L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a brutalement réintroduit en Europe la question de la sanctuarisation. En érigeant son arsenal nucléaire en rempart dissuasif, Moscou a rappelé que la puissance atomique demeure l’ultime garantie de souveraineté. Cette séquence a relancé les interrogations sur la capacité collective de l’OTAN à contenir une puissance révisionniste offensive. À cela se sont ajoutés les signaux ambigus venus de Washington, alimentant le débat sur la fiabilité du parapluie américain.
Pourtant, malgré les déclarations sur la « mort cérébrale » (1) de l’Alliance ou les spéculations sur un désengagement des États-Unis, le traité de l’Atlantique nord demeure, l’article 5 reste en vigueur et aucune rupture institutionnelle n’a eu lieu. La crise est moins juridique que politique : elle touche à la confiance et à la perception.
Dès lors, la question ne peut être posée uniquement en termes de substitution américaine ou de dissuasion européenne. Si la dissuasion française devait évoluer, elle ne saurait le faire à l’aune d’injonctions extérieures, mais à celle de ses intérêts vitaux. Ainsi, dans un monde où les alliances vacillent et où les espaces maritimes deviennent des théâtres de confrontation, l’enjeu est ailleurs : que protège réellement la dissuasion française ? Si un élargissement devait être envisagé, il ne saurait être pensé à l’aune des besoins des autres, mais d’abord à celle des intérêts vitaux de la France. Car c’est d’elle que dépend sa crédibilité, y compris dans les espaces où la France est exposée bien au-delà du seul théâtre européen.
Fin des sanctuaires implicites
Depuis trois décennies, l’architecture de sécurité européenne reposait sur une sanctuarisation implicite. La combinaison de l’article 5 de l’Alliance atlantique, de la présence militaire américaine et de la supériorité conventionnelle occidentale produisait un effet stabilisateur. La dissuasion nucléaire, qu’elle soit américaine, britannique ou française, s’inscrivait dans ce cadre sans que ses contours géographiques soient explicitement interrogés.
L’invasion de l’Ukraine a modifié ce schéma. En assumant une logique de sanctuarisation asymétrique protection nucléaire du territoire national et projection de force conventionnelle à sa périphérie, la Russie a démontré qu’une puissance nucléaire peut circonscrire le risque d’escalade stratégique tout en menant un conflit régional prolongé. Cette séquence a réintroduit une hiérarchisation des espaces : certains sont explicitement protégés par la dissuasion, d’autres exposés à la conflictualité.
Ce basculement affecte directement les États dont les intérêts ne se limitent pas à un territoire continental homogène. La France se distingue à cet égard. Sa continuité stratégique ne se résume pas à l’Hexagone. Elle inclut des collectivités d’outre-mer, des départements ultramarins et une zone économique exclusive parmi les plus vastes au monde. Ces espaces, situés dans l’Atlantique, l’océan Indien et le Pacifique, sont insérés dans des environnements régionaux marqués par la compétition navale, la pression sur les ressources et la contestation de la liberté de circulation.
La multiplication des stratégies hybrides — contestation juridique des zones maritimes, intrusions sous-marines, pressions économiques ou informationnelles — brouille la distinction traditionnelle entre paix et conflit. Les infrastructures critiques, notamment sous-marines, constituent désormais des cibles potentielles. Dans ce contexte, la notion de sanctuaire cesse d’être automatique ; elle devient conditionnelle.
La question stratégique ne se limite donc pas à la fiabilité d’un allié. Elle concerne la définition même des intérêts vitaux et leur projection géographique. Pour une puissance dotée comme la France, dont les responsabilités incluent l’Europe mais aussi des territoires ultramarins dispersés, la fin des sanctuaires implicites impose une clarification doctrinale : quels espaces relèvent de la protection ultime, et selon quelle logique ?
Clarifier l’élargissement : doctrine, intérêts vitaux et épaulement stratégique
Le débat sur l’« élargissement » de la dissuasion française souffre d’un malentendu initial. Il suppose que la doctrine devrait s’adapter à une demande extérieure ou à une conjoncture politique. Or, la dissuasion française ne se redéfinit pas par opportunité ; elle évolue si, et seulement si, la définition des intérêts vitaux de la Nation évolue. Cette hiérarchie demeure souveraine.
Depuis son origine, la doctrine française repose sur une ambiguïté volontaire. Elle ne désigne ni ennemi ni périmètre géographique explicite. Les intérêts vitaux ne sont pas cartographiés. Cette absence de délimitation territoriale constitue un choix stratégique : elle entretient l’incertitude nécessaire à la crédibilité. La dissuasion n’a donc jamais été confinée à un espace strictement hexagonal.
L’élargissement ne peut dès lors être compris comme une extension mécanique d’un parapluie nucléaire ni comme une dilution de la décision ultime. La maitrise du feu nucléaire demeure nationale. La crédibilité repose précisément sur cette unité de commandement. Toute confusion sur ce point affaiblirait le signal.
En revanche, une clarification est possible sur un autre terrain : celui de l’épaulement stratégique. La dissuasion française s’inscrit dans un continuum entre forces conventionnelles et capacité nucléaire. Des États qui le souhaitent peuvent participer au renforcement de cette profondeur stratégique en contribuant à une mutualisation conventionnelle accrue, à l’interopérabilité, au partage d’analyse et à la consolidation du socle capacitaire européen. L’enjeu n’est pas de partager le « bouton », mais de densifier l’environnement stratégique qui rend la dissuasion crédible.
L’élargissement, s’il doit être pensé, relève donc moins d’un transfert de souveraineté que d’une articulation renforcée entre autonomie nucléaire française et solidarité conventionnelle volontaire. La clé réside dans le volontariat et dans la cohérence avec les intérêts vitaux français.
Clarifier la posture : rassurer sans diluer, affirmer sans provoquer
La dissuasion française ne peut évoluer dans l’ambiguïté stratégique interne. Elle repose sur une crédibilité qui tient autant à la capacité qu’à la clarté politique. Dans un environnement où les perceptions façonnent les équilibres, l’absence de clarification peut produire plus d’incertitude que la menace elle-même :
• Première exigence : rassurer les partenaires européens sans transformer la dissuasion en bien collectif indifférencié. Le dialogue stratégique engagé avec certains États, notamment l’Allemagne, doit être approfondi. Il ne s’agit ni de mutualiser la décision ultime ni d’instaurer une garantie automatique, mais d’expliciter la solidarité stratégique existante. La dissuasion française contribue déjà à la sécurité européenne ; encore faut-il en assumer publiquement la portée, sans céder à l’illusion d’un partage du feu nucléaire.
• Seconde exigence : confirmer la continuité stratégique française au-delà du continent. Les collectivités d’outre-mer et les espaces maritimes placés sous souveraineté française ne constituent pas des périphéries secondaires. Ils participent pleinement aux intérêts vitaux. Dans un contexte de compétition navale accrue, de contestation des zones économiques exclusives et de pressions hybrides, l’affirmation d’une présence crédible devient un élément structurant. La dissuasion n’est pas destinée à militariser ces espaces, mais à signaler qu’aucune remise en cause majeure de la souveraineté nationale ne saurait être tolérée.
La clarification attendue n’est donc pas une révolution doctrinale. Elle consiste à articuler explicitement trois niveaux : souveraineté nucléaire nationale, épaulement stratégique volontaire et projection d’intérêts dans des espaces maritimes exposés. Cette cohérence conditionne la crédibilité du signal adressé tant aux alliés qu’aux compétiteurs.
La dissuasion française ne se définit ni par défaut ni par substitution. Elle ne vise pas à combler une inquiétude passagère, ni à pallier les hésitations d’un allié. Elle s’inscrit dans une continuité stratégique propre, fondée sur la définition souveraine des intérêts vitaux de la Nation. L’environnement international évolue. Les espaces maritimes se durcissent. Les alliances se reconfigurent. Les zones autrefois périphériques deviennent centrales. Cette transformation impose une clarification, non une rupture. Clarification de ce que la France considère comme non négociable. Clarification de la place de l’Europe dans cette architecture. Clarification de la portée stratégique de ses territoires d’outre-mer et de ses espaces maritimes.
L’élargissement, s’il devait advenir, ne relèverait pas d’un partage du feu nucléaire, mais d’une articulation renforcée entre souveraineté nationale et épaulement stratégique volontaire. La décision ultime demeure française. La solidarité conventionnelle peut, elle, être approfondie. Dans un monde fragmenté, la crédibilité ne nait pas de l’adaptation aux peurs du moment. Elle repose sur la constance, la cohérence et la capacité à assumer ce que l’on protège. La dissuasion française ne doit pas se redéfinir pour rassurer. Elle doit se clarifier pour durer. Elle n’a pas de vide à combler. Elle s’articule, à partir de ses intérêts vitaux, dans un environnement stratégique en recomposition.
Note
(1) https://www.youtube.com/watch?v=5bvgUyY5EYM
Lova Rinel Rajaoarinelina