Un incendie a ravagé la résidence Kehlsteinhaus d'Adolf Hitler, également connue sous le nom de 'Nid d'Aigle', en Bavière, dans le sud de l'Allemagne. Les autorités privilégient la piste d'un "acte de malveillance", alors qu'un homme de 33 ans a été interpellé par la police allemande. Il présente un trouble psychique.
Près de 200 pompiers ont été mobilisés pour éteindre l'incendie de cette bâtisse, très difficile d'accès, surplombant un éperon rocheux au-dessus de Berchtesgaden. Maison d'apparat du Führer, construite de pierres et de granit, elle doit son surnom de 'Nid d'Aigle' à André François-Poncet, qui fut l'ambassadeur de France auprès du IIIᵉ Reich.
Samedi, des images prises juste avant l'aube montraient l'ensemble du bâtiment en proie aux flammes. En début de matinée, une caméra vidéo panoramique ne montrait plus de feu ravageant le bâtiment, mais de la fumée continuait de s'en échapper.
L'incendie "semble bien dû à un acte de malveillance", a estimé le ministre bavarois de l'Intérieur Joachim Herrmann. Le suspect est un Allemand de 33 ans qui a des liens avec les environs mais n'y vit pas, a déclaré le porte-parole du parquet de Traunstein, Rainer Vietze, cité par le quotidien local PNP.
Si "d'éventuels motifs politiques sont à l'étude", des éléments concrets ont orienté les enquêteurs vers une "possible maladie psychique", un soupçon confirmé par un rapport d'expertise, a indiqué le représentant du parquet selon la même source. Les déclarations du suspect "doivent être interprétées avec prudence", a-t-il encore déclaré.
"Entièrement en feu"
Selon les forces de l'ordre, un détecteur de fumée du bâtiment a déclenché l'alarme incendie vendredi vers 21h50. Les pompiers, alertés, ont aperçu des flammes s'élevant haut dans les airs alors qu'ils se rendaient sur place. Une fois arrivés, ils ont "constaté que le bâtiment était entièrement en feu".
Le 'Nid d'Aigle', la Kehlsteinhaus, fume encore au matin du 24 octobre 2026. La veille au soir, la maison d'apparat d'Adolf Hitler, au-dessus de Berchtesgaden, en Bavière, a été incendiée. [AFP - KERSTIN JOENSSON]
L'accès au lieu de l'incendie, situé à 1834 mètres d'altitude, ainsi que les opérations d'extinction se sont "avérés difficiles", a indiqué la porte-parole de la police, Lisa Maier. Les secours n'ont trouvé personne à l'intérieur du bâtiment. Aucune information n'a encore pu être donnée quant à la cause de l'incendie: "L'enquête de la police judiciaire est en cours", précise-t-elle. Les autorités privilégient un "acte de malveillance".
Non loin du Berghof
Construit entre 1937 et 1938 au-dessus de Berchtesgaden, la Kehlsteinhaus devait servir de bâtiment de représentation à Adolf Hitler pour impressionner les diplomates étrangers; le chef nazi ne s'y est que très peu rendu. Elle faisait partie de
la 'zone interdite du Führer' d'Obersalzberg, un de ses lieux de villégiature favoris: à ne pas confondre avec le Berghof, sa résidence secondaire privée, situé plus bas dans la montagne.
Le Berghof était considérée comme la 'seconde chancellerie' du Reich: Hitler y passait plus d'un quart de son temps. Il n'existe plus aujourd'hui: la villa fut d'abord en partie consumée par l'incendie allumé par les SS à l'approche de l'armée américaine, en 1945, puis totalement détruite en 1950 sur ordre du gouvernement bavarois.
Quant au 'Nid d'Aigle', il a traversé la Seconde Guerre mondiale sans subir de dommages. Depuis 1952, le bâtiment abrite un restaurant qui attire de nombreux curieux et curieuses, avec quelque 350'000 visites par an, selon l'office du tourisme du Land de Bavière. Une exposition y retrace l'histoire de la maison.
Le site de la Kehlsteinhaus, sur l'Obersalzberg, dans le pays de Berchtesgaden, photographié le 11 mai 2025. [KEYSTONE - BARBARA GINDL]
Popularisé dans de nombreux films américains d'après-guerre, le bâtiment offre une vue exceptionnelle sur un paysage de montagnes qui tranche avec l'horreur et les exactions sanguinaires du IIIᵉ Reich. Ses politiques antisémites, racistes et expansionnistes ont provoqué la mort de millions de personnes, dont le génocide d'environ 6 millions de personnes de confession juive – soit les deux tiers des juifs et juives d'Europe.
En 1963, le reportage de Continents sans visa (ci-dessous) explique que Berchtesgaden est devenu "un centre touristique important: c'est d'ailleurs la principale activité de ses quelque 5000 habitants", narre le commentaire. Les autocars qui mènent à la Kehlsteinhaus sont "bondés de touristes".
A Berchtesgaden, le nid d'aigle d'Hitler / Continents sans visa / 11 min. / le 3 octobre 1963
"Aurait-il fallu faire de toute cette zone gardée un musée?" s'interroge le journaliste qui pose la question à un habitant qui réplique que "personne, à Berchtesgaden, ne veut y voir un musée consacré à Hitler (...) nous ne voulons pas en faire un mythe, mais nous ne voulons pas faire disparaître l'Obersalzberg. Il a existé avant Hitler. Ce que nous voulons faire, avant tout, c'est développer le tourisme", affirme-t-il. Un autre homme parlant l'allemand n'est pas de cet avis: "On aurait tout dû faire exploser au lieu d'en faire une exploitation commerciale".
"C'est une période compliquée en Allemagne", souligne l'historien Yan Schubert, joint par RTSinfo: "En 1963, date de la diffusion du reportage, le procès d'Adolf Eichmann – responsable logistique de la 'solution finale', l'extermination de la population juive d'Europe – a eu lieu à Jérusalem, deux ans plus tôt", durant huit mois. "Et il a eu un grand retentissement".
Quel futur pour ce lieu?
Aujourd'hui, "la Kehlsteinhaus est l'un des endroits les plus problématiques d'Allemagne, car c'est un business", explique ce membre de l'Atelier Interdisciplinaire de Recherche (AIR), à Genève. "Pour arriver au 'Nid d'Aigle', il faut soit trois heures de marche, soit payer le prix prohibitif de 34,70 euros par personne pour utiliser l'ascenseur d'époque qui y mène".
"De plus, les touristes vont clairement là-bas à cause d'Hitler, mais la mention du dictateur n'est faite nulle part", remarque le spécialiste du nazisme.
En effet, sur
le site internet de la Kehlsteinhaus, il faut bien chercher pour trouver la mention de la 'nationalsozialistischen Präsenz', pudiquement, la présence nationale-socialiste.
Le mot 'nazi' ou 'nazisme' est absent, quant à 'Hitler', il est très rare et n'apparaît même pas dans la notice consacrée à l'exposition – gratuite – montée par le respectable Institut d'Histoire contemporaine allemand,
das Institut für Zeitgeschichte. C'est l'expérience touristique qui est mise en avant.
"Le mieux, ce serait que ce lieu soit repris et géré par le Centre de documentation sur le nazisme, très bon, qui se trouve à
Obersalzberg, en plaine. Ce serait notamment un non-sens que de reconstruire le 'Nid d'Aigle' à l'identique", note Yan Schubert. Or, ce qui est paradoxal, c'est que cet endroit appartient au Land de Bavière et est géré par une fondation aux buts louables (lire encadré); la restauration est pour sa part exploitée par un opérateur privé.
En 2023, l'historien s'est rendu aux pieds de la Kehlsteinhaus, mais a renoncé à y monter: "J'ai été choqué par l'immense parking, type station de ski, rempli de cars de tourisme. Une sorte de disneylandisation... Juste à côté, un bistro – qui ne date pas de l'époque nazie – vendait des souvenirs douteux, comme des tasses estampillée 'Eagle's Nest' ou même des layettes. Honnêtement, qui veut que son bébé porte une chose pareille?"
De l'argent public
Le propriétaire de la Kehlsteinhaus est le Land libre de Bavière, der Freistaats Bayern. Le ministre bavarois de l'Intérieur, Joachim Herrmann, a promis que le site "ne sera en aucun cas laissé à l'état de ruine", tout en ajoutant: "Cette maison en tant que telle, tout le site, les environs sont liés à une histoire particulière. Il est important que nous poursuivions notre travail de mémoire".
Le Land a accordé à la Berchtesgadener Landesstiftung un droit d'usufruit de ce lieu, ainsi que de sa route d'accès. Cette fondation indique ne poursuivre que des buts d'utilité publique et caritatifs dans le district de Berchtesgaden. Elle finance notamment la santé, les soins, l'éducation, les écoles et la préservation du patrimoine local.
Une question demeure pourtant: faut-il exploiter touristiquement un lieu aussi étroitement lié au régime nazi, à ses décisions génocidaires majeures, ainsi qu'à ses plus hautes figures dirigeantes? Ce point sera sans doute à l'agenda de la Bavière ces prochains temps, pour savoir quoi faire des ruines fumantes du 'Nid d'Aigle'.
Stéphanie Jaquet