La Chine, confrontée à la menace d’une guerre commerciale avec l’Union européenne, a consenti à un premier geste début octobre en promettant une limitation de ses exportations de véhicules hybrides. Mais l’Europe est encore loin du compte tant la menace que représente l’industrie chinoise est majeure. Elle ne compte pas en rester là et entend aller de l’avant pour adopter en 2027 un arsenal de mesures pour faire à ce « choc chinois 2.0 » qui a commencé.
Selon des sources européennes convergentes, en dépit d’un premier accord engrangé au terme d’une visite à Pékin du commissaire européen au Commerce Maroš Šefčovič, l’Union européenne, réunie en Conseil européen les 15 et 16 octobre à Bruxelles, envisage désormais l’adoption d’un nouvel instrument commercial, un « bazooka ultime, » qui pourrait fermer le marché européen à toute entreprise faisant usage de pratiques déloyales. Une fermeté nouvelle face au déficit commercial abyssal qu’enregistre l’UE avec la Chine, dépassant actuellement 1 milliard d’euros par jour et probablement 400 milliards d’euros pour 2026.
Information confirmée par la présidente de la Commission européenne elle-même. « En s’appuyant sur cette proposition franco-allemande, nous allons développer un nouvel outil qui permettra d’agir rapidement et efficacement, dans l’intérêt de l’UE, en fermant l’accès au marché unique européen, » a déclaré vendredi 16 octobre Mme Ursula von der Leyen, à l’occasion d’une conférence de presse, à l’issue du sommet des 27 à Bruxelles.
Les dirigeants de l’UE ont demandé à la Commission européenne d’élaborer une proposition relative à cet instrument d’ici fin 2026. Cette mesure serait destinée à des situations extrêmes dans lesquelles un partenaire commercial serait considéré comme portant atteinte à l’économie de l’Union, selon l’agence Bloomberg News.
La proposition devrait faire l’objet de négociations l’année prochaine. Elle pourrait offrir à l’UE un moyen supplémentaire de répondre aux pressions économiques exercées par la Chine, au-delà des droits de douane et des restrictions commerciales existants.
Cette initiative intervient alors que l’Europe passe d’une stratégie visant à obtenir un meilleur accès aux marchés chinois à une stratégie visant à protéger ses propres industriels contre la hausse des importations. Les dernières mesures prises par l’Union pour limiter les exportations chinoises de voitures hybrides pourraient être les premières d’une série plus large de mesures commerciales.
L’UE a importé pour 559,4 milliards d’euros de marchandises en provenance de Chine en 2025, tandis que ses exportations vers ce pays ont totalisé 199,6 milliards d’euros, ce qui se traduit par un déficit commercial de 359,8 milliards d’euros.
Un premier accord sur les véhicules hybrides encourageant mais loin de suffire
L’UE a déjà conclu un premier accord avec la Chine début octobre pour limiter les importations de véhicules hybrides et hybrides rechargeables chinois à 350 000 unités par an. Cette mesure devrait entrer en vigueur en décembre et permettrait d’augmenter ce quota de 6 % par an pendant quatre ans. Sans cette restriction, les exportations chinoises de véhicules hybrides vers l’UE devaient atteindre environ 800 000 unités cette année.
L’offensive croissante des marques chinoises en Europe se traduit par un vent de panique chez certains constructeurs européens comme Volkswagen, le fleuron de l’industrie allemande, dont le patron Oliver Blume a annoncé en juillet la disparition de 100 000 emplois d’ici 2030 sur les 660 000 que compte le groupe, principalement en raison de la concurrence chinoise. Stellantis, BMW, Mercedes et d’autres sont aussi plongés dans la tourmente.
Les marques chinoises ont produit quelque 34 millions de voitures, dont 16,6 millions de véhicules électriques ou hybrides en 2025. Elles représentent à elles seules les deux tiers de la production mondiale de ces véhicules. La production délocalisée en Europe, qui représentera quelque 90 000 voitures en 2026, pourrait atteindre un million de véhicules/an en 2030, selon Mobility Global.
Les données de la China Passenger Car Association (CPCA) révèlent qu’au cours des huit premiers mois de 2026, la Chine a exporté 1,56 million de véhicules vers l’Union européenne, dont 630 000 véhicules électriques (VE), 490 000 véhicules hybrides rechargeables (PHEV) et 270 000 véhicules hybrides (HEV), soit des taux de croissance sur un an respectivement de 49 %, 179 % et 142 %.
Selon l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA), les marques chinoises ont capté 14 % du marché européen des véhicules hybrides au premier semestre 2026, leur part dans le secteur des véhicules hybrides rechargeables atteignant même 25 %. À titre de comparaison, les marques chinoises ne détenaient que 2 % de parts de marché sur ces segments en 2024. Les voitures chinoises sont régulièrement proposées à des prix inférieurs de 30 à 40% à ceux des véhicules européens à qualité comparable sinon supérieure.
Les exportations chinoises ciblent l’Europe après la fermeture du marché américain
Selon la Banque centrale européenne, le « tsunami » des ventes des marques chinoises qui commence en Europe n’est pas seulement due à la fermeture du marché américain en baisse de 20 % pour la Chine en 2025. Elle est le résultat d’une réorientation globale des exportations chinoises hors des États-Unis, non seulement vers l’Europe où la présence chinoise a augmenté de 8%, mais également et surtout, tout de même à hauteur de 60 %, vers d’autres destinations dont notamment les marchés émergents de l’Asie du Sud-est, de l’Amérique Latine, du Moyen-Orient et de l’Afrique.
Illustration de la montée en puissance des constructeurs chinois sur le sol européen, alors que seules 9 marques chinoises étaient présentes au Salon de l’Automobile en 2022, ils étaient 25 dans son édition 2026, avec de nouveaux modèles BYD, MG, XPeng, Leapmotor, tous électriques ou hybrides rechargeables, dotés des dernières avancées des technologies numériques et premières intégrations de logiciels dotés de l’IA.
Cette année, les constructeurs chinois représentent 40% de la soixantaine de marques exposées à Paris, un rappel éclatant de leur offensive en Europe, les exportations chinoises de véhicules hybrides étant d’ores et déjà un enjeu majeur pour l’industrie automobile européenne.
Difficile de dire qui est le vrai gagnant des derniers accords UE-Chine
Venus à Pékin les 8 et 9 octobre pour négocier un premier accord, le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, est revenu des consultations UE-Chine sur le commerce et l’investissement avec trois « accords communs » et une déclaration : « Nous sommes loin d’en avoir fini. »
Le principal résultat obtenu par l’UE est un « accord » avec la Chine visant à réduire les exportations chinoises de véhicules hybrides et hybrides rechargeables. Le deuxième « accord » conclu a encore moins d’impact : la Chine réduira les droits de douane sur certains produits européens, notamment les pièces automobiles, l’huile d’olive et les chaussures, ce qui permettra d’économiser quelque 225 millions d’euros en droits de douane – là encore, un montant marginal par rapport au déficit commercial global.
Le troisième « accord » porte sur la création d’un « voie verte » visant à faciliter l’octroi de licences pour les terres rares et les aimants permanents mais dont la mise en pratique est laissée à la discrétion de la Chine, un flou qui permet dans la réalité à Pékin de conserver un levier politique déterminant pour les prochaines négociations.
Le compte rendu de la réunion rédigé par Pékin met en évidence le fait que l’assouplissement des contrôles à l’exportation doit être réciproque. La déclaration commune publiée par l’UE mentionne un assouplissement potentiel des contrôles européens à l’exportation dans les secteurs à double usage, ce qui pourrait faire référence aux contrôles néerlandais sur les exportations de l’entreprise néerlandaise ASML en matière de lithographie de pointe, un composant essentiel pour la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés dont la Chine ne dispose pas.
Pékin a également obtenu la mise en place d’un dialogue technique sur le règlement de l’UE relatif aux subventions étrangères, qui peut être utilisé pour bloquer ou sanctionner les entreprises étrangères bénéficiant de subventions d’État. Il s’agit de l’un des principaux outils dont dispose l’UE pour protéger le marché unique contre les subventions chinoises.
En résumé, il est difficile de dire si l’UE a reçu plus qu’elle n’a donné. Elle a obtenu un allègement commercial dans un secteur et un geste de bonne volonté concernant les exportations de terres rares. Mais la Chine a toujours la possibilité d’intensifier la pression en matière de contrôles technologiques, d’examen des subventions et de mesures de cybersécurité. Quel que soit le « bilan final, » les gains de l’Europe sont trop modestes pour répondre à l’objectif déclaré de rééquilibrer les relations commerciales.
Au-delà des victoires tactiques, le geste de Pékin sur la limitation des exportations de véhicules hybrides visait surtout à éviter que n’éclate une guerre commerciale entre la Chine et l’Europe, Pékin ayant grand besoin du plus grand marché mondial pour y exporter une partie de sa surproduction industrielle. Il visait aussi, estiment les observateurs, à influencer la réunion du Conseil européen des 15 et 16 octobre.
Dans une lettre commune envoyée le 5 octobre par le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, indique que la panoplie actuelle d’outils de défense commerciale n’est plus adaptée à son objectif. Ils proposent un instrument similaire à la section 301 aux États-Unis, capable de restreindre ou de bloquer l’accès au marché unique européen si un partenaire provoque des distorsions commerciales graves et systémiques.
Ils souhaitent également un outil de diversification pour réduire la dépendance vis-à-vis de fournisseurs uniques d’intrants critiques, ainsi que des enquêtes commerciales menées par secteur plutôt que par produit.
La réalité est que l’Europe n’a pas besoin d’un nouveau dialogue qui aboutisse à des ententes communes et à un changement négligeable dans la trajectoire commerciale. Elle a besoin d’instruments qui lui confèrent un véritable levier. Le résultat du voyage de Šefčovič à Pékin n’est tout simplement pas suffisant – surtout si on le met en balance avec ce que la Chine a obtenu – pour justifier que le Conseil européen ne prenne pas de mesures plus fermes afin de réduire le déséquilibre commercial de l’UE avec la Chine.
Le déficit commercial de l’Europe avec la Chine a atteint le chiffre record de 34,8 milliards de dollars [31 milliards d’euros] en septembre, alors que les dirigeants de l’UE réunis à Bruxelles devaient discuter du programme de compétitivité de l’Europe et de ce qu’ils appellent les « déséquilibres macroéconomiques » — un euphémisme visant à éviter de mentionner la Chine par son nom.
Vers un consensus des 27 de l’UE face à la Chine
Une « position unitaire surprenante » vis-à-vis de Pékin s’est néanmoins dessinée parmi les États membres, a déclaré un diplomate européen, à la veille d’un sommet de deux jours à Bruxelles, cité par le média européen EU Observer. À tel point que le paquet de mesures de la Commission élaboré par le couple franco-allemand et destiné à réduire la dépendance de l’Union vis-à-vis des intrants industriels chinois et à freiner les exportations chinoises sera présenté d’ici la fin de l’année et s’appuiera sur le document franco-allemand.
« Pendant longtemps, il y a eu des divergences importantes entre ces deux pays sur la manière d’aborder la Chine et de gérer la situation économique, » a déclaré jeudi la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, aux journalistes à Bruxelles.
À la mi-septembre, Ursula von der Leyen avait mis les choses au point. « Nous pouvons faire baisser les prix de l’énergie, investir et innover davantage, réformer nos économies. Mais tous ces efforts sont compromis si nos entreprises ne peuvent pas rivaliser à armes égales. […] Notre déficit commercial avec la Chine s’élève désormais à 1 milliard d’euros par jour. Il a atteint un point de basculement […] qui entraîne une désindustrialisation dans les bastions industriels de l’Europe. Cette situation est insoutenable, » avait-elle déclaré.
« C’est pourquoi nous avons engagé un dialogue avec la Chine afin de rééquilibrer nos échanges commerciaux. Mais ce dialogue doit désormais aboutir à des résultats. […] Nous utiliserons tous les outils à notre disposition pour rééquilibrer nos relations, » avait-elle ajouté.
Pour Friends of Europe, un think tank à but non lucratif basé à Bruxelles dont l’objectif est d’encourager les réflexions sur l’avenir de l’Union européenne, « ces propos […] tenus lors de son discours sur l’état de l’Union le 16 septembre, expriment non seulement une vive inquiétude face à la croissance rapide du déficit commercial de l’Union européenne avec son deuxième partenaire commercial, mais aussi une volonté à la fois de négocier et de prendre les mesures nécessaires au cas où les pourparlers échoueraient. »
« En effet, la situation est très grave et exige des actes, pas seulement des paroles. En 2026, les performances mondiales de la Chine en matière d’exportations se sont considérablement améliorées, portées notamment par la demande croissante pour ses produits de haute technologie et liés à l’intelligence artificielle, » ajoute Friends of Europe.
Le même think tank souligne que la Commission n’est pas la seule à exprimer cette préoccupation au sein de l’UE, celle-ci étant partagée par les autres institutions européennes. Les déséquilibres commerciaux chinois ont ainsi été qualifiés de « défi stratégique » par le Conseil des affaires étrangères de l’UE dans sa « Vision commune des menaces et des défis auxquels nous sommes confrontés, » une évaluation étonnamment claire et approuvée à l’unanimité le 9 juillet.
« Après des semaines de négociations intensives [entre l’Union européenne et la Chine], il ne reste plus beaucoup de temps pour démontrer qu’elles ont abouti à des résultats concrets. Si un accord peut être conclu, il devra être substantiel pour répondre aux préoccupations de la partie européenne et obtenir l’aval du Conseil européen, » ajoute encore Friends of Europe.
Le spectre rémanent d’une guerre commerciale
« L’alternative à un accord est un différend commercial. Celui-ci pourrait alors facilement dégénérer en guerre commerciale, créant une situation « perdant-perdant » pour les deux parties. L’UE pourrait se voir contrainte de recourir pour la première fois à l’instrument anti-coercition, ce qui lui permettrait de prendre des mesures radicales pour endiguer le flot de produits chinois bon marché, notamment des hausses tarifaires substantielles et des restrictions quantitatives. Dans un tel cas, des mesures de rétorsion chinoises seraient inévitables, chaque partie cherchant à déterminer quels « points d’étranglement » seraient les plus efficaces à utiliser. À ce stade, tant l’UE que la Chine souhaitent éviter qu’un tel scénario ne se concrétise, » souligne ce think tank.
« La question clé à long terme peut et doit être posée à la partie chinoise, même s’il n’y a manifestement pas de réponse à ce stade : pendant combien de temps la Chine compte-t-elle profiter de chiffres d’exportation toujours plus élevés alors que ses capacités de production remplacent progressivement celles des pays importateurs, entraînant des pertes d’emplois et une désindustrialisation […] insoutenable ? »
Estimant un accord satisfaisant entre Pékin et Bruxelles dans un avenir proche, le think tank estime que « les dirigeants de l’UE, même les plus réticents, devront donc se préparer à adopter des mesures unilatérales à l’échelle européenne. »
Le quotidien britannique Financial Times estimait mercredi 14 octobre que la Chine et l’Union européenne avaient pour le moment conclu une « paix hybride » avec l’accord conclu à Pékin qui ne représente pourtant qu’un « petit pas en avant » et « un répit temporaire. »
Soulignant le grand changement entre la prudence qui régnait jusque-là à Bruxelles envers Pékin et l’amorce d’un consensus européen sur la nécessité d’agir, le journal juge néanmoins que le danger pour l’Europe serait que « l’obsession de défendre des parts de marché détourne l’attention des décideurs politiques et des entreprises de l’amélioration des performances nationales, au lieu de simplement tenir à distance les rivaux étrangers. »
« Les dirigeants de l’UE ne devraient pas oublier que la hausse des importations peut également avoir un effet salutaire, en obligeant les producteurs nationaux à innover et à s’améliorer. Après tout, rien ne stimule mieux la compétitivité que la concurrence, » ajoute le quotidien des affaires.
De fait, l’Union européenne est plus que jamais dans la position inconfortable de se trouver prise en étau entre la puissance industrielle colossale et croissante de la Chine d’un côté et un protectionnisme peut-être, voire vraisemblablement, durable des États-Unis de l’autre. Reste donc à voir si la fermeté européenne nouvelle envers la Chine saura perdurer dans les mois et les années à venir.
Pierre-Antoine Donnet