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mercredi 9 septembre 2026

Comment le « Sud global » oblige-t-il la France à redéfinir le contrat de puissance qui fonde sa diplomatie ?

 

Le « Sud global » est devenu l›un des concepts les plus employés dans les relations internationales. Sans doute est-ce aussi l’un des plus mal compris. Derrière cette expression se cache moins un bloc géopolitique qu’un révélateur : celui d’un monde qui refuse désormais qu’une seule lecture de l’histoire, de la puissance ou de la légitimité internationale s’impose à tous.

Pour la France, cette évolution dépasse largement le seul débat sur le Sud global. Elle interroge la manière même dont une puissance exerce aujourd’hui ses responsabilités. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, dotée de l’arme nucléaire et présente sur tous les océans, la France ne peut ni ignorer cette recomposition ni y répondre à l’aide des catégories diplomatiques héritées du siècle précédent.

La question n’est donc pas de savoir si la France doit demeurer une puissance. Ce statut lui est déjà conféré par son histoire, sa géographie, ses institutions et les attributs qu’elle continue d’exercer. La véritable question est celle des conditions dans lesquelles elle doit exercer cette puissance. Le Sud global oblige moins la France à changer de cap qu’à redéfinir le contrat de puissance qui fonde sa diplomatie. Non pour renoncer à ses principes, mais pour continuer à les faire vivre dans un monde qui ne les reçoit plus de la même manière.

Le Sud global : la caricature d’un monde devenu irréductiblement pluriel

Ce que ce concept englobe n’a, en réalité, rien de global. L’expression agrège sous une même catégorie des États aux trajectoires historiques, aux ambitions stratégiques, aux modèles de gouvernance et aux intérêts souvent divergents. Démocraties consolidées ou de façade, régimes militaires, dictatures, monarchies, oligarchies, mafiocraties ou États sous dépendance s’y côtoient sans former ni un bloc politique ni une alliance stratégique. Plus qu’une réalité géopolitique, le Sud global constitue un raccourci conceptuel.

Cette diversité n’est pourtant pas dénuée de cohérence. Ce qui rassemble ces États n’est pas une vision commune du monde, mais une volonté partagée : ne plus laisser un Occident longtemps hégémonique définir seul les catégories de la puissance, du progrès, de la réussite ou de la légitimité internationale.

L’avance industrielle, scientifique, économique et militaire de l’Occident a durablement conféré à ses normes une vocation universelle. Le débat contemporain ne porte plus uniquement sur ces normes ; il porte sur la légitimité de ceux qui prétendent encore détenir le monopole de leur interprétation.

C’est en cela que le Sud global révèle une transformation plus profonde des relations internationales. Plus qu’une contestation de l’ordre international, il traduit la fin du monopole narratif occidental. Nombre de ces États revendiquent le droit de produire leurs propres récits historiques, leurs propres références civilisationnelles et leur propre définition de la puissance. Ils refusent d’être durablement enfermés dans le rôle de peuples ayant seulement subi l’histoire.

Cette lecture binaire serait pourtant une erreur. Le Sud global n’est pas homogène. L’Occident ne l’est plus davantage. Tous deux sont traversés par des fractures politiques, économiques, stratégiques et identitaires qui rendent désormais caduques les grilles de lecture héritées du XXe siècle.

La première erreur diplomatique serait donc de considérer le Sud global comme un interlocuteur unique. La seconde serait de lui répondre par une politique uniforme. Pour la France, l’enjeu n’est pas de choisir entre l’Occident et le Sud global, mais de comprendre ce que cette recomposition révèle de l’évolution des rapports de puissance. Car ce n’est pas seulement notre diplomatie qui est interrogée ; c’est le contrat même qui fonde l’exercice de sa puissance.

Être une puissance au XXIe siècle

Le monde a changé. La puissance aussi. Pendant longtemps, elle s’est mesurée à la force militaire, au poids économique, à l’influence diplomatique ou à la capacité de diffuser son propre modèle. Aucun de ces attributs n’a disparu. Ils ne suffisent simplement plus à définir ce qu’est une puissance au XXIe siècle.

Une puissance n’est plus simplement celle qui agit ; c’est celle qui comprend le monde dans lequel elle agit. Les guerres d’appartenance, les stratégies d’influence, les diasporas, les réseaux sociaux, la violence accrue des conflits, le changement climatique ou encore l’émergence d’acteurs privés imposent une lecture des rapports internationaux bien plus fine que celle héritée du siècle précédent. Une puissance peut choisir ses priorités ; elle ne peut choisir son ignorance.

Le Sud global révèle une attente largement sous-estimée : les États ne demandent pas seulement à être entendus ; ils veulent être considérés. Le mépris diplomatique n’est pas une démonstration de force ; c’est une faiblesse stratégique. Une puissance qui ne cherche plus à comprendre finit toujours par mal anticiper.

Comprendre ne signifie toutefois ni céder ni s’excuser d’être une puissance. La France n’a pas à renier ce qui fonde sa singularité. Son histoire ne se résume ni à la colonisation ni aux rapports de domination. Elle est aussi celle de l’État de droit, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, du droit d’asile et d’une tradition diplomatique qui a contribué à façonner le droit international. Reconnaitre la pluralité des mémoires n’oblige pas à éprouver de la culpabilité.

Être une puissance impose également d›accepter la complexité. Une puissance parle à ses alliés, à ses compétiteurs, à ses adversaires, parfois même à ses ennemis. Le dialogue n›est ni une récompense ni une faiblesse ; il est un instrument stratégique. Dialoguer ne revient ni à légitimer un régime ni à le financer. Une coopération demeure un choix souverain et peut être suspendue lorsque la réciprocité n’est plus garantie ou que les intérêts fondamentaux de la France ne sont plus respectés.

La puissance ne consiste pas uniquement à réagir aux crises, mais aussi à préparer l›environnement stratégique dans lequel elles surviendront. Une diplomatie efficace construit des leviers économiques, technologiques, financiers, culturels ou sécuritaires capables d’influencer le calcul de ses partenaires comme de ses adversaires. L’objectif n’est pas de dominer, mais de faire comprendre qu’une hostilité assumée envers la France ne peut rester sans conséquence.

À bien des égards, la France a pressenti cette recomposition du monde. Les appels à repenser les équilibres internationaux ou à reconnaitre l’émergence de nouvelles puissances traduisaient une intuition juste. Celle-ci reste toutefois inachevée tant qu’elle n’est pas pleinement transformée en doctrine. Le diagnostic français est souvent plus avancé que les grilles de lecture qui continuent de structurer son action.

Être une puissance au XXIe siècle ne consiste donc plus à convaincre le monde de nous ressembler. Il s’agit de comprendre avant d’agir, de dialoguer sans céder, d’assumer ses responsabilités sans culpabilité et d’adapter l’exercice de notre puissance à un monde qui ne reconnait plus les certitudes du siècle passé. C’est précisément ce nouveau contrat de puissance que la France est aujourd’hui appelée à définir.

Les nouvelles clauses du contrat de puissance

Comprendre le Sud global ne constitue pas une politique étrangère. C’est le préalable à une doctrine. Si la puissance est un contrat, alors ce contrat impose désormais davantage de clarté que de consensus.

La première rupture consiste à abandonner définitivement l’idée d’une diplomatie uniforme. Le Sud global n’est pas un bloc ; il ne peut donc appeler une réponse unique. Une démocratie, une théocratie, une dictature militaire, une mafiocratie ou un État capté par des intérêts criminels ne poursuivent ni les mêmes objectifs ni les mêmes logiques de décision. Une puissance parle à tous, mais elle ne parle pas à tous de la même manière. La première faute diplomatique consiste souvent à appliquer la bonne politique… au mauvais régime.

La deuxième rupture est celle de la clarté. Le Sud global reproche régulièrement à la France une lecture paternaliste des rapports internationaux. Cette critique mérite d’être entendue lorsqu’elle dénonce des réflexes hérités d’un autre siècle. Elle ne saurait toutefois conduire à l’excès inverse : celui d’une diplomatie qui n’assumerait plus les conséquences des choix souverains de ses partenaires. Un État est libre de choisir ses alliances, y compris lorsqu’elles s’opposent aux intérêts français. Cette liberté emporte une responsabilité. Un État ne peut revendiquer les bénéfices d’un partenariat privilégié avec la France tout en organisant simultanément son affaiblissement diplomatique, économique ou stratégique. La souveraineté implique la liberté de choisir. Elle implique aussi d’en assumer les conséquences.

La troisième rupture consiste à sortir d’une diplomatie exclusivement interétatique. Les diasporas sont devenues des acteurs de puissance. Espaces où circulent les capitaux, les récits, les influences et, parfois, les affrontements stratégiques, elles sont désormais au cœur de la compétition internationale. Alors que certains États les mobilisent comme des relais d’influence, des réseaux économiques ou des instruments de pression, la France continue trop souvent de les considérer comme une simple question d’intégration. Ce retard n’est plus tenable. Les protéger contre les ingérences étrangères, travailler avec elles et reconnaitre leur rôle dans la compréhension des sociétés contemporaines relève désormais de la politique de puissance autant que de la politique intérieure.

Enfin, la France doit assumer ce que son statut lui impose. Une puissance n’est pas chargée de rechercher un consensus permanent. Elle est chargée de protéger un ordre international fondé sur des principes. Cela suppose de savoir nommer les violations du droit, de dénoncer les entreprises de domination et de soutenir les peuples, les minorités et les oppositions démocratiques lorsque leurs droits fondamentaux sont gravement menacés, quelles que soient la puissance, l’histoire ou la proximité politique des États concernés. La crédibilité d’une puissance ne repose pas sur sa neutralité ; elle repose sur la constance avec laquelle elle applique les principes qu’elle affirme défendre.

Une puissance n’a pas vocation à être aimée, mais à être respectée. Ce respect nait de la clarté, sur ses intérêts, sur ses lignes rouges et sur les conséquences attachées aux choix de ses partenaires. Le véritable contrat de puissance français ne consiste plus à convaincre le monde de nous ressembler. Il consiste à comprendre sa diversité, à parler avec tous, à protéger ceux qui sont menacés et à assumer, sans ambiguïté, les responsabilités qui découlent de notre statut.

Le Sud global ne constitue ni une menace uniforme ni un nouvel ordre mondial. Il est le révélateur d’une époque où plus aucune puissance ne peut prétendre exercer son influence sans accepter la pluralité des récits, des intérêts et des aspirations.

La France aurait tort d’y voir une invitation au renoncement. Son statut lui impose exactement l’inverse : comprendre davantage pour agir plus justement. Une puissance qui doute en permanence de sa légitimité finit toujours par laisser d’autres écrire les règles du jeu à sa place.

Le véritable défi du XXIe siècle n’est donc pas de préserver les attributs de la puissance française, mais d’en retrouver le sens. Être une puissance n’est ni un privilège ni une nostalgie. C’est une responsabilité, qui oblige à parler à tous, à protéger ceux qui en ont besoin, à assumer des lignes rouges claires et à accepter que le respect s’obtienne moins par les discours que par la constance.

La permanence d’une puissance ne dépend jamais de ce qu’elle possède. Elle dépend de ce qu’elle est encore prête à assumer.

Lova Rinel Rajaoarinelina

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