La guerre d’Ukraine a été porteuse de plusieurs leçons pour les forces aériennes russes (VKS), mais a aussi montré l’évolution de leurs pratiques. En effet, comme en Tchétchénie et en Géorgie, les premières semaines d’opérations n’ont pas convaincu les observateurs, les Russes se montrant incapables de réduire la menace posée par la défense aérienne de Kiev et de coordonner les opérations aériennes en appui des forces terrestres (1). La suite de la guerre a cependant révélé plusieurs innovations éclairant la prospective des VKS.
Si l’aptitude ukrainienne à interdire en partie l’action aérienne russe dans un premier temps a été notée (2), il faut d’abord constater que la stabilisation des lignes de front, au printemps 2022, a conduit à de plus grands succès de la défense aérienne russe. Une phase de stase aérienne s’est dessinée un temps : les actions des deux forces aériennes ont été interdites, ce qui n’a pas été sans conséquences. Lors de la contre – offensive ukrainienne de l’été et de l’automne 2022, couverte par une défense aérienne qui n’avait pas encore épuisé ses stocks historiques, les Russes n’ont effectué que peu de sorties pour la contrer. Deux de leurs A50 de détection aérienne avancée ont même été détruits. La masse a cependant joué au profit de la Russie. Si 150 avions et 132 hélicoptères ont été confirmés comme détruits et 58 autres endommagés ou capturés – 340 machines au total –, cela n’a eu qu’une incidence mineure sur les volumes de forces, la production industrielle ayant compensé les pertes.
Concrètement, la conduite de la campagne aérienne a montré une incohérence avec les débats préalables à la guerre, qui mettaient en évidence la nécessité de s’assurer rapidement de la supériorité aérienne par la destruction des bases aériennes, des batteries sol-air et des centres radar et de commandement (3). Les attaques menées sur les bases aériennes ukrainiennes, typiquement, n’ont produit que des résultats mitigés, l’Ukraine ayant dispersé nombre de ses appareils. Dans le domaine air-air, peu d’engagements ont été observés. Il y a là une plus grande cohérence entre les débats, démontrant une plus grande attention portée aux systèmes sol-air qu’à la chasse, et la réalité. Cette inclination en faveur du sol-air s’est confirmée dans le courant de la guerre. Par ailleurs, différentes actions ukrainiennes – en particulier l’opération « Toile d’araignée » – ont démontré la nécessité de mieux protéger les appareils sur les bases, souvent alignés sur les rampes et dont les ailes et les cellules étaient parfois recouvertes de pneus. En 2025, cela s’est traduit par la construction de hangars sur une partie des bases.
Frappes aériennes stratégiques
Pour ce qui concerne les actions air-sol, une succession de phases a été observée. Au printemps 2022, les infrastructures industrielles et ferroviaires ont été plus particulièrement ciblées, avant une focalisation sur les villes et, plus spécifiquement, les infrastructures énergétiques ukrainiennes (4). Cette approche douhétienne n’a cependant eu qu’une utilité indirecte, en obligeant les Ukrainiens à concentrer sur les villes leurs capacités de défense aérienne dont les stocks diminuaient au fil des attaques russes, menées à distance de sécurité avec peu d’appareils engagés hors de leurs frontières. Cet effet indirect a été particulièrement utile à la Russie lorsque l’Ukraine a lancé sa contre – offensive au printemps 2023. Par ailleurs, à ce moment, des fuites de documents américains démontraient que l’Ukraine était sur le point d’avoir épuisé les stocks de certains missiles – sans que les alliés européens ou américains soient en mesure de compenser. La campagne aérienne stratégique russe, qui n’est allée qu’en s’amplifiant, n’a jamais cessé durant la guerre et s’est montrée paradoxale. D’un côté, elle répondait aux conceptions développées avant – guerre d’un complexe reconnaissance – frappe centré sur une diversité de vecteurs : missiles de croisière lancés depuis des appareils, des navires et des sous – marins ou encore missiles balistiques. Dès l’automne 2022, il a fallu y ajouter les Shahed/Geran tirés du sol, d’abord achetés en Iran, puis produits localement en masse. L’approche, de ce point de vue, est pleinement aérobalistique (5). D’un autre côté, cette logique, intégrée, apparaît moderne, mais elle dépend du ciblage et donc de la collecte du renseignement. Or la Russie, qui ne disposait que d’un faible nombre d’appareils tels que les Il‑22 de renseignement électronique, a utilisé très peu de drones MALE (Medium altitude, long endurance) et a assez rarement engagé les versions spécialisées de ses Su‑24 Fencer. De plus, dans un premier temps, ses capacités spatiales étaient limitées. Il faut y ajouter un manque de coordination avec les forces terrestres, de sorte que des ressources d’attaque à longue portée auraient pu être utilisées contre des cibles militairement plus pertinentes. Certes, à plusieurs reprises, des trains ont été ciblés et frappés avec efficacité, mais ces actions renvoient plus à l’exploitation d’une opportunité qu’à un ciblage systématique. Depuis 2024, certaines des frappes contre les villes ont permis de cibler des ateliers de production de drones dans des bâtiments d’habitation.
La structure même des frappes a montré une densification, avec la recherche d’une saturation de la défense par un usage massif d’OWA-UAV (One-way attack – Unmanned air vehicles) Shahed/Geran imposant d’opérer une discrimination avec les missiles de croisière Kh‑101 et les missiles balistiques Iskander et KN‑23. Rien qu’en octobre 2025, cela a représenté 5 300 Shahed/Geran, 74 missiles de croisière et 148 missiles balistiques (6) – ces deux dernières catégories étant produites à flux tendu (7) alors que la production des Shahed atteignait, fin 2025, 5 300 à 5 500 unités par mois (8). Les Geran ont également évolué et comportent des dispositifs d’évitement face aux drones antidrones ukrainiens, certains bénéficiant d’une propulsion à réaction ou étant dotés de missiles antiaériens. Dès 2024, des Gerbera, plus simples, ont été utilisés comme leurres. La conduite même des frappes montre une diversification des points de lancement et des trajectoires empruntées, avec des vols non linéaires rendant la défense antiaérienne plus complexe.
Plus généralement, la campagne aérienne stratégique russe s’est considérablement intensifiée à partir de juin 2025, en volume absolu comme en fréquence : des frappes ont été menées durant plus de 340 jours en 2025, ce qui représente le tir de plus de 54 000 drones et de plus de 1 900 missiles. La massification des frappes a eu pour conséquence la réduction du taux d’interception, passé de 97 % en décembre 2024 à 81 % en décembre 2025, alors que le nombre de frappes effectives augmentait (9). Deux questions se posent dès lors. La première touche à la possibilité pour les forces européennes d’intercepter de tels volumes et de générer une disponibilité quotidienne aussi élevée que celle des forces ukrainiennes (10). La deuxième touche à l’optimalisation, à l’avenir, des capacités de frappe russes, qui sont techniquement performantes mais stratégiquement sous – optimales du fait d’un déficit de ciblage.
Une intégration air-sol en voie d’amélioration
La guerre d’Ukraine n’a pas, dans un premier temps, démontré de rupture avec les pratiques observées en Tchétchénie ou en Géorgie. Si les munitions KAB‑500S guidées par satellite avaient fait leur apparition en Syrie, l’emploi de munitions guidées a été relativement limité en Ukraine, principalement pour la frappe de sites fixes et connus. Mais nombre d’unités avaient quitté leurs
casernements, le déficit en capacités ISR n’ayant pas fréquemment permis un ciblage dynamique. L’usage d’hélicoptères de combat s’est quant à lui heurté aux défenses aériennes de courte et très courte portée. Hormis lors de l’assaut aérien raté sur Hostomel – qui n’est pas nécessairement significatif pour l’avenir (11) –, il a été relativement limité, mais non sans effets sur la structure de forces.
À partir de mai 2023, l’usage de kits UMPK a permis d’utiliser plus intensivement l’aviation, tout en la gardant à distance de sécurité. Le kit permettait de transformer en armes guidées et planantes – sur 60 à 70 km – les immenses stocks de bombes lisses FAB (explosives), ODAB (thermobariques) et RBK (à sous – munitions) de différents types, pour un coût relativement faible (entre 20 000 et 25 000 dollars par bombe). L’arme a pu se montrer vulnérable à des systèmes de guerre électronique comme le Pokrova, son système de guidage inertiel ne permettant pas de compenser la perte du signal. Au printemps 2024 sont apparues les premières UMPB, construites d’emblée comme des armes planantes : leur portée peut atteindre 9 km et leur résistance à la guerre électronique a été améliorée (12). La Russie travaille également sur une variante dotée d’une propulsion et permettant d’atteindre 200 km de portée.
L’emploi de ces armes s’est affiné dans le courant de la guerre, avec une forte augmentation du nombre de frappes et une meilleure coordination avec les forces au sol. Elles ont donc pu être utilisées efficacement et ont été déterminantes pour la reprise de la tête de pont sur la rive est du Dniepr, contre les progressions ukrainiennes du printemps 2023, mais aussi dans la suite d’opérations ayant conduit à la chute de Pokrovsk. La Russie en est ainsi arrivée à une logique de « close air support à distance », combinant l’usage de microdrones et de drones tactiques permettant de repérer les positions défensives ukrainiennes et celui de bombes permettant de les anéantir – la FAB‑3000 a une masse de 3 t – tout en conservant ses capacités aériennes hors de portée des missiles surface-air. À cet égard, si ces derniers peuvent s’avérer efficaces, leur manque sur les lignes de front non seulement pose un évident problème à l’Ukraine, mais en poserait également un aux membres de l’OTAN qui auraient à faire face à ce type de bombe : en 2025, la force aérienne ukrainienne estimait que la Russie en avait utilisé environ 60 000.
La question de la flotte et de son usage
L’utilisation intensive des armes planantes a pour corollaire celle des flottes d’appareils lanceurs – Su‑30, Su‑34, Su‑35 –, avec à la clé une réduction de leur potentiel d’autant plus importante que les flux de pièces détachées ne sont pas nécessairement assurés. En 2016, la disponibilité des appareils des VKS, tous types confondus, était de l’ordre de 63 %, avec pour objectif d’atteindre 80 % avant 2020 – ce qui laisse sceptique. Il faut y ajouter que les flottes de Su‑27, Su‑24, MiG‑29 et MiG‑31 ont un potentiel considérablement réduit : celui des Foxhound n’est plus que de 20 % en moyenne, et celui des Flanker, de 35 %. Les MiG‑29 n’ont pas été observés au combat. Comparativement, l’industrie russe a livré entre 20 et 30 appareils chaque année de 2022 à 2024 ; ce nombre est passé à 55 en 2025, mais il comprend les exportations. Reste que si les pertes d’appareils de combat sont donc compensées, la production ne permet pas – du moins pas encore – d’anticiper le retrait de service d’appareils plus anciens, mais au reliquat de potentiel relativement préservé, d’ici quelques années. Elle ne suffit pas non plus à compenser les pertes en bombardiers… dont l’utilité dans la guerre est, pour l’heure, surtout limitée aux Tu‑95.
Les VKS font cependant face à un problème de ressources humaines, dans le secteur sensible de la formation, puis de l’entraînement des pilotes. Avant la guerre, les pilotes d’appareils de combat ne volaient en moyenne que 110 heures annuellement (200 heures pour les pilotes d’appareils de transport), ce manque de pratique ayant été à l’origine de plusieurs accidents. Si le niveau moyen d’expérience s’est accru dans les unités en première ligne, les VKS manquent d’appareils d’entraînement et entretiennent une logique de rétention des pilotes expérimentés au sein des unités de combat plutôt que de les affecter à la formation des futurs aviateurs, empêchant ainsi un transfert d’expérience. Par ailleurs, les attaques ukrainiennes sur les raffineries russes ont réduit les approvisionnements en carburéacteur, les unités au combat étant prioritaires. Les conséquences de cette configuration sur l’avenir des VKS ne sont pas encore connues, mais pourraient à terme réduire leur potentiel.
Notes
(1) Sur les premiers mois de l’opération, voir notamment : Adrien Fonatenellaz, « Guerre en Ukraine : PSU contre VKS », Défense & Sécurité Internationale, no 164, mars-avril 2023 ; Joseph Henrotin, « Guerre d’Ukraine : quelles leçons la Russie peut-elle tirer des opérations ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 90, juin-juillet 2023.
(2) Joseph Henrotin, « La force aérienne ukrainienne, 2014-2022. Échec et rédemption », Défense & Sécurité Internationale, no 159, mai-juin 2022.
(3) Michael Petersen, Paul Schwartz et Gabriela Iveliz Rosa-Hernandez, « Russian Concepts of Future Warfare Based on Lessons from the Ukraine War », CNA Corp., juillet 2025.
(4) Voir notamment Adrien Fontanellaz, « La campagne de l’hiver 2022-2023 contre l’infrastructure énergétique ukrainienne », Défense & Sécurité Internationale, no 167, septembre-octobre 2023.
(5) Sur ce concept, voir Joseph Henrotin, « Pourquoi la défense aérienne ? Le retour aux fondamentaux de la liberté d’action dans un monde aérobalistique », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 101, avril-mai 2025 ; « Les habits neufs de la dissuasion conventionnelle. Le changement de donne aérobalistique », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 99, décembre 2024-janvier 2025, et notre prochain hors-série (avril-mai 2026).
(6) Yasir Atalan, Erik Tiersten-Nyman et Benjamin Jensen, « Russia’s Intense Air Campaign in October », CSIS, 14 novembre 2025 (https://www.csis.org/analysis/russias-intense-air-campaign-october)
(7) Avec une montée en puissance de la production notamment due aux importations de composants chinois. On note qu’un tiers des engins balistiques tirés depuis 2024 sont des KN-23 nord-coréens, dont les systèmes de guidage ont été améliorés avec l’aide russe, les premiers tirs se montrant peu précis.
(8) Igor Anokhin, « Monthly Analysis or Russian Shahed 136 Deployment Against Ukraine », Institute for Science and International Security, 2 janvier 2026.
(9) Voir le compte X @Shahed tracker : https://x.com/ShahedTracker/status/2007253108062376282/photo/3
(10) Voir notre hors-série no 101.
(11) S’il interpelle sur la coordination avec d’autres moyens aériens, il reflète également une vision de la guerre où les forces ukrainiennes devaient rapidement s’effondrer face aux poussées russes.
(12) Giovanni Zanier et Kevin Anderson, « Countering Russia’s Glide Bomb Warfare in Ukraine. Observations and Lessons for NATO on Neutralising Long-Range Weapons », Joint Airpower Competence Center, novembre 2025 (https://www.japcc.org/online-feature/countering-russias-glide-bomb-warfare-in-ukraine).
Joseph Henrotin
