La Chine chercherait moins à affronter directement les États-Unis qu’à exploiter l’épuisement militaire et l’affaiblissement industriel de l’Occident pour préparer un nouvel équilibre mondial.
La thèse qu’une troisième guerre mondiale a commencé n’est pas neuve. Elle est même récurrente. Elle a été formulée simultanément en mars 2026 par l’historien britannique Niall Ferguson et par un think tank, le Center for National Interest. En 2025, Fiona Hill, spécialiste de la Russie et ancienne responsable américaine du renseignement, a évoqué le sujet. Et quelques médias importants comme le Wall Street Journal en 2024 ou Le Point en 2022 ont tenté d’y sensibiliser leurs lecteurs.
Qu’est-ce qui étaye l’idée qu’une troisième guerre mondiale a démarré ?
L’idée qu’une troisième guerre mondiale se profile tient à la volonté de la Chine de refonder l’ordre issu de la Seconde Guerre mondiale.
En octobre 2017, le 19ᵉ congrès du Parti communiste chinois a annoncé une « nouvelle ère » qui fera de la Chine « le centre de la scène mondiale ».
En février 2022, Xi Jinping et Vladimir Poutine, respectivement président de la République populaire de Chine et président de la Fédération de Russie, ont signé une déclaration commune invitant à refonder un nouvel ordre mondial multipolaire. Une manière polie de remettre en cause l’hégémonisme américain.
À partir de 2022, la Chine a cessé de coopérer avec les États-Unis. Avant 2022, Pékin votait en faveur de multiples résolutions du Conseil de sécurité sanctionnant les programmes nucléaires et balistiques de l’Iran et de la Corée du Nord. À partir de 2022, la Chine et la Russie ont opposé leur veto à une proposition de sanctions américaines contre les tirs de missiles de la Corée du Nord.
À partir de 2025, la Chine s’est positionnée comme le représentant du « Sud global » maltraité et a commencé à réclamer une refonte des institutions multilatérales créées après la Seconde Guerre mondiale.
La contestation de l’ordre américain mène-t-elle à une conflagration mondiale ?
La guerre n’est pas totale, elle se mène aujourd’hui « par morceaux » selon l’expression de l’historien Niall Ferguson. La guerre de la Russie contre l’Ukraine en 2022, l’attaque du Hamas contre Israël en 2023, la guerre entre Israël et le Hezbollah en 2024, la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran début 2026… tous ces conflits singuliers sont aujourd’hui perçus par les analystes et les historiens comme un possible remake. La Seconde Guerre mondiale aussi a été précédée de conflits précurseurs, indépendants les uns des autres en apparence. « La Seconde Guerre mondiale fut en réalité une série de conflits régionaux qui n’ont convergé en un conflit mondial unifié qu’à la fin de 1941 », écrit Niall Ferguson.
Les deux conflits régionaux majeurs, Ukraine et Iran, annoncent peut-être une conflagration plus large. Pour l’heure, ils constituent surtout un outil d’asphyxie. Les États-Unis y épuisent rapidement leurs stocks de missiles d’attaque, comme les Tomahawk, et de missiles intercepteurs, notamment les Patriot, qui manquent aujourd’hui cruellement en Ukraine.
En 2024, dans une enquête intitulée « Has World War III Already Begun ? », The Wall Street Journal s’inquiétait déjà de l’« érosion significative de la puissance de feu occidentale ». « Face au renforcement de la puissance militaire chinoise, les États-Unis peinent déjà à continuer de fournir des armes à leurs partenaires en Ukraine et au Moyen-Orient ». Le WSJ citait aussi un rapport de la Commission sur la stratégie de défense nationale publié en juillet 2024, qui constatait que « l’armée américaine manque à la fois des capacités et des moyens nécessaires pour dissuader et l’emporter au combat ».
La Chine, calculette en main, tient probablement le compte des stocks de munitions américains. Si un troisième conflit éclatait à Taïwan, Washington aurait-il assez de munitions offensives et défensives pour aider son allié ? Telle est la question.
Outre l’épuisement des projectiles, il y a celui des hommes. L’équipage du porte-avions Abraham Lincoln, présent sur plusieurs fronts plus de neuf mois durant, est révélateur : usure de l’équipage, problèmes de santé mentale, défaillances techniques… ont provoqué l’émoi des familles aux États-Unis.
Le double épuisement des munitions et des militaires crée une fenêtre d’opportunité stratégique pour Pékin, notamment en vue d’une action sur Taïwan.
Si une confrontation sino-américaine devait avoir lieu, les États-Unis y entreraient avec une puissance partiellement amoindrie.
Les faiblesses de l’outil industriel militaire
Ce n’est pas l’usage intensif des munitions qui pose problème. C’est l’outil industriel qui les produit.
Dans un rapport récent, le CSIS (Center for Strategic and International Studies) a expliqué que les États-Unis seraient dans l’incapacité de répondre à un troisième conflit s’il éclatait. « Le problème immédiat n’est pas l’argent, mais le temps. (…) Il faut deux à quatre ans pour que les munitions soient livrées une fois le contrat signé. Avec le temps, la production sera équivalente à la demande, mais cela nécessitera plusieurs années. D’ici là, il existe une fenêtre de vulnérabilité. »
Ces problèmes de délai sont liés au sous-dimensionnement de l’outil industriel de défense américain. Et la situation en Europe est pire encore, affirme l’étude GLOBSEC : « Les budgets de défense augmentent rapidement, mais la production reste trop lente pour répondre à l’urgence de l’évolution des menaces qui pèsent sur elle. Le défi n’est plus seulement financier, mais aussi industriel ».
Après la chute du mur de Berlin en 1989, les États occidentaux ont vu s’ouvrir une fenêtre de paix et de prospérité qu’ils ont crue infinie. Ils ont laissé leur outil industriel dépérir ou être partiellement délocalisé en Chine. Le résultat de ce transfert massif d’outils et de compétences est connu : les États-Unis (mais aussi l’Europe de l’Ouest) ont souffert et souffrent d’un « rétrécissement considérable du secteur manufacturier depuis la Guerre froide. Washington se retrouve soudainement confronté au fait que de nombreuses pièces détachées pour les munitions, les avions et les navires sont fabriquées à l’étranger, y compris en Chine. Parmi les pénuries : les composants des moteurs de fusées à propergol solide, les douilles d’obus, les machines-outils, les amorces et les précurseurs de propergols et d’explosifs, dont une grande partie est produite en Chine et en Inde. De plus, la main-d’œuvre qualifiée fait cruellement défaut et la courbe d’apprentissage est abrupte. Les États-Unis ont réduit leurs effectifs dans le secteur de la défense d’un tiers par rapport à 1985 – un chiffre qui est resté stable – et ont vu quelque 17 000 entreprises quitter le secteur, a déclaré David Norquist, président de la National Defense Industrial Association », écrit le journal en ligne Politico.
La guerre industrielle asymétrique
Mais il est un autre aspect de cette troisième guerre mondiale dont on parle beaucoup moins. La Chine, « premier atelier du monde », inonde le marché occidental de produits de consommation subventionnés. Incapables de résister, les entreprises européennes réduisent la voilure : Volkswagen vient d’annoncer le licenciement de plus de 100 000 salariés dans le monde. Automobile, chimie, technologies vertes… tous les secteurs industriels sont menacés. Goldman Sachs a comparé les écarts de prix entre produits fabriqués en Chine et produits fabriqués ailleurs dans le monde. Résultat : « l’écart de prix est de 32 % pour les véhicules électriques, de 38 % pour les réfrigérateurs et de 53 % pour les chaussures ».
« Depuis des années, le reste du monde supplie la Chine de modifier son modèle économique pour miser davantage sur la demande intérieure et moins sur les exportations, mais en vain » peut-on lire dans le Wall Street Journal. Rien ne sert de supplier, car la stratégie est délibérée. Une stratégie d’asphyxie. Une stratégie militaire.
La guerre par dévitalisation
La guerre a toujours été symbole de destruction : chars, tranchées, ruines. Celle que mène la Chine ne ressemble pas à cela. Elle se lit dans un carnet de commandes militaires qui s’allonge, dans une usine textile française qui ferme, dans l’équipage d’un porte-avions américain qui craque après neuf mois en mer, dans un stock de missiles Patriot qui ne se reconstitue pas assez vite. Pas de déclaration, pas de front, pas de vaincu officiel. La Chine a dévitalisé ses adversaires avec le sourire, elle les a saignés industriellement par le dumping, puis a attendu que le temps fasse le reste.
Ce qui rend cette troisième guerre mondiale si dangereuse est précisément son caractère indolore. Une guerre à bas bruit ne prépare pas moins à la conflagration, elle la rend seulement invisible jusqu’à ce qu’elle survienne. Taïwan n’est pas une hypothèse abstraite : c’est l’échéance vers laquelle convergent, sans le dire, l’épuisement des stocks occidentaux, l’effondrement des bases industrielles et le calcul froid de Pékin. La question n’est donc plus de savoir si la guerre a commencé. Elle est de savoir si l’Occident reconstruira à temps cet outil industriel qu’il a laissé, par cupidité et aveuglement, se déliter.
Yves Mamou
