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samedi 24 octobre 2026

En Asie, la transition énergétique n'est plus une politique climatique

 

Le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz s’est fermé. 84% du pétrole brut qui y transitait était destiné à l’Asie. En six semaines, le choc a fait pour la transition énergétique asiatique ce que quinze ans de diplomatie climatique n’avaient pas réussi, et il l’a fait dans les deux sens.

À Manille, le 9 mars 2026, les stations-service affichent des panneaux « plus de carburant. » À Bangkok, le gouvernement plafonne le prix du gazole, demande aux fonctionnaires de travailler depuis chez eux et invite les citoyens à venir au bureau en chemisette pour économiser la climatisation. À Séoul, les acheteurs de brut cherchent en urgence des barils qui ne passent pas par Ormuz. À Tokyo, où 95% du pétrole importé vient du Golfe, le gouvernement prépare la levée temporaire des restrictions pesant sur les centrales à charbon.

Le détroit d’Ormuz a été fermé à la suite des frappes américano-israéliennes contre l’Iran. L’Agence internationale de l’énergie (AIEA) a parlé du plus important choc d’approvisionnement de l’histoire. Selon la Banque mondiale, l’offre mondiale de pétrole a chuté de 10,1 millions de barils par jour au mois de mars. Le Brent a grimpé de plus de 90 % par rapport au début de l’année, le gazole de plus de 75 %, le kérosène de plus de 170 %.

Aux Philippines, qui importent 98 % de leur pétrole du Moyen-Orient, le prix du gaz naturel liquéfié (GNL) a triplé ; l’état d’urgence énergétique national a duré de fin mars à fin juin, et l’institut public de recherche sur le développement a estimé que la crise pouvait faire basculer entre 1,3 et 3,1 millions de Philippins sous le seuil de pauvreté.

L’accord américano-iranien de juin a permis une réouverture progressive. Le blocus naval a été levé le 18 juin, les flux de brut sont revenus près de leurs niveaux d’avant-guerre au début d’octobre, mais l’agence américaine d’information sur l’énergie n’attend pas de normalisation complète de la production moyen-orientale avant début 2027, et une prime de risque persiste.

Pour comprendre ce que cette année fait à l’économie verte asiatique, il faut accepter une idée inconfortable. La décarbonation n’y avance presque jamais pour des raisons climatiques.

Le réflexe charbon

Premier mouvement, immédiat et régressif. Le Japon annonce fin mars la suspension temporaire des contraintes réglementaires sur ses centrales à charbon. La Corée du Sud supprime le plafond qui limitait à 80% le taux de fonctionnement de son parc charbonnier ; ses importations de charbon bondissent de plus de 26 % sur un an en mars et avril. La Thaïlande remet en service deux centrales qu’elle avait fermées l’année précédente. Taïwan redémarre des tranches au charbon. Les Philippines en brûlent davantage.

Aucun de ces gouvernements ne revendique un revirement climatique. Tous invoquent la sécurité d’approvisionnement, et tous présentent la mesure comme temporaire. C’est précisément ce qui inquiète les spécialistes de la région. Une fois qu’une centrale amortie a été relancée, l’économie politique du prix de l’électricité rend sa fermeture très difficile.

Sharon Seah, qui dirige le programme climat de l’ISEAS-Yusof Ishak Institute à Singapour, met en garde contre un verrouillage carbone de long terme lorsqu’un pays revient sur le calendrier de retrait de son parc vieillissant. Sandeep Pai, de l’université Duke, résume la logique sans détour qu’en dernière analyse, la sécurité énergétique l’emporte sur toute autre considération.

Il faut y ajouter un effet de second ordre, rarement commenté. Les grands exportateurs de charbon de la zone (notamment l’Australie et l’Indonésie) ont intérêt, en situation de tension, à garder leur production pour eux plutôt que de la vendre aux voisins.

La Chine, elle, a ordonné dès le début de la crise à ses raffineurs de suspendre leurs exportations de gazole, d’essence et de kérosène. La solidarité énergétique régionale, concept dont l’ASEAN parle depuis vingt ans, n’a pas survécu au premier hiver.

Le pari nucléaire

Deuxième mouvement, plus lent et plus lourd de conséquences. L’Asie, qui débattait du nucléaire depuis Fukushima sans trancher, a tranché.

Le revirement le plus spectaculaire est taïwanais. Le Parti démocrate progressiste (DPP) gouverne depuis 2016 sur une promesse de « patrie sans nucléaire » ; l’île a débranché son dernier réacteur en 2025. Un an plus tard, le président Lai Ching-te annonce le redémarrage de deux tranches à l’arrêt.

Le Japon accélère la remise en service des réacteurs mis à l’arrêt après 2011. La Corée du Sud, qui n’a jamais vraiment quitté l’atome, en fait le pivot de sa stratégie post-Ormuz. Et l’Asie du Sud-Est, qui ne compte à ce jour pas un seul réacteur en fonctionnement, explore sérieusement l’option pour la première fois.

La raison tient en une phrase. Le nucléaire est la seule source pilotable et bas-carbone dont le combustible ne transite pas par un détroit que l’on peut fermer. Elle vaut ce qu’elle vaut. Les délais de construction se comptent en décennies, le financement reste problématique et l’acceptabilité sociale demeure fragile dans des pays sismiques. Mais pour la première fois depuis 2011, le nucléaire asiatique a un argument que l’opinion entend.

Le pays qui n’a presque rien senti

Et puis il y a la Chine, dont la position dans cette crise mérite un paragraphe à elle seule, car elle valide a posteriori quinze ans de politique industrielle. Pékin a traversé le choc d’Ormuz presque sans dommage. Son système électrique repose sur le charbon, le nucléaire et les renouvelables, non sur le pétrole et le GNL ; ses réserves stratégiques sont estimées à environ cent vingt jours d’importations. Pendant que ses voisins rationnaient, la Chine a continué à fonctionner.

Les chiffres de son parc électrique disent pourquoi. En février 2026, la capacité installée non-fossile a dépassé pour la première fois la capacité fossile, à environ 52% du total. Le pays a installé 277 gigawatts de solaire en 2024, puis 315 en 2025. Davantage, chaque année, que le reste du monde réuni. À la mi-2026, l’éolien et le solaire cumulés approchaient les 2 000 gigawatts, auxquels s’ajoutent 454 gigawatts d’hydroélectricité. Le quinzième plan quinquennal fixe la cible de 3 500 gigawatts de renouvelables en 2030, dont 2 800 d’éolien et de solaire. Les véhicules électriques et hybrides rechargeables représentaient 58,5 % des ventes automobiles domestiques en juin.

Mais il faut se garder du récit héroïque, car les données de 2026 racontent aussi autre chose. Après une première baisse annuelle des émissions de CO2 en 2025, un événement historique en soit, celles-ci sont reparties de 2% au premier trimestre 2026. La cause n’est pas un ralentissement des installations, c’est le gaspillage. Le taux d’écrêtement a atteint 9,2% pour le solaire et 8,5% pour l’éolien, faute d’un réseau et de mécanismes de marché capables d’absorber cette production.

Dans le même temps, la mise en service de capacités thermiques neuves battait un record sur les cinq premiers mois de l’année, en hausse de 84%. La Chine construit simultanément le plus grand parc renouvelable du monde et un système de soutien au charbon qui l’empêche de fonctionner à plein. Les émissions restent sous le pic de mars 2024, mais la trajectoire n’est pas linéaire et elle dépend désormais moins des panneaux que des lignes à haute tension.

L’Inde, ou le piège de la capacité

Le cas indien illustre un malentendu courant. En mai 2026, la capacité renouvelable installée du pays (hors grande hydraulique) a dépassé pour la première fois celle du charbon, soit 230,8 gigawatts contre 230,1. New Delhi a atteint cinq ans à l’avance son objectif de 50% de capacité non fossile. Au 30 juin, le total renouvelable atteignait 288,6 gigawatts, dont 162 de solaire, après un premier semestre record, environ 26 gigawatts de solaire installés en six mois, en hausse de plus de 40 %. L’objectif de 500 gigawatts non fossiles en 2030 est devenu, de l’avis général, une question de calendrier plutôt que de faisabilité.

Et pourtant le charbon fournit toujours près de 70% de l’électricité indienne. L’explication est arithmétique. Un parc solaire tourne en moyenne à 20 % de sa puissance nominale, une centrale à charbon indienne à plus de 60%.

La capacité n’est pas la production. Tant que l’Inde n’aura pas massivement déployé le stockage et le réseau qui permettent de déplacer l’électron solaire de midi vers le pic de dix-neuf heures, les gigawatts installés resteront une statistique flatteuse plutôt qu’une courbe d’émissions qui s’infléchit. C’est aussi, du reste, là que l’argent se déplace. Le stockage, les projets hybrides et les lignes de transport sont devenus les segments les plus recherchés du marché indien.

L’usine du monde vert

Reste la dimension qui transforme l’économie verte asiatique en question géopolitique, et non plus seulement énergétique. La Chine fabrique la transition mondiale. Elle représente environ 80 à 85% de la capacité de production de panneaux solaires, 80% des cellules et systèmes de batteries, 70% de l’éolien et des véhicules électriques, près de 60% des électrolyseurs à hydrogène.

Ses exportations de technologies bas-carbone ont progressé de 51% sur un an en juillet 2026, celles de véhicules électriques de 90%. En mars, au plus fort de la crise pétrolière, elle a exporté un record de 68 gigawatts de panneaux en un seul mois, et une cinquantaine de pays ont battu leur record d’importation.

L’analyse est devenue banale dans les milieux énergétiques. Le choc d’Ormuz, loin de freiner le déploiement des renouvelables, l’a accéléré partout où le réseau était fragile et le carburant devenu inabordable.

Mais cette dominance a cessé d’être seulement commerciale. Depuis avril 2025, Pékin utilise les terres rares comme instrument de politique étrangère, en réponse aux restrictions américaines sur les semi-conducteurs. Le pays assure environ 90% de la séparation mondiale des oxydes de terres rares et plus de 90% de la fabrication des aimants permanents (ceux des moteurs de véhicules électriques et des éoliennes offshore).

L’AIEA a estimé en juillet 2026 que la pleine application de ces contrôles exposerait quelque 6 500 milliards de dollars de production en aval hors de Chine. Les contrôles les plus durs ont été suspendus jusqu’au 10 janvier 2027 à l’issue du sommet Trump-Xi de Washington, mais rien n’a été démantelé. Les restrictions d’avril 2025 restent en vigueur, et les exportations de terres rares soumises à licence vers le Japon étaient nulles trois mois d’affilée à l’été. Mi-octobre, Pékin mettait en consultation un catalogue ajoutant quarante technologies à contrôler, dont des procédés de fabrication solaire.

Le paradoxe est brutal et il structurera la décennie. L’Asie sort d’un détroit pour entrer dans une usine. Elle réduit sa dépendance à un passage stratégique maritime contrôlé par des tiers en augmentant sa dépendance à des chaînes industrielles contrôlées par son voisin le plus puissant. Le Japon, la Corée et l’Inde le savent, et c’est la raison pour laquelle leurs plans « verts » comportent désormais un volet industriel autant qu’un volet climatique. New Delhi a porté sa capacité de fabrication de modules solaires à plus de 170 gigawatts, non par vertu écologique mais par refus de substituer une dépendance à une autre.

La force et la faiblesse d’une transition sans morale

Il faut en tirer la conclusion qui s’impose, même si elle déplaît aux deux camps du débat climatique. L’économie verte asiatique n’est pas un projet moral. C’est une politique industrielle doublée d’une politique de sécurité. Cela lui donne une robustesse que les transitions occidentales n’ont pas.

Elle ne dépend ni d’une majorité parlementaire convaincue du réchauffement, ni de la popularité d’un mouvement écologiste. Un panneau solaire chinois posé au Pakistan ou aux Philippines l’est parce qu’il revient moins cher que le diesel, et il le reste quel que soit le gouvernement.

Mais la même indifférence joue dans l’autre sens. Une politique énergétique qui ne répond qu’à la sécurité et au prix construit du charbon dès lors que le charbon est sûr et bon marché, et c’est exactement ce qui s’est produit entre mars et juin de cette année. Elle n’a aucune raison structurelle de fermer une centrale amortie, ni d’investir dans un réseau qui ne rapporte rien à celui qui le finance, ni de renoncer à un fournisseur dominant tant qu’il livre.

Le vrai test des dix-huit prochains mois n’est donc ni le sommet d’Antalya de 2026 sur les changements climatiques (COP 31) en novembre ni les objectifs de 2030. Maintenant que le pétrole recommence à circuler, les gouvernements asiatiques débrancheront-ils les centrales qu’ils ont rallumées en urgence et construiront-ils les lignes et les batteries qui transformeraient leurs gigawatts installés en électricité réellement consommée ?

La réponse à cette question pèsera davantage sur le climat mondial que tout ce qui se dira dans un centre de conférences méditerranéen.

Andrew Bernard

asialyst.com