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vendredi 20 mars 2026

Accord de Paris : la diplomatie du murissement dans la lutte contre le changement climatique

 

Entrer dans une négociation, pour un diplomate, c’est avant tout rechercher un compromis tout en respectant un jeu d’instructions initiales. Il y a dix ans, le 12 décembre 2015, s’achevait l’une des négociations les plus médiatisées, culturellement les plus diversifiées et, surtout, techniquement d’une complexité rare : la négociation climatique ayant conduit à l’accord de Paris.

Cet accord marque un tournant majeur dans la lutte contre les changements climatiques. À l’occasion de son dixième anniversaire depuis son adoption, les analyses foisonnent quant à son bilan et à ses perspectives. Peu, en revanche, étudient le processus et la méthode employés pour parvenir à sa signature. Dès lors, il apparait intéressant d’en discuter à travers ce que l’on pourrait nommer la « diplomatie du murissement ». Conceptualisé par I. William Zartman, le « moment mûr » — ripe moment (1) en anglais — se caractérise par deux éléments concomitants : une impasse douloureuse et une convergence d’intérêts. Selon ce théoricien américain récemment disparu, qui fut l’un des plus grands spécialistes des négociations de paix, ces deux éléments doivent permettre aux parties prenantes d’entrer dans une négociation pour parvenir à un accord acceptable par tous. Si son travail a surtout permis d’expliquer les négociations diplomatiques dans le cadre des résolutions de conflits, il apparait aujourd’hui pertinent de transposer ce concept à la négociation climatique, afin d’expliquer comment la diplomatie du murissement a conduit à l’adoption de l’accord de Paris et d’en discuter les perspectives dans le contexte actuel.

La diplomatie du murissement, appliquée à la négociation climatique, peut s’appréhender selon trois prismes : premièrement, la double impasse douloureuse partagée par tous ; deuxièmement, le processus dans lequel les diplomates ont œuvré pour rendre ce moment possible ; enfin, le rôle des médiateurs et facilitateurs qui ont travaillé dans l’ombre. Cette convergence d’intérêts a permis de concrétiser l’accord de Paris lors de la COP21.

La double impasse douloureuse partagée par tous

I. William Zartman définissait une impasse douloureuse comme une situation dans laquelle les protagonistes d’un conflit ne peuvent plus avancer et où cette immobilité est à la fois inconfortable et couteuse (2). Par extension, les discussions sur le climat tenues entre Bali (2007) et Paris (2015) ont été marquées par une double impasse douloureuse : les liens entre la hausse en continu de la température mondiale, ses risques et ses effets, et les attentes déçues de la conférence de Copenhague en 2009.

L’inexorable ascension de la température mondiale : risques et effets

La première impasse douloureuse porte sur la hausse continue de la température mondiale, ses risques et ses effets rapportés annuellement par l’Organisation météorologique mondiale (OMM), cycliquement par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), vulgarisés et étudiés par les acteurs des politiques publiques.

Pour la communauté scientifique, dont les travaux ont été récompensés par un prix Nobel de la paix en 2007, le réchauffement climatique lié aux activités humaines est sans équivoque. La décennie 2001-2010 a été la décennie la plus chaude jamais enregistrée depuis 1850 (3).

Progressivement, les enjeux d’adaptation au changement climatique deviennent des préoccupations partagées à la fois par les pays émergents et par les pays industrialisés. Ces derniers prennent conscience que le protocole de Kyoto (1997) ne suffira pas à limiter le problème climatique.

Cela est facilité par une double dynamique : d’une part, l’adaptation n’est plus un sujet marginal de la négociation climatique, mais acquiert progressivement son propre agenda avec ses propres espaces de dialogue ; d’autre part, des moments émotionnels forts et symboliques viennent enrichir les discussions. On peut rappeler ici l’initiative des Maldives, qui, en 2009, a organisé une opération de communication afin de sensibiliser à la menace d’une immersion prochaine du pays (4). Il convient également de se remémorer l’intervention de Naderev Sano, négociateur philippin, dont la rhétorique est devenue célèbre : « If it is not now, then when? If it is not here, then where? If it is not us, then who? » (« Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? Si ce n’est pas ici, alors où ? Si ce n’est pas nous, alors qui ? ») (5).

Le changement climatique apparait alors comme une source de nouvelles injustices. En 2015, Mary Robinson, envoyée spéciale pour le changement climatique par le secrétaire général de l’ONU, indiquait que « le changement climatique est le premier enjeu pour vivre dans un monde en sécurité ». Dans le volet 2 de son cinquième rapport, le GIEC rappelait déjà qu’en 2014, « le changement climatique peut accroître indirectement les risques de conflits violents — guerre civile, violences interethniques — en exacerbant les sources connues de conflits que sont la pauvreté et les chocs économiques » (6).

Dans ce sillage, des rapports sur la sécurité humaine et le climat se multiplient. Plus marquant encore, les états-majors de plusieurs pays industrialisés démarrent des travaux de réflexion et d’anticipation sur les liens entre le changement climatique et la sécurité. Dans ce contexte, la France a organisé plusieurs conférences sur ce sujet, notamment la première conférence « Climat et Défense », en amont de la COP21, lors de laquelle plus de 32 pays (7) ont pu échanger sur les implications du changement climatique pour leur politique de défense.

Les attentes déçues de la conférence de Copenhague en 2009

Sans entrer dans le détail des commentaires et des analyses sur les résultats de la conférence, il convient de rappeler deux éléments essentiels : d’une part, l’absence d’un accord ambitieux a un cout à la fois matériel et réputationnel pour les Nations Unies et la Convention climat ; d’autre part, l’inconfort des premières réunions post-Copenhague a contribué à ouvrir la voie à une plus grande maturité de la négociation. Ainsi avec la conférence de Copenhague est née une volonté commune de trouver collectivement une voie de sortie à cette double impasse douloureuse.

Un processus où les diplomates ont œuvré collectivement

Pour I. William Zartman (8), la seconde condition pour engager une négociation de résolution de conflits réside dans la conviction des parties que seule la négociation peut produire un bénéfice collectif. Au fil des négociations, entre Doha (2012) et Paris (2015), l’observatrice que je suis à cette époque constate un changement de style de négociation, passant progressivement d’un mode compétitif à un mode plus coopératif : les parties à la négociation climatique ont progressivement retrouvé une confiance mutuelle, clé indispensable pour un compromis. De fait, progressivement, chaque partie identifia les intérêts et les valeurs communes pour cette négociation, tout en cherchant une solution qui soit juste et collectivement acceptable.

Le rôle dans l’ombre des médiateurs et des facilitateurs

En complément, il convient de mentionner ici le rôle stratégique et discret conduit par les médiateurs et les facilitateurs.

Laurent Fabius, dans ses prises de parole en tant que ministre des Affaires étrangères et du Développement international (9), a rappelé le rôle des présidences des COP, en particulier celle de la France. Cette dernière a commencé fin 2013, lorsqu’à la conférence de Varsovie, Paris a été désignée ville d’accueil de la COP21. Durant deux ans, la France a su mobiliser son réseau diplomatique afin de mieux comprendre les préoccupations et les besoins des États parties. Elle a également renforcé la diplomatie de type « Track II » en s’appuyant sur les réseaux d’acteurs non étatiques regroupés au sein de la Convention climat, notamment à travers le Mouvement des jeunes pour le climat (YOUNGO).

Christiana Figueres, en tant que cheffe du secrétariat de la Convention climat, a également joué un rôle clé dans le renforcement et le maintien de la confiance entre acteurs étatiques, ainsi qu’entre acteurs non étatiques (10). Par ailleurs, Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations Unies (2007-2016) sud-coréen, ainsi que son équipe d’envoyés spéciaux, ont contribué à guider l’action internationale vers une voie de sortie envisageable pour tous. Profitant de l’effet d’aubaine d’une séquence unique en 2015, avec l’adoption successive de plusieurs grands textes internationaux — le cadre d’action pour la réduction des risques de catastrophe adopté à Sendai en mars 2015 (11) ; l’accord sur le financement du développement adopté à Addis-Abeba en juillet 2015 (12) ; les 17 Objectifs de développement durable (ODD) en septembre 2015 (13) —, ces envoyés spéciaux, à l’instar du Jordanien Ahmad Alhendawi, envoyé de Ban Ki-moon pour la jeunesse, ont accompagné et soutenu le travail de l’ensemble des parties prenantes, étatiques et non étatiques, pour les faire converger vers des solutions partagées.

Reprenant la métaphore de l’échiquier mouvant de Lewis Carroll dans De l’autre côté du miroir (1871), Joseph S. Nye, récemment disparu, et Robert O. Keohane (14) ont proposé une image parlante : celle d’un puzzle mouvant mettant en lumière l’interdépendance des acteurs. Cette image illustre à la fois la fluidité et la complexité de la négociation climatique, et permet de mieux comprendre le rôle joué non seulement par les États, mais aussi par les acteurs non étatiques et les institutions internationales dans la définition de l’accord de Paris.

Une convergence d’intérêts vers la concrétisation d’un compromis

L’accord de Paris est né d’une mosaïque mouvante : un assemblage dynamique à la manière d’un Rubik’s Cube où la diversité des contributions a transformé sa complexité en force collective. C’est ce qui a été célébré le 12 décembre 2015 lors de la plénière de clôture : un témoignage du rôle joué par cette diplomatie du murissement dans l’adoption de l’accord de Paris à la COP21.

Cet accord repose sur deux caractéristiques principales : il instaure un système de gouvernance multi-niveaux et il se distingue par une ambition renforcée, fondée sur une double spécificité, à savoir l’absence d’échéance finale et un mécanisme de renforcement cyclique de l’ambition collective.

Le système de gouvernance multi-niveaux et multi-acteurs, défini par le politologue américain James Rosenau (15) comme un processus de coordination permanente entre différents acteurs à différents niveaux, est pensé dans l’accord de Paris comme une méthode de travail collective. Il s’agit de l’« esprit de Paris », caractérisé par une vision partagée selon laquelle la lutte contre le changement climatique est non seulement un défi commun, mais également une opportunité pour transformer les économies et les sociétés.

L’esprit de Paris, c’est la confiance et la coopération, mais c’est aussi la nature même de l’accord de Paris, qui est universel, flexible et inclusif. En ce sens, il permet à chaque État d’adapter ses engagements à ses capacités, tout en restant dans un cadre global. Fort de ses 29 articles, l’accord repose néanmoins sur un mécanisme particulier : le Global Stocktake, chargé d’évaluer régulièrement les progrès collectifs. Ainsi, tous les cinq ans, les États sont appelés à relever leur ambition collective en prenant de nouveaux engagements. Cette double spécificité, confirmée à Katowice (Pologne) trois ans plus tard, atteste non seulement de la solidité de la diplomatie du murissement conduite jusqu’à la COP21, mais ouvre également la voie, dans le cadre du processus de mise en œuvre de cet accord, à de nouvelles diplomaties du murissement.

La diplomatie du murissement : perspectives dans le contexte actuel

La mise en œuvre de l’accord de Paris est aujourd’hui fragilisée par l’émergence de théories révisionnistes et de narratifs anti-multilatéralistes. Dans les espaces de négociation climatique, certains États expriment le souhait de rouvrir l’accord. C’est le cas en particulier de plusieurs pays africains, estimant que l’accord de Paris ne prend pas suffisamment en compte leurs spécificités, et qui plaident pour une révision afin d’y intégrer leurs propres priorités. Des consultations sur ce sujet sont menées de façon régulière depuis 2016 et s’inscrivent aujourd’hui dans ce contexte de remise en cause du multilatéralisme établi depuis 1945. Ces théories et narratifs visent à affaiblir le multilatéralisme tout en cherchant à le remodeler à leur avantage, en redéfinissant les hiérarchies de l’ordre international.

Transposé dans la négociation climatique, ce contexte accentue les tensions politiques et complexifie toute tentative de relance d’une diplomatie du murissement autour des cycles de rehaussement de l’ambition collective. La nouvelle sortie des États-Unis de l’accord, ainsi que les difficultés rencontrées à Bélem (Brésil) en 2025, illustrent un environnement peu favorable pour l’émergence d’une telle diplomatie.

À cela s’ajoute un renouveau du climato-scepticisme, qui s’inscrit dans un contexte nouveau de stratégies hybrides conduites pas des puissances désinhibées. Plus organisé et plus stratégique, il s’appuie sur des narratifs faux, amplifiés sur les réseaux sociaux et par l’intelligence artificielle. Cherchant à explorer les vulnérabilités, les polarisations et les désengagements des communautés locales, il redessine l’opinion publique et structure le débat public en créant le doute et l’incertitude, à la fois sur les attitudes politiques et sur les solutions techniques. Aujourd’hui, cette désinformation climatique crée une menace sur la science, la démocratie, les transitions écologiques (16), mais également sur la capacité des diplomates à créer de nouveaux « moments matures » pour avancer dans la lutte contre les changements climatiques.

Afin de créer des conditions favorables aux négociations climatiques, trois orientations peuvent être dégagées. Premièrement, il convient de suivre et d’identifier les tensions susceptibles de se transformer en signaux forts. Si les nouvelles technologies, les mobilisations et les alliances émergentes offrent des perspectives positives, il importe néanmoins d’analyser les risques croisés qu’impliqueraient un blocage des négociations climatiques, une instrumentalisation des vulnérabilités des communautés locales, ainsi qu’un recours non encadré aux technologies de la géo-ingénierie. Deuxièmement, ces vulnérabilités et tensions doivent être transformées en leviers de coopération, dans le cadre d’une gouvernance fondée non plus sur la seule gestion des risques, mais sur l’anticipation. Troisièmement, il s’agit de cultiver les « douleurs partagées » en façonnant des récits communs. L’alignement des récits autour de valeurs partagées doit s’inscrire dans une logique plurielle et décentrée, attentive à l’étude des succès collectifs et à la construction d’histoires communes.

Ainsi, cette approche contribuerait à transformer de nouveau les douleurs partagées en agenda, en mobilisant les vulnérabilités comme point de départ pour formuler de nouvelles propositions concrètes et des solutions acceptables pour l’ensemble des acteurs.

Notes

(1) I. William Zartman, Ripe for Resolution: Conflict and Intervention in Africa, A Council on Foreign Relations Book, Updated Edition, Oxford University Press, 1985.

(2) William Zartman, « Chapter 6. Ripeness: The Hurting Stalemate and Beyond », in Paul Stern, Daniel Druckman (dir.), International Conflict Resolution After the Cold War, National Academy Press, 2000, p. 225-250 (https://​tinyurl​.com/​4​e​p​2​2​3dc).

(3) OMM, Le climat dans le monde 2001-2010 : Une décennie d’extrêmes climatiques, Rapport de synthèse, 2013 (https://​tinyurl​.com/​m​r​2​a​p​7a5).

(4) BBC, « When Maldives’ ministers met underwater », Witness History, 14 novembre 2025 (https://​shorturl​.at/​R​P​rjU).

(5) DavidLeeWilsonYT, « Plea by Naderev M. Sano of the Phillipines in AWG-KP final session COP 18 Doha », YouTube, 7 décembre 2012 (https://​shorturl​.at/​W​R​QIF).

(6) GIEC, Changements climatiques 2014 : Incidences, adaptation et vulnérabilité. Contribution du Groupe de travail II au cinquième Rapport d’évaluation du GIEC, 2014, p. 20 (https://​tinyurl​.com/​b​d​e​k​9​3n9).

(7) Comme cité dans le dossier de la conférence : Allemagne, Arabie saoudite, Australie, Brésil, Canada, Chili, Chine, Congo, Danemark, Égypte, France, Espagne, États-Unis, Gabon, Ghana, Haïti, Inde, Irak, Italie, Japon, Maroc, Monaco, Niger, Norvège, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Philippines, Pologne, Qatar, Royaume-Uni, Seychelles, Singapour, Suède et Tchad.

(8) I. William Zartman, « ‘Ripeness’: the importance of timing in negotiation and conflict resolution », 20 décembre 2008 (https://​shorturl​.at/​m​V​LDO).

(9) Entre autres, propos recueillis lors de la « Fabrique de la diplomatie », événement du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 5 septembre 2025.

(10) United Nations Climate Change, « Christiana Figueres’ TED Talk: The Inside Story of the Paris Climate Agreement », 19 avril 2016 (https://​shorturl​.at/​O​i​xtY).

(11) Nations Unies, Objectifs de développement durable (ODD), « À Sendai, la Conférence des Nations Unies adopte un nouveau cadre pour réduire les risques de catastrophes », 18 mars 2015 (https://​shorturl​.at/​a​B​x2G).

(12) Nations Unies, ODD, « Addis-Abeba : les États parviennent à un accord historique sur le financement du développement », 15 juillet 2015 (https://​shorturl​.at/​T​s​DsN).

(13) International Institute for Sustainable Development (IISD), « Heads of State and Government Adopt 2030 Agenda for Sustainable Development », 28 septembre 2015 (https://​shorturl​.at/​T​s​3UK).

(14) Joseph S. Nye, Robert O. Keohane, « Transnational Relations and World Politics: A Conclusion », International Organization, vol. 25, n°3, été 1971, p. 721-748.

(15) James N. Rosenau, Ernst-Otto Czempiel (dir.), Governance without Government: Order and Change in World Politics, Cambridge University Press, 1992 (https://​tinyurl​.com/​2​f​4​s​k​jnw).

(16) Propos recueillis lors de la Paris Climate & Nature Week, organisée par la Paris Climate School de Sciences Po Paris, 28 octobre 2025.

Sabrina Marquant

areion24.news