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jeudi 5 février 2026

Le Donbass : un Orient ukrainien convoité

 

« Un droit inaliénable des peuples » : tels furent les mots de Vladimir Poutine, le 30 septembre 2022, pour saluer le rattachement des sujets est-ukrainiens au territoire de la Russie. Aussi contestable soit-il, cet événement est l’expression de desseins stratégiques d’envergure : le Donbass est plus qu’un simple théâtre régional de la guerre en Ukraine.

Avec l’invasion de février 2022, cette région industrielle, en proie à un conflit de basse intensité depuis le printemps 2014, est devenue l’épicentre d’exigences économiques et diplomatiques, sous-tendues par plusieurs lignes de fracture historiques entre les deux belligérants. Ainsi l’ont rappelé les négociations d’août 2025, lorsque les États-Unis ont proposé un échange de territoires pour résoudre la guerre : le Donbass deviendrait définitivement russe, ce que rejette Kyiv.

Le « monde russe » selon Poutine

Depuis son troisième mandat, inauguré le 7 mai 2012, le président russe s’attache à forger un discours d’unité destiné à renforcer la cohésion du pays. Nourri d’une inspiration nationaliste explicite, ce récit s’articule autour d’une vision exaltée de la continuité civilisationnelle russe, présentée comme immuable et transcendante. Pour le maître du Kremlin, l’effondrement de l’URSS constitue la plus « grave catastrophe géopolitique du XXe siècle », et la Russie, en tant qu’héritière proclamée de cet empire défunt, se doit d’en assumer la mission historique.

Parmi les régions nécessaires au maintien d’un « monde russe » pourvoyeur de puissance, le Donbass est plus qu’essentiel. Pris aux Tatars et aux Cosaques zaporogues dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ce territoire ­multiethnique va connaître une mutation effrénée au profit de la métropole russe. En voulant tirer parti de ses ressources, le pouvoir l’industrialise à grand renfort d’investissements européens et de main-d’œuvre russe. Cette « prolétarisation » n’en sera que plus vive durant la période soviétique (1919-1991). Devenu la « vitrine ukrainienne » du communisme au gré des répressions, des déportations et de la planification, le Donbass n’a plus grand-chose à voir avec le reste du territoire ukrainien. Et, bien qu’il s’oppose dès 1989 aux rigidités du système et ait voté en faveur de l’indépendance ukrainienne en 1991, il demeure tourné vers son voisin russe. Car, dans une Ukraine qui tente de tracer la voie d’un avenir inédit en regardant l’Europe, le Donbass s’abandonne à l’amertume d’une mise à l’écart ressentie comme une punition pour être un « bastion russophone ». ­Vladimir ­Poutine en fait une arme : il exalte la grandeur passée et la « fraternité slave », jusqu’à en faire le ressort idéologique de la guerre.

Une terre riche et stratégique

Le Donbass ne se réduit pas à des considérations historiques ; l’est de l’Ukraine revêt pour la Russie une autre portée. Stratégique, le Donbass l’est d’abord par l’ambition qu’y nourrit Moscou : en faire une forteresse, un poste avancé chargé de fixer un Occident perçu comme belliciste et de l’affaiblir dans le cadre d’une refonte de l’ordre international. L’objectif russe dépasse la seule progression militaire sur le terrain : plus que de conquérir des kilomètres carrés, il faut épuiser l’adversaire, tester sa résilience politique et économique, démontrer la fragilité des alliances occidentales.

Même si ses propres ressources énergétiques sont importantes, la Russie voit dans la reconquête des quelque 55 000 kilomètres carrés du Donbass et de ses installations minières et énergétiques un moyen décisif de cultiver une économie de bloc autour d’un Sud global dont elle aspire à prendre la tête, voire de s’imposer au reste du monde comme un partenaire économique inévitable. Dans cette optique, les terres rares ukrainiennes apparaissent comme un enjeu majeur dans un contexte où l’indépendance technologique conditionne la puissance économique et militaire. Il en va de même pour l’espace maritime, dont l’importance s’est révélée dès 2014 avec l’annexion de la Crimée. Par la maîtrise des mers Noire et d’Azov, Moscou ne sécurise pas seulement un débouché économique vital, elle affirme aussi sa capacité à contrôler des corridors énergétiques et commerciaux qui relient l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

Enfin, le Donbass relève d’une lutte pour conjurer le spectre d’une Russie affaiblie par ses propres dynamiques internes. Avec un taux de fécondité de 1,4 enfant par femme en 2024, la fédération est sur le déclin malgré ses 145,2 millions d’habitants. Le Donbass et ses 5 millions d’âmes prennent alors une dimension existentielle : il s’agit de compenser, par l’expansion et la projection de puissance, ce que la Russie perd en vitalité ­démographique. 

Le Donbass, terre ukrainienne devenue russe


Alain Nonjon

Clément Mellet

areion24.news