En 2025, les relations diplomatiques entre la Colombie et les États-Unis ont fêté leurs 203 ans. Tout a commencé le 19 juin 1822, lorsque le président James Monroe (1817-1825) a reçu Manuel de Trujillo y Torres en tant que premier ambassadeur de la Colombie à Washington. Alors, pourquoi assiste-t-on aujourd’hui à une crise diplomatique aussi profonde entre les deux pays ?
Les relations entre pouvoir et espace, de l’Espagne aux États-Unis
La Grande Colombie projet politico-économique du président Simón Bolívar (1819-1830) unifia les territoires libérés de la Nouvelle-Grenade (Colombie et Panama), du Vénézuéla et de l’Équateur afin de les consacrer au commerce, à travers de nouvelles relations commerciales et financières avec la Grande-Bretagne et les États-Unis. Il convient de souligner que l’isthme de Panama constituait la clé de ce vaste projet, car il promettait la création d’un système commercial d’envergure. Bolívar ne parvint toutefois pas à le consolider, le gouvernement de James Monroe ayant abusé de son assentiment et tiré profit de la profonde division politique de la région, opposant royalistes et patriotes, ces derniers étant eux-mêmes divisés entre centralistes et fédéralistes, puis entre libéraux et conservateurs.
Washington réalisa deux manœuvres stratégiques pour s’approprier le projet. D’abord, la doctrine Monroe (1823), qui prônait la non-intervention des puissances européennes en Amérique, écartant ainsi la Grande-Bretagne. Ensuite, les États-Unis dépouillèrent la Colombie de l’isthme de Panama pour y construire le canal interocéanique, en soutenant l’indépendance du Panama vis-à-vis de la Colombie. Ces deux actions posèrent les bases d’une relation de subordination, de contrôle, d’exploitation et de remodelage de la morphogenèse du pays et de la région.
Des formes variées de contrôle et d’exploitation des espaces
Les ressources naturelles de la Colombie sont remarquables. Ses terres très fertiles permettent la culture du café, du cacao, de la banane, des fleurs, de la canne à sucre, du palmier à huile et de la feuille de coca — cultures essentielles à l’alimentation et aux usages culturels autochtones. Le pays possède également du pétrole, du charbon, des émeraudes et de l’eau potable. Il est le sixième pays au monde disposant de la plus grande quantité d’eau douce : environ 2 132 kilomètres cubes.
En raison de la pauvreté et des profondes inégalités sociales, la ressource la plus importante est devenue la culture de la feuille de coca. De 1492 à 1970, elle s’est progressivement imposée comme le produit le plus attractif, aussi bien pour les paysans et les peuples autochtones marginalisés que pour différents secteurs de pouvoir, tels que l’Église et les gouvernements oligarchiques, qui cherchaient à en tirer un profit direct ou indirect. C’est dans les années 1960 et 1970 que la culture de marijuana, puis de cocaïne, attira l’attention des trafiquants internationaux en raison des profits générés. Dans les années 1980, un kilo de cocaïne coutait en moyenne 1 500 dollars et se vendait autour de 30 000 dollars aux États-Unis (1). Malgré les frais de transport, la marge de bénéfice était immense, faisant du narcotrafic une activité extrêmement rentable qui attirait de nombreux acteurs.
La coca, un support économique illicite
En analysant le cas colombien, Christian M. Allen (2), géographe spécialiste de l’Amérique latine et du commerce des stupéfiants, a souligné que le narcotrafic, en tant qu’« industrie transnationale », a prospéré grâce à un climat d’intégration croissante entre les États-Unis et les pays européens. Les flux internationaux de biens et de services légaux profitent des « avancées commerciales et technologiques des industries licites » et des « liens économiques », ensuite exploités par les groupes criminels. Le narcotrafic devient ainsi une sorte de « face sombre » de la mondialisation et de l’intégration économique.
Le plan Colombie, signé en 2000 par les présidents Bill Clinton (1993-2001) et Andrés Pastrana Arango (1998-2022), ouvrit la voie à l’installation de bases militaires et à l’exploitation de toutes sortes de ressources, comme cela s’était produit en Irak. La Colombie est devenue, en quarante ans, un laboratoire de la conduite privatisée de la guerre, où politiques, armée, police, narcotrafic, éleveurs, paramilitaires, forces américaines, services de renseignement, DEA (Drug Enforcement Administration), entreprises transnationales et sociétés militaires privées coopèrent activement — avec le plan Patriote (2003) — pour imposer des intérêts communs et discriminatoires contre les organisations paysannes, les syndicats, les mouvements sociaux et particulièrement les organisations insurgées armées telles que les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC-EP) et l’Armée de libération nationale (ELN) (3).
La dispute actuelle entre Donald Trump et Gustavo Petro
Le chercheur Will Freeman critique les stratégies du président américain Donald Trump (2021-2025, et depuis janvier 2025) contre le narcotrafic, car elles maintiennent l’interdiction sans légaliser l’usage des substances. Elles ciblent exclusivement les producteurs, et non les consommateurs américains. La montée des tensions entre Trump et Petro s’explique par des divergences stratégiques concernant la lutte contre le narcotrafic. Trump mise sur la stratégie militaire, tandis que Petro privilégie l’augmentation des saisies terrestres et maritimes et l’extradition des chefs de réseaux, en se concentrant sur les niveaux intermédiaires et supérieurs. Ce dernier mène également le programme de « paix totale », visant à négocier avec chaque groupe armé illégal opérant en Colombie.
Cette orientation ne convient pas à Trump, car « la guerre contre la drogue est un business de plusieurs milliards de dollars » pour plusieurs de ses industries : le secteur de la sécurité et de la défense — vente d’équipements militaires à des agences antidrogue et d’armes à la police —, les prisons privées, qui tirent profit de l’incarcération massive de consommateurs et de petits trafiquants, et les fabricants d’armes, qui vendent aussi bien aux forces de sécurité qu’aux acteurs du crime organisé.
C’est pourquoi le président américain exerce des pressions en brandissant des menaces tarifaires et en retirant la certification américaine à la Colombie. Petro, pour sa part, « ne cède pas » et réagit en déclarant qu’il cessera d’acheter des armes américaines et qu’il fermera le flux d’informations de renseignement. Ces réactions découlent du sens pragmatique propre à la culture politique colombienne. Petro gère ses relations entre pouvoir et espace en tenant compte d’une reconfiguration du pouvoir global, marquée par une relative baisse de l’hégémonie américaine et par les nouvelles ambitions de puissance ascendantes de la Russie et de la Chine, qui cherchent à renforcer leurs liens avec l’Amérique latine via les BRICS.
Quels impacts sur la sécurité intérieure ?
Au cours des vingt-cinq dernières années, les États-Unis ont fourni plus de 14,2 milliards de dollars d’aide à la Colombie. Sur ce total, 64 % ont été consacrés aux forces armées et à la police colombiennes, tandis que seulement 36 % ont été alloués à l’éradication directe du trafic de drogue, aux programmes de développement alternatif, à l’assistance humanitaire et au renforcement institutionnel. Cet abord sécuritaire fortement militarisé, axé sur la contre-insurrection, n’a pas permis d’éliminer les cultures de coca. Selon le rapport annuel le plus récent de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), publié en juin 2025, la Colombie demeure le premier producteur de cocaïne au monde.
En outre, entre 2020 et 2025, cette dynamique a profondément affecté la sécurité intérieure du pays. La démobilisation des FARC a laissé des vides de pouvoir dans des territoires reculés, vite investis par des groupes armés tels que l’État-major central (EMC) et la Segunda Marquetalia dissidences des FARC, en concurrence avec l’ELN et le Clan del Golfo. Il en a résulté une hausse des attaques contre les forces de sécurité, passées de 20 % à 53 %, ainsi qu’une augmentation des enlèvements, des massacres et des déplacements forcés qui, selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), concernent 8,7 millions de personnes alimentant de nouveaux cycles de violence.
Notes
(1) Jaime Puyana Ferreira, « La Economía del Narcotráfico en Colombia », Económicas CUC, vol. 19, n°2, 1990, p. 36-56 (https://tinyurl.com/ymnmwpyj).
(2) Christian M. Allen, An Industrial Geography of Cocaine, Routledge, 2005.
(3) J. J. Rodríguez-Núñez, « El Plan Colombia y La Geopolítica del Imperio Estadounidense », Revista Estudios Culturales, vol. 3, n°5, janvier-juin 2010, p. 217-259 (https://tinyurl.com/cwn7fcfy).
Nohemi Arciga Rodríguez
