès le 8 décembre 2024, jour de la chute de Bachar al-Assad, des milliers de Syriens réfugiés dans des pays frontaliers ont pris la route du retour, après de longues années d’exil. Bien que la situation en Syrie demeure instable, cet événement marque la fin de la répression orchestrée par le régime depuis 2011, principale cause du départ. Le pays est entré dans une période de transition politique à laquelle entendent participer les organisations de la société civile. Beaucoup étaient en exil et peuvent, elles aussi, rentrer et agir de l’intérieur.
L’exil des Syriens commence dès le printemps 2011 avec l’accentuation de la répression du soulèvement par le régime. Les réfugiés sont initialement des opposants recherchés par les forces de sécurité, de jeunes hommes fuyant le service militaire, puis des familles et parfois des populations de localités entières lorsque la répression prend une dimension militaire. Les premières personnes forcées à l’exil se dirigent d’abord vers les pays frontaliers, principalement le Liban, la Jordanie et la Turquie. Les mouvements de populations se multiplient au rythme de l’aggravation du conflit et de la dégradation des conditions de vie. En effet, les bombardements et les sièges menés par le régime rendent la vie impossible aux civils, les poussant à des déplacements à l’intérieur des frontières nationales, notamment lors de l’évacuation de villes assiégées, comme en 2018 dans la Ghouta, en périphérie de Damas. En août 2025, l’ONU a enregistré 4,1 millions de réfugiés et 7,4 millions de déplacés ; autrement dit, la moitié des 24,17 millions de Syriens (2024) ont été obligés de fuir de chez eux (1).
Le plus grand exode du XXIe siècle
Pour les réfugiés, l’exil prend plusieurs chemins. Ceux qui ne sont pas menacés d’arrestation sortent du territoire syrien légalement, tandis que les autres doivent partir clandestinement, sous de fausses identités ou en empruntant des routes de contrebande avec l’aide de passeurs. Ce n’est pas nécessairement l’entrée dans un pays voisin qui pose un problème, mais bien la sortie de Syrie en raison de la crainte d’être arrêtés. Leurs parcours migratoires sont souvent heurtés, faits d’hésitations et d’imprévus. Quant au choix de la terre d’accueil, il dépend de facteurs variés tels que la proximité géographique, l’expérience de migrations passées, les liens familiaux ou la possibilité d’obtenir un visa vers un État occidental pour les plus privilégiés.
Les conditions d’installation dans les pays frontaliers sont dans bien des cas très précaires. Si la majorité des réfugiés vit dans des zones urbaines, beaucoup sont contraints de survivre dans des camps. Ces derniers sont soit gérés par les autorités et les organisations humanitaires – à l’instar de Zaatari, en Jordanie –, soit installés dans des sites informels, comme dans la plaine de la Bekaa, au Liban. Les conditions administratives de résidence varient selon les pays et selon les périodes. Elles se durcissent, notamment au Liban à partir de 2015, ce qui a eu pour effet de mettre la plupart des réfugiés dans une situation d’illégalité, renforçant encore leur précarité.
Ce sont ces conditions de vie difficiles dans les pays de premier exil qui ont incité des centaines de milliers de réfugiés à partir plus loin et à se diriger vers l’Europe, surtout en 2015-2016. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a développé à partir de 2014 un programme de réinstallation à destination des réfugiés vivant dans des pays de premier exil. Il sélectionne des candidats, surtout des familles, et accompagne leur départ et leur établissement dans des « pays tiers », comme la France et d’autres États occidentaux. Ceux qui n’empruntent pas les voies administratives des consulats ou de la réinstallation par le HCR tentent d’entrer en Europe depuis la Turquie en traversant les îles grecques, avant de remonter vers le nord. Des dispositifs de contrôle des migrations sont alors mis en place par les États et les institutions européennes, comme les hotspots en Grèce et l’accord conclu entre l’Union européenne (UE) et la Turquie en 2016.
Dans les pays européens comme dans les limitrophes, les conditions d’accueil se sont progressivement détériorées, parallèlement à la montée des discours et des politiques xénophobes. La France est historiquement liée à la Syrie, sur laquelle elle a exercé un mandat de la Société des Nations (SDN) de 1920 à l’indépendance en 1946, et s’est mobilisée pour soutenir l’opposition syrienne. Elle s’est pourtant montrée peu accueillante, offrant l’asile à environ 50 000 personnes seulement. L’Allemagne s’est, quant à elle, distinguée par la largesse de son accueil à partir de 2015, devenant ainsi l’un des principaux pays d’installation des réfugiés syriens, pour près d’un million d’entre eux. En 2024, les Syriens représentent la deuxième nationalité de personnes réfugiées au monde (16,3 % des 36,83 millions recensés par le HCR), derrière les Vénézuéliens, et peu envisageaient un retour volontaire à court terme tant que Bachar al-Assad restait au pouvoir.
L’exil comme espace d’« épanouissement » de la société civile
C’est dans ce contexte que se développe une société civile syrienne transnationale, déployant ses activités entre la Syrie et les pays de résidence des exilés. Cette transnationalisation commence dès 2011, d’abord grâce à la mobilisation de membres de la diaspora déjà installés, qui organisent des rassemblements de solidarité, mènent des actions de sensibilisation dans l’espace public, font du lobbying auprès des diplomaties de leur pays d’installation et lèvent des fonds pour des organisations humanitaires. Si cette mobilisation s’affaiblit au fur et à mesure du recul de la révolution sur le terrain syrien, elle perdure tout de même jusqu’à la chute du régime.
C’est aussi dans l’exil que se structure l’opposition politique, avec la fondation, à l’automne 2011, du Conseil national syrien, puis de la Coalition nationale syrienne, qui agiront principalement depuis la Turquie. On y retrouve des opposants historiques, exilés de longue date, et d’autres ayant quitté le pays après le soulèvement. Minée dès ses débuts par des divisions internes alimentées par ses parrains étrangers, cette opposition en exil poursuit malgré tout ses activités de représentation et de négociation hors de Syrie jusqu’à la chute du régime, sans résultats notables. Un gouvernement intérimaire est fondé en 2013 et s’efforce d’agir dans les zones libérées et depuis la Turquie, notamment dans les secteurs de l’éducation et de l’aide humanitaire, mais il peine à mettre en œuvre une véritable alternative politique en raison du manque de moyens et de dissensions au sein de l’opposition.
Au-delà de l’opposition politique, les activités de la société civile en exil se multiplient et s’adaptent aux contextes politiques dans lesquels elles prennent place. Du fait de la détérioration dramatique des conditions de vie à l’intérieur du pays et de celles des réfugiés, l’humanitaire devient le domaine prioritaire de la mobilisation des organisations en exil. Elles proposent des actions orientées vers l’intérieur, principalement dans les zones hors du contrôle du régime, et vers les populations réfugiées les plus précaires dans les pays limitrophes, comme au Liban, en Turquie ou en Jordanie, où sont fondées des organisations syriennes qui tentent d’améliorer le sort des réfugiés. Elles mettent en place des activités d’urgence, puis, progressivement, des activités relevant davantage du développement, notamment dans l’éducation afin de compenser l’arrêt de la scolarité de toute une « génération perdue ». En se finançant grâce à des bailleurs de fonds, elles doivent adapter leurs actions aux standards internationaux, une dépendance qui ne les empêche pourtant pas de représenter une forme d’auto-organisation de l’aide, conçue par des réfugiés pour des réfugiés. Contraintes également par le contrôle des autorités de leur pays d’exil, elles s’efforcent malgré tout de préserver une certaine autonomie. Leur travail permet, en dépit des difficultés, aux révolutionnaires exilés de continuer à se mobiliser pour leur cause tout en se professionnalisant.
Parallèlement au domaine humanitaire, on retrouve en exil tous les modes d’action collective mis en œuvre depuis 2011 à l’intérieur de la Syrie. La ville de Gaziantep, dans le sud-est de la Turquie, devient rapidement le centre délocalisé de la révolution syrienne. De nombreuses organisations s’y installent, bénéficiant du soutien du pouvoir turc à la rébellion, de la proximité avec les zones hors du contrôle du régime et d’une relative ouverture des frontières permettant des allers-retours. ONG, médias indépendants et associations issues de la révolution y constituent une petite société civile syrienne. Les combattants rebelles viennent y retrouver leur famille le temps d’une pause, tandis que les journalistes et les opposants y suivent des formations, soit pour améliorer leurs techniques professionnelles, soit pour acquérir des compétences sécuritaires et sanitaires, avant de retraverser la frontière.
En Europe et en Amérique du Nord, les activités militantes des exilés prennent d’autres formes : plaidoyer auprès des milieux politiques et des autorités locales, témoignage ou coordination des opérations humanitaires à distance. Au fil des années, la défense de la mémoire et de la justice pour les victimes de la répression occupe une place de plus en plus importante dans ces pays. Le rôle des juristes syriens et des familles de victimes a ainsi été considérable dans la préparation de procès en Europe contre des responsables de l’ancien régime. Plusieurs organisations de défense de la cause des personnes détenues et disparues, dont les membres sont dispersés dans plusieurs pays, ont tenté d’unir leurs forces en fondant la Charte de la vérité et de la justice afin de renforcer leur influence. Leur mobilisation s’est inspirée d’expériences passées similaires, notamment en Amérique latine, et a abouti à la création par l’ONU, en juin 2023, de l’Institution indépendante pour les personnes disparues en Syrie (IIMP).
L’exil des révolutionnaires et de leurs activités militantes a entraîné une forme de dépendance à l’égard de leurs soutiens étrangers, qu’ils soient étatiques ou non. Il a aussi contribué à une fragmentation géographique des initiatives, ce qui a peut-être eu pour effet d’affecter leur capacité d’influence sur la situation en Syrie. Derrière l’appellation de « société civile syrienne », se cache en réalité une grande variété d’organisations aux orientations politiques disparates. Les contraintes liées à l’exil (dispersion, précarité administrative et économique, apprentissage d’une nouvelle langue, etc.) ont pu conduire une partie des anciens révolutionnaires à se désengager de la cause syrienne pour rechercher davantage de stabilité personnelle. D’autres se sont réorientés vers des luttes relatives à leur pays d’installation, mettant à profit leur expérience militante passée. Beaucoup participent également à la mobilisation de soutien à la Palestine, où ils retrouvent des camarades exilés d’autres pays arabes.
La transnationalisation a représenté une opportunité pour la société civile syrienne, en rendant possibles des activités qui étaient limitées en Syrie, que ce soit avant le soulèvement, mais aussi après, du fait de la répression et de la guerre. L’exil lui a donc paradoxalement permis de s’épanouir dans de multiples domaines, en profitant à la fois de contraintes politiques plus faibles, de la circulation de ressources matérielles et immatérielles et d’un apprentissage au contact d’organisations étrangères. Cependant, au cours des dernières années, ces organisations ont vu leur pérennité menacée par la baisse des financements internationaux et des craintes de normalisation avec le régime de Bachar al-Assad.
La chute du régime comme possibilité du retour
Le 8 décembre 2024, la chute du régime a enfin rendu envisageable le retour des réfugiés. Selon le HCR, près de 845 000 réfugiés seraient rentrés entre décembre 2024 et août 2025, et 1,7 million de déplacés auraient retrouvé leur logement, souvent fortement endommagé ou occupé par de nouveaux habitants. Bien que ces chiffres soient difficiles à établir, un certain nombre de ces retours étant temporaires, les estimations du HCR laissent entrevoir une augmentation.
La plupart des États d’installation des réfugiés ont mis en place des programmes d’incitation au retour, notamment avec des aides matérielles. Ils proposent des conditions plus ou moins accommodantes favorisant des premiers retours, même de courte durée. Pourtant, en France, par exemple, les réfugiés ont interdiction de se rendre dans leur pays d’origine sous peine de perdre leur droit d’asile, ce qui inquiète les candidats au départ. Les préfectures ont alors distribué au compte-gouttes des « sauf-conduits » autorisant un retour temporaire. La Turquie a adopté un système similaire, quoique plus favorable, en permettant plusieurs allers-retours. Le HCR a mis en place le programme « Syria is Home » afin d’accompagner les réfugiés.
Cependant, si le départ de Bachar al-Assad est perçu comme la raison essentielle pour rentrer, d’autres facteurs peuvent au contraire limiter le retour, comme l’instabilité sécuritaire, la crise économique, la destruction des logements et des infrastructures ou encore la faiblesse des services publics. Beaucoup ont tout perdu en Syrie, y compris leurs relations sociales, leurs proches étant morts ou exilés. La décision de rentrer demeure donc incertaine pour des personnes qui ont tant investi pour reconstruire leur vie dans un nouveau pays, surtout lorsque leurs enfants y ont grandi. Ce lien avec les pays d’exil laisse présager que tous les retours ne seront pas définitifs et que l’avenir de nombreux réfugiés sera fait de circulations entre la Syrie et leur « second » pays. Par ailleurs, certaines personnes ont fait le chemin inverse, quittant le pays de peur des violences pouvant les cibler en raison de leurs liens avec l’ancien régime ou de leur appartenance à des minorités confessionnelles.
Plusieurs ONG ont continué, tout au long du conflit, à opérer à l’intérieur de la Syrie dans les marges d’action accordées par les différentes autorités politiques et militaires locales. Depuis le 8 décembre 2024, l’espace politique syrien connaît une transformation profonde avec la mise en place d’un nouvel exécutif qui tente d’entamer un difficile processus de transition politique et de reconstruction. Les défis de cette transition sont immenses. Pendant ce temps, le pays demeure dans une situation humanitaire désastreuse. Étant donné l’ampleur des destructions et des expropriations, plusieurs millions de déplacés et de réfugiés ne peuvent retrouver leur foyer rapidement. Malgré la levée des sanctions, le nouveau gouvernement est loin de pouvoir répondre aux besoins de la population. Il n’a ainsi pas encore mis en place de réelle politique de soutien au retour des déplacés et des réfugiés. Dans ces conditions, le rôle des ONG syriennes s’avère essentiel pour pallier les faiblesses de l’État. Ce sont elles qui prennent en charge, avec les ONG et les organisations internationales, la réinstallation des personnes de retour. Elles bénéficient désormais d’un grand savoir-faire développé durant les années de guerre.
C’est ainsi que nous avons observé, dès les lendemains de la chute du régime, un mouvement de relocalisation vers l’intérieur d’organisations qui travaillaient jusqu’alors depuis l’exil. Des réunions publiques regroupant des associations de la société civile (comme Madaniya) ou des événements culturels, auparavant inimaginables, sont désormais tenus régulièrement à Damas et ailleurs. Une exposition constituée d’œuvres artistiques et d’archives abordant le sort des détenus et des disparus a, par exemple, été présentée au Musée national de Damas de mai à juillet 2025. La mobilisation des proches de victimes de la répression peut enfin se déployer sur les places publiques, en dressant des « tentes de la vérité », espaces de parole ouverts aux familles dans plusieurs endroits du pays. Autre signe politique encourageant, des personnalités de la société civile ont été nommées à des postes politiques, dont Hind Kabawat, ancienne opposante syro-canadienne laïque, nommée à la tête du ministère des Affaires sociales et du Travail, et Raed al-Saleh, dirigeant de l’organisation de protection civile des Casques blancs, qui a pris celle du ministère des Situations d’urgence et de la Gestion des catastrophes.
Malgré ces signes encourageants, le nouveau pouvoir préserve un fonctionnement autoritaire affirmé. La Hayat Tahrir al-Cham (HTC) contrôle de facto l’État en étendant son autorité à l’ensemble des ministères. Face à cette volonté hégémonique, le rôle des organisations de la société civile reste tout aussi déterminant que par le passé : celui d’être une force d’opposition. C’est en ce sens qu’elles se mobilisent pour dénoncer les massacres commis sur la côte, en mars 2025, et à Soueïda, dans le sud, en juillet, et continuent à se battre pour la mise en place de mécanismes de justice transitionnelle indispensables. Le rôle des exilés toujours à l’étranger demeure également essentiel, en tant que pourvoyeurs de ressources pour celles et ceux qui sont rentrés, ainsi que pour la reconstruction du pays.
Les effets de l’exil sur les organisations de la société civile ont donc pu être positifs, leur permettant de se développer dans des contextes plus favorables. Se pose désormais la question de leur indépendance face au nouveau pouvoir en place, issu d’un ancien groupe djihadiste qui a gagné la guerre par les armes.
L'exil syrien dû à la guerre
Note
(1) L’ONU alimente une base de données en ligne sur les réfugiés et les déplacés syriens : https://data.unhcr.org/en/situations/syria
Léo Fourn
areion24.news