Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

vendredi 17 juillet 2026

Les nouvelles relations turco-syriennes

 

En décembre 2024, la chute de Bachar al-Assad (2000-2024) a changé la donne pour la Turquie au Moyen-Orient. Cet événement a moins résulté d’un succès militaire des ex-rebelles que de l’effondrement complet du régime baasiste et de son impuissance à rallier l’appui de ceux (Russie, Iran, Hezbollah libanais) qui avaient assuré sa survie. Comme si le roi s’était retrouvé mat dans une configuration intérieure, régionale et internationale transformée et exploitée par des adversaires qu’il croyait avoir vaincus. L’offensive étant partie d’Idlib, ultime refuge de l’opposition syrienne soutenue par la Turquie, tous les regards se sont tournés vers cette dernière ; elle est apparue comme la première bénéficiaire de ce retournement.

Confrontée à un État failli avec lequel elle entretient des différends anciens et dont elle a été affectée par la guerre civile, la Turquie a vu s’ouvrir la perspective d’une stabilisation de son voisinage méridional, se profiler une convergence économique, politique, voire religieuse avec les nouveaux dirigeants de Damas, et s’effacer les alliés traditionnels russe et iranien de Bachar al-Assad, acteurs avec lesquels elle maintient une relation complexe, faite de connivences régionales sur fond de solides antinomies (1). Mais ce succès turc, à première vue incontestable, mérite d’être examiné en profondeur, en tirant les leçons tant des évolutions de la dernière décennie et du recul que l’on peut avoir par rapport aux événements survenus depuis fin 2024, que du constat qui confirme que les transformations géopolitiques en cours dans la région dépassent le seul espace syrien.

Le succès d’une stratégie de longue haleine

On a trop souvent présenté la position favorable acquise par la Turquie à l’issue de la chute de Bachar al-Assad comme le résultat d’une embellie. En réalité, Ankara a récolté les fruits d’une stratégie qui a certes été l’objet de nombreux ajustements, mais qui a d’abord reposé sur une volonté constante de préserver sa frontière méridionale en gérant au mieux les effets de la guerre civile.

Il est vrai qu’au début du conflit, le gouvernement turc a donné l’impression de perdre le contrôle de sa frontière méridionale. Ayant ouvert ses portes aux réfugiés fuyant la répression du régime baasiste, il a par ailleurs favorisé le passage en territoire syrien d’une aide suspecte à de multiples organisations, pariant parfois de façon hasardeuse sur les unes contre les autres (djihadistes contre Kurdes, par exemple). Toutefois, les Turcs ont fini par payer cher cette démarche délétère. En 2015, les réfugiés, qui avaient progressivement quitté les camps, s’établissent dans les grandes villes de l’ouest, tandis qu’une partie d’entre eux se dirige vers l’Europe. La même année, l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), désormais en conflit avec le gouvernement turc, se livre, principalement à Ankara et à Istanbul, à une série d’attentats. Cette année-là est aussi celle d’un revirement de la diplomatie turque, avec un retour à des fondamentaux plus pragmatiques.

Parallèlement, fin 2015-début 2016, un accord migratoire est négocié avec l’Union européenne (UE). Ce changement de pied se traduit d’abord par une reprise en main de l’accès au territoire national : fermeture des frontières terrestres, exigences de visas aux frontières maritimes et aériennes, encadrement des conditions de séjour, édification d’un mur de séparation (2). D’abord défensive, cette réaction se mue en posture offensive, alors que le régime du président Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014) se rigidifie après l’échec de la tentative de coup d’État de juillet 2016.

Un mois plus tard, à l’occasion de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (août 2016-mars 2017), l’armée turque, épaulée par des mercenaires syriens, pénètre en Syrie pour chasser Daech de la rive occidentale du fleuve et empêcher les Kurdes de s’y installer, au moment où ces derniers, sur cette même rive, viennent de reprendre la province de Manbij à l’organisation djihadiste, au grand dam d’Ankara. En janvier 2018, lors de la mission « Rameau d’olivier », la Turquie enlève aux Unités de défense du peuple (YPG) kurdes l’enclave d’Afryn, plus à l’ouest, avant d’intervenir sur la rive orientale du fleuve et d’occuper une bande de 120 kilomètres de long entre Tell Abyad et Ras al-Aïn, grâce à l’opération « Source de paix ». Ainsi, en l’espace de trois ans, Ankara a réussi à constituer, dans le nord de la Syrie, la zone tampon qu’elle avait en vain demandée aux États-Unis d’établir au début de la guerre. Cet espace, reconstruit et équipé, accueille les réfugiés syriens qui acceptent d’y venir, joue le rôle d’une lisière de séparation avec les Kurdes, et sert de levier pour Ankara dans la perspective d’un règlement du conflit.

La neutralisation du régime baasiste et de ses alliés

La Turquie n’est pas restée inactive sur le plan diplomatique. Dès janvier 2017, prétendant suppléer aux tentatives onusiennes déficientes dans le règlement de la crise, elle s’est rapprochée de la Russie et de l’Iran, au sein du processus d’Astana. Ce cycle occasionnel de négociations entre acteurs, certes régionaux, mais qui ne soutiennent pas les mêmes belligérants dans la guerre civile, vise surtout à stabiliser le conflit avant de parvenir à une issue durable. Il permet également à la Turquie de prendre le contrôle d’une nouvelle portion de territoire syrien. Promue au rang de « zone de désescalade », où l’armée turque joue un rôle d’interposition, l’enclave d’Idlib accueille les dernières forces de l’opposition syrienne, notamment l’organisation de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui va administrer la zone et ainsi connaître une première expérience importante de gouvernance (3).

Idlib est pourtant dans une situation précaire. Alors victorieux, le régime syrien cherche à en reprendre le contrôle. Pour leur part, ses alliés russes et iraniens estiment que les données initiales du processus d’Astana, qui avaient conduit à confier la garde de la zone à la Turquie, ont changé, et que celle-ci doit s’en retirer. Fin 2019-début 2020, pensant pouvoir en finir, les troupes loyalistes appuyées par la Russie, l’Iran et le Hezbollah amorcent une offensive sur Maarat al-Nouman et Saraqeb contre les forces de la HTC.

Ces événements provoquent le plus important déplacement de populations depuis le début de la guerre civile (près d’un million de personnes). Refusant d’évacuer Idlib et redoutant une nouvelle crise migratoire, la Turquie voit ses relations se dégrader avec Moscou. Finalement, le 1er mars 2020, elle lance une opération militaire (« Bouclier de printemps »), faisant pour la première fois la démonstration sur le terrain de l’efficacité de ses drones de combat et portant un coup d’arrêt aux ambitions de reconquête du régime. Force est de constater que ce soutien sans faille à l’opposition syrienne, même dans les moments où elle semblait en voie d’anéantissement, a fini par payer et qu’il est l’un des atouts maîtres d’Ankara dans sa relation avec le nouveau pouvoir de Damas.

Quand le rêve devient réalité…

Dès lors que la Turquie voit se réaliser son vieux rêve d’avoir pour voisin méridional un régime conservateur sunnite allié sur lequel elle peut exercer une influence importante, il convient d’examiner la relation qui s’est établie entre Ankara et Damas depuis fin 2024 (4).

La première dimension de cette relation est politique. Dans le sillage des liens existants avec l’opposition avant qu’elle ne prenne le pouvoir, la Turquie a tenu à manifester sa proximité avec le nouveau régime syrien par une série d’initiatives symboliques : en envoyant le chef de ses services de renseignement, Ibrahim Kalin, rencontrer Ahmed al-Charaa (12 décembre 2024), en étant le premier pays à rouvrir son ambassade à Damas (14 décembre) ou en dépêchant en Syrie son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, pour donner un premier cadre à la coopération entre les deux États (22 décembre).

Pragmatiquement, Ankara a su développer d’emblée avec son partenaire syrien une entente économique efficace d’autant plus précieuse qu’elle contribue à la stabilisation du pays. Dès fin 2024, le ministère turc de l’Énergie a envoyé une délégation pour voir comment l’on pouvait restaurer l’accès des populations locales à l’électricité. Cette démarche a débouché, en avril 2025, sur un partenariat quadripartite associant le Qatar et l’Azerbaïdjan, pour coordonner la livraison directe d’électricité par la Turquie, des programmes de financement qataris et la fourniture de gaz azerbaïdjanais après réparation du gazoduc Kilis-Alep (6 millions de mètres cubes par jour), endommagé pendant la guerre. Le transit gazier par le territoire turc a pu commencer début août 2025, l’objectif étant de remettre en fonctionnement les centrales d’Alep et de Homs pour produire 1 200 mégawatts d’électricité et accroître le nombre d’heures journalières d’accès des Syriens à cette énergie vitale.

La Turquie entend aussi accélérer le rétablissement des infrastructures de transport. Ses efforts ont surtout porté sur les communications aériennes et la réhabilitation des aéroports de Damas et d’Alep, ce qui a permis à la Turkish Airlines et à sa filiale low cost AnadoluJet d’ouvrir plusieurs vols hebdomadaires vers ces destinations.

Cet élan s’est accompagné d’une relance des relations commerciales. Les exportations turques vers la Syrie ont connu une hausse de près de 55 % depuis la fin de l’année 2024, touchant principalement les produits agricoles, le matériel industriel, les ciments, les métaux… Le 4 février 2025, à Gaziantep, plusieurs centaines d’hommes d’affaires turcs et syriens se sont réunis pour soutenir cette reprise et, le 5 août, une rencontre tenue sous l’égide des ministres du Commerce des deux pays a abouti à la création d’un comité économique et commercial mixte turco-syrien. D’emblée, les tarifs douaniers ont été revus, mais une réforme globale est envisagée ainsi que la mise à jour de l’accord de libre-échange conclu en 2004. Alors que le volume commercial bilatéral a été de 2,5 milliards de dollars en 2024, le Conseil des relations économiques extérieures turc (DEIK) n’hésite pas à afficher un objectif de 10 milliards à moyen terme.

Le rétablissement des relations entre les deux pays concerne aussi le domaine militaire. Un accord-cadre a été signé le 13 août 2025 par les deux ministres de la Défense, à la suite d’une demande de Damas formulée après les violences communautaires survenues en juillet dans la province de Soueïda. Cet accord prévoit la fourniture par la Turquie d’armes, d’équipements militaires, de conseils techniques et de formation de personnels. Un pacte de défense plus ambitieux a été évoqué, mais, si l’engagement militaire turc en faveur du gouvernement de transition syrien est certain, il reste mesuré car il pourrait avoir des conséquences sur les relations qu’Ankara entretient avec les autres voisins de la Syrie. Pour l’instant, la Turquie a réussi à assurer le maintien de la présence de ses 20 000 soldats dans les zones qu’elle occupe dans le nord de la Syrie, arguant que leur retrait serait précipité tant que les milices kurdes restent actives et que la question du retour des réfugiés n’est pas réglée.

Enfin, les nouvelles relations turco-­syriennes se sont traduites par des initiatives éducatives significatives. Un protocole de coopération universitaire signé en mai 2025 prévoit une reconnaissance mutuelle des diplômes, le lancement de programmes d’enseignement conjoints, l’extension à la Syrie du système numérique d’information utilisé par les universités turques (YÖKSIS) et la création d’une université turco-syrienne qui ambitionne de devenir une institution de référence dans la région. Un autre protocole, signé en juillet 2025, concerne l’enseignement et la formation professionnelle. Il entend aider à la restauration des centres scolaires, soutenir la formation des enseignants syriens et permettre l’ouverture d’écoles privées turques.

Les limites du « rêve syrien » de la Turquie d’Erdogan

Le bilan favorable des premiers développements de la coopération entre les deux voisins ne saurait faire oublier les enjeux incertains de la nouvelle géopolitique de la Syrie. On pense d’abord à l’instabilité de ce pays malgré la fin de la guerre, illustrée par les violences de Soueïda. Mais le plus grand défi pour la Turquie est celui du devenir de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES). Le 10 mars 2025, un accord a été signé par Ahmed al-Charaa avec Mazloum Abdi, le leader kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS). Il prévoit, pour l’essentiel, l’intégration dans le nouvel État syrien de toutes les institutions civiles et militaires de la région kurde autoproclamée, ainsi que la préservation des droits de la population de celle-ci. Cet accord est intervenu alors qu’un processus de règlement de la question kurde est en cours en Turquie depuis février 2025. Ce dernier est entré dans une phase de finalisation au Parlement turc, mais l’intégration des instances de l’AANES en Syrie est loin d’être acquise (5).

L’autre sujet de préoccupation majeure d’Ankara concerne la configuration stratégique de la Syrie et les jeux d’acteurs régionaux qui s’y déroulent. L’effacement de la Russie et de l’Iran laisse place à de nouvelles ambitions. Celles de l’Arabie saoudite sont apparues d’emblée. En février 2025, avant d’aller en Turquie, Ahmed al-Charaa a effectué son premier déplacement officiel en tant que président intérimaire à Riyad, et, en mai, son soutien le plus efficace pour obtenir la levée des sanctions américaines a été celui des Saoudiens. Par la suite, en juillet 2025, une délégation saoudienne a organisé un forum d’investissement à Damas à l’issue duquel plus d’une quarantaine d’accords ont été signés pour près de 6 milliards de dollars, touchant des secteurs cruciaux comme l’énergie, les communications et la banque. La Syrie a donc deux fers au feu qu’elle tente de rendre compatibles : l’engagement rapide et efficient de son voisin turc, au demeurant héritier de l’ancienne puissance tutélaire ottomane, et la présence croissante de l’autre acteur musulman majeur du Moyen-Orient avec lequel elle partage une affinité arabe.

Pourtant, si l’on peut penser que la Turquie est en mesure de cohabiter avec l’Arabie saoudite en Syrie de façon pacifique (voire complémentaire), Riyad et Ankara ayant aplani les différends qui ont perturbé leur relation au cours de la dernière décennie, la coexistence avec Israël, à laquelle elle est désormais confrontée dans le même pays, apparaît plus périlleuse. Ayant profité de l’effondrement syrien pour renforcer ses positions dans le Golan, l’État hébreu n’a pas hésité à frapper militairement le nouveau gouvernement syrien, en se présentant comme protecteur des communautés (druzes et bédouines, notamment) qui contestent l’autorité de celui-ci. On voit donc que la recomposition syrienne peut mettre aux prises la Turquie et Israël. En octobre 2024, au début des frappes israéliennes sur le Liban, Recep Tayyip Erdogan a déclaré que la prochaine cible de l’État hébreu pourrait être son pays. Parallèlement, plusieurs déclarations officielles israéliennes évoquent l’implication d’Ankara en Syrie comme une « menace », la comparant à celle qu’exerçait naguère l’Iran. Une confrontation entre deux protagonistes, qui sont tous deux des alliés des États-Unis, paraît toutefois peu probable. En avril 2025, ils se sont rencontrés en Azerbaïdjan pour prévenir d’éventuels accrochages aériens dans le ciel syrien par un mécanisme de « déconfliction ». Mais cet exemple confirme que l’engagement de la Turquie dans un pays instable et sujet à d’autres ingérences étrangères est loin d’être un chemin facile. 

Notes

(1) Meliha Benli Altunisik, « The Inflexibility of Turkey’s Policy in Syria », in IEMed Mediterranean Yearbook 2016, 2016, p. 57-62.

(2) Johanna Ollier, « Turkey’s Walled Borders: A Multiscalar Approach », in Journal of Borderlands Studies, 4 février 2025.

(3) Sylvain Cypel, Patrick Haenni et Sarra Grira, « Syrie. Hayat Tahrir Al-Cham, radioscopie d’une mutation idéologique », in Orient XXI, 16 décembre 2024

(4) Asli Aydintasbas, « Topple, tame, trade: How Turkey is rewriting Syria’s future », European Council on Foreign Relations, 6 février 2025.

(5) Gregory Aftandilian, « Syrian Kurds Attempt to Maneuver Amid New Realities », Arab Center Washington DC, 27 juin 2025.

Jean Marcou

areion24.news