Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 21 août 2026

Al Qaida et l’État Islamique ont une perception différente de l’IA

 

L’intelligence artificielle ne créera peut-être pas une nouvelle forme de terrorisme, mais elle rend les tactiques existantes moins coûteuses, plus rapides et plus faciles à mettre en œuvre. C’est en tout cas l’argument central d’un rapport publié en juillet 2026 par le Center for Strategic and International Studies, un think tank basé aux États-Unis.

Ce texte, par ailleurs tout à fait convaincant, laisse une question sans réponse : les différents groupes terroristes envisagent-ils tous cette technologie de la même manière? 

En tant qu’experte en terrorisme qui étudie la manière dont les groupes militants raisonnent et s’adaptent, j’ai analysé de nombreux éléments de propagande, manuels et documents stratégiques des deux mouvements djihadistes les plus influents du XXIᵉ siècle – Al-Qaida et l’État islamique –afin d’observer comment ils interprètent et adoptent les nouvelles technologies. Mes travaux reposent notamment sur l’analyse des utilisations documentées de l’IA par leurs médias et leurs partisans.

Ces groupes utilisent l’un comme l’autre l’IA à des fins de propagande, de recrutement, de sécurité et de planification. Mais Al-Qaida et les réseaux liés à l’État islamique l’abordent chacun différemment, conformément à la manière dont ils mènent leurs combats.

Al-Qaida est plus méthodique et pense en termes de décennies. L’État islamique, lui, agit rapidement et recherche des résultats immédiats.

En d’autres termes, l’approche de chaque groupe reflète sa culture organisationnelle et révèle une vision différente du temps et de la guerre. L’État islamique a construit son projet autour d’un califat à conquérir au plus vite – une urgence qui récompense quiconque produit un effet visible aujourd’hui. Al-Qaida, à l’inverse, a bâti son projet autour d’une guerre d’usure générationnelle, misant sur l’idée que la volonté et l’endurance pourraient triompher d’un ennemi technologiquement supérieur.

Pour l’État islamique, une stratégie d’adaptation

L’État islamique a longtemps été le plus offensif des deux mouvements en matière d’innovation médiatique.

Au plus fort de son califat autoproclamé en Syrie et en Irak, l’État islamique a mis en place un appareil sophistiqué, misant sur la rapidité et un haut niveau de professionnalisation. Cette dynamique s’est prolongée à l’ère de l’IA, portée par des partisans et des recrues plus jeunes, immergés dans la culture numérique, qui n’hésitent pas à expérimenter de nouveaux outils.

Depuis 2023, les affiliés de l’État islamique recourent de plus en plus à l’IA générative pour produire leur propagande. Après l’attentat perpétré en mars 2024 dans une salle de concert près de Moscou, qui a fait plus de 130 morts, des partisans du groupe ont diffusé une vidéo célébrant l’attaque. Celle-ci mettait en scène un faux présentateur arabophone, généré artificiellement, qui présentait l’attentat comme un épisode de la guerre plus large menée par l’organisation contre ses ennemis.

Des réseaux liés à l’État islamique ont également utilisé l’intelligence artificielle pour générer des images, accélérer les traductions et produire de la propagande multilingue.

En juin 2025, la branche afghane du groupe État islamique, l’État islamique du Khorasan (ISIS-K), a diffusé un numéro de son magazine en anglais, Voice of Khorasan, publié par la Fondation al-Azaim, qui présentait la maîtrise de l’IA comme un devoir religieux pour chaque musulman. Cela a conduit à assimiler juridiquement cette compétence au djihad défensif, que les idéologues djihadistes présentent souvent comme un devoir de combattre lorsque les musulmans, leur foi ou leur territoire sont attaqués. Selon cet article, l’IA est une force qui façonne déjà la guerre, le monde des affaires et l’identité. Le document met également en garde contre les deepfakes, la surveillance et la collecte de données, tout en proposant des conseils pratiques pour se protéger.

La Fondation a par la suite retiré la qualification religieuse, semble-t-il après avoir été raillée par d’autres groupes djihadistes, mais a maintenu les recommandations pratiques. Cet épisode, inscrit dans le cadre plus large des expérimentations menées par l’État islamique, reflète un schéma récurrent : une adoption rapide, suivie d’une correction doctrinale. Il révèle également une logique de mobilisation particulière. Les adeptes sont encouragés à considérer leur méconnaissance de cette technologie comme une vulnérabilité face à des adversaires qui l’utilisent déjà.

Dans les documents examinés, la question centrale n’est pas de savoir si l’IA modifie la nature de la guerre, mais comment l’utiliser, se protéger contre elle et éviter de se retrouver à la traîne.

Al-Qaida se lance aussi dans l’expérimentation

Les branches et les partisans d’Al-Qaida s’essaient également à cette technologie.

Des médias pro-Al-Qaida ont diffusé des images probablement générées par l’IA dès 2023, et ses réseaux ont fait la promotion d’ateliers et de guides sur les chatbots. En 2024, l’Armée électronique Al-Malahem a publié un guide intitulé « Des façons incroyables d’utiliser l’IA », offrant à ses partisans de nombreux conseils.

En juillet 2025, les Nations unies ont indiqué qu’Al-Shabaab, la branche somalienne d’Al-Qaida, utilisait des outils d’intelligence artificielle pour traduire ses messages en plusieurs langues.

En mai 2026, l’Agence nationale d’enquête indienne a engagé des poursuites concernant un attentat à la voiture piégée perpétré en novembre 2025 à Delhi, qui avait fait 11 morts. Les enquêteurs ont affirmé que la cellule responsable était liée à Al-Qaida dans le sous-continent indien et employait un ingénieur qui utilisait YouTube et ChatGPT pour effectuer des recherches sur les explosifs.

Par ailleurs, certains analystes ont émis l’hypothèse que les récentes adaptations en matière de drones menées par la branche ouest-africaine d’Al-Qaida pourraient impliquer des outils d’IA en open source. Les preuves restent toutefois fragiles.

Des militants liés à Al-Qaida ont mis en garde contre le risque que des « deepfakes » ne s’infiltrent dans leurs discussions en ligne ou ne les manipulent. Les comptes de réseaux sociaux liés à Al-Qaida ont également débattu de l’utilisation de l’IA pour la recherche religieuse. Certains messages affirmaient que s’appuyer sur cette technologie témoignait d’une connaissance religieuse insuffisante.

La nature de la guerre en mutation

Les deux mouvements enseignent donc à leurs partisans comment utiliser ces outils et s’en prémunir. Mais certains acteurs de l’écosystème médiatique pro-Al-Qaida posent une question différente : la technologie modifie-t-elle la nature même de la guerre ?

L’exemple le plus frappant est celui de la Fondation Anaziat, pro-Al-Qaida. Au fil de six numéros consécutifs de sa série Fiqh al-Harb (Jurisprudence de la guerre), parue en 2025, la fondation a publié des traductions en arabe d’ouvrages stratégiques occidentaux consacrés à l’IA, à la cyberguerre et aux évolutions technologiques.

Un texte examine ainsi l’IA et l’avenir de la guerre. Un autre se demande si les stratèges devraient prendre au sérieux la philosophie de l’IA. Deux autres débattent de la question de savoir si l’IA pourrait changer la nature même de la guerre. La série critique ensuite la cyberguerre et l’hypothèse selon laquelle la supériorité technologique pourrait venir à bout des réalités persistantes du conflit.

Ces textes donnent lieu à un débat révélateur qui revient sans cesse sur l’action humaine, la conscience, la finalité politique, la persévérance et la volonté. Cette série ne rend pas de verdict contre l’IA. Son intérêt réside plutôt dans les questions qu’elle choisit de poser et les hypothèses qu’elle ne cesse de remettre en question.

Des cultures organisationnelles différentes

Ces approches reflètent différents instincts organisationnels. Al-Qaida s’est historiquement montrée plus patiente et mesurée, envisageant sa lutte comme une guerre de longue haleine et contrôlant minutieusement ses messages. Sa stratégie repose sur un pari : la volonté politique et l’endurance peuvent l’emporter sur la supériorité technologique. Le mouvement a survécu à l’essor des drones, de la surveillance de masse et des frappes de précision en se dispersant, en encaissant les pertes subies, en s’adaptant et en patientant.

Les choix éditoriaux d’Anaziat se distinguent car ils font écho à ces hypothèses. Sa série d’articles s’appuie sur des chercheurs occidentaux qui se demandent si les machines et l’IA peuvent remplacer le jugement humain et surmonter l’incertitude de la guerre, et si des armes supérieures peuvent se substituer à l’endurance, à la volonté politique et à la volonté humaine. Ces réflexions mettent à l’épreuve la stratégie de « guerre longue » d’Al-Qaida, qui en revient sans cesse à la même conclusion : la technologie peut changer la manière dont les guerres sont menées sans pour autant déterminer qui, en fin de compte, tiendra le plus longtemps ou l’emportera.

Al-Qaida estime que l’endurance, la volonté politique et l’action humaine jouent en sa faveur. Selon elle, la supériorité militaire ou technologique ne garantit pas la victoire.

Les deux mouvements djihadistes utilisent l’IA pour bon nombre d’objectifs et de pratiques identiques. Il existe néanmoins une différence dans leur conception de cette technologie et dans les questions qu’ils se posent au-delà de son utilisation immédiate.

Le discours lié à l’État islamique considère l’IA principalement comme un outil à maîtriser dès maintenant. C’est également le cas d’une partie de l’écosystème pro-Al-Qaida, mais celui-ci l’inscrit également dans un débat plus large sur la guerre, la persévérance et la victoire stratégique. Ces cultures organisationnelles pourraient déterminer non seulement quels outils d’IA chaque mouvement adoptera à l’avenir, mais aussi à quelles fins – et de quelle manière – il les utilisera.

mondafrique.com

RDC: Ebola avance de manière exponentielle


«L'épidémie d'Ebola progresse de manière exponentielle. L'épidémie s'étend largement : elle couvre désormais une superficie supérieure à celle de la France», a déclaré Julien Harneis depuis Bunia (RDC) lors d'une conférence de presse à Genève. A ce jour, l'épidémie a fait «plus de 2500 morts. Le bilan des décès s'alourdit évidemment chaque jour», a-t-il ajouté, précisant que la moitié des décès était survenue «au cours des 20 derniers jours».

«Sa propagation dépasse la rapidité de notre réponse ; elle s'intensifie et s'étend plus vite que les efforts déployés dans toute la région», a souligné Julien Harneis. L'épidémie a dépassé en seulement trois mois celle de 2018-2020 dans l'est de la RDC, considérée jusqu'alors comme la plus meurtrière de l'histoire du pays (2299 morts sur 3381 cas confirmés, selon les chiffres de l'Organisation mondiale de la santé basés sur les données des autorités congolaises).

Ebola, qui se transmet par contact avec les fluides corporels et provoque une fièvre hémorragique, a tué plus de 15'000 personnes en Afrique au cours des 50 dernières années. Il n'existe aucun vaccin ou traitement spécifique homologué contre la souche Bundibugyo d'Ebola, à l'origine de la flambée actuelle, mais des essais cliniques sont en cours et 70.000 doses du vaccin Ervebo, homologué contre Zaïre, une autre souche du virus, ont été envoyées en RDC pour évaluer son impact sur Bundibugyo.

AFP

L’Otan a déployé un dispositif aérien inédit près du territoire russe de Kaliningrad

 

Ces dernières années, et notamment depuis le début de la guerre en Ukraine, des pays membres de l’Otan envoient régulièrement des aéronefs dédiés au renseignement d’origine électromagnétique [ROEM] patrouiller près de la Russie, que ce soit en mer Baltique, de en mer Noire et en mer de Norvège. De telles missions peuvent parfois donner lieu à des interactions «musclées» avec les forces aérospatiales russes.

Cela étant, les dernières opérations menées par l’Otan aux abords de l’enclave russe de Kaliningrad, les 18 et 20 août, ont été inhabituelles non seulement de par leur ampleur mais aussi de par les moyens qu’elles ont mobilisés.

Pour rappel, coincé entre la Pologne et la Lituanie, Kaliningrad est un territoire fortement militarisé, les forces russes y ayant déployé des missiles Iskander [à capacité nucléaire], des systèmes de défense aérienne S400 ainsi que de puissants moyens de guerre électronique, comme le dispositif Tobol. Avec les navires de la flotte de la Baltique, la Russie est en mesure d’activer des capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone [A2/AD] dans la région, voire de bloquer le corridor de Suwalki, et donc de couper les pays baltes de leurs alliés de l’Otan.

La Suède et la Finlande ayant fini par rejoindre l’Otan, la mer Baltique est devenue un «lac otanien», pour reprendre l’expression utilisée par l’amiral Nicolas Vaujour quand il était encore chef d’état-major de la Marine nationale. Et cela alors que cette région est cruciale pour l’économie de la Russie étant donné que 30 à 35 % de ses échanges commerciaux [et 80 % de ses exportations d’hydrocarbures] y transitent. D’où son intérêt de disposer d’une bulle A2/AD à Kaliningrad.

Quoi qu’il en soit, selon les données du trafic aérien compilées par le site Itamilradar, le dispositif déployé aux abords de Kaliningrad le 18 août reposait sur un avion de détection et de commandement aéroportés E-3A Sentry de l’Otan, un CL-600 «ARTEMIS» [pour Airborne Reconnaissance and Targeting Multi-Mission Intelligence System] de l’US Army ainsi que sur un E-37B Compass Call de l’US Air Force.

Ces appareils étaient soutenus par trois avions ravitailleurs [un KC-767 italien, un KC-135R américain et deux A330 MRTT de la flotte multinationale MRTT de l’Otan. En outre, des chasseurs F-35A de l’US Air Force et de la force aérienne royale norvégienne assuraient la protection de ce dispositif. Des forces terrestres polonaises étaient également de la partie.

La présence simultanée d’un CL-650 Artemis et d’un E-37B Compass Call est a priori inédite. D’où le caractère inhabituel de cette opération, décrite comme un «exercice». Le premier avion est bardé de capteurs lui permettant de localiser, d’intercepter et d’analyser les émissions électromagnétiques. Le second, récemment entré en service au sein de l’US Air Force, où il remplace l’EC-130H Compass Call, fait la même chose, à ceci près qu’il dispose de la capacité de brouiller les signaux. Il s’agissait de sa première apparition près de Kaliningrad.

Deux jours plus tard, un dispositif similaire a été de nouveau déployé dans la même zone, avec trois KC-135R supplémentaires et un avion de patrouille maritime allemand P-8A Poseidon.

Pour le moment, se retranchant derrière les impératifs de sécurité opérationnelle, l’Otan n’a que très peu communiqué sur ces vols au-dessus de la Baltique. Sans doute parce que ce n’était pas elle qui était à la manœuvre.

«L’Otan est une alliance défensive, et les alliés améliorent constamment leurs capacités de défense. L’exercice du 18 août dans la région de la mer Baltique, impliquant des avions de chasse américains et norvégiens, des forces terrestres polonaises et un AWACS de l’Otan, sous la supervision des États-Unis, illustre cette approche», a seulement commenté le colonel Martin O’Donnell, le porte-parole du Grand quartier général des puissances alliées en Europe [SHAPE], auprès de la presse polonaise.

opex360.com

Groenland : si loin, si proche du Danemark

 

Selon le président des États-Unis, Donald Trump (depuis 2025), le Groenland doit être américain, au détriment de la souveraineté danoise. Ce territoire attise les convoitises pour ses richesses. Si l’île conserve une autonomie vis-à-vis de Copenhague, elle semble attachée à ses dimensions européennes, alors que le Danemark, pays-archipel, a construit une partie de son identité historique sur les pertes territoriales.

i le Danemark est « fier d’être petit », il doit affronter le risque d’un morcellement interne. Face à un archipel de 444 îles, dont 75 % comptent moins de 200 habitants, l’État assure la continuité territoriale par la construction de ponts et de tunnels et par le financement de liaisons en ferry. Les distances sont allongées, d’autant que Copenhague apparaît comme une capitale décentrée. Le déclin démographique et les mutations économiques affectent certains territoires de la « banane pourrie », une zone s’étendant du nord-ouest du Jutland aux îles méridionales, en passant par les côtes de la mer du Nord et les zones frontalières avec l’Allemagne.

Dépendance groenlandaise

Concernant les frontières externes, le mouvement de repli territorial n’est pas terminé puisque le Danemark comporte deux territoires autonomes dont l’avenir reste ouvert : les îles Féroé et le Groenland. Deuxième plus grande île du monde, avec 2,16 millions de kilomètres carrés et quelque 56 542 habitants, ce dernier est devenu une province en 1953 et a obtenu en 1979 un statut de territoire autonome, qui a été renforcé en 2009. La dépendance envers le Danemark demeure forte : organisation de l’administration et des services, subventions danoises à hauteur de 540 millions d’euros par an, contrôle sanitaire des exportations…

Le Groenland apparaît stratégique tant pour sa localisation géographique, au croisement de routes maritimes, que pour les ressources qu’il abrite, bien qu’elles soient difficiles à exploiter (hydrocarbures, minerais, uranium, terres rares…), pour les fantasmes économiques qu’il suscite (tourisme, refroidissement des data centers, exploitation d’eau douce, production énergétique), ainsi que pour les archives environnementales qu’il renferme. La violence exercée dans le passé par les Danois sur les Inuits a renforcé une velléité d’indépendance, dans un climat où l’autonomie groenlandaise est malgré tout respectée sur plusieurs aspects : apprentissage de la langue officielle (kalaallisut), organisation d’une fête nationale, maintien de nombreuses traditions. La viabilité économique et ­financière du Groenland est également un enjeu, bien que cet argument soit utilisé par le Danemark, qui pointe la dépendance du territoire aux subventions.

Ces facteurs rendent ambivalent le désir de séparation. Au Danemark, le Groenland est associé à la difficile intégration et aux problèmes d’alcoolisme des Groenlandais venus à Copenhague dans les années 1960-1970. Le territoire autonome est représenté dans la capitale danoise dans l’espace public (avec des statues, des drapeaux…) et les lieux culturels. Par ailleurs, l’île attise les convoitises depuis longtemps. Les États-Unis y possèdent une base (Pituffik) et ont développé un soft power avec des coopérations universitaires.

Convoitises géopolitiques

La crise des aéroports illustre la complexité du jeu géopolitique. Le Groenland ne peut prétendre à l’indépendance si Nuuk n’affirme pas son rôle de centralité régionale. Jusqu’en 2024, avec une piste d’à peine 950 mètres de longueur, l’aéroport de la capitale dépendait des hubs de Kangerlussuaq ou de Reykjavik (Islande). Y construire une nouvelle infrastructure apparaissait nécessaire, tout comme à Ilulissat, porte touristique du territoire, et à Qaqortoq. Des pistes plus longues permettent également de développer des lignes internationales. Devant la crainte d’une trop forte contribution chinoise, Copenhague s’est engagé financièrement sous la pression américaine. Depuis l’été 2025, une rotation opérée par United Airlines est proposée entre Nuuk et Newark (New Jersey) entre juin et septembre.

L’attitude prédatrice de Donald Trump s’ancre dans son opposition à Pékin. La rhétorique de la protection face à la menace chinoise côtoie une volonté de la concurrencer en Arctique. Le président américain use aussi d’une relecture historique de la présence américaine au Groenland, les propositions d’acquisition par les États-Unis étant anciennes (1867, 1910, 1946, 1955). Le Groenland incarne également la mémoire de la guerre froide, au cours de laquelle il a occupé une position stratégique : les Américains s’en servaient par exemple pour détecter des sous-marins soviétiques dans l’Atlantique. Enfin, il s’inscrit dans la constitution, par le président américain, d’une « arrière-cour » économique et de ressources, alors que le Parlement et le gouvernement groenlandais ont interdit en 2021 l’exploitation du pétrole. Tandis que les États-Unis pouvaient susciter une certaine fascination au Groenland, l’attitude de Donald Trump rassemble Groenlandais et Danois autour de la défense de l’intégrité territoriale. Cette crise demandera-t-elle une clarification quant au chemin vers l’indépendance, à une protection internationale ou à une nouvelle relation avec l’Union européenne ? 

Enjeux géopolitiques autour du Groenland


Nicolas Escach

Laura Margueritte

areion24.news

De l’homophobie croissante en Indonésie

 

Le 11 août 2026, le Conseil des oulémas d’Indonésie (Majelis Ulama Indonesia, MUI) déclare que le port de vêtements féminins par des hommes lors des festivités du 17 août, jour anniversaire de la proclamation de l’indépendance de l’Indonésie, est interdit par la sharia, la loi islamique. Un épisode de plus dans un pays où la population musulmane est la plus nombreuse du monde mais où l’homophobie ne cesse de croître.

Le MUI est une organisation non-gouvernementale fondée en 1975 par le régime de l’ancien président Soeharto qui réunit des religieux et des intellectuels musulmans conservateurs. Sur son site, il se présente comme « un forum unique pour les oulémas, les dirigeants et les intellectuels musulmans » et entend « soutenir la communauté musulmane en lui inculquant les fondements d’une foi solide, d’une sharia préservée et des valeurs morales nobles comme identité de la nation. »

Quelque 87 % des Indonésiens se déclarent musulmans. Le MUI n’est en aucun cas une autorité religieuse, qui n’existe pas en Islam et certainement pas pour l’Indonésie qui, faut-il le rappeler, est une nation plurireligieuse. S’il est une autorité religieuse en Indonésie, ce serait l’Église catholique : il y a près de 9 millions de catholiques en Indonésie, soit un peu plus de 3 % de la population. Les protestants, qui sont plus de 21 millions, soit un peu plus de 7 % de la population, sont organisés autour d’une trentaine d’églises.

La persécution des transgenres

Le 18 juillet 2026, Mutiara Ika Pratiwi, la présidente de Perempuan Mahardhika (« femmes libres »), une organisation qui se présente comme « un lieu où les femmes se rassemblent, apprennent et luttent pour le bien-être et l’égalité, et se libèrent de toutes les formes de discrimination, de violence sexiste et de violence sexuelle, » critiquait la municipalité et la police de Bogor, ville à 60 kilomètres au sud de Jakarta, pour avoir mené une razzia contre un groupe de femmes transgenres. Mutiara dénonçait cette action comme une honteuse violation des droits humains.

Elle signalait que les femmes transgenres étaient actuellement victimes de violences et que l’État devait les protéger. Selon un rapport reçu par Amnesty International Indonésie, au moins trois cas de persécutions de femmes transgenres ont été recensés ces deux derniers mois à Bogor. Au total, dix femmes transgenres s’y sont dites victimes d’agressions.

Pour Amnesty International, la récente recrudescence des persécutions de femmes transgenres est une conséquence du « règlement présidentiel » (peraturan presiden) no. 111 de 2025 sur la politique générale de défense nationale qui, dans une annexe, classe la « diffusion de la culture lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre et queer » (penyebaran budaya Lesbian, Gay, Bisenta Transgender and Queer (LGBTQ) dans les « menaces non-militaires. »

Le 10 juillet 2026, dans un entretien avec l’hebdomadaire indonésien Tempo, le chef du bureau d’information du ministère de la Défense indonésien, le général de brigade Rico Ricardo Sirait, affirme que ce règlement découle de la loi no. 3 de 2002 portant « défense nationale. » Il explique que le gouvernement considère que la notion d’LGBTQ est incompatible avec le Pancasila, l’idéologie d’État de l’Indonésie. Il ajoute : « Elle risque d’affaiblir la résilience culturelle et la cohésion sociale. »

Le point de vue des organisations musulmanes

Ce discours anti-LBGT s’inscrit dans un mouvement plus large. Pour la sociologue néerlandaise Saskia Wieringa, spécialiste des questions de genre, une virulente campagne homophobe a commencé en 2015 en Indonésie. Elle a en fait démarré plus tôt.

Ainsi en 2010 à Surabaya, deuxième ville d’Indonésie, l’organisation islamiste violente Front des défenseurs de l’Islam (Front Pembela Islam, FPI) et des groupes similaires ont pris pour cible des événements publics LGBT, provoquant leur annulation, notamment une conférence de l’ILGA (International Lesbian and Gay Association), une organisation internationale rassemblant plus de 1 600 associations lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes du monde entier, y compris en Asie.

En 2014, le MUI émet une fatwa* déclarant que l’homosexualité, la sodomie et les agressions sexuelles sont haram, « illicites » (par opposition à halal).

En janvier 2016 Muhammad Nasir, ministre de la Technologie, de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, déclarait que les membres de la communauté LGBT devaient être exclus des campus universitaires car, selon lui, ils corrompaient les mœurs de la nation, alors que l’université devait défendre les valeurs morales ainsi que celles des ancêtres.

Sa déclaration faisait suite à l’indignation de certains étudiants de l’université d’Indonésie qui protestaient contre la distribution de tracts sur le campus par des groupes LGBT et accusaient l’université de laisser se développer les idées LGBT. La situation avait également suscité les critiques d’un député membre du Parti de la Justice prospère islamiste qui affirmait que la communauté LGBT représentait une menace sérieuse pour la nation.

Un mois plus tard, des dizaines de policiers mettaient fin à un atelier sur l’accès à la justice organisé par le groupe Arus Pelangi (« le courant de l’arc-en-ciel »), une organisation qui lutte pour les droits des LGBT, au prétexte qu’ils n’avaient pas d’autorisation pour cet événement, ce qui n’était en réalité pas requis. Les policiers ont expliqué que leur intervention faisait suite à un signalement par le FPI.

Quelques jours plus tard, la Commission indonésienne pour la radiodiffusion et la télévision (KPI) annonce avoir dissuadé les stations de radio et de télévision de diffuser des programmes faisant la promotion des activités des LGBT pour protéger les enfants et les adolescents d’une exposition à ce mode de vie.

Dans la foulée, le MUI déclare qu’il considère comme haram non seulement les pratiques mais aussi les personnes s’identifiant comme LGBT. Le MUI, ainsi que plusieurs autres organisations musulmanes, considèrent que l’existence de communautés LGBT est contraire à la Constitution et aux normes religieuses. « Les activités LGBT sont interdites par l’islam, » affirme le président du MUI, Ma’ruf Amin, lors d’une conférence de presse au siège de l’organisation à Jakarta.

Une dizaine de jours plus tard, la Nahdlatul Ulama (NU), la plus grande organisation musulmane d’Indonésie, déclare officiellement qu’elle ne reconnaîtra pas l’existence des groupes LGBT et leurs activités, affirmant que l’orientation sexuelle des personnes LGBT était contraire à la nature humaine. Pour cette raison, la NU demande au parlement et au gouvernement de débattre d’une loi visant à qualifier l’homosexualité de crime.

Les violences homophobes

Les violences homophobes commises par des membres de la police ne sont pas nouvelles. En 2007 déjà, Amnesty International signalait que dans la province d’Aceh à la pointe nord de l’île de Sumatra, deux hommes homosexuels avaient été frappés, roués de coups de pied et insultés par des voisins, puis conduits au poste de police où ils avaient subi de nouvelles violences sexuelles ainsi que d’autres formes de torture et de mauvais traitements. Quatre policiers auraient été arrêtés pour leur participation dans les sévices.

Il est vrai qu’Aceh se distingue des autres provinces d’Indonésie car on y applique la sharia, au titre d’une « autonomie spéciale » accordée en 2006, après plus de 30 ans d’un conflit entre le gouvernement indonésien et le « Mouvement pour un Aceh indépendant » (Gerakan Aceh Merdeka, GAM).

Dans une correspondance avec la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, un professeur de la Southern Cross University en Australie, spécialiste des droits des homosexuels en Asie, déclarait qu’il existait en Indonésie « un danger omniprésent et systémique pour les homosexuels dans les sphères socioculturelles dominantes, » que les homosexuels étaient « souvent perçus comme des individus corrompus par l’Occident ou comme des déviants » et que, dans certains cas, ils avaient été « chassés de leur famille et avaient dû fuir vers d’autres pays pour survivre. »

L’homosexualité et le travestissement dans les traditions d’Indonésie

Il existe en Indonésie des traditions qui intègrent l’homosexualité ou le travestissement. Ainsi à Java, il y a par exemple la danse Reog de Ponorogo dans l’est de l’île, dans laquelle le maître de danse (warok) doit, pour préserver les pouvoirs spirituels qu’il est censé détenir, éviter les relations sexuelles avec le sexe opposé. Au lieu d’une épouse ou d’une compagne, il a donc comme partenaire intime un des danseurs de sa troupe un jeune garçon qu’on appelle gemblak.

Toujours dans la danse, le Lengger Lanang est originaire de la région de Banyumas dans le centre de Java. C’est une danse gracieuse exécutée par des hommes (lanang signifie « homme »). A Java également, le théâtre populaire ludruk met en scène des travestis.

L’homosexualité est aussi présente dans la tradition littéraire javanaise. Ainsi dans le Serat Centhini, poème épique écrit au début du XIX par un prince de Surakarta, le héros, Cebolang, a des relations sexuelles avec des hommes.

On trouve également l’homosexualité dans les traditions de Sumatra. Par exemple, la danse Seudati en Aceh se caractérise par « le charme de danseurs travestis, » comme l’explique le musicien et chercheur javanais Sumarsam dans un livre. Selon le sociologue indonésien Wisnu Adihartono, on la décèle aussi dans la danse Indang de l’ouest de l’île.

Chez les Bugis du sud de Célèbes, les bissu sont des prêtres travestis dont le rôle est notamment d’assurer le culte des regalia (les objets symboliques de royauté) et les cérémonies royales, comme l’écrit l’anthropologue français Christian Pelras.

La tradition bugis reconnaît quatre genres : féminin, masculin, calabai « fausse femme, » et calalai « faux homme. » Un calabai est ainsi anatomiquement un homme, mais il a des aspirations de femme. Toutefois, il ne se considère pas et n’est pas considéré comme une femme. Inversement, une calalai est anatomiquement une femme qui endosse des rôles et des fonctions qu’on attend généralement d’un homme.

Selon la professeure Sharyn Graham de l’Auckland University of Technology, « calalai et calabai sont vus comme essentiels pour compléter le système des genres » des Bugis. Graham mentionne même une cinquième catégorie, qu’elle qualifie de « meta-genre » : les bissu.

Une « islamisation » de la société ?

L’homosexualité entre adultes consentants n’a jamais été criminalisée en Indonésie. La campagne d’homophobie virulente en cours a cependant brisé l’image de l’Indonésie comme pays tolérant envers les personnes LGBT. La tradition, la moralité et la religion sont invoquées pour « prouver » que les relations entre personnes de même sexe et les pratiques transgenres sont étrangères au pays.

C’est également ce que pense Daniel Awigra du Human Rights Working Group, une coalition d’ONG indonésiennes luttant pour les droits humains, pour qui la descente de police de 2016 dont nous parlons plus haut est une conséquence de la tendance de la société indonésienne à voir les choses sous un angle exclusivement religieux.

Que le FPI, un groupe connu pour sa conception sectaire de l’islam et ses actions violentes, considère que les LGBT sont étrangères au pays n’a rien de surprenant. Le fondateur de l’organisation, Rizieq Shihab, est un Indonésien d’origine arabe. Il est en revanche décevant que la Nahdlatul Ulama, ait marché dans les pas du MUI et rejeté l’homosexualité, la considérant comme « contraire à la nature humaine » et envisageant d’en faire un crime.

Un des motifs de sa fondation en 1926 était une réaction à la création en 1912 de la Muhammadiyah par des religieux qui voulaient purifier l’islam indonésien des croyances et traditions locales qualifiées de « superstitions. » La NU défend les rituels traditionnels javanais que l’islam n’a pas fait disparaître, raison pour laquelle on la qualifie de « traditionnaliste, » et non parce qu’elle aurait une conception traditionnaliste de l’Islam.

Au sein-même de la NU, l’universitaire Nur Rofiah rappelle que la discrimination envers les homosexuels est une construction sociale. L’organisation évite de dénoncer l’homosexualité au nom de l’islam car elle considère qu’il faut observer une lecture des textes islamiques dans leur contexte, et donc les réinterpréter à la lumière de notre époque, comme nous l’expliquions en 2018.

Mais la référence à « la nature humaine » va à l’encontre de l’affirmation des Nations unies que la défense des droits humains concerne aussi les personnes LGBT.

Pour l’ILGA, l’homosexualité est illégale dans 71 pays, dont 49 % affichent une population majoritairement musulmane et 44 % majoritairement chrétienne. L’Indonésie demeure une société civile dynamique. Nous verrons si et quand un autre mouvement accélèrera ou non la discrimination envers les personnes LGBT.

Anda Djoehana Wiradikarta

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