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vendredi 17 juillet 2026

Du caractère de la guerre et du cas ukrainien : quelques réflexions sur l’adaptation des forces

 

Donnée pour être perdante en quelques jours à quelques mois face au rouleau compresseur démographique, économique et industriel russe, l’Ukraine est un parfait (et nouvel) exemple de ce que la guerre est un anti‑déterminisme. Pour nos États qui ont la chance de ne pas être immédiatement en première ligne, encore faut‑il tirer les bonnes leçons. À l’heure d’une nouvelle édition du salon Eurosatory, que peut‑on en dire d’un point de vue capacitaire ?

Si extraire toutes les leçons de la guerre d’Ukraine, ne serait‑ce qu’au seul plan matériel, relève de la gageure, plusieurs sont cependant structurantes de l’adaptation de nos forces. Aussi classiquement que trivialement, la première est qu’aucune arme, fût‑elle nouvelle et révolutionnaire à son échelle, ne peut remplacer toutes les autres. Par contre, il est évident que l’usage des armes – de l’infanterie au génie en passant par la logistique – est directement affectée par la robotisation des forces et que celle‑ci, progrès de l’IA faisant, n’en est qu’à ses débuts. Cette robotisation change par ailleurs les paramètres de l’analyse capacitaire : des facteurs comme la charge utile ou l’endurance importent moins que l’algorithme embarqué. En conséquence, l’uniformisation des systèmes – un matériel précis et identifié pour une tâche précise – n’est pas appelée à disparaître, mais à se cantonner aux matériels majeurs. La standardisation s’opèrera plutôt au niveau des composants utilisés (caméras, batteries, etc.).

Une deuxième leçon est que si toutes les armes restent essentielles, leurs fonctions, modes d’action et capacités sont appelées à changer. Des sections d’infanterie dotées de drones leur permettant de frapper à 20 km peuvent devenir des forces aptes tant à la percée qu’à la modélisation (shaping) de la zone de bataille(1), au‑delà du fait qu’elles doivent conserver ses savoir‑faire historiques. Le portfolio de modes d’action de l’infanterie s’étoffe ainsi, tout comme la zone qu’elle est susceptible de couvrir. Corrélativement, la cavalerie et les forces mécanisées restent essentielles, mais elles ressortent moins d’une logique de percée que d’exploitation, devant être tenues dans la profondeur pour conserver leur potentiel face à la menace des frappes adverses dans la profondeur. L’artillerie est peut‑être l’arme dont les fonctions changent le moins, par contre, ses capacités évoluent elles aussi : dotée de Munitions téléopérées frappant à plus de 100 km, le champ géographique du modelage de la profondeur – et les effets opératifs qu’on peut en attendre – s’élargit considérablement.

Reste que tout cela n’est possible, et c’est une autre des leçons de la guerre d’Ukraine, qu’en disposant de transmissions, d’une logistique efficiente et des différentes fonctions du génie ; soit trois armes dont les fonctions évoluent moins que les capacités. Du point de vue du génie, l’expérience ukrainienne montre une évolution des fonctions classiques. La contre‑mobilité, par exemple, porte certes sur le positionnement d’obstacles (dents de dragon, barbelés, fossés antichars/anti‑UGV) ou la démolition de ponts et de tunnels, mais aussi sur la sécurisation des routes logistiques par le positionnement de poteaux et de filets anti‑drones sur leur longueur. Il s’agit ainsi de neutraliser une partie des frappes de drones, en sachant que les engins russes peuvent opérer à plus de 50 km de la ligne de contact. La doctrine ukrainienne tend à sécuriser, à présent, sur une profondeur de 100 km.

L’aménagement des zones de bataille est par ailleurs devenu une fonction en soi : il ne s’agit plus tant aujourd’hui, comme entre 2022 et 2024, de construire des tranchées que des groupements de positions défensives enterrées. Au bilan, si les systèmes robotisés de déminage comptent, les excavatrices sont devenues une ressource précieuse. À cet égard, les Ukrainiens ont fait l’effort de mettre en place un recensement des engins de chantier civils susceptibles de pouvoir être réquisitionnés – de même que les dispositions juridiques permettant de le faire. Ces aménagements ne vont par ailleurs pas de soi : le cas échéant, il faut pouvoir les réaliser sous le feu, de l’artillerie comme des drones. Plus généralement, bon nombre des actions menées par le génie sont devenues plus dangereuses – notamment parce que les matériels utilisés sont lourds, massifs et donc de plus en plus détectables. La manière dont les franchissements de coupures humides seront réalisés pose ainsi question.

Reste aussi que, là comme ailleurs, la robotique peut apporter un certain nombre de solutions. C’est historiquement le cas dans les fonctions liées au déminage dans les zones reprises à la Russie mais aussi destinés au brêchage dans les zones de combat, au minage ou au déploiement de barbelés. Des travaux sont également en cours pour disposer de drones ayant des fonctions de rétablissement de la mobilité et de contre‑mobilité, avec des lames bulldozer ou encore des bras articulés téléopérés. Des travaux en ce sens sont également conduits aux États‑Unis et au Royaume‑Uni. Au‑delà, des robots terrestres sont déjà utilisés pour la pose de charges de démolition, typiquement contre les positions défensives adverses.

La logistique est également centrale dans les opérations et a été – en particulier pour celle des derniers kilomètres – dans les premières bénéficiaires des efforts de robotisation. Ces deux dernières années, les principales pertes ukrainiennes étaient liées au ravitaillement des positions, mais aussi aux relèves des soldats. Kiev estime que 100 % des fonctions de transport logistique dans les zones de combat seront robotisées à terme et entend commander 25 000 robots durant le premier semestre 2026. Durant les trois premiers mois de l’année, plus de 22 000 missions auraient déjà été conduites(2). Il est intéressant de noter que la démécanisation dans les zones de bataille favorise la robotisation : outre les évacuations sanitaires, les tâches de transport portent essentiellement sur des munitions de petit calibre, des vivres et de l’eau ou encore des drones FPV.

L’arrivée de robots comme le Bizon‑L, disposant d’une charge utile de 300 kg et d’une endurance de plusieurs dizaines de kilomètres suffit donc à ces tâches. C’est d’autant plus le cas que son plateau de transport peut accueillir des équipements spécialisés, pour le minage par exemple. Chenillé, il dispose de plusieurs modalités de contrôle à distance et il est d’ailleurs significatif que sa présentation sur le site du ministère ukrainien de la défense commence par ses caractéristiques de téléopération et de résistance aux mesures de guerre électronique russes. La robotisation peut par ailleurs produire également ses effets dans la plus grande profondeur, en appui par exemple des unités d’artillerie – dont les besoins en masse et en volume sont bien plus considérables – mais la priorité pour l’heure reste le soutien des unités au contact. Cela n’empêche cependant pas une série d’innovations(3).

Reste enfin la question des transmissions, devenue cardinale et sur laquelle reposent autant le combat que le processus de robotisation. De facto, l’Ukraine dispose avec Delta d’un système de commandement intégrant de plus en plus de fonctions tout en offrant un haut degré de conscience situationnelle(4). Mais son fonctionnement, de même que le commandement ou encore l’utilisation de bon nombre de drones et de robots requiert des communications sûres et capable de résister tant bien que mal au brouillage. La suppression des comptes Starlink qui n’étaient pas sur la « liste blanche » fournie par l’Ukraine a eu d’importantes conséquences sur les opérations russes au début 2026, mais également pour un certain nombre d’unités ukrainienne n’ayant pas fait enregistrer leurs terminaux, dont environ 50 000 sont actifs. Il n’en demeure pas moins, notamment au regard des interruptions de service imposées par Elon Musk plus tôt dans la guerre, que la dépendance au système reste bien réelle(5).

Kiev continue à utiliser Starlink mais cherche à développer sa propre constellation, UASAT‑Nano. Le premier satellite, construit au Danemark par GomSpace, doit être lancé en octobre de cette année, l’ambition étant d’en disposer de 300 exemplaires en orbite à terme, dont 120 dès 2027. À ce moment, entre 30 000 et 50 000 terminaux seraient disponibles dans les forces. Le plan doit donc encore se concrétiser mais disposer d’une telle capacité souveraine devrait permettre de pouvoir mener des opérations de frappe dans la profondeur sans avoir à utiliser Starlink et risquer les interruptions de service précédemment observées. Du reste, l’Ukraine cherche également à renforcer son maillage radio.

Elle avait reçu un certain nombre de systèmes avancés issus de Motorola ou L3 Harris, mais disponibles en trop faibles quantités. La firme Himera a par contre commencé, fin 2024, à produire la G1 Pro, livrant 6 000 unités au début 2025, mais avec une capacité de production qui pourrait atteindre plus de 8 000 par mois en fonction de la demande. Le système, qui utilise le chiffrement AES‑256, a pour particularité d’opérer à faible puissance et de s’appuyer sur un réseau de répéteurs, également de faible puissance, évitant de devoir mettre en place de hautes tours de communication. La radio elle‑même a une masse de 300 grammes et l’autonomie de sa batterie peut atteindre 48 h. Compatible avec les systèmes Harris et Motorola et fréquemment mis à jour pour contrer les modalités de brouillage, le système a été commandé par un pays européen de l’OTAN mais ses capacités sont surtout attendues en Ukraine, avec des développements liés à l’intégration d’un chiffrement quantique, des répéteurs utilisables pour Internet ou encore l’intégration de répéteurs sur des ballons devraient offrir un maillage large.

Enfin, une dernière leçon est de nature conceptuelle et tient à la place de l’attrition comme mode de guerre au plan opératif. La Russie comme l’Ukraine n’ont plus été capables de produire des actions manœuvrières de grande ampleur qui soient durables depuis la fin 2022, les gains se réalisant d’abord par progression méthodique et, plus récemment, par infiltration. La prolifération robotique, la mise en transparence des zones de bataille et les pertes subies par les deux systèmes militaires ont donc abouti à une situation de blocage tactique. Mais la question reste opérative : c’est elle qui déterminera le résultat in fine de la guerre. Or, les actions ukrainiennes durant les premiers mois de l’année ont montré qu’une utilisation appropriée des drones permettait de contrer les infiltrations russes tout en sapant le soutien adverse sur les arrières, permettant, dans un deuxième temps, une exploitation limitée.

Ce type de mode d’action, quelque part entre attrition cumulative localisée et manœuvre limitée, pose des questions organiques et tactiques de premier plan, où les réponses ne sont pas absentes(6). Mais il interpelle également sur un combat mené plus en profondeur, la coordination nécessaire avec les forces spéciales ou encore les capacités aérobalistiques et, plus largement, sur la possibilité d’effondrements opératifs localisés. Les pertes subies au printemps 2026 par les systèmes antiaériens et, dans une moindre mesure, d’artillerie et de logistique russes ont des effets cumulatifs, avec une production ne permettant pas de compenser les pertes mais aussi la création de « bulles virtuelles de manœuvre ». Reste qu’elles devront être exploitées, ce qui est loin d’aller de soi…

Notes

(1) Voir l’article consacrés aux leçons de l’usage des drones FPV à la fin de ce hors‑série.

(2) Katie Livingstone, « Ukraine to field 25 000 ground robots in push to replace soldiers for frontline logistics », DefenseNews, 24 avril 2026.

(3) Des artilleurs ukrainiens ont ainsi été vus avec des exosquelettes facilitant considérablement la manipulation d’obus.

(4) Dylan Rieutord, « Delta : vers un C7 opérationnel ? », Défense & Sécurité Internationale, no 180, no vembre‑décembre 2025.

(5) Voir no tamment Joseph Henrotin, « New contre old space ? Le paradoxe de la guerre d’Ukraine », Défense & Sécurité Internationale, hors‑série no 90, juin‑juillet 2023.

(6) Voir no tamment Stéphane Jouai, « Vers un no uveau modèle de combat régimentaire : le régiment lourd‑léger », Défense & Sécurité Internationale, no 183, mai‑juin 2026.

Joseph Henrotin

areion24.news