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mercredi 16 septembre 2026

La Birmanie, réserve de terres rares chinoises

 

Troisième producteur mondial d’oxydes de terres rares en 2024, la Birmanie occupe cette place au prix d’une dépendance économique et politique croissante envers Pékin. Alors que la Chine sécurise ses approvisionnements et consolide son hégémonie sur ces ressources hautement convoitées, elle profite de l’affaiblissement d’un État meurtri par la guerre civile en cours depuis 2021 et qui apparaît condamné à la « malédiction des ressources ».

L’appellation « terres rares » désigne un ensemble de 17 composés métalliques présents dans la croûte terrestre, dont l’identification remonte au XVIIIe siècle. Une fois extraits et raffinés, ils figurent au cœur de nombreuses technologies contemporaines : smartphones, batteries, éoliennes, systèmes de guidage à distance (notamment pour les drones)… Jusqu’aux années 1980, la production de ces terres rares était dominée par les États-Unis. La désindustrialisation, d’une part, et la mise en place de normes sociales et environnementales plus contraignantes, d’autre part, ont progressivement provoqué la fermeture des principales infrastructures d’extraction, favorisant leur relocalisation dans des pays en pleine expansion, la Chine en tête. De son côté, la République populaire a adopté une politique volontariste pour développer la filière, prenant l’avantage dès 1992 sur les États-Unis : en 2024, elle a produit 270 000 tonnes d’oxydes de terres rares, soit 70 % du total mondial, et possède les premières réserves connues (44 millions de tonnes). Cette mainmise confère à Pékin une place centrale dans la géopolitique de ces ressources essentielles à l’économie mondiale et qui attisent les rivalités.

Relation asymétrique et guerre civile

C’est dans cette chaîne de valeur chinoise que s’insère la Birmanie, qui dispose de vastes réserves en terres rares dites « lourdes » (certaines estimations font état de 1,2 million de tonnes, mais les données sont difficiles à vérifier), plus recherchées pour leurs propriétés magnétiques. Le volume de terres rares d’origine birmane envoyé en Chine entre janvier 2017 et décembre 2024 est évalué à 290 000 tonnes, un chiffre qui représente entre 60 et 87 % des importations chinoises en terres rares, pour une valeur de 4,2 milliards de dollars (1). Cette part grandissante s’inscrit dans une relation asymétrique pour la Birmanie, qui fait office de simple fournisseur et ne tire guère de bénéfices de cette richesse.

L’essentiel de ces terres rares provient des États de Kachin et de Shan, dans le nord-est du pays : une fois extraites, elles sont acheminées de l’autre côté de la frontière pour être raffinées. Le nombre de sites miniers connus est passé de 126 avant 2021 à 371 en 2024 dans ces deux régions. Loin de ne refléter que l’appétit grandissant du géant chinois, cette explosion coïncide avec la dégradation de la situation politique et sécuritaire en Birmanie depuis le coup d’État militaire de février 2021. Ainsi, dans ces zones frontalières qui échappent au contrôle de l’armée gouvernementale (Tatmadaw), la Chine profite d’un vide institutionnel pour y sécuriser son approvisionnement en terres rares, faisant fi de la souveraineté birmane. Elle délocalise sa production à travers un ensemble d’entreprises opérant avec des intermédiaires birmans, qui négocient la protection de leurs activités auprès de milices associées à la junte ou à des groupes armés locaux en échange d’une rente.

Ces revenus, estimés à plusieurs centaines de millions de dollars annuels, alimentent une économie de guerre, au même titre que les trafics illicites de métamphétamines et d’opium. Pour les autorités de Naypyidaw, ces terres rares représentent un levier économique majeur dans un pays soumis aux sanctions internationales et dont l’économie traditionnelle est agonisante. Pour les mouvements soulevés contre le pouvoir central, comme l’Armée pour l’indépendance kachin (KIA), elles constituent une source essentielle pour financer leur combat et assurer le contrôle des territoires qu’ils occupent.

Ravages environnementaux

L’extractivisme chinois dans les zones frontalières du nord de la Birmanie permet à Pékin de rejeter toute responsabilité pour les dégâts irréversibles causés aux écosystèmes et aux communautés locales. Une telle production intensive nécessite d’abord la captation d’énormes volumes de terre, les composants métalliques recherchés étant faiblement concentrés. Cela provoque le déplacement forcé de communautés entières, ainsi que la destruction de cultures et d’habitations par les milices.

De plus, le traitement de ces terres rares requiert l’injection de produits chimiques toxiques, notamment l’arsenic, le sulfate d’ammonium et l’acide oxalique. Il en résulte une pollution des sols, des nappes phréatiques et des rivières à grande échelle, compromettant l’accès à l’eau potable, à l’agriculture et à la pêche. Loin de se limiter aux seules zones frontalières birmanes, cette contamination va de pair avec l’extension des activités extractives chinoises, généralement engagées sans l’accord des autorités locales, à travers toute l’Asie du Sud-Est, notamment au Laos : les dangers liés à l’arsenic et aux métaux lourds concernent désormais l’essentiel du bassin du Mékong (2).  X. Houdoy

Notes

(1) Institute for Strategy and Policy-Myanmar, « Unearthing the Cost: Rare Earth Mining in Myanmar’s War-Torn Regions », juin 2025.

(2) Mongabay, « Rare earth mining expands into Laos, threatening entire Mekong River », 27 octobre 2025.

Le nord-est birman : une terre chinoise


Xavier Houdoy
Clément Mellet