Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 8 septembre 2026

Comment la Chine mène une guerre pour la suprématie mondiale sans tirer un seul coup de canon

 



La Chine chercherait moins à affronter directement les États-Unis qu’à exploiter l’épuisement militaire et l’affaiblissement industriel de l’Occident pour préparer un nouvel équilibre mondial. 

La thèse qu’une troisième guerre mondiale a commencé n’est pas neuve. Elle est même récurrente. Elle a été formulée simultanément en mars 2026 par l’historien britannique Niall Ferguson et par un think tank, le Center for National Interest. En 2025, Fiona Hill, spécialiste de la Russie et ancienne responsable américaine du renseignement, a évoqué le sujet. Et quelques médias importants comme le Wall Street Journal en 2024 ou Le Point en 2022 ont tenté d’y sensibiliser leurs lecteurs.

Qu’est-ce qui étaye l’idée qu’une troisième guerre mondiale a démarré ?

L’idée qu’une troisième guerre mondiale se profile tient à la volonté de la Chine de refonder l’ordre issu de la Seconde Guerre mondiale.

En octobre 2017, le 19ᵉ congrès du Parti communiste chinois a annoncé une « nouvelle ère » qui fera de la Chine « le centre de la scène mondiale ».

En février 2022, Xi Jinping et Vladimir Poutine, respectivement président de la République populaire de Chine et président de la Fédération de Russie, ont signé une déclaration commune invitant à refonder un nouvel ordre mondial multipolaire. Une manière polie de remettre en cause l’hégémonisme américain.

À partir de 2022, la Chine a cessé de coopérer avec les États-Unis. Avant 2022, Pékin votait en faveur de multiples résolutions du Conseil de sécurité sanctionnant les programmes nucléaires et balistiques de l’Iran et de la Corée du Nord. À partir de 2022, la Chine et la Russie ont opposé leur veto à une proposition de sanctions américaines contre les tirs de missiles de la Corée du Nord.

À partir de 2025, la Chine s’est positionnée comme le représentant du « Sud global » maltraité et a commencé à réclamer une refonte des institutions multilatérales créées après la Seconde Guerre mondiale.

La contestation de l’ordre américain mène-t-elle à une conflagration mondiale ?

La guerre n’est pas totale, elle se mène aujourd’hui « par morceaux » selon l’expression de l’historien Niall Ferguson. La guerre de la Russie contre l’Ukraine en 2022, l’attaque du Hamas contre Israël en 2023, la guerre entre Israël et le Hezbollah en 2024, la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran début 2026… tous ces conflits singuliers sont aujourd’hui perçus par les analystes et les historiens comme un possible remake. La Seconde Guerre mondiale aussi a été précédée de conflits précurseurs, indépendants les uns des autres en apparence. « La Seconde Guerre mondiale fut en réalité une série de conflits régionaux qui n’ont convergé en un conflit mondial unifié qu’à la fin de 1941 », écrit Niall Ferguson.

Les deux conflits régionaux majeurs, Ukraine et Iran, annoncent peut-être une conflagration plus large. Pour l’heure, ils constituent surtout un outil d’asphyxie. Les États-Unis y épuisent rapidement leurs stocks de missiles d’attaque, comme les Tomahawk, et de missiles intercepteurs, notamment les Patriot, qui manquent aujourd’hui cruellement en Ukraine.

En 2024, dans une enquête intitulée « Has World War III Already Begun ? », The Wall Street Journal s’inquiétait déjà de l’« érosion significative de la puissance de feu occidentale ». « Face au renforcement de la puissance militaire chinoise, les États-Unis peinent déjà à continuer de fournir des armes à leurs partenaires en Ukraine et au Moyen-Orient ». Le WSJ citait aussi un rapport de la Commission sur la stratégie de défense nationale publié en juillet 2024, qui constatait que « l’armée américaine manque à la fois des capacités et des moyens nécessaires pour dissuader et l’emporter au combat ».

La Chine, calculette en main, tient probablement le compte des stocks de munitions américains. Si un troisième conflit éclatait à Taïwan, Washington aurait-il assez de munitions offensives et défensives pour aider son allié ? Telle est la question.

Outre l’épuisement des projectiles, il y a celui des hommes. L’équipage du porte-avions Abraham Lincoln, présent sur plusieurs fronts plus de neuf mois durant, est révélateur : usure de l’équipage, problèmes de santé mentale, défaillances techniques… ont provoqué l’émoi des familles aux États-Unis.

Le double épuisement des munitions et des militaires crée une fenêtre d’opportunité stratégique pour Pékin, notamment en vue d’une action sur Taïwan.

Si une confrontation sino-américaine devait avoir lieu, les États-Unis y entreraient avec une puissance partiellement amoindrie.

Les faiblesses de l’outil industriel militaire

Ce n’est pas l’usage intensif des munitions qui pose problème. C’est l’outil industriel qui les produit.

Dans un rapport récent, le CSIS (Center for Strategic and International Studies) a expliqué que les États-Unis seraient dans l’incapacité de répondre à un troisième conflit s’il éclatait. « Le problème immédiat n’est pas l’argent, mais le temps. (…) Il faut deux à quatre ans pour que les munitions soient livrées une fois le contrat signé. Avec le temps, la production sera équivalente à la demande, mais cela nécessitera plusieurs années. D’ici là, il existe une fenêtre de vulnérabilité. »

Ces problèmes de délai sont liés au sous-dimensionnement de l’outil industriel de défense américain. Et la situation en Europe est pire encore, affirme l’étude GLOBSEC : « Les budgets de défense augmentent rapidement, mais la production reste trop lente pour répondre à l’urgence de l’évolution des menaces qui pèsent sur elle. Le défi n’est plus seulement financier, mais aussi industriel ».

Après la chute du mur de Berlin en 1989, les États occidentaux ont vu s’ouvrir une fenêtre de paix et de prospérité qu’ils ont crue infinie. Ils ont laissé leur outil industriel dépérir ou être partiellement délocalisé en Chine. Le résultat de ce transfert massif d’outils et de compétences est connu : les États-Unis (mais aussi l’Europe de l’Ouest) ont souffert et souffrent d’un « rétrécissement considérable du secteur manufacturier depuis la Guerre froide. Washington se retrouve soudainement confronté au fait que de nombreuses pièces détachées pour les munitions, les avions et les navires sont fabriquées à l’étranger, y compris en Chine. Parmi les pénuries : les composants des moteurs de fusées à propergol solide, les douilles d’obus, les machines-outils, les amorces et les précurseurs de propergols et d’explosifs, dont une grande partie est produite en Chine et en Inde. De plus, la main-d’œuvre qualifiée fait cruellement défaut et la courbe d’apprentissage est abrupte. Les États-Unis ont réduit leurs effectifs dans le secteur de la défense d’un tiers par rapport à 1985 – un chiffre qui est resté stable – et ont vu quelque 17 000 entreprises quitter le secteur, a déclaré David Norquist, président de la National Defense Industrial Association », écrit le journal en ligne Politico.

La guerre industrielle asymétrique

Mais il est un autre aspect de cette troisième guerre mondiale dont on parle beaucoup moins. La Chine, « premier atelier du monde », inonde le marché occidental de produits de consommation subventionnés. Incapables de résister, les entreprises européennes réduisent la voilure : Volkswagen vient d’annoncer le licenciement de plus de 100 000 salariés dans le monde. Automobile, chimie, technologies vertes… tous les secteurs industriels sont menacés. Goldman Sachs a comparé les écarts de prix entre produits fabriqués en Chine et produits fabriqués ailleurs dans le monde. Résultat : « l’écart de prix est de 32 % pour les véhicules électriques, de 38 % pour les réfrigérateurs et de 53 % pour les chaussures ».

« Depuis des années, le reste du monde supplie la Chine de modifier son modèle économique pour miser davantage sur la demande intérieure et moins sur les exportations, mais en vain » peut-on lire dans le Wall Street Journal. Rien ne sert de supplier, car la stratégie est délibérée. Une stratégie d’asphyxie. Une stratégie militaire.

La guerre par dévitalisation

La guerre a toujours été symbole de destruction : chars, tranchées, ruines. Celle que mène la Chine ne ressemble pas à cela. Elle se lit dans un carnet de commandes militaires qui s’allonge, dans une usine textile française qui ferme, dans l’équipage d’un porte-avions américain qui craque après neuf mois en mer, dans un stock de missiles Patriot qui ne se reconstitue pas assez vite. Pas de déclaration, pas de front, pas de vaincu officiel. La Chine a dévitalisé ses adversaires avec le sourire, elle les a saignés industriellement par le dumping, puis a attendu que le temps fasse le reste.

Ce qui rend cette troisième guerre mondiale si dangereuse est précisément son caractère indolore. Une guerre à bas bruit ne prépare pas moins à la conflagration, elle la rend seulement invisible jusqu’à ce qu’elle survienne. Taïwan n’est pas une hypothèse abstraite : c’est l’échéance vers laquelle convergent, sans le dire, l’épuisement des stocks occidentaux, l’effondrement des bases industrielles et le calcul froid de Pékin. La question n’est donc plus de savoir si la guerre a commencé. Elle est de savoir si l’Occident reconstruira à temps cet outil industriel qu’il a laissé, par cupidité et aveuglement, se déliter.

Yves Mamou

mondafrique.com

La condition physique des soldats suisses a baissé en 10 ans

 

Depuis le milieu des années 2000, le nombre moyen de pointe obtenus par les recrues au test de fitness de l’armée est passé de 74,2 à 70,4, indique l'Office fédéral du sport (OFSPO) mardi dans un communiqué.

La part de soldats qui se considèrent comme entraînés a pourtant augmenté. Elle est passée de 40 à 56% entre 2006 et 2024.

Ce pourcentage a aussi augmenté chez les recrues féminines, de 50 à 64%. A raison, puisque les résultats au test de fitness se sont améliorés pour les femmes soldats. Le nombre de points obtenus est passé de 45,4 à 49,9.

«Tout un chacun a tendance à surestimer son propre comportement lorsqu’il s’auto-évalue», avance l’OFSPO. Et les activités sportives les plus populaires en ce moment ne sont souvent pas suffisamment ciblées pour développer de manière ciblée les compétences requises dans le test de fitness de l’armée, selon l’office.

L’OFSPO a étudié sur près de 20 ans les données de quelque 700’000 militaires. La Haute école fédérale de sport de Macolin, l’armée suisse et l'Université de Zurich ont participé à l’enquête. Elle est présentée comme l’une des plus grandes études à long terme sur la condition physique objectivement mesurée des jeunes adultes menées en Europe.

ATS

Chine : comment l’Intelligence Artificielle a volé mon visage

 

Si ces dernières années, l’éclosion des mini-séries en Chine a boosté la carrière de jeunes acteurs et actrices, l’arrivée de l’Intelligence Artificielle (IA) dans la production a entraîné un effondrement brutal dans le secteur. Désormais, des acteurs qui, souvent, sont dépourvus de rôles et à court d’argent, vendent leur visage pour un prix dérisoire. D’autres découvrent avec effroi que leur visage a été volé. Pour eux, une catastrophe sans retour est annoncée.

Le 23 mars, sur l’Instagram chinois Xiaohongshu, je suis tombé sur une publicité de Liu Junjie, producteur spécialisé dans l’IA : « Avez-vous besoin de mini-séries créées par IA ? Nous mettrons votre visage en vedette dans la série que nous réaliserons, puis nous nous chargerons de sa diffusion, vous pouvez également la diffuser vous-même. »

Sur WeChat, le producteur m’a envoyé trois extraits de courtes séries générées par IA. En cliquant sur les vidéos, j’ai constaté que les expressions et les mouvements des acteurs ne différaient pratiquement pas de ceux de vraies personnes.

Afin de « créer sur mesure » une mini-série générée par IA, je devais tout d’abord choisir un scénario sur Fanqie Xiaoshuo (plateforme en ligne gratuite dédiée à l’écriture et à la lecture de romans originaux), de préférence un roman à succès très lu. Une fois le scénario sélectionné, son équipe se charge de la production. Les frais de production sont de 1 000 yuans (128 euros) par minute. Je peux publier le produit fini moi-même ou leur confier la distribution, mais je dois avant tout signer un accord autorisant l’utilisation de mon visage.

Liu Junjie possède une société de production audiovisuelle à Hengdian où se trouve le plus grand site chinois de production cinématographique, dans le Zhejiang, à l’est du pays. Sa société emploie 30 personnes et produit chaque mois une dizaine de courtes séries générées par IA. Parmi ses clients, on trouve des acteurs réels privés de rôles, bien qu’ils aient une belle apparence, qui manquent de talent et laissent donc l’IA jouer à leur place, ou également des influenceurs qui accordent les droits d’usage de leur visage afin de générer du trafic vers leurs comptes.

Vendre son visage à 500 yuans par an

De nombreux acteurs ont reçu des propositions pour « vendre leur visage. » Le 19 mars, une actrice de mini-séries du Henan, au centre du pays, a publié un post sur Xiaohongshu : un réalisateur qu’elle connaît s’est reconverti dans l’IA et, manquant cruellement de personnages, cherchait à acquérir en masse les droits d’utilisation de visages d’acteurs, « en proposant 500 yuans (64 euros) pour un droit d’utilisation d’un an. »

Elle se sentait partagée : « Mon visage ne vaut que 500 yuans par an ? Cela revient à moins de 42 yuans par mois ! Soit 1,38 yuan par jour. Mais le secteur des mini-séries est en crise actuellement, il n’y a absolument aucun rôle et donc aucun revenu. Alors que je suis au chômage, dois-je vendre ou non ? Et si je tombe un jour sur une vidéo, vais-je même me reconnaître ? »

Wu Lingran, une actrice débutante de 23 ans, a quant à elle choisi d’embrasser pleinement la vague de l’IA, saisissant ainsi les opportunités. Le 20 mars, la société de divertissement Yuexiao a annoncé avoir créé six acteurs IA, dont les portraits autorisés en exclusivité sont ceux d’acteurs réels, Wu Lingran en fait partie.

La première fois qu’elle a vu une performance générée par IA, Wu Lingran a été très impressionnée : « L’IA parvient même à mieux maîtriser les émotions que les nouveaux acteurs. » Wu a fait ses débuts dans le métier l’année dernière et se retrouve déjà cette année confrontée à la menace d’être remplacée par l’IA. Elle ne reçoit pratiquement plus d’offres de travail, tandis que les acteurs de mini-séries de son entourage se reconvertissent en influenceurs sur les réseaux sociaux. C’est pourquoi, lorsque la société lui a proposé de signer un contrat pour « explorer de nouvelles voies de développement professionnel, » elle a décidé de « céder » son visage.

Ses droits à l’image risquent-ils d’être détournés ? La société lui a garanti des protections juridiques concrètes, clairement stipulées dans le contrat : « Le visage ne pourra être utilisé que pour la promotion et les mini-séries générées par l’IA ; il ne sera en aucun cas utilisé pour des sujets controversés, sensibles, ou liés à la politique, à la pornographie ou aux jeux d’argent. »

Une fois le contrat signé, Wu Lingran a coopéré à la collecte de ses expressions faciales par l’équipe de production, en fournissant ses photos sous différents angles et sous différents éclairages. À l’avenir, son visage apparaîtra dans des films d’arts martiaux et de science-fiction réalisés par IA. Selon le réalisateur, le coût de la modélisation est inférieur à 100 yuans, ce qui permet de reproduire plus de 90 % des traits d’une personne réelle.

Le responsable du service AIGC (contenu généré par IA) de la société de divertissement Yuexiao avait précisé qu’à l’avenir, ils comptaient gérer les avatars numériques de la même manière que les acteurs réels, en faisant jouer les acteurs IA dans des mini-séries, en leur confiant des contrats commerciaux et des partenariats publicitaires, avec un partage des revenus proportionnel à celui des acteurs réels. De plus, les acteurs IA n’auraient pas besoin que la société leur attribue un assistant, un chargé de communication ou un agent, et l’entreprise n’aurait plus à s’inquiéter des scandales pouvant éclabousser la réputation des artistes.

Vague de panique chez les acteurs

Après le Nouvel An lunaire, Wu Weibin est retourné à Hengdian et a découvert que les studios étaient déserts. Alors qu’auparavant, un même studio pouvait accueillir plus d’une dizaine d’équipes de tournage travaillant à plein régime, il n’y en avait désormais plus qu’une ou deux, éparpillées ici et là.

Âgé de 40 ans, Wu Weibin est surnommé le « roi du théâtre » et le « spécialiste des pères autoritaires. »

L’été dernier, à Hengdian, les acteurs masculins d’âge mûr étaient très recherchés, et les équipes de tournage étaient prêtes à payer le prix fort pour s’attacher les services d’un acteur pouvant assurer le rôle d’un « père. » Wu Weibin avait alors enchaîné 61 jours de travail sans repos, tournant presque tous les jours. Mais cette année, au cours des neuf jours précédant la Fête du Nouvel An lunaire, il n’avait reçu aucune proposition.

Une société avec laquelle il collabore produisait auparavant 20 séries par mois, elle n’en a lancé qu’une seule cette année. Des rumeurs circulent dans le milieu selon lesquelles Hongguo Duanju, une plateforme de mini-séries appartenant à Douyin, aurait supprimé sa politique de « quotas » de vrais acteurs dans les mini-séries, pour se tourner pleinement vers des contenus générés par IA.

De nombreuses sociétés de production cèdent à la panique et n’osent plus se lancer à l’aveuglette. Auparavant, lorsque Wu Weibin postulait à des castings, il était retenu une fois sur trois. Mais aujourd’hui, il n’a aucune réponse positive malgré plusieurs tentatives, « ce qui montre à quel point la concurrence est féroce dans l’ensemble du secteur. »

Alors qu’il n’avait aucun projet en vue, il note un message dans le groupe WeChat de son travail : « 500 yuans pour acheter les droits à l’image numérique et incarner un personnage virtuel. » Au même moment, l’hashtag « tous les acteurs à partir du second rôle masculin seront remplacés par l’IA » grimpe dans le palmarès des plus recherchés sur Weibo.

Confronté au risque de voir de nombreux acteurs réels remplacés, et aux visages traités comme des marchandises dont le prix est affiché, intégrés dans la chaîne de production des mini-séries par IA, il est pris de panique.

Wu Weibin et ses amis acteurs ont tous refusé de vendre leur visage. Il m’a confié : « Le prix d’achat est déjà très bas, il est hors de question de brader sa carrière pour quelques yuans, » ajoutant néanmoins que certains figurants, poussés par la nécessité de subvenir à leurs besoins, choisissent de vendre leur visage.

Ne pas travailler signifie ne pas avoir de revenus. Jusqu’à fin mars, Wu Weibin n’a travaillé que trois ou quatre jours, ce qui lui a permis de payer son loyer, mais pas ses frais de subsistance. Il a donc dû emprunter de l’argent pour vivre. Il a des personnes âgées et des enfants à charge : sa mère a subi une arthroplastie du genou pendant les fêtes du Nouvel An lunaire, et l’aîné de ses deux enfants est en première, le cadet en sixième.

Avant de se lancer dans ce métier, pour subvenir à ses besoins, Wu Weibin enchaînait des petits boulots comme gestionnaire de cybercafé, serveur, ouvrier du bâtiment en transportant des briques, jardinier urbain, ou même à la chaîne dans une usine. À 31 ans, il avait suivi une formation en autodidacte et obtenu une licence en journalisme. Après avoir effectué un stage dans un journal, il avait occupé des postes de scénariste-réalisateur et de rédacteur de contenu.

Avant la pandémie, il avait fondé à Shanghai une petite société de production audiovisuelle d’une vingtaine de salariés. Cette dernière a fini par faire faillite, le laissant avec des dettes de plusieurs centaines de milliers de yuans. Il avait alors tenté de retrouver un emploi mais s’était heurté à la barrière des 35 ans, seuil discriminatoire pour les recrutements. Il s’était trouvé pris au piège de la crise professionnelle de la quarantaine. Bien qu’il estime avoir toujours bien rempli ses fonctions, dès les derniers jours de ses périodes d’essai de trois mois, les RH le convoquaient : « Monsieur Wu, venez un instant. »

Alors qu’il était au bout du rouleau, les mini-séries avaient changé le destin de Wu Weibin. Il en avait entendu parler pour la première fois lors d’un salon du cinéma et de la télévision à Shanghai : un ami lui avait raconté qu’une entreprise avait tourné une mini-série avec un budget de 100 000 yuans (12 820 euros) et en avait lui-même tiré plus de 7 millions de yuans de bénéfices grâce au partage des recettes, « soit un revenu 70 fois supérieur à celui du cinéma et de la télévision traditionnels. »

En juin 2023, Wu Weibin s’est donc rendu à Hengdian pour devenir acteur de courtes séries. À la manière d’un travailleur payé à la journée, il attendait chaque jour dans la rue qu’on lui propose un rôle. À l’époque, le tarif des figurants était de 120 yuans (15,4 euros) par jour, avec un supplément de 10 yuans de l’heure au-delà de 12 heures.

Dès qu’il voyait une annonce de casting, il envoyait son dossier et enchaînait les auditions. Peu à peu, il s’était constitué un portfolio et s’est accompagné d’un agent, d’un réalisateur et d’un producteur avec lesquels il collaborait régulièrement. Son jeu d’acteur s’était amélioré et ses cachets n’avaient cessé d’augmenter, passant de 180 à 1 500 yuans par jour en 2025. Les mini-séries lui avaient permis de rembourser ses dettes et de mener une vie décente. Il avait également constaté que ces dernières avaient changé le destin professionnel de nombreux jeunes acteurs.

Wu Weibin m’a confié qu’autrefois, les jeunes comédiens tout juste diplômés des écoles d’art n’auraient jamais pu décrocher le moindre entretien, même en suppliant tout le monde, ce qui représentait un coup dur sur le plan psychologique. Même en faisant jouer leurs relations, ils ne pouvaient espérer qu’un rôle de figurant dans de grandes productions et il leur était extrêmement difficile de se faire une place. Or depuis l’apparition des mini-séries, il n’était pas rare que les jeunes acteurs gagnent entre 40 et 50 000 yuans par mois, et ceux qui se distinguent par leur physique pouvaient même atteindre 100 000 yuans.

Du jour au lendemain, tout s’est effondré. Plusieurs de ses amis acteurs sont partis dont un jeune qui jouait auparavant des rôles principaux. Il n’a pas tenu le coup et a quitté Hengdian en mars. Les jeunes acteurs qui viennent d’obtenir leur diplôme cette année « n’ont même pas pu goûter à la soupe » : « Je réalise que la loi du plus fort peut parfois être bien triste. »

Wu Weibin est inquiet, mais pas au point de sombrer dans le désespoir. Il se forme également à l’IA et prévoit, s’il n’y a plus de tournages, de revenir à son métier d’origine : créateur de contenus. Mais à l’idée de « travailler comme un forçat » dans une entreprise, de faire des heures supplémentaires et de passer des nuits blanches, il ressent une forte pression psychologique : « Ça me fait vraiment de la peine ; pour être honnête, au fond de moi, je n’ai pas vraiment envie d’aller travailler. »

Wu Weibin estime que le métier d’acteur est relativement simple et qu’il s’agit du poste « le plus tranquille » au sein d’une équipe de tournage. Même s’il faut se faire mouiller par la pluie, se rouler par terre, voire subir des humiliations, une fois sur le plateau, tout est déjà prêt, contrairement aux postes en coulisses qui exigent de tout superviser du début à la fin, ce qui est « particulièrement épuisant. »

Les mini-séries procurent également une grande satisfaction immédiate : jouer un personnage chaque jour, c’est comme ouvrir une boîte surprise, cela apporte de la nouveauté. On montre quotidiennement son visage, ses amis et sa famille tombent sur ses publications, ce qui « nourrit une petite vanité, » et les cachets augmentent en conséquence. Mais avec l’arrivée de l’IA, Wu Weibin doit accepter son destin et s’adapter aux changements de son époque.

Visages volés

Qihai, 26 ans, est mannequin et actrice. Elle a posé pour le magazine Vogue et tourné dans des vidéos promotionnelles pour le Festival du film de Shanghai. Elle est également blogueuse sur les réseaux sociaux, où elle compte 142 000 abonnés.

Le soir du 30 mars, en pleine Shanghai Fashion Week, Qihai se préparait à assister à des défilés et à participer à des séances photo le lendemain. Avant de se coucher, elle découvre un message laissé par deux de ses abonnés sur les réseaux sociaux, indiquant qu’ils sont tombés sur une mini-série sur Hongguo dans laquelle un personnage lui ressemble beaucoup. Cette mini-série s’intitule « Taohua Zan » (épingle à cheveux en forme de fleur de pêcher).

Les données de la plateforme indiquent que cette série a enregistré plus de 36 millions de vues et plus de 20 000 favoris. En cliquant sur l’épisode 11, elle s’est aperçue que le personnage de « patronne He, » coiffée d’un chignon, les mains sur les hanches, l’air menaçant, a un visage qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

Le lendemain, la série avait déjà enregistré plus de 40 millions de vues et près de 30 000 favoris. Qihai comprit alors qu’elle n’était pas la seule victime : elle vit un post publié par Baicai, un maquilleur et costumier spécialisé dans les tenues traditionnelles chinoises, se plaignait d’être victime de la série « Taohua Zan » : son visage a été fusionné avec celui du mari de « patronne He. » Qihai et Baicai, alors qu’ils ne se connaissent pas, étaient devenus, à leur insu, un « couple » dans une mini-série générée par l’IA.

Baicai n’utilise pas de logiciels d’IA. Il avait entendu parler de cas d’atteinte aux droits à l’image impliquant des célébrités ou des doubleurs, mais il pensait que ce genre de situation était très éloigné du quotidien des gens ordinaires. Il avait donc du mal à y croire : « Au départ, l’IA a été inventée pour faciliter notre travail et notre vie quotidienne. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, elle en arriverait à un tel point, à un tel niveau de folie. »

Ce qui a également mis Baicai en colère est que son visage a été utilisé pour créer un personnage masculin « caricatural » : « cupide et lubrique, petit et trapu, réprimandé par l’héroïne, bavant pour se faire bien voir. » Il craint que cela affecte son travail dans la vie réelle : « Mes clients qui regardent la mini-série vont penser que je suis vraiment comme ça. »

À l’œil nu, le grand public ne peut pas distinguer un visage généré par l’IA. Certains fans de Qihai ont d’abord cru à tort qu’elle jouait dans cette série. Or, le visage est l’atout essentiel d’un mannequin ou d’un acteur, et il est directement lié à la valeur commerciale de Qihai.

Au moment de la diffusion de cette série, Qihai passait des castings pour une mini-série. Elle craignait que les réalisateurs et les producteurs n’associent cette image caricaturale à sa personne, d’autant plus que certaines marques refusent catégoriquement de collaborer avec des personnalités impliquées dans des polémiques : « Même si je n’ai rien fait de mal, cela pourrait me faire perdre des opportunités. »

Chen Zhong, réalisateur de mini-séries générées par IA, explique que les modèles d’entraînement de l’IA génèrent des images à partir de toutes les données publiques disponibles sur Internet. Ni les créateurs ni l’IA ne peuvent déterminer si un visage généré aléatoirement ressemblera à celui d’une personne réelle. Si les mots-clés ne sont pas limités, le risque de ressemblance est très élevé. Par exemple, en saisissant « je veux l’image d’un garçon, » il est facile de générer un personnage numérique dont le visage ressemble parfaitement à celui d’une célébrité.

Parmi une dizaine de professionnels de mini-séries générées par IA, Chen Zhong est le seul à avoir directement reconnu que les images générées par IA présentaient un risque de violation des droits d’auteur. Les autres estiment quant à eux que tant qu’ils ne « nourrissent » pas l’IA avec une image de référence d’une personne en particulier, celle-ci ne génère qu’un personnage virtuel.

Liu Junjie, créateur IA, préfère croire lui aussi que « tant que le personnage ne s’inspire pas d’une personne en particulier, il n’y a pas de risque de violation des droits d’auteur. » Il précise que pour créer un personnage dans une mini-série générée par l’IA, on commence par rédiger des consignes textuelles à partir du scénario, notamment concernant l’apparence, la tenue vestimentaire, la personnalité, la profession et le passé du personnage. L’IA génère ensuite une image, qui sert de base à la création de la vidéo.

« Il ne s’agit pas simplement de prendre la photo d’une personne au hasard pour y superposer un visage, mais de créer un personnage à partir d’une synthèse de photos de milliers de personnes. Finalement, ce personnage ne ressemble à personne en particulier, tout en présentant de légers traits communs avec certaines personnes, » argumente-t-il. Selon lui, ce principe s’applique également à la rédaction d’articles : « On s’inspire un tout petit peu de différents aspects, puis on y ajoute sa propre créativité. »

Mais la réalité est toute autre, si les violations commises à l’encontre des célébrités sont plus visibles, celles concernant les gens ordinaires passent inaperçues. Xiong Binghui, PDG de Kemeng AI, une plateforme entièrement basée sur l’IA pour la création et la diffusion de mini-séries, souligne : « Les logiciels de génération par IA disposent déjà de solutions pour éviter que les personnages créés ressemblent à des célébrités, mais cela ne permet d’éviter que la ressemblance avec des personnalités connues. On ne peut pas garantir qu’ils ne ressembleront à personne, c’est impossible, car il arrive que des personnes se ressemblent [dans le monde réel]. »

L’IA a bouleversé les modes de travail traditionnels : le visage est devenu une donnée et le jeu d’acteur s’est transformé en consignes textuelles. En mars dernier, Zhang Yang, un réalisateur de 29 ans, a rejoint l’équipe de Kemeng AI. Il n’a plus besoin de porter une caméra ni de diriger des acteurs sur un plateau, son interlocuteur est désormais l’IA. Le jeu d’acteur, par exemple les pleurs dans différents contextes, peut être décomposé en descriptions textuelles : sanglots, larmes retenues, pleurer à chaudes larmes.

La clé de la rédaction de ces consignes réside dans la visualisation : il faut utiliser des verbes et limiter les adjectifs. Au lieu de dire « nerveux » il faut préciser « les jambes tremblent » ou « se frotter les mains. » Pour exprimer un regard inquiet, il faut écrire « cligna des yeux » ou « regarda à gauche puis à droite. » Pour Liu Junjie, former un acteur IA est bien plus fatiguant que de former un acteur humain.

Le jeune réalisateur Zhang Yang a passé cette année à travailler avec l’IA. Il constate que les modèles d’IA sont chaque mois plus performants que le mois précédent. À chaque fois qu’il envoie une instruction, l’IA renvoie une performance dont le niveau de finition atteint 80 % à 90 %. L’IA est même devenue suffisamment intelligente pour apprendre à peaufiner son jeu : lorsque les instructions ne sont pas suffisamment claires, elle s’auto-optimise, « un peu comme l’improvisation d’un acteur. »

Zhang Yang estime que la vitesse d’assimilation et les capacités d’interprétation de l’IA ont déjà surpassé celles d’une partie des jeunes acteurs débutants. Un réalisateur de cinéma a également évalué la performance de l’IA : « C’est bien meilleur que ce que font les stars du web ou les acteurs dits “phénoménaux”. »

Après le tollé médiatique, lorsque Qihai et Baicai ont revu cette mini-série, ils ont découvert que les gros plans de Qihai avaient été supprimés mais que les plans d’ensemble avaient été conservés, tandis que le visage de Baicai avait été remplacé par celui d’un autre homme. « Je ne sais pas quelle personne lambda a encore été victime d’une injustice, » soupire Baicai.

À la suite de cet incident, Qihai m’a demandé : « Est-ce que je peux encore publier mes photos [sur les réseaux sociaux] ? Si j’ai un différend avec quelqu’un, cette personne pourra-t-elle utiliser l’IA pour créer une vidéo où l’on me passe à tabac ? » Nous avons toutes deux pensé aux préjudices que les deepfakes infligent aux femmes.

Ces dernières années, les affaires de type « Chambre N, » un vaste réseau de vidéos sexuelles extorquées sous la menace en ligne qui a éclaté en Corée du Sud entre 2018 et 2020, se sont multipliées tant en Chine qu’à l’étranger : de nombreux délinquants utilisent les deepfakes pour superposer le visage ou la photo d’une femme sur des images pornographiques, dans le but d’en tirer profit ou de satisfaire leurs pulsions.

Wang Huanrong

asialyst.com

lundi 7 septembre 2026

Corée du Sud et France : l’heure des partenariats de nécessité

 

Invité au sommet du G7 d’Évian alors que Paris et Séoul célèbrent 140 ans de relations diplomatiques, le président sud-coréen Lee Jae-myung incarne une puissance que la France continue de regarder à travers le seul prisme de la culture. C’est une erreur stratégique.

Il y a, dans le regard que la France porte sur la Corée du Sud, une affection sincère et un malentendu tenace. Nous aimons ses séries, sa musique, son cinéma ; nous saluons son « miracle » économique. Mais cette admiration, parce qu›elle reste largement dépolitisée, masque l›essentiel : derrière l’image culturelle est apparue une puissance industrielle, technologique et stratégique de premier plan, dont la France aurait tout intérêt à faire une partenaire de premier rang.

L’occasion est rare. Le président Lee Jae-myung était invité au sommet du G7 qui s›est tenu à Évian à la mi-juin, au moment précis où Paris et Séoul commémorent le cent-quarantième anniversaire de l›établissement de leurs relations diplomatiques. Deux calendriers, l›un conjoncturel, l›autre historique, se rejoignent. Il s›agirait pour la France d›en faire autre chose qu›une commémoration polie.

La Corée du Sud, un modèle démocratique et économique ?

À l’occasion du premier anniversaire de l’entrée en fonctions du gouvernement de Lee Jae-myung, la Corée qui se présentait à Évian n’est plus tout à fait celle que nous croyons connaitre. Elle vient de traverser l’une des crises politiques les plus graves de son histoire démocratique récente, et elle en est sortie par le haut. Confrontée à une rupture constitutionnelle, la République de Corée n’a cédé ni à la paralysie ni à la rue : ses institutions ont fonctionné, l’État de droit a prévalu, l’alternance s’est faite par les urnes et dans le calme. Dans un monde où, des deux côtés de l’Atlantique, les institutions démocratiques donnent des signes de fatigue, cette capacité à absorber un choc majeur sans se renier n’est pas un détail de politique intérieure. C’est une carte stratégique et un démenti utile à ceux qui prophétisent le déclin inéluctable des démocraties.

Cette stabilité retrouvée s’est doublée d’une vigueur économique que peu avaient anticipée. La Bourse de Séoul a franchi ce printemps un seuil inédit, devenant l’un des indices les plus performants du monde cette année ; les exportations ont dépassé pour la première fois les 700 milliards de dollars sur l’année, portées par les semi-conducteurs et la demande mondiale liée à l’intelligence artificielle. Samsung, enfin, est entré dans le cercle très fermé des entreprises dont la capitalisation dépasse les mille milliards de dollars. Ces chiffres ne sont pas des trophées : ils signalent une économie qui a fait des technologies critiques le cœur de sa puissance.

Dans le même temps, Séoul a engagé l’une des stratégies industrielles les plus ambitieuses de la décennie. Avec le lancement, ce printemps, de son « Global AI Hub » et un effort national massif sur l›intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les batteries, la construction navale et les industries de défense, la Corée a tranché là où beaucoup de démocraties hésitent encore : la souveraineté technologique se construit, elle ne se constate pas. Et sa diplomatie, qu’elle qualifie elle-même de « pragmatique », poursuit un objectif que tout dirigeant français reconnaitra : préserver sa liberté d’action sans rompre ses alliances, sécuriser sa prospérité sans céder à la dépendance. Or, cette posture, trait pour trait, est aussi celle de la France.

Deux puissances moyennes aux enjeux communs

La France et la Corée du Sud appartiennent à une même catégorie, encore mal théorisée : celle des puissances moyennes avancées. Démocraties industrielles, technologiquement souveraines, profondément insérées dans la mondialisation, mais privées des leviers hégémoniques des grands empires continentaux. Toutes deux vivent sous le régime de la contrainte intégrée : préserver leur autonomie de décision à l’ombre portée de géants, exercer une influence sans disposer de la masse qui l’impose d’elle-même. La Corée affronte cette condition depuis sa naissance, à la frontière de puissances qui la dépassent ; la France la redécouvre aujourd’hui, à mesure que s’effrite l’ordre multilatéral qu’elle croyait acquis. C’est en ce sens que la Corée est sans doute l’une des démocraties asiatiques dont les interrogations stratégiques résonnent aujourd’hui le plus avec celles de l’Europe.

C’est pourquoi un rapprochement entre Séoul et Paris ne relève ni de l’idéalisme, ni de l’opportunisme commercial. Il procède d’une nécessité stratégique. Dans un monde marqué par le retour des rapports de force, la fragmentation des chaines de valeur et l’instrumentalisation des interdépendances économiques, Paris et Séoul ne sont pas seulement des partenaires possibles : ils sont devenus des partenaires nécessaires.

Encore faut-il en tirer les conséquences. Trop souvent, la relation franco-coréenne s’est satisfaite de coups réussis sans lendemain : un contrat brillant, une vente d’équipement, un accord ponctuel, sans vision intégrée ni finalité politique commune. Cette logique de client à fournisseur a fait son temps. L’enjeu, désormais, est de changer la nature même de la relation : passer de la transaction à la co-construction. La fragmentation des chaines de valeur, des batteries aux terres rares, nous impose de choisir nos dépendances : pourquoi ne pas les choisir ensemble ?

Des complémentarités qui attendent d’être exploitées

Concevoir ensemble, financer ensemble, gouverner ensemble. Les complémentarités sont réelles, profondes, et attendent d’être exploitées dans leur pleine mesure.

Dans le domaine de la défense et des armements, les deux pays occupent une position singulière : la France est l’un des rares États à maitriser l’ensemble du spectre capacitaire, du missile de croisière au sous-marin nucléaire ; la Corée du Sud, devenue en moins d’une décennie le quatrième exportateur mondial d’armements, a démontré une capacité d’industrialisation à grande échelle, des blindés aux systèmes d’artillerie, qui force le respect de tous les états-majors. Ces deux logiques, l’une fondée sur la technologie de rupture, l’autre sur la production de masse, ne se concurrencent pas : elles se complètent et les besoins de réarmement européen pourraient en faire la démonstration.

Dans le spatial et les technologies de pointe, la convergence est tout aussi structurelle. La France, à travers le CNES et ArianeGroup, reste l’une des rares démocraties à disposer d’un accès autonome à l’espace ; la Corée, avec le lancement réussi de son lanceur Nuri et le déploiement accéléré de ses capacités satellitaires militaires et civiles, a rejoint le club très fermé des nations spatiales souveraines. Sur l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, le quantique, les batteries de prochaine génération, les deux économies investissent massivement et peuvent éviter, en unissant une partie de leurs efforts, de reconstruire séparément ce que leurs rivaux construisent ensemble.

Mais les complémentarités franco-coréennes ne se limitent pas aux industries de souveraineté. Elles s’étendent à deux secteurs où les deux pays exercent une influence culturelle et économique mondiale souvent sous-estimée dans les chancelleries : la cosmétique et la culture. La France incarne le luxe, la parfumerie, la haute formulation cosmétique ; la Corée a imposé en une décennie la K-beauty comme référence mondiale de l’innovation dermatologique et de la mise en marché. Ce ne sont pas des anecdotes commerciales : ce sont deux modèles d’économie de la désirabilité, fondés sur la créativité, l’exigence qualitative et la capacité à faire rayonner une identité nationale. Le succès mondial du cinéma coréen, de la K-pop et des séries témoigne d’une capacité que la France reconnait : transformer une identité culturelle en puissance d’attraction économique. Les deux pays ont fait de leur singularité une marque exportable, et de cette marque un vecteur d’influence qui précède et facilite les partenariats commerciaux. Articuler ces deux capacités d’attraction plutôt que de les laisser s’ignorer, construire des alliances de labellisation dans les industries créatives, c’est aussi une stratégie de puissance.

La France apporte son ancrage européen, sa capacité d’entrainement à Bruxelles, sa maitrise des systèmes complexes, du nucléaire civil à l’aéronautique et une intelligence artificielle souveraine en cours de structuration ; la Corée, sa puissance d’exécution industrielle, sa réactivité de marché et sa maitrise des composants critiques, des semi-conducteurs aux batteries. Sur la sécurité numérique, l’énergie décarbonée, la protection des chaines d’approvisionnement, ce que ni l’une ni l’autre ne peut atteindre seule, toutes deux peuvent le bâtir ensemble, non pour rêver d’un improbable « Airbus asiatique », mais pour faire émerger des écosystèmes résilients, capables de résister aux pressions extraterritoriales.

Cette ambition dépasse le cadre bilatéral. Dans un système international où les puissances moyennes seront de plus en plus appelées à stabiliser ce que les grands déstabilisent, la France et la Corée du Sud peuvent devenir les architectes d’un réseau de démocraties résilientes, capables de peser sur les règles du monde qui vient. Une souveraineté qui ne se referme pas sur elle-même, mais qui se renforce par la coopération choisie.

Le véritable enjeu n’est donc plus de savoir si la France et la Corée du Sud doivent coopérer davantage. Il est de savoir si elles accepteront de reconnaitre qu’elles ont désormais plus en commun que leur histoire et leur géographie ne l’avaient laissé croire. Un premier jalon a déjà été posé. Lors de sa visite d’État à Séoul en avril — la première d’un président français en quinze ans —, Emmanuel Macron a ouvert la voie, appelant avec son homologue à une coordination stratégique approfondie sur l’intelligence artificielle, le nucléaire, l’hydrogène ou le spatial. Le déplacement du président coréen à Évian a pu servir à transformer cette intention en feuille de route. Mais c’est la visite d’État du président Lee Jae-myung à Paris, prévue en septembre, qui devrait en faire une architecture durable : un véritable pacte de sécurité économique entre puissances moyennes, ancré dans les technologies critiques, les chaines d’approvisionnement et l’investissement d’avenir, mais aussi dans les industries créatives et les économies de la désirabilité qui font la singularité des deux nations. Ce serait faire d’une commémoration un commencement et d’une visite protocolaire, un acte fondateur. Le temps de la curiosité distante est passé ; celui du partenariat lucide est venu.

Arnaud Leveau

areion24.news

Hong Kong, une économie prospère et de plus en plus dépendante de la Chine

 

Hong Kong avait subi en 2020-2022 le double choc du COVID et de la Loi sur la sécurité nationale consacrant la mainmise de Pékin sur le territoire. Fuite des cerveaux, croissance en berne, crise de l’immobilier : la magie de la prospérité hongkongaise paraissait compromise. L’année 2026 est marquée par le retour à une forte croissance, un marché boursier flamboyant et des exportations au beau fixe, grâce principalement à l’intelligence artificielle et à la sinisation accélérée de l’économie et de la société.

Pour la première fois dans son histoire, le gouvernement de Hong Kong va présenter un plan quinquennal en septembre 2026. Une démarche très inhabituelle pour une économie très libérale guidée depuis toujours par les règles du marché. Mais il faut s’aligner sur les directives de Pékin et harmoniser les projets d’infrastructure avec ceux des provinces voisines pour mieux structurer la région de la grande baie de Guangdong-Hong Kong-Macao qui rassemble 86 millions d’habitants et 9 villes – dont Canton et Shenzhen – autour du delta de la Rivière des Perles.

Au même moment, la répression du mouvement démocratique se poursuit dans la quasi-indifférence de la communauté internationale. Trois leaders de « l’Alliance de Hong Kong en soutien aux mouvements patriotiques démocratiques de Chine » appelée aussi « l’Alliance de Hong Kong » ont été jugés coupables de subversion le 21 août dernier au titre de la Loi sur la sécurité nationale. Ils attendent d’être fixés sur la durée de leurs peines pouvant aller jusqu’à dix ans de prison, rejoignant Jimmy Lai et les 45 militants du mouvement pro-démocratique déjà condamnés.

De la fuite des cerveaux à la sinisation de la société

Lors de son accession au pouvoir comme « chief executive » de Hong Kong en juillet 2022, John Lee admettait que la vague d’émigration qui avait suivi l’introduction de la Loi de sécurité nationale avait atteint 140 000 personnes en deux ans depuis l’été 2020. Une large proportion de ces émigrants étaient des jeunes diplômés. Un sondage réalisé au sein de la Chinese University of Hong Kong fin 2020 montrait que 44% des étudiants interrogés étaient prêts à partir à l’étranger s’ils en avaient la possibilité.

Une enquête du Migration Policy Institute de mars 2024 détaille l’impact du « brain drain » et la réaction du gouvernement hongkongais. L’exode des jeunes diplômés a été largement facilité par la politique d’accueil mise en place par la Grande-Bretagne et le Canada. Le gouvernement britannique a notamment créé un statut spécial de « British National Overseas (BNO) » qui a permis d’accueillir 140 000 hongkongais de 2020 à 2023.

Cette fuite des cerveaux était d’autant plus préoccupante pour Hong Kong que le taux de natalité de l’île est l’un des plus bas du monde à moins de 0,8 enfant par femme. Sans un solde migratoire annuel positif, la population du territoire est vouée à une contraction rapide. C’est la raison pour laquelle John Lee a engagé une politique volontariste d’accueil des jeunes talents internationaux intitulé « Quality Migrant Application Scheme, » doublé d’un dispositif spécifique pour la tech appelé « Technology Talent Application Scheme » et d’une politique spéciale d’accueil des étudiants chinois obtenant un diplôme à Hong Kong. Ces initiatives ont rapidement renversé la balance migratoire du pays, avec 174 000 nouveaux résidents entre juin 2022 et juin 2023, dont 95% d’origine chinoise.

Trois ans plus tard, la politique d’accueil des talents étrangers continue à produire ses effets. Au cours du premier semestre 2026 le vieillissement de la population et la faible natalité se sont traduits par un excès des décès sur les naissances de 20 400 nationaux. Dans le même temps le territoire accueillait 40 000 nouveaux migrants, essentiellement en provenance de Chine populaire. Ce qui permet au gouvernement d’anticiper une population de Hong Kong atteignant 8,2 millions d’habitants dans vingt ans contre 7,5 millions aujourd’hui.

Une population qui devient de plus en plus « chinoise » et dont l’attitude émotionnelle à l’égard de la Chine est globalement loin d’être négative. Un sondage réalisé par le Pew Research Center en septembre 2023 auprès d’un peu plus de 2 000 nationaux de plus de 35 ans montre que 74% d’entre eux sont émotionnellement attachés à la Chine (dont 30% très attachés et 44% relativement attachés). Lorsque les interviewés doivent indiquer quel est leur sentiment d’appartenance entre Hong Kong et la Chine, 53% estiment avoir une double appartenance et 36% se sentent d’abord hongkongais. La croissance constante de la population d’origine chinoise va inévitablement faire penser la balance en direction de la Chine, au risque d’affaiblir progressivement la dimension cosmopolite du territoire.

Le rebond d’une croissance portée par l’intelligence artificielle

Les deux récessions qu’a connues Hong Kong en 2020 et 2022 sont désormais oubliées. La croissance de l’île a retrouvé un rythme historique normal proche de 3% en 2023 et 2024 avant d’accélérer à 3,5% en 2025, et surtout à 5,1 % au cours du premier semestre 2026. Ce pic de croissance repose pour une bonne part sur l’impact des investissements et des échanges liés à l’intelligence artificielle.

Les exportations de l’île ont progressé de 39 % en valeur au cours du premier semestre 2026. Celles liées à l’intelligence artificielle ont fait un bond de plus de 50%, selon les statistiques publiées par le gouvernement. Même tendance pour les importations car un tiers des exportations chinoises de circuits intégrés transitent par Hong Kong. Les exportations de Hong Kong se dirigent principalement vers la Chine et l’Asean, mais elles ont aussi rebondi vers les États-Unis (+44% au premier semestre 2026), une tendance qui devrait se maintenir alors que Washington a décidé le 18 juin dernier de rétablir l’accès préférentiel au marché américain que Hong Kong avait perdu en juillet 2020.

S’agissant des circuits intégrés qui sont au cœur des investissements liés à l’intelligence artificielle, les échanges de Hong Kong avec la Chine ont progressé de près de 80% en deux ans. L’île importe la majeure partie de ses circuits imprimés du reste de l’Asie (Taïwan, Singapour, Corée, Malaisie, Vietnam…) et en réexporte l’essentiel vers la Chine.

L’investissement privé est également en progression de plus de 15% au premier semestre 2026 en dépit du recul persistant de l’immobilier, qui ne donne des signes de stabilisation qu’au second trimestre de l’année. La consommation privée a repris des couleurs depuis 15 mois, et les prévisions pour la fin de cette année restent optimistes. Globalement la croissance de la « région administrative spéciale » (pour reprendre le vocabulaire pékinois) est au beau fixe en dépit des nuages géopolitiques qui se sont accumulés depuis le début de la guerre au Moyen Orient.

Le bouclier énergétique chinois

Hong Kong est extrêmement dépendante des énergies fossiles. Selon l’Agence Internationale de l’Energie la consommation énergétique de l’île se répartit entre le gaz naturel (38%), le charbon (34%), le pétrole et les produits pétroliers (27%) et de façon très marginale (1%) le bio fuel et les énergies renouvelables. La transition énergétique de l’île s’est limitée à une politique de substitution du pétrole par le gaz. Ces caractéristiques auraient dû fragiliser l’économie insulaire lors du lancement de la guerre avec l’Iran. Mais les importations énergétiques du pays proviennent aux trois-quarts de la Chine, et pour le reste des pays de l’ASEAN (Malaisie, Singapour et Indonésie). Le « bouclier » chinois est particulièrement important pour le kérosène, vital pour les compagnies aériennes hongkongaises, et 90% des importations de kérosène sont assurées par les fournisseurs chinois.

Les réserves stratégiques de l’île sont relativement limitées. Mais elles se confondent en fait avec celles de la Chine. Tant que Pékin maintient un approvisionnement régulier du territoire, l’économie insulaire est à l’abri des turbulences géopolitiques. Restent deux impacts négatifs directs : l’effet prix qui touche le monde entier, et le fret maritime. Plus de 80 navires affrétés par les armateurs hongkongais étaient encore bloqués à l’intérieur ou à proximité du détroit d’Ormuz mi-août dernier.

Marchés financiers : retour de Hong-Kong dans la cour des grands

La bourse de Hong-Kong a connu un trou d’air important entre 2021 et 2024, avec une perte de 30% de sa capitalisation liée à la crise immobilière en Chine (faillite d’Evergrande et de Country Garden) au recul marqué des grandes valeurs chinoises (Alibaba, Tencent, Meituan) et à des sorties de capitaux internationaux. La tendance s’est inversée à partir de 2025 et le Hong Kong Stock Exchange a retrouvé en mars 2026 la place de cinquième mondiale en taille de marché avec une capitalisation équivalente à celle de 2021 (5 600 milliards de dollars). Elle se situe derrière les deux bourses américaines (NYSE et Nasdaq), Shanghai, Tokyo et devant Euronext.

Mais c’est surtout dans la dynamique des entrées en bourse que le Hong Kong Stock Exchange a des résultats impressionnants. Il occupe le 4ème rang mondial en 2024, le premier en 2025 et le second au premier semestre 2026 avec une levée de fonds record de 26 milliards de dollars sur six mois. Là encore le facteur Chine explique l’essentiel de ce résultat. Les grandes entreprises chinoises continuent à privilégier Hong Kong sur Shanghai pour l’accès aux capitaux internationaux car Hong Kong ne pratique pas de contrôle des changes tout en disposant d’une monnaie liée au dollar américain et entièrement convertible. Par ailleurs, le droit des affaires du territoire reste calqué sur les modèles occidentaux avec des cours d’arbitrage international qui ont conservé leur réputation. Au premier semestre 2026 les sociétés chinoises ont levé trois fois plus de capitaux à Hong Kong qu’à Shanghai.

L’autre raison majeure du retour en grâce de Hong Kong est liée aux tensions sino-américaines. Les IPO au NYSE ou au Nasdaq furent un temps à la mode pour les grands groupes chinois. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les autorités américaines et chinoises ont multiplié les contrôles réglementaires pour décourager les entrées en bourse sur le marché américain, et Hong Kong est devenue l’alternative la plus séduisante. Seules 5 start-ups chinoises ou hongkongaises ont été cotées au Nasdaq depuis le début de l’année contre 38 l’année dernière. L’exemple le plus récent du retour vers Hong Kong est celui de Shein, qui vient de lancer une IPO début septembre sur le territoire après avoir échoué à obtenir le feu vert des autorités aux États-Unis comme en Grande Bretagne. Une IPO qui ne s’annonce pas flamboyante (le cours de l’action a perdu 10% très vite après le lancement de l’IPO) car la profitabilité de Shein est en chute libre et la concurrence de Temu devient très forte.

Globalement la place financière de Hong Kong attire les entreprises chinoises dans quelques secteurs clés comme la tech (Victory Giant pour les circuits imprimés), l’automobile (CATL pour les batteries électriques), les énergies renouvelables (Dajin Heavy Industries pour les tours d’éoliennes) et les biens de consommation (Muyan Foods et Shein). La vague des investissements dans l’intelligence artificielle porte depuis 18 mois cette dynamique des IPO et le pipeline des projets en cours d’approbation est en progression constante.

Sur le plan humain, la proximité avec la Chine est renforcée par les recrutements massifs de cadres d’origine chinoise dans les activités financières du territoire. Selon le cabinet de recrutement Robert Walters, 60% des postes en investment banking à Hong Kong sont occupés par des cadres originaires de chine continentale.

Un commentaire de Steven Roach, ancien patron de Morgan Stanley Asie-Pacifique, résume le virage stratégique dans lequel le territoire est résolument engagé : « Hong Kong se tourne de la globalisation vers la régionalisation, et se trouve de plus en plus ancré sur le centre de gravité de l’économie chinoise. »

Hubert Testard

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