Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 15 juin 2026

Ces intermédiaires libanais que Téhéran contourne désormais

 

Depuis la mort de Khamenei, le guide suprème iranien, et l’assassinat de de Nasrallah, le chef du Hezbollah libanais, Téhéran a imposé des rapports plus verticaux et plus militaires avec ses interlocuteurs au Liban. À Beyrouth, Nabih Berri, chef du mouvement chiite Amal ainsi que l’aile politique du Hezbollah continuent pourtant de raisonner avec les réflexes d’hier, sans voir que le pouvoir iranien les ignore désormais. Le centre de gravité des Gardiens de la Révolution au Liban s’est déplacé des notables de la pouvance chiite vers le Hezbollah militaire, l’askari

Une nouvelle direction iranienne a émergé de la décapitation, du choc et de la guerre, et la classe politique libanaise n’a pas encore compris ce que cela signifie. Nabih Berri, l’aile politique survivante du Hezbollah, et les intermédiaires qui les entourent continuent de lire Téhéran à travers les habitudes de l’ère Nasrallah. Les vieilles routines ont disparu. Le nouveau Téhéran est moins intéressé par le courtage libanais, moins patient avec le « franc-tireurisme » politique, et moins disposé à filtrer ses décisions stratégiques à travers une classe locale compromise à laquelle il ne fait plus entièrement confiance.

Cette conclusion semble s’être durcie au sein de la nouvelle direction iranienne. L’aile politique du Hezbollah et l’establishment Amal sont des fardeaux : vieux, lents, et dépendants d’un ordre politique libanais que Téhéran a rayé de ses calculs. Le nouveau Téhéran ne veut pas que ses décisions soient filtrées par des figures qui ont survécu en prenant des engagements contradictoires auprès de multiples parties à la fois. Il traite directement avec la réalité militaire du Hezbollah. La mise à l’écart de l’ancienne classe politique n’est pas anodine. C’est un changement de logique de commandement. L’Iran n’abandonne pas le Hezbollah. Il contourne sa couche politique zombie.

Berri face à la fin de l’ancien système

C’est précisément ce que Nabih Berri commence lentement et partiellement à comprendre. Au lendemain immédiat de la mort de Khamenei, Berri semblait croire que son coup de force tranquille, sa manœuvre pour retourner la situation contre le Hezbollah après la mort de Nasrallah, avait réussi. En s’approchant et en capturant des éléments clés de l’ancien appareil du Hezbollah, des hommes qui avaient été les commissaires de Nasrallah, ses messagers personnels, ses négociateurs de confiance et ses interprètes politiques, il a peut-être imaginé qu’il avait hérité des leviers fonctionnels de l’ancien ordre. Un bref instant, cela a pu paraître plausible. L’ancienne couche politique du Hezbollah, orpheline sans Nasrallah, était désorientée. Téhéran absorbait le choc. Les institutions libanaises attendaient des signaux. Les interlocuteurs étrangers cherchaient des canaux. Berri, fort de sa longue expérience de survie par l’ambiguïté, a peut-être cru qu’il s’était de nouveau positionné comme le courtier incontournable.

Ce moment est en train de passer. Berri se retrouve désormais encombré de figures qui pourraient bientôt être mises à l’écart par la nouvelle direction iranienne. Les hommes qui comptaient parce qu’ils avaient accès à Nasrallah comptent moins maintenant que Téhéran n’a plus besoin de ses anciens messagers. Leur autorité était dérivée. Leur utilité venait de leur proximité avec l’homme qui monopolisait l’interprétation. Sans lui, ils risquent de devenir les vestiges d’une structure dont le centre n’existe plus. La tentative de Berri de les capturer pourrait donc s’avérer moins un succès qu’un mauvais calcul, un poids mort hérité d’une époque révolue. Il a peut-être gagné de l’influence sur une couche que Téhéran est déjà en train de mettre à la retraite.

Dans ses cercles proches, Berri a répété que la décision du Hezbollah n’appartient à personne au Liban et est désormais « entièrement à Téhéran », entre les mains des Gardiens de la révolution. La formule sert deux objectifs. Elle explique une réalité qu’il ne contrôle plus, et elle déplace la responsabilité loin des intermédiaires libanais qui ont mal lu la transformation. En insistant sur le fait que tout est à Téhéran, Berri se présente comme dépassé par des forces qui échappent au Liban, rejetant la faute là où se trouve la tête des tentacules. Cela lui permet de dire à Joseph Aoun, au Premier ministre Nawaf Salam, et aux interlocuteurs étrangers que le problème c’est l’Iran, non la classe politique libanaise qui a manœuvré et mal calculé après la mort de Nasrallah.

Le problème de Berri est que cette phrase est à la fois vraie, trompeuse et disculpatoire. Oui, la décision s’est déplacée plus directement vers Téhéran. Mais elle s’est déplacée de l’aile politique zombie vers le Hezbollah militaire, l’askari. Et elle ne s’est pas déplacée vers un Téhéran qui a besoin de lui comme traducteur libanais obligatoire, ni vers un Téhéran qui voit l’ancienne aile politique du Hezbollah comme le gardien naturel des intérêts chiites libanais. Elle s’est déplacée vers une nouvelle logique de commandement iranienne qui traite la guerre, la dissuasion, la négociation et la discipline interne libanaise comme un seul dossier. Dans ce dossier, Berri n’est plus indispensable. Il peut encore avoir des canaux, les contacts de son gendre à Washington, les siens à Doha et à Paris. Mais l’utilité n’est pas l’autorité.

À son âge, et après des décennies à maîtriser l’ancienne grammaire libano iranienne, Berri aura du mal à saisir la transformation à l’intérieur de l’Iran. Il peut dépêcher son ministre de confiance Ali Hassan Khalil à Téhéran à répétition. Il peut demander un autre mea culpa, un autre sursis, une autre formule qui préserve son rôle de courtier chiite. Le nouvel Iran peut écouter et recevoir des messages. Cela ne signifie pas qu’il reconstruira l’ancienne hiérarchie pour accommoder des hommes dont les réflexes se sont formés dans une autre époque.

Le même malentendu traverse la direction politique du Hezbollah. Naim Qassem, Mohammad Raad, et les figures plus âgées qui les entourent parlent le langage de la continuité, mais la continuité est précisément ce qui a été brisé. Ils opèrent dans l’ombre de Nasrallah sans posséder son autorité, son réseau de renseignement, sa relation avec Téhéran et le défunt guide suprême, ni sa capacité à imposer une cohérence aux contradictions. Ils ont hérité du vocabulaire de la résistance, non de l’architecture qui le faisait fonctionner. Ils peuvent répéter les formules. Ils ne peuvent pas nécessairement commander le système qui leur donnait autrefois leur sens.

Israël et le Liban devant un Iran qu’ils lisent mal

Israël est également en retard, encore une fois. Netanyahu a peut être compris la centralité de Nasrallah, mais Israël n’a pas compris le nouvel Iran qui a émergé de la décapitation. Il croit peut être que la suppression de Khamenei, de Nasrallah et de plusieurs couches de commandement a affaibli l’Iran jusqu’à l’incohérence. Mais la décapitation a aussi accéléré le renouveau. Elle écarte les anciens prudents, les habitudes héritées et les délais bureaucratiques. Elle force une nouvelle direction à émerger sous pression, moins attachée aux anciens intermédiaires et plus disposée à prendre des risques. Israël a compris trop tard que Nasrallah était l’axe de l’axe. Il est en train de mal lire le système qui lui a survécu.

C’est pourquoi les négociations autour du Liban sont dangereuses et facilement mal interprétées. Des rumeurs circulent, peut être diffusées par le Mossad lui même, selon lesquelles le Hezbollah négocie avec les Israéliens à Doha, ou que le gendre de Berri négocie avec eux à Washington. Que ces rumeurs soient vraies est secondaire. La nouvelle direction à Téhéran ne devrait pas tolérer le franc tireurisme sur des dossiers qu’elle considère comme existentiels. Elle peut tolérer des canaux pour tester le langage ou gagner du temps. Elle ne permettra pas à l’aile politique zombie ni au réseau de Berri de façonner le résultat final. Ils peuvent parler, faire flotter des formules, rassurer les étrangers. Téhéran ne leur permettra pas de s’approprier le résultat.

La classe politique libanaise se comporte comme si c’était un autre cycle de marchandage, une autre saison de médiation gérée entre Aïn el Tiné, Baabda, Washington, Doha et Haret Hreik. Ce n’est peut-être pas le cas. C’est peut-être le début d’une nouvelle hiérarchie au sein de la sphère politico-militaire chiite, dans laquelle les anciens courtiers libanais sont rétrogradés et éjectés, l’aile militaire devient l’interlocuteur principal, et l’Iran n’accepte plus le théâtre politique libanais comme l’arène où les décisions stratégiques se convertissent en compromis. Le point central n’est pas que l’Iran soit devenu irrationnel. C’est que les autres le lisent encore comme si rien d’essentiel n’avait changé.

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Accord Washington-Téhéran: Ormuz rouvre, les marchés respirent

 

L’accord annoncé entre les États-Unis et l’Iran promet de mettre fin à la guerre régionale déclenchée le 28 février et d’ouvrir la voie à la réouverture du détroit d’Ormuz. Les cours du pétrole ont immédiatement reculé et les réactions internationales se sont multipliées. Mais derrière le soulagement diplomatique persistent déjà plusieurs ambiguïtés.

L’annonce de l’accord entre Washington et Téhéran a d’abord produit un effet de soulagement. Après plusieurs mois d’une guerre régionale qui menaçait d’embraser le Golfe, de paralyser le détroit d’Ormuz et de provoquer une nouvelle flambée des prix de l’énergie, la perspective d’une désescalade a immédiatement été saluée par les chancelleries et les marchés. Selon les éléments annoncés par les médiateurs, l’accord doit permettre de mettre fin aux opérations militaires «sur tous les fronts», de rouvrir progressivement Ormuz et de créer les conditions d’un règlement plus large incluant le nucléaire iranien, le blocus naval américain et les mécanismes de vérification des engagements pris par Téhéran.

Cette annonce offre à chaque acteur une victoire exploitable. Donald Trump peut se présenter comme l’homme qui a imposé la réouverture de l’une des artères maritimes les plus sensibles du monde, fait baisser les cours du pétrole et contraint l’Iran à revenir dans un cadre de négociation. Téhéran, de son côté, obtient une sortie de crise, la perspective d’un allègement progressif des sanctions et le maintien d’un rôle central dans les équilibres régionaux. Les médiateurs, au premier rang desquels le Pakistan et le Qatar, voient leur importance diplomatique confirmée. Quant aux Européens, longtemps réduits à commenter une escalade sur laquelle ils avaient peu de prise, ils retrouvent une marge d’intervention, notamment autour de la sécurisation maritime et de la stabilisation du Liban.

Une salve de réactions internationales

Les premières réactions internationales disent bien l’ampleur de l’enjeu. Les Nations unies ont salué une étape cruciale vers un règlement pacifique du conflit. L’Union européenne a dit sa disponibilité à contribuer à une paix durable, en insistant sur la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Le Royaume-Uni a félicité le président américain ainsi que les médiateurs, tout en appelant à une mise en œuvre intégrale du protocole d’accord. La Chine a salué les efforts du Pakistan, tandis que le Qatar a exprimé son soutien aux initiatives destinées à renforcer la sécurité régionale. L’Arabie saoudite, plus prudente, a rappelé que les intérêts sécuritaires des États de la région devaient être pris en compte. L’Égypte a espéré un tournant vers une confiance mutuelle renforcée. Le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont, chacun à leur manière, insisté sur la libre circulation maritime, la stabilité commerciale et la nécessité de répondre aux préoccupations liées au programme nucléaire iranien.

Ce concert diplomatique révèle deux choses. D’abord, l’accord est perçu comme un soulagement mondial, car la crise d’Ormuz ne concernait pas seulement les puissances régionales: elle menaçait les flux énergétiques, les chaînes d’approvisionnement et les économies importatrices. Ensuite, la prudence reste générale. Les capitales saluent l’annonce, mais attendent les modalités concrètes. La paix proclamée ne vaudra que par ses mécanismes: calendrier de signature, déminage, levée progressive du blocus, éventuel allègement des sanctions, garanties sur le nucléaire, contrôle des relais régionaux de l’Iran et clarification du statut des fronts concernés.

La réaction des marchés a été immédiate. Les cours du pétrole ont reculé après l’annonce, le Brent tombant autour de 83 dollars et le WTI américain autour de 80 dollars. Ce repli traduit moins une confiance totale dans l’accord qu’une anticipation: si Ormuz rouvre et si les flux reprennent, le risque d’un choc pétrolier majeur diminue. Les investisseurs avaient déjà intégré la possibilité d’un compromis, mais l’annonce leur donne un signal supplémentaire. Pour les pays importateurs, c’est une respiration. Pour les producteurs, un ajustement. Pour Washington, un argument politique puissant: la désescalade se traduit par un effet économique visible.

Ormuz, symbole d’une paix encore ambiguë

Mais c’est précisément autour d’Ormuz que les premières ambiguïtés apparaissent. Donald Trump a affirmé autoriser la réouverture du détroit sans droits de passage, en parallèle de la levée du blocus naval américain. La formule est spectaculaire: elle vise à présenter l’accord comme une restauration de la liberté de navigation. Mais, du côté iranien, l’agence Fars a rapporté qu’une clause aurait été ajoutée au dernier moment pour prévoir des redevances liées à des «services maritimes» dans le détroit, en soulignant la souveraineté irano-omanaise sur cette zone stratégique. Autrement dit, là où Washington parle de passage libre, Téhéran cherche à préserver une capacité de valoriser, politiquement et économiquement, sa position géographique.

Cette divergence n’est pas un détail technique. Elle révèle la nature même de l’accord: un compromis où chaque partie tente de transformer une concession en victoire. Les États-Unis veulent montrer que leur pression a contraint l’Iran à rouvrir Ormuz. L’Iran veut éviter l’image d’une capitulation et rappeler qu’il demeure un acteur souverain sur une route maritime vitale. Cette bataille d’interprétation pourrait annoncer d’autres frictions. Qui vérifiera l’absence de droits de passage? Comment seront définis les «services maritimes»? Quelle sera la place d’Oman? Quelle mission pour les forces occidentales, notamment la mission franco-britannique évoquée pour accompagner la sécurisation du détroit? Et jusqu’où Washington acceptera-t-il que Téhéran conserve une forme de levier sur la navigation?

L’accord s’inscrit aussi dans un contexte plus large, celui du G7 à Évian, où Donald Trump arrive renforcé par cette annonce, mais toujours imprévisible. Emmanuel Macron entend pousser une initiative franco-britannique pour accompagner la réouverture d’Ormuz et inscrire la désescalade dans un cadre plus durable. La France insiste également sur le Liban, sur la nécessité d’un cessez-le-feu robuste et sur les conséquences régionales de l’accord. Or c’est là que le dossier énergétique rejoint le dossier stratégique. Ormuz est la vitrine de l’accord, mais il n’en est pas le seul test. La véritable question est de savoir si la désescalade annoncée pourra s’étendre aux fronts périphériques de l’influence iranienne, en particulier au Liban, où le Hezbollah demeure au cœur de l’équation.

L’accord Washington-Téhéran peut donc être lu comme un tournant, mais pas encore comme un règlement. Il réduit le risque d’un choc pétrolier, rassure les marchés, offre aux grandes puissances une séquence diplomatique positive et donne à l’Iran comme aux États-Unis une issue politique. Mais il reste traversé par des zones d’ombre: la clause iranienne sur Ormuz, le calendrier de mise en œuvre, la question nucléaire, les sanctions, les garanties régionales et le sort des relais armés de Téhéran. Une paix durable ne se mesurera pas seulement à la baisse du Brent ou aux déclarations de satisfaction des capitales. Elle se mesurera à la capacité de l’accord à transformer les rapports de force qui ont conduit à la guerre. Or, sur ce point, le dossier le plus sensible n’est peut-être pas dans le détroit d’Ormuz. Il est au Liban.

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Qatar-Iran : le pacte secret qui embarrasse Doha

 

Au lendemain de l’annonce par Washington et Téhéran d’un accord censé mettre fin à la guerre au Moyen-Orient, sur tous les fronts, Liban compris, mais dont les clauses demeurent encore floues avant une signature attendue à Genève, les révélations du Washington Post éclairent une autre bataille en coulisse: celle des arrangements secrets, des peurs gazières et des doubles jeux qataris.

Le Qatar a tenté de négocier un accord secret avec Téhéran pour se protéger des missiles iraniens. Selon les informations révélées par le Washington Post, le petit émirat du Golfe aurait cherché, peu après le début des frappes israélo-américaines contre la République islamique, à obtenir de l’Iran l’assurance que ses installations énergétiques seraient épargnées. En échange, Doha aurait proposé de suspendre unilatéralement sa production de gaz, mesure spectaculaire qui aurait mécaniquement contribué à faire flamber les prix de l’énergie et à accroître la pression économique sur les États-Unis et Israël afin de les pousser à abréger la guerre. Une forme de marché « gagnant-gagnant », du moins sur le papier: le Qatar protégeait son poumon économique, l’Iran frappait indirectement ses adversaires par le levier des marchés, sans nécessairement élargir encore le théâtre militaire.

Cette information, que Doha dément avec vigueur, est révélatrice des intrigues qui se jouent en coulisse dans une région où les alliances officielles ne disent jamais toute la vérité des rapports de force. Le Qatar est immensément riche, influent, actif sur tous les fronts diplomatiques, mais militairement vulnérable. Son territoire est exigu, ses infrastructures vitales concentrées, son économie dépendante de quelques installations énergétiques dont la destruction ou la paralysie aurait des conséquences mondiales. Dans une guerre régionale, un tel État ne peut donc se contenter des garanties publiques de ses alliés: il cherche aussi à parler à ses adversaires, à désamorcer les menaces, à acheter du temps, à déplacer le risque.

Ras Laffan, cœur gazier et talon d’Achille

La proposition qatarie, si elle est confirmée, n’a pas empêché l’attaque iranienne. À la mi-mars, un missile tiré par les forces iraniennes a frappé le terminal gazier de Ras Laffan, considéré comme la plus grande installation de production de gaz naturel liquéfié au monde. Les répercussions ont été immédiates sur l’approvisionnement énergétique international, notamment pour l’Asie et la Chine, liée à Doha par des contrats gaziers de plusieurs milliards de dollars. Ras Laffan n’est pas une infrastructure parmi d’autres: c’est le cœur battant de la puissance qatarie, le lieu où se transforme la rente en influence, où la géographie minuscule de l’émirat devient puissance mondiale.

Les négociations en sous-main du Qatar n’auraient-elles donc servi à rien, puisque la frappe contre Ras Laffan l’a malgré tout entraîné, comme ses voisins, dans la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël? Pas forcément, affirme le Washington Post. Des photos examinées par le quotidien américain auraient montré que les dommages infligés au terminal, bien que significatifs, étaient restés limités. De là à penser que les Iraniens se seraient retenus, ou qu’ils auraient voulu envoyer un signal sans provoquer l’effondrement complet de l’appareil gazier qatari, il n’y a qu’un pas. C’est précisément cette zone grise qui rend l’affaire si embarrassante: une attaque a bien eu lieu, mais elle aurait pu être beaucoup plus dévastatrice.

Doha, sans surprise, rejette ces « allégations » avec la dernière énergie. Les autorités qataries accusent le Washington Post de fragiliser les négociations irano-américaines en cours, dans lesquelles le Qatar, aux côtés du Pakistan, joue un rôle important, et de porter atteinte à la réputation de l’émirat. Un responsable qatari a reconnu que son pays avait exhorté l’Iran à ne pas l’attaquer, mais il a nié l’existence d’un arrangement secret du type décrit par le quotidien américain, estimant qu’un tel accord aurait créé un « précédent dangereux ». Le démenti est compréhensible: reconnaître une telle démarche reviendrait, pour Doha, à admettre qu’il a envisagé de manipuler l’approvisionnement énergétique mondial pour se protéger militairement, tout en restant officiellement dans le camp de Washington.

Le Washington Post, de son côté, dit tenir ses informations de responsables de la sécurité au Moyen-Orient et d’agences de renseignement. Le journal va jusqu’à citer des échanges attribués à des responsables qataris avec les Iraniens. « Vous ne nous attaquerez pas » si le terminal de Ras Laffan est fermé, aurait indiqué l’un d’eux dans un message consulté par les sources du quotidien. Un autre aurait ajouté: « Vous atteindrez vos objectifs sans nous frapper. » Ces formulations, si elles sont exactes, disent toute la logique du moment: le Qatar ne cherchait pas seulement à éviter une frappe; il proposait à l’Iran une autre manière de produire un effet stratégique.

La diplomatie du double jeu

On comprend qu’une telle duplicité ne puisse être avouée par le Qatar. Elle n’est pourtant pas entièrement surprenante. La diplomatie de l’émirat repose depuis longtemps sur une capacité rare à parler à des camps adverses, parfois ennemis. Doha entretient des liens étroits avec le Hamas, mouvement islamiste palestinien soutenu par l’Iran, dont certains chefs politiques ont longtemps résidé sur son territoire. Cette proximité avec une organisation classée terroriste par plusieurs démocraties occidentales n’a jamais empêché l’émirat de conserver une relation stratégique avec les États-Unis, qui disposent sur son sol de la base aérienne d’al-Udeid, le plus grand complexe militaire américain de la région.

Cette politique d’équilibriste est au cœur de la puissance qatarie. Le pays héberge les Américains, parle aux Iraniens, finance des médiations, accueille des mouvements islamistes, dialogue avec les Occidentaux, partage avec l’Iran l’exploitation du plus grand gisement gazier au monde, tout en permettant à des entreprises américaines comme ExxonMobil de jouer un rôle majeur dans ses infrastructures énergétiques. Ce n’est pas une contradiction accidentelle: c’est un système. Le Qatar a fait de sa vulnérabilité une méthode diplomatique. Trop petit pour imposer sa volonté par la force, il s’est rendu utile à tous, indispensable à certains, irritant pour beaucoup.

L’anecdote du Boeing 747 offert l’an dernier par l’émir Tamim ben Hamad Al Thani à Donald Trump, pour remplacer son vieillissant Air Force One, avait déjà résumé à sa manière l’état des relations entre Doha et Washington. Le cadeau, estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, avait fait les gros titres de la presse américaine et suscité l’enthousiasme du président américain. Dans le même temps, le Qatar poursuivait ses canaux de communication avec des acteurs que Washington combat ou sanctionne. C’est toute l’ambiguïté de Doha: allié stratégique, médiateur indispensable, partenaire énergétique, mais aussi puissance transactionnelle, capable de manœuvrer dans les angles morts des grandes alliances.

Reste que si l’information du Washington Post est exacte, le Qatar n’a pas obtenu d’engagement ferme de l’Iran. Les frappes sur Ras Laffan, même limitées, l’ont démontré. Doha avait néanmoins pris les devants en fermant le terminal dès le troisième jour du conflit, avant même d’obtenir une réponse iranienne à son offre présumée. Cette fermeture avait alors été justifiée par des « attaques militaires » qui ne s’étaient pas encore produites sur le sol qatari. À la lumière des révélations américaines, ce calendrier prend une autre signification: le Qatar savait que Ras Laffan était une cible potentielle, et il a tenté de transformer cette vulnérabilité en instrument de négociation.

Le quotidien américain affirme par ailleurs que des responsables de la CIA et de hauts responsables de l’administration Trump auraient été informés des pourparlers irano-qataris. Si cette initiative avait été rendue publique au moment où elle se déroulait, elle aurait pu porter préjudice aux négociations entre Washington et Téhéran. Mais rien de tel ne s’est produit. Au contraire, l’horizon de la relation entre les États-Unis et le Qatar semble rester dégagé. La semaine dernière encore, après avoir menacé de frapper l’Iran « très fortement », Donald Trump a finalement annoncé renoncer à reprendre les bombardements, notamment après un appel de l’émir du Qatar.

Dans cette affaire, le Qatar apparaît moins comme un traître que comme un État minuscule pris dans une guerre trop grande pour lui, et contraint de jouer plusieurs partitions à la fois. Il protège ses terminaux, rassure Washington, parle à Téhéran, se présente en médiateur et nie toute manœuvre inavouable. Cette diplomatie du double jeu est risquée, mais elle est aussi l’une des raisons pour lesquelles Doha demeure incontournable. À l’heure où un accord irano-américain est annoncé sans que ses clauses soient encore limpides, l’épisode de Ras Laffan rappelle une évidence: au Moyen-Orient, les cessez-le-feu se négocient toujours sur plusieurs scènes, et les plus décisives sont rarement les plus visibles.

Bruno Philip

mondafrique.com

dimanche 14 juin 2026

La FIFA, l’organisation sportive la plus puissante du monde !

 

La Fifa est perçue comme une machine à générer des milliards de dollars. Mais ça n’est pas le cas, et ce, en raison d’un élément essentiel : le modèle financier de la FIFA fonctionne par cycles de quatre ans, centrés autour de la Coupe du monde. Et dans ce modèle, les années sans tournoi mondial sont presque toujours déficitaires.

Un bénéfice net par année ou par cycle ?

Les états financiers récents de la FIFA montrent des pertes de plusieurs millions de dollars US en 2023 (390 M$), en 2024 (616 M$) et en 2025 (248 M$), soit des pertes cumulatives pour ces trois années de 1 254 millions.


François Brouard, Author provided (no reuse)


Ainsi, les années qui précèdent la Coupe de monde sont marquées par des produits limités, car les contrats majeurs se concrétisent surtout l’année du tournoi mondial, par des investissements massifs pour les activités liées au football et à son développement ainsi qu’à des dépenses administratives récurrentes.

Mais en extrapolant sur les résultats de l’année 2022, celle de la Coupe du monde au Qatar, l’année 2026 devrait être profitable avec la tenue du tournoi mondial, qui se déroule en partie au Canada. On parle de plus d’un milliard de dollars de bénéfice net sur le cycle de quatre ans en utilisant l’année 2022 au lieu de 2026.

Les très rentables Coupe du monde

La FIFA tire l’essentiel de ses revenus de la Coupe du monde. Par exemple, en 2025, les droits de retransmission télévisée ont généré un revenu d’un milliard de dollars, comparativement à près de trois milliards en 2022, année du tournoi au Qatar. Même tendance pour les droits marketing (un milliard comparativement à près de 1,5 milliard en 2022), pour les droits d’exploitation de licence (97 millions comparativement à plus de 270 millions en 2022), pour les produits des droits d’hospitalité et de la billetterie (410 millions contre près d’un milliard en 2022).

Le même scénario est attendu pour 2026, en mieux. On s’attend à plus de 10,9 milliards de dollars de revenus, un sommet historique. Cela se compare avantageusement avec les sept milliards de revenus du tournoi mondial au Qatar en 2022 et avec le 5,3 milliards de celui en Russie en 2018.

Cette Coupe du monde 2026, qui sera la plus vaste et la plus lucrative de l’histoire, marque un tournant majeur. Organisée conjointement par le Canada, le Mexique et les États‑Unis, elle est soutenue par un marché nord‑américain extrêmement lucratif. Elle sera la plus grande de l’histoire, avec une expansion à 48 équipes (contre 32 pour les précédentes) et 104 parties (contre 64 en 2022). Elle aura une visibilité mondiale sans précédent.

Les actifs de la FIFA : un coussin solide

Même en période déficitaire, la FIFA reste loin d’être en difficulté.

Elle bénéficie d’une trésorerie solide, conçue pour absorber les fluctuations du cycle. Elle a des actifs financiers importants, des réserves stratégiques, et des investissements diversifiés dans le développement du football mondial.


François Brouard, Author provided (no reuse)

Au 31 décembre 2025, la trésorerie et les équivalents de trésorerie sont de plus d’un milliard de dollars, avec 974 millions en encaisse et comptes bancaires et plus de 206 millions en dépôt à terme inférieurs à 3 mois.

Les actifs financiers totalisent plus de cinq milliards de dollars, dont 3,3 milliards en actifs courants et 2,4 milliards en actifs non courants. Ce type d’actifs comprend des titres de créances, des dépôts, des fonds de placement, des fonds du marché monétaire, des placements en actions et des prêts.

Les réserves stratégiques totalisent près de 2,7 milliards de dollars et comprennent le capital de l’association pour plus de quatre millions et des réserves spéciales aux fins des objectifs statutaires de la FIFA et du football de clubs, pour plus de 2,5 milliards.

Ces actifs et réserves sont justement prévus pour absorber les années déficitaires et garantir la stabilité financière de l’organisation. Ils jouent un rôle essentiel en permettant de maintenir les opérations courantes, de respecter les engagements à long terme et de préserver la capacité d’investissement, même lorsque les revenus fluctuent.

En constituant un coussin financier solide, l’organisation se protège contre les imprévus et assure la continuité de ses services sans compromettre sa mission. On pourrait même s’interroger si le coussin est trop confortable.

Une stratégie long terme maîtrisée

Ainsi, les pertes enregistrées par la FIFA de 2023 à 2025 ne doivent pas être perçues comme un signe de faiblesse, mais plutôt comme une conséquence logique et attendue de son modèle financier.

L’organisation fonctionne selon un cycle quadriennal où les années précédant la Coupe du monde sont traditionnellement déficitaires, en raison des investissements massifs nécessaires à la préparation du tournoi, au développement des infrastructures, au soutien des fédérations membres et au financement de programmes mondiaux.

Ainsi, selon les projections, la FIFA devrait enregistrer plus d’un milliard de dollars de bénéfice net sur le cycle de quatre années 2023‑2026, confirmant la solidité de son modèle économique.

Grâce à des actifs solides, des réserves financières importantes et une capacité d’investissement soutenue, la FIFA demeure l’une des organisations sportives les plus puissantes au monde. Son modèle, fondé sur des cycles d’investissement et de rendement, lui permet non seulement d’assurer sa stabilité financière, mais aussi de continuer à soutenir le développement du football à l’échelle mondiale.

En ce sens, les déficits temporaires ne sont pas un signal d’alerte, mais la preuve d’une stratégie long terme maîtrisée, qui continue de renforcer la position dominante du football sur la scène sportive et économique internationale.

Francois Brouard

mondafrique.com

Entre Xi Jinping et Kim Jong-un, on ne parle plus de dénucléarisation en Corée du Nord

 

La visite du leader chinois Xi Jinping à Pyongyang les 8 et 9 juin, la première depuis 2019, aura permis à la Chine de renouer les liens avec son turbulent voisin Kim Jong-un qui s’est rapproché de la Russie de Vladimir Poutine depuis 2024. Mais au-delà d’un accueil fastueux, de discours enflammés et de projets de coopération économique, les deux leaders sont restés étrangement silencieux sur le dossier ultra-sensible de la dénucléarisation de la Corée du Nord. Non négociable pour Pyongyang et désormais, semble-t-il, mis sous le boisseau par Pékin.

Accueil empressé de Xi Jinping et son épouse Peng Liyuan à l’aéroport de Pyongyang par le couple Kim. Sourires, poignées de mains chaleureuses, courbettes, des dizaines de milliers de Nord-Coréens agitant des drapeaux des deux pays massés tout le long de la route menant au centre de la capitale nord-coréenne. La logistique nord-coréenne et les services de propagande n’ont pas lésiné sur les moyens pour offrir au leader chinois un accueil flamboyant, à la hauteur des enjeux : renforcer des liens politiques, diplomatiques, militaires et économiques avec le voisin chinois dont la Corée du Nord ne peut se passer, depuis des décennies, pour assurer sa survie. Mais dont les relations s’étaient quelque peu rafraîchies depuis la pandémie de Covid-19 et surtout le rapprochement sensible de Pyongyang avec Moscou depuis 2024.

Cette mise en scène orchestrée au millimètre a-t-elle fait son effet sur le leader chinois âgé de 72 ans ? On l’a rarement vu autant sourire lorsqu’il est en voyage officiel ou lorsqu’il reçoit d’autres dignitaires à Pékin. De toute évidence, les deux leaders ont voulu montrer à leur opinion publique respective et au monde extérieur que leurs pays demeurent plus que jamais des alliés alors que la situation mondiale n’a jamais été aussi instable. Les déclarations dithyrambiques diffusées par les agences de presse officielles des deux pays en ont fourni une preuve supplémentaire. Beaucoup de symboles donc pour réaffirmer et consolider des liens historiques forgés dans le sang avec le soutien militaire chinois pendant la guerre de Corée (1950-1953) entre deux pays frères. Mais tout ceci désormais à l’ombre d’une nouvelle et étroite alliance avec la Russie.

« Quelles que soient les évolutions de la situation internationale, la position ferme du Parti communiste chinois et du gouvernement, qui attachent une grande importance à l’amitié traditionnelle entre la Chine et la RPDC (République populaire démocratique de Corée), demeure inchangée, » a déclaré Xi Jinping à Kim Jong Un, selon l’agence d’État chinoise Xinhua. « Le soutien indéfectible à la cause socialiste de la RPDC, dirigée par le camarade secrétaire général Kim Jong-un, reste intact ; de même, la ferme détermination à préserver les intérêts communs et l’environnement stratégique favorable de la Chine et de la RPDC demeure inchangée, » a-t-il ajouté, appelant à un renforcement des échanges à tous les niveaux, notamment en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense, et de commerce.

Une alliance nouée dans le sang de la guerre de Corée

Kim Jong-un a, quant à lui, félicité Xi Jinping d’avoir fait de la Corée du Nord sa première destination à l’étranger en 2026, affirmant au dirigeant chinois que ce voyage témoignait de « l’importance que vous accordez à l’amitié entre la RPDC et la Chine. » Selon un compte-rendu de l’agence d’État nord-coréenne KCNA publié à l’issue de cette visite, Xi Jinping et Kim Jong-un ont également « échangé leurs points de vue sur les questions internationales et régionales […] dans le contexte politique mondial complexe et sont parvenus à un consensus satisfaisant. »

Au-delà de la langue de bois convenue, fait notable, KCNA a indiqué que les deux dirigeants étaient accompagnés, lors de leur sommet, de leurs ministres des Affaires étrangères et de leurs responsables de la Défense respectifs. Aucun n’avait participé aux discussions lors du dernier voyage de Xi Jinping à Pyongyang. Pleine de faste et de discours louangeurs sur un « nouveau chapitre » dans les relations sino-nord-coréennes, la visite du dirigeant chinois Xi Jinping à Pyongyang a été une célébration des liens historiques « forgés dans le sang. »

Toutefois, comme souvent, c’est peut-être ce qui n’a pas été dit publiquement qui restera comme l’élément le plus important de cette visite de deux jours : l’absence criante de toute mention du programme d’armement nucléaire de la Corée du Nord. Bien qu’il ne soit pas possible de déterminer avec certitude si Xi Jinping a ou non évoqué la dénucléarisation ou le statut nucléaire de la Corée du Nord avec Kim, pour Rachel Minyoung Lee, expert du groupe de réflexion Stimson Center, interrogé par le quotidien Japan Times, cette absence « renforce l’impression que la Chine ne considère plus la dénucléarisation comme une option viable et a plutôt décidé de privilégier d’autres questions de sécurité plus urgentes pour lesquelles elle a besoin de l’adhésion de la Corée du Nord. »

Pourtant, en dépit de cette omission publique, « un indice laisse toutefois entendre que le sujet a pu être abordé, » commente dans les colonnes du même journal du 10 juin le spécialiste de la Corée du Nord et des questions de défense Jesse Johnson. « Lors du banquet de bienvenue lundi 8 juin, l’agence de presse chinoise Xinhua a rapporté que Xi Jinping semblait accepter tacitement l’arsenal nucléaire nord-coréen, déclarant que Pékin « souhaitait sincèrement que le peuple coréen atteigne les objectifs fixés » lors du congrès du parti au pouvoir en février, » a-t-il expliqué, notant que l’une des principales missions définies par Kim Jong-un lors de cette réunion était précisément son engagement à « développer et renforcer davantage la force nucléaire de l’État […] et à exercer pleinement son statut d’État doté de l’arme nucléaire. »

Xi Jinping a-t-il entériné une Corée du Nord dotée de l’arme nucléaire ?

En d’autres termes, Xi Jinping semble avoir entériné ou, à tout le moins, mis de côté la course aux armes nucléaires de la Corée du Nord. Dans une autre analyse publiée sur le site spécialisé sur la Corée du Nord basé à Séoul NK PRO (North Korea Professional Research Platform), Chad O’Carroll, son directeur, confirme cette nouvelle orientation chinoise : « Les deux pays ont mis fin à une période de tension en mettant de côté la dénucléarisation, la Corée du Nord se voyant ainsi reconnue de facto comme [puissance] nucléaire. »

Il s’agit là d’une rupture avec les positions publiques passées de la Chine. La Corée du Nord aurait construit environ 60 ogives nucléaires et disposerait de suffisamment de matières fissiles pour en produire au moins 30 de plus, selon un rapport publié début juin par l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).

Pékin s’inquiétait traditionnellement et depuis longtemps des effets potentiellement déstabilisateurs du programme nucléaire militaire nord-coréen – et de ses répercussions sur la Chine – allant jusqu’à voter des sanctions onusiennes contraignantes contre son seul allié en matière de sécurité en 2016 et 2017. Mais, depuis l’été 2023, la Chine s’était soigneusement abstenue d’évoquer publiquement la question de la dénucléarisation, y compris lors de la dernière rencontre entre Xi Jinping et Kim Jong-un à l’occasion des commémorations du 80e anniversaire de la défaite du Japon en 1945.

Or Kim Jong-un ne cesse d’accélérer le développement des capacités nucléaires du pays. Par la voix de sa sœur Kim Yo-jong, à la veille de l’arrivée de Xi Jinping, il avait prévenu : « Le statut de la RPDC en tant qu’État doté de l’arme nucléaire est une ligne irréversible et une réalité incontestable, qu’on le reconnaisse ou non. La réalité ne changera jamais, quelles que soient les espérances ou les rhétoriques extérieures. »

Au-delà de la déclaration de sa sœur, Kim Jong-un a également multiplié ses apparitions ces derniers jours, soulignant avec force sa position inflexible concernant l’arsenal nucléaire nord-coréen. La semaine passée, il a visité une usine de production de matières nucléaires récemment inaugurée, laissant entendre qu’elle préfigurait des projets encore plus ambitieux pour son arsenal. Le lendemain, le même Kim est monté à bord d’un nouveau destroyer, promettant d’accélérer le développement d’une marine dotée de l’arme nucléaire. Samedi 6 juin, il a visité une importante usine de munitions et ordonné que la capacité de production de missiles du pays soit multipliée par 2,5 au cours des cinq prochaines années.

Si ces déplacements théâtraux étaient perçus comme visant en priorité le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis, ils véhiculaient également un message implicite à l’attention de Xi Jinping : « nous avons les mêmes intérêts stratégiques dans la région, nous partageons la même volonté de créer un monde multipolaire et je me donne les moyens militaire et nucléaire d’y participer avec la Chine et la Russie. »

Une visite de Xi Jinping à l’ombre de l’influence russe

Face à cette audace nouvelle nord-coréenne, largement nourrie par son rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine, la Chine devait s’assurer que son influence et son lien avec la Corée du Nord restaient plus importants que la Russie. La dépendance de la Corée du Nord à l’égard de la Chine perdure. Celle-ci représenterait plus de 95 % du commerce nord-coréen et, malgré des liens de plus en plus étroits avec Moscou, Pékin reste le principal partenaire diplomatique de Pyongyang ainsi qu’un rempart important pour lui permettre de contourner les sanctions internationales liées à son programme d’armement nucléaire.

Cependant, comparé à la dernière visite de Xi Jinping en 2019, Kim Jong-un se trouve aujourd’hui dans une position nettement plus forte. Il dispose d’un arsenal nucléaire croissant, d’une forme d’alliance militaire renforcée avec Moscou et d’une marge de manœuvre bien plus grande pour résister aux pressions de Pékin visant à un retour à la table des négociations sur la dénucléarisation.

Lors de la visite de Vladimir Poutine à Pyongyang en juin 2024, les deux pays ont signé un traité de défense mutuelle. Des troupes nord-coréennes avaient ensuite été déployées sur le théâtre de l’Ukraine. En avril, des renseignements publiés par l’Ukraine suggéraient la présence de plus de 14 000 soldats nord-coréens en Russie et la mort de plus de 2 250 d’entre eux sur le front de la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Selon diverses estimations distinctes publiées en Corée du Sud, quelque 11 000 soldats nord-coréens se trouvaient en février dernier dans la région russe de Koursk, à la frontière ukrainienne, dont 10 000 appartenaient à des unités de combat et les autres des ingénieurs. Kang Jun-young, professeur d’études chinoises à l’Université Hankuk d’études étrangères de Séoul, cité par le quotidien anglophone de Hong Kong South China Morning Post, estimait que la Chine visait « à ramener la Corée du Nord dans sa sphère d’influence. »

« En dialoguant avec Kim Jong-un après les sommets avec les États-Unis et la Russie, la Chine cherche à prendre l’initiative sur la scène diplomatique internationale, tout en gérant l’incertitude en Corée du Nord et en se prémunissant contre un rapprochement entre Pyongyang et Moscou, » avait expliqué Kang. Pour lui, la « Chine semble privilégier la stabilité de la péninsule coréenne et la compétition stratégique avec les États-Unis plutôt que les pressions en faveur de la dénucléarisation de la Corée du Nord. »

Dans le même sens, Andrei Lankov, professeur à l’Université Kookmin à Séoul, observateur de la Corée du Nord depuis plus de 40 ans, a souligné en début de semaine dans un podcast radio de NK News que « la stratégie chinoise depuis des années est de maintenir l’économie nord-coréenne en état de fonctionner. Pékin n’aime pas voir son voisin maîtriser l’armée nucléaire mais elle veut plus que tout que la Corée du Nord reste un État-tampon entre la Chine et la Corée du Sud où sont basés près de 30 000 soldats américains. »

« Kim est quelque peu imbu de lui-même en ce moment, » a expliqué cette semaine à l’agence de presse Bloomberg Mike Chinoy, chercheur associé au Centre Chine du XXIe siècle de l’École de politique et de stratégie mondiales de l’UC San Diego et auteur d’un ouvrage à paraître sur la Corée du Nord. « Il ne se contente plus de jouer le petit frère socialiste dévoué au grand frère chinois et compte bien tracer sa propre voie. »

Il ressort de tout cela que la Corée du Nord de Kim Jong-un veut s’émanciper et être considérée comme une égale. Les progrès fulgurants du programme d’armement nucléaire en sont devenus un outil prépondérant. En début d’année, le président sud-coréen Lee Jae-myung avait averti que Pyongyang pouvait désormais produire suffisamment de matières fissiles pour fabriquer jusqu’à vingt armes nucléaires par an. D’ici une décennie, selon certains experts, son arsenal pourrait surpasser ceux d’Israël, du Pakistan et du Royaume-Uni.

Ainsi, au lendemain de cette resplendissante visite de Xi Jinping chez son voisin Kim Jong-un, les deux alliés ont peut-être obtenu ce qu’ils voulaient. Pyongyang s’est assuré que Pékin accepte tacitement son statut de puissance nucléaire qui représente pour lui son assurance vie contre toute attaque américaine. Pékin, de son côté, peut jusqu’à un certain point se rassurer quant à la prééminence de son partenariat indispensable avec la Corée du Nord sur celui de Moscou. Une visite qui ne manquera pas de renforcer encore les inquiétudes de ses voisins sud-coréen et japonais.

Dorian Malovic

asialyst.com