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jeudi 26 mars 2026

De l’invasion de l’Ukraine à l’essor de l’IA : les nouveaux moteurs du marché de l’énergie

 

Après une brève parenthèse marquée par des engagements environnementaux, les entreprises de combustibles fossiles semblent privilégier à nouveau l’expansion du pétrole et du gaz. En 2022, les cinq plus grands groupes pétroliers (Exxon, Chevron, Shell, BP et TotalEnergies) avaient réalisé des profits record à hauteur de 180 milliards de dollars. Comment le contexte géopolitique leur a-t-il été favorable pour atteindre ces bénéfices ?

Les profits record des entreprises pétrogazières sont intimement liés à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, débutée en février 2022. Le retour de la guerre en Europe a eu deux effets majeurs sur les marchés de l’énergie. Tout d’abord, alors que la Russie était un fournisseur majeur d’hydrocarbures pour l’Union européenne, la chute de ses livraisons par gazoduc a fait bondir les prix et contraint les États européens à opérer une reconfiguration rapide de leurs approvisionnements — notamment vers le GNL, en particulier américain, qui évolue sur un marché mondial plus étroit et donc plus volatil. 

En parallèle, l’incertitude géopolitique a provoqué une aversion au risque sur les marchés de l’énergie, intégrant une prime de risque liée aux craintes de ruptures d’approvisionnement, aux sanctions européennes envers la Russie et à l’évolution du conflit, ce qui a renforcé la volatilité et soutenu des prix de l’énergie élevés. Durant cette période, la majeure partie des flux de trésorerie exceptionnels qui ont irrigué l’industrie des hydrocarbures ont été rendus aux actionnaires, donc utilisés pour racheter des actions ou rembourser des dettes, plutôt que réinvestis. 

Depuis 2022, les marchés mondiaux se sont progressivement rééquilibrés, même si la volatilité des prix, en particulier ceux du gaz naturel, demeurait en 2025 nettement supérieure aux niveaux historiques, en Europe et en Asie. Ainsi, bien que toujours élevés, les bénéfices des entreprises du secteur sont en net retrait, avec une chute de 50,2 % pour les cinq majors depuis 2022. Si le contexte géopolitique demeure instable, il n’est donc plus aussi favorable aux entreprises pétrogazières, car les marchés ont globalement intégré la rupture de 2022.

Aux États-Unis, le président Trump s’est emparé du mantra « Drill, baby, drill ! », aux côtés du secteur de l’IA et de la « tech » qui, avides d’énergie, prônent une stratégie « d’abondance énergétique », dépendante de l’électricité produite à partir du gaz. Dans ce contexte, quels sont les effets attendus sur l’offre et la demande de pétrole et de gaz ? 

La conjoncture actuelle est différente pour le pétrole et pour le gaz naturel. Concernant le pétrole, la volonté politique ne semble pour le moment pas supplanter celle des marchés. Depuis 2022, le prix du baril a chuté de 30 %, avoisinant le niveau pré-pandémique, principalement en raison d’un excès d’offre dans un contexte de ralentissement de la croissance de la demande pétrolière. Les entreprises pétrolières appliquent donc la discipline de capital : elles privilégient les retours aux actionnaires et l’optimisation des actifs existants et limitent les nouveaux forages aux projets les plus rentables. Ainsi, la production américaine de pétrole devrait être en léger recul en 2026.

Pour le gaz naturel en revanche, l’Agence américaine de l’information sur l’énergie estime que la production américaine devrait atteindre des records en 2026 afin de répondre à la croissance des exportations de GNL et de la demande intérieure. Cette dernière est portée par une hausse marquée de la consommation d’électricité (principalement produite à partir de gaz naturel), liée à l’électrification des usages dans les secteurs résidentiel et commercial, mais aussi à la multiplication des centres de données, indispensables à l’expansion de l’IA et des cryptomonnaies. 

En effet, afin de concilier l’amélioration continue des modèles d’IA et la démocratisation en cours de leur usage, les entreprises du numérique doivent accroitre constamment leur puissance de calcul, concentrée dans les centres de données. Dans ce contexte, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit que la croissance mondiale de la consommation électrique de ces infrastructures avoisinera 15 % par an d’ici 2030 — une croissance quatre fois plus rapide que celles de tous les autres secteurs réunis. Si le gaz naturel devrait couvrir à court terme la majorité de ces besoins additionnels aux États-Unis, à l’échelle mondiale c’est plutôt la production d’électricité renouvelable qui devrait répondre à la moitié de la hausse de la demande associée aux centres de données, d’ici la fin de la décennie.

Selon l’AIE, les énergies renouvelables sont en plein essor dans le monde entier, la capacité globale augmentant à un rythme soutenu et les investissements mondiaux dans les technologies propres ayant atteint 2000 milliards de dollars US en 2024. Quid du climatoscepticisme revendiqué du président Trump et de ses répercussions ?

Le cas des centres de données précédemment évoqué est symptomatique du changement de paradigme que nous vivons dans le secteur énergétique, mais aussi plus globalement dans le paysage géopolitique mondial.

Depuis une décennie, le système énergétique mondial connait une profonde transformation : on assiste à un passage de la domination des molécules — pétrole et gaz naturel — vers les électrons, majoritairement d’origine renouvelable. Depuis 2000, la consommation mondiale d’électricité a doublé et pourrait représenter plus de la moitié de la consommation d’énergie d’ici 2050, contre 20 % aujourd’hui. Longtemps portée par le charbon, cette croissance est désormais assurée par les énergies renouvelables, principalement l’éolien et le solaire photovoltaïque, dont la part dans le mix électrique mondial est passée de moins de 1 % en 2000 à plus de 15 % en 2024, dépassant le nucléaire et l’hydraulique. Cette dynamique s’explique par l’effondrement des couts : en 2025, 91 % des nouveaux projets de production d’électricité renouvelable sont moins couteux que les alternatives fossiles. 

Ce basculement a des répercussions géopolitiques majeures : le centre de gravité de l’ordre énergétique — et par extension politique — mondial se déplace vers l’est, en Asie. Alors que les États-Unis ont largement dominé la géopolitique des hydrocarbures depuis le début du XXe siècle, jusqu’à devenir le premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel, la Chine bénéficie d’une avance considérable dans les technologies bas-carbone, en particulier électriques, contrôlant aujourd’hui la majorité des chaines de valeur mondiales associées. En tentant de repousser par son climatoscepticisme l’avènement de ce nouveau monde, qui reposera sur les électrons, l’administration Trump souhaite préserver un système dans lequel les États-Unis ont prospéré. Il s’agit pourtant d’une vision court-termiste : en ne prenant pas le tournant électrique, Washington se place à rebours de la marche de l’Histoire et condamne à terme non seulement le secteur énergétique américain, mais aussi l’hégémonie politique des États-Unis.

Rachele Luisari 

Alex Bigouret

areion24.news