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dimanche 21 juin 2026

Liban, le mythe des deux Hezbollah

 

Pendant des années, l’Occident s’est convaincu qu’il pouvait contenir l’influence iranienne sans affronter directement son principal instrument régional. Cette illusion vacille aujourd’hui. Tandis que Washington et Téhéran négocient, que le cessez-le-feu imposé au Sud-Liban sous pression américaine est régulièrement mis à l’épreuve et que l’État libanais peine à réaffirmer son autorité, le pays du Cèdre apparaît plus que jamais comme une pièce maîtresse du dispositif stratégique iranien. Derrière les discussions sur le nucléaire, les sanctions ou les équilibres régionaux, le Hezbollah demeure l’un des principaux leviers de Téhéran face à Israël. Plus qu’un simple front périphérique, le Liban est devenu l’un des terrains où se joue l’avenir des rapports de force au Moyen-Orient, tandis que les Libanais continuent de payer le prix de calculs qui les dépassent.

La « libanisation » du Hezbollah n’est plus à l’ordre du jour. Conséquence du bouleversement que connait le Moyen Orient, le Hezbollah est plus uni que jamais derrière le pouvoir iranien alors que certains, notamment chez les alliés occidentaux du Liban, espéraient que la direction du mouvement chiite serait plus tentée par l’intégration dans le jeu politique libanais que par le renforcement de son appareil militaire aux ordres des Gardiens de la Révolution.

Il existe des fictions diplomatiques si commodes qu’elles finissent par tenir lieu de réalité. La distinction entre une prétendue aile politique du Hezbollah et sa branche militaire en fait partie. Pendant plus de treize ans, l’Union européenne a justifié cette séparation artificielle au nom de la stabilité du Liban : condamner les armes, sans rompre les canaux politiques. Une prudence qui a surtout permis d’entretenir l’illusion.

Le problème est que cette distinction n’a jamais été reconnue par ceux qu’elle visait. Depuis des décennies, les dirigeants du Hezbollah affirment que leur organisation forme un tout indivisible. Ministres, députés, cadres politiques, responsables sécuritaires et combattants relèvent d’une même hiérarchie, poursuivent une même stratégie et servent un même projet, étroitement lié à la République islamique d’Iran.

Plusieurs pays occidentaux en ont tiré les conséquences. L’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la République tchèque, l’Estonie, la Lituanie ou encore la Slovénie ont conclu qu’aucune séparation crédible n’existait entre les différentes composantes du Hezbollah. La France, elle, est longtemps restée l’exception.

Depuis les années 2000, Paris a privilégié le dialogue avec l’ensemble des acteurs libanais, y compris le Hezbollah, au nom de la stabilité du pays. Cette ligne s’est imposée avec une clarté particulière après l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, lorsque Emmanuel Macron a choisi de parler à toute la classe politique libanaise sans faire du désarmement du Hezbollah un préalable à la reconstruction de l’État.

Cette approche trouvait aussi un relais au Liban, notamment sous le mandat de Michel Aoun, élu en 2016 avec l’appui du Hezbollah et de ses alliés. Une partie du pouvoir défendait alors l’idée d’une coexistence durable entre l’État et le mouvement chiite. Sans remettre en cause son arsenal, cette stratégie de « libanisation » a contribué à banaliser sa présence institutionnelle et à entretenir, en Occident, l’illusion d’une séparation entre le politique et le militaire.

Les développements récents ont pourtant affaibli cette lecture. Loin de se « libaniser », le Hezbollah a continué de revendiquer son appartenance à l’axe iranien. Ses responsables ont même accusé de trahison non seulement leurs adversaires, mais aussi d’anciens partenaires dès lors qu’ils défendaient la souveraineté de l’État ou l’application des résolutions internationales sur les armes non étatiques.

Lorsque le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Rajji, affirme qu’il n’existe qu’un seul Hezbollah, instrument de la stratégie régionale iranienne, il ne contredit donc pas seulement la doctrine européenne. Il remet aussi en cause une partie de l’héritage politique des années Michel Aoun. Sous Joseph Aoun, avec le gouvernement de Nawaf Salam, une nouvelle ligne semble se dessiner : la souveraineté de l’État ne peut plus être séparée de la question des armes du Hezbollah.

C’est cette évolution qui nourrit les tensions actuelles. Deux visions du Liban s’affrontent désormais. L’une accepte le Hezbollah comme une composante permanente du système, avec ses armes, au nom des équilibres internes et de la confrontation avec Israël. L’autre estime qu’aucun État souverain ne peut tolérer durablement une organisation armée autonome, arrimée à une stratégie régionale qui lui échappe.

Le Liban, priorité stratégique de l’Iran

Cette remise en cause de la théorie des « deux Hezbollah » révèle une incompréhension plus profonde encore. Depuis des années, nombre d’analyses occidentales traitent le Liban comme un dossier parmi d’autres dans la relation entre Washington et Téhéran, au même titre que les sanctions, le nucléaire, le pétrole ou le détroit d’Ormuz. Or, du point de vue iranien, la hiérarchie est presque inverse.

Pour la République islamique, le Hezbollah n’est pas un simple allié libanais. Il est l’un des piliers de sa stratégie de sécurité. Aucun autre partenaire ne lui offre une telle proximité avec Israël. Depuis sa création, il constitue pour Téhéran une profondeur stratégique, un outil de dissuasion et un moyen de projeter le rapport de force iranien jusqu’aux frontières mêmes de l’État hébreu.

La guerre de 2006 l’a montré avec une brutalité particulière. Pour les Libanais, elle fut une catastrophe, avec ses morts, ses destructions, ses déplacés et ses infrastructures ravagées. Pour le Hezbollah et pour Téhéran, elle fut présentée comme une « victoire divine ». La conclusion iranienne fut simple : malgré le coût immense supporté par le Liban, le Hezbollah avait prouvé sa capacité à tenir tête à Israël et à renforcer le prestige régional de l’axe iranien. Ce que le Liban vivait comme une tragédie nationale était lu à Téhéran comme la validation d’un investissement stratégique.

La séquence ouverte par les attaques du 7 octobre 2023 a confirmé cette hiérarchie. Beaucoup s’attendaient à ce que le Hezbollah ouvre un véritable second front pour soulager le Hamas à Gaza. Il ne l’a pas fait. Les affrontements au Sud-Liban ont été réels, parfois violents, mais soigneusement calibrés. Le Hezbollah n’a jamais engagé l’ensemble de ses capacités pour sauver son allié palestinien. La principale carte stratégique de l’Iran n’a pas été consommée pour Gaza.

Ce contraste dit l’essentiel. Le Hamas est un allié. Le Hezbollah est un actif stratégique vital. L’un participe à la politique régionale iranienne ; l’autre en constitue l’un des fondements. Lorsque les intérêts directs de Téhéran se sont retrouvés au cœur de la confrontation avec Israël, le Hezbollah est apparu moins comme le défenseur inconditionnel de Gaza que comme un élément central du dispositif régional iranien. Sa fonction première n’est pas de protéger les Palestiniens. Elle est de protéger la position régionale de l’Iran et les intérêts du Guide suprême.

C’est pourquoi les échanges de tirs qui se poursuivent au Sud-Liban, malgré les tentatives de désescalade, dépassent largement le cadre d’un simple contentieux frontalier. Derrière chaque escalade limitée se joue une partie beaucoup plus vaste. Les diplomates peuvent parler de nucléaire, de sanctions ou de pétrole ; les stratèges iraniens savent que le rapport de force se mesure aussi à la frontière israélo-libanaise.

Les événements récents ont d’ailleurs confirmé cette centralité du dossier libanais. À plusieurs reprises, les tensions entre Israël et le Hezbollah ont pesé sur le calendrier diplomatique entre Washington et Téhéran. Avant certaines réunions, des responsables iraniens ont laissé entendre qu’il était difficile de négocier pendant qu’Israël poursuivait ses opérations contre le Hezbollah au Liban. Des informations relayées notamment par Reuters ont même évoqué des responsables proches du Hezbollah affirmant que l’Iran avait retardé certaines étapes des discussions pour observer l’attitude israélienne sur le front libanais.

Que ces signaux relèvent du moyen de pression ou de la ligne rouge stratégique, ils disent la même chose : le Liban n’est pas une simple conséquence des négociations entre Washington et Téhéran. Il en est l’un des paramètres centraux.

C’est aussi pourquoi les scénarios annonçant un abandon du Hezbollah dans le cadre d’un grand accord régional paraissent peu crédibles. La République islamique peut négocier des compromis économiques, diplomatiques ou tactiques. Mais renoncer à son principal levier face à Israël reviendrait à fragiliser l’un des fondements mêmes de sa politique régionale. Le Liban demeure l’une des pièces maîtresses du dispositif iranien au Levant. C’est précisément ce qui rend son avenir si incertain.

De 1975 à l’ombre de l’atome

Pour beaucoup de Libanais, le spectre qui réapparaît aujourd’hui est celui de 1975. Mais il ne s’agit pas d’un simple retour du passé. Il s’agit d’une version aggravée, transformée et potentiellement plus dangereuse encore. La guerre civile avait éclaté dans un pays où plusieurs camps armés se disputaient le pouvoir dans un contexte de fragmentation généralisée. Le Liban d’aujourd’hui présente une configuration différente. L’État est plus faible qu’il ne l’était alors. L’économie est détruite. Une partie considérable de la jeunesse a quitté le pays sans velléité de retour. Surtout, une seule organisation dispose d’une supériorité militaire incontestable.

Cette asymétrie change profondément la nature du risque. Là où la guerre de 1975 opposait plusieurs forces rivales dans un État en voie d’effondrement, le Liban actuel pourrait être confronté à une dynamique différente, où l’affaiblissement des institutions bénéficierait essentiellement à un seul acteur armé adossé à une puissance régionale. Derrière les discours sur la résistance, la stabilité ou les équilibres confessionnels se dessine ainsi une question beaucoup plus fondamentale : celle de la survie même du Liban comme entité politique indépendante.

Pendant des années, les Européens ont prétendu protéger le Liban en ménageant le Hezbollah. Les Américains ont expliqué préserver la stabilité régionale en évitant certaines confrontations. Le résultat est visible. Le Hezbollah demeure le principal relais de la puissance iranienne au Levant tandis que l’énième cessez-le-feu imposé sous pression américaine semble répondre à la volonté d’empêcher le front libanais de compromettre les négociations avec Téhéran.

Le Liban, une monnaie d’échange

Le report des discussions prévues à Genève a illustré cette réalité. Selon plusieurs informations concordantes, l’escalade entre Israël et le Hezbollah a pesé sur le calendrier diplomatique. Des responsables iraniens ont laissé entendre qu’il était difficile de poursuivre les négociations pendant qu’Israël continuait ses opérations contre le Hezbollah au Liban. D’autres sources ont indiqué que Téhéran liait la poursuite du processus au respect du cessez-le-feu au Sud-Liban et à la limitation des frappes israéliennes.

Qu’il s’agisse d’une ligne rouge stratégique ou d’un moyen de pression diplomatique, la conclusion est la même : le Liban n’est plus un dossier périphérique des négociations. Il est devenu l’un des paramètres.

Cette évolution intervient alors que les relations entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou semblent moins évidentes qu’autrefois. Plusieurs signaux suggèrent une exaspération américaine face à une stratégie israélienne jugée de plus en plus coûteuse, imprévisible et difficilement compatible avec une désescalade régionale. Les critiques publiques de Trump, les divergences sur le dossier iranien et les interrogations croissantes à Washington nourrissent l’idée que Netanyahou n’est plus nécessairement perçu comme un atout stratégique.

Donald Trump aime les gagnants et les accords qu’il peut présenter comme des succès. Or, après des mois de tensions régionales, d’impasses diplomatiques et de désaccords sur l’Iran, Benjamin Netanyahou apparaît de moins en moins comme l’homme capable de lui offrir l’un ou l’autre. Dans cette logique transactionnelle, aucun allié n’est irremplaçable lorsqu’il devient un obstacle à une négociation jugée prioritaire.

Le drame est là. Derrière le nucléaire, les sanctions, le détroit d’Ormuz et les grands marchandages régionaux, le Liban cesse progressivement d’être un acteur de sa propre histoire. Les cessez-le-feu de circonstance, les pressions diplomatiques et les brusques accès de tension témoignent tous de cette même réalité : le risque de voir un pays tout entier ramené à la valeur que les autres lui accordent dans leurs calculs stratégiques. Une simple monnaie d’échange.

Nicolas Beau

mondafrique.com