Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 16 septembre 2026

MBS pris en étau entre les Houthis et Trump !

 

Il voulait arracher l’Arabie saoudite à sa dépendance au pétrole, imposer son royaume comme puissance régionale et faire de Vision 2030 la vitrine de son règne. Mohammed ben Salmane, longtemps présenté comme tout-puissant, se retrouve aujourd’hui pris entre Ormuz, Bab el-Mandeb, les Houthis et un allié américain réticent à le suivre.

Pendant près d’une décennie, Mohammed ben Salmane a construit l’image d’un homme capable de remodeler à lui seul l’Arabie saoudite. Prince héritier omniprésent, maître des principaux centres de décision, il a marginalisé ses rivaux au sein de la famille royale, bouleversé les équilibres sociaux du royaume, lancé des projets pharaoniques et imposé Vision 2030 comme le récit d’une Arabie nouvelle, affranchie de ses vieux réflexes et, à terme, de sa dépendance au pétrole.

Sur la scène régionale, il a voulu donner la même impression : celle d’un dirigeant capable de faire la guerre, de négocier avec l’Iran, de se rapprocher de Pékin, de prendre ses distances avec Washington puis de renouer avec lui lorsque ses intérêts l’exigeaient. MBS entendait montrer que l’Arabie saoudite ne subissait plus son environnement stratégique mais qu’elle le façonnait.

La crise actuelle fissure ce récit de maîtrise. Le prince qui voulait décider du tempo régional se retrouve désormais contraint de réagir aux initiatives de ses adversaires. À l’est, l’Iran exerce une pression sur le détroit d’Ormuz. Au sud, les Houthis ont repris leur offensive et renforcent leur présence autour de Bab el-Mandeb. Entre les deux, les infrastructures énergétiques saoudiennes redeviennent des cibles. Et Washington, dont Riyad reste militairement dépendant malgré ses ambitions d’autonomie stratégique, paraît peu disposé à ouvrir une nouvelle guerre pour le protéger.

Le paradoxe est saisissant. MBS n’a probablement jamais concentré autant de pouvoir à l’intérieur du royaume, mais sa marge de manœuvre régionale semble aujourd’hui plus étroite. L’homme fort de Riyad découvre qu’on peut contrôler presque tous les leviers du pouvoir chez soi sans maîtriser la géographie qui entoure son pays.

Bab el-Mandeb, le verrou qui inquiète Riyad

La guerre avec l’Iran ne se joue plus seulement dans le Golfe. Elle gagne désormais la mer Rouge et replace le Yémen au centre de l’équation stratégique saoudienne. Les derniers gains territoriaux des Houthis sur la côte occidentale ont brutalement rappelé à Riyad qu’une guerre que Mohammed ben Salmane avait cherché pendant plusieurs années à éloigner de ses frontières pouvait revenir par son flanc le plus vulnérable.

Les Houthis se sont emparés du port de Mokha et de l’île stratégique de Mayyun, également appelée Perim, située au cœur du détroit de Bab el-Mandeb. Ils ont ensuite pris les îles de Grande et Petite Hanish, renforçant leur présence en mer Rouge et leur capacité à menacer une route maritime majeure. Selon des sources yéménites, ils auraient également progressé dans la chaîne montagneuse de Kahboub, dont les hauteurs dominent le détroit, les côtes environnantes et plusieurs axes au sud de Taëz. Cette dernière avancée doit encore être considérée avec prudence faute de confirmation indépendante suffisante, mais elle s’inscrit dans une dynamique militaire désormais très préoccupante pour Riyad.

Bab el-Mandeb n’est pas seulement un enjeu yéménite. Le détroit commande la liaison entre la mer Rouge, l’océan Indien et, au-delà, le canal de Suez. Il constitue l’une des grandes artères du commerce mondial et une voie essentielle pour les exportations d’hydrocarbures du Golfe. Sa valeur stratégique a encore augmenté depuis que la guerre avec l’Iran a gravement perturbé la circulation dans le détroit d’Ormuz.

L’Arabie saoudite dispose pourtant d’une solution de contournement majeure. Son oléoduc Est-Ouest relie les champs pétroliers de la province orientale au terminal de Yanbu, sur la mer Rouge, ce qui permet d’éviter Ormuz. Ces derniers mois, cette infrastructure était devenue essentielle à la sécurité énergétique du royaume. Mais elle a elle-même été frappée par une attaque de drones et son fonctionnement a été largement interrompu pour plusieurs semaines.

Le problème saoudien est donc devenu géographique autant que militaire. À l’est, l’Iran exerce une pression sur Ormuz. À l’ouest, les Houthis sont désormais en mesure de menacer l’accès méridional à la mer Rouge. Entre les deux, des groupes armés proches de Téhéran ont démontré leur capacité à frapper des infrastructures saoudiennes depuis l’Irak. La diversification des routes énergétiques, conçue précisément pour réduire les risques, ne suffit plus si plusieurs voies peuvent être touchées simultanément.

Pour MBS, cette situation est particulièrement embarrassante. Depuis plusieurs années, le prince héritier veut faire croire que l’Arabie saoudite a cessé d’être prisonnière des vulnérabilités traditionnelles du Golfe. Or la crise actuelle lui rappelle que les détroits, les pipelines et les frontières continuent de fixer les limites du possible. La géographie que Vision 2030 devait reléguer au second plan revient au premier.

Le retour du cauchemar yéménite

Le Yémen est peut-être le dossier qui résume le mieux le passage de l’omnipotence supposée aux contraintes du réel. Lorsque l’Arabie saoudite intervient en mars 2015, Mohammed ben Salmane, alors ministre de la Défense, entend restaurer le gouvernement reconnu internationalement et empêcher les Houthis de transformer leur conquête de Sanaa en prise de contrôle durable du pays.

Le jeune prince veut alors apparaître comme le visage d’une Arabie saoudite nouvelle, plus offensive, plus décidée et moins hésitante que celle de ses prédécesseurs. La supériorité militaire saoudienne paraît considérable. L’intervention doit démontrer que Riyad est capable d’imposer son ordre dans son environnement immédiat.

Onze ans plus tard, le résultat est à l’opposé de cette ambition initiale.

Riyad découvre rapidement les limites de la puissance aérienne face à une organisation solidement implantée dans les montagnes du nord du Yémen. Les bombardements peuvent détruire des positions et des infrastructures, mais ils ne permettent pas de contrôler durablement le territoire. Les Houthis disposent d’un enracinement local, connaissent parfaitement le terrain et ont bénéficié d’une partie des capacités de l’armée yéménite à la faveur de leur alliance initiale avec l’ancien président Ali Abdallah Saleh.

Au fil du conflit, ils apprennent surtout à mener une guerre asymétrique beaucoup moins coûteuse que celle imposée à leur adversaire. L’Iran contribue à cette transformation par son soutien militaire, technologique et logistique. Mais réduire la résistance houthie au seul appui de Téhéran serait trompeur.

Si l’Arabie saoudite n’est pas parvenue à les vaincre, c’est aussi parce que leurs adversaires yéménites n’ont jamais constitué un bloc cohérent. Gouvernement reconnu internationalement, tribus, islamistes d’Islah, séparatistes du Sud et formations soutenues par les Émirats arabes unis poursuivent des objectifs différents, parfois antagonistes. Cette fragmentation reste visible aujourd’hui : des responsables du camp gouvernemental ont eux-mêmes mis en cause le manque de coordination qui a facilité les dernières avancées houthies.

C’est l’une des faiblesses fondamentales de la campagne commencée en 2015. L’Arabie saoudite pouvait empêcher les Houthis de conquérir l’ensemble du pays, mais elle ne disposait pas d’un partenaire suffisamment puissant et légitime pour reconquérir leurs bastions, les administrer et offrir une alternative durable à leur pouvoir.

Les Houthis ont, de leur côté, compris qu’ils n’avaient nul besoin de vaincre militairement l’Arabie saoudite. Il leur suffisait de rendre la guerre trop coûteuse pour Riyad. Un royaume riche, fortement urbanisé et dépendant d’infrastructures pétrolières, d’aéroports, de ports et de centrales doit protéger une multitude de cibles. Une force irrégulière peut choisir où et quand frapper. Missiles et drones permettent ainsi de déplacer progressivement la guerre vers le territoire adverse et d’en modifier le calcul politique.

À partir de 2022, l’objectif saoudien change donc profondément. Il ne s’agit plus de venir à bout des Houthis, mais de sortir d’une guerre devenue sans issue, de sécuriser la frontière et de protéger la transformation économique voulue par MBS. La trêve engagée cette année-là, puis le rapprochement avec l’Iran négocié sous médiation chinoise en 2023, répondent largement à cette nécessité.

Le retournement est cruel pour le prince héritier. Le Yémen devait être l’une des premières démonstrations de la puissance saoudienne nouvelle qu’il entendait incarner. Il devient aujourd’hui la démonstration de ses limites. La guerre lancée en 2015 pour empêcher l’installation d’une puissance houthie durable aux portes du royaume n’a pas fait disparaître celle-ci. Elle lui a laissé le temps de se transformer en force militaire aguerrie, mieux équipée et capable de menacer directement les intérêts saoudiens.

Les attaques menées contre le sud du royaume et ses infrastructures énergétiques montrent que cette menace n’est plus théorique. MBS se retrouve ainsi devant un choix qu’il avait précisément cherché à éviter. Une nouvelle campagne militaire de grande ampleur au Yémen risquerait de reproduire l’enlisement de la décennie précédente et d’exposer encore davantage le territoire saoudien. Mais l’inaction pourrait permettre aux Houthis de consolider leur présence autour de Bab el-Mandeb et d’offrir à l’Iran un moyen de pression supplémentaire sur Riyad.

Washington ne simplifie guère l’équation. Mohammed ben Salmane a rencontré à Djeddah le commandant du CENTCOM, l’amiral Brad Cooper, alors que Riyad cherche un soutien américain face à l’escalade houthie. Selon Reuters, Donald Trump n’a cependant pas souhaité engager directement les forces américaines dans une nouvelle campagne de frappes, tout en maintenant une aide en matière de renseignement et de ciblage.

Cette prudence rappelle au prince héritier une réalité qu’il s’efforçait depuis plusieurs années de relativiser. Malgré sa volonté de diversification diplomatique, ses ouvertures vers Pékin et son rapprochement avec Téhéran, la sécurité militaire du royaume reste largement liée au parapluie américain.

L’autonomie diplomatique de MBS se heurte ainsi à la persistance de sa dépendance sécuritaire. Riyad peut multiplier les partenariats, jouer sur plusieurs tableaux et refuser l’alignement systématique sur Washington. Mais lorsqu’il s’agit de renseignement, de défense antimissile, de réapprovisionnement en intercepteurs ou de projection militaire à grande échelle, les États-Unis restent difficiles à remplacer.


Vision 2030 à l’épreuve de la guerre

L’enjeu dépasse pourtant largement le champ militaire. Depuis son arrivée au premier plan, Mohammed ben Salmane a engagé l’Arabie saoudite dans une transformation économique destinée à réduire sa dépendance au pétrole, attirer les investissements étrangers et faire du royaume une plateforme mondiale du tourisme, de la logistique, de la finance et des nouvelles technologies.

Vision 2030 est davantage qu’un programme économique. Elle constitue le cœur du récit politique de MBS. Le prince héritier a lié son image, sa légitimité et l’avenir même de son règne à la promesse d’une Arabie saoudite différente : plus ouverte, plus moderne, plus attractive et moins dépendante des vieux équilibres pétroliers.

Cette ambition repose pourtant sur une condition rarement mise en avant parce qu’elle semblait acquise : la stabilité.

Les événements actuels fragilisent précisément cette condition. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’offre saoudienne de brut est tombée en août à environ six millions de barils par jour, son niveau le plus faible depuis plus de trente ans. Les attaques contre les infrastructures pétrolières, les navires et les routes d’exportation ont fortement contribué à cette contraction.

Le pétrole cher apporte certes davantage de recettes pour chaque baril vendu, et l’Arabie saoudite conserve d’importantes ressources financières. Le royaume n’est donc pas confronté à une crise économique immédiate. Mais le problème change de nature lorsque la question n’est plus seulement le prix du brut, mais la capacité à l’acheminer régulièrement vers les marchés.

La pression simultanée sur Ormuz, l’attaque contre l’oléoduc Est-Ouest et l’avancée houthie vers Bab el-Mandeb révèlent une vulnérabilité que Riyad avait précisément cherché à réduire. Le Brent évolue désormais au-dessus de 100 dollars, tandis que les coûts de transport maritime augmentent fortement en raison des risques régionaux.

Pour Vision 2030, le danger est plus large encore. Le royaume doit attirer des capitaux internationaux, financer des infrastructures gigantesques et convaincre investisseurs, entreprises et touristes qu’il offre un environnement durablement stable. Les missiles et les drones ne doivent donc pas nécessairement provoquer des destructions massives pour produire un effet politique. Il suffit qu’ils installent le doute sur la sécurité des investissements, augmentent les coûts d’assurance et rappellent la vulnérabilité persistante des grandes infrastructures saoudiennes.

C’est ici que la vulnérabilité stratégique rejoint directement celle du prince héritier. MBS a bâti son image sur la maîtrise du changement. Il ne s’est pas contenté de promettre une réforme progressive de l’Arabie saoudite : il a voulu incarner une rupture, accélérer le temps, imposer des calendriers et présenter le royaume comme un pays capable de se réinventer presque à marche forcée.

Or les conflits régionaux obéissent à un temps qu’il ne contrôle pas.

Il ne peut se permettre une nouvelle guerre longue au Yémen. Mais il ne peut davantage accepter qu’une menace permanente pèse sur les principales voies dont dépend son économie. Il a besoin de Washington, sans vouloir apparaître dépendant de Washington. Il doit conserver un canal avec Téhéran tout en répondant à des attaques provenant de forces proches de l’Iran. Il doit protéger les recettes pétrolières qui financent Vision 2030 tout en expliquant que l’avenir du royaume ne dépend plus du pétrole.

Les contradictions s’accumulent

C’est peut-être là que réside l’avantage le plus important acquis par Téhéran. Il ne suppose pas de contrôler directement les Houthis ni de vaincre militairement l’Arabie saoudite. Il suffit que l’Iran et les forces qui lui sont proches disposent de suffisamment de leviers pour augmenter le prix d’une confrontation et peser sur les décisions de Riyad.

Mohammed ben Salmane reste l’homme le plus puissant d’Arabie saoudite. Rien, à l’intérieur du royaume, ne menace aujourd’hui sérieusement son autorité. Mais la crise actuelle révèle la différence entre le pouvoir et la maîtrise.

MBS peut restructurer son économie, déplacer les centres de décision, lancer des villes nouvelles et redessiner les équilibres de la société saoudienne. Il ne peut ni déplacer Ormuz, ni éloigner Bab el-Mandeb, ni effacer le Yémen de la carte.

C’est peut-être le retournement le plus cruel de son parcours. Le jeune prince qui avait lancé la guerre de 2015 pour démontrer que l’Arabie saoudite pouvait imposer son ordre à son voisin méridional se retrouve, onze ans plus tard, à devoir empêcher les Houthis de peser sur les routes maritimes dont dépend son grand projet de transformation nationale. Celui qui voulait sortir le royaume du piège de sa géographie découvre que cette géographie continue de dicter une partie de ses choix.

Vision 2030 devait consacrer le passage d’une Arabie saoudite vulnérable aux soubresauts du pétrole à une puissance économique diversifiée, ouverte sur le monde et maîtresse de son avenir. Or le prince héritier se retrouve aujourd’hui pris entre deux détroits, un adversaire yéménite qu’il n’a jamais pu vaincre, un Iran qu’il ne peut ignorer et un allié américain dont il ne peut totalement se passer.

Après des années durant lesquelles MBS semblait imposer son rythme à l’Arabie saoudite et vouloir l’imposer à la région, c’est désormais la région qui lui impose le sien.

Nicolas Beau