Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 5 février 2026

Trump face à l’Iran : le retour du « gros bâton »

 

Le président des États-Unis a, pendant le mois de janvier 2026, ordonné l’envoi, autour de l’Iran, d’une armada navale d’une taille qu’on n’avait pas vue depuis la guerre nippo-américaine dans le Pacifique (1941-1945). Ce déploiement de force est le gros bâton dont Donald Trump estime avoir besoin pour parler efficacement au pouvoir théocratique iranien. Theodore Roosevelt, qui fut président des États-Unis de 1901 à 1909 et qui fut l’un des deux présidents américains cités par Donald Trump dans son discours inaugural du 20 janvier 2025, avait coutume de dire qu’il fallait négocier avec les autres nations avec une voix douce, mais avec un gros bâton dans la main. Trump a parfois un ton plus moqueur que vraiment doux, mais il pratique à coup sûr la tactique du gros bâton dans la main. Toute la question est maintenant : pour quoi faire ?

Interrogé par la presse le dimanche 1er février 2026, le 47ᵉ président des États-Unis a dit qu’il « espérait trouver un accord avec l’Iran ». Trump répondait ainsi aux propos que le Guide suprême iranien avait tenus quelques heures auparavant. Ali Khamenei avait averti l’Amérique sur le risque d’une « guerre régionale », au cas où elle mettrait en œuvre sa menace d’une intervention militaire contre l’Iran.

Que réclame Trump ? Il veut une dénucléarisation totale de l’Iran, qui soit vérifiable à tout moment par les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), et qui implique que l’Iran transfère à un pays tiers – la Russie, par exemple – son stock d’uranium enrichi. Le 2 février 2026, le président de la République islamique (qui est le numéro 2 du régime, bien qu’élu au suffrage universel) a ordonné à son administration d’entamer des négociations avec les Américains sur le nucléaire. Sur ce dossier, un accord international avait été signé à Vienne en juillet 2015, puis transformé en résolution des Nations unies, mais il avait été, trois ans plus tard, unilatéralement dénoncé par la première administration Trump.

Le gros bâton actuellement brandi par l’Amérique a indéniablement poussé le régime iranien à vouloir négocier. Il est régionalement affaibli, depuis qu’il a plus ou moins perdu ses supplétifs au Liban, en Syrie, au Yémen et en Irak. Mais il est très difficile de prédire si ces négociations aboutiront à un résultat concret, car les dirigeants de la République islamique d’Iran sont actuellement profondément divisés, entre idéologues et pragmatiques.

Israël souhaiterait que les États-Unis aillent plus loin qu’une simple gesticulation navale et qu’ils interviennent militairement, afin de provoquer un changement de régime en Iran. Une grande partie de la population iranienne n’attend que ça, surtout depuis que le régime islamique a tiré à balles réelles sur les manifestations du mois de janvier 2026, faisant probablement plus de dix mille morts à travers ce pays grand comme trois fois la France.

Apparemment, Trump hésite beaucoup à suivre le conseil de son allié israélien et à se lancer dans une guerre de changement de régime. Il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, le président américain, qui veut tout sauf un bourbier militaire avant les élections de mi-mandat de novembre 2026, n’envisage qu’une campagne aérienne de bombardements. No boots on the ground. Or les exemples de l’Allemagne de 1943-1944 et du Viêt Nam du Nord de 1967-1975 montrent que des campagnes aériennes ne suffisent jamais à faire changer une dictature de trajectoire.

Pour chasser un pouvoir déclaré comme ennemi, il faut une action militaire terrestre, comme ce fut le cas dans l’Afghanistan du mollah Omar (2001) ou dans l’Irak de Saddam Hussein (2003). Et même dans le cas d’une invasion terrestre (dont Trump ne veut à aucun prix), il faut ensuite songer à mettre en place un pouvoir transitoire, capable de bien administrer le pays « libéré ». Le président a certainement médité les échecs des États-Unis à bien gérer, après leurs « libérations », l’Afghanistan et l’Irak. Dans le premier pays, ils ont rendu en 2021 le pouvoir à ceux à qui ils l’avaient arraché en 2001 (les talibans) ; dans le second, ils ont provoqué la naissance d’une organisation beaucoup plus dangereuse que le gouvernement qu’ils étaient venus châtier : État islamique.

Les interventions occidentales « humanitaires » en terre d’islam existaient déjà au XIXᵉ siècle, et elles auront certainement tendance à vouloir se poursuivre au XXIᵉ siècle. Mais je pense que les dirigeants occidentaux seraient désormais bien avisés de ne les lancer qu’après avoir rempli simultanément trois conditions :

  • Premièrement, avoir sous la main un pouvoir de remplacement crédible (ce qui n’était pas le cas du brave gouverneur américain Paul Bremer dans l’Irak de 2003, qui ne parlait même pas l’arabe).
  • Deuxièmement, être certain d’offrir aux populations qu’on vient aider une situation qui soit meilleure après notre intervention militaire qu’avant (ce qui ne fut pas le cas dans la Libye de Muammar Kadhafi, attaquée par la France et ses alliés anglo-saxons en mars 2011).
  • Troisièmement, être sûr de ménager ses intérêts à moyen et long terme (qui ne le furent certainement pas pour la France à partir de 2011, avec une Libye du chaos qui devint une plateforme d’immigration illégale majeure vers l’Hexagone).

C’est le cœur qui parle quand on veut intervenir à l’étranger contre une dictature oppressant son peuple. Mais la raison nous rappelle qu’il y a pire que la dictature : l’anarchie. Et pire que l’anarchie : la guerre civile.

Renaud Girard

lefigaro.fr