Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mercredi 8 juillet 2026

L’Iran n’a pas gagné, mais ses ennemis ont échoué

 

Contre le diagnostic dominant d’un Iran affaibli, cette analyse défend une thèse inverse : Téhéran a survécu, préservé ses leviers et redéfini le rapport de force régional. Hezbollah, Hormuz, Golfe et Liban apparaissent comme les pièces d’une stratégie coercitive qui complique les calculs américains et israéliens dans l’après-guerre moyen-oriental mouvant d’aujourd’hui.

Un consensus s’est formé autour de la guerre récente, qui confond la survie de l’Iran avec une échappée miraculeuse. La lecture dominante traite l’Iran comme un État blessé qui aurait improvisé sa succession, assisté à l’effondrement de sa doctrine des alliés régionaux, et conservé juste assez de leviers pour négocier son propre déclin encadré et sa disparition à terme. Il est déjà fâcheux que nombre de ces mêmes experts aient annoncé échec et mat avant comme après l’assassinat de Khamenei, à commencer par le moment où Donald Trump s’est laissé convaincre et duper au point d’entrer en guerre. Cette lecture est erronée dans son fondement, et les erreurs n’ont fait que s’accumuler depuis.

Commençons par le fait central : l’Iran a survécu. Dans une confrontation asymétrique impliquant les États-Unis, Israël, l’action clandestine, les sanctions, la guerre économique et des degrés variables de collaboration des alliés arabes et non arabes de Washington, la survie n’est pas un détail. L’Iran a été frappé et endommagé, mais il a préservé le régime, évité l’effondrement de ses élites, conservé ses instruments de dissuasion et contraint Washington à revenir à la table, avec sa liste de dix exigences comme point de départ, sans céder d’emblée ses cartes nucléaire et balistique. Ce n’est pas une victoire classique, et il ne faut pas la travestir en triomphalisme. Mais ce n’est certainement pas une défaite. Le dommage n’est pas l’effondrement. L’Iran a privé ses ennemis des grands objectifs décisifs qu’ils avaient mûris pendant des décennies.

La question de la succession rend ce constat plus net encore. La transition au-delà de Khamenei n’a pas révélé un système pris au dépourvu. L’architecture successorale iranienne avait été institutionnalisée bien avant la guerre, conçue précisément pour que la République ne dépende pas de la survie d’un seul homme. La guerre a pu accélérer le calendrier, mais l’accélération n’est pas l’improvisation, et l’assassinat du Guide suprême a pu modifier des arbitrages qui n’auraient pas nécessairement favorisé Khamenei le fils. Ce que le système a démontré, c’est la continuité sous pression maximale : les Gardiens, l’establishment clérical, l’appareil de sécurité et la classe politique du régime dans son ensemble sont restés alignés à travers la perte du chef, les frappes sur le territoire et la confrontation maritime. La texture héréditaire de l’ascension de Mojtaba Khamenei invite au cadrage moral occidental, myope, celui que ces observateurs appliquent par habitude à des régimes comme l’Arabie saoudite ou les Émirats. La question analytiquement pertinente n’est pourtant pas de savoir si la succession paraît dynastique. Elle est de savoir si les institutions l’acceptent et si le noyau coercitif tient. Il a tenu.

L’affirmation selon laquelle le réseau des alliés régionaux aurait échoué repose sur une logique binaire que la dissuasion ne suit pas. L’Axe n’a jamais été conçu pour rendre l’Iran intouchable au sens absolu. Aucune dissuasion ne fonctionne ainsi. Le Hezbollah, les Houthis, les factions irakiennes et le réseau dans son ensemble ont été bâtis pour élever le coût de l’escalade, élargir le champ de bataille, compliquer la planification israélienne et américaine, et refuser à l’adversaire l’aisance de manœuvre et une victoire politique nette. Mesuré à l’aune de cette fonction, le réseau a fonctionné. Une dissuasion peut ne pas empêcher chaque frappe et façonner malgré tout la durée, la géographie et l’issue d’une guerre. Parler d’échec revient à confondre l’absence d’immunité totale avec l’absence d’effet.

Le Hezbollah se trouve au centre de cette méprise. Sa valeur pour l’Iran ne s’est jamais limitée à protéger Téhéran d’une attaque. Le Hezbollah est la frontière avancée de l’Iran face à Israël, son avant-poste levantin, son laboratoire de dissuasion, sa carte de légitimité arabe, son levier de pression à l’intérieur du Liban, et un multiplicateur de force morale pour les chiites au-delà du Liban, en Irak surtout. Le sud du Liban offre à l’Iran ce que Hormuz ne peut fournir : la proximité d’Israël et une géographie que Téhéran ne peut reproduire nulle part ailleurs. Que l’Iran doive aujourd’hui assister ou reconstruire le Hezbollah n’en fait pas un actif dont on se défait. Cela en fait un actif que l’Iran ne peut se permettre de perdre.

Hezbollah et Hormuz, les deux leviers de Téhéran

Les positions stratégiques avancées exigent de l’entretien. Les États-Unis soutiennent l’Ukraine, Taïwan, Israël et leurs partenaires du Golfe non parce que ces engagements sont gratuits, mais parce qu’ils étendent l’influence américaine et compliquent les calculs des rivaux. Le Hezbollah, comme les Houthis sur Bab el-Mandeb, remplit une fonction comparable pour l’Iran. Il est un avant-poste d’influence, un terrain d’essai, un laboratoire de formes nouvelles de guerre, et une ligne de défense avancée éloignée des frontières iraniennes. Une position avancée endommagée qui ne peut être remplacée devient plus indispensable, non moins. La piste libanaise de Rubio, et la confusion du Liban avec la Cisjordanie, repose sur l’illusion que le Hezbollah et l’Iran pourraient être détachés l’un de l’autre.

Le comportement d’Israël confirme la valeur du Hezbollah plus sûrement que n’importe quelle déclaration iranienne. Si le Hezbollah ne comptait plus, Israël ne structurerait pas l’ensemble de sa posture libanaise autour de l’imposition d’un cadre de désarmement, du maintien de zones tampons, et de la poursuite de l’occupation et des frappes. Il ne chercherait pas non plus une formule qui a peu de chances de survivre aux réalités politiques libanaises, ratification parlementaire comprise. La pression qu’Israël exerce est en soi la mesure de la valeur qu’il assigne. À la différence des signes visibles de déclassement qui affectent l’aile politique du Hezbollah, la retenue de l’aile militaire pendant la guerre n’aurait pas dû être lue comme une faiblesse. Cette retenue relevait de la stratégie : préserver l’arsenal, refuser à Israël le prétexte d’une guerre totale au Liban et survivre en vue de la confrontation longue sont des choix, non des preuves d’insignifiance.

Hormuz, dans le même temps, est devenu le levier le plus rapide de l’Iran. Téhéran a appris que la pression sur les marchés pétroliers, la navigation, les assurances, les hôtes du Golfe qui abritent les bases américaines et les nerfs électoraux de Washington peut faire bouger les États-Unis plus vite que des arsenaux de roquettes coûteux, lourds et difficiles à déplacer au Liban. Mais il s’agit d’une expansion du portefeuille coercitif iranien, non d’une substitution en son sein. Hormuz fait pression sur l’économie mondiale, le Hezbollah pèse directement sur Israël, et la vulnérabilité du Golfe atteint les partenaires de l’Amérique. Les missiles, les drones, les FPV et la guerre politique préservent les options d’escalade, tandis que la diplomatie convertit la douleur de la paralysie en monnaie de négociation. La posture d’après-guerre n’est pas moins de Hezbollah et plus de Hormuz. Elle tient dans les quatre H, Hormuz, Hezbollah, Hachd et Houthis, auxquels s’ajoutent la pression sur le Golfe, les missiles, les bases américaines et leurs hôtes, le tout tenu de front plutôt que hiérarchisé.

Il ne faut pas non plus lire l’allègement des sanctions à rebours. L’idée que cet allègement deviendra aussitôt un piège pour Téhéran décrit sans doute un risque de long terme, non son effet politique immédiat, et Téhéran ne s’y trompe pas. À court terme, l’allègement donne de l’oxygène à la nouvelle direction : des liquidités, des clientèles, de la stabilisation, et un récit selon lequel la résistance a produit des résultats et livré une victoire. L’Iran peut dire qu’il a encaissé les coups, gardé ses cartes et arraché des concessions à la plus redoutable des puissances, et ce n’est pas rien, quelle que soit la mesure retenue. La durabilité du régime vient de démontrer qu’elle repose moins sur la popularité que sur la cohésion des élites, la capacité coercitive, la continuité institutionnelle et le levier géopolitique.

L’intransigeance iranienne n’est souvent que le nom que les experts donnent à l’expérience accumulée de la trahison. Après le retrait de Washington de l’accord nucléaire, et après que la négociation a servi de couverture à l’action israélienne, le scepticisme iranien est le résidu rationnel de trois brûlures successives. L’absence de confiance n’est pas un facteur parmi d’autres. Elle est le fondement même de la négociation. L’Iran n’échangera pas des actifs tangibles et des acquis accumulés contre des assurances verbales, ce qui signifie que la mise en œuvre, le séquençage et un allègement visible décideront de l’issue, non le langage d’un cadre quelconque. L’équipe nouvelle et plus jeune de Téhéran se prépare à d’autres feintes et à d’autres ruses, et à l’éventualité d’attaques américaines renouvelées après les élections de mi-mandat.

Le Liban, point de bascule de l’entente avec Washington

La guerre a aussi modifié l’ordre régional. L’Iran, pour l’heure, sort de cette manche encore debout, en affaiblissant le cadre d’Abraham auprès du seul pays qui compte vraiment : l’Arabie saoudite. Il a créé des réalités nouvelles dans lesquelles les États du Golfe peuvent juger que la coexistence avec l’Iran coûte moins cher et protège mieux qu’une architecture d’alliance qui les transforme en positions avancées exposées dans un dispositif de guerre conçu par Washington et Israël, avec des bases fantômes évacuées, financées précisément au nom de la protection. Oman joue les médiateurs parce que la coexistence est sa stratégie. Un Qatar conforté paie pour l’immunité et l’accès parce qu’il comprend la vulnérabilité. L’Arabie saoudite recalcule parce qu’elle sait que l’encerclement de l’Iran peut exposer le royaume davantage qu’il ne le protège. Le cadre de Pékin, construit autour de la désescalade et de la rivalité encadrée, soutient désormais avantageusement la comparaison avec le cadre d’Abraham, construit autour de la normalisation, de l’encerclement et de la liberté militaire israélienne.

Les États-Unis aussi sortent transformés de cette guerre. L’Iran a appris une fois pour toutes que la technologie militaire américaine, si sophistiquée et si supérieure qu’elle soit, ne fait pas de Washington un géant invulnérable. Les États-Unis ont des vulnérabilités, des dépendances, des partenaires exposés et compromis, une sensibilité au prix du pétrole, des bases militaires, des voies de navigation et des calendriers politiques qui peuvent être paralysés de plus d’une manière. La stature de Trump n’est plus ce qu’elle était lorsqu’il dévoilait ses extravagants projets immobiliers pour Gaza. L’Iran a montré à la Chine, à la Russie, à l’Europe et à tout autre observateur que Trump n’est pas un homme fort irrésistible, mais un président orgueilleux, hésitant et vulnérable, dont les menaces peuvent être défiées.

L’exclusion d’Israël du cadre n’est pas le défaut que le consensus imagine. Elle est une nécessité, parce que l’objectif d’un Israël « non-solutionniste » est le sabotage. Le langage de la menace existentielle protège une latitude maximaliste au Liban, à Gaza, en Iran, au Yémen, en Syrie, et même en Turquie depuis peu, ce qui n’est pas la même chose qu’une exigence de sécurité incontournable. Israël peut saboter l’entente entre les États-Unis et l’Iran depuis l’extérieur de la salle, en continuant de frapper le Hezbollah et en pressant l’État libanais de se liguer contre la résistance libanaise. Washington peut alors affirmer que l’accord d’ensemble demeure vivant tout en laissant la piste libanaise le saigner par le flanc. L’Iran se trouverait devant le choix de tolérer la dégradation de sa position avancée irremplaçable ou d’escalader par Hormuz, la pression sur le Golfe et ses instruments régionaux.

L’erreur la plus profonde de ces prétendus experts est enfin de décrire Washington comme simplement dépourvu de stratégie. La réalité est pire : les États-Unis conduisent deux politiques contradictoires à la fois. Une piste recherche la désescalade avec l’Iran, l’autre, à travers le Liban et Israël, entretient une campagne coercitive capable de détruire la première. Une main signe une pause pendant que l’autre préserve la machinerie de l’escalade. Certains experts aiment appeler cela de l’ambiguïté stratégique, quand il ne s’agit que d’une incohérence amateur et risquée.

La conclusion tient en peu de mots : l’Iran est sorti debout. Le Hezbollah a été endommagé mais demeure irremplaçable. Hormuz a gagné en importance sans remplacer le Liban. Le Golfe couvre ses positions non parce que l’Iran serait fini, mais parce qu’il a développé une fatigue de l’aventurisme américain et que l’Iran a prouvé sa capacité d’imposer des coûts. Israël n’est pas seulement un allié inquiet et encombrant, il est le saboteur probable. Le Liban n’est pas une question secondaire, il est le piège. Le cessez-le-feu n’est pas un arrangement d’après-guerre ordinaire, il est un champ de bataille poursuivi par d’autres moyens. Et l’avenir de l’entente entre les États-Unis et l’Iran pourrait se décider non seulement dans le détroit d’Hormuz, mais dans le sud du Liban.

Ce ne fut pas la survie chanceuse d’un État endommagé. Ce fut le résultat stratégique central de la guerre.

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