À bien des égards, l’Irak aura été la scène principale du début du XXIe siècle dans le monde arabe. Du « péché originel » de l’intervention menée par les États-Unis en 2003 dans leur « guerre contre le terrorisme » à la proclamation du « califat » de l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) à Mossoul en 2014, à la suite du déclenchement du conflit syrien, en passant par la répression du « printemps irakien » entre 2011 et 2019, les grands bouleversements régionaux auront souvent eu, pendant près de deux décennies, l’Irak comme point de départ, théâtre, symbole ou catalyseur. Or cette centralité irakienne semble désormais appartenir au passé.
Depuis octobre 2023, les reconfigurations sociopolitiques du Moyen-Orient se multiplient et leur portée est immense : accélération du nettoyage ethnique dans les Territoires palestiniens ; violations répétées par Israël de la souveraineté de ses voisins avec l’appui de l’administration de Donald Trump (depuis 2025), parfois au détriment même d’alliés des États-Unis ; chute du régime syrien de Bachar al-Assad (2000-2024) ; fragilisation de la République islamique d’Iran sous l’effet d’une contestation intérieure croissante et d’interventions militaires extérieures ; affaiblissement structurel de l’« axe de la résistance » ; reconsidération par les monarchies du Golfe de leurs visions stratégiques… De cette accélération de l’histoire régionale, l’Irak semble n’être qu’un acteur occasionnel, voire un spectateur lointain. Plus qu’une stabilité retrouvée, cette mise en périphérie de la géopolitique régionale traduit une situation de précarité : celle d’un pays rattrapé par les contradictions structurelles de son système politique, issu à la fois de l’occupation américaine (2003-2011), des élites arrivées au pouvoir en 2003 et des influences étrangères qui continuent de le façonner.
Après les horreurs de Daech, la quête de stabilité
La fin des années 2010 est marquée par la réaffirmation, par Bagdad, de la domination de l’État central. La victoire sur l’EI, proclamée en décembre 2017, s’accompagne d’une amélioration de la situation sécuritaire. Deux mois plus tôt, la tentative des autorités d’Erbil d’organiser un référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien s’était soldée par l’intervention des forces armées fédérales et par le retour des « territoires disputés » dans le giron de Bagdad, après des années de contrôle par les partis kurdes irakiens. Cette reprise en main sécuritaire s’exerce aussi contre la contestation d’un système politique fondé sur le clientélisme et sur une répartition du pouvoir selon des lignes partisanes et ethnoreligieuses : le mouvement social d’octobre 2019, la « révolution de Tichrine », est écrasé dans le sang.
La réaffirmation de la souveraineté et de l’autorité du pouvoir central s’accompagne de la volonté de construire une nouvelle image : celle d’un Irak ayant tourné la page de la violence et du chaos, désormais apaisé, en quête de relations pacifiées avec ses voisins et concentré sur le développement ainsi que sur la diversification de son économie. Cette stratégie se traduit notamment par une intense activité diplomatique, qui voit l’Irak engager ou accélérer un rapprochement, y compris avec des pays avec lesquels il entretenait jusque-là des relations tendues : signature d’un accord stratégique avec la Turquie en 2024 ; retour d’un ambassadeur saoudien à Bagdad en 2016, pour la première fois depuis l’invasion du Koweït en 1990 ; acceptation de la main tendue par le nouveau dirigeant syrien, Ahmed al-Charaa, dès décembre 2024. Bagdad cherche en outre à s’établir comme une puissance d’équilibre dans la région, en développant une activité de médiation : ses bons offices contribuent ainsi au rapprochement irano-saoudien annoncé à Pékin en 2023.
L’affirmation de l’Irak comme État souverain et stabilisé pose, surtout après 2017, la question de son monopole sur l’exercice de la violence armée. La guerre contre l’EI avait en effet vu naître un nouvel acteur : les Unités de mobilisation populaire (UMP, ou Hached al-Chaabi), ensemble hétéroclite de groupes armés majoritairement chiites. Certains sont issus de milices ayant combattu l’occupation américaine ; d’autres sont nés pour soutenir le régime de Bachar al-Assad en Syrie à partir de 2012 ; d’autres encore ont été créés pour faire face à la menace de Daech en Irak en 2014. Fortes de dizaines de milliers de combattants ayant répondu à l’appel des autorités religieuses chiites pour protéger le territoire irakien, les UMP se sont progressivement institutionnalisées et intégrées à l’appareil d’État irakien. Elles font l’objet de nombreuses critiques émanant de la société civile, des composantes kurdes et sunnites de la population irakienne, ainsi que des puissances occidentales, qui leur reprochent des pratiques violentes et criminelles, de même que les liens entretenus par leurs groupes les plus influents avec les Gardiens de la révolution iraniens (pasdaran). Leurs brigades sont également accusées de conserver un fonctionnement milicien et une allégeance au commandement militaire iranien.
Les gouvernements successifs cherchent donc à tenir une position d’équilibre fragile, qui consiste à la fois à ménager ces groupes, d’autant plus importants qu’ils investissent massivement les champs politique et économique, et à les contenir afin de satisfaire les demandes américaines de démantèlement de ce que Washington considère comme le principal bras armé de l’influence de Téhéran en Irak. De fait, certains groupes armés les plus proches de l’Iran disposent, outre de brigades au sein des UMP, de « factions » indépendantes qui, après la guerre, continuent, au nom de leur participation à l’« axe de la résistance » coordonné par Téhéran, de conduire des opérations militaires visant à obtenir le retrait des derniers personnels américains présents en Irak.
Cette gestion politique d’injonctions contradictoires aboutit à un résultat paradoxal. D’une part, les UMP deviennent une institution de l’État irakien. Une partie de leurs membres finit même par prendre goût aux bénéfices matériels et symboliques, ainsi qu’à la stabilité, qui y sont attachés. D’autre part, cette institutionnalisation contribue à ancrer durablement les groupes composant les UMP dans l’appareil administratif irakien et à donner accès à leur direction aux moyens logistiques, financiers et de renseignement de l’État. La domestication du phénomène milicien n’a pu s’opérer qu’au prix d’une greffe hâtive, au bénéfice des principaux intéressés. Si le Premier ministre Mohamed Chia al-Soudani (depuis 2022) est souvent loué pour sa capacité à suivre une ligne relativement indépendante de la politique iranienne, tout en ayant empêché une confrontation avec le nouveau pouvoir syrien, c’est aussi sous son mandat que les UMP ont consolidé leur empire économique.
Ce renforcement de l’ancrage institutionnel des UMP va de pair avec une refonte des « factions », notamment à la suite de l’assassinat, par un drone américain, en janvier 2020, de deux figures tutélaires, dont Qassem Soleimani (1957-2020), général iranien de la force Al-Qods. Après cette date, qui marque le début du démembrement de l’« axe de la résistance », processus appelé à s’accélérer après 2023, les groupes armés autonomes constituent un Comité de coordination de la résistance islamique en Irak. Y sont présentes les brigades Hezbollah, Harakat Hezbollah al-Nujaba, Sayyed al-Shuhada, Imam Ali et la Ligue Ahl al-Haq, dont une partie se retrouvera, après le 7 octobre 2023, dans la « Résistance islamique en Irak » (RII).
Se tenir à l’écart des conséquences du 7 Octobre
L’ambition d’équilibre de l’État irakien est particulièrement mise à l’épreuve par la guerre à Gaza qui suit le 7 octobre 2023 et par sa régionalisation progressive. Bagdad s’emploie à éviter toute implication directe. De fait, durant les deux premières années du conflit, y compris pendant la « guerre des douze jours » de juin 2025 entre Israël et l’Iran, l’Irak n’est concerné qu’à la marge. Les groupes armés qui constituent la composante irakienne de l’« axe de la résistance » font preuve d’une grande prudence et se contentent de quelques frappes aux effets limités.
Si cette mise à l’écart des groupes armés de la RII est souvent attribuée à la volonté de Mohamed Chia al-Soudani de ne pas impliquer son pays dans la guerre, elle tient davantage aux réticences de l’Iran, qui ne souhaite alors pas provoquer un embrasement régional, ainsi qu’à celles des groupes armés eux-mêmes. Ceux-ci craignent en effet de s’aliéner les grands partis politiques chiites de Bagdad et de perdre le bénéfice de leur intégration à l’État irakien en provoquant une réaction israélienne qui ne se soucierait guère de proportionnalité et leur ferait subir un sort comparable à celui du leadership du Hezbollah libanais. Enfin, l’idée de se mobiliser pour la Palestine ou pour le Liban divise. Une partie des membres des UMP, acquise à l’idée de faire pleinement partie de l’État, souhaite prendre ses distances avec les factions de la RII qui, par leurs provocations violentes, sapent le travail d’institutionnalisation des UMP. Un autre facteur contribue à figer les positions : la perspective des élections législatives de novembre 2025, qui incite les principaux acteurs à éviter toute aventure susceptible de bouleverser les équilibres partisans, surtout dans un contexte où les Irakiens pourraient sanctionner dans les urnes les factions jugées responsables d’avoir replongé le pays dans un conflit violent.
L’Irak n’est donc ni un acteur ni un véritable théâtre de ce premier moment de la régionalisation de la guerre ; il parvient d’ailleurs à absorber le choc du changement de régime à Damas, en dépit des craintes suscitées par l’arrivée au pouvoir d’un ancien djihadiste issu d’Al-Qaïda et par le complexe obsidional que celle-ci réactive au sein d’une grande partie de la population chiite, notamment à la suite des massacres perpétrés sur la côte alaouite en mars 2025.
L’Irak pris en étau
Cet équilibre précaire est mis à mal par deux dynamiques qui révèlent la double dépendance irakienne à l’égard des exigences concurrentes de Washington et de Téhéran : d’une part, une nouvelle impasse politique interne, consécutive aux élections législatives ; d’autre part, l’intensification de la confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Comme sur de nombreux autres dossiers internationaux, le second mandat de Donald Trump se traduit par une ingérence assumée et menaçante dans la vie politique irakienne.
Comme cela s’est régulièrement produit depuis 2003, les législatives de novembre 2025 ne font émerger aucun vainqueur disposant d’une majorité lui permettant de constituer un gouvernement. Dans les négociations qui se poursuivent pendant plusieurs semaines, le Cadre de coordination – coalition regroupant les principaux partis chiites – avance la candidature de Nouri al-Maliki à la primature. Ancien chef du gouvernement (2006-2014) et instigateur des UMP, cet homme né en 1950 apparaît, pour ses partisans, comme capable de restaurer l’autorité de l’État et de préserver les intérêts du camp chiite dans un contexte régional incertain. Cette proposition se heurte toutefois à un veto américain explicite, Donald Trump reprochant à Nouri al-Maliki sa conduite passée des affaires irakiennes. Washington multiplie les pressions sur Bagdad, allant jusqu’à évoquer la possibilité de sanctions économiques. Nouri al-Maliki alterne alors entre la dénonciation de l’ingérence américaine dans les affaires irakiennes et la promesse de rationaliser, voire de démanteler, certaines factions armées, dans l’espoir de lever l’opposition américaine à son retour au pouvoir. Conscientes de la nécessité de désigner un Premier ministre capable de négocier avec l’administration américaine, mais soucieuses de ne pas paraître soumises aux injonctions de Washington, les élites politiques irakiennes se trouvent plongées dans une impasse au moment où l’environnement immédiat du pays s’embrase.
La reprise de la confrontation directe entre Israël, les États-Unis et l’Iran vient en effet changer la donne et risque de précipiter l’Irak dans la guerre malgré lui. Le changement de stratégie opéré par Téhéran – qui avait refusé l’escalade à l’été 2025, mais paraît avoir fait de la régionalisation du conflit un choix assumé six mois plus tard – entraîne une mobilisation plus visible de certains groupes armés irakiens. Des manifestations sont organisées devant la Zone verte, tandis que des tirs de missiles visent des cibles situées à Bagdad – dont l’ambassade américaine, le 7 mars 2026 –, au Kurdistan irakien ainsi que dans des pays voisins. Cet engagement demeure cependant d’une portée limitée. Les opérations menées depuis le territoire irakien visent le plus souvent des objectifs symboliques et n’occasionnent que des dégâts restreints aux intérêts américains. L’entrée en action de la RII semble ainsi relever moins d’un retour à un alignement idéologique aveugle sur l’Iran que d’un engagement calibré. Il s’agit à la fois de préserver la crédibilité de l’alliance stratégique avec Téhéran et d’entretenir, auprès des États-Unis comme des monarchies du Golfe, la menace d’un embrasement régional susceptible d’augmenter le coût politique de la poursuite de la guerre. Les factions armées irakiennes cherchent, au début du conflit, à jouer leur rôle dans l’équation régionale sans remettre pour autant en cause leur insertion dans l’espace politique national.
Dans ce contexte, la position du Premier ministre sortant, Mohamed Chia al-Soudani, apparaît particulièrement fragile. Sa ligne officielle – refuser toute implication directe de l’Irak dans la guerre – lui avait initialement permis de consolider une stature nationale au cours de l’année 2025. À mesure que certaines factions armées multiplient les initiatives militaires, cette posture révèle surtout les limites de l’autorité du chef du gouvernement sur des groupes qui, pour certains, n’hésitent plus à le menacer ouvertement s’il devait entraver l’action de la RII. Pour autant, l’ensemble des acteurs irakiens semble poursuivre, chacun sur son propre terrain, un même objectif de retenue, qu’il s’agisse du Premier ministre désireux d’être reconduit, des politiciens du Cadre de coordination chiite soucieux de préserver la stabilité de leur oligopole, des chefs de factions armées qui souhaitent conserver l’accès aux largesses de l’État, ou encore des autorités religieuses chiites d’Irak, dont la plus éminente, l’ayatollah Ali al-Sistani, s’emploie à ne fournir aucun prétexte à une mobilisation armée en soutien à l’Iran.
L’étau dans lequel se trouve pris l’Irak, entre les impérialismes américain et iranien, n’a rien de nouveau. Ancienne puissance occupante, les États-Unis ont orchestré le façonnage institutionnel de l’Irak post-2003 en collaboration avec une classe politique revenue d’exil et clientélisée. Leur administration, leur présence militaire persistante, ainsi que leur contrôle des revenus des hydrocarbures irakiens, leur assurent des leviers significatifs sur la vie politique du pays. L’Iran, pour sa part, peut notamment compter sur l’attachement de plusieurs groupes politiques irakiens de premier plan au modèle idéologique conçu par l’ayatollah Rouhollah Khomeyni (1902-1989), comme en témoignent les déclarations d’allégeance de nombreux dirigeants chiites irakiens à Mojtaba Khamenei, devenu Guide suprême à la suite de la mort de son père, Ali Khamenei, tué le 28 février 2026, qui était au pouvoir depuis 1989.
Symbole de cette double dépendance, Bagdad doit, depuis 2016 et la réactivation du régime de sanctions internationales contre Téhéran, demander régulièrement à Washington une dérogation pour pouvoir acheter à son voisin iranien l’électricité qu’il n’est pas en mesure de produire à partir de son propre pétrole. Si cette situation peut, en temps de paix, s’accommoder d’équilibrismes politiques dont les élites irakiennes sont devenues expertes, elle réduit, en temps de guerre, l’action politique à une dangereuse ligne de crête. L’incertitude politique dans laquelle est plongé l’Irak, du fait de ces contradictions, le rend aujourd’hui vulnérable aux moindres inflexions de son environnement. Pour n’en prendre qu’un exemple, les initiatives américaines et israéliennes visant à encourager la mobilisation de groupes d’opposition kurdes iraniens installés sur le territoire irakien pourraient provoquer des réactions violentes de la part des factions alliées à Téhéran et réactiver les logiques d’escalade que Bagdad cherche précisément à éviter.
Une résistance sans cause ?
L’Irak a sous les yeux un contre-modèle : celui de l’État libanais, qui joue sa propre existence, faute, sans doute, d’avoir pu résoudre la question de la place de la « résistance » dans l’appareil d’État. Le Liban a ses spécificités : sa proximité géographique immédiate avec l’État israélien, d’abord ; le statut unique du Hezbollah, ensuite, incarnation hégémonique de la RII et principal acteur politique et militaire du système libanais, mais contesté jusqu’au cœur de l’État par des adversaires partisans aux affiliations communautaires et idéologiques diverses. En Irak, la RII, quoique suscitant la critique, voire l’hostilité, de larges pans de la société, constitue une réalité plus diverse et plus éclatée, partagée entre plusieurs groupes armés et prise dans un réseau d’alliances avec une classe politique qui dépasse largement ses propres frontières. C’est plus encore le cas si l’on y ajoute les UMP, associées à l’oligopole politique chiite qui domine l’État irakien depuis 2005, implanté sur l’ensemble du territoire et imbriqué dans la vie économique du pays.
La situation irakienne rend ainsi plus inconcevable encore le mythe d’une extirpation de la « résistance » de ce qui serait le corps sain de l’État. Il y a peu encore, les groupes armés irakiens, à l’assise idéologique souvent faible, éloignés de la Palestine et concentrés sur leurs activités économiques et politiques, dans une société tout juste sortie de la guerre et dans un contexte de retrait américain, tendaient de plus en plus à devenir une résistance dépourvue de cause. L’affaiblissement de l’axe iranien et la mort de Hassan Nasrallah (1960-2024) les poussaient à se réinventer politiquement pour survivre, tandis que leurs troupes, à mesure qu’elles découvraient les bénéfices de l’État, se prenaient à s’y plaire. La guerre a redonné une cause à cette résistance et, ce faisant, a brisé cette dynamique – peut-être provisoirement.
Robin Beaumont