« Deux mois et vingt-et-un jours après », Vadim Ermolaev a accepté de donner une interview à Monaco-Matin ce mardi 22 septembre 2026. C’est à son domicile monégasque, dans cet immeuble de la rue Révérend Père Louis Frolla que cet homme d’affaires d’origine ukrainienne nous a reçus.
Le 29 juin dernier, alors qu’il regagnait son logement en compagnie de sa conjointe et de son plus jeune fils, une femme a fait exploser une bombe sur le perron du Sun’s Palace.
Vadim Ermolaev revient sur cette « journée ordinaire » au terme de laquelle on a essayé de lui ôter la vie. Il explique n’avoir repris conscience qu’une semaine plus tard dans un hôpital phocéen. Mais sa « plus grande douleur, c’est Anna », sa compagne qui se trouve toujours dans un état grave.
Manque de coopération monégasque
La victime de cette attaque d’une rare violence n’envisage pourtant pas de quitter cette Principauté, où il dit s’être installé en 2023. Au passage, il remercie le prince Albert et les forces de l’ordre monégasque d’avoir considérablement renforcé la sécurité dans le quartier. En revanche, il se montre plus critique à l’égard de l’appareil judiciaire chargé d’élucider cette tentative d’assassinat.
Vadim Ermolaev continue de regretter le manque de coopération des enquêteurs monégasques avec leurs homologues ukrainiens, auxquels ils refuseraient de communiquer la composition de l’explosif employé.
Implication du renseignement militaire ukrainien
A Kiev, la police enquête sur l’élimination de la poseuse de bombe quelques jours après les faits. Anastasiia Berezovska, qui avait réussi à prendre la fuite pour regagner son pays, a été abattue de plusieurs balles juste après avoir passé la frontière. Deux suspects ont été arrêtés. Ils sont liés aux services de sécurité ukrainiens. L’un d’eux appartient même au service de renseignement militaire, le GUR.
L’homme d’affaires balaye toutes les pistes et tous les mobiles qui ont pu être avancés. De la gigantesque arnaque des calls centers jusqu’à ces soupçons de blanchiment d’argent russe. Pour autant, il n’avance aucune contre-vérité. Il affirme n’être « en conflit avec personne ». Même si dans son pays d’origine il peine à faire annuler les sanctions que le président Volodymyr Zelensky avait pris contre lui. Vadim Ermolaev y voit l’ombre de « quelqu’un de très puissant » capable de « faire peur jusqu’à la cour suprême d’Ukraine »...
Capable aussi de recruter des membres des services de sécurité ukrainiens pour commettre un assassinat ? Avec quel degré de complicité au sein des services de renseignement militaires ? Et surtout, pour le compte de qui ? Beaucoup de questions restent encore en suspens…
L’attaque à Monaco
Comment allez-vous aujourd’hui ?
Je vais beaucoup mieux. Le parcours médical n’est pas terminé. J’ai encore dû me rendre dans un hôpital en Turquie pour passer des examens. Depuis l’explosion, je souffre de problèmes de vision et de douleurs inexpliquées localisées au-dessus des sourcils.
Comment se porte votre compagne, Anna, qui a été plus sévèrement touchée ?
Ma plus grande souffrance concerne Anna. Les blessures qu’elle a subies ont été massives. Sa vie n’est plus en danger aujourd’hui, mais sa réhabilitation sera très longue. Elle doit encore subir des interventions chirurgicales, se faire poser des prothèses et suivre une lourde rééducation.
Considérez-vous que vous avez échappé au pire ?
Oui, nous sommes de véritables miraculés. Quand on regarde les photos de l’entrée, l’escalier en marbre a éclaté. Une porte monumentale, impossible à soulever seul, a été projetée avec une violence inouïe dans le hall. Vu la force de l’explosion, c’est un miracle que nous soyons en vie.
Que ressent-on en revenant chez soi, sur les lieux mêmes de la déflagration ?
Le sentiment d’être simplement revenu à la maison. J’habite à Monaco depuis deux ans, c’est mon lieu de résidence et je vais continuer à y vivre.
La sécurité a-t-elle été renforcée dans votre quartier ?
Absolument. Je remercie le Prince Albert ainsi que la police monégasque qui a créé un environnement très sécurisé autour de chez nous. La police est devenue dix fois plus attentive : elle surveille les passages et contrôle l’identité des personnes inconnues du quartier.
Pouvez-vous nous raconter votre journée du 29 juin 2026 ?
C’était une journée très ordinaire. J’ai travaillé sur mon ordinateur, puis Anna est sortie voir des amies. À son retour, notre fils avait faim. Sans rien réserver, nous sommes allés au Café Zephyr, un nouveau restaurant qu’on nous avait recommandé. Nous avons dîné, puis nous sommes rentrés à pied.
Sur les images de vidéosurveillance, vous semblez regarder la poseuse de bombe. L’aviez-vous remarquée ?
Non, absolument pas. Nous avons remonté la rue, j’ai approché ma clé électronique du lecteur de la porte et c’est à cet instant précis qu’il y a eu l’explosion.
Des articles affirment que vous étiez surveillé depuis le mois d’avril. Le saviez-vous ?
Je ne m’en suis jamais rendu compte, je l’ai appris dans la presse. C’est l’enquête qui l’a établi, mais la police de Monaco ne m’en dit pas plus. De mon côté, je me suis toujours senti en totale sécurité à Monaco, au point de me promener seul la nuit pour regarder la mer.
Enquête, blocages et coopération policière
Avez-vous des nouvelles de l’enquête ?
Uniquement ce qui est officiellement public. Je sais que la police ukrainienne aimerait collaborer davantage avec Monaco pour connaître les résultats de l’expertise sur les explosifs. Ils suspectent l’usage d’un explosif liquide de nature militaire très spécifique.
La collaboration entre la France, Monaco et l’Ukraine fonctionne-t-elle correctement ?
Malheureusement non. Monaco a envoyé des requêtes auxquelles l’Ukraine a répondu, mais l’inverse n’est pas vrai. Les autorités monégasques n’ont toujours pas répondu aux demandes ukrainiennes, notamment le rapport d’expertise de la bombe qui est un élément clé de l’enquête.
Comment expliquez-vous ce blocage des autorités monégasques ?
Par un manque de confiance face aux scandales de corruption à répétition en Ukraine. Monaco a lu que le procureur général ukrainien avait dû fuir son bureau pour corruption. Ils ont probablement peur que des informations confidentielles soient rendues publiques, vendues ou détournées. Mais ils n’ont pas le choix : ils doivent travailler ensemble.
Deux suspects liés aux services de renseignement militaire ukrainiens (GUR) ont été arrêtés. L’État ukrainien est-il impliqué ?
Cela donne une connotation particulière. Mais je suis convaincu que le chef du GUR n’était pas au courant. L’agent arrêté n’est qu’un sous-lieutenant. Cela dit, dans l’armée, il y a une discipline et une hiérarchie : comment croire qu’il a préparé cela pendant des mois sans en référer à son supérieur direct ?
Le GUR a-t-il cherché à clarifier la situation avec vous ?
Non. S’ils agissaient avec dignité, ils auraient dénoncé les brebis galeuses de leurs rangs. Au lieu de cela, ils orchestrent des opérations médiatiques pour faire diversion et détourner les regards.
Les rumeurs sur le mobile
Quels sont ces récits médiatiques que vous qualifiez de « contre-feux » ?
Ils ont d’abord diffusé des articles anonymes affirmant que l’attentat découlait d’un conflit commercial lié au raffinage d’huile à Odessa. C’est faux, je n’ai jamais eu de conflit dans ce secteur.
Ils a aussi été évoqué les ennuis de votre fils Arthur dans l’affaire des « call centers »...
Mon fils a 36 ans, il est adulte et indépendant. Sa mère et moi l’avons aidé financièrement pour lui éviter de passer trois ans en prison à prouver son innocence, mais cela n’a aucun rapport avec moi ou avec mon attentat.
Et vos actifs immobiliers à Dnipro ? Abritent-ils des call centers ?
On prétend que Dnipro est le cœur de cette affaire et que j’y possède tout. C’est faux, je ne possède que 2 % de la superficie de la ville, soit 100.000 m² de bureaux. J’ai des milliers de locataires gérés par une équipe et je ne les connais pas personnellement.
Quelle est leur dernière théorie en date ?
Ils prétendent désormais que je blanchirais de l’argent russe. Toutes ces pistes sont inventées de toutes pièces pour retirer la pression qui pèse actuellement sur le GUR.
Où en est l’enquête sur les exécutants et les commanditaires ?
Deux suspects ont été incarcérés pour le meurtre d’Anastasiia Berezovska, qu’ils ont éliminée après son identification à Monaco. L’un d’eux, Vladislav Reut, a fabriqué et télécommandé la bombe. Ils ont avoué le meurtre de cette femme, mais pas la tentative d’assassinat contre moi. Nous avons les exécutants, mais pas les commanditaires.
Pourquoi avoir utilisé une bombe plutôt qu’une arme à feu ?
C’était le moyen de nous atteindre à distance dans un environnement ultra-sécurisé. Un tireur se serait fait repérer immédiatement. Avec ce dispositif, la poseuse de bombe a pu appuyer sur un bouton et fuir tranquillement vers l’Ukraine. Elle a été éliminée par ses complices uniquement parce qu’elle avait été filmée par les caméras.
Une autre rumeur parle d’un refus de votre part de payer une « taxe » imposée aux Ukrainiens de l’étranger...
C’est totalement faux. Il n’y a pas d’imposition pour les Ukrainiens de l’étranger. De toute façon, je ne suis plus citoyen ukrainien. Mes investissements sont placés dans des actions comme Louis Vuitton ou Hermès, et je n’ai plus d’activités commerciales en Ukraine.
On a aussi dit que vous deviez intervenir sur la corruption lors d’une conférence européenne...
Encore une invention. Il s’agissait d’une conférence sur l’économie de l’Ukraine après la guerre. Il n’a jamais été question que j’y intervienne comme orateur. J’avais seulement demandé à y assister dans le public comme simple auditeur.
Emmanuel Macron ou Volodymyr Zelensky vous ont-ils contacté après l’attentat ?
Non, et cela ne me surprend pas. Ils ne me connaissent pas et je ne suis pas une personnalité publique de premier plan pour retenir l’attention des chefs d’État.
Quelles sont vos relations avec le président Volodymyr Zelensky ?
Aucune. Je n’ai plus aucun contact avec lui.
Êtes-vous favorable à la tenue de nouvelles élections en Ukraine ?
Je ne sais pas si elles auront lieu bientôt, mais j’y serais favorable. Les élections sont la base de la démocratie. Mais je ne voterai pas : n’étant plus citoyen ukrainien, je n’en ai plus le droit.
Quand vous êtes-vous rendu en Ukraine pour la dernière fois ?
En mai dernier, pendant quatre jours, uniquement pour rendre visite à ma mère. Je n’y avais pas mis les pieds depuis deux ans. Ma femme vit entre Chypre et Londres, mes enfants sont à Londres, mon fils aîné est à Dubaï, et moi je réside à Monaco.
L’ombre d’un puissant
Qu’en est-il des sanctions présidentielles ukrainiennes qui frappent vos biens ?
J’ai acquis la nationalité chypriote en 2018. Par la suite, j’ai été placé sous sanctions par décret présidentiel sur la base de simples suspicions du SBU quant à une collaboration présumée avec la Russie. L’enquête pénale a duré un an et demi et m’a totalement innocenté. Le vrai coupable a été identifié et condamné à une amende de 4 000 euros.
Pourquoi les sanctions n’ont-elles pas été levées si vous êtes innocenté ?
Nous avons saisi la Cour suprême d’Ukraine. Elle nous a répondu à côté pour maintenir les sanctions. On a le sentiment très net que la Cour suprême a peur de quelqu’un de très puissant.
Qui aurait aujourd’hui assez de pouvoir en Ukraine pour commander votre élimination ?
Je l’ai déjà dit : je ne sais pas. J’ai des pressentiments, c’est tout. C’est pour cela que j’attends la fin des investigations. Si les forces de l’ordre monégasques et ukrainiennes acceptent enfin de collaborer, nous obtiendrons rapidement toutes les réponses.
Éric Galliano
Damien Allemand
