Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

samedi 17 janvier 2026

Regard de Bayram Balci sur la diplomatie de la Turquie au Moyen-Orient

 

Après la chute de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024, la Turquie serait la « grande gagnante » en Syrie. De quelles ressources dispose Ankara pour contribuer à la reconstruction et à la stabilisation de sa voisine ?

Oui, on peut dire qu’elle est la « grande gagnante » de la fin de la dictature en Syrie. Cette victoire, la Turquie la doit à la convergence de deux dynamiques. La première résulte d’un positionnement ferme d’Ankara contre le régime de Bachar al-Assad et sa répression violente de la révolution. Ce choix, en 2011, n’allait pas de soi : à l’époque, la Turquie entretenait de bonnes relations avec Damas, tant sur le plan économique que politique, notamment dans la lutte contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui avait longtemps bénéficié du soutien de Hafez al-Assad (1930-2000), au pouvoir de 1970 à sa mort. Les vains efforts de médiation ayant mené à la rupture avec le régime syrien, Ankara a choisi de soutenir les forces populaires syriennes, désormais au pouvoir.

La deuxième dynamique tient au retrait des alliés de la dictature Al-Assad : la Russie et l’Iran. La première est accaparée sur le front ukrainien depuis 2022, tandis que le second a été affaibli par la guerre conduite par Israël contre les forces pro-iraniennes et propalestiniennes en Syrie et au Liban, mais aussi contre la République islamique. Au lendemain des attaques du 7 octobre 2023, Israël a frappé massivement le Hezbollah, privant Damas de son principal soutien militaire. Abandonné par ses « parrains » russe et iranien, affaibli par une opposition résiliente appuyée par Ankara, le régime de Bachar al-Assad a fini par tomber.

Toutefois, il faut nuancer cette idée de « victoire » turque. Le nouveau pouvoir à Damas, même s’il entretient de bonnes relations avec Ankara, ne lui est pas inféodé. D’autres puissances régionales, comme l’Arabie saoudite – qui a accueilli la première visite à l’étranger du président de transition, Ahmed al-Charaa, le 2 février 2025 –, exercent une forte influence sur la nouvelle Syrie. En outre, la Turquie ne dispose pas, à elle seule, des moyens financiers et politiques pour aider la Syrie dans sa reconstruction. Sa grave crise économique affecte ses capacités industrielles et commerciales à l’étranger. Elle aura besoin du soutien d’autres États, ainsi que d’un engagement fort de la communauté internationale, en particulier de la part des États-Unis et de l’Europe. Il en va de même pour la stabilisation politique de la Syrie : seule, la Turquie ne peut pas agir. Certes, elle exerce une certaine influence sur le nouveau pouvoir syrien, mais ce dernier est loin de faire consensus dans le pays. Les efforts de dialogue avec les Kurdes et les chrétiens sont notables, mais la méfiance persiste chez les alaouites et les druzes. Et même si l’influence russe et iranienne s’estompe, Israël, de son côté, profite du vide laissé pour bombarder régulièrement des cibles militaires afin de maintenir la pression et de neutraliser une Syrie « tampon », débarrassée des milices pro-iraniennes perçues comme une menace pour sa sécurité et son projet de « Grand Israël ».

Dans ce contexte, parler d’une Turquie « grande gagnante » est sans doute excessif. La reconstruction et la stabilisation de la Syrie – et, au-delà, de la région – dépendront avant tout d’un engagement ­international durable.

Quelles sont les intentions militaires de la Turquie dans le nord syrien, où elle soutient l’Armée nationale syrienne (ANS) et combat les Kurdes ?

Le soutien turc à l’ANS, depuis les premières semaines qui ont suivi la chute de Bachar al-Assad, était corrélé au niveau de menace que représentait le PKK, tel que perçu à Ankara. Or, force est de constater que la question kurde connaît des mutations spéculaires, après des décennies de guérilla active ou larvée. Cette évolution impacte la politique et l’ingérence turque dans le nord de la Syrie. En mai 2025, la fin de la lutte armée et la dissolution du PKK ont marqué un tournant historique, tant pour les Turcs que pour les Kurdes. Bien que le désarmement réel des forces affiliées au PKK en Syrie – le Parti de l’union démocratique (PYD) et son bras armé, les Unités de défense du peuple (YPG), – reste incertain, il faut espérer que le nord syrien s’apaise et donc que les tensions se réduisent avec la Turquie.

Quels sont les liens entre le président Recep Tayyip Erdogan et le nouveau dirigeant syrien, Ahmed al-Charaa, qui s’est rendu à Ankara dès le 4 février 2025, soit cinq jours après sa prise de fonctions ?

À l’origine, quand Idlib n’était qu’un micro-État dirigé par Mohamed al-Joulani – nom de guerre d’Ahmed al-Charaa –, ce dernier entretenait de mauvaises relations avec le reis turc. Contrairement à ce qui était perçu en Occident, la Turquie ne soutenait pas le territoire islamique autogéré d’Idlib ; elle le protégeait malgré elle, non par adhésion, mais par l’intérêt supérieur de stopper l’afflux massif de réfugiés syriens sur son sol. La chute d’Idlib face aux offensives des forces de Bachar al-Assad aurait poussé des centaines de milliers d’habitants de cette enclave à s’exiler en Turquie, où leur présence est devenue impopulaire.

Après décembre 2024, la sécurisation de la frontière et la chute du régime syrien ont contraint les deux hommes au pragmatisme. Leur rapprochement est dicté par la nécessité d’apaiser une frontière de 909 kilomètres, toujours marquée par l’instabilité. Le fait qu’Ahmed al-Charaa ait réservé sa première visite officielle à l’Arabie saoudite, et non à Ankara, révèle cependant la distance qui subsiste entre les deux dirigeants et leurs pays respectifs. Ce choix témoigne également du réalisme affiché par les nouvelles élites de Damas, soucieuses de diversifier leurs partenaires dans l’aide à la reconstruction.

Comment la Turquie entend-elle gérer la question des réfugiés syriens ?

Cette question est centrale. Au 12 juin 2025, selon l’ONU, 4,42 millions de Syriens subissaient cet exil forcé. Pendant la guerre, la cohabitation a constitué un casse-tête pour le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, confronté à une opinion publique turque globalement hostile à leur accueil. Aujourd’hui, alors que le conflit a pris fin en Syrie, ces réfugiés sont devenus un levier à la fois politique et économique. Parmi les nouveaux cadres politiques à Damas figurent d’anciens exilés ayant résidé en Turquie, appris le turc et contribué au renforcement des relations entre les deux pays. Pourtant, la question du retour en Syrie reste délicate, car la société civile turque, dans un contexte économique national dégradé, réclame leur départ.

Or, ce retour demeure difficile pour certains d’un point de vue matériel, et même peu souhaitable pour ceux qui ont refait leur vie depuis plus d’une décennie et dont les enfants ne connaissent leurs origines que par la langue arabe. Surtout, en Syrie, les conditions d’un retour ne sont pas réunies. Le pays est détruit : tout est à reconstruire, et la sécurité reste incertaine pour une grande partie de la population. Ces millions de Syriens établis en Turquie devront donc faire l’objet d’une attention particulière de part et d’autre de la frontière, tant ils seront appelés à devenir de véritables vecteurs économiques et politiques entre les deux États.

En mars 2025, des massacres ont été commis contre des populations alaouites, notamment par l’ANS. Comment analysez-vous la position turque sur cette question ?

Malheureusement, à la cruauté du régime Al-Assad a succédé une logique de vengeance de la part d’anciens opprimés. Les massacres contre la minorité alaouite – dont est issu le dictateur déchu – ont éclaté dans le contexte de la résistance d’anciens groupes loyalistes refusant de déposer les armes. La réaction du nouveau pouvoir, dans sa disproportion et sa violence excessive, a révélé une fébrilité regrettable. Elle trahit surtout la fragilité et l’incapacité d’Ahmed al-Charaa à contrôler l’ensemble des forces et factions disparates qui le composent. Ce laisser-faire semble davantage relever d’un aveu d’impuissance que d’une volonté actée de nuire à la communauté alaouite. Ahmed al-Charaa a plus à perdre qu’à gagner dans cette tragédie : cette violence alimente la défiance des alaouites à l’égard d’un pouvoir dominé par des islamistes, dont ils doutent de la sincérité à vouloir bâtir une nation unifiée et égalitaire.

Quant à la Turquie, cette tragédie la met dans l’embarras. D’abord parce qu’elle abrite une minorité alévie, proche des alaouites de Syrie, qui entretient déjà des tensions avec la majorité sunnite. Ensuite, parce qu’elle pâtit d’une image négative en Occident, celle d’un soutien à un régime islamiste. C’est pourquoi la Turquie cherche à se distancier de ces massacres et à protéger ses intérêts supérieurs : elle ne souhaite pas être perçue comme le suppôt d’une armée de criminels assoiffés de vengeance.

Comment la Turquie, alliée traditionnelle des États-Unis et pièce maîtresse du dispositif de l’OTAN, a-t-elle accueilli le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 ? 

Imprévisible, irascible, impulsif et impétueux, Donald Trump inquiétait beaucoup Ankara avant sa réélection, d’autant plus que les relations turco-américaines avaient été difficiles sous son premier mandat (2017-2021). Par ailleurs, l’administration de Joe Biden (2021-2025) n’a cessé de critiquer la Turquie sur la dérive autoritaire de Recep Tayyip Erdogan et son rapprochement avec Moscou.

Ankara se satisfait désormais de la position de Donald Trump, qui n’a formulé aucune critique à l’encontre du recul de l’état de droit en Turquie – pas même lors de l’arrestation d’Ekrem Imamoglu, le maire d’Istanbul, en mars 2025. Il n’a pas non plus surenchéri dans la critique contre le rapprochement avec Moscou, puisqu’il dialogue lui aussi avec le Kremlin. Surtout, la Turquie assiste à la fin de l’alliance entre les États-Unis et le PKK : Ankara n’a jamais toléré que les Américains, alliés au sein de l’OTAN, soutiennent les forces kurdes en Syrie. L’accord conclu entre les autorités turques et le PKK, mettant fin à la guérilla transfrontalière, se trouve renforcé par le désir des États-Unis de réduire leur présence militaire en Syrie. Dans cette dynamique, la levée des sanctions américaines contre Damas rapproche davantage les positions de Washington et d’Ankara, ce qui devrait contribuer à l’amélioration des relations bilatérales.

Quel effet aura l’abandon, en mai 2025, des armes par le PKK sur la diplomatie d’Ankara et la scène intérieure turque ?

Cette décision devrait mettre fin à quarante ans de guerre. Sous réserve de sa mise en pratique – ce qui semble a priori avoir commencé –, ce revirement devrait révolutionner à la fois la vie politique intérieure et la politique étrangère d’Ankara. Sur la scène nationale d’abord, l’échiquier politique turc pourrait se recomposer, puisque les partis n’auront plus à se définir uniquement par rapport à la question kurde, longtemps centrée sur la neutralisation du PKK. Les mouvements prokurdes disposeront ainsi d’une plus grande marge de manœuvre. Sur le plan économique, la fin de la guérilla dans les villes kurdes favorisera le développement du tourisme dans des régions riches en patrimoine.

Quant à la politique extérieure, les répercussions pourraient être plus importantes. Ankara, libérée de la nécessité d’intervenir contre les bases du PKK en violation des souverainetés irakienne et syrienne, envisagera d’améliorer ses relations avec ses voisins. Il en sera de même avec les États-Unis et l’Europe, qui pourraient cesser leurs critiques à l’encontre de la politique turque anti-PKK. On peut espérer que ce désarmement des acteurs les plus violents ouvre la voie à un règlement politique, social et culturel de la question kurde en Turquie et au Moyen-Orient.

Quel rôle joue la Turquie de Recep Tayyip Erdogan dans la situation en cours dans la bande de Gaza ? Quel est le poids d’Ankara dans les négociations des différents plans pour l’avenir du territoire palestinien, notamment vis-à-vis des grands États arabes (Égypte, Arabie saoudite) ?

La Turquie fut l’un des premiers pays à reconnaître Israël, dès 1949. Pourtant, un large consensus unit l’opinion turque autour du soutien aux droits des Palestiniens à vivre dans un État indépendant. À partir de 2009, tout en entretenant de bonnes relations, notamment économiques, avec Israël, la Turquie a adopté une posture de plus en plus critique à l’égard de la politique israélienne en Palestine. Ainsi, à Davos, en janvier 2009, Recep Tayyip Erdogan a accusé Shimon Pérès (1923-2016), à l’époque président israélien (2007-2014), de « criminel ». Puis, en mai 2010, une ONG turque a tenté de briser le blocus de Gaza en acheminant de l’aide humanitaire. Le navire a été arraisonné par la marine israélienne, provoquant un incident qui a coûté la vie à 10 personnes et entraîné la rupture des relations turco-israéliennes. Depuis, le soutien turc à la cause palestinienne s’est intensifié, jusqu’à accueillir le Hamas en Turquie, où il disposait jusqu’au 7 octobre 2023 d’un bureau.

Au lendemain des attaques, la Turquie a d’abord appelé les deux parties au dialogue et à la retenue, et a proposé, en vain, ses services de médiation pour l’apaisement et la libération des otages. Cependant, face au caractère disproportionné des représailles israéliennes, Recep Tayyip Erdogan a changé de discours et réaffirmé son soutien aux Palestiniens et au Hamas, qualifié de « mouvement de résistance ». Sur la scène internationale, la Turquie critique la politique d’Israël. Parallèlement, le Parti de la justice et du développement (AKP) se distingue par la force de mobilisation de ses bases populaires en solidarité avec les Palestiniens. Pourtant, à mesure que l’opposition dénonce ce positionnement jugé hypocrite – les échanges économiques bilatéraux continuent –, Recep Tayyip Erdogan renforce son discours anti-israélien, constatant que ni lui ni d’autres plus proches d’Israël ne parviennent à rétablir le dialogue et à entamer des négociations en vue d’une résolution du conflit.

Quels sont les liens entre Ankara et Moscou après trois ans de guerre en Ukraine, la Turquie endossant un rôle central dans les négociations ?

À la différence du front palestinien, Ankara dispose d’atouts sur le front ukrainien pour faire peser sa médiation. Ses relations avec la Russie sont bonnes – malgré des désaccords sur nombre de conflits régionaux, notamment au Haut-Karabagh, en Syrie et en Libye –, tout comme avec l’Ukraine. En qualité de voisine, interconnectée à ces deux pays par de multiples dépendances économiques, la Turquie a adopté une position originale dans le conflit russo-ukrainien. Elle critique l’annexion de la Crimée par la Russie et son agression contre l’Ukraine. Pour autant, elle est le seul pays de l’OTAN à entretenir encore des relations avec Moscou et à ne pas participer aux sanctions occidentales contre la Russie. Parallèlement, elle exprime son attachement à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, qu’elle soutient militairement depuis le début de la guerre en lui fournissant des drones. Cette politique d’équilibrisme, chère à Recep Tayyip Erdogan, a permis à Ankara d’organiser plusieurs rencontres importantes entre Russes et Ukrainiens. Mais la plupart ont échoué, à l’exception de l’accord de juillet 2022 à Istanbul – rompu depuis –, qui visait à désenclaver l’exportation des céréales ukrainiennes, ressources vitales pour de nombreux pays du pourtour méditerranéen. Des efforts de médiation se poursuivent sous l’égide de la Turquie, seul membre de l’OTAN à échanger avec les deux États en guerre.

L’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, le 19 mars 2025, a déclenché un important mouvement de contestation. Ce dernier est-il capable d’ébranler le régime de Recep Tayyip Erdogan ?

L’arrestation et l’emprisonnement d’Ekrem Imamoglu constituent un événement politique majeur. Ils témoignent de l’ampleur de la dérive illibérale du régime, qui abandonne peu à peu les principes démocratiques et républicains pour museler et éliminer toute opposition et dissidence idéologique. Cette détention, prononcée sur un motif douteux de corruption et de malversations, a provoqué des mobilisations à Istanbul et dans d’autres villes. Toutefois, il n’est pas certain qu’elles suffisent à ébranler le pouvoir. Dans un contexte international marqué par la progression des dérives populistes et autoritaires, leur dénonciation, en Turquie comme à l’étranger, reste inaudible et dépourvue d’effet. Cela dit, si l’objectif de cette arrestation était d’éliminer un sérieux candidat à l’élection présidentielle prévue en 2028 – pour laquelle Recep Tayyip Erdogan devra faire modifier la Constitution afin de se représenter –, cette manœuvre pourrait se révéler contre-productive. L’opposition turque se retrouve plus unie que jamais contre ce coup porté aux institutions républicaines du pays. Même l’AKP montre des signes de fissure face à ce faux pas. Mais le scrutin est encore lointain… 

Guillaume Fourmont 

Tigrane Yégavian 

Bayram Balci

areion24.news