Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

dimanche 18 octobre 2026

Et pendant ce temps, Macron…

 

Et pendant ce temps, Emmanuel Macron assistait au concert de Céline Dion avec la Première dame, la veille d’une mobilisation populaire qui s’annonçait périlleuse. Dis comme ça, ça fait désordre !

À l’heure où une partie de la France s’embrase avec le retour des Gilets jaunes dans la rue, précédés de casseurs abêtis pour souffler sur les braises, le Président de la République donne l’impression d’être spectateur d’une situation qui lui échappe. Ce n’est pas le fait qu’il aille voir la star québécoise qui dérange, c’est le timing qui interpelle. Et ça fait un petit moment que son agenda personnel ne semble plus coller avec celui du pays qu’il dirige.

Vous me direz, il n’est pas le seul en France à « la jouer perso ». Kylian Mbappé, aperçu dans une boîte de nuit parisienne avec sa dulcinée alors qu’il était censé soigner une blessure au genou, ce n’est pas le genre de signal qu’affectionnent les socios du Real Madrid. Dans le registre maladresse, Omar Sy qui trouve « lamentable » la réponse des autorités face à la mobilisation lycéenne alors qu’il réside une grande partie de l’année sous le soleil de Californie, ignorant les violences en marge du mouvement, ce n’est pas très malin non plus.

Mais quand on occupe la plus haute fonction de l’État, on peut difficilement ignorer l’importance des signaux qu’on renvoie. Ce n’est pas la première fois que les critiques reprochent au chef de l’État une indifférence face aux difficultés concrètes des Français. Réformes impopulaires, déclarations péremptoires, interventions télévisées hors sol, Macron semble coupé de la réalité, isolé dans sa tour d’ivoire, alors que se profile à l’horizon une élection présidentielle à haut risque, promise aux extrêmes. On aimerait juste qu’il en prenne conscience pour terminer honorablement son mandat. En pleine responsabilité !

 Stéphane Pulze 

ledauphine.com

Chine : Après un premier geste pour les voitures, l’Europe encore loin du compte

 

La Chine, confrontée à la menace d’une guerre commerciale avec l’Union européenne, a consenti à un premier geste début octobre en promettant une limitation de ses exportations de véhicules hybrides. Mais l’Europe est encore loin du compte tant la menace que représente l’industrie chinoise est majeure. Elle ne compte pas en rester là et entend aller de l’avant pour adopter en 2027 un arsenal de mesures pour faire à ce « choc chinois 2.0 » qui a commencé.

Selon des sources européennes convergentes, en dépit d’un premier accord engrangé au terme d’une visite à Pékin du commissaire européen au Commerce Maroš Šefčovič, l’Union européenne, réunie en Conseil européen les 15 et 16 octobre à Bruxelles, envisage désormais l’adoption d’un nouvel instrument commercial, un « bazooka ultime, » qui pourrait fermer le marché européen à toute entreprise faisant usage de pratiques déloyales. Une fermeté nouvelle face au déficit commercial abyssal qu’enregistre l’UE avec la Chine, dépassant actuellement 1 milliard d’euros par jour et probablement 400 milliards d’euros pour 2026.

Information confirmée par la présidente de la Commission européenne elle-même. « En s’appuyant sur cette proposition franco-allemande, nous allons développer un nouvel outil qui permettra d’agir rapidement et efficacement, dans l’intérêt de l’UE, en fermant l’accès au marché unique européen, » a déclaré vendredi 16 octobre Mme Ursula von der Leyen, à l’occasion d’une conférence de presse, à l’issue du sommet des 27 à Bruxelles.

Les dirigeants de l’UE ont demandé à la Commission européenne d’élaborer une proposition relative à cet instrument d’ici fin 2026. Cette mesure serait destinée à des situations extrêmes dans lesquelles un partenaire commercial serait considéré comme portant atteinte à l’économie de l’Union, selon l’agence Bloomberg News.

La proposition devrait faire l’objet de négociations l’année prochaine. Elle pourrait offrir à l’UE un moyen supplémentaire de répondre aux pressions économiques exercées par la Chine, au-delà des droits de douane et des restrictions commerciales existants.

Cette initiative intervient alors que l’Europe passe d’une stratégie visant à obtenir un meilleur accès aux marchés chinois à une stratégie visant à protéger ses propres industriels contre la hausse des importations. Les dernières mesures prises par l’Union pour limiter les exportations chinoises de voitures hybrides pourraient être les premières d’une série plus large de mesures commerciales.

L’UE a importé pour 559,4 milliards d’euros de marchandises en provenance de Chine en 2025, tandis que ses exportations vers ce pays ont totalisé 199,6 milliards d’euros, ce qui se traduit par un déficit commercial de 359,8 milliards d’euros.

Un premier accord sur les véhicules hybrides encourageant mais loin de suffire

L’UE a déjà conclu un premier accord avec la Chine début octobre pour limiter les importations de véhicules hybrides et hybrides rechargeables chinois à 350 000 unités par an. Cette mesure devrait entrer en vigueur en décembre et permettrait d’augmenter ce quota de 6 % par an pendant quatre ans. Sans cette restriction, les exportations chinoises de véhicules hybrides vers l’UE devaient atteindre environ 800 000 unités cette année.

L’offensive croissante des marques chinoises en Europe se traduit par un vent de panique chez certains constructeurs européens comme Volkswagen, le fleuron de l’industrie allemande, dont le patron Oliver Blume a annoncé en juillet la disparition de 100 000 emplois d’ici 2030 sur les 660 000 que compte le groupe, principalement en raison de la concurrence chinoise. Stellantis, BMW, Mercedes et d’autres sont aussi plongés dans la tourmente.

Les marques chinoises ont produit quelque 34 millions de voitures, dont 16,6 millions de véhicules électriques ou hybrides en 2025. Elles représentent à elles seules les deux tiers de la production mondiale de ces véhicules. La production délocalisée en Europe, qui représentera quelque 90 000 voitures en 2026, pourrait atteindre un million de véhicules/an en 2030, selon Mobility Global.

Les données de la China Passenger Car Association (CPCA) révèlent qu’au cours des huit premiers mois de 2026, la Chine a exporté 1,56 million de véhicules vers l’Union européenne, dont 630 000 véhicules électriques (VE), 490 000 véhicules hybrides rechargeables (PHEV) et 270 000 véhicules hybrides (HEV), soit des taux de croissance sur un an respectivement de 49 %, 179 % et 142 %.

Selon l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA), les marques chinoises ont capté 14 % du marché européen des véhicules hybrides au premier semestre 2026, leur part dans le secteur des véhicules hybrides rechargeables atteignant même 25 %. À titre de comparaison, les marques chinoises ne détenaient que 2 % de parts de marché sur ces segments en 2024. Les voitures chinoises sont régulièrement proposées à des prix inférieurs de 30 à 40% à ceux des véhicules européens à qualité comparable sinon supérieure.

Les exportations chinoises ciblent l’Europe après la fermeture du marché américain

Selon la Banque centrale européenne, le « tsunami » des ventes des marques chinoises qui commence en Europe n’est pas seulement due à la fermeture du marché américain en baisse de 20 % pour la Chine en 2025. Elle est le résultat d’une réorientation globale des exportations chinoises hors des États-Unis, non seulement vers l’Europe où la présence chinoise a augmenté de 8%, mais également et surtout, tout de même à hauteur de 60 %, vers d’autres destinations dont notamment les marchés émergents de l’Asie du Sud-est, de l’Amérique Latine, du Moyen-Orient et de l’Afrique.

Illustration de la montée en puissance des constructeurs chinois sur le sol européen, alors que seules 9 marques chinoises étaient présentes au Salon de l’Automobile en 2022, ils étaient 25 dans son édition 2026, avec de nouveaux modèles BYD, MG, XPeng, Leapmotor, tous électriques ou hybrides rechargeables, dotés des dernières avancées des technologies numériques et premières intégrations de logiciels dotés de l’IA.

Cette année, les constructeurs chinois représentent 40% de la soixantaine de marques exposées à Paris, un rappel éclatant de leur offensive en Europe, les exportations chinoises de véhicules hybrides étant d’ores et déjà un enjeu majeur pour l’industrie automobile européenne.

Difficile de dire qui est le vrai gagnant des derniers accords UE-Chine

Venus à Pékin les 8 et 9 octobre pour négocier un premier accord, le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, est revenu des consultations UE-Chine sur le commerce et l’investissement avec trois « accords communs » et une déclaration : « Nous sommes loin d’en avoir fini. »

Le principal résultat obtenu par l’UE est un « accord » avec la Chine visant à réduire les exportations chinoises de véhicules hybrides et hybrides rechargeables. Le deuxième « accord » conclu a encore moins d’impact : la Chine réduira les droits de douane sur certains produits européens, notamment les pièces automobiles, l’huile d’olive et les chaussures, ce qui permettra d’économiser quelque 225 millions d’euros en droits de douane – là encore, un montant marginal par rapport au déficit commercial global.

Le troisième « accord » porte sur la création d’un « voie verte » visant à faciliter l’octroi de licences pour les terres rares et les aimants permanents mais dont la mise en pratique est laissée à la discrétion de la Chine, un flou qui permet dans la réalité à Pékin de conserver un levier politique déterminant pour les prochaines négociations.

Le compte rendu de la réunion rédigé par Pékin met en évidence le fait que l’assouplissement des contrôles à l’exportation doit être réciproque. La déclaration commune publiée par l’UE mentionne un assouplissement potentiel des contrôles européens à l’exportation dans les secteurs à double usage, ce qui pourrait faire référence aux contrôles néerlandais sur les exportations de l’entreprise néerlandaise ASML en matière de lithographie de pointe, un composant essentiel pour la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés dont la Chine ne dispose pas.

Pékin a également obtenu la mise en place d’un dialogue technique sur le règlement de l’UE relatif aux subventions étrangères, qui peut être utilisé pour bloquer ou sanctionner les entreprises étrangères bénéficiant de subventions d’État. Il s’agit de l’un des principaux outils dont dispose l’UE pour protéger le marché unique contre les subventions chinoises.

En résumé, il est difficile de dire si l’UE a reçu plus qu’elle n’a donné. Elle a obtenu un allègement commercial dans un secteur et un geste de bonne volonté concernant les exportations de terres rares. Mais la Chine a toujours la possibilité d’intensifier la pression en matière de contrôles technologiques, d’examen des subventions et de mesures de cybersécurité. Quel que soit le « bilan final, » les gains de l’Europe sont trop modestes pour répondre à l’objectif déclaré de rééquilibrer les relations commerciales.

Au-delà des victoires tactiques, le geste de Pékin sur la limitation des exportations de véhicules hybrides visait surtout à éviter que n’éclate une guerre commerciale entre la Chine et l’Europe, Pékin ayant grand besoin du plus grand marché mondial pour y exporter une partie de sa surproduction industrielle. Il visait aussi, estiment les observateurs, à influencer la réunion du Conseil européen des 15 et 16 octobre.

Dans une lettre commune envoyée le 5 octobre par le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, indique que la panoplie actuelle d’outils de défense commerciale n’est plus adaptée à son objectif. Ils proposent un instrument similaire à la section 301 aux États-Unis, capable de restreindre ou de bloquer l’accès au marché unique européen si un partenaire provoque des distorsions commerciales graves et systémiques.

Ils souhaitent également un outil de diversification pour réduire la dépendance vis-à-vis de fournisseurs uniques d’intrants critiques, ainsi que des enquêtes commerciales menées par secteur plutôt que par produit.

La réalité est que l’Europe n’a pas besoin d’un nouveau dialogue qui aboutisse à des ententes communes et à un changement négligeable dans la trajectoire commerciale. Elle a besoin d’instruments qui lui confèrent un véritable levier. Le résultat du voyage de Šefčovič à Pékin n’est tout simplement pas suffisant – surtout si on le met en balance avec ce que la Chine a obtenu – pour justifier que le Conseil européen ne prenne pas de mesures plus fermes afin de réduire le déséquilibre commercial de l’UE avec la Chine.

Le déficit commercial de l’Europe avec la Chine a atteint le chiffre record de 34,8 milliards de dollars [31 milliards d’euros] en septembre, alors que les dirigeants de l’UE réunis à Bruxelles devaient discuter du programme de compétitivité de l’Europe et de ce qu’ils appellent les « déséquilibres macroéconomiques » — un euphémisme visant à éviter de mentionner la Chine par son nom.

Vers un consensus des 27 de l’UE face à la Chine

Une « position unitaire surprenante » vis-à-vis de Pékin s’est néanmoins dessinée parmi les États membres, a déclaré un diplomate européen, à la veille d’un sommet de deux jours à Bruxelles, cité par le média européen EU Observer. À tel point que le paquet de mesures de la Commission élaboré par le couple franco-allemand et destiné à réduire la dépendance de l’Union vis-à-vis des intrants industriels chinois et à freiner les exportations chinoises sera présenté d’ici la fin de l’année et s’appuiera sur le document franco-allemand.

« Pendant longtemps, il y a eu des divergences importantes entre ces deux pays sur la manière d’aborder la Chine et de gérer la situation économique, » a déclaré jeudi la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, aux journalistes à Bruxelles.

À la mi-septembre, Ursula von der Leyen avait mis les choses au point. « Nous pouvons faire baisser les prix de l’énergie, investir et innover davantage, réformer nos économies. Mais tous ces efforts sont compromis si nos entreprises ne peuvent pas rivaliser à armes égales. […] Notre déficit commercial avec la Chine s’élève désormais à 1 milliard d’euros par jour. Il a atteint un point de basculement […] qui entraîne une désindustrialisation dans les bastions industriels de l’Europe. Cette situation est insoutenable, » avait-elle déclaré.

« C’est pourquoi nous avons engagé un dialogue avec la Chine afin de rééquilibrer nos échanges commerciaux. Mais ce dialogue doit désormais aboutir à des résultats. […] Nous utiliserons tous les outils à notre disposition pour rééquilibrer nos relations, » avait-elle ajouté.

Pour Friends of Europe, un think tank à but non lucratif basé à Bruxelles dont l’objectif est d’encourager les réflexions sur l’avenir de l’Union européenne, « ces propos […] tenus lors de son discours sur l’état de l’Union le 16 septembre, expriment non seulement une vive inquiétude face à la croissance rapide du déficit commercial de l’Union européenne avec son deuxième partenaire commercial, mais aussi une volonté à la fois de négocier et de prendre les mesures nécessaires au cas où les pourparlers échoueraient. »

« En effet, la situation est très grave et exige des actes, pas seulement des paroles. En 2026, les performances mondiales de la Chine en matière d’exportations se sont considérablement améliorées, portées notamment par la demande croissante pour ses produits de haute technologie et liés à l’intelligence artificielle, » ajoute Friends of Europe.

Le même think tank souligne que la Commission n’est pas la seule à exprimer cette préoccupation au sein de l’UE, celle-ci étant partagée par les autres institutions européennes. Les déséquilibres commerciaux chinois ont ainsi été qualifiés de « défi stratégique » par le Conseil des affaires étrangères de l’UE dans sa « Vision commune des menaces et des défis auxquels nous sommes confrontés, » une évaluation étonnamment claire et approuvée à l’unanimité le 9 juillet.

« Après des semaines de négociations intensives [entre l’Union européenne et la Chine], il ne reste plus beaucoup de temps pour démontrer qu’elles ont abouti à des résultats concrets. Si un accord peut être conclu, il devra être substantiel pour répondre aux préoccupations de la partie européenne et obtenir l’aval du Conseil européen, » ajoute encore Friends of Europe.

Le spectre rémanent d’une guerre commerciale

« L’alternative à un accord est un différend commercial. Celui-ci pourrait alors facilement dégénérer en guerre commerciale, créant une situation « perdant-perdant » pour les deux parties. L’UE pourrait se voir contrainte de recourir pour la première fois à l’instrument anti-coercition, ce qui lui permettrait de prendre des mesures radicales pour endiguer le flot de produits chinois bon marché, notamment des hausses tarifaires substantielles et des restrictions quantitatives. Dans un tel cas, des mesures de rétorsion chinoises seraient inévitables, chaque partie cherchant à déterminer quels « points d’étranglement » seraient les plus efficaces à utiliser. À ce stade, tant l’UE que la Chine souhaitent éviter qu’un tel scénario ne se concrétise, » souligne ce think tank.

« La question clé à long terme peut et doit être posée à la partie chinoise, même s’il n’y a manifestement pas de réponse à ce stade : pendant combien de temps la Chine compte-t-elle profiter de chiffres d’exportation toujours plus élevés alors que ses capacités de production remplacent progressivement celles des pays importateurs, entraînant des pertes d’emplois et une désindustrialisation […] insoutenable ? »

Estimant un accord satisfaisant entre Pékin et Bruxelles dans un avenir proche, le think tank estime que « les dirigeants de l’UE, même les plus réticents, devront donc se préparer à adopter des mesures unilatérales à l’échelle européenne. »

Le quotidien britannique Financial Times estimait mercredi 14 octobre que la Chine et l’Union européenne avaient pour le moment conclu une « paix hybride » avec l’accord conclu à Pékin qui ne représente pourtant qu’un « petit pas en avant » et « un répit temporaire. »

Soulignant le grand changement entre la prudence qui régnait jusque-là à Bruxelles envers Pékin et l’amorce d’un consensus européen sur la nécessité d’agir, le journal juge néanmoins que le danger pour l’Europe serait que « l’obsession de défendre des parts de marché détourne l’attention des décideurs politiques et des entreprises de l’amélioration des performances nationales, au lieu de simplement tenir à distance les rivaux étrangers. »

« Les dirigeants de l’UE ne devraient pas oublier que la hausse des importations peut également avoir un effet salutaire, en obligeant les producteurs nationaux à innover et à s’améliorer. Après tout, rien ne stimule mieux la compétitivité que la concurrence, » ajoute le quotidien des affaires.

De fait, l’Union européenne est plus que jamais dans la position inconfortable de se trouver prise en étau entre la puissance industrielle colossale et croissante de la Chine d’un côté et un protectionnisme peut-être, voire vraisemblablement, durable des États-Unis de l’autre. Reste donc à voir si la fermeté européenne nouvelle envers la Chine saura perdurer dans les mois et les années à venir.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com

Tempori servire : le discours de l’île Longue

 

L’image est saisissante. Le 2 mars 2026, devant le sous-marin Le Téméraire, la tribune présidentielle semble presque écrasée par l’immensité du bassin de radoub des sous-marins lanceurs d’engins. Dans ce décor silencieux, chargé de plus d’un demi-siècle de patrouilles nucléaires, Emmanuel Macron replace la dissuasion au cœur de la stratégie de défense française. La mise en scène est maîtrisée. Il est alors possible de se demander si le discours de l’île Longue marque l’entrée de la France dans le troisième âge nucléaire.

Scinder l’histoire de la dissuasion nucléaire en plusieurs périodes permet de distinguer des tendances et de rendre intelligible le rôle des armes nucléaires dans les relations internationales. Les programmes d’armement évoluent lentement. Les tendances internationales aussi. Cette inertie autorise des découpages chronologiques assez vastes. Le premier âge débute avec les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki ; l’arme s’introduit alors brutalement sur la scène mondiale. Il est caractérisé par une rivalité entre Est et Ouest, contrainte par la présence d’armes nucléaires. Cet âge est celui de l’apprentissage de la dialectique nucléaire, de l’installation de la dissuasion et de la course aux armements. Sa fin est traditionnellement fixée à l’éclatement du bloc soviétique et à la disparition de l’URSS.

Le concept d’âge nucléaire

Lui succède un deuxième âge, rapidement identifié comme un âge de transition par les réalistes néoclassiques. Ainsi, Colin S. Gray le désigne comme un « interrègne entre les poussées cycliques de la rivalité entre grandes puissances (1) » ou même comme une « zone entre deux guerres (2) ». Le troisième âge est donc pour lui inévitable. Les armes nucléaires, malgré la réduction des arsenaux observée pendant cette période, ne disparaissent pas et pourraient de nouveau se retrouver au cœur d’une opposition, notamment entre les États-Unis et la Chine. Le deuxième âge est aussi marqué par plusieurs traités limitant les arsenaux ou interdisant les essais, ainsi que par une triple prolifération horizontale : Inde, Pakistan et Corée du Nord. Pour les États dotés avec des arsenaux moins massifs, comme le Royaume – Uni ou la France, la question même de la conservation de l’arme se pose alors puisque, selon le général Poirier, la « stratégie de dissuasion effective (3) » ne trouve sa raison d’exister que dans « les incertitudes de l’avenir de l’Univers politico – stratégique ».

Le deuxième âge nucléaire est aujourd’hui une période révolue. L’arme bascule dans son troisième âge en acquérant une « centralité […] dans l’affirmation des puissances (4) », selon l’expression de la Revue nationale stratégique de 2025. En France, le concept est formulé par Christian Malis en 2014. Dans Guerre et Stratégie au XXIe siècle, après s’être rallié à l’idée que le deuxième âge était un âge de transition, il s’attache à imaginer, pour les années 2030-2040, quatre scénarios pour le décrire (5). En 2017, il précise son propos, inclut la crise ukrainienne et le chantage nucléaire, la reprise d’importance « des armes ultimes dans la dialectique de puissance (6) » et le retour du nucléaire tactique. À sa suite, plusieurs auteurs précisent les caractéristiques de ce nouvel âge. L’amiral Pierre Vandier (ancien chef d’état – major de la Marine) le décrit, en 2017, comme l’âge « de la poursuite ou de la reprise de la diffusion du fait nucléaire (7) ». Un an plus tard, Thomas Gomart réutilise le concept et invite à un renouveau de la pensée stratégique française, indiquant que le concept de dissuasion nucléaire française « peut conduire à une grave faute d’analyse : croire que les autres pensent le fait nucléaire comme nous le faisons […], comme une arme de non – emploi (8) ». Emmanuelle Maitre, dans une note d’octobre 2023 (9), le dépeint comme un retour de l’affrontement entre grandes puissances, doublé d’un réinvestissement dans les capacités stratégiques, de l’émergence de nouvelles technologies des missiles et des antimissiles et de l’imbrication des domaines d’affrontement. Plus récemment, Louis Gautier affirme que c’est la combinaison « d’une course aux armements effrénée, la compétition stratégique entre blocs de puissances et un relâchement des disciplines de prudence jusque-là fortement intériorisées par les États nucléaires (10) » qui caractérise le troisième âge nucléaire.

En définitive, le troisième âge nucléaire correspond au retour des logiques de puissance. Dans ce contexte, l’arme nucléaire redevient un facteur structurant des relations internationales. Ce basculement s’analyse en trois dimensions. Il se traduit d’abord par un durcissement des postures nucléaires : place renouvelée dans les doctrines, banalisation de la menace, logiques de coercition et érosion des régimes de contrôle (FNI, New START). Il se manifeste ensuite sur le plan capacitaire, avec le développement de vecteurs hypersoniques manœuvrants et la généralisation des défenses antimissiles multicouches. Enfin, il s’observe au niveau opérationnel, notamment à travers les démonstrations de force et l’emploi de systèmes à capacité duale.

Les âges différenciés

Arrêter des périodes à des dates précises est une méthode arbitraire qui simplifie l’histoire et n’intègre pas forcément tous les États dotés, notamment ceux qui n’ont pas les mêmes dynamiques (comme l’Inde, Israël, la Corée du Nord ou le Pakistan). Elle accrédite donc aisément l’idée selon laquelle les pays entrent dans les âges à des dates différentes, selon le moment où ils conscientisent le changement du climat international et qu’ils le traduisent en politiques, doctrines et capacités. L’âge ne sert alors plus seulement à identifier des tendances internationales, mais aussi à rendre compte de leur articulation avec les dynamiques nationales. Ainsi, Colin S. Gray hésite, pour les dates du premier âge nucléaire, entre 1945-1989 et 1947-1991 (11). 1986 peut aussi être une date satisfaisante puisque, s’il est vrai que le nombre global de têtes nucléaires chute après 1991, François Géré note que « l’érosion du concept de dissuasion entre les deux Grands avait commencé à se manifester dès 1986, à l’occasion des négociations relatives au retrait des SS‑20 (12) ». Dans la même perspective, il est possible de considérer que la France perçoit et acte le changement à cinq ans de différence : lorsqu’à Madrid, le 5 octobre 1991, le président Mitterrand avoue que « la grande difficulté, c’est qu’il n’y a plus d’ennemi même s’il y a encore des armes (13) » et lorsque, en 1996, le président Chirac annonce la fin des composantes sol-sol du plateau d’Albion et de la force Hadès et la signature du Traité d’interdiction complète des essais (TICE).

Le premier État à entrer dans le troisième âge est peut-être la Russie. Depuis le discours de Vladimir Poutine à Munich en 2007 (14), elle manie une rhétorique agressive envers l’Occident et justifie le développement de nouveaux vecteurs par l’implantation en Europe de systèmes antibalistiques (15) qui protègent de frappes limitées. L’annexion et la sanctuarisation agressive de la Crimée, la modification doctrinale de 2024, le prépositionnement d’armes nucléaires en Biélorussie ou encore le tir de missiles duaux, dont deux IRBM Oreshnik (Intermediate – range ballistic missile –de 3 000 à 5 500 km de portée) sont autant d’évènements qui permettent de dire que la Russie a quitté l’âge transitionnel au cours duquel l’arme nucléaire n’avait pas de rôle de premier plan. Après elle, d’autres États ont modifié leur posture. On observe un saut quantitatif et qualitatif de l’arsenal nucléaire chinois (HGV, HCM et FOBS (16)) qui fait s’interroger sur la place et le rôle que désire obtenir le pays avec ces modifications (17).

Depuis la NPR (Nuclear Posture Review – le document de la doctrine de dissuasion étasunienne) de 2018, les États-Unis ont mis en service une ogive nucléaire de faible puissance (6 kT), la W76‑2, qui pose la question d’un abaissement potentiel du seuil nucléaire. Pour des puissances comparables, ils disposaient pourtant déjà de la bombe à gravité B61 Mod.12. Les missiles Trident ne sont donc plus uniquement des missiles de seconde frappe, mais pourrait autoriser désormais un emploi flexible des Sous – marins lanceurs d’engins (SNLE). Il est aussi possible de relever les progrès antimissiles de la Missile Defense Agency et l’annonce d’investissements à venir dans le cadre du récent projet multicouche Golden Dome de l’administration Trump. Le changement d’âge pour le Royaume – Uni s’observe dès 2021 avec le rehaussement de l’arsenal à 260 têtes au lieu de le baisser à 180 et la fin de la publication d’informations sur le stock de têtes (18). En 2025, le retour de bombes étasuniennes B61 au Royaume – Uni (retirées depuis 2008) (19) et l’achat par Londres de F‑35 DCA (Dual capable aircraft) pour porter les armes nucléaires mises à la disposition de certains États de l’OTAN par les États-Unis (20) sont autant d’évènements qui viennent confirmer ce changement de posture. L’affrontement indo – pakistanais de mai 2025 a eu, du fait même qu’il concernait des États dotés et développant leur triade (21), une dimension éminemment nucléaire. Les opérations cinétiques successives d’Israël et des États-Unis contre l’Iran, régulièrement justifiées par le programme nucléaire iranien, les échanges de missiles qui se sont ensuivis et les utilisations massives de Défenses antimissiles balistiques (DAMB) sont aussi caractéristiques de ce troisième âge nucléaire.

Évolutions du positionnement français

En France, le basculement dans le troisième âge nucléaire n’est pas perceptible dans les discours nucléaires des présidents de 2015 et 2020. Le retour du nucléaire dans l’expression des rapports de force ne semble pas, à ces dates, justifier une modification capacitaire ou doctrinale pour maintenir la crédibilité des forces nucléaires. En 2015, le président Hollande acte le maintien des Composantes nucléaires aéroportée (CNA) et océanique (CNO) parce que le temps de la « dissuasion nucléaire n’est pas dépassé (22) ». Il affirme que la France « ne se sent pas directement agressée » et qu’elle « n’a pas d’ennemi déclaré ». L’insécurité orientale n’est pas encore à l’ordre du jour et l’annexion de la Crimée ainsi que les affrontements militaires au Donbass sont désignés sous l’expression de « crise ukrainienne ». Le chef des armées fait alors le choix de la transparence, détaillant l’arsenal national, le nombre de têtes (effecteurs) et de missiles (vecteurs) disponibles.

En 2020, le président Macron détaille, à son tour, l’environnement stratégique de la France et ses conséquences pour la doctrine de dissuasion nucléaire. Trois ruptures sont signalées : stratégique, politico – juridique et technologique. Pour la première fois, il pose le constat d’un dérèglement brutal de l’ordre international, marqué notamment par une « compétition stratégique globale, désinhibée, porteuse pour l’avenir de risques et d’incidents et d’escalade militaire non maîtrisée (23) ». À l’instar de plusieurs présidents avant lui, il se fait particulièrement insistant sur la dimension européenne des intérêts vitaux. Enfin, comme son prédécesseur, il consacre une part importante de son discours au désarmement et à la réduction des arsenaux. Si la perception stratégique se transforme, la doctrine n’évolue pas substantiellement et les arsenaux restent les mêmes en 2015 et en 2020. L’accent est mis sur leur renouvellement pour conserver leur crédibilité et sur une modernisation classique des capacités pour les adapter aux évolutions des défenses des compétiteurs. Ces constats sont ensuite repris et développés dans les documents officiels comme dans les versions successives de la Revue nationale stratégique.

Le discours de l’île Longue apparaît comme l’aboutissement de réflexions et de concertations. Il consacre une inflexion de la posture qui s’est accélérée depuis 2022. En quatre ans, le président s’est exprimé une vingtaine de fois sur le nucléaire, démontrant une volonté de faire évoluer la posture nationale, notamment sur la dimension européenne des intérêts vitaux. Il les a précisés en en excluant l’Ukraine et sa région (24) et a cherché à renforcer à l’échelle européenne la logique d’épaulement avec les initiatives pour l’alerte avancée (initiative JEWEL) ou pour la frappe dans la très grande profondeur (initiative ELSA). Capacités au rang desquelles il souhaite placer la dissuasion française indépendante puisqu’elle est « un élément incontournable de la défense du continent européen (25) ». Cette évolution s’accompagne d’un rapprochement stratégique avec le Royaume – Uni, marqué par une relance de la coopération nucléaire bilatérale en juillet 2025. Deux déclarations sont alors publiées :

• celle de Northwood, dans la même ligne que celle de Chequers (1995), qui crée un groupe de pilotage nucléaire franco – britannique. Contrairement à celui de 1995, il semble tourné vers la coordination des capacités et des opérations (26) ;

• celle de Lancaster House 2.0, dont le premier point est consacré au renforcement de la coopération des dissuasions nucléaires, notamment dans le domaine de la recherche (27).

Une nouvelle doctrine

À l’île Longue, le président dresse le bilan de la dégradation sécuritaire du monde et des menaces qui pèsent sur l’Europe. Il acte le changement d’ère ou d’âge nucléaire en affirmant : « Le demi – siècle qui vient sera un âge ’’armes nucléaires”. (28) » L’Europe et la France sont directement exposées par le délitement des normes internationales, la montée d’impérialismes et le réagencement des priorités américaines. Tempori servire (29) : « Cette période justifie un durcissement de notre modèle. » La dissuasion française ne vise plus seulement tout adversaire, mais « toute combinaison d’adversaires ». La France introduit une posture de dissuasion avancée. Elle permettrait potentiellement à la CNA de se desserrer sur des bases alliées avec leur armement nucléaire. Elle ouvre à ses partenaires la possibilité de participer aux exercices de la dissuasion, au signalement stratégique et même aux activités nucléaires, mais seulement de manière conventionnelle. Le Groupe de Northwood a assisté mi – décembre à un exercice « Poker » de la CNA. Cet ajustement doctrinal était attendu depuis 2020 puisqu’il est la conjonction de la dimension européenne des intérêts vitaux et de la volonté de créer une autonomie stratégique européenne. Enfin, le nombre de têtes est de nouveau augmenté et désormais tenu secret.

Trois arguments ont peut-être poussé le chef de l’État à augmenter le nombre d’effecteurs nucléaires. Le premier est celui des progrès antimissiles, et notamment de l’interception hypersonique et exoatmosphérique nécessitant possiblement une forme de saturation. Le deuxième est peut-être l’élargissement de la définition des intérêts vitaux et de leur dimension européenne ; élargissement que la France n’avait pas pris en compte du fait de l’absence de menace directe sur le sol européen. L’augmentation du nombre de têtes serait donc un signal symbolique adressé aux compétiteurs et aux alliés pour signifier la modification de la définition. Enfin, le dernier argument est celui de la menace des combinaisons d’acteurs. L’augmentation du nombre de têtes et la fin de la transparence sur les stocks renforcent l’ambiguïté. D’un point de vue capacitaire, les effecteurs supplémentaires, qui seront vraisemblablement des TNO‑2 (30) ou des TNA‑2, posent la question de leur distribution sur les vecteurs. Le mirvage des trois jeux de 16 missiles peut être maximisé jusqu’à 10 TNO‑2 par missile. Ajouter davantage de missiles n’est pas utile puisque seuls trois SNLE sur quatre sont disponibles en permanence, à moins que leur nombre ou leur capacité d’emport augmente pour la troisième génération. L’autre possibilité est l’augmentation des vecteurs aéroportés, soit sur la génération ASMPA‑R, soit sur la prochaine : l’ASN‑4G. Cette supposition pourrait être corrélée à la renucléarisation de la base 116 de Luxeuil – Saint – Sauveur – « face à l’Est » – annoncée en mars 2025.

La question opérationnelle est aussi importante. Travailler avec les alliés relève d’une double logique : politique, puisqu’elle appuie la dimension européenne des intérêts vitaux, et opérationnelle, parce qu’elle pourrait vraisemblablement faciliter le raid nucléaire en coordonnant les systèmes antimissiles alliés à la CNA. L’idée pourrait être de lui garantir l’ouverture de l’espace aérien de certains pays, notamment ceux qui vont s’équiper d’une défense antiaérienne intégrée comme l’European sky shield initiative, par exemple. En effet, il semble que de tels systèmes pourraient « gêner » ou potentiellement freiner un raid vers l’Est et que ce type de coordination permettrait aux alliés de mieux comprendre la doctrine française et d’en faciliter l’exécution. La dimension européenne faciliterait donc le volet opérationnel, et ce d’autant plus si les chasseurs sont positionnés aux approches immédiates du territoire de l’adversaire et obtiennent ainsi une plus grande agilité opérationnelle.

Ruptures et continuité

En modifiant discours, doctrine et capacités, la France est donc le dernier des EDAN (31) – comme en 1996 – à entrer dans cette nouvelle ère en modifiant sa posture. Quels ont été les facteurs freinant ou accélérant ce changement ? Le désengagement étasunien et les menaces sur ses intérêts européens ? L’espérance d’un retour à l’ordre ? La certitude de la crédibilité de la dissuasion française jusqu’à début 2026 ? La réponse se trouve vraisemblablement à la croisée de ces questions. Tout en refusant la bataille nucléaire ou le partage nucléaire à tous les niveaux (de la décision au tir), ce discours signe la prise en considération matérielle des nouvelles conditions de l’ordre international. Les évolutions technologiques attendues pour l’ASN‑4G ou le M51 relèvent de la modernisation et de la mise à niveau des vecteurs face aux défenses antimissiles. Mais l’augmentation du nombre de têtes et la dissuasion avancée apparaissent comme des ruptures capacitaires et opérationnelles, notamment par rapport à la politique de réduction des armements déployée depuis 30 années (1996-2026). Néanmoins, sur le plan doctrinal, le discours de l’île Longue s’inscrit davantage dans la continuité : l’adaptation réaliste de la dissuasion à l’environnement stratégique.

Notes

(1) Colin S. Gray, The Second Nuclear Age, Lynne Rienner, Londres, 1999, p. 33.

(2) Ibid., p. 133.

(3) Lucien Poirier, « Sur l’attente stratégique », in Lucien Poirier et François Géré, La réserve et l’attente, Economica, Paris, 2001, p. 136.

(4) Revue nationale stratégique, 2025, p. 14.

(5) Christian Malis, Guerre et Stratégie au XXIe siècle, Fayard, Paris, 2014, p. 94.

(6) Christian Malis, « L’Église catholique face aux armes nucléaires », in Jean Baechler et Frédéric Ramel, L’Arrière, Hermann, Paris, 2017, p. 240.

(7) Pierre Vandier, La dissuasion au troisième âge nucléaire, Éditions du Rocher, Paris, 2018, p. 58.

(8) Thomas Gomart, « Nous sommes entrés dans le troisième âge nucléaire », Études, no 4250, juin 2018, p. 27-28.

(9) Emmanuelle Maitre, « La dissuasion française au troisième âge nucléaire », Recherches & Documents, no 14/2023, Fondation pour la recherche stratégique (FRS), octobre 2023.

(10) Louis Gautier, « Après la dissuasion, le nouvel âge nucléaire », Le Grand Continent, 15 décembre 2025 (https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​5​/​1​2​/​1​5​/​l​e​-​n​o​u​v​e​l​-​a​g​e​-​n​u​c​l​e​a​ire).

(11) Colin S. Gray, The Second Nuclear Age, ouvr. cité, p. 5.

(12) Marcel Duval et Dominique Mongin, Histoire des forces nucléaires françaises depuis 1945, PUF, Paris, 1993, p. 98.

(13) Marc Theleri, Initiation à la force de frappe française 1945-2010, Stock, Paris, 1997, p. 246.

(14) Voire depuis le retrait américain du traité ABM (Anti-ballistic missile) en 2002.

(15) Vladimir Poutine, « Discours du président russe Vladimir Poutine devant l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie », ambassade de la Fédération de Russie en France, 21 février 2023.

(16) Hypersonic glider Vehicle, Hypersonic cruise missile, Fractional orbital bombardment system.

(17) Emmanuelle Maitre, « La dissuasion française au troisième âge nucléaire », art. cité, p. 7.

(18) Gouvernement britannique, Global Britain in a Competitive Age: the Integrated Review of Security, Defence, Development and Foreign Policy, mars 2021, p. 76-77.

(19) Thomas Newdick, « Major Indications Nuclear Bombs Are Back At USAF Air Base In England », The War Zone, 21 juillet 2025.

(20) Gouvernement britannique, « UK to purchase F-35As and join NATO nuclear mission as Government steps up national security and delivers defence dividend », 24 juin 2025.

(21) Un pays possède une triade lorsqu’il dispose de vecteurs lançant les effecteurs depuis le sol, les airs ou les mers. Si elle permet de démontrer une maîtrise technique, elle n’est cependant pas nécessaire pour assurer la crédibilité opérationnelle d’une frappe de représailles par exemple.

(22) François Hollande, « Déclaration du Président de la République sur la dissuasion nucléaire à Istres », 19 février 2015.

(23) Emmanuel Macron, « Discours sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27e promotion de l’École de Guerre », Élysée, 7 février 2020.

(24) « Vidéo – Soutien à Ukraine ‘‘Notre capacité nucléaire nous donne une responsabilité” », affirme Emmanuel Macron au 20 h de TF1 », TF1 Info, 14 mars 2024.

(25) Emmanuel Macron, « Discours sur l’Europe à la Sorbonne », Élysée, 25 mars 2024.

(26) Élysée, « Déclaration de la République française et du Royaume-Uni sur la politique et la coopération nucléaire », 10 juillet 2025.

(27) Gouvernement britannique, « Northwood Declaration: UK-France joint statement on nuclear Policy and Cooperation », 10 juillet 2025.

(28) Emmanuel Macron, « Discours sur la dissuasion nucléaire de la France, à l’île Longue », Élysée, 2 mars 2026.

(29) « S’adapter aux circonstances ».

(30) Tête nucléaire océanique/aéroportée, de deuxième génération.

(31) État doté de l’arme nucléaire : au sens du Traité de non-prolifération (1968), l’un des cinq États dotés avant le 1er janvier 1967.

Michel Camelot

areion24.news

Cameroun : le renseignement d’État, entre guerre des clans et business privé

 



Autour de Paul Biya, plusieurs camps se disputent le renseignement, la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) mais aussi la Direction de la surveillance du territoire (DST) ou encore le renseignement militaire. Il y a le camp du secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, celui d’Oswald Baboké, proche de la première dame, et enfin celui de Franck Biya, fils aîné du président.

Dans ce décryptage vidéo, Yves Plumey Bobo revient sur les dessous de son enquête, Les secrets du renseignement camerounais. Pendant des mois, le journaliste de Jeune Afrique a recueilli des témoignages et des preuves sur les dérives d’un appareil d’État censé protéger le pays. Il a découvert un marché noir de l’information, et une DGRE affaiblie par les rivalités qui rongent l’entourage de Paul Biya.

Des rapports contradictoires

Leur arme principale : les rapports qui parviennent au chef de l’État, chaque camp lui livrant sa version des faits. Léopold Maxime Eko Eko, patron de la DGRE pendant plus de dix ans, s’est retrouvé au cœur de la bataille. En janvier 2023, son rapport décrit Ngoh Ngoh comme impliqué dans un projet de coup d’État. Le lendemain de sa transmission, il est arrêté dans l’enquête sur l’assassinat de Martinez Zogo. Il y voit un complot, Ngoh Ngoh balaie les accusations.

Dans l’ombre de ces rivalités, les moyens de l’État servent aussi des intérêts privés. Sans ressources, la DGRE voit une partie de ses agents monnayer leurs services : 25 000 F CFA, moins de 40 euros, suffiraient pour obtenir les relevés téléphoniques d’une épouse que l’on soupçonne. Un homme d’affaires dit avoir fait rédiger un faux rapport pour faire muter un fonctionnaire gênant. Un dispositif qui repose aussi sur des relais de terrain, cadres sous identité d’emprunt ou étudiants recrutés avec la promesse d’un emploi.

Yves Plumey Bobo
Fatma Ben Hamad

Victoire militaire de l’État islamique sur ses rivaux d’Al-Qaïda au Burkina Faso

 

Si la guerre de communication fait rage entre les deux franchises djihadistes sur le bilan des combats à grande échelle survenus ces derniers jours au nord du Burkina Faso, ils attestent, en tous cas, d’un niveau de violence inédit entre les deux groupes au Sahel depuis l’éclatement au grand jour de leur rivalité en 2019.

La zone des récents combats se situe entre Tessit au Mali et Ganadaouri au Burkina Faso

L’évolution du front malien, qui s’est traduit, depuis la reprise de Kidal le 6 octobre par des frappes soutenues de l’armée et de ses alliés russes contre les regroupements de la filiale sahélienne d’Al-Qaïda, a joué en faveur de l’État islamique au Sahel, qui a remporté la bataille de l’Oudalan, dans le nord du Burkina Faso, non loin des frontières malienne et nigérienne.

On s’attendait à une confrontation de grande ampleur depuis l’été, au vu de l’importante mobilisation de forces de l’État islamique (EIS) dans la région de Menaka depuis août. L’analyste Ange Vital Boko l’avait prédit, mettant en garde le Niger, pays situé au centre des canaux de circulation du groupe, avec une capitale, Niamey, à portée d’attaque, comme en attestent les enlèvements en pleine ville et l’assaut contre l’aéroport en janvier 2026.

Mais il faut remonter le fil des escarmouches et éliminations ciblées de chefs et de transfuges de part et d’autre pour identifier le début de la séquence, depuis juillet au moins, dans une région pastorale que se disputent de très longue date les deux rivaux. Le 13 juillet, le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans) avait revendiqué l’élimination au Burkina Faso d’un de ses chefs passé à l’EIS avec ses hommes en février, Sadou Samahouna. Concentré sur la bataille d’Anéfis, dans le nord du Mali, aux côtés de ses alliés indépendantistes touaregs, le JNIM redoutait une attaque de l’EIS sur son flanc sud-est, au Niger, où ses rivaux ont installé leur fief de part et d’autre de la frontière malienne. Le 21 juillet, les deux groupes s’étaient affrontés au Mali, à proximité de la grande mare de Gossi, le 26 juillet, au Niger, à Sambera, dans la région de Dosso. En août, c’est à nouveau dans le nord du Burkina Faso que les affrontements ont pris place: le JNIM a revendiqué des attaques ciblées à Bangao et Dorkoye puis des heurts ont éclaté dans la zone d’Ekacham Ouest, faisant de nombreuses victimes dans les deux camps.

Une bataille féroce et de lourdes pertes

La séquence qui nous occupe a commencé le 7 octobre, à Tessit, dans le Gourma malien voisin, et c’est le JNIM qui a gagné la première manche, d’après les sources de Mondafrique. Sous l’effet des attaques tendant à couper ses lignes d’approvisionnement, l’État islamique a ensuite jeté toutes ses forces dans la bataille, cette fois du côté burkinabè, à Ganadaouri, dans la zone de Tin-Akoff. Victorieux de la deuxième manche, c’est, logiquement, l’État islamique qui a communiqué le plus abondamment sur ces événements, le 15 octobre dans son hebdomadaire al-Naba. Al-Naba précise les contours des combats du vendredi 9 octobre. « Une bataille féroce a opposé les soldats du Califat à un important contingent de miliciens apostats d’Al-Qaïda, infligeant à ces derniers de lourdes pertes humaines et matérielles. »

Selon l’organe de l’EI, « la milice apostate d’Al-Qaïda avait mobilisé plus de 3000 de ses membres pour tenter de progresser vers les positions des moudjahidine dans la région d’Oudalan. Les détachements de reconnaissance des soldats du Califat surveillaient les mouvements ennemis et observaient de près leur progression avant que les assaillants ne choisissent un emplacement près du village de Ganadaouri pour y tendre une embuscade de grande ampleur ». Selon Al-Naba, les combats auraient duré environ deux heures, avant que « les rangs de la milice apostate ne cèdent et que ses membres ne prennent la fuite. » Poursuivis sur 80 km, « les derniers fuyards » auraient été tués « par centaines », y compris « des dizaines de prisonniers interrogés puis exécutés sur place. »

Al-Naba revendique 400 morts ennemis, sans fournir d’images convaincantes de ce chiffre. En revanche, le butin récupéré est photographié (voir ci-dessus). Al-Naba écrit que 300 motos auraient été incendiées et 104 autres saisies, « ainsi qu’un véhicule tout terrain, 8 mitrailleuses lourdes, 44 mitrailleuses moyennes, 415 fusils, 13 lance-roquettes, plusieurs dizaines d’appareils radio et une quantité importante de munition. » Le JNIM n’a pas encore communiqué officiellement sur ces combats, ce qui est un indicateur de l’issue. Le nombre des morts, comme celui des combattants, fait débat sur la toile. Des témoignages locaux rapportés à Mondafrique font état de « corps jonchant le sol. »

Forte mobilisation de part et d’autre

Carte interactive des groupes salafistes djihadistes en Afrique de l’Ouest. En rouge, les groupes affiliés à Al-Qaïda, en noir à l’État islamique (carte Critical Threats)


Les deux belligérants avaient réuni beaucoup d’hommes pour ces combats décisifs. Côté JNIM, si le gros des troupes engagées dans l’Oudalan étaient les combattants locaux d’Ansaroul Islam – la petite sœur burkinabè de la katiba Macina malienne – ils étaient renforcés par des Maliens de la katiba Serma, venus du Gourma, et de la katiba Macina, en petit nombre. Des Nigériens et des Béninois de la katiba Anifa ont aussi prêté main forte. Des drapeaux des indépendantistes touaregs du Front de libération de l’Azawad ont été récupérés par l’EIS, attestant de la fusion tactique du FLA et du JNIM bien au-delà des régions du nord malien.

Côté EIS, les renforts les plus significatifs sont venus du Nigeria, à travers les troupes très aguerries d’ISWAP (l’État islamique en Afrique de l’Ouest, dont la base se trouve près du lac Tchad) et leurs alliés de Lakurawa, qui échangent en langue haussa avec les Peuls nigériens. Un renfort du Sahara occidental est aussi évoqué, chose plus exceptionnelle, même si les chefs de l’État islamique sont invariablement sahraoui depuis la création du groupe en 2015. Les commandants des cinq émirats de l’EIS au Sahel ont participé à la bataille, mobilisant plus de 1000 hommes selon certaines sources. ISWAP et les combattants sahraoui apportent, notamment, leur compétence en manipulation de drones kamikazes, encore rare à l’État islamique contrairement au JNIM et au FLA. La rançon de Kevin Rideout, l’otage américain libéré en août dernier en Libye (on parle de 13 millions de dollars US), a permis de financer la logistique – les hommes, le carburant, les véhicules – sous le commandement opérationnel d’Abou Houreira, un Peul d’Ansango.

Contrôler les axes vitaux

C’est toujours le contrôle des axes de circulation qui fait l’objet de la rivalité principale des deux groupes. L’Oudalan, en pleine zone pastorale, est une plaque tournante des réseaux de criminalité transnationale qui taxent les flux de carburant et de cannabis. La province de l’Oudalan regorge, en outre, de sites d’orpaillage. Mais au-delà de la province, c’est le contrôle de toute la région qui est en jeu. Le 10 octobre, sur Facebook, un internaute, Eghamer Ag, écrivait : «les violents combats de ce vendredi 9 octobre entre le JNIM et l’EI-Sahel ne sont pas de simples batailles entre rivaux. Le vainqueur de la bataille aura le pouvoir suprême, contrôlera tous les passages aux frontières et deviendra le véritable chef du Sahel pour longtemps. »

Ce qui est sûr, c’est que, pour l’État islamique, ces événements marquent un retour en force. Mais l’objectif de reconquête de l’organisation va plus loin. Il s’agit d’ouvrir une route vers le golfe de Guinée, à travers le parc W qui jouxte le Bénin à l’ouest du fleuve Niger, l’est nigérian étant sous le contrôle de ses alliés et parents de Lakurawa. Les Peuls de l’EIS se sont rapprochés de Haussas du sud et de l’ouest du Niger, notamment à Dosso, qui facilitent la logistique et le franchissement de la frontière Niger-Nigeria, fournissent motos et carburant et se déplacent dans des véhicules achetés par l’organisation. L’EIS s’est élargie à d’autres communautés, à travers de nouveaux partenariats et appuis, venus d’ailleurs. La présence d’une trentaine de combattants du Moyen-Orient est régulièrement évoquée.

Quoi qu’il en soit, les armées de l’Alliance des États du Sahel contemplent avec ravissement cette guerre entre djihadistes, qui affaiblit les deux parties et désorganise leur ennemi principal qu’est le JNIM. L’EIS était jusqu’ici une moins grande menace pour le Mali et le Burkina Faso que sa rivale affiliée à Al-Qaïda. Le petit nombre des attaques de l’EIS contre les deux pays ces derniers mois a même nourri le soupçon d’une trêve secrète, accusation dont le JNIM se fait régulièrement l’écho. Mais selon une source bien informée sur le groupe, « l’agenda de l’État islamique n’est pas Bamako. C’est le couloir vers le golfe de Guinée et la prise en étau du Nigeria, du bassin du lac Tchad à l’est, jusqu’à la frontière Bénin-Niger à l’ouest. » 

Pour l’Algérie, en revanche, c’est une mauvaise nouvelle. Car l’État islamique, qu’Alger soupçonne d’être proche du Maroc, évolue non loin de la frontière entre le nord du Niger et le sud de l’Algérie. C’est aussi, bien sûr, une mauvaise nouvelle pour le Niger, pris en tenaille entre les deux franchises djihadistes et de plus en plus grignoté d’ouest en est et du nord au sud, sur les routes qu’emprunte le groupe armé entre son imprenable bastion de Menaka et son fief nigérian.

Nathalie Prévost