Après quatre années de guerre avec l’Ukraine, force est de constater que l’économie russe a fait preuve d’une résilience surprenante, malgré les nombreuses sanctions occidentales. Comment expliquer cette résilience ?
La trajectoire macroéconomique de la Russie depuis le début de la guerre d’Ukraine a en effet surpris — aussi bien d’ailleurs à Moscou qu’en Occident. Je me souviens qu’au cours des jours qui ont suivi le déclenchement de la guerre d’Ukraine, on envisageait une récession de l’ordre de 10 % pour 2022. Finalement, le PIB du pays n’a reculé que de 1,4 %, avant de rebondir à +4,1 % en 2023 et 4,9 % en 2024. Cette résilience s’explique notamment par le fait que le pays avait commencé à s’adapter à aux sanctions occidentales dès 2014. Si personne ou presque n’imaginait que les choses iraient aussi loin, certains mécanismes avaient été initiés. La substitution d’importation et la « souverainisation » des secteurs-clefs de l’économie, jusqu’alors limités pour l’essentiel à l’agriculture, ont pu être déployés assez rapidement, quoiqu’avec des succès inégaux. Les flux commerciaux ont été réorientés en quelques mois seulement. Vladimir Poutine a en outre eu la chance de pouvoir compter sur des équipes particulièrement compétentes au sein du gouvernement, de son administration et de la Banque centrale, même s’il est de bon ton aujourd’hui à Moscou de critiquer la politique monétaire de sa gouverneure, Elvira Nabioullina. Enfin, il faut souligner le faible endettement de la Russie (moins de 20 % du PIB) : c’était l’une des premières priorités de Vladimir Poutine au début de sa présidence dans les années 2000, et elle a été menée à bien avec constance depuis lors. Une Russie dépendante de créanciers étrangers n’aurait pas disposé de telles marges de manœuvres financières et politiques.
Cependant, l’économie du pays connait également une inflation très forte et la hausse des prix commence à peser sérieusement sur le pouvoir d’achat des ménages. Alors que l’économie russe se contracte pour la première fois depuis trois ans, quel est concrètement l’état de santé économique de la Russie aujourd’hui ?
Le miracle touche à sa fin. La Russie est en effet confrontée, depuis la fin de l’année dernière, à un ralentissement général de l’activité économique. C’est visible dans tous les secteurs ou presque. Les taux d’intérêts élevés (le taux directeur de la Banque centrale est aujourd’hui de 14,5 %, après avoir atteint 21 % à l’automne 2024) en sont l’une des principales raisons : de fait, emprunter est pratiquement impossible pour les entreprises, qui gèlent leurs investissements. Le même problème se pose aussi pour les particuliers, notamment pour les personnes souhaitant acheter un logement : c’est inenvisageable, sauf à bénéficier de taux bonifiés par l’État (on constate que les ventes de logements neufs ont reculé de plus de 20 % au 1er trimestre 2026). La Banque centrale est sous pression des milieux économiques et du gouvernement, mais elle reste prudente face aux risques d’inflation. Notons que cette dernière a fortement baissé — elle s’établit actuellement à environ 5,5 % — mais elle est inégalement répartie géographiquement et sectoriellement : la province et les couches populaires, qui dépensent une grande partie de leurs revenus en biens alimentaires, la ressentent plus fortement. Autre problème : la fiscalité. Le gouvernement, qui cherche de l’argent pour financer l’effort de guerre, a d’abord mis à contribution les grands groupes ; il a ensuite introduit de nouvelles tranches pour l’impôt sur le revenu (jusqu’ici au taux unique de 13 %) puis a, au 1er janvier 2026, relevé la TVA de 20 % à 22 % et abaissé le seuil de chiffre d’affaires en deça duquel les PME et entreprises individuelles bénéficient d’un régime simplifié. Cela a produit des effets très négatifs, à tel point que les autorités ont dû rétropédaler dans certains secteurs comme la restauration.
Pour résumer, je dirais que la Russie a mangé son pain blanc. Elle entre désormais dans une période plus incertaine. Mais ne sous-estimons pas l’ampleur de l’effet redistributif du keynésianisme de guerre : les perdants des années dites de « transition » — ouvriers spécialisés, régions périphériques — se sont retrouvés au cœur des attentions du pouvoir et ont vu leurs conditions de vie s’améliorer sensiblement, parfois même spectaculairement. Et ne surestimons pas les difficultés de la Russie : elle gage ses perspectives à moyen terme, ce qui est inquiétant, mais elle n’est pas menacée d’effondrement, comme on l’entend souvent dans les médias occidentaux. Le PIB a reculé de 0,2 % au 1er trimestre, mais il est probable que la Russie échappe à la récession. Le gouvernement table sur une croissance de 0,4 % cette année, des chiffres très prudents comparables à ce que feront les économies occidentales.
Alors que le pays est passé en économie de guerre, on peut observer une « surchauffe » liée aux commandes d’État dans le secteur de la défense. Jusqu’à quel point cette croissance tirée par l’industrie militaire est-elle soutenable avant que le déficit d’investissement dans les infrastructures civiles ne devienne critique ?
On ne peut pas dire que la Russie est passée en économie de guerre. Elle consacre certes des montants faramineux à ses armées et aux services de sécurité (environ 10 % du PIB), mais on est très loin de 1942 (on ne reconvertit pas des usines civiles en productions militaires) et même des années 1970 (les évaluations font état de plus de 30 % de la richesse nationale de l’URSS alloués à la défense). Mais il est vrai que le complexe militaro-industriel tourne pleinement et qu’il se développe, notamment dans le secteur des drones. Les Russes apprennent vite, ils ont tiré les leçons de l’échec de leur « opération spéciale » de mars 2022, qui est dès lors devenue une guerre d’attrition. Ils ont mis en ordre de marche leur industrie militaire dès l’été 2022. Naturellement, cet effort — imprévu — crée de fortes distorsions. Les dépenses sociales courantes ne sont pas menacées, mais de nombreux projets d’investissement sont reportés. Combien de temps est-ce tenable pour l’État et acceptable pour la population ? Nul ne le sait. Personnellement, je dirais au moins 18 mois encore. Mais on voit qu’il peut y avoir des surprises. D’une part, la nouvelle guerre du Golfe va permettre de maintenir le budget fédéral à flot au moins jusqu’à l’automne, probablement au-delà. Mais d’autre part, la lassitude de la société — qui est largement favorable à la fin de la guerre — commence à s’exprimer et ne peut plus être ignorée par le Kremlin.
La mise en place de nombreuses sanctions contre la Russie a favorisé la « souverainisation » de l’économie et du système financier russe. Dans quelle mesure cela constitue-t-il un atout ou un défi pour la Russie dans le contexte actuel ?
Pratiquement toutes les banques de Russie sont sous sanctions. Les piliers du système financier national que sont Sber, VTB ou VEB font l’objet de restrictions américaines et européennes maximales. Et pourtant, le secteur bancaire affiche des bénéfices historiques. Aucune banque n’a fait faillite, il n’y a pas eu de panique chez les épargnants russes (pourtant très échaudés par les krachs des années 1990). Certes, le débranchage de SWIFT et, plus généralement, des circuits de financements occidentaux n’a pas été indolore, loin s’en faut. Mais les acteurs russes ont rapidement su trouver des circuits alternatifs en Chine, en Turquie, aux Émirats arabes unis et dans bien d’autres pays. On sait aussi que les sanctions occidentales ont fortement accéléré l’usage des crypto-monnaies et que les efforts de la Russie pour sanctuariser son système financier ont bénéficié de l’unilatéralisme de l’administration Trump. Au fond, beaucoup de pays — à commencer par la Chine, mais pas seulement — qui ne se sentaient pas vraiment concernés par les déboires de Moscou (voire cherchaient à s’en distancier) ont compris qu’ils pouvaient être les prochaines victimes. Les arguments de Moscou sur la nécessaire dédollarisation du commerce mondial trouvent désormais un autre écho, au sein des BRICS par exemple.
Entre la mobilisation sur le front et l’exode d’une partie de la population, la Russie fait face à un taux de chômage historiquement bas, mais subit une pénurie de main-d’œuvre. Alors que le pays connait également depuis plusieurs années une crise de la natalité, dans quelle mesure cela représente-t-il un problème à moyen ou long terme ? Est-ce que l’accord entre l’Inde et la Russie sur la mobilité de la main-d’œuvre a pour but de contribuer à réduire le déficit russe dans ce domaine ?
Le taux de chômage de 2 %, qui ferait rêver bien des responsables occidentaux, n’est en effet pas forcément une bonne nouvelle pour la Russie. La mobilisation de 300 000 civils en septembre 2022, l’exode d’environ 750 000 personnes pour y échapper — souvent des personnes hautement qualifiées, dont certaines continuent cependant à travailler à distance pour des entités russes — et la faible natalité — à peine plus d’un million de naissances en 2025 — jouent à plein. À moyen terme, il n’y a que deux solutions : l’immigration — qui pose cependant des problèmes politiques assez comparables à ceux observés en France — et l’augmentation de la productivité, où il y a beaucoup de marge. L’Inde est un pays nouveau pour l’immigration de travail en Russie. La Russie cherche également de la main-d’œuvre au Vietnam et en Afrique. Cet hiver, la mairie de Moscou a même recruté des Cubains pour déblayer la neige sur les trottoirs de la ville. De façon générale, la Russie ne peut plus compter sur l’afflux de populations slaves ; les « pieds rouges » qui souhaitaient le faire sont rentrés d’ex-URSS, les derniers immigrants russophones — au nombre d’un million environ — étant les Ukrainiens du Donbass en 2014-2015. Elle cherche à encadrer le nombre de ressortissants d’Asie centrale et regarde donc au-delà des frontières de l’ex-URSS. Ce qui est plutôt rationnel mais qui pose un problème majeur : la connaissance du russe, ou plutôt, sa non-maitrise par les nouveaux arrivants.
Alors que la Russie a entamé un pivot vers l’Asie et en particulier vers la Chine, dans quelle mesure l’économie, l’industrie et la technologie russe ne risquent-elles pas de se trouver trop dépendantes de Pékin ? Quelle est la position du Kremlin vis-à-vis de ce risque ?
Cette dépendance est réelle, que ce soit pour les composants militaires, les exportations d’hydrocarbures, l’importation de machines-outils et d’automobiles, entre autres. Aujourd’hui, les échanges avec la Chine se situent aux alentours de 230 milliards de dollars par an, contre à peine un peu plus de 60 avec l’Union européenne. Il y a une dizaine d’années, c’était l’inverse ; je ne suis pas sûr que l’on mesure bien en France ce que cela signifie. On préfère parler de « vassalisation » de la Russie, sans doute pour se rassurer et piquer l’amour-propre des Russes. Or c’est, de mon point de vue, une erreur d’analyse. Il y a une asymétrie profonde des potentiels des deux pays, au plan économique, démographique, et même bientôt militaire — le nucléaire stratégique étant l’un des rares domaines où la Russie a encore l’avantage. Mais ces déséquilibres, qui sont évidents et que nul ne conteste à Moscou, n’induisent pas une soumission politique. La principale raison est que la Chine, très sagement, ne le souhaite pas et fait tout pour traiter symboliquement la Russie comme son égal. Ce qui ne veut pas dire que les Russes ne sont pas inquiets. Le remplacement des marques automobiles occidentales par les chinoises a mis en évidence le risque de submersion du marché national et de coopérations moins équilibrées. Beaucoup de dirigeants russes souhaitent pouvoir, après la guerre d’Ukraine, rééquilibrer les choses avec les Occidentaux. Les Américains l’ont bien compris. Pas les Européens, qui se privent, me semble-t-il, de leviers pour l’avenir.
La guerre en Iran a profondément perturbé la circulation des flux énergétiques et d’une partie du commerce maritime international. Dans quelle mesure la Russie en a-t-elle profité ou au contraire a-t-elle été impactée par cette crise qui affecte de nombreuses économies dans le monde ?
La Russie fait partie des principaux bénéficiaires de la crise iranienne. Les gains les plus évidents sont liés à l’augmentation des cours du pétrole et donc des rentrées fiscales : en février, le baril d’Urals — la marque de brut russe la plus courante — se négociait en moyenne à 44,6 dollars ; en avril, à 94,9 ; en mai, ce sera au moins autant. À cela s’ajoutent, par exemple, les recettes supplémentaires tirées des exportations d’engrais. La destruction de certaines lignes de production de GNL au Qatar remet par ailleurs en selle NOVATEK et Gazprom, à l’heure où l’Europe décide de se couper du gaz en provenance de Russie. Il y a donc un vrai effet d’aubaine, plus qu’un simple répit pour le budget fédéral russe. Sans cette nouvelle guerre du Golfe, le Kremlin aurait été confronté, dès ce printemps, à de sérieuses difficultés. On peut donc dire que Poutine a la baraka. Pour autant, cette pluie de pétrodollars ne règle pas tous les problèmes. Le déficit sera sans doute contenu dans les paramètres initialement envisagés (1,6 %), mais on voit bien que l’activité économique reste atone.
Alors que la vente d’hydrocarbures constitue une part importante des revenus du pays, dans quelle mesure les sanctions, les mesures prises contre la flotte fantôme et les attaques ukrainiennes visant les sites de production et d’exportation russe affectent-elles cette manne financière ?
De façon générale, les sanctions occidentales ont augmenté les couts, notamment logistiques, pour les exportateurs russes. Les marges de ces derniers avaient considérablement reculé l’an dernier, les rabais consentis s’ajoutant à la baisse des cours mondiaux. La crise autour de l’Iran a rebattu les cartes. Les Indiens, qui étaient plus prudents après les menaces de l’administration Trump et l’introduction de sanctions américaines contre Lukoil et Rosneft en novembre 2025, se sont remis à acheter d’importants volumes, souvent en payant des primes. Le pétrole russe revient au Japon, pays du G7 qui, soit dit en passant, a envoyé fin mai une délégation économique à Moscou. Reste bien sûr à savoir si cette situation est appelée à durer, mais la séquence actuelle souligne que la Russie dispose d’une carte importante à jouer alors que le Moyen-Orient semble plongé durablement dans le chaos. Quant aux attaques ukrainiennes, elles ne sont pas parvenues, à l’automne 2025, à engendrer une pénurie de carburant en Russie. Il y avait en effet de fortes capacités de raffinage non utilisées qui ont pu être mobilisées. Les frappes plus récentes contre les terminaux pétroliers en Baltique et en mer Noire ont en revanche provisoirement (généralement pour quelques jours) perturbé les exportations, mais sans parvenir à couper les flux. On peut donc parler d’une entrave, limitée, mais pas négligeable. Les Russes doivent renforcer leurs défenses antiaériennes dans ces secteurs et tenir compte des risques nouveaux, notamment après la destruction d’un méthanier en Méditerranée.
Thomas Delage
Arnaud Dubien
