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mercredi 16 septembre 2026

L’inquiétante poussée de la cocaïne au Sahara

 

Les routes du trafic de cocaïne au Sahel-Sahara (carte Gi-Toc, août 2026)

La piste de la poudre blanche reste fraîche, voire très fraîche au Sahara, selon le dernier rapport du Global Initiative against transnational organized crime (Gi-Toc), publié en août. Le phénomène avait éclaté aux yeux du grand public à l’occasion de l’affaire Air Cocaïne, en 2009, après la découverte dans le désert malien de la carcasse d’un Boeing, incendié après avoir été délesté de sa cargaison de plusieurs tonnes de drogue. Certes, les routes terrestres étaient déjà très prisées des trafiquants de cannabis depuis le début des années 1990, et elles restent secondaires par rapport aux voies maritimes, toutes substances confondues. Mais leur contrôle est très convoité par les différents acteurs armés de la région.

Ces trafics affaiblissent les États de la région, rongés en profondeur par les organisations du crime organisé qui y trouvent des complicités ou contournés et combattus par des adversaires armés enrichis par l’argent de la drogue quand les autorités tentent (très rarement) d’y mettre bon ordre. Derrière des façades politiques diverses – souverainistes, indépendantistes, djihadistes ou communautaires –, les organisations et États de la région se rendent ainsi complices d’activités illicites qui enrichissent au premier chef les mafias latino-américaines et sahéliennes, et nourrissent les tensions locales. « Les revenus issus du trafic renforcent les économies de protection, dénaturent les institutions de sécurité et incitent les acteurs armés et politiques à maintenir le statu quo », écrit l’organisation basée à Genève dans son rapport intitulé « Cocaïne et conflit : Mali, Niger et Libye ».

Les groupes armés, y compris djihadistes, au cœur du trafic

Si les acteurs liés aux États continuent de dominer les segments les plus lucratifs du business, en profitant de l’avantage que leur confère la protection des autorités politiques, les groupes armés, y compris djihadistes, en restent des acteurs clés. « Ils jouent un rôle opérationnel dans le trafic de cocaïne en assurant des escortes armées, la sécurisation des itinéraires et l’accès au territoire. » Bien que ne gérant pas directement le commerce, ils prélèvent des droits de passage sur les espaces qu’ils contrôlent.

Carte des routes de la cocaïne et des acteurs armés au Mali et au Niger (Gi-Toc, janvier 2026)

C’est ainsi, écrit le Gi-Toc, que l’État islamique au Sahel (EIS) « en particulier, a accru son accès aux ressources liées au trafic de cocaïne depuis la fin de l’année 2023 ». L’accès principal à la frontière entre la Libye et l’Égypte se situant au Niger, la drogue doit traverser le fief des djihadistes dans le Liptako malien et nigérien, à partir de Gao. La route de l’ouest et du nord, via Tombouctou, Kidal et l’Algérie, est beaucoup plus risquée car les trafiquants s’exposent à des représailles de l’armée algérienne. La cocaïne arrive par les ports de l’Atlantique et du golfe de Guinée, puis rejoint le Sahara soit à partir de Gao, soit, plus à l’est, depuis le Bénin et le Nigeria. Cette deuxième route traverse elle aussi le Niger, par le sud, avant de remonter à Agadez pour rejoindre l’axe principal. Les auteurs du rapport ne s’étendent pas sur la route la plus occidentale qui longe l’Océan atlantique vers l’Espagne.

Le trafic actuel de cocaïne profite des routes et réseaux utilisés depuis longtemps dans l’espace ouest-africain et maghrébin pour la contrebande du cannabis mais aussi celle des voitures, des médicaments et des cigarettes. Tous les acteurs sont interconnectés et agiles et, depuis la crise malienne de 2012, puissamment armés. Le bombardement de la Libye par l’OTAN en 2011 a lui aussi favorisé l’essor des trafics en général, et en particulier ceux des êtres humains et de la cocaïne. Les deux conflits, malien et libyen, ont « créé des opportunités pour de nouveaux acteurs », suite à l’effondrement des pouvoirs précédents. « Dans la région du Fezzan, dans le sud-ouest de la Libye, par exemple, les trafiquants des tribus Magarha et Qaddafa, qui avaient soutenu le régime antérieur, ont été marginalisés par des trafiquants issus des tribus concurrentes Ould Souleymane et Toubou, dans le sillage de la révolution. »

Des crises politiques mauvaises pour le business

Tous les soubresauts politiques pèsent sur l’économie clandestine. La répression du trafic de migrants au Niger, à partir de 2015, sous la pression de l’Union européenne, a eu par exemple pour effet de faire basculer des passeurs dans une criminalité encore plus violente, incluant des attaques rémunératrices de convois de drogue dans la passe de Salvador, qui contrôle l’entrée en Libye. Si le trafic de drogue ne cessa pas, il diminua cependant de volume par rapport au début des années 2010. Sous pression, les marchands latino-américains essayèrent d’autres routes, y compris l’acheminement maritime de la cocaïne vers la Libye, soit directement à partir de l’Amérique latine soit à partir des ports d’Afrique de l’Ouest. Benghazi apparut ainsi à la fin des années 2010 comme un port privilégié du trafic, tandis que l’Armée nationale libyenne (ANL) prenait, au sud, le contrôle du Fezzan, facilitant la mainmise de ses alliés des tribus locales Ould Souleymane, touboues et touarègues sur les routes de la drogue dans la région. La tentative de prise de Tripoli par l’ANL, en avril 2019, perturba un temps les affaires mais déboucha sur des connections entre combattants et trafiquants de l’ouest et de l’est, toujours opérationnelles aujourd’hui.

De 2019 à 2023, poursuit le rapport, « plusieurs indicateurs suggèrent une augmentation du trafic de cocaïne trans-sahélien vers le nord », à la faveur de la hausse de la production en Amérique latine, de la demande européenne croissante et du resserrement des contrôles sur les routes maritimes directes entre les pays de production et le Vieux Continent. Des flux de drogue de plus en plus denses empruntèrent les couloirs trans-sahéliens. « Le trafic de cocaïne devint le marché criminel croissant le plus vite en Afrique de l’Ouest entre 2019 et 2023. » Cet épanouissement a été permis par une certaine stabilité locale dans les couloirs clés, des ententes entre les grands opérateurs du marché et leur capacité à fournir une protection solide à leurs convois. Les accords d’Anéfis entre acteurs armés du nord du Mali, par exemple, ont contribué à partir d’octobre 2015 à une répartition harmonieuse des couloirs de trafic. La bienveillance des autorités maliennes et nigériennes, le contrôle accru du sud libyen par l’ANL, l’implication de « figures proches de l’ANL dans la facilitation et la protection du trafic de drogue » sont également cités par les auteurs du rapport.  

La rupture de 2023

À partir de 2023, la reprise de la guerre et la multiplication des coups d’État ont marqué la fin de cet âge d’or. Le temps était venu pour les trafiquants de se réorganiser, souvent avec succès.

Au Mali, l’offensive du nord, conduite par les Fama et leurs alliés russes de Wagner, a provoqué une escalade de violences telles qu’on n’en avait pas vues depuis 2013, qui a conduit à la reprise par l’armée du bastion touareg de Kidal et à la fin des accords d’Alger. Les trafiquants de cocaïne ont dès lors opté pour des routes plus longues toujours actives en 2026. En fonction de leurs affinités, les transporteurs utilisent des itinéraires contrôlés par le Front de libération de l’Azawad ou les groupes progouvernementaux. Dans la foulée de la rupture entre ces derniers et les rebelles touaregs dans la région de Kidal, les réseaux de narcotrafiquants ont opté pour des routes à partir de Gao et de Menaka vers le Niger. Mais l’instabilité et la guerre ont accru les coûts, la fragmentation et les risques du transport.

Au Niger, le coup d’État de juillet 2023 a constitué une « rupture majeure dans les arrangements de longue date autour du trafic. » « L’effondrement des mécanismes de protection liés à l’administration précédente a exposé des réseaux qui s’appuyaient sur une couverture politique au plus haut niveau. » De ce fait, les volumes ont baissé, certaines routes ont été abandonnées et plusieurs intermédiaires se sont temporairement retirés ou reconvertis dans d’autres activités, comme le commerce de l’or.

Les auteurs du rapport estiment que cette glaciation a duré jusqu’à la fin de l’année 2024. Mais depuis la mi-2025, « des sources multiples font état d’une reconstitution progressive des réseaux de trafic de drogue, qui se sont adaptés au nouvel environnement politique et sécuritaire. » Le Gi-Toc insiste sur la relation croissante entre les activités de trafic et les auxiliaires de sécurité pro-régime, notamment l’Union des Nigériens pour la Vigilance et le Patriotisme (UNVP). « Les éléments de ces groupes semblent offrir protection, escorte et services de récupération aux convois illicites, internalisant de fait des fonctions auparavant confiées à des parrains politiques ou des responsables de la sécurité. » Les trafiquants, marginalisés après le coup d’État, ont pu alors reprendre du service à travers de nouvelles couvertures institutionnelles. 

Stabilité libyenne

Enfin, en Libye, la situation est restée stable depuis 2020, jusqu’à récemment, malgré les tensions entre les gouvernements de l’ouest et de l’est. A l’ouest, l’indépendance des groupes armés tribaux a pour corollaire une certaine impunité qui complique les efforts de lutte contre le trafic. Les rapports de force entre ces groupes ont renforcé l’un des acteurs sécuritaires locaux, que le Gi-Toc ne nomme pas. A l’est, la situation est stabilisée sous le contrôle de l’ANL, qui a fait baisser le banditisme et amélioré la liberté de mouvement des civils et des trafiquants. « Les acteurs proches de l’ANL ont renforcé leur domination sur la Libye du sud et de l’est pour sécuriser et étendre d’autres flux financiers illicites, y compris le trafic de drogue », particulièrement les convois de haschich et de cocaïne en provenance d’Algérie et du Sahel.  

Mais les nouveaux troubles apparus au Fezzan en 2025 et au début de 2026 ont commencé à perturber cette belle organisation. Depuis février 2025, des combats entre l’ANL et des mercenaires tchadiens ont conduit à un arrêt de la contrebande frontalière avec le Niger avant que de nouvelles routes soient explorées. Selon des sources impliquées dans le trafic, entre 60 et 70 kg de cocaïne transiteraient chaque mois par la passe de Salvador et Mourzouk. En janvier 2026, de nouvelles tensions sont apparues au Fezzan à travers un nouveau groupe armé, les Révolutionnaires du Sud, qui attaque régulièrement l’ANL le long de la frontière nigérienne.

Barons régionaux

L’organisation transfrontalière du trafic reste dominée par un petit groupe de barons régionaux très bien implantés, qui savent se rendre indispensables aux pouvoirs en place, par exemple pour négocier la levée de blocus ou la libération d’otages étrangers à travers le versement de rançons. Au Mali, les plus connus sont ceux de la « galaxie Tilemsi », comme Mohamed Rougi et Cherif ould Tahar, deux Arabes Lemhar (apparentés) propriétaires de compagnies d’autobus, qui utilisent aussi le transport aérien. Au Niger, l’un des intermédiaires clés est le Touareg Goumour Bidika, dont la position dominante a été bousculée par le coup d’État de 2023. En Libye, c’est un homme d’affaires de Tobrouk qui serait l’un des principaux trafiquants côté est. Au Fezzan et en Tripolitaine, les figures criminelles œuvrent de concert avec du personnel de la sécurité et du renseignement. Jusqu’ici en toute impunité.

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