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vendredi 21 août 2026

De l’homophobie croissante en Indonésie

 

Le 11 août 2026, le Conseil des oulémas d’Indonésie (Majelis Ulama Indonesia, MUI) déclare que le port de vêtements féminins par des hommes lors des festivités du 17 août, jour anniversaire de la proclamation de l’indépendance de l’Indonésie, est interdit par la sharia, la loi islamique. Un épisode de plus dans un pays où la population musulmane est la plus nombreuse du monde mais où l’homophobie ne cesse de croître.

Le MUI est une organisation non-gouvernementale fondée en 1975 par le régime de l’ancien président Soeharto qui réunit des religieux et des intellectuels musulmans conservateurs. Sur son site, il se présente comme « un forum unique pour les oulémas, les dirigeants et les intellectuels musulmans » et entend « soutenir la communauté musulmane en lui inculquant les fondements d’une foi solide, d’une sharia préservée et des valeurs morales nobles comme identité de la nation. »

Quelque 87 % des Indonésiens se déclarent musulmans. Le MUI n’est en aucun cas une autorité religieuse, qui n’existe pas en Islam et certainement pas pour l’Indonésie qui, faut-il le rappeler, est une nation plurireligieuse. S’il est une autorité religieuse en Indonésie, ce serait l’Église catholique : il y a près de 9 millions de catholiques en Indonésie, soit un peu plus de 3 % de la population. Les protestants, qui sont plus de 21 millions, soit un peu plus de 7 % de la population, sont organisés autour d’une trentaine d’églises.

La persécution des transgenres

Le 18 juillet 2026, Mutiara Ika Pratiwi, la présidente de Perempuan Mahardhika (« femmes libres »), une organisation qui se présente comme « un lieu où les femmes se rassemblent, apprennent et luttent pour le bien-être et l’égalité, et se libèrent de toutes les formes de discrimination, de violence sexiste et de violence sexuelle, » critiquait la municipalité et la police de Bogor, ville à 60 kilomètres au sud de Jakarta, pour avoir mené une razzia contre un groupe de femmes transgenres. Mutiara dénonçait cette action comme une honteuse violation des droits humains.

Elle signalait que les femmes transgenres étaient actuellement victimes de violences et que l’État devait les protéger. Selon un rapport reçu par Amnesty International Indonésie, au moins trois cas de persécutions de femmes transgenres ont été recensés ces deux derniers mois à Bogor. Au total, dix femmes transgenres s’y sont dites victimes d’agressions.

Pour Amnesty International, la récente recrudescence des persécutions de femmes transgenres est une conséquence du « règlement présidentiel » (peraturan presiden) no. 111 de 2025 sur la politique générale de défense nationale qui, dans une annexe, classe la « diffusion de la culture lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre et queer » (penyebaran budaya Lesbian, Gay, Bisenta Transgender and Queer (LGBTQ) dans les « menaces non-militaires. »

Le 10 juillet 2026, dans un entretien avec l’hebdomadaire indonésien Tempo, le chef du bureau d’information du ministère de la Défense indonésien, le général de brigade Rico Ricardo Sirait, affirme que ce règlement découle de la loi no. 3 de 2002 portant « défense nationale. » Il explique que le gouvernement considère que la notion d’LGBTQ est incompatible avec le Pancasila, l’idéologie d’État de l’Indonésie. Il ajoute : « Elle risque d’affaiblir la résilience culturelle et la cohésion sociale. »

Le point de vue des organisations musulmanes

Ce discours anti-LBGT s’inscrit dans un mouvement plus large. Pour la sociologue néerlandaise Saskia Wieringa, spécialiste des questions de genre, une virulente campagne homophobe a commencé en 2015 en Indonésie. Elle a en fait démarré plus tôt.

Ainsi en 2010 à Surabaya, deuxième ville d’Indonésie, l’organisation islamiste violente Front des défenseurs de l’Islam (Front Pembela Islam, FPI) et des groupes similaires ont pris pour cible des événements publics LGBT, provoquant leur annulation, notamment une conférence de l’ILGA (International Lesbian and Gay Association), une organisation internationale rassemblant plus de 1 600 associations lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes du monde entier, y compris en Asie.

En 2014, le MUI émet une fatwa* déclarant que l’homosexualité, la sodomie et les agressions sexuelles sont haram, « illicites » (par opposition à halal).

En janvier 2016 Muhammad Nasir, ministre de la Technologie, de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, déclarait que les membres de la communauté LGBT devaient être exclus des campus universitaires car, selon lui, ils corrompaient les mœurs de la nation, alors que l’université devait défendre les valeurs morales ainsi que celles des ancêtres.

Sa déclaration faisait suite à l’indignation de certains étudiants de l’université d’Indonésie qui protestaient contre la distribution de tracts sur le campus par des groupes LGBT et accusaient l’université de laisser se développer les idées LGBT. La situation avait également suscité les critiques d’un député membre du Parti de la Justice prospère islamiste qui affirmait que la communauté LGBT représentait une menace sérieuse pour la nation.

Un mois plus tard, des dizaines de policiers mettaient fin à un atelier sur l’accès à la justice organisé par le groupe Arus Pelangi (« le courant de l’arc-en-ciel »), une organisation qui lutte pour les droits des LGBT, au prétexte qu’ils n’avaient pas d’autorisation pour cet événement, ce qui n’était en réalité pas requis. Les policiers ont expliqué que leur intervention faisait suite à un signalement par le FPI.

Quelques jours plus tard, la Commission indonésienne pour la radiodiffusion et la télévision (KPI) annonce avoir dissuadé les stations de radio et de télévision de diffuser des programmes faisant la promotion des activités des LGBT pour protéger les enfants et les adolescents d’une exposition à ce mode de vie.

Dans la foulée, le MUI déclare qu’il considère comme haram non seulement les pratiques mais aussi les personnes s’identifiant comme LGBT. Le MUI, ainsi que plusieurs autres organisations musulmanes, considèrent que l’existence de communautés LGBT est contraire à la Constitution et aux normes religieuses. « Les activités LGBT sont interdites par l’islam, » affirme le président du MUI, Ma’ruf Amin, lors d’une conférence de presse au siège de l’organisation à Jakarta.

Une dizaine de jours plus tard, la Nahdlatul Ulama (NU), la plus grande organisation musulmane d’Indonésie, déclare officiellement qu’elle ne reconnaîtra pas l’existence des groupes LGBT et leurs activités, affirmant que l’orientation sexuelle des personnes LGBT était contraire à la nature humaine. Pour cette raison, la NU demande au parlement et au gouvernement de débattre d’une loi visant à qualifier l’homosexualité de crime.

Les violences homophobes

Les violences homophobes commises par des membres de la police ne sont pas nouvelles. En 2007 déjà, Amnesty International signalait que dans la province d’Aceh à la pointe nord de l’île de Sumatra, deux hommes homosexuels avaient été frappés, roués de coups de pied et insultés par des voisins, puis conduits au poste de police où ils avaient subi de nouvelles violences sexuelles ainsi que d’autres formes de torture et de mauvais traitements. Quatre policiers auraient été arrêtés pour leur participation dans les sévices.

Il est vrai qu’Aceh se distingue des autres provinces d’Indonésie car on y applique la sharia, au titre d’une « autonomie spéciale » accordée en 2006, après plus de 30 ans d’un conflit entre le gouvernement indonésien et le « Mouvement pour un Aceh indépendant » (Gerakan Aceh Merdeka, GAM).

Dans une correspondance avec la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, un professeur de la Southern Cross University en Australie, spécialiste des droits des homosexuels en Asie, déclarait qu’il existait en Indonésie « un danger omniprésent et systémique pour les homosexuels dans les sphères socioculturelles dominantes, » que les homosexuels étaient « souvent perçus comme des individus corrompus par l’Occident ou comme des déviants » et que, dans certains cas, ils avaient été « chassés de leur famille et avaient dû fuir vers d’autres pays pour survivre. »

L’homosexualité et le travestissement dans les traditions d’Indonésie

Il existe en Indonésie des traditions qui intègrent l’homosexualité ou le travestissement. Ainsi à Java, il y a par exemple la danse Reog de Ponorogo dans l’est de l’île, dans laquelle le maître de danse (warok) doit, pour préserver les pouvoirs spirituels qu’il est censé détenir, éviter les relations sexuelles avec le sexe opposé. Au lieu d’une épouse ou d’une compagne, il a donc comme partenaire intime un des danseurs de sa troupe un jeune garçon qu’on appelle gemblak.

Toujours dans la danse, le Lengger Lanang est originaire de la région de Banyumas dans le centre de Java. C’est une danse gracieuse exécutée par des hommes (lanang signifie « homme »). A Java également, le théâtre populaire ludruk met en scène des travestis.

L’homosexualité est aussi présente dans la tradition littéraire javanaise. Ainsi dans le Serat Centhini, poème épique écrit au début du XIX par un prince de Surakarta, le héros, Cebolang, a des relations sexuelles avec des hommes.

On trouve également l’homosexualité dans les traditions de Sumatra. Par exemple, la danse Seudati en Aceh se caractérise par « le charme de danseurs travestis, » comme l’explique le musicien et chercheur javanais Sumarsam dans un livre. Selon le sociologue indonésien Wisnu Adihartono, on la décèle aussi dans la danse Indang de l’ouest de l’île.

Chez les Bugis du sud de Célèbes, les bissu sont des prêtres travestis dont le rôle est notamment d’assurer le culte des regalia (les objets symboliques de royauté) et les cérémonies royales, comme l’écrit l’anthropologue français Christian Pelras.

La tradition bugis reconnaît quatre genres : féminin, masculin, calabai « fausse femme, » et calalai « faux homme. » Un calabai est ainsi anatomiquement un homme, mais il a des aspirations de femme. Toutefois, il ne se considère pas et n’est pas considéré comme une femme. Inversement, une calalai est anatomiquement une femme qui endosse des rôles et des fonctions qu’on attend généralement d’un homme.

Selon la professeure Sharyn Graham de l’Auckland University of Technology, « calalai et calabai sont vus comme essentiels pour compléter le système des genres » des Bugis. Graham mentionne même une cinquième catégorie, qu’elle qualifie de « meta-genre » : les bissu.

Une « islamisation » de la société ?

L’homosexualité entre adultes consentants n’a jamais été criminalisée en Indonésie. La campagne d’homophobie virulente en cours a cependant brisé l’image de l’Indonésie comme pays tolérant envers les personnes LGBT. La tradition, la moralité et la religion sont invoquées pour « prouver » que les relations entre personnes de même sexe et les pratiques transgenres sont étrangères au pays.

C’est également ce que pense Daniel Awigra du Human Rights Working Group, une coalition d’ONG indonésiennes luttant pour les droits humains, pour qui la descente de police de 2016 dont nous parlons plus haut est une conséquence de la tendance de la société indonésienne à voir les choses sous un angle exclusivement religieux.

Que le FPI, un groupe connu pour sa conception sectaire de l’islam et ses actions violentes, considère que les LGBT sont étrangères au pays n’a rien de surprenant. Le fondateur de l’organisation, Rizieq Shihab, est un Indonésien d’origine arabe. Il est en revanche décevant que la Nahdlatul Ulama, ait marché dans les pas du MUI et rejeté l’homosexualité, la considérant comme « contraire à la nature humaine » et envisageant d’en faire un crime.

Un des motifs de sa fondation en 1926 était une réaction à la création en 1912 de la Muhammadiyah par des religieux qui voulaient purifier l’islam indonésien des croyances et traditions locales qualifiées de « superstitions. » La NU défend les rituels traditionnels javanais que l’islam n’a pas fait disparaître, raison pour laquelle on la qualifie de « traditionnaliste, » et non parce qu’elle aurait une conception traditionnaliste de l’Islam.

Au sein-même de la NU, l’universitaire Nur Rofiah rappelle que la discrimination envers les homosexuels est une construction sociale. L’organisation évite de dénoncer l’homosexualité au nom de l’islam car elle considère qu’il faut observer une lecture des textes islamiques dans leur contexte, et donc les réinterpréter à la lumière de notre époque, comme nous l’expliquions en 2018.

Mais la référence à « la nature humaine » va à l’encontre de l’affirmation des Nations unies que la défense des droits humains concerne aussi les personnes LGBT.

Pour l’ILGA, l’homosexualité est illégale dans 71 pays, dont 49 % affichent une population majoritairement musulmane et 44 % majoritairement chrétienne. L’Indonésie demeure une société civile dynamique. Nous verrons si et quand un autre mouvement accélèrera ou non la discrimination envers les personnes LGBT.

Anda Djoehana Wiradikarta

asialyst.com