La visite du leader chinois Xi Jinping à Pyongyang les 8 et 9 juin, la première depuis 2019, aura permis à la Chine de renouer les liens avec son turbulent voisin Kim Jong-un qui s’est rapproché de la Russie de Vladimir Poutine depuis 2024. Mais au-delà d’un accueil fastueux, de discours enflammés et de projets de coopération économique, les deux leaders sont restés étrangement silencieux sur le dossier ultra-sensible de la dénucléarisation de la Corée du Nord. Non négociable pour Pyongyang et désormais, semble-t-il, mis sous le boisseau par Pékin.
Accueil empressé de Xi Jinping et son épouse Peng Liyuan à l’aéroport de Pyongyang par le couple Kim. Sourires, poignées de mains chaleureuses, courbettes, des dizaines de milliers de Nord-Coréens agitant des drapeaux des deux pays massés tout le long de la route menant au centre de la capitale nord-coréenne. La logistique nord-coréenne et les services de propagande n’ont pas lésiné sur les moyens pour offrir au leader chinois un accueil flamboyant, à la hauteur des enjeux : renforcer des liens politiques, diplomatiques, militaires et économiques avec le voisin chinois dont la Corée du Nord ne peut se passer, depuis des décennies, pour assurer sa survie. Mais dont les relations s’étaient quelque peu rafraîchies depuis la pandémie de Covid-19 et surtout le rapprochement sensible de Pyongyang avec Moscou depuis 2024.
Cette mise en scène orchestrée au millimètre a-t-elle fait son effet sur le leader chinois âgé de 72 ans ? On l’a rarement vu autant sourire lorsqu’il est en voyage officiel ou lorsqu’il reçoit d’autres dignitaires à Pékin. De toute évidence, les deux leaders ont voulu montrer à leur opinion publique respective et au monde extérieur que leurs pays demeurent plus que jamais des alliés alors que la situation mondiale n’a jamais été aussi instable. Les déclarations dithyrambiques diffusées par les agences de presse officielles des deux pays en ont fourni une preuve supplémentaire. Beaucoup de symboles donc pour réaffirmer et consolider des liens historiques forgés dans le sang avec le soutien militaire chinois pendant la guerre de Corée (1950-1953) entre deux pays frères. Mais tout ceci désormais à l’ombre d’une nouvelle et étroite alliance avec la Russie.
« Quelles que soient les évolutions de la situation internationale, la position ferme du Parti communiste chinois et du gouvernement, qui attachent une grande importance à l’amitié traditionnelle entre la Chine et la RPDC (République populaire démocratique de Corée), demeure inchangée, » a déclaré Xi Jinping à Kim Jong Un, selon l’agence d’État chinoise Xinhua. « Le soutien indéfectible à la cause socialiste de la RPDC, dirigée par le camarade secrétaire général Kim Jong-un, reste intact ; de même, la ferme détermination à préserver les intérêts communs et l’environnement stratégique favorable de la Chine et de la RPDC demeure inchangée, » a-t-il ajouté, appelant à un renforcement des échanges à tous les niveaux, notamment en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense, et de commerce.
Une alliance nouée dans le sang de la guerre de Corée
Kim Jong-un a, quant à lui, félicité Xi Jinping d’avoir fait de la Corée du Nord sa première destination à l’étranger en 2026, affirmant au dirigeant chinois que ce voyage témoignait de « l’importance que vous accordez à l’amitié entre la RPDC et la Chine. » Selon un compte-rendu de l’agence d’État nord-coréenne KCNA publié à l’issue de cette visite, Xi Jinping et Kim Jong-un ont également « échangé leurs points de vue sur les questions internationales et régionales […] dans le contexte politique mondial complexe et sont parvenus à un consensus satisfaisant. »
Au-delà de la langue de bois convenue, fait notable, KCNA a indiqué que les deux dirigeants étaient accompagnés, lors de leur sommet, de leurs ministres des Affaires étrangères et de leurs responsables de la Défense respectifs. Aucun n’avait participé aux discussions lors du dernier voyage de Xi Jinping à Pyongyang. Pleine de faste et de discours louangeurs sur un « nouveau chapitre » dans les relations sino-nord-coréennes, la visite du dirigeant chinois Xi Jinping à Pyongyang a été une célébration des liens historiques « forgés dans le sang. »
Toutefois, comme souvent, c’est peut-être ce qui n’a pas été dit publiquement qui restera comme l’élément le plus important de cette visite de deux jours : l’absence criante de toute mention du programme d’armement nucléaire de la Corée du Nord. Bien qu’il ne soit pas possible de déterminer avec certitude si Xi Jinping a ou non évoqué la dénucléarisation ou le statut nucléaire de la Corée du Nord avec Kim, pour Rachel Minyoung Lee, expert du groupe de réflexion Stimson Center, interrogé par le quotidien Japan Times, cette absence « renforce l’impression que la Chine ne considère plus la dénucléarisation comme une option viable et a plutôt décidé de privilégier d’autres questions de sécurité plus urgentes pour lesquelles elle a besoin de l’adhésion de la Corée du Nord. »
Pourtant, en dépit de cette omission publique, « un indice laisse toutefois entendre que le sujet a pu être abordé, » commente dans les colonnes du même journal du 10 juin le spécialiste de la Corée du Nord et des questions de défense Jesse Johnson. « Lors du banquet de bienvenue lundi 8 juin, l’agence de presse chinoise Xinhua a rapporté que Xi Jinping semblait accepter tacitement l’arsenal nucléaire nord-coréen, déclarant que Pékin « souhaitait sincèrement que le peuple coréen atteigne les objectifs fixés » lors du congrès du parti au pouvoir en février, » a-t-il expliqué, notant que l’une des principales missions définies par Kim Jong-un lors de cette réunion était précisément son engagement à « développer et renforcer davantage la force nucléaire de l’État […] et à exercer pleinement son statut d’État doté de l’arme nucléaire. »
Xi Jinping a-t-il entériné une Corée du Nord dotée de l’arme nucléaire ?
En d’autres termes, Xi Jinping semble avoir entériné ou, à tout le moins, mis de côté la course aux armes nucléaires de la Corée du Nord. Dans une autre analyse publiée sur le site spécialisé sur la Corée du Nord basé à Séoul NK PRO (North Korea Professional Research Platform), Chad O’Carroll, son directeur, confirme cette nouvelle orientation chinoise : « Les deux pays ont mis fin à une période de tension en mettant de côté la dénucléarisation, la Corée du Nord se voyant ainsi reconnue de facto comme [puissance] nucléaire. »
Il s’agit là d’une rupture avec les positions publiques passées de la Chine. La Corée du Nord aurait construit environ 60 ogives nucléaires et disposerait de suffisamment de matières fissiles pour en produire au moins 30 de plus, selon un rapport publié début juin par l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).
Pékin s’inquiétait traditionnellement et depuis longtemps des effets potentiellement déstabilisateurs du programme nucléaire militaire nord-coréen – et de ses répercussions sur la Chine – allant jusqu’à voter des sanctions onusiennes contraignantes contre son seul allié en matière de sécurité en 2016 et 2017. Mais, depuis l’été 2023, la Chine s’était soigneusement abstenue d’évoquer publiquement la question de la dénucléarisation, y compris lors de la dernière rencontre entre Xi Jinping et Kim Jong-un à l’occasion des commémorations du 80e anniversaire de la défaite du Japon en 1945.
Or Kim Jong-un ne cesse d’accélérer le développement des capacités nucléaires du pays. Par la voix de sa sœur Kim Yo-jong, à la veille de l’arrivée de Xi Jinping, il avait prévenu : « Le statut de la RPDC en tant qu’État doté de l’arme nucléaire est une ligne irréversible et une réalité incontestable, qu’on le reconnaisse ou non. La réalité ne changera jamais, quelles que soient les espérances ou les rhétoriques extérieures. »
Au-delà de la déclaration de sa sœur, Kim Jong-un a également multiplié ses apparitions ces derniers jours, soulignant avec force sa position inflexible concernant l’arsenal nucléaire nord-coréen. La semaine passée, il a visité une usine de production de matières nucléaires récemment inaugurée, laissant entendre qu’elle préfigurait des projets encore plus ambitieux pour son arsenal. Le lendemain, le même Kim est monté à bord d’un nouveau destroyer, promettant d’accélérer le développement d’une marine dotée de l’arme nucléaire. Samedi 6 juin, il a visité une importante usine de munitions et ordonné que la capacité de production de missiles du pays soit multipliée par 2,5 au cours des cinq prochaines années.
Si ces déplacements théâtraux étaient perçus comme visant en priorité le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis, ils véhiculaient également un message implicite à l’attention de Xi Jinping : « nous avons les mêmes intérêts stratégiques dans la région, nous partageons la même volonté de créer un monde multipolaire et je me donne les moyens militaire et nucléaire d’y participer avec la Chine et la Russie. »
Une visite de Xi Jinping à l’ombre de l’influence russe
Face à cette audace nouvelle nord-coréenne, largement nourrie par son rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine, la Chine devait s’assurer que son influence et son lien avec la Corée du Nord restaient plus importants que la Russie. La dépendance de la Corée du Nord à l’égard de la Chine perdure. Celle-ci représenterait plus de 95 % du commerce nord-coréen et, malgré des liens de plus en plus étroits avec Moscou, Pékin reste le principal partenaire diplomatique de Pyongyang ainsi qu’un rempart important pour lui permettre de contourner les sanctions internationales liées à son programme d’armement nucléaire.
Cependant, comparé à la dernière visite de Xi Jinping en 2019, Kim Jong-un se trouve aujourd’hui dans une position nettement plus forte. Il dispose d’un arsenal nucléaire croissant, d’une forme d’alliance militaire renforcée avec Moscou et d’une marge de manœuvre bien plus grande pour résister aux pressions de Pékin visant à un retour à la table des négociations sur la dénucléarisation.
Lors de la visite de Vladimir Poutine à Pyongyang en juin 2024, les deux pays ont signé un traité de défense mutuelle. Des troupes nord-coréennes avaient ensuite été déployées sur le théâtre de l’Ukraine. En avril, des renseignements publiés par l’Ukraine suggéraient la présence de plus de 14 000 soldats nord-coréens en Russie et la mort de plus de 2 250 d’entre eux sur le front de la guerre entre la Russie et l’Ukraine.
Selon diverses estimations distinctes publiées en Corée du Sud, quelque 11 000 soldats nord-coréens se trouvaient en février dernier dans la région russe de Koursk, à la frontière ukrainienne, dont 10 000 appartenaient à des unités de combat et les autres des ingénieurs. Kang Jun-young, professeur d’études chinoises à l’Université Hankuk d’études étrangères de Séoul, cité par le quotidien anglophone de Hong Kong South China Morning Post, estimait que la Chine visait « à ramener la Corée du Nord dans sa sphère d’influence. »
« En dialoguant avec Kim Jong-un après les sommets avec les États-Unis et la Russie, la Chine cherche à prendre l’initiative sur la scène diplomatique internationale, tout en gérant l’incertitude en Corée du Nord et en se prémunissant contre un rapprochement entre Pyongyang et Moscou, » avait expliqué Kang. Pour lui, la « Chine semble privilégier la stabilité de la péninsule coréenne et la compétition stratégique avec les États-Unis plutôt que les pressions en faveur de la dénucléarisation de la Corée du Nord. »
Dans le même sens, Andrei Lankov, professeur à l’Université Kookmin à Séoul, observateur de la Corée du Nord depuis plus de 40 ans, a souligné en début de semaine dans un podcast radio de NK News que « la stratégie chinoise depuis des années est de maintenir l’économie nord-coréenne en état de fonctionner. Pékin n’aime pas voir son voisin maîtriser l’armée nucléaire mais elle veut plus que tout que la Corée du Nord reste un État-tampon entre la Chine et la Corée du Sud où sont basés près de 30 000 soldats américains. »
« Kim est quelque peu imbu de lui-même en ce moment, » a expliqué cette semaine à l’agence de presse Bloomberg Mike Chinoy, chercheur associé au Centre Chine du XXIe siècle de l’École de politique et de stratégie mondiales de l’UC San Diego et auteur d’un ouvrage à paraître sur la Corée du Nord. « Il ne se contente plus de jouer le petit frère socialiste dévoué au grand frère chinois et compte bien tracer sa propre voie. »
Il ressort de tout cela que la Corée du Nord de Kim Jong-un veut s’émanciper et être considérée comme une égale. Les progrès fulgurants du programme d’armement nucléaire en sont devenus un outil prépondérant. En début d’année, le président sud-coréen Lee Jae-myung avait averti que Pyongyang pouvait désormais produire suffisamment de matières fissiles pour fabriquer jusqu’à vingt armes nucléaires par an. D’ici une décennie, selon certains experts, son arsenal pourrait surpasser ceux d’Israël, du Pakistan et du Royaume-Uni.
Ainsi, au lendemain de cette resplendissante visite de Xi Jinping chez son voisin Kim Jong-un, les deux alliés ont peut-être obtenu ce qu’ils voulaient. Pyongyang s’est assuré que Pékin accepte tacitement son statut de puissance nucléaire qui représente pour lui son assurance vie contre toute attaque américaine. Pékin, de son côté, peut jusqu’à un certain point se rassurer quant à la prééminence de son partenariat indispensable avec la Corée du Nord sur celui de Moscou. Une visite qui ne manquera pas de renforcer encore les inquiétudes de ses voisins sud-coréen et japonais.
Dorian Malovic