En janvier 2026, une émission de télévision sur les relations entre l’Algérie et la France est l’énième épisode d’une crise déchirant les deux États depuis l’indépendance du pays maghrébin en 1962, obtenue après une guerre de sept ans. Expulsions de diplomates, détentions de journalistes, manipulations médiatiques… Tous les coups semblent permis sur une scène de tensions permanentes et de blessures inoubliables. Pourtant, les connexions demeurent.
Le 6 octobre 2001, à Saint-Denis, les équipes de football de la France et de l’Algérie se rencontrent. C’est une première depuis 1962 et… une dernière. Le match se termine sur le score de 4-1 pour la sélection française, non pas après 1 heure 30 de jeu, mais à la 76e minute, lorsque des spectateurs envahissent le terrain. De nombreux supporters pro-Algérie avaient sifflé La Marseillaise et Zinedine Zidane, pourtant icône du ballon rond et titulaire des deux nationalités. Pourquoi de telles tensions ? Si le contexte géopolitique de l’époque est important – les attentats du 11 Septembre ont plongé le monde dans la « guerre contre le terrorisme », alors que l’Algérie voit la fin d’une guerre civile qui avait touché Paris en 1995 –, d’autres facteurs doivent être pris en compte, dont la colonisation.
Un lien ancien et brutal
Le 14 juin 1830, des soldats français posent le pied à Sidi Ferruch (Sidi Fredj) ; c’est le début de la conquête d’un territoire alors rattaché depuis trois siècles à l’Empire ottoman. La population locale résiste, notamment guidée par l’émir Abdelkader (1808-1883) : les soulèvements sont ininterrompus et réprimés dans le sang. Les discours sur les « bienfaits civilisationnels » de la colonisation ont bonne presse dans le Paris du XIXe siècle, tandis que la pauvreté du Sud européen et l’échec de la révolution de 1848 attirent de nombreux civils vers ce nouvel eldorado africain. Le terme « Algérie » est officialisé en 1838. Se met alors en place un système à deux vitesses : un premier pour les Européens, qui jouissent de droits juridiques, politiques, économiques et sociaux, un second pour les « musulmans », qui n’en ont pas. Pourtant, le rapport démographique parle de lui-même : 1 million de personnes, contre 9 millions. C’est cette infériorisation qui conduit au soulèvement de 1954, et donc à la guerre. En 1962, les Algériens – la majorité ne sait ni lire ni écrire – obtiennent leur indépendance au prix du sang : près d’un demi-million d’entre eux perdent la vie durant le conflit.
Cette violence marque au fer rouge les relations entre Paris et Alger, d’autant plus qu’elle intervient en pleine guerre froide – l’Algérie se rapproche de l’URSS. Toutefois, les allers-retours entre les deux rives de la Méditerranée ne s’arrêtent pas, notamment dans une France des années 1960 qui a besoin de main-d’œuvre. Le 27 décembre 1968, les deux pays signent un accord réglementant la circulation, l’emploi et le séjour des Algériens dans l’Hexagone. Les familles s’installent et des enfants naissent sur le territoire français, où ils grandissent, étudient et obtiennent la nationalité française. Plusieurs « déclarations d’amitié et de coopération » sont ensuite signées.
Entre mémoires et énergies
Les mémoires sont multiples : celles des pouvoirs publics français, d’une part, et algériens, d’autre part ; celles des anciens combattants ; celles des « pieds-noirs », Européens rapatriés après 1962 ; celles des « harkis », terme polémique désignant ces Algériens qui ont revêtu l’uniforme français ; celles des immigrés du travail… À l’échelle étatique, c’est toujours le même blocage : le gouvernement français refuse de reconnaître ses torts, allant jusqu’à parler, en 2005, du « rôle positif de la présence française en Afrique du Nord ». Scandale en Algérie. Il faut attendre la présidence d’Emmanuel Macron, depuis 2017, pour voir apparaître des condamnations du passé. Toutefois, le moindre incident provoque un tollé diplomatique, comme si la crise n’était pas l’exception, mais la règle définissant les relations bilatérales, d’autant que les acteurs sont multiples : du côté français, des discours différents émanent de l’Élysée, du Quai d’Orsay et du ministère de l’Intérieur ; du côté algérien, si les militaires dominent, le pouvoir demeure opaque. Une certitude : pour Alger, la reconnaissance par Paris, en juillet 2024, du plan marocain sur le Sahara occidental est inacceptable, la « goutte d’eau » en trop.
À l’échelle individuelle, les choses sont plus apaisées, avec des débats, des retrouvailles, des « retours au pays » pour pieds-noirs et harkis, des intégrations réussies, des échanges culturels et culinaires. Si la diaspora algérienne est estimée entre 3 millions et 4 millions de personnes dans le monde, dont la moitié en France, avoir des données précises sur les Français d’origine algérienne est impossible, collecter des statistiques ethniques étant interdit. Toutefois, on peut connaître les populations étrangères : en 2024, sur 68,4 millions de personnes recensées en France, 7,7 millions sont immigrées, dont 6 millions ne sont pas françaises ; les Algériens sont 642 000. Nous sommes loin du « grand remplacement » brandi par l’extrême droite. Et la France, qui continue d’attirer une jeunesse algérienne en proie au chômage, reste le premier partenaire commercial de l’Algérie, représentant 14,2 % de ses exportations et 11,7 % de ses importations en 2024, portées par les produits industriels et les hydrocarbures. Les enjeux économiques pourraient être la clé pour apaiser des relations franco-algériennes trop déterminées par des déclarations politiques enflammées.
Les lieux de mémoire en France et à Alger
La présence algérienne en France
Guillaume Fourmont
Laura Margueritte

