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lundi 18 mai 2026

Entre réarmement assumé et résistance pacifiste : le Japon à un tournant de son histoire

 

« No War. » Deux mots qui, depuis le début de l’année 2026, résonnent d’un bout à l’autre de l’archipel, de Sapporo à Fukuoka, des rues de Kyoto aux abords du siège du parlement à Tokyo. Le Japon connaît ses plus grandes mobilisations anti-guerres depuis des décennies à la suite de la décision de la Première ministre Sanae Takaichi d’accélérer le réarmement du pays confronté à une montée des périls inédite dans la région face à une Chine devenue turbulente, une Russie aggressive et une Corée du Nord imprévisible.

Sanae Takaichi est arrivée à la tête du gouvernement en octobre 2025, portée par l’aile la plus conservatrice du Parti libéral-démocrate (PLD), au pouvoir presque sans discontinuer depuis sa création en 1955. Dès ses premières semaines au pouvoir, le ton est donné : le Japon doit réarmer et sa Constitution doit évoluer pour refléter « les réalités sécuritaires du monde d’aujourd’hui. »

La victoire écrasante de son camp aux élections législatives anticipées de février 2026 (316 sièges sur 465 à la Chambre basse, soit la meilleure performance du PLD dans toute son histoire) lui a offert la majorité nécessaire pour proposer une révision constitutionnelle au parlement. Elle a aussitôt déclaré son intention de soumettre un texte dans l’année.

Les mesures concrètes se sont enchaînées à un rythme qui a surpris jusqu’aux observateurs les plus avertis. Le 21 avril, le gouvernement a officiellement levé l’embargo de longue date sur l’exportation d’armes létales, justifiant cette décision au nom d’un « environnement sécuritaire de plus en plus sévère. »

Le budget de la défense pour l’exercice 2026 a atteint 9 040 milliards de yens, quatorzième record annuel consécutif, dans le cadre d’un plan visant à porter les dépenses militaires à 2 % du PIB, un niveau lui aussi inédit depuis la reddition du Japon en 1945. Des batteries de missiles longue portée ont été déployées dans les îles du sud-ouest de même que des installations radar sophistiquées, le tout couvrant la mer de Chine orientale.

Le tabou de l’article 9 de la Constitution japonaise

Sur le plan constitutionnel, les propositions en discussion au sein du PLD tournent autour de deux axes, à savoir la reconnaissance explicite des Forces d’autodéfense (le nom donné à l’armée nippone) dans l’article 9, dont la lettre interdit pourtant au Japon de maintenir des forces armées, et l’introduction d’une clause d’état d’urgence susceptible de suspendre les élections et de donner force de loi aux décrets du cabinet.

Son allié de coalition, le Parti de l’innovation du Japon, va encore plus loin, plaidant pour la suppression pure et simple du second paragraphe de l’article 9 de la Constitution dont la rédaction avait été menée sous la conduite des forces d’occupation américaines à l’époque.

La Première ministre, première femme à la tête d’un gouvernement au Japon, inscrit tout cela dans un contexte régional qu’elle juge fondamentalement transformé, avec une Chine de plus en plus turbulente, une Corée du Nord dont les missiles balistiques intercontinentaux peuvent désormais atteindre n’importe quelle ville japonaise, et une Russie en guerre contre l’Ukraine mais dont les frontières orientales se trouvent en Asie de l’Est.

À quoi s’ajoute, depuis le 28 février 2026, la guerre en Iran qui a fermé le détroit d’Ormuz par lequel transite 93 % des importations pétrolières du Japon, provoquant une dépréciation du yen, une flambée des prix à la pompe ainsi que par-dessus tout une crise de confiance sans précédent envers l’alliance nippo-américaine.

La rue dit non : anatomie d’un mouvement inédit

Le mouvement de protestation de couleur pacifiste a démarré modestement. En février, quelques milliers de personnes se rassemblaient devant la Diète nationale (parlement). En mars, ils étaient 30 000 lors d’une seule soirée. Le 3 mai, journée constitutionnelle célébrant l’anniversaire de la Loi fondamentale de 1947, plus de 90 000 manifestants se sont réunis dans l’ensemble du pays, dont 50 000 dans le seul parc de Tokyo sous la bannière « STOP à la révision constitutionnelle et à l’expansion militaire. » Les cortèges se sont étendus à 200 villes et bourgs, dans chacune des 47 préfectures de l’archipel.

Le 29 mars dans le quartier de Shinjuku à Tokyo, le collectif Protest Rave a transformé le plus grand hub de transports de l’archipel en piste de danse politique, avec des systèmes de sonorisation installés dans la rue, des DJ sets entrecoupés de prises de parole et un hashtag devenu viral : #DropBassNotBombs. Une forme de contestation héritée, selon ses organisateurs, des mobilisations populaires contre la guerre en Irak en 2003.

Ce mouvement s’inscrit dans une longue tradition que Tomi Kobayashi, une institutrice de 30 ans, avait initiée en 1960 lors des protestations contre la révision du traité de sécurité nippo-américain. Elle s’était présentée seule devant la Diète, avec une banderole se lisant « Société des sans-voix que tout le monde peut rejoindre. » Quelques passants l’avaient rejointe. Ils étaient bientôt 300. Ce « mouvement des sans-voix » est aujourd’hui souvent cité comme l’acte de naissance du militantisme civil pacifiste japonais. Soixante-six ans plus tard, ses héritiers utilisent X (ex-Twitter) pour mobiliser, mais la solitude courageuse du geste inaugural reste la même.

Un pays profondément divisé : ce que disent les sondages

Le tableau que brossent les enquêtes d’opinion est à la fois clair et paradoxal. Il révèle un pays qui ne veut pas la guerre, mais qui n’est pas non plus d’accord sur ce que la paix exige. Trois données permettent d’en saisir la complexité.

Tout d’abord, selon un sondage de l’agence Kyodo de 2024, 75 % des Japonais jugent une révision constitutionnelle nécessaire. Mais dans la même enquête, 65 % estiment qu’il n’y a aucune urgence à précipiter le débat parlementaire, et les avis sur l’article 9 lui-même sont presque équitablement partagés (51 % pour une modification, 46 % contre).

Deuxième donnée : un sondage du grand quotidien conservateur Yomiuri Shimbun indique que 80 % des Japonais s’opposent à toute modification du premier paragraphe de l’article 9 (celui qui renonce à la guerre comme droit souverain) tandis que l’opinion est nettement plus divisée sur le second paragraphe, qui prohibe le maintien de forces armées.

Troisième donnée, peut-être la plus significative : 82 % des Japonais interrogés par le quotidien traditionnellement de gauche Asahi Shimbun en mars 2026 se sont déclarés opposés aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran. Cette hostilité traverse tous les électorats, y compris 70 % des sympathisants PLD eux-mêmes.

Koichi Nakano, professeur de sciences politiques, a résumé l’état d’esprit qui a poussé les jeunes dans la rue : « La guerre a ramené le risque que le Japon puisse s’impliquer dans un conflit illégal sous Takaichi. Beaucoup plus de gens sentent qu’ils doivent montrer leur soutien à l’article 9 comme dernier rempart contre la guerre. »

Ce que les sondages révèlent en creux, c’est une distinction fondamentale que les partisans comme les adversaires de Takaichi peinent parfois à formuler clairement : accepter des Forces d’autodéfense renforcées n’est pas la même chose qu’approuver la révision formelle du texte constitutionnel.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 avait conduit l’ancien Premier ministre Fumio Kishida à s’engager, dans des documents relatifs à la sécurité nationale approuvés en décembre 2022, à porter le budget de la défense du Japon à 2 % d’ici l’exercice 2027, brisant ainsi le tabou d’un budget limité à 1%. Il avait en même temps annoncé l’acquisition de capacités de frappe en profondeur. Il n’y avait alors pas eu de manifestations.

C’est l’acte symbolique de toucher à la Constitution, ce texte fondateur jamais amendé en 78 ans, qui cristallise la résistance.

La génération du tournant : un pacifisme réinventé, pas abandonné

L’opinion des jeunes électeurs japonais a commencé à profondément changer en voyant des porte-avions chinois manœuvrer près de l’île japonaise d’Iwo Jima située en mer des Philippines à environ 1 046 km au sud de Tokyo et à l’est de Taïwan, des missiles nord-coréens survoler l’archipel, et l’administration Trump conditionner ses garanties de sécurité au niveau des dépenses japonaises.

Un sondage du Cabinet Office de 2025 relevait que 93,5 % des 18-29 ans avaient une opinion favorable des Forces d’autodéfense (FDS), le taux le plus élevé de toutes les tranches d’âge. Pour ces jeunes, les FDS sont avant tout l’institution qui a secouru les victimes du tremblement de terre de 2011 qui fit 18 000 morts et disparus et qui protège les îles lointaines de l’archipel.

Toutefois, les données sur la participation aux manifestations révèlent une surreprésentation significative des jeunes femmes dans les rangs des protestataires. Pour une grande partie d’entre elles, c’est un pacifisme plus traditionnel, anti-dissuasion, qui s’exprime, un refus du raisonnement selon lequel intégrer la stratégie de dissuasion américaine comme un parapluie pourrait rester purement « défensif. » Une fois le Japon pleinement inscrit dans la mécanique de l’alliance militaire, arguent ces voix, la frontière entre défense nationale et engagement expéditionnaire devient politiquement intenable.

La crise iranienne leur a fourni un argument empirique là où elles n’avaient jusqu’ici que des arguments théoriques. Le 19 mars, à la Maison-Blanche, Donald Trump a pressé Takaichi d’envoyer des navires de guerre japonais dans le détroit d’Ormuz. Elle a refusé, invoquant ce que le Japon « peut et ne peut pas faire dans le cadre de ses lois. » Pour les manifestants de mars et avril, cet épisode a démontré que l’article 9 fonctionne encore comme un frein réel, précisément comme ses rédacteurs l’avaient voulu.

Entre héritage moral et réalité stratégique

L’article 9 de la Constitution japonaise de 1947 est l’un des textes les plus remarquables du droit constitutionnel mondial. Son premier paragraphe engage le Japon à renoncer à jamais à la guerre comme droit souverain et à la menace ou à l’usage de la force dans le règlement des conflits internationaux. Son second paragraphe stipule qu’aucune force terrestre, navale ou aérienne ne sera maintenue, et que le droit de belligérance ne sera pas reconnu à l’État.

Ce texte est né deux ans seulement après qu’Hiroshima et Nagasaki eurent été rasées par le feu nucléaire américain, faisant jusqu’à 200 000 morts à la fin de 1945. Les survivants, les hibakusha, en ont fait leur boussole morale. En 2026, Jiro Hamasumi, l’un d’eux, plaidait encore devant la conférence de révision du Traité de non-prolifération nucléaire : « Les armes nucléaires ont été utilisées parce que nous sommes entrés en guerre. Plus jamais la guerre. Plus jamais de hibakusha. »

Mais l’article 9 n’a jamais été aussi absolu que sa lettre le suggère. Dès 1954, sous pression américaine, le Japon a rétabli des forces armées dites « d’autodéfense. » En 2014-2015, le Premier ministre de l’époque Shinzo Abe avait réinterprété par décret gouvernemental la notion de légitime défense collective, permettant au Japon de soutenir des alliés qui seraient attaqués. Aujourd’hui, avec Sanae Takaichi, c’est l’amendement formel du texte qui est à l’ordre du jour, une ligne que nul gouvernement n’avait encore osé franchir.

Les partisans de la révision font valoir que l’environnement stratégique a fondamentalement changé, que l’article 9 « écrit dans le sillage de la défaite » est trop contraignant, et que reconnaître officiellement les Forces d’autodéfense dans la Constitution ne fait qu’acter une réalité déjà largement acceptée par la population.

Leurs adversaires répondent que les modifications finissent par vider la clause pacifiste de sa substance et que l’article 9 n’est pas qu’une contrainte juridique, mais un engagement moral que le monde entier reconnaît au Japon et qui explique pour une large part son image de puissance économique respectée depuis 1945.

Une analyse du quotidien Mainichi Shimbun, publiée en avril 2026, considère que le pacifisme japonais n’était viable comme doctrine que parce qu’il était enchâssé dans un ordre international garanti par Washington. Or aujourd’hui, cet ordre s’effondre. Les États-Unis eux-mêmes en sapent les fondements.

Le constat est donc que peut-être le pacifisme et le constitutionnalisme japonais ne peuvent-ils plus s’articuler comme ils le faisaient. « L’ère d’après-guerre est terminée, » écrit le journal de couleur politique plutôt centriste. Non pas pour applaudir cette fin, mais pour en mesurer toute la gravité.

Quel Japon pour demain ?

Si Sanae Takaichi dispose d’une grande majorité à la chambre basse, elle est loin du compte à la chambre haute, où une large coalition transpartisane serait nécessaire pour franchir le seuil requis des deux tiers pour entériner une réforme de la Constitution. Celle-ci exige en outre, une fois les deux chambres réunies, de remporter également la majorité simple d’un référendum populaire.

À l’époque, les années Abe, un Premier ministre qui avait fait de la révision constitutionnelle le cœur de son identité politique pendant près d’une décennie, n’avaient pas suffi à mettre le peuple de son côté.

Dans un pays où le changement se produit généralement lentement, la question est non seulement de savoir ce que le Japon va décider, mais aussi à quelle vitesse et quelle sera la pression intérieure et extérieure nécessaire pour y parvenir. Bon gré, mal gré, le Japon se retrouve à un tournant de son histoire.

Sébastien Raineri

asialyst.com