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jeudi 8 janvier 2026

La stratégie multidimensionnelle de la Turquie en Afrique

 

En deux décennies au pouvoir, le président Erdoğan a effectué plus de 50 visites sur le continent africain. Comment qualifier la politique menée sur le continent ces vingt dernières années ? Entreprises, fondations religieuses ou organisations humanitaires, secteur privé comme secteur public, qui sont les acteurs à l’œuvre ?

Malgré la décolonisation, l’Afrique demeure une terre de conquête et de domination, insérée dans la sphère d’influence quasi-exclusive des puissances ex-coloniales, notamment de la France et la Grande-Bretagne. Pourtant, depuis au moins deux décennies, ces dernières se trouvent concurrencées par l’émergence d’autres puissances, internationales ou régionales : la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil ou encore l’Arabie saoudite. 

Parmi ces nouveaux venus aux ambitions africaines figure un acteur singulier, de par sa stratégie d’influence mise en œuvre : la Turquie, qui en qualité de puissance moyenne émergente, a adopté pour l’Afrique une approche multidimensionnelle. En effet, en combinant une action à la fois étatique et non gouvernementale, elle s’investit dans les secteurs politique, culturel, éducatif, religieux, économique, et même sécuritaire et militaire depuis quelques années. Le présent article, en s’appuyant sur des enquêtes menées au Mali, au Niger, au Sénégal et au Nigéria, brosse une première synthèse de cette approche turque en Afrique. 

L’affirmation d’un intérêt récent mais fort 

Héritière de l’Empire ottoman, la République de Turquie mène une politique d’influence de plus en plus importante dans l’espace ex-ottoman. Or, si la présence ottomane fut forte en Afrique du Nord, elle resta anecdotique dans la majeure partie subsaharienne du continent. Cette dichotomie se ressent encore un peu dans le degré d’influence exercé sur ces territoires, mais elle tend à s’estomper, car, depuis le début des années 2000, Ankara œuvre au développement d’une forte présence dans la Corne de l’Afrique mais aussi en Afrique subsaharienne. 

On attribue un peu trop vite ces ambitions africaines au seul gouvernement AKP, au pouvoir depuis plus de vingt ans en Turquie. En réalité, elles ont été initiées par le gouvernement précédent, sous le leadership du prestigieux ministre des Affaires étrangères de l’époque, Ismail Cem (1997-2002). Mais, la crise économique et le séisme de 1999 ont ralenti les efforts extérieurs et légué ses ambitions africaines au gouvernement suivant d’Erdoğan, en 2002. 

Par ailleurs, avant même que ne se concrétise une solide politique d’État, le secteur privé avait déjà jeté son dévolu sur le marché africain. Ainsi, le mouvement religieux nourdjou a très tôt profité de la mondialisation et de l’ouverture des frontières pour investir partout. Ce mouvement informe et nébuleux, fondé et dirigé jusqu’à sa mort par Fethullah Gülen, un illustre gourou issu de l’islam sunnite teinté d’un fort nationalisme turc, s’est imposé dès les années 1990-2000, dans nombre de communautés par un investissement massif dans les milieux économique, éducatif, culturel, mais aussi politique. Il fut le précurseur, le hussard de la présence turque en Afrique, où il a ouvert et opéré des dizaines d’entreprises éducatives, y compris dans des villes et États où la diplomatie turque était jusque-là absente. L’arrivée au pouvoir d’Erdoğan, avec le soutien de Gülen et de sa nébuleuse, s’accompagne d’une influence güleniste accrue, aussi bien en Turquie qu’à l’étranger, où l’action de l’un était épaulée par l’autre et vice-versa. Fer de lance du soft power turc en Afrique, la mouvance de Gülen, comme d’autres fondations religieuses, a bénéficié d’un climat politique et économique favorable au développement des liens avec le continent africain. 

En effet, durant la première décennie de pouvoir de l’AKP, l’économie turque connait une croissance exceptionnelle. Une classe moyenne voit le jour en Turquie, et les entreprises turques se lancent dans une dynamique politique d’exportation dans toute l’Eurasie, le Moyen-Orient et l’Afrique. Les visites et les accords se multiplient entre l’Afrique et la Turquie, et celle-ci institue les « sommets Turquie Afrique ». Puis, des moyens conséquents sont déployés pour l’ouverture de nouvelles ambassades turques en Afrique, dont le nombre passe de 12 en 2002 à 44 en 2022 (1).

Pourtant, pour des raisons politiques intérieures complexes, l’alliance entre Erdoğan et Gülen a fait long feu et vole en éclats en 2013, sur fond de rivalité politique et d’accusations réciproques de trahison. Assez vite, les réseaux gülenistes ont été récupérés ou remplacés par de nouvelles entreprises et entités, notamment les écoles, inféodées au gouvernement d’Erdoğan.

Une politique d’influence tous azimuts

Si la coopération politique fut initiée activement par le pouvoir turc, désireux d’établir des liens forts avec les États africains, les initiatives émanant des organismes non gouvernementaux et touchant toutes les sphères du soft power ne furent pas en reste. Depuis, les échanges dans le domaine des idées, de la culture, de la religion et de l’éducation n’ont fait que se développer et nouer des liens étroits avec les élites intellectuelles et politiques locales.

La grande nouveauté pour la Turquie de l’AKP est son attractivité pour les étudiants africains. En effet, par un effet convergent de l’accès aux études en Europe rendu plus difficile, et de l’intérêt croissant des jeunes Africains pour la Turquie, le nombre d’étudiants africains dans les universités turques a connu un boom spectaculaire. Alors que dans les décennies 1990, la plupart des étudiants étrangers en Turquie venaient du monde turc et des Balkans, depuis une dizaine d’années, les Africains remplissent une bonne partie des quotas de bourses accordées par le gouvernement turc aux étudiants étrangers. En 2022, parmi les 300 000 étudiants étrangers inscrits dans les universités turques, 61 000 venaient du continent africain (2). Si, proportionnellement parlant, certains pays africains sont plus représentés dans ces statistiques, la liste des nationalités montre un intérêt assez partagé à l’échelle du continent (3), et ce malgré la crise économique qui touche la Turquie depuis quelques années. Étudier en Turquie a du sens pour certains, car à leur retour au pays, les étudiants trouvent plus facilement un emploi dans les nombreuses entreprises turques opérant en Afrique et dans tous les secteurs. 

Dans la sphère religieuse, les liens entre la Turquie et l’Afrique méritent une mention particulière. Depuis l’avènement au pouvoir de l’AKP, la politique étrangère turque n’est plus aussi séculière et laïque qu’elle le fut avec les gouvernements précédents. À vrai dire, l’islamisation de la politique étrangère turque, ou du moins l’inclusion d’une dimension islamique dans la diplomatie turque est même antérieure à l’arrivée au pouvoir de l’AKP, mais c’est bien avec ce dernier qu’Ankara se positionne et s’affiche comme le protecteur de l’islam et des musulmans là où ils sont menacés (4).

En Afrique, l’influence islamique de la Turquie repose sur deux piliers. En premier lieu, la Diyanet, organisme officiel de gestion du fait religieux, œuvre à tisser des liens étroits avec l’islam africain. Dans nombre d’ambassades turques, la Diyanet dispose d’un attaché aux affaires religieuses, qui coordonne son action dans le pays. Ainsi, dans certains pays, des imams viennent de Turquie pour coopérer avec leurs coreligionnaires africains, de même que la Diyanet préside au choix des étudiants africains, candidats aux universités en Turquie. De plus, une importante aide humanitaire est acheminée par la Diyanet en Afrique. Cette politique de coopération avec l’islam africain est souvent pensée dans un esprit de lutte contre l’islamisme radical, et contre les influences montantes du salafisme partout en Afrique (5).

L’influence religieuse de la Turquie ne se limite pas à l’action de la Diyanet. Des dizaines d’ONG islamiques mènent des activités qui combinent aide humanitaire et activisme religieux. Pour ne citer que deux organismes non étatiques, penchons-nous sur le cas de la confrérie dite Süleymanci, et sur la fondation Aziz Mahmut Hudayi.


La confrérie Süleymanci est une des multiples branches de la [confrérie soufie] Naqshbandiyya en Turquie. Fondée par Süleyman Tunahan (1888-1959), elle est très active en Turquie dans la sphère des madrasas et des écoles coraniques, qu’elle gère en grand nombre à travers tout le pays. Sur l’échiquier politique, elle apparait assez orientée vers le nationalisme turc, mais reste pourtant distante du pouvoir AKP en place. Les Süleymanci sont en réalité plutôt fidèles au soufisme et au mysticisme, et vivent, du moins en Afrique, de façon assez recluse. 

Quant à la fondation Aziz Mahmut Hudayi, elle aussi émane de la tentaculaire confrérie Naqshbandiyya. Avec son actuel chef spirituel Osman Nuri Topbas, elle est plus proche du pouvoir actuel en Turquie. Et en Afrique, elle travaille de concert avec l’État turc, dans des projets variés de développement et d’éducation religieuse. 

Ainsi, au Ghana, la grande mosquée de la ville a été construite dans le cadre d’un partenariat entre cette fondation religieuse et la TIKA, l’agence turque de coopération et de développement. Les actions de ces groupes confrériques, au même titre que celles de la Diyanet, contribuent à une circulation des idées religieuses, et des cadres, entre la Turquie et l’Afrique, ce qui indirectement aide la Turquie à gagner de l’influence en Afrique. Il faut à ce titre souligner que le personnalité d’Erdoğan, en qualité d’homme pieux, et de chef d’État soucieux du sort de l’islam et protecteur des musulmans dans le monde, joue un rôle considérable dans l’influence turque globale. En effet, « dans la rue islamo-africaine », son engagement — sincère ou calculé — pour les causes palestinienne, ouïghoure, tatare ou rohingya, est salué et apprécié. Ainsi, présente dans l’espace religieux en Afrique, la Turquie se dote-t-elle avec succès d’une influence culturelle et éducative sur ce continent. 

Aussi, comme nous l’avons déjà mentionné, la politique turque d’influence en Afrique a été largement initiée par l’œuvre du mouvement de Fethullah Gülen. Si la plupart des établissements gülenistes ont été fermés à la suite des pressions, intimidations et chantages exercés par la diplomatie turque contrôlée par Erdoğan, d’autres écoles ont vu le jour. En effet, la Turquie a créé la fondation Maarif, qui a repris la gestion d’une partie des écoles de Gülen et, sur leur exemple, en a ouvert de nouvelles à travers tout le continent africain. Même si ces établissements sont moins populaires que les écoles de Gülen en leurs temps, ils n’en constituent pas moins des outils d’influence au service d’Ankara, grâce à un enseignement en turc et en anglais ou en français, selon la langue officielle du pays (6). Pour compléter la mission de ces écoles, des centres Yunus Emre (7) ont vu le jour en Afrique, après avoir été implantés dans d’autres pays, dans les Balkans notamment. Sur le modèle des British Councils ou des instituts Goethe, les centres Yunus Emre offrent une variété d’activités culturelles, artistiques et éducatives, au service du soft power turc, mais aussi du renforcement des liens économiques et militaires entre la Turquie et l’Afrique.

Les liens économiques et militaires 

Même si la politique turque en Afrique donne le sentiment de se focaliser sur le soft power, en réalité les motivations économiques, et de plus en plus militaires, deviennent des secteurs clés pour Ankara. 

Au niveau économique, l’objectif de la Turquie est d’assurer de nouveaux débouchés pour l’exportation de produits turcs. Une armada d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs accompagne Erdoğan dans chacune de ses visites d’État dans les capitales africaines. Si la Turquie poursuit une politique de dénonciation des Occidentaux qui ont « colonisé et pillé le continent africain », sa stratégie s’inscrit dans une logique similaire de néo-colonialisme et de captation des richesses du sous-sol à exploiter au profit des entreprises turques impliquées. 

En tout état de cause, le volume des échanges entre la Turquie et le continent africain a connu un boom remarquable. Alors qu’il n’était que de 4 milliards de dollars au début des années 2000, il dépasse les 40 milliards à l’heure actuelle (8), et la crise économique turque ne semble pas avoir d’effet sur l’influence grandissante de la Turquie dans les économies africaines. Au contraire, la main-d’œuvre moins chère en Afrique attire toujours plus d’entreprises turques, notamment dans des pays fortement peuplés comme le Nigéria. Au service des ambitions internationales de la Turquie, la Turkish Airlines joue un rôle crucial dans le renforcement du poids de la Turquie en Afrique. Elle est la compagnie qui dessert le plus de destinations sur ce continent, un titre qu’elle dispute à la compagnie nationale éthiopienne (9).

Enfin, le dernier domaine d’influence de la Turquie en Afrique, et qui est amené à se développer davantage dans les années à venir, concerne la sphère militaire et sécuritaire. Depuis plusieurs années déjà, dans la plupart des grands pays africains, chaque ambassade turque dispose d’une mission de défense. La diplomatie turque s’implique dans les questions militaires en Afrique par deux biais. D’abord, elle participe de plus en plus à des missions de formation militaire, tant en Afrique qu’en Turquie. Le cas le plus représentatif de cette politique d’encadrement militaire est la base militaire que la Turquie possède depuis 2011 en Somalie, où elle forme et réorganise une nouvelle armée nationale. À une moindre échelle, la Turquie reçoit dans ses académies des cadres militaires en provenance d’autres pays africains, pour leur donner une instruction militaire adaptée aux nouveaux besoins sécuritaires (10).

Ensuite, et c’est sans doute la donnée la plus notoire dans la politique turque en Afrique, la Turquie est en passe de devenir un grand exportateur d’armement sur ce continent. En effet, depuis au moins trente ans, donc bien avant les politiques militaires et militaristes de l’AKP, l’État turc s’est engagé dans une politique de construction d’une industrie nationale d’armement qui lui permette de réduire sa dépendance à des fournisseurs comme les États-Unis ou l’Europe, qui sont pourtant ses alliés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, la Turquie est devenue un pays qui assure ses besoins en armement à hauteur des 80 %, et qui compte parmi les nouvelles puissances exportatrices d’armement.

Conclusion

Si la Turquie devient un acteur important en Afrique, elle le doit à plusieurs faits majeurs. En premier lieu, une politique multisectorielle qui ne néglige presque aucun angle mort des besoins de développement local, et qui a été rendue possible et concrète par la combinaison harmonieuse des investissements publics et privés. Ces derniers, en s’appuyant sur des ambitions humanitaires et religieuses, ont participé fortement au soft power culturel turc. 

Deuxièmement, la réussite de la Turquie en Afrique profite également du déclin des anciennes puissances coloniales et de l’essor d’un fort courant souverainiste africain, voire panafricain, qui encourage à l’émancipation par la diversification des partenaires. 

Enfin, la politique africaine de la Turquie est performante, car elle ne s’embarrasse pas de trop de conditionnalités. Ainsi, dans le domaine économique et a fortiori dans le domaine militaire, la Turquie ne se préoccupe pas de la situation des droits de l’homme (qui n’est souvent pas meilleure que chez elle) et se garde de tout jugement ou ingérence politique, comme les États africains le reprochent souvent aux puissances ex-coloniales. Sortir de ce rapport de force historiquement et politiquement inégal devient une priorité d’émancipation à l’échelle du continent africain et favorise l’essor de l’influence turque parmi d’autres. Ankara a su profiter de cette brèche, mais elle est loin d’être la seule. L’Afrique et ses richesses stratégiques innombrables attisent la convoitise débridée de nombreux prétendants. 

Notes

(1) https://​rebrand​.ly/​2​d​1​123

(2) https://​rebrand​.ly/​1​6​d​d2e

(3) https://​doi​.org/​1​0​.​4​0​0​0​/​d​i​a​s​p​o​r​a​s​.​6​425

(4) https://​www​.thecairoreview​.com/​e​s​s​a​y​s​/​t​u​r​k​e​y​s​-​p​a​n​-​i​s​l​a​m​i​s​t​-​f​o​r​e​i​g​n​-​p​o​l​i​cy/

(5) https://​rebrand​.ly/​6​7​c​434

(6) https://​rebrand​.ly/​7​d​4​427

(7) En hommage au poète soufi turc qui vécut à l’époque de l’Empire seldjoukide et au début de l’Empire ottoman.

(8) https://​rebrand​.ly/​9​0​e​63b

(9) https://​rebrand​.ly/​6​8​6​da1

(10) https://​rebrand​.ly/​3​c​q​q​w00

Bayram Balci

areion24.news