Alors que le Qatar s’active pour rapprocher les positions américaines et iraniennes, le Liban se retrouve une nouvelle fois pris dans un jeu diplomatique qui le dépasse. Entre ambitions régionales, calculs militaires, recompositions syriennes et volonté du Hezbollah de redevenir incontournable, le pays du Cèdre risque d’être l’une des principales victimes d’un nouvel ordre moyen-oriental en gestation.
Officiellement, les discussions en cours entre les États-Unis et l’Iran portent sur les sanctions, les avoirs gelés, la sécurité maritime dans le Golfe et les modalités d’un accord susceptible de réduire les tensions régionales. L’envoi de négociateurs qataris à Téhéran pour tenter de surmonter les derniers blocages témoigne de l’importance stratégique accordée à ces pourparlers. Doha s’est imposé depuis plusieurs années comme l’un des rares acteurs capables de parler à tout le monde : aux Américains, aux Iraniens, aux mouvements islamistes, à Israël comme à plusieurs capitales arabes. Mais croire que ces discussions concernent uniquement le nucléaire ou le détroit d’Ormuz serait une erreur. Comme souvent au Moyen-Orient, les dossiers sont imbriqués. Derrière les négociations visibles se dessine une autre question, plus discrète mais tout aussi déterminante : celle du devenir des réseaux d’influence iraniens dans la région.
À cet égard, le Liban occupe une place particulière. Depuis plus de quarante ans, le Hezbollah constitue l’un des principaux instruments de projection de puissance de la République islamique. Même affaibli par les développements militaires récents, le mouvement demeure un levier stratégique majeur pour Téhéran. Dans la logique iranienne, renoncer au Hezbollah ou accepter son démantèlement reviendrait à abandonner l’un des rares acquis géopolitiques construits patiemment depuis la révolution de 1979. Il n’est donc guère surprenant que le Liban apparaisse, directement ou indirectement, dans les calculs entourant un éventuel compromis avec Washington.
Cette réalité place Beyrouth dans une situation particulièrement inconfortable. Car le Liban ne participe pas réellement aux discussions qui pourraient pourtant déterminer une partie de son avenir. Comme à de nombreuses reprises dans son histoire contemporaine, il risque d’être l’objet des négociations plutôt que l’un de leurs acteurs. Une perspective d’autant plus préoccupante que le pays traverse déjà une crise existentielle profonde, faite d’effondrement économique, de paralysie institutionnelle et d’épuisement social.
Le Hezbollah veut redevenir le centre du jeu
Pendant que les diplomates s’activent, le Hezbollah observe attentivement l’évolution du rapport de force régional. Contrairement à ce que certains avaient anticipé après les revers subis ces derniers mois, le mouvement chiite ne semble pas disposé à accepter une marginalisation progressive au profit de l’État libanais. Bien au contraire. Au sein de ses rangs, la conviction semble se renforcer que les bouleversements régionaux peuvent constituer une occasion de reprendre l’initiative politique.
Depuis l’élection du président Joseph Aoun et la formation du gouvernement dirigé par Nawaf Salam, une tentative de réaffirmation de l’autorité de l’État est perceptible. Pour la première fois depuis longtemps, le pouvoir central cherche à réintroduire dans le débat public une idée pourtant élémentaire : celle selon laquelle les décisions de guerre et de paix devraient relever exclusivement des institutions nationales. Cette orientation bénéficie du soutien d’une partie importante de la communauté internationale, mais elle se heurte frontalement à la vision du Hezbollah, qui considère ses armes comme une composante non négociable de son identité et de sa mission.
Dans ce contexte, plusieurs diplomates et observateurs régionaux évoquent l’existence de canaux parallèles susceptibles d’être activés pour défendre les intérêts du mouvement. Rien ne permet aujourd’hui de confirmer publiquement ces informations. Il se murmure toutefois dans certains cercles diplomatiques que le Hezbollah chercherait lui aussi à faire entendre sa voix dans les discussions indirectes qui se déroulent autour du conflit, notamment par l’intermédiaire de médiateurs qataris. Que ces informations soient exactes ou non importe finalement moins que ce qu’elles révèlent : le mouvement refuse d’être un simple objet de négociation. Il entend demeurer un acteur incontournable de toute solution régionale.
Le risque pour le Liban est évident. Plus les puissances étrangères considèrent que les dossiers sécuritaires peuvent être traités directement avec le Hezbollah ou autour du Hezbollah, plus l’État libanais apparaît secondaire. La question n’est alors plus seulement celle des armes du mouvement chiite. Elle devient celle de la souveraineté même du pays. Qui parle au nom du Liban ? Qui négocie ses frontières, sa sécurité et son avenir ? Derrière les débats techniques se cache une interrogation fondamentale sur la nature de l’État libanais.
La Syrie redevient une inconnue stratégique
Comme si cette équation n’était pas suffisamment complexe, un autre acteur revient progressivement au centre du jeu : la Syrie. Pendant des années, le Liban a vécu dans l’ombre du régime de Bachar el-Assad. La chute de ce dernier a ouvert une période d’incertitude dont les conséquences restent largement imprévisibles. Le nouveau pouvoir dirigé par Ahmad al-Chareh cherche à consolider son autorité, à reconstruire un pays dévasté et à obtenir une reconnaissance internationale. Mais cette transition réactive également d’anciens fantasmes géopolitiques que beaucoup croyaient définitivement enterrés.
Les déclarations de l’émissaire américain Tom Barrack sur le risque de voir le Liban retourner dans l’espace historique de Bilad al-Cham ont provoqué un choc à Beyrouth. Même si l’intéressé a ensuite nuancé ses propos, la référence à la « Grande Syrie » a immédiatement réveillé des peurs profondément enracinées dans l’imaginaire politique libanais. Ces inquiétudes peuvent sembler excessives. Elles n’en traduisent pas moins une réalité : les frontières du Moyen-Orient apparaissent aujourd’hui moins immuables qu’elles ne l’étaient il y a encore quelques années.
À mesure que les États s’affaiblissent, les logiques communautaires et les zones d’influence retrouvent de la vigueur. Certains scénarios évoqués dans les cercles stratégiques régionaux paraissent encore improbables, mais leur simple évocation mérite attention. Au sud, certains redoutent une situation où Israël conserverait durablement une influence sécuritaire sur une bande frontalière élargie. Au nord, d’autres imaginent une intégration économique et politique croissante avec la Syrie nouvelle, notamment autour de Tripoli et des régions majoritairement sunnites. Entre ces deux pôles, les zones d’influence du Hezbollah continueraient de structurer une partie du territoire.
Aucun de ces scénarios n’est en voie de réalisation immédiate. Mais leur apparition dans les débats montre à quel point la question de l’unité nationale est redevenue fragile. Le Liban a toujours été un pays de compromis. Il pourrait devenir un pays de lignes de fracture si ses institutions continuent de s’affaiblir.
Un pays à bout de souffle
Le contexte intérieur rend ces perspectives encore plus inquiétantes. Après des années d’effondrement financier, d’exode massif, de guerre, de crises politiques et de tensions communautaires, la société libanaise apparaît épuisée. Cette fatigue n’est pas seulement économique. Elle est psychologique. Elle se lit dans les conversations quotidiennes, dans la lassitude des familles, dans l’incapacité croissante à se projeter dans l’avenir.
Le Liban est un petit pays à la densité démographique extrêmement élevée. Chaque crise s’y répercute immédiatement sur l’ensemble du corps social. Les déplacements de population, les difficultés économiques et l’insécurité permanente créent une tension diffuse qui traverse toutes les communautés. Or les sociétés épuisées deviennent souvent plus vulnérables aux discours de rupture. La solidarité existe toujours, mais elle s’use. La compassion demeure, mais elle se réduit. Lorsqu’une population vit trop longtemps sous pression, le risque de déshumanisation apparaît progressivement. Le voisin devient un concurrent. Le déplacé devient un problème. La communauté adverse devient une menace.
C’est dans ce climat que s’inscrivent les négociations régionales en cours. Et c’est ce qui les rend particulièrement dangereuses. Car le Liban ne dispose plus des marges de résilience qui lui permettaient autrefois d’absorber les chocs successifs. Une erreur de calcul, une escalade militaire ou un arrangement régional mal conçu pourraient produire des conséquences disproportionnées.
À cela s’ajoute l’imprévisibilité grandissante du contexte international. Donald Trump continue d’imprimer sa marque sur la politique étrangère américaine à travers une diplomatie souvent déroutante. Une déclaration, un message sur les réseaux sociaux ou une menace militaire suffisent parfois à faire bondir les marchés, à faire grimper le prix du pétrole ou à modifier les calculs stratégiques des acteurs régionaux. Les frappes américaines, les ripostes iraniennes et les réactions israéliennes s’enchaînent dans un environnement où les certitudes se raréfient et où les lignes rouges semblent constamment redessinées.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas la guerre visible. C’est celle qui se joue dans les coulisses. Tandis que Doha tente de rapprocher Washington et Téhéran, tandis que l’Iran cherche à préserver ses leviers régionaux, qu’Israël poursuit ses objectifs sécuritaires et que la Syrie redéfinit sa place dans l’équilibre levantin, le Liban risque une nouvelle fois de découvrir que son destin se négocie ailleurs. Dans les capitales qui comptent, il n’est souvent plus perçu comme un acteur mais comme un espace. Un territoire à stabiliser, à contenir, à utiliser ou à remodeler selon les nécessités du moment. Or les pays ne disparaissent pas seulement lorsqu’ils sont vaincus. Ils commencent à s’effacer lorsqu’ils cessent d’être les auteurs de leur propre histoire.
Nicolas Beau
