Alors que l’on assiste à une désinhibition de la violence dans les rapports internationaux, comment expliquez-vous cette attention permanente que la Finlande porte à la paix, ainsi que la volonté des Finlandais de défendre leur pays ?
En Finlande, nous avons toujours porté attention à tout ce qui est lié à la médiation de la paix et je pense que cela vient de notre histoire et de notre compréhension de ce que l’histoire peut nous enseigner et de ce qu’elle apporte.
En effet, il faut se rappeler qu’il y a environ 100 ans, lorsque nous avons gagné notre indépendance en 1917, nous avons connu une guerre civile féroce et traumatisante, opposant les Rouges aux Blancs. Malgré cela, et bien que nous fussions un pays pauvre à l’époque, nous avons réussi à nous relever pour devenir, en un siècle, ce que l’on pourrait définir comme une société de bien-être nordique prospère. Aujourd’hui, la Finlande se situe dans le top 5 de nombreux classements mondiaux — sur la qualité de vie, l’éducation, la liberté médiatique, la qualité de l’air —, y compris celle des pays les plus heureux du monde depuis huit années consécutives.
L’autre raison qui explique cet intérêt de la Finlande, est que nous vivons à côté d’un voisin qui a eu des tendances impérialistes. Je ne parle pas de la Suède, bien que la Suède en ait eu aussi par le passé, mais de la Russie. Cela a donc créé ce que j’appellerais ce psychisme national, où nous avons maintenant un pays où 80 % de la population est prête à défendre notre indépendance. Or, en dehors d’Israël où la situation est similaire, il n’y a nulle part, ailleurs dans le monde, de tels chiffres.
Dans un monde où la loi de la jungle devient la norme, quelle est votre opinion sur l’avenir du multilatéralisme qui semble aujourd’hui profondément en crise ?
En Finlande, nous croyons fermement au multilatéralisme, et la raison en est que le multilatéralisme nous a menés là où nous sommes aujourd’hui. Je crois personnellement que sans institutions, normes et règles internationales, nous finirons par vivre dans un monde conflictuel, comme nous pouvons le voir actuellement, alors que l’Organisation des Nations Unies a été mise sur la touche dans la plupart des conflits mondiaux et que des vides de pouvoir apparaissent. Or, la nature ayant horreur du vide, quelqu’un finit toujours par combler ces vides.
Les institutions qui nous gouvernent aujourd’hui à l’échelle mondiale — que ce soient les Nations Unies, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international ou l’Organisation mondiale du Commerce — ont été créées il y a environ 80 ans, dans un monde qui n’existe plus. Il faut reconnaitre qu’elles ont plutôt bien fonctionné, mais la structure de pouvoir de ces institutions est biaisée en faveur de l’Occident. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé à un changement dans la structure de pouvoir des Nations Unies et de toutes les autres institutions, afin de refléter davantage le monde d’aujourd’hui. Le pouvoir doit être délégué au Sud global d’une manière générale.
J’ai également déclaré que nous avions le choix entre la multipolarité — que la Chine et la Russie semblent aujourd’hui piloter de concert — et le multilatéralisme. La multipolarité repose sur la souveraineté des États-nations, sur des accords, sur des transactions, et débouche bien souvent sur des conflits. L’autre face de la médaille est le multilatéralisme, qui repose sur les institutions internationales, les règles, les normes et la coopération. Bien sûr, ce ne sera pas un choix complètement binaire, car en fin de compte, ce que nous avons à l’heure actuelle s’apparente plutôt à un monde plurilatéral, soit une sorte de troisième voie entre la multipolarité et le multilatéralisme. Le plurilatéralisme signifie que vous avez des organisations d’intégration régionale qui accomplissent une grande partie des tâches que les organisations mondiales effectuent habituellement. C’est notamment le cas en Europe avec l’Union européenne (UE), en Asie avec l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), en Afrique avec l’Union africaine ou en Amérique latine avec le Marché commun du Sud (Mercosur).
En parallèle de ces institutions régionales classiques, on retrouve également d’autres types d’organisations. Il y a notamment les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), qui bien qu’ils n’aient que peu de choses en commun, ont été rejoints par d’autres pays depuis (Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, Indonésie, Iran). Vous avez aussi l’Organisation de coopération de Shanghaï, l’AUKUS [accord de coopération militaire formé par l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni] ou encore le Quad [groupe de coopération militaire et diplomatique informelle entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie] et de nombreux autres systèmes d’accords, que je ne rejette pas. Je pense qu’ils sont tous bons. Mais le fond du problème est qu’ils doivent, selon moi, alimenter le système mondial.
Que peut concrètement faire l’Europe — qui semble enfin ouvrir les yeux — face aux nouveaux prédateurs, si elle espère préserver sa souveraineté et continuer de jouer un rôle sur la scène internationale ?
L’Europe fait aujourd’hui face à une double pression. Une pression de sécurité qui vient de l’Est, de la Russie, et une pression politique qui vient de l’Ouest, des États-Unis. Cela ne nous laisse donc que deux options : le Nord ou le Sud.
Je pense donc qu’il faut se rapprocher du Sud global et conduire, non seulement un réalisme basé sur les valeurs, mais aussi ce que j’appelle une politique étrangère digne. Cela signifie de trouver différentes formes de coopération avec le Sud global, que ce soit avec les institutions comme l’Union africaine, le Conseil de Coopération du Golfe ou l’ASEAN, ou au travers d’accords bilatéraux entre l’UE et de grands acteurs clés, comme l’UE l’a fait récemment avec l’Inde, l’Australie ou le Mercosur. Nous devons donc prendre plus d’autonomie dans notre politique étrangère et continuer à le faire.
L’Union européenne doit-elle continuer à s’élargir pour espérer peser davantage dans les affaires du monde, alors même que l’Ukraine, comme d’autres pays, frappe à sa porte ? Comment voyez-vous l’avenir de l’Europe ?
Je pense que ce que nous voyons en ce moment, c’est une Union européenne qui va s’élargir et devenir plus flexible. Et je ne dis pas cela uniquement parce que j’ai rédigé ma thèse de doctorat sur l’intégration flexible, ou en d’autres termes, sur le fait que tous les États membres n’ont pas à faire les mêmes choses en même temps.
Je regarde donc l’Europe avec la Communauté politique européenne comme base, soit environ 40 États. Je pense qu’à l’avenir, l’Europe aura différents niveaux d’intégration avec des pays ayant une adhésion pleine et entière et d’autres une adhésion partielle. Face aux bouleversements que traverse le monde actuellement, en particulier pour l’Europe avec cette double pression, nous allons voir se développer de nouvelles dynamiques. Où mèneront-elles ? Je ne sais pas. Mais si quelqu’un m’avait dit il y a quelques années que l’Ukraine pourrait bientôt rejoindre l’Union européenne, je lui aurais dit : « Continue de rêver ! » Donc je n’exclus rien, mais je pense qu’à l’avenir le système d’intégration européen sera plus flexible.
Alors que le nombre de conflits dans le monde ne cesse de croître, la typologie de ces conflits évolue également avec le retour des conflits de haute intensité. Quel est votre regard sur cette situation ?
Après la guerre froide, les conflits étaient généralement locaux. Il s’agissait pour l’essentiel de guerres civiles, tout comme celle qu’a connue la Finlande en 1918. Mais aujourd’hui, ces conflits sont devenus régionaux, et on peut l’observer avec la guerre d’agression de la Russie en Ukraine, le conflit Israël-Palestine, la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran, ou les attaques de l’Iran contre les États du Golfe. En parallèle, les conflits locaux perdurent également, comme c’est le cas au Soudan, où la guerre civile est néanmoins alimentée par des acteurs régionaux.
Ma principale inquiétude est que ces conflits passent du niveau local au niveau régional. Or, nous voyons tous maintenant que ces derniers ont des ramifications mondiales. Cela peut concerner le prix de l’énergie, le prix de la nourriture, le prix des engrais ou les pressions inflationnistes générales, qui découlent par exemple de la fermeture du détroit d’Ormuz.
De plus, le problème est que tout cela se produit à un moment où nous ne devrions pas être en train de résoudre des conflits, mais plutôt de résoudre de grands défis mondiaux tels que le changement climatique, l’intelligence artificielle, le développement énergétique, et j’en passe. Et nous devons maintenant, d’une manière ou d’une autre, revenir à un monde qui était un peu meilleur il y a quelques années.
Justement, comment revenir à ce « monde un peu meilleur » tout en s’adaptant à la nouvelle réalité du monde ?
En Finlande, nous restons attachés à nos propres valeurs, qui sont intrinsèquement occidentales. Il s’agit de la liberté, de la démocratie, des droits de l’Homme, des droits fondamentaux, de la protection des minorités, de l’État de droit, de l’égalité, de la justice. Mais nous sommes réalistes : on ne peut pas résoudre tous les problèmes du monde avec des gens qui pensent comme les Finlandais, ressemblent aux Finlandais ou ressentent comme les Finlandais. Sinon, nous ne résoudrions les problèmes du monde qu’avec les Suédois et les Norvégiens.
Le fond du problème est que le monde est assez diversifié. Et nous respectons cette diversité. C’est pourquoi nous avons demandé, entre autres, la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, car nous estimons que l’ONU a échoué dans ses missions clés de paix en Ukraine, au Soudan, à Gaza, avec l’Iran, dans les États du Golfe, etc.
Comment la Finlande espère-t-elle peser pour ramener le monde vers le chemin de la paix et réformer le Conseil de sécurité de l’ONU ?
Il faut savoir que la façon dont nous nous formons à la médiation de la paix est très liée à l’identité de notre ancien président Martti Ahtisaari (1), qui a créé en 2000 l’ONG CMI – Martti Ahtisaari Peace Foundation, dont j’ai été le président du conseil d’administration pendant six ans. Son approche était que tous les conflits ont une solution, et que tout ce que les humains commencent, nous pouvons aussi y mettre fin. Nous avons donc intégré cela dans notre système scolaire. Nous enseignons ainsi aux enfants que la médiation de la paix commence simplement par une interaction humaine normale.
À l’ONU, nous arrivons sans presque aucun passif, mis à part notre programme visant à promouvoir l’intégration des femmes dans la médiation de la paix notamment. C’est pourquoi lorsque je propose de doubler le nombre de membres du Conseil de sécurité de l’ONU et de donner un siège à l’Amérique latine, deux à l’Afrique et deux à l’Asie, lorsque je propose de supprimer le droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, ou lorsque je dis que vos droits de vote devraient être suspendus si vous violez la Charte de l’ONU, les gens ne voient pas cela comme une démonstration de force d’un grand pays. Ils y voient une proposition concrète d’un petit pays qui n’a pas les mêmes intérêts personnels en jeu.
Vous êtes également très engagé sur la guerre en Ukraine et vous avez d’ailleurs récemment proposé de jouer le rôle de médiateur avec Vladimir Poutine. Quelle est votre opinion sur la situation en Ukraine aujourd’hui et sur les perspectives de résolution du conflit ?
L’Ukraine est aujourd’hui dans une bien meilleure position qu’elle ne l’a été depuis le début de cette guerre. Je pense en effet que la première année de ce conflit a été une question de survie. Les trois années suivantes étaient une affaire de résilience. Maintenant, c’est une question de mathématiques. Et de ce point de vue, l’Ukraine est au-dessus. Au cours des cinq derniers mois, l’Ukraine a tué ou blessé en moyenne 35 000 soldats russes par mois, dont 23 000 morts par mois. En mars 2026, c’était la première fois que l’Ukraine lançait plus de missiles et de drones en Russie que l’inverse. Au cours du mois d’avril, l’Ukraine récupérait plus de territoires qu’elle n’en perdait. Cette situation nous amène au fait qu’une majorité de la population russe commence maintenant à être opposée à la guerre. Et il y a deux raisons à cela.
La première est que l’Ukraine est capable de pénétrer profondément dans le territoire russe avec des drones et des missiles jusqu’aux usines de Shahed, jusqu’à Moscou et jusqu’à Saint-Pétersbourg. La seconde est que, par conséquent, la Russie a dû bloquer Internet, Telegram et WhatsApp. Cela génère donc une menace réelle pour les habitants de Saint-Pétersbourg et de Moscou.
Je pense donc que l’Ukraine est dans une très bonne position en ce moment. Bien sûr, je ne dis pas que le financement de l’Ukraine est résolu, mais elle sait qu’elle peut compter sur les 90 milliards d’euros que le Conseil de l’UE a débloqué pour les années 2026/2027. Je pense aussi que, contrairement à ce que nous pensions auparavant, la guerre en Iran s’est avérée utile pour l’Ukraine, parce que cette dernière a pu aider les pays du CCG en mettant en avant son expérience face aux attaques de drones et de missiles.
J’espère que le président américain verra qu’il n’y aura qu’un seul vainqueur dans cette guerre, et que ce sera l’Ukraine. Parce que chaque fois qu’une grande puissance attaque une petite puissance, cela devient existentiel. Et si la petite puissance existe encore après le conflit, elle est par définition la gagnante. C’est ce que nous avons ressenti après la Seconde Guerre mondiale également.
Vous avez récemment déclaré, dans le journal italien Corriere della Sera : « Le moment est venu de commencer à parler avec la Russie. Quant à savoir quand cela se produira, je l’ignore. » Alors que la Finlande est désormais membre de l’OTAN, comment voyez-vous l’avenir des relations avec la Russie, avec qui vous partagez 1340 km de frontière commune ?
Pour commencer, je ne pense pas que la Finlande aurait rejoint l’OTAN si la Russie n’avait pas envahi l’Ukraine. Cela a changé l’opinion publique en Finlande, qui était auparavant à 50 % contre et 20 % pour. Mais l’attaque de février 2022 a inversé la tendance et la popularité de l’OTAN a culminé à 80 % il y a quelques mois. Aujourd’hui, elle est redescendue à environ 70 %. Le message adressé à mes amis finlandais et à mes amis européens est de dire que la frontière avec la Russie ne va pas disparaitre, et que nous devrons toujours avoir une relation avec nos voisins.
Actuellement, la discussion avec Moscou est évidemment très difficile, à cause de la guerre d’agression. Mais il viendra un jour où nous rétablirons des relations politiques et diplomatiques avec la Russie. Elles ne seront plus les mêmes qu’avant la guerre ou avant la fin de la guerre froide, mais il y aura une relation. Si la Russie continue de contester l’existence souveraine et indépendante de ses voisins, alors il n’y aura pas d’avenir. Mais si la Russie est prête à s’engager dans le cadre du droit international avec son voisin, alors il y a un potentiel pour une relation.
Un bon point de départ serait que la Russie respecte les règles et les normes des Nations Unies qui interdisent « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État » (art. 2 de la Charte). Il serait bien également que la Russie respecte l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, l’OSCE. C’est au sein de cette institution que nous avons défini toutes ces choses il y a bien longtemps. Il y aura donc un avenir, mais nous ne savons simplement pas à quoi il ressemblera.
Alors que l’UE est très active face à la Russie, pensez-vous que le positionnement de l’Europe vis-à-vis d’Israël affaiblit la parole de l’UE, qui est accusée de mener une politique étrangère de deux poids, deux mesures ?
Est-ce qu’il y a un manque de crédibilité à avoir un double standard entre ce que nous disons et faisons avec la Russie et ce que nous disons et faisons avec Israël ? La réponse est inévitablement oui. La politique étrangère n’est jamais noire et blanche. Il n’y a pas un seul pays dans ce monde qui mène une politique étrangère qui soit cohérente et constante. La Finlande ne le fait pas, Israël ne le fait pas, les États-Unis ne le font pas, la Russie ne le fait pas, la Chine ne le fait pas.
Est-ce que je préfèrerais que le monde soit un endroit différent, en particulier dans cette région ? Oui, bien sûr. Israël a le droit de se défendre et d’assurer sa sécurité. Mais est-ce qu’Israël est allé trop loin à Gaza ? Oui. Est-ce qu’Israël est allé trop loin en Cisjordanie et au Liban ? Oui, également.
En politique étrangère, je fais souvent la différence entre ce que vous pouvez faire et ce que vous pouvez dire. Il y a certains conflits où nous pouvons faire des choses, comme en Ukraine, et il y en a d’autres où nous ne pouvons que faire des déclarations, car nous savons que notre impact sera assez limité. Le monde n’est pas parfait, malheureusement, ni la politique étrangère.
Actuellement, la Finlande soutient la solution à deux États entre Israël et la Palestine. Concernant la reconnaissance de l’État de Palestine, j’ai dit que c’était le moment pour nous de reconnaitre la Palestine. La question n’est donc pas de savoir si nous le ferons, mais quand. Lorsque le gouvernement actuel me proposera de le faire, je l’approuverai immédiatement.
Note
(1) Président de la Finlande de 1994 à 2000, il a obtenu le prix Nobel de la paix en 2008 « pour les efforts qu’il a déployés sur plusieurs continents et pendant plus de trois décennies pour résoudre les conflits internationaux ».
Thomas Delage
Alexander Stubb