Les développements géopolitiques spectaculaires de l’année 2026, au Moyen-Orient comme ailleurs, sont venus confirmer la centralité des émotions dans les relations internationales et plus particulièrement le poids de la colère, affect occupant une place singulière. Les deux dernières décennies ont aussi été traversées par une succession de violences politiques, de terrorismes transnationaux, de soulèvements populaires et de mouvements d’indignation qui ont profondément fissuré l’ordre international. Aux insurrections armées qui s’enlisent s’ajoutent la montée des populismes, le retour de nationalismes offensifs, le durcissement autoritaire de nombreux gouvernements, la haine de l’« Autre » et d’interminables guerres civiles. Sur ces dynamiques se greffent des rancœurs sociales, anciennes ou plus récentes, et l’émergence de nouvelles formes de belligérance numérique.
Jamais la colère n’a semblé aussi vive ni aussi intimement liée aux transformations géopolitiques du temps présent, comme l’avait exposé Géopolitique de la colère : de la globalisation heureuse au grand courroux, ouvrage publié pour la première fois en 2020, puis actualisé dans une version enrichie en 2024 [au Cavalier Bleu]. De fait, cette émotion travaille tous les territoires autant qu’elle recompose les différents rapports de force sociopolitiques, économiques, identitaires et culturels qui les structurent. Loin de s’épuiser, la colère parait s’intensifier et s’étendre de manière presque exponentielle à l’échelle du globe. Elle articule les récits nationaux, oriente les stratégies étatiques et sous-tend des mobilisations d’envergure. Loin d’être un simple ressenti éphémère, elle constitue une ressource politique, un langage diplomatique, un canal de recompositions.
La colère, moteur des secousses géopolitiques
En 2026, le monde assiste indiscutablement à une exacerbation des rivalités de puissance, à une fragmentation des normes et à une multiplication des conflits de haute intensité. Dans ce contexte, la colère est une émotion décisive à laquelle recourent à la fois les États, les sociétés et les acteurs transnationaux. Elle ne se résume pas, en effet, à un pur bruit de fond mais représente un instrument stratégique qui permet par exemple de comprendre les réactions d’États que l’on pourrait à première vue juger irrationnelles, des escalades militaires brutales, mais aussi la formation de coalitions inattendues.
Soulignons en premier lieu que la colère se distingue par sa dimension téléologique. Elle vise un objet perçu comme responsable d’une injustice et implique un désir de réparation, sinon de punition, ce qui en fait une émotion particulièrement inflammable dans le champ de la géopolitique. Issu de la racine latine cholera, qui signifie la « bile », le mot « colère » ne surgit que relativement tard dans la langue française. On lui préférait autrefois le terme d’« ire ». Les dictionnaires en donnent des définitions variées, de l’état affectif violent et passager à une réaction contre ce qui blesse, une émotion de l’âme, un accès de fureur. La psychologie la classe parmi les émotions « primaires », dans le répertoire des affects universels. On la retrouve dans toutes les sphères de l’existence et, assez logiquement, au cœur d’un grand nombre de développements géopolitiques.
Comme d’autres émotions qui s’y apparentent étroitement, tel le ressentiment, la colère s’inscrit dans un continuum et ne décrit pas seulement le monde : elle le produit, suivant une logique performative qui en fait un sentiment agissant. Exprimée au grand jour, elle sera tantôt un signal stratégique, un outil de cohésion ou un instrument de pression. C’est précisément son ubiquité qui démontre le « tournant émotionnel » pris par la géopolitique. Jamais, en effet, l’attention portée aux émotions n’a été aussi visible, systématique et conceptualisée qu’aujourd’hui.
2026 : un contexte mondial propice à la colère ?
Si la colère avait accompagné en filigrane les bouleversements du XXe siècle, elle a changé d’échelle avec l’entrée dans le second millénaire. Le temps des illusions semble ainsi révolu, notamment l’idée que la mondialisation aurait apporté à l’humanité une béatitude collective, une parenthèse harmonieuse de prospérité partagée. Ce constat ne revient pas à condamner ce processus, qui demeure pour beaucoup synonyme d’ouverture, d’émancipation et d’espérance. Mais la colère s’est imposée partout, insinuée dans les interstices du politique, dans les fractures géographiques, dans les renoncements des élites face aux attentes et aux revendications de leurs peuples, et jusque dans des enjeux transversaux encore mal maitrisés, comme le changement climatique.
Aucun espace n’échappe à ce « contrecoup colérique » marqué par une montée des inégalités, par la multiplication des mouvements sociaux, de plus en plus déterminés et parfois violents, par des sentiments d’exclusion et de rejet des gouvernements en place, par des discriminations de différents types, et enfin par la propagation d’hostilités tous azimuts. La colère est devenue un marqueur affectuel clé des sociétés, un révélateur des tensions profondes qui parcourent le monde globalisé. Prenons le cas des rivalités géopolitiques entre États. On voit comment les tensions entre les États-Unis, la Chine et la Russie se cristallisent depuis des années à travers cette émotion : colère américaine face à la contestation de son leadership dans les domaines commercial, technologique et militaire ; colère chinoise plus calibrée et ancrée dans la mémoire du « siècle des humiliations » et dans des contentieux contemporains (Taïwan, mer de Chine) ; colère russe alimentée par un récit d’encerclement qui légitime une politique extérieure agressive et la militarisation des rapports de Moscou au reste du monde.
Pour de nombreux États, la colère est en effet souvent un outil de politique intérieure projeté vers l’international, qui se manifeste par des ruptures diplomatiques, des sanctions, des démonstrations de puissance ou encore des discours accusatoires, comme ceux qui pullulent actuellement. En d’autres termes, la colère exprime autant qu’elle façonne les rapports de force. De nombreux pays du « Sud global » mobilisent une colère historique postcoloniale pour réclamer une reconnaissance des blessures du passé ainsi qu’une redistribution plus équitable du pouvoir, notamment au sein des grandes instances multilatérales. La colère véhiculée par leurs sociétés est par ailleurs susceptible de renforcer cette demande et de pousser les gouvernements concernés à adopter des positions encore plus dures sur nombre de dossiers.
Grands enjeux géopolitiques présents et à venir
En l’état, la colère est surtout l’un des principaux facteurs d’aggravation des conflits et d’une prolifération des crises au niveau planétaire. Aucun espace, aucun territoire n’échappe à ses effets. Elle incite de surcroit l’essor d’un populisme naguère marginal et devenu, en quelques années, un élément central de la vie politique dans les démocraties occidentales, avec son cortège d’incertitudes et de menaces. Mais tout populisme renvoie à des colères plus anciennes, plus profondes, qui trouvent dans cette émotion un canal d’expression. Les fondamentalismes religieux et les formes modernes de la xénophobie constituent d’autres manifestations inquiétantes de ce déchainement coléreux, rappelant d’autres heures sombres de l’Histoire.
Loin de favoriser la résolution des conflits, la colère conduit dans la plupart des cas à une escalade quasi inévitable de la violence. Rarement encourage-t-elle la conciliation. Elle tend au contraire à déclencher, nourrir et prolonger les antagonismes armés. Parmi les émotions mobilisées dans les affrontements entre groupes et communautés, la colère figure parmi les plus dévastatrices, tant elle peut ouvrir la voie à toutes sortes d’agressions. De plus, elle représente parfois une disposition durable, inscrite dans le temps, qui influence au premier plan l’évolution et l’issue d’une crise. Les exemples sont légion, mais ceci est spécifiquement observable dans une région comme le Moyen-Orient où la colère a mué en un véritable « espace » en soi — politique, social et religieux —, qui joue un rôle moteur dans les dynamiques de conflit et d’alliance.
Il arrive cependant que la colère produise une dynamique inverse : au lieu d’attiser la vengeance et de mener à l’impasse, elle sert de signal en faveur de concessions visant à éviter une aggravation du conflit et à en faciliter le règlement. La colère devient alors un outil de négociation. Contrairement à la notion selon laquelle elle entraverait tous pourparlers, il est montré que, selon l’acteur qui l’exprime, celui qui la perçoit et l’environnement culturel dans lequel elle s’inscrit, la colère n’est pas toujours inappropriée ni disqualifiante. Dans cette optique, la propension à concéder ou, au contraire, à se venger dépend en grande partie de la manière dont la colère de l’adversaire est interprétée, comme légitime ou non. Plus cette colère est vue comme injustifiée, plus elle accentue le désir de représailles, en fonction du pouvoir dont dispose la partie prête à riposter, et inversement.
Une émotion ambigüe
Sur d’autres terrains, la colère apparait comme une ressource vitale : dans la défense des droits humains, face à la banalisation des abus et des violations, elle est une émotion nécessaire, salvatrice. De fait, quoique la colère se révèle fréquemment destructrice, elle procure dans ce cas une voix à celles et à ceux que la géopolitique traditionnelle laissait dans l’ombre. Il ne s’agit alors plus de la contenir ou de la canaliser, mais au contraire de la cultiver, de l’organiser, de la professionnaliser. On retrouve ici l’idée de « colère saine », fondée sur l’expression d’une insatisfaction face à l’injustice, sur le sentiment d’impuissance face à une situation intolérable.
L’ère numérique a aussi fait émerger une nouvelle forme de colère, propre aux sociétés digitalisées : en ligne, diffuse, virale, qui s’impose comme l’un des traits distinctifs d’un monde hyperconnecté. Internet possède une capacité singulière à dramatiser les émotions. À l’échelle de milliards d’internautes, la circulation massive de la colère sur tous les sujets, en particulier géopolitiques, produit ainsi des effets notables, qu’ils soient considérés comme bénéfiques ou comme délétères. Un déferlement de colère incontrôlée sur Internet a indéniablement contribué à dégrader les relations, donnant lieu à des échanges de plus en plus véhéments, et parfois ouvertement insultants et menaçants. Cette colère numérique fragilise les sociétés en renforçant les capacités répressives de certains régimes. Elle peut réduire la disposition au compromis, entraver la négociation et, malheureusement, parfois aboutir au pire.
Myriam Benraad