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samedi 17 janvier 2026

Corée du Sud - Japon : le retour d’une « diplomatie de la navette » pour créer un pôle de stabilité en Asie de l’Est

 

Le président sud-coréen Lee Jae-myung et la Première ministre japonaise Sanae Takaichi ont tenu un sommet dans la ville de Nara, au Japon, le 13 janvier. Il s’agit de leur troisième rencontre depuis le sommet de l’APEC à Gyeongju en octobre dernier et une réunion informelle en Afrique du Sud en novembre. Les deux parties considèrent ce sommet comme un approfondissement de leur coopération dans le cadre de ce qu’elles appellent la « Shuttle diplomacy ».

La Corée du Sud et le Japon ont emprunté le terme « Shuttle diplomacy » (diplomatie de la navette) pour désigner les réunions régulières entre les deux pays. À l’origine, ce terme est un mot-valise formé à partir de « navette » (shuttle), qui signifie « faire des allers-retours fréquents entre deux endroits », et du mot « diplomatie ». Dans les relations internationales, il a commencé à être utilisé à partir des années 1970, lorsque l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger a joué le rôle de médiateur entre Israël et le monde arabe, alors que les deux parties étaient en conflit ouvert. Il désigne donc une « diplomatie d’arbitrage » dans laquelle un tiers intervient entre les parties en conflit. Cependant, la « Shuttle diplomacy entre le Japon et la Corée du Sud » est utilisée dans un sens élargi et transformé.

Ce terme s’est imposé pour désigner les « échanges réguliers entre chefs d’État » qui permettent de résoudre les problèmes actuels sans se soucier des formalités protocolaires. Le sens du terme « navette » ne met plus en jeu d’intermédiaire et met l’accent sur la « réciprocité » de ce moyen de contact caractérisé par des allers-retours fréquents.

Cette terminologie trouve son origine dans le désir des deux pays, historiquement proches et pourtant éloignés, d’entretenir désormais des relations diplomatiques normales. Son utilisation a débuté en 2004, lorsque le président sud-coréen Roh Moo-hyun et le Premier ministre japonais Junichiro Koizumi ont convenu que « les chefs d’État des deux pays se rendraient régulièrement mutuellement visite pour tenir des réunions de haut niveau et communiquer. » Cette pratique, qui a débuté en juillet 2004 à Jeju, en Corée du Sud, a été interrompue depuis 2005, la Corée ayant manifesté son mécontentement face à la visite de Koizumi au sanctuaire Yasukuni. En 2008, le président sud-coréen Lee Myung-bak et le Premier ministre japonais Yasuo Fukuda l’ont rétablie afin d’améliorer les relations diplomatiques entre les deux pays, mais elle a été suspendue pour la dernière fois en décembre 2011 en raison du conflit entre les deux pays concernant la question historique des femmes de réconfort de l’armée japonaise.

Par la suite, les réunions bilatérales entre les dirigeants sud-coréen et japonais se sont tenues dans un pays tiers, à l’occasion de réunions multilatérales. Les aspects diplomatiques des conflits historiques entre les deux pays ont largement contribué à cette situation, avec des questions très sensibles telles que le problème d’île Dokdo, la question des femmes de réconfort de l’armée japonaise et l’indemnisation des travailleurs forcés pendant la période coloniale. En 2023, soulignant la nécessité d’améliorer les relations bilatérales, le président Yoon Suk-yeol et le Premier ministre Fumio Kishida ont convenu de rétablir pleinement la Shuttle diplomacy entre les deux pays, après 12 ans d’interruption.

Et cette fois-ci, dans la lignée de la « diplomatie pragmatique » de Lee Jae-myung et de la « consolidation d’une position diplomatique active » de Takaichi, les deux dirigeants se réunissent à nouveau en l’espace d’un peu plus de deux mois, après leur rencontre précédente, développant ainsi une « navette rapide ».

Coopération sur le bilan historique et la lutte contre la criminalité

Le fait que cette réunion se soit tenue à Nara et non à Tokyo, symbolise bien la Shuttle diplomacy. Nara est un lieu où les échanges entre les deux pays ont été très actifs depuis le VIIIe siècle. Le fait d’y discuter des moyens de coopération pour une relation « tournée vers l’avenir » entre le Japon et la Corée revêt une signification particulière. De plus, comme il s’agit de la base politique et de la ville natale du Premier ministre Takaichi, l’invitation à cet endroit a eu pour effet de souligner la proximité avec son interlocuteur. Takaichi s’est rendu en personne à l’hôtel où Lee Jae-myung était arrivé pour l’accueillir avec hospitalité, dans la tradition d’« omotenashi » japonaise (un accueil fondé sur une attention particulière et une volonté d’anticiper les besoins), pour signaler sa volonté de renforcer la coopération bilatérale.

Cette rencontre est notamment la première à avoir inscrit la question du bilan historique à l’ordre du jour d’un sommet. Comme évoqué précédemment, les questions historiques constituent un sujet sensible et délicat entre les deux pays. La première question soulevée lors de cette réunion concernait « la mine de charbon de Josei ». En 1942, sous la domination coloniale japonaise de la Corée, un accident s’est produit au large des côtes de Yamaguchi, au Japon. L’Empire japonais, qui exploitait de manière excessive la mine de charbon pour l’approvisionnement en matériel militaire et en charbon pour la guerre du Pacifique, a provoqué l’effondrement de cette mine, causant la mort de 183 personnes, dont 136 Coréens recrutés de force et 47 Japonais.

Les deux dirigeants ont convenu, lors de cette rencontre, de promouvoir la coopération humanitaire en matière d’exhumation des restes des victimes noyées et d’analyse ADN. Contrairement aux cas des femmes de réconfort ou des travailleurs forcés, où la responsabilité de l’autre partie est pleinement engagée, cette affaire a permis de créer un consensus autour de sentiment de « victimes communes » dans les deux pays, et d’aborder le problème sous l’angle humanitaire, ce qui constitue un premier pas vers la résolution des questions historiques.

Dans le domaine social, les deux pays ont adopté une coopération policière pour lutter contre les crimes transnationaux tels que les escroqueries, qui suscite une forte sympathie chez les citoyens des deux pays. Les escroqueries sont devenues un problème social grave au Japon et en Corée du Sud, ce qui a conduit le Premier ministre Takaichi à qualifier ce crime de « problème commun aux deux pays ».

En outre, les deux parties ont convenu d’engager une coopération plus globale sur des domaines tels que la sécurité économique, la science et la technologie, et l’établissement de normes internationales. Takaichi a particulièrement insisté sur cet aspect, en mettant l’accent sur la « coopération dans la chaîne d’approvisionnement », faisant référence aux mesures récemment prises par la Chine pour contrôler ses exportations de terres rares vers le Japon.

En novembre 2025, Takaichi avait évoqué la possibilité d’une intervention militaire japonaise en cas de crise à Taïwan, ce à quoi la Chine a réagi par des mesures de rétorsion telles que le retard dans l’octroi des autorisations d’exportation de terres rares, l’arrêt des importations de produits de la mer et la recommandation de ne pas voyager au Japon. Dans ce contexte, le Japon cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine en renforçant sa coopération avec la Corée du Sud.

De la navette au pont : conflit sino-japonais et question nord-coréenne

Le sommet coréano-japonais s’est tenu une semaine après la rencontre entre le président Lee et Xi Jinping à Pékin le 5 janvier. Le président chinois avait déclaré qu’il fallait « se ranger du bon côté de l’histoire et faire les bons choix stratégiques », signalant qu’il souhaitait que la Corée du Sud se positionne aux côtés de la Chine dans le contexte de confrontation entre les États-Unis et la Chine comme entre la Chine et le Japon. Les deux pays avaient souligné leur vision commune de l’histoire face à l’impérialisme japonais du passé, donnant ainsi l’impression d’un front commun face au Japon.

L’atmosphère a été cependant très différente lors de la rencontre de Nara. Les deux dirigeants ont évoqué la coopération entre le Japon, la Corée et les États-Unis ainsi que le renforcement des relations bilatérales. Lee Jae-myung a insisté pour sa part sur la nécessité de renforcer les relations trilatérales entre la Corée du Sud, le Japon et la Chine, soulignant que « les trois pays de la région Asie du Nord-Est doivent trouver autant de points communs que possible, communiquer et coopérer ensemble. »

Takaichi n’a pas mentionné la Chine et s’est contentée de souligner « l’importance de la solidarité entre le Japon et la Corée, et entre le Japon, la Corée et les États-Unis », affirmant que les deux pays devaient coopérer pour assurer la stabilité régionale. Alors que les tensions entre la Chine et le Japon s’intensifient et que le soutien américain devient incertain, le Japon se retrouve de plus en plus isolé et voit la Corée du Sud comme un pont avec les États-Unis et la Chine.

Mais lors d’une interview accordée à la chaîne japonaise NHK la veille des pourparlers, Lee a déclaré : « Je ne pense pas que le conflit sino-japonais soit une question dans laquelle la Corée du Sud doit s’impliquer ou intervenir directement, mais du point de vue de la paix et de la stabilité en Asie du Nord-Est, la confrontation entre la Chine et le Japon n’est pas souhaitable. » Il a ajouté : « Nous attendons que ce conflit soit résolu grâce au dialogue entre les deux pays. » indiquant clairement qu’il préférait rester neutre plutôt que de s’immiscer dans les relations sino-japonaises.

En ce qui concerne la question nord-coréenne, les deux dirigeants ont réaffirmé leur volonté de coopérer en matière de dénucléarisation. Il y avait toutefois une subtile différence dans les formulations. Lee a évoqué la dénucléarisation complète de « la péninsule coréenne », tandis que Takaichi a parlé de la dénucléarisation complète de « la Corée du Nord ». L’expression « dénucléarisation de la péninsule coréenne » peut englober non seulement le nucléaire nord-coréen, mais aussi le redéploiement des armes nucléaires tactiques des forces américaines stationnées en Corée du Sud. En revanche, l’expression « dénucléarisation de la Corée du Nord » met l’accent sur l’abandon du seul nucléaire nord-coréen. Cela révèle une différence de perception entre les deux pays à l’égard de la Corée du Nord, ainsi qu’une divergence entre leurs stratégies géopolitiques.

La diplomatie de la navette au service de la stabilité régionale

Le pragmatisme de la diplomatie sud-coréenne a été particulièrement visible lors de la rencontre de Nara. Lee Jae-myung cherche à développer ses relations avec ses voisins sans prendre parti dans leurs querelles pour renforcer sa position sur la scène internationale. Le Japon est pour sa part focalisé sur la consolidation de ses alliances avec ses partenaires traditionnels.

Takaichi bénéficie d’un taux de popularité élevé au Japon quelques mois seulement après son entrée en fonction, mais le parti au pouvoir ne dispose d’une majorité que dans l’une des deux chambres, ce qui laisse présager un projet d’élections anticipées visant à obtenir davantage de sièges. Le rapprochement avec la Corée du Sud est pour Takaichi un argument électoral dans le contexte actuel de forte tension avec la Chine.

Globalement la « diplomatie de la navette » menée activement par les deux pays constitue l’une des rares points d’appui à leur disposition pour maintenir une stabilité régionale dans le contexte actuel d’incertitudes géopolitiques multiples.

 Jiyu Choi

asialyst.com