Si l’Ukraine est le berceau de la militarisation des drones FPV (First person view), et surtout de leur industrialisation dès 2023, l’utilisation de ces UAS (Unmanned aerial system) armés a essaimé sur d’autres théâtres d’engagement par le biais d’acteurs étatiques et non étatiques.
L’usage de multirotors commerciaux avec capacité de largage (tels que les DJI Mavic ou d’autres multirotors de même catégorie, modifiés pour larguer des grenades à main, des grenades de 40 mm ou des munitions de RPG‑7 ou de mortier) était apparu au milieu des années 2010 au sein des différentes branches de l’État islamique en Syrie et en Irak, où l’Iraqi Counter Terrorist Force de l’armée irakienne ne s’est pas privée de l’adopter à son tour contre les djihadistes, mais aussi au Yémen, en Afrique, aux Philippines ainsi que parmi plusieurs cartels de narcotrafiquants. L’armée ukrainienne a transposé cet usage à une échelle industrielle, avant d’introduire celui des FPV à l’été 2022 et de le généraliser à partir de 2023 jusque dans ses opérations clandestines, comme ce fut le cas au Soudan où les services secrets ukrainiens ont éliminé des membres d’une milice encadrée par le groupe Wagner.
À la différence du quadcopter stabilisé familier du grand public, le drone FPV est un appareil issu d’une niche de loisir relativement restreinte, fabriqué de manière artisanale, facile à réaliser et à réparer grâce à une multitude d’éléments imprimés en 3D, complétés par des composants achetés dans des magasins spécialisés. Les systèmes de guidage par fibre optique, introduits sur les lignes de front à partir de mars 2024, ont vu leurs coûts de fabrication divisés par cinq du fait d’un accroissement rapide des volumes de production : le coût d’un drone FPV à fibre optique est ainsi passé de 2 500 dollars à moins de 500 dollars, ce qui rend ces drones aussi accessibles que leurs homologues à guidage radio, avec pour avantages une bien meilleure qualité de retour vidéo, une plus grande stabilité dans les échanges de données, une absence de perte de signal dans les dernières secondes avant l’impact et une invulnérabilité totale aux contre – mesures électroniques.
L’exemple ukrainien a donc inspiré tous ceux n’ayant pas les moyens d’acquérir des armements lourds, ni des armes de précision. En outre, la possibilité d’enregistrer toutes les images relatives à une mission, y compris les dernières secondes avant l’impact sur la cible, permet à l’utilisateur de mener des campagnes de propagande très efficaces.
Les groupes armés au Sahel
En Libye, l’armée gouvernementale avait attaqué en mars 2020 une faction armée dirigée par Khalifa Haftar à l’aide d’un quadcopter Kargu‑2 fabriqué en Turquie par STM. L’engin était configuré avec une capacité de reconnaissance automatique de cible. Un précédent qui fut, lui aussi, démultiplié quelques années plus tard sur le théâtre ukrainien. Ces dernières années, les pays du Sahel ont accru leurs ressources militaires et tendent à être mieux équipés qu’auparavant (notamment avec l’acquisition de drones turcs comme le TB2 et l’Akinci), ce qui se traduit par des succès tactiques face aux djihadistes.
À partir de 2023, les groupes terroristes tels que le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM) et l’État islamique au Grand Sahara ont revu leurs schémas d’attaque et ont commencé à inclure dans leurs tactiques l’utilisation de drones commerciaux modifiés pour larguer des charges explosives : la première attaque de ce type fut conduite en septembre 2023 contre les positions d’une milice dogon opposée aux djihadistes.
Au Burkina Faso, des tranchées ont été creusées autour des villes pour empêcher les terroristes d’y entrer à moto, et le GSIM utilise des drones pour frapper les troupes qui s’y trouvent. Au printemps 2024, les rebelles de l’Azawad ont frappé à plusieurs reprises le groupe Wagner à Léré et à Goundam avec des grenades larguées par drone. En mai 2024, ils ont attaqué l’armée malienne avec des drones kamikazes et des drones largueurs de grenades à Amachache, près de la frontière algérienne. En juillet, ils ont une nouvelle fois engagé l’armée malienne ainsi que le groupe Wagner lors de la bataille de Tinzaouaten, leur infligeant de lourdes pertes. Puis, en septembre et en octobre, ils ont de nouveau frappé à plusieurs reprises le groupe Wagner dans la région de Tombouctou. En septembre 2025, des éléments du Front de libération de l’Azawad ont détruit un drone Bayraktar TB2 de l’armée malienne à l’aide d’un drone FPV transportant une munition antichar PG‑7V(M) HEAT.
Le 24 mars 2025, l’État islamique au Sahel frappait au Nigeria avec un quadcopter armé d’une grenade, tuant 12 soldats, tandis qu’au Niger, l’État islamique en Afrique de l’Ouest lançait, en mai 2025, une attaque à l’aide de drones FPV à Tillabéri, le bilan étant de 64 soldats tués. La branche africaine d’Al – Qaïda opère elle aussi au Mali et au Burkina Faso à l’aide de quadcopters pour larguer des munitions sur les armées malienne et burkinaise, comme ce fut le cas le 1er juin 2025 lors de l’attaque contre la base de Boulikessi (avec un bilan de plus de 100 morts dans les rangs de l’armée malienne).
Au Soudan, les Forces de soutien rapide (RSF), tout comme l’armée, utilisent des drones commerciaux pour la reconnaissance ainsi que pour larguer des grenades sur des véhicules ou des positions ennemies. En revanche, l’utilisation de drones FPV est peu répandue et n’est pas comparable à celle observée en Ukraine, en Birmanie ou au Moyen‑Orient.
Au Moyen-Orient
Lors de l’attaque du 7 octobre 2023, le Hamas avait utilisé des drones commerciaux pour larguer des munitions sur les tours de guet le long de la frontière israélienne avant de percer des brèches dans le mur séparant Gaza de l’État hébreu. D’autres éléments ont fait de même contre un char Merkava IV et des troupes israéliennes. À partir de 2025, le Hamas a augmenté l’usage des drones contre les forces de Tsahal dans la bande de Gaza.
En Syrie, l’opposition a commencé en novembre 2024 à adopter une nouvelle approche dans l’usage des drones pour attaquer l’armée, ce qui a provoqué un renversement du rapport de forces et permis la prise de Damas par le Hayat Tahrir al-Cham (HTC), menant ainsi à la fin du régime de Bachar al-Assad.
Les unités de drones du HTC, appelées brigades Al – Shaheen, ont employé de petits drones kamikazes à réaction développés et fabriqués en interne avec de la fibre de verre et des pièces imprimées en 3D. De dimensions réduites et d’une portée moindre comparée à celle des OWA-UAV (One way attack – Unmanned aerial vehicles) classiques, ils ont permis de cibler des véhicules, des hélicoptères, des appareils de combat et d’autres équipements militaires, ainsi que des officiers de haut rang, avec une marge d’erreur inférieure à 5 %. Ils se sont également révélés très difficiles à contrer par les troupes au sol à proximité de la cible.
L’appui de spécialistes ukrainiens (20 opérateurs drones aguerris et 150 drones FPV) a gonflé les capacités des brigades Al – Shaheen, auxquelles la Turquie a également apporté son aide pour le développement et la rétro – ingénierie à partir de drones kamikazes russes et iraniens capturés. Plus de 200 drones kamikazes ont ainsi été réalisés par le HTC.
En mai 2025, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a commencé à utiliser des drones FPV à fibre optique pour attaquer des unités de l’armée turque engagées dans le sud-est du pays et au Kurdistan irakien. Lesquelles sont bien équipées et dotées de systèmes de brouillage, que le guidage par fibre optique permet de contourner. Le PKK fixe au drone un explosif improvisé qu’il fait détoner après celui-ci a atteint sa cible.
En Asie du Sud-Est
Le conflit de territoire entre le Cambodge et la Thaïlande survenu à l’été 2025 a lui aussi été le théâtre d’engagements par les drones entre les forces armées de ces deux pays. Le 24 juillet 2025, des drones cambodgiens furent repérés par l’armée thaïlandaise près du temple de Ta Muen Thom. À la suite de leurs actions de riposte, les unités thaïlandaises ont conduit des attaques coordonnées contre des unités cambodgiennes avec des drones FPV, des drones largueurs de munitions et des munitions téléopérées dans la zone frontalière entre Ta Muen Thom et Ta Krabey, dans le nord-ouest du Cambodge, où ils ont frappé des postes de commandement, des dépôts de munitions, des positions d’artillerie et des lignes de communication. Après l’Ukraine, la Thaïlande est ainsi le second pays à avoir utilisé des drones FPV dans un conflit armé contre un autre pays et les Thaïlandais ont démontré que les drones multirotors pouvaient être employés dans la jungle sans perte d’efficacité.
En Birmanie, les groupes de résistance à la junte militaire ont commencé à bricoler des drones armés à partir de 2023 afin de larguer des munitions sur les tranchées, les postes avancés et les équipements de l’armée birmane, notamment dans l’est du pays. Les drones FPV sont apparus début 2024, aussi bien du côté rebelle qu’au sein des forces gouvernementales, avec un usage en frappe de précision inspiré des tactiques observées sur le théâtre ukrainien. Un droniste rebelle a ainsi détruit à l’aide d’un drone FPV un blindé WMA‑301 de l’armée birmane, qui a été touché malgré sa cage de protection. Les FPV se sont progressivement généralisés chez les groupes d’insurgés pour compenser le manque d’artillerie et leur permettre des actions de harcèlement contre des abris, des tranchées et des bâtiments peu durcis, ainsi que pour appuyer des assauts. On peut noter aussi la destruction d’un hélicoptère Mi‑17 birman par l’Armée pour l’indépendance kachin, l’un des groupes rebelles : l’appareil a été percuté par un drone FPV à guidage par fibre optique lors d’une mission de ravitaillement près de Shwegu.
Les droneros d’Amérique latine
Au Mexique, les opérateurs FPV du cartel de Jalico (le Cartel Jalisco Nueva Generacion, ou CJNG) se font appeler « les droneros ». Le CJNG opère dans la province occidentale de Michoacán et y applique les techniques apprises d’Ukraine. Un constat également formulé concernant le cartel Los Zetas. En 2024, les membres de certains cartels mexicains et colombiens se sont engagés dans la Légion internationale de l’armée ukrainienne sous de fausses identités pour y apprendre les tactiques et procédures concernant l’utilisation de drones de tous types, en particulier les FPV.
De retour dans leurs pays respectifs, ces dronistes frais émoulus de leur expérience en Ukraine utilisent maintenant les FPV contre la police et l’armée, mais aussi dans des affrontements entre cartels rivaux : en juin 2025, le cartel de La Linea (qui constitue en fait la branche armée du cartel de Juárez) utilisait des drones largueurs de munitions pour attaquer le cartel de Sinaloa. L’autre moyen utilisé par ces organisations sont les drones stabilisés avec kit de largage, qui donnent aux narcotrafiquants une double capacité d’observation (qui permet de repérer les cibles puis de guider les opérateurs FPV dans la phase d’acquisition) et de bombardement « modèle réduit » : petits appareils, petites munitions, précision relative mais suffisante pour produire un effet militaire, renforcé par l’effet de surprise qui peut être obtenu grâce aux faibles signatures sonore et visuelle du quadcopter. L’efficacité est telle que les forces de sécurité ont été obligées de revoir la protection de leurs véhicules, les dotant de surblindage, parfois complété d’une mitrailleuse et de divers dispositifs destinés à compliquer le travail des dronistes adverses.
En Haïti, la lutte contre les gangs armés a pris une nouvelle dimension en 2025 : le gouvernement haïtien a fait appel à des contractors américains (dont Erik Prince, fondateur de Blackwater) pour renforcer la police contre les gangs qui menacent de prendre le pouvoir central depuis 2024. Outre l’envoi d’une force secrète de 150 contractors recrutés parmi des vétérans américains, dont certains d’origine haïtienne, Erik Prince a acheminé une importante quantité d’armement à Port au Prince, presque entièrement contrôlée par les gangs, et sa mission prévoit d’aider le gouvernement à éliminer les gangsters en utilisant des drones FPV. Avec cette campagne qui a débuté en mars 2025 et qui est toujours en cours, la police haïtienne a éliminé près de 300 membres de gangs, en les frappant presque partout, y compris dans des locaux ou des véhicules, et en appuyant l’action de la police dans les quartiers où opèrent les criminels haïtiens, tels que Fort National.
Emmanuel Vivenot