Dans le cadre de l’opération Southern Spear, lancée en septembre dernier pour « détecter, perturber et démanteler les réseaux criminels transnationaux et les réseaux maritimes illicites » dans les Caraïbes, les États-Unis ont imposé un blocus naval aux pétroliers sous sanctions provenant du Venezuela ainsi qu’à ceux tentés de s’y rendre.
C’est ainsi que, le 10 décembre, l’US Coast Guard, avec l’appui de l’US Navy, a arraisonné le superpétrolier Skipper [ex-Adisa] dans les eaux internationales, au large des îles de Saint Vincent et Grenadines. Et cela pour son implication dans un réseau de contrebande ayant financé le Corps des gardiens de la révolution iranien et le Hezbollah libanais. Ainsi, il lui était reproché d’avoir transporté du « pétrole sous sanctions en provenance du Venezuela et d’Iran », falsifié ses données de localisation et, accessoirement, arboré indûment le pavillon du Guyana. A priori, il aurait fait plusieurs escales en Iran et à Hong Kong depuis juillet 2025.
Dix jours plus tard, les garde-côtes américains ont intercepté le Centuries, un pétrolier battant pavillon du Panama, au large du Venezuela. Bien que ne faisant pas l’objet de sanctions, ce navire aurait également désactivé son transpondeur alors qu’il transportait une cargaison de brut, enfreignant ainsi le droit maritime panaméen. D’où le feu vert donné par Panama City à son arraisonnement par l’US Coast Guard qui, par ailleurs, le soupçonnait de se livrer à des activités illicites.
Si ces deux interceptions n’ont pas posé de problème, il en est allé tout autrement avec le Bella 1. Ayant l’habitude de changer régulièrement de pavillon et sanctionné en 2024 pour avoir transporté du pétrole iranien et acheminé des fonds au Hezbollah et aux rebelles houthistes au Yémen, ce pétrolier a fait demi tour quand les garde-côtes américains ont tenté de l’arraisonner au moment où il s’approchait des côtes vénézuéliennes, le 21 décembre.
Selon les autorités américaines, le Bella 1 n’arborait aucun pavillon valide, ce qui, au regard de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, le rendait apatride… et donc susceptible d’être intercepté par n’importe quel navire militaire en haute mer.
Cela étant, ayant mis le cap au nord-est, le Bella 1 a été vu avec un drapeau russe peint à la hâte sur sa coque, ce que les autorités américains ont qualifié de « tentative manifeste de se prévaloir de la protection de Moscou » alors que, en vertu du droit maritime, un navire n’est pas autorisé à changer de pavillon en cours de route… sauf s’il a changé de propriétaire et/ou d’immatriculation. Or, le 1er janvier, il est apparu dans le registre maritime russe sous un nouveau nom, le Marinera, avec Sotchi comme port d’attache.
Le Bella 1 « a réussi à obtenir une immatriculation russe en pleine traversée de l’Atlantique, un exploit bureaucratique qui nécessite généralement des semaines de démarches administratives et d’inspections portuaires », a ainsi ironisé le site spécialisé GCaptain.
Quoi qu’il en soit, le 1er janvier, à en croire le New York Times, Moscou aurait demandé au département d’État américain ainsi qu’à la Maison Blanche de cesser toute poursuite du Marinera. En vain.
Le 3 janvier, pendant qu’elles menaient l’audacieuse opération Absolute Resolve pour capturer Nicolas Maduro, le chef du régime vénézuélien, les forces américaines ont envoyé des moyens importants au Royaume-Uni, plusieurs avions de transport C-17 Globemaster III s’étant posés sur la base aérienne de Mildenhall, avec, a priori, des hélicoptères du 160e régiment d’aviation des opérations spéciales [SOAR] « Night Stalkers » de l’US Army à leur bord. Et ils ont été suivis par deux avions AC-130J Ghostrider, lesquels ont été déployés à Mildenhall.
Dans le même temps, la chaîne russe RT a diffusé des images montrant un patrouilleur de l’US Coast Guard [classe Legend] en train de suivre le Marinera entre l’Islande et l’Écosse. Et cela pendant que le pétrolier était surveillé de près par des avions de patrouille maritime – un P-8A Poseidon de l’US Navy et au moins un C-295 irlandais – ainsi que par un RC-135 Rivet Joint de la Royal Air Force, dédié au renseignement.
Le ministère russe des Affaires étrangères a alors dit suivre « avec inquiétude la situation anormale entourant le pétrolier russe Marinera », a rapporté la chaîne NBC News.
« Depuis plusieurs jours, le Marinera est suivi par un navire des garde-côtes américains, alors même qu’il se trouve à environ 4 000 kilomètres des côtes américaines. Actuellement, il navigue dans les eaux internationales de l’Atlantique Nord sous pavillon russe et dans le strict respect du droit maritime international », a fait valoir la diplomatie russe.
Et d’ajouter : « Parallèlement, pour des raisons qui nous échappent, le navire russe fait l’objet d’une attention accrue de la part des forces militaires américaines et de l’Otan, manifestement disproportionnée à sa situation pacifique. Nous attendons des pays occidentaux, qui réaffirment sans cesse leur attachement à la liberté de navigation en haute mer, qu’ils commencent par respecter ce principe dans leurs propres actions. »
Selon le Wall Street Journal et l’agence Reuters, des navires militaires russes, dont un sous-marin, auraient été repérés non loin du Marinera qui, par ailleurs, voyagerait à vide. Ce qui a de quoi intriguer au regard des moyens mis en œuvre pour le traquer.
Reste que, alors qu’il voguait non loin de l’Islande, ce pétrolier a fini par être saisi par les forces américaines, avec un « soutien opérationnel planifié » fourni par les Britanniques. Ce qui est inédit pour un navire battant pavillon russe. Les circonstances de cette interception n’ont pas encore été précisées. On sait seulement que, outre le patrouilleur USCGC Munro, cette opération a mobilisé plusieurs aéronefs, dont au moins un hélicoptère MH-6 Little Bird du 160th SOAR.
« Les département de la Justice et de la Sécurité intérieure, en coordination avec celui de la Guerre, annoncent la saisie du M/B Bella 1. Il a été arraisonné pour violation des sanctions américaines. Le navire a été saisi dans l’Atlantique Nord en vertu d’un mandat délivré par un tribunal fédéral américain après avoir été suivi par l’USCGC Munro », a seulement commenté l’US EUCOM, le commandement militaire des États-Unis pour l’Europe.
Cette action n’a pas manqué de faire réagir la diplomatie russe. « Nous exigeons de la partie américaine qu’elle leur assure un traitement humain et digne, qu’elle respecte scrupuleusement leurs droits et leurs intérêts, et qu’elle ne fasse pas obstacle à leur retour rapide dans leur patrie », a-t-elle déclaré, en évoquant le sort des marins russe se trouvant à bord du pétrolier.
Par ailleurs, quelques heures plus tôt, un autre pétrolier « sans pavillon », le M/T Sophia, a également été arraisonné par les forces américaines dans la mer des Caraïbes.
« Dans une opération au petit matin, le département de la Guerre, en coordination avec celui de la Sécurité intérieure, a saisi sans incident un pétrolier sans pavillon et sous sanctions. Le M/T Sophia opérait dans les eaux internationales et menait des activités illégales dans la mer des Caraïbes. Les garde-côtes américains l’escortent vers les États-Unis pour qu’il y soit immobilisé », a en effet indiqué l’US SouthCom.