En septembre 2025, le président chinois Xi Jinping (depuis 2013) a réuni le Russe Vladimir Poutine et l’Indien Narendra Modi lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin. L’objectif était d’afficher l’unité d’un Sud global autour d’une contestation commune de l’ordre occidental. Si les liens se resserrent entre Pékin, Moscou et New Delhi, les déséquilibres économiques, les rivalités régionales et les stratégies parfois concurrentes limitent la portée d’un véritable axe sino-russo-indien.
Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie s’est tournée vers la Chine pour amortir l’impact des sanctions occidentales, Pékin n’ayant adopté aucune mesure de rétorsion et n’ayant pas condamné l’opération russe menée contre sa voisine. Ainsi, le commerce bilatéral est passé de 146 milliards de dollars en 2021 à 244,5 milliards en 2024. La République populaire est le premier partenaire de Moscou, le géant asiatique important la majeure partie des hydrocarbures, du charbon et des métaux russes pour répondre à ses besoins énergétiques.
Partenaires sans alliance
En 2024, la fédération russe a livré 2,17 millions de barils de pétrole par jour, soit un cinquième des importations chinoises, devant l’Arabie saoudite (1,58 million) et l’Irak (1,28 million). Cette position dominante s’explique par la proximité géographique, les oléoducs mis en place dans le cadre des nouvelles routes de la soie et les rabais sur le brut russe, vendu en dessous du prix du Brent, la référence mondiale du marché pétrolier.
Mais cette dépendance reste relative, la Chine cherchant à diversifier ses approvisionnements au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est afin de limiter les risques de vulnérabilité stratégique. En retour, la Russie importe massivement des produits chinois : véhicules, machines et équipements électroniques pour 115,5 milliards de dollars en 2024. Plus d’un million de voitures chinoises ont été vendues en Russie, sept fois plus qu’en 2022. L’usage du yuan se généralise : en mai 2023, près de 40 % des échanges sino-russes étaient réglés dans la monnaie chinoise, contre 0,3 % avant la guerre en Ukraine.
L’équilibre demeure asymétrique. Moscou dépend de la demande chinoise pour écouler ses ressources et accéder à des technologies qu’elle ne produit plus, tandis que Pékin préserve sa liberté diplomatique et évite tout engagement militaire formel. La doctrine de Xi Jinping de la « coopération sans alliance » résume cette hiérarchie : la Chine tire profit d’une relation sans s’y contraindre, la Russie agissant en partenaire tactique plutôt qu’en allié stratégique.
L’Inde, puissance d’équilibre ?
Entre Pékin et Moscou, l’Inde joue la carte de l’équilibre : elle partage la volonté de redéfinir l’ordre mondial tout en conservant son autonomie. Ce non-alignement actif lui permet d’interagir sans se lier, en s’appuyant à la fois sur sa coopération stratégique avec la Russie et sur des liens économiques étroits avec la Chine, son premier partenaire commercial. En 2024, les échanges sino-indiens ont atteint 124 milliards de dollars, dont 108,5 milliards d’exportations chinoises. Les biens manufacturés – composants électroniques, machines-outils, panneaux solaires ou principes pharmaceutiques – restent indispensables à l’industrie indienne, au prix d’un déficit commercial de plus de 100 milliards de dollars. Sur le plan énergétique, le pétrole russe, quasi absent avant 2022, représente un tiers des importations indiennes en 2024. Cette stratégie, justifiée par la sécurité des approvisionnements et la stabilité des prix, a valu à New Delhi des pressions de Washington et l’annonce, en mai 2025, d’une surtaxe douanière de 50 % sur les produits indiens entrant aux États-Unis.
Militairement, la Russie demeure son principal fournisseur, mais son poids recule : un tiers des importations d’armes indiennes entre 2020 et 2024, contre plus de la moitié cinq ans plus tôt. Cette évolution traduit une diversification accélérée vers les partenaires occidentaux – France, Israël et États-Unis –, avec lesquels l’Inde multiplie les contrats. Cette réorientation, tout en maintenant une coopération historique avec Moscou, marque la volonté de réduire une dépendance militaire jugée risquée depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Sur le plan diplomatique, la rencontre de Narendra Modi et Xi Jinping à Tianjin en août 2025 symbolise un apaisement prudent. Le contentieux himalayen reste vif, et la rivalité stratégique dans l’océan Indien – où l’Inde perçoit l’expansion navale chinoise comme une menace directe – limite toute alliance structurée. New Delhi privilégie ainsi une approche pragmatique : coopérer sans s’aligner, en participant à la fois aux forums eurasiens (BRICS+, OCS) et aux dispositifs de sécurité indopacifiques comme le QUAD, aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie. Enfin, en recevant Vladimir Poutine les 4 et 5 décembre 2025, l’Inde – non-membre de la Cour pénale internationale (CPI), qui a émis un mandat d’arrêt contre le président russe – réaffirme son autonomie stratégique sans se laisser dicter ses choix par les Occidentaux.
Si le sommet de Tianjin illustre la volonté de Pékin de se poser en centre de gravité d’un monde multipolaire, l’axe que la Chine entend construire n’est ni une alliance formelle ni un bloc idéologique. Il s’apparente plutôt à un réseau de convergences ponctuelles, fondé sur la contestation du modèle occidental et la recherche d’alternatives financières, commerciales et technologiques.
De Moscou à Pékin : une géopolitique asiatique
Nashidil Rouiaï
Clément Mellet
