Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 29 octobre 2026

Une agente du renseignement militaire russe, qui espionnait les militaires à Kharkiv sous couvert d’un emploi de femme de ménage

 

Sous couvert d’un emploi de femme de ménage, elle recueillait des informations sur les militaires ukrainiens à Kharkiv et vérifiait ses renseignements sur le terrain. Le Service de sécurité d’Ukraine l’a démasquée en octobre 2024.

Sur la base des éléments réunis par le contre-espionnage et les enquêteurs du Service de sécurité, le tribunal a condamné la femme à 15 ans de prison avec confiscation de ses biens. Elle a été reconnue coupable de trahison d’État commise sous la loi martiale, en vertu de la partie 2 de l’article 111 du Code pénal ukrainien.

Cette information est rapportée par СБУ.

Selon l’enquête, la femme ajustait des frappes de missiles et de bombes contre des postes de commandement de réserve et des positions de combat des militaires ukrainiens dans la ville de Kharkiv, proche du front.

Pour gagner la confiance des militaires et obtenir les informations recherchées, elle leur proposait une aide ménagère contre une petite rémunération, notamment en faisant le ménage dans les logements où ils vivaient temporairement. Elle vérifiait les informations recueillies sur le terrain et, après les avoir confirmées, photographiait les installations ukrainiennes avec son téléphone.

Le Service de sécurité d’Ukraine l’a arrêtée alors qu’elle effectuait une reconnaissance complémentaire près d’un bâtiment des Forces de défense. Selon le dossier, cette femme sans emploi, originaire de la région, avait été recrutée par le renseignement militaire russe. Elle avait attiré l’attention des services secrets russes en cherchant un moyen de gagner rapidement de l’argent dans des chaînes thématiques sur Telegram.

Après son recrutement, elle était restée en contact avec un agent à plein temps des services secrets russes, dont le Service de sécurité d’Ukraine a établi l’identité. Lors de la perquisition, les enquêteurs ont saisi son smartphone, qui contenait des captures d’écran de Google Maps avec des installations des défenseurs de Kharkiv indiquées, destinées à être transmises à la partie russe

L’enquête a été menée par des agents du Service de sécurité d’Ukraine dans la région de Rivne, sous la direction procédurale du parquet régional.

mezha.net

L’Armée de l’Air et de l’Espace en outre-mer et à l’étranger : réactivité et globalité

 

L’armée de l’Air et de l’Espace (AAE), c’est 11 points d’appui dont 6 bases aériennes, des escales en Afrique, Caraïbes, Mayotte, etc. En dehors des États-Unis, existe-t-il un maillage équivalent ? À quelle rationalité géostratégique répond-il ?

La France est mondiale grâce à ses outremers mais aussi ses points d’appui chez des partenaires clés. Une part importante de nos concitoyens vit aussi en dehors de l’Hexagone : plus de 2 millions de Français en outre-mer (1) et environ 2,5 à 3 millions d’expatriés (2) à travers le monde. 

La France dispose et s’appuie, entre autres, sur la profondeur stratégique offerte par le maillage de nos territoires ultramarins et de nos emprises militaires à l’étranger. Cet ensemble permet à la fois de défendre les intérêts stratégiques de la nation, mais aussi de porter assistance aux populations en cas de catastrophe, ou pour leur porter secours en cas de dégradation sécuritaire.

Avec environ 2 200 aviateurs, l’armée de l’Air et de l’Espace est présente sur six sites en outre-mer — Guyane, Antilles, Nouvelle-Calédonie, Polynésie, La Réunion et Mayotte — ainsi que sur trois bases aériennes à l’étranger, aux Émirats arabes unis, à Djibouti et au Proche et Moyen-Orient, complétées par deux escales-détachements en Côte d’Ivoire et au Gabon. 

Cette présence permet tout d’abord d’assurer la continuité du service public : nos forces réalisent des missions de souveraineté dans les territoires ultramarins allant de la défense aérienne, à la sécurité civile (secours, évacuations sanitaires) l’appui aux populations (cyclones), en passant par la lutte contre l’immigration illégale, et la criminalité organisée (narcotrafic et orpaillage), etc. Nos points d’appui jouent également un rôle essentiel dans les relations avec nos partenaires régionaux, en permettant à l’armée de l’Air et de l’Espace d’honorer les engagements de la France au titre de nos accords de défense. 

Nos points d’appui permettent également de renforcer nos capacités d’appréciation de situation. Cette présence permanente permet de mieux comprendre les enjeux sécuritaires, climatiques et stratégiques mais aussi une capacité d’anticipation des évolutions potentielles. Dans le contexte actuel d’incertitude et de compétition stratégique, de repli sur soi de certains de nos alliés et de fragilités dans les alliances, il est important d’être en mesure d’éclairer nos plus hautes autorités militaires et politiques en anticipant non seulement les crises mais également les rétroactions qu’elles peuvent entraîner. L’appréciation de situation élaborée depuis nos points d’appui est enrichie et complétée par des organismes en central (DGRIS (3), DRM (4), états-majors) qui ont une vision plus large et globale, notamment de certains modes opératoires constatés sur d’autres zones. La valeur de cette analyse augmente en la partageant avec nos partenaires. Cet échange, même s’il est souvent transactionnel, permet aussi d’assoir notre légitimité et de renforcer nos liens avec nos partenaires régionaux et internationaux. 

Les risques et menaces vont grandissant. Nos compétiteurs stratégiques se réarment et n’hésitent plus à agir y compris par la force. Ils mettent aussi en œuvre des actions hybrides de déstabilisation, allant de l’ingérence à la démonstration de force, via la projection de moyens aériens ou navals pour tester et fragiliser notre souveraineté nationale, y compris dans nos outre-mer, en passant par les tentatives de faits accomplis. Nos points d’appui aériens sont cruciaux pour que les armées françaises bénéficient de la réactivité opérationnelle nécessaire pour faire face à ces menaces : en cas de crise, les forces prépositionnées constituent une première capacité de réaction immédiate, avant l’envoi de renforts. Dans les heures et jours qui suivent, nos bases aériennes et différents points d’appui permettent d’accueillir des renforts et de mettre en œuvre des bascules d’effort d’un point d’appui à un autre, ou depuis la métropole.

Cette réactivité depuis la métropole, l’armée de l’Air et de l’Espace en apporte la preuve chaque année avec les missions « Pégase » durant lesquelles elle démontre sa capacité à se projeter rapidement dans des zones difficiles d’accès et loin de la métropole. Grâce à « Pégase », l’armée de l’Air et de l’Espace teste et explore aussi de nouvelles routes aériennes, et elle durcit ses capacités de projection pour conforter la liberté d’action des Armées. Les missions « Pégase » montrent à nos partenaires, comme à nos compétiteurs, notre capacité à réagir rapidement en renforçant considérablement un dispositif (Proche et Moyen-Orient par exemple) ou à envoyer une force d’entrée en premier en quelques heures partout dans le monde.


Nos efforts consistent actuellement à renforcer les capacités de nos points d’appui. Actuellement ils sont regroupés dans une logique d’appui mutuel en quatre fuseaux géographiques complémentaires : 

• Proche et Moyen-Orient et océan Indien (PMO, dont les EAU, Djibouti, La Réunion, Mayotte), ce fuseau central permet d’articuler des déploiements de force depuis la métropole vers le PMO ou vers l’océan Indien ; 

• Indopacifique avec la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française ;

• Caraïbes-Guyane dans l’Atlantique qui permet d’être au plus près des crises sur le continent américain ;

• Afrique de l’ouest.

Le barycentre des quatre fuseaux que vous évoquez se situe plutôt dans le sud ou sur l’équateur. Mais de nouvelles priorités stratégiques apparaissent également dans le Grand Nord. Est-il envisageable de voir l’établissement d’un point d’appui, par exemple, au Groenland ou à Saint-Pierre-et-Miquelon ?

L’actualité récente a confirmé l’importance croissante de la zone arctique, convoitée par les grandes puissances pour sa position cardinale, mais aussi ses ressources énergétiques et en terres rares, et dont les voies de navigation s’ouvrent progressivement sous l’effet du réchauffement climatique.

Afin d’être prête à faire face à tout type de crise, l’armée de l’Air et de l’Espace a déployé, dès le début de l’année 2025 des A400M au Canada puis au Groenland, afin d’effectuer des tests en conditions de froid extrême — jusqu’à -35 °C au sol et -74 °C en vol — ainsi que des atterrissages sur terrains sommaires fortement enneigés ou glacés. Ces campagnes, menées avec l’armée de terre et nos partenaires canadiens ainsi que danois, ont ouvert de nouvelles coopérations opérationnelles et de nouveaux modes opératoires pour nos Armées. Elles ont aussi permis de tirer des enseignements précieux sur la maintenance en températures extrêmes et leurs conséquences sur l’homme et les fluides embarqués. En 2025, la mission « Pégase » s’est déployé en Suède, affirmant la présence de la France dans cette zone stratégique. Nos compétiteurs ont pu constater que l’armée française pouvait opérer dans ces zones de très grand froid. 

Saint-Pierre-et-Miquelon constitue évidemment un point d’appui souverain important pour rayonner en Atlantique Nord et dans le Grand Nord. Lors de la mission « Pégase 24 », un A400M a rallié l’archipel en moins de sept heures depuis la métropole, démontrant concrètement la proximité et la valeur de cet ancrage souverain. Plus récemment, dans le cadre de la mission « Liberté 250 » en Amérique du Nord, l’A400M qui accompagne les Alphajet de la Patrouille de France a également fait escale à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Un accord a récemment été conclu entre les États-Unis et l’Iran pour mettre fin au conflit qui avait débuté en février dernier. Pendant plus d’un mois, les soldats Français basés aux Émirats arabes unis et au Proche et Moyen-Orient ont été sous les feux des missiles et drones iraniens tirés vers nos pays partenaires. Quel est le retour d’expérience de cette crise ?

Les frappes iraniennes vers nos partenaires au Proche et Moyen-Orient nous ont clairement rappelé l’importance d’opérer sous le feu. Durant les guerres menées contre le terrorisme, l’armée de l’Air et de l’Espace n’avait pas réellement opéré dans de telles conditions, si ce n’est dans une certaine mesure à Kandahar en Afghanistan. Force est de constater que les Aviateurs ont su faire face à cette situation inédite avec professionnalisme et détermination. Dès les premières heures du conflit, différents appareils de l’armée de l’Air et de l’Espace, dont des Rafale, ont décollé de nos différents points d’appui en PMO pour agir aux côtés de nos partenaires afin de protéger leur espace aérien et les populations civiles mais aussi les emprises françaises. Nos chasseurs Rafale ont à leur actif la neutralisation d’une centaine de drones et missiles de croisière iraniens. L’armée de l’Air et de l’Espace a aussi projeté au PMO des batteries antiaériennes (SAMPT) et des hélicoptères (Fennec). Ces missions ont pu être réalisées grâce au courage des pilotes, des équipages, des opérateurs de défense sol-air, mais aussi de nos mécaniciens et aviateurs déployés sur nos bases dans cette région qui ont opéré sous les tirs iraniens. Des centaines d’aviateurs ont courageusement accompli leur mission, dans des conditions périlleuses. Il faut imaginer les mécaniciens et aviateurs quitter leurs abris pour ravitailler et réarmer les Rafale alors que des drones et missiles iraniens tombent à quelques dizaines de mètres.


Cet engagement a montré que nos forces aériennes savaient « faire face » (5) et permettaient à la France de tenir ses engagements vis-à-vis de ses partenaires. Nous poursuivons nos efforts pour renforcer et durcir nos bases aériennes pour assurer la réactivité de l’Armée de l’Air et de l’Espace qu’elles que soient les conditions.

Une base aérienne est avant tout une plateforme aéronautique et un outil de combat en cas de crise sévère, mais le spectre des missions de l’AAE est large. On a récemment vu leur usage dans des opérations de soutien aux populations face à des catastrophes. Quelles leçons ont été tirées ? Notamment au regard de possibles évacuations de ressortissants, Français ou Européens, les bases ont-elles un dimensionnement suffisant ?

Les catastrophes climatiques et humanitaires se multiplient, et l’AAE est régulièrement appelée pour y répondre et se trouve en première ligne dans l’action interministérielle. 

Lorsque le cyclone Chido dévaste Mayotte à la fin de l’année 2024, Les préfectures de Mayotte et de La Réunion ont rapidement demandé un concours aux forces armées. Les moyens de la BA 181 de Saint-Denis-de-La-Réunion sont immédiatement engagés : les deux Casa embarquent des médecins du SAMU et un premier lot d’urgence. Ils se posent sans difficulté à Mayotte, car les personnels du 25e Régiment du génie de l’Air (RGA), prépositionnés en amont du passage du cyclone, ont déblayé la piste. Le soutien n’est pas uniquement réalisé par l’emploi d’avions : l’armée de l’Air et de l’Espace déploie aussi des aviateurs sur Mayotte qui rétablissent rapidement une capacité de contrôle aérien. En quelques heures et durant un peu plus d’un mois, ce sont plus de 2 200 tonnes de fret et 3 500 personnes qui sont acheminées vers Mayotte depuis la métropole, en s’appuyant sur La Réunion, mais aussi à partir de la base aérienne de Djibouti, démontrant l’efficacité de notre maillage en Outre-mer et à l’étranger (OME). Il faut pouvoir absorber la hausse considérable du trafic aérien, jusqu’à 14 appareils par jour. Cent soixante et onze appareils sont ainsi gérés par la BA181 durant la crise, en lien étroit avec le nouveau Centre air de planification et de conduite de défense aérienne de Lyon-Mont Verdun. Les renforts de métropole sont déterminants pour tenir : plus de 90 militaires sont envoyés pour tenir dans la durée. 

On voit bien ici la logique d’appui mutuel entre nos points d’appui, bases aériennes dans la région : si l’un de nos territoires est frappé par une catastrophe, par exemple climatique, c’est grâce à nos autres points d’appui et nos vecteurs aériens que l’on peut lui porter secours rapidement en s’émancipant de la tyrannie des distances, puis organiser une bascule d’efforts pour acheminer d’éventuels renforts depuis d’autre points d’appui ou depuis la métropole. Cet effort est bien entendu interministériel et interarmées, sous l’égide des commandants de forces prépositionnées ou de souveraineté.

Pour l’évacuation du Soudan, en avril 2023, c’est depuis Djibouti qu’a été lancée l’opération. Un avion de transport C‑130 des forces spéciales Air s’est posé en premier à Khartoum dans une zone de guerre, sous des tirs antiaériens et d’artillerie. Une noria d’A400M et de C‑130 a ensuite permis d’évacuer plus d’un millier de ressortissants Français et européens en quelques jours. La base de Djibouti a servi de pivot logistique et de commandement, confirmant son rôle central dans toute intervention en Afrique de l’Est.

On peut aussi citer l’opération « Apagan », quand, après la prise de Kaboul par les Taliban, les Armées ont dû évacuer par les airs, durant l’été 2021, nos ressortissants européens et de nombreux étrangers. Un double pont aérien a été mis en place entre Kaboul et la BA104 grâce à des rotations d’A400M et C‑130 d’une part, et entre Paris et la BA104 avec des MRTT, d’autre part. La BA104 sert ainsi de pivot pour mener avec réactivité cette opération qui permet d’évacuer près de 3 000 personnes d’une douzaine de pays différents. Ces opérations confirment que le modèle de nos points d’appuis fonctionne : nos bases ont la capacité d’absorber un premier choc avant d’accueillir rapidement des renforts pour tenir dans la durée.

Une base aérienne est aussi une plateforme interarmées, y compris pour la projection de puissance, ce que facilite considérablement le tandem MRTT/A400M. Les installations le permettent-elles cependant ?

Vous avez raison, l’A400M répond parfaitement à la tyrannie des distances. À titre de comparaison, il place la Polynésie française à six heures de vol de la Nouvelle-Calédonie contre 12 heures en Casa. Combiné au MRTT, il permet de déployer un détachement Rafale en moins de 40 heures en tout point du globe, avec peu d’étapes. Ce triptyque Rafale-A400M-MRTT est un changement de paradigme qui renforce nettement notre liberté d’action et notre crédibilité face aux tentatives d’ingérence ou de « faits accomplis ». Nous ne pouvons être présents partout en permanence mais nous savons être présents en temps utile, dans le bon tempo, grâce à notre réactivité et notre élongation permise par le triptyque Rafale-A400M-MRTT et le maillage de nos différents points d’appui.

Les performances techniques de ces trois aéronefs sont permises s’ils peuvent être accueillis et opérer à partir de points d’appui et notamment de ceux dont nous disposons à travers notre maillage mondial. C’est pour cette raison que l’armée de l’Air et de l’Espace considère les fonctions infrastructures, énergie et SIC (système d’information et de communication) comme des fonctions opérationnelles essentielles pour que nos bases aériennes soient prêtes à agir, voire combattre. Une grande partie des travaux d’infrastructures sont d’ailleurs réalisés par des aviateurs, appartenant au 25e RGA et à l’Escadre Aérienne d’Appui aux Opérations (EAAO).

La crise sécuritaire en Nouvelle-Calédonie au printemps 2024 a mis en relief avec acuité l’importance des installations aéroportuaires pour être au tempo de la crise. L’armée de l’Air et de l’Espace a mobilisé une dizaine de MRTT simultanément pour établir un pont aérien de plus de 19 000 km depuis la métropole, acheminant 350 tonnes de fret et 2 100 personnels via la base aérienne 186 de La Tontouta. Cette réactivité a été décisive dans la gestion de la crise. À noter la question de la résilience énergétique car les réserves de carburant se sont révélées critiques : l’armée de l’Air et de l’Espace a dû prendre appui en Australie pour en acheminer via des rotations d’A400M depuis Brisbane. Ces enseignements alimentent directement les investissements en cours sur le stockage et la résilience logistique de nos bases. La question du carburant doit faire l’objet d’une grande vigilance, comme nous le démontre la crise pétrolière actuelle. 

Pendant une trentaine d’années, nos points d’appui OME n’étaient pas la priorité car les efforts se concentraient sur l’arc des crises. Depuis quelques années, tous les efforts sont faits pour combler ce retard et permettre à nos points d’appui de monter en puissance. Ainsi, la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit un renforcement significatif de nos points d’appui en outre-mer. L’armée de l’Air et de l’Espace fait effort autour de quatre axes : le dimensionnement des aires aéronautiques, la protection de nos APOD (aéroports de débarquement), la capacité de stockage de carburant, et les systèmes d’information et de communication pour renforcer nos capacités de commandement en interarmées et en interministériel ainsi qu’avec nos alliés. 

Les travaux de renforcement de nos points d’appui accompagnent la montée en puissance de la flotte A400M. D’ores et déjà déployé de manière permanente dans la zone PMO-océan Indien, les efforts se poursuivent pour atteindre d’ici 2030 une capacité quasi-permanente en zone Pacifique.

L’actualité stratégique montre que la puissance de feu d’adversaires potentiels s’accroît et que les bases aériennes sont des cibles de choix. Le durcissement de certaines est-il prévu ? 

L’engagement des forces au Proche et Moyen-Orient a confirmé que nos bases aériennes à l’étranger, qui sont les plus exposées dans notre maillage, sont d’ores et déjà en mesure et capables d’opérer même sous le feu mais des renforcements sont effectivement nécessaires. La menace drones constitue évidemment un point de vigilance majeur. Le retour d’expérience des conflits en cours en particulier en Ukraine montre que nos compétiteurs stratégiques pourraient, directement ou en instrumentalisant des groupuscules au sein de nos territoires viser nos APOD avec ces nouvelles armes. Ainsi, nos points d’appui doivent encore être renforcés, en particulier en outre-mer, afin d’être préparés à contrecarrer des menaces telles que l’opération « Spiderweb » menée dans la profondeur du territoire russe par les drones ukrainiens contre des bases aériennes loin du front, ou le harcèlement des aéroports danois par des drones d’origine inconnue. 

Le rôle des commandants de base aérienne – désignés par le cabinet du Premier ministre comme hautes autorités de défense aérienne – est primordial pour anticiper ce type de scénario. L’organisation mise en place en Guyane pour la protection du Centre spatial guyanais fait référence pour l’ensemble de nos outre-mer. Les hélicoptères Fennec et les H225M Caracal, en cours de déploiement en remplacement des Puma sur tous nos points d’appui en OME, sont équipés de moyens en lutte antidrones que ce soit avec leur mitrailleuse de sabord ou avec un tireur embarqué équipé d’un fusil de précision ou d’un fusil brouilleur.

Le Rafale a aussi fait l’objet de développement capacitaire pour adapter son système d’armes afin de le rendre plus efficient contre les drones. Les capacités en défense sol-air et balistique sont un enjeu majeur sur lequel des efforts importants sont portés avec la montée en puissance du SAMPT-NG.

Plusieurs bases sont par ailleurs positionnées idéalement au regard des orbites satellitaires. Dans un contexte où le spatial a un rôle central, la fonction des bases va-t-elle évoluer ?

Absolument ! La distribution géographique de nos points d’appui en outre-mer, à la fois en latitude pour Kourou en particulier mais aussi en longitude, constitue un atout indéniable pour les capacités spatiales des armées mises en œuvre par le Commandement de l’Espace de l’AAE.

La Guyane en est l’exemple le plus emblématique. Le Centre spatial guyanais de Kourou, qui abrite le site de lancement d’Ariane 6, bénéficie d’une situation stratégique exceptionnelle – proche de l’équateur, ouvert sur la mer – et constitue un point d’accès souverain à l’espace unique pour la France et l’Europe. À chaque lancement, la BA 367 de Cayenne commande un dispositif de protection aérienne intégrant des renforts venus de métropole – E‑3F, Rafale, MRTT – ainsi que des moyens de la Gendarmerie nationale en lutte antidrones. L’activité va s’intensifier encore à partir de 2026 avec l’arrivée de nouveaux exploitants privés de micro-lanceurs français, allemands, espagnols et italiens.

Plus largement, l’augmentation du trafic spatial et la multiplication des comportements inamicaux dans l’espace – collisions potentielles, manœuvres suspectes au voisinage de nos satellites – exigent de l’AAE qu’elle renforce ses capacités de surveillance. Nos outre-mer offrent de nombreuses possibilités pour déployer les systèmes au sol indispensables à la surveillance de l’espace (radars, télescopes), à l’exploitation et au contrôle des satellites. Leur dispersion géographique permet d’améliorer la couverture globale et la réactivité de nos systèmes spatiaux, sans dépendre de la bonne volonté d’un État tiers. La Guyane, la Nouvelle-Calédonie et La Réunion sont aujourd’hui les territoires les plus valorisés dans ce domaine, mais les autres outre-mer pourraient également accueillir des infrastructures d’opérateurs commerciaux ou de partenaires étrangers – ce qui représentera un atout en termes d’investissement et d’emplois locaux en termes d’investissement et d’emplois locaux.

Enfin, l’AAE implémente la stratégie des armées pour la très haute altitude sur l’ensemble de ses axes (détecter, intercepter, opérer). En outre-mer, les HAPS (High altitude permanent system), de par leur allonge, leur permanence et leur survivabilité, sont particulièrement intéressants pour compléter le dispositif de surveillance ou rétablir des moyens de communication. Différents projets de HAPS sont suivis par l’AAE et sont en cours d’évaluation (ballon manœuvrant Balman, avion solaire Zephyr), avec une ambition d’exploiter leurs capacités avant fin 2027. 

Notes

(1) Selon l’INSEE, en 2026, 2,3 millions de Français résident dans les départements et collectivités d’outre-mer.

(2) Estimation faite par le Ministère des Affaires étrangères, avec environ 1,8 million de Français qui sont formellement inscrits au registre des Français établis hors de France.

(3) Délégation générale aux relations internationales et à la stratégie.

(4) Direction du Renseignement Militaire.

(5) Devise du capitaine Guynemer, faite sienne par l’École de l’Air et de l’Espace, ainsi que par toute la communauté des aviateurs.

Arnaud Gaviard

Joseph Henrotin

areion24.news

L’Arabie saoudite en 2030 : un pays sans pétrole ?

 

Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohamed ben Salman, dirigeant de facto de la première économie du monde arabe, veut libéraliser un pays qui a bâti son développement sur les hydrocarbures. Il souhaite opérer une transition depuis un modèle de rente, dont l’acteur principal est l’État, vers un système diversifié, dont le moteur doit être le secteur privé. Et le royaume aspire à devenir une grande puissance dans le monde de l’après-pétrole.

Arabie saoudite joue un rôle majeur sur le marché pétrolier : deuxièmes réserves prouvées de la planète (267,2 milliards de barils en 2024, soit 17 % du total mondial) et premier exportateur (6 millions de barils par jour). L’État a la mainmise sur la quasi-totalité des champs. Une manne qui fait que l’économie saoudienne est dépendante du pétrole, donc vulnérable aux fluctuations de son cours. De plus, le pays est confronté au défi d’une part croissante des moins de 30 ans au sein de sa population (63 % des 34,5 millions d’habitants en 2025), une jeunesse à qui il faut offrir un avenir en dehors de l’« or noir ». C’est dans ce contexte que Mohamed ben Salman a lancé dès 2016 le programme « Vision 2030 », axé sur la transformation économique et sociétale du pays.

Potentiel minier et touristique

Parmi les secteurs clés retenus figure celui des minerais et métaux, indispensables à la transition énergétique et au développement de l’intelligence artificielle (IA). Il est dominé par Maaden, une entreprise détenue majoritairement par le fonds souverain saoudien, le Fonds public d’investissement (PIF). Près de 50 types de minéraux ont été identifiés dans le sous-sol saoudien : or, cuivre, zinc, bauxite, uranium… mais aussi des terres rares et du phosphate. Ce potentiel géologique, dont la valeur est estimée à 2 500 milliards de dollars, est encore largement inexploité, faisant de l’Arabie saoudite l’un des principaux centres mondiaux pour l’exploration minière.

Si les exportations saoudiennes de minerais sont destinées aux pays asiatiques, le royaume veut concurrencer la Chine et devenir un hub dans les chaînes d’approvisionnement. Il a franchi un premier pas en novembre 2025 : après la rencontre entre Mohamed ben ­Salman et le président américain, Donald Trump (depuis janvier 2025), à Washington, le Pentagone et Maaden ont annoncé la création d’une joint-venture chargée de construire, sur le sol saoudien, une raffinerie de terres rares. Ces dernières sont essentielles pour les capacités de défense de Washington, mais aussi pour les technologies civiles critiques, telles que les semi-conducteurs.

Autre secteur en vue : le tourisme. Le royaume, qui ne délivrait des visas qu’aux pèlerins musulmans jusqu’en 2019, a accueilli 30 millions de visiteurs étrangers en 2024. Il vise 70 millions en 2030. Pour cela, outre de nouvelles constructions dans les villes saintes de Médine et de La Mecque, les autorités ont lancé des chantiers pharaoniques, à l’image des installations de luxe Red Sea Project et Amaala, sur la mer Rouge. Ces projets sont situés au cœur d’une région qui s’étend de la frontière jordanienne à La Mecque ; elle comprend également la mégapole futuriste Neom et le site préislamique d’Al-Ula. Dans le centre du pays se trouve la cité de Qiddiya, consacrée au divertissement. La capitale, Riyad, compte aussi de nombreux projets. Car l’Arabie saoudite se positionne plus largement dans le domaine de l’organisation d’événements planétaires afin de développer son soft power : le Rallye Dakar chaque année, l’Exposition universelle en 2030, la Coupe du monde de football en 2034…

Une diversification au ralenti

Si la « Vision 2030 » présente des résultats concrets, la part du PIB non pétrolier reste en deçà des prévisions des autorités. Le tourisme compte pour environ 5 %, tandis que l’objectif est fixé à 10 % d’ici à 2030. Concernant les minerais, si la contribution en valeur du secteur minier au PIB a doublé depuis 2016 (36 milliards de dollars en 2024), le régime aspire à atteindre 75 milliards. Sur le papier, la monarchie a les moyens de continuer : en 2025, le PIF occupe la sixième place mondiale des fonds souverains les plus riches, avec 925 milliards de dollars d’actifs.

Néanmoins, se pose la question du financement d’une diversification trop ambitieuse. Alors que le cours du pétrole baisse, avec un baril qui tourne autour de 60 dollars, et que le flux d’investissements directs étrangers (IDE) entrants reste faible, l’Arabie saoudite peine à attirer les acteurs capables de financer son avenir, ce qui entraîne des retards, voire des abandons. Le budget de Neom (estimé à 500 milliards de dollars) a explosé et aurait été réduit de 20 % ; The Line, qui devait abriter un million d’habitants sur 36 kilomètres carrés d’ici à 2030, a vu ses travaux suspendus en septembre 2025. Le royaume se concentre sur les infrastructures prévues pour accueillir les grands événements, comme l’Exposition universelle. Quant au futur aéroport international du roi Salman, qui ambitionne de faire de Riyad un hub aérien mondial capable de recevoir 185 millions de passagers, il devra concurrencer ceux de Dubaï et de Doha. 

Repères Arabie Saoudite


Delphine Leclercq

Laura Margueritte

areion24.news

La colère, moteur géopolitique global

 

Les développements géopolitiques spectaculaires de l’année 2026, au Moyen-Orient comme ailleurs, sont venus confirmer la centralité des émotions dans les relations internationales et plus particulièrement le poids de la colère, affect occupant une place singulière. Les deux dernières décennies ont aussi été traversées par une succession de violences politiques, de terrorismes transnationaux, de soulèvements populaires et de mouvements d’indignation qui ont profondément fissuré l’ordre international. Aux insurrections armées qui s’enlisent s’ajoutent la montée des populismes, le retour de nationalismes offensifs, le durcissement autoritaire de nombreux gouvernements, la haine de l’« Autre » et d’interminables guerres civiles. Sur ces dynamiques se greffent des rancœurs sociales, anciennes ou plus récentes, et l’émergence de nouvelles formes de belligérance numérique. 

Jamais la colère n’a semblé aussi vive ni aussi intimement liée aux transformations géopolitiques du temps présent, comme l’avait exposé Géopolitique de la colère : de la globalisation heureuse au grand courroux, ouvrage publié pour la première fois en 2020, puis actualisé dans une version enrichie en 2024 [au Cavalier Bleu]. De fait, cette émotion travaille tous les territoires autant qu’elle recompose les différents rapports de force sociopolitiques, économiques, identitaires et culturels qui les structurent. Loin de s’épuiser, la colère parait s’intensifier et s’étendre de manière presque exponentielle à l’échelle du globe. Elle articule les récits nationaux, oriente les stratégies étatiques et sous-tend des mobilisations d’envergure. Loin d’être un simple ressenti éphémère, elle constitue une ressource politique, un langage diplomatique, un canal de recompositions.

La colère, moteur des secousses géopolitiques

En 2026, le monde assiste indiscutablement à une exacerbation des rivalités de puissance, à une fragmentation des normes et à une multiplication des conflits de haute intensité. Dans ce contexte, la colère est une émotion décisive à laquelle recourent à la fois les États, les sociétés et les acteurs transnationaux. Elle ne se résume pas, en effet, à un pur bruit de fond mais représente un instrument stratégique qui permet par exemple de comprendre les réactions d’États que l’on pourrait à première vue juger irrationnelles, des escalades militaires brutales, mais aussi la formation de coalitions inattendues.

Soulignons en premier lieu que la colère se distingue par sa dimension téléologique. Elle vise un objet perçu comme responsable d’une injustice et implique un désir de réparation, sinon de punition, ce qui en fait une émotion particulièrement inflammable dans le champ de la géopolitique. Issu de la racine latine cholera, qui signifie la « bile », le mot « colère » ne surgit que relativement tard dans la langue française. On lui préférait autrefois le terme d’« ire ». Les dictionnaires en donnent des définitions variées, de l’état affectif violent et passager à une réaction contre ce qui blesse, une émotion de l’âme, un accès de fureur. La psychologie la classe parmi les émotions « primaires », dans le répertoire des affects universels. On la retrouve dans toutes les sphères de l’existence et, assez logiquement, au cœur d’un grand nombre de développements géopolitiques.

Comme d’autres émotions qui s’y apparentent étroitement, tel le ressentiment, la colère s’inscrit dans un continuum et ne décrit pas seulement le monde : elle le produit, suivant une logique performative qui en fait un sentiment agissant. Exprimée au grand jour, elle sera tantôt un signal stratégique, un outil de cohésion ou un instrument de pression. C’est précisément son ubiquité qui démontre le « tournant émotionnel » pris par la géopolitique. Jamais, en effet, l’attention portée aux émotions n’a été aussi visible, systématique et conceptualisée qu’aujourd’hui.

2026 : un contexte mondial propice à la colère ?

Si la colère avait accompagné en filigrane les bouleversements du XXe siècle, elle a changé d’échelle avec l’entrée dans le second millénaire. Le temps des illusions semble ainsi révolu, notamment l’idée que la mondialisation aurait apporté à l’humanité une béatitude collective, une parenthèse harmonieuse de prospérité partagée. Ce constat ne revient pas à condamner ce processus, qui demeure pour beaucoup synonyme d’ouverture, d’émancipation et d’espérance. Mais la colère s’est imposée partout, insinuée dans les interstices du politique, dans les fractures géographiques, dans les renoncements des élites face aux attentes et aux revendications de leurs peuples, et jusque dans des enjeux transversaux encore mal maitrisés, comme le changement climatique. 

Aucun espace n’échappe à ce « contrecoup colérique » marqué par une montée des inégalités, par la multiplication des mouvements sociaux, de plus en plus déterminés et parfois violents, par des sentiments d’exclusion et de rejet des gouvernements en place, par des discriminations de différents types, et enfin par la propagation d’hostilités tous azimuts. La colère est devenue un marqueur affectuel clé des sociétés, un révélateur des tensions profondes qui parcourent le monde globalisé. Prenons le cas des rivalités géopolitiques entre États. On voit comment les tensions entre les États-Unis, la Chine et la Russie se cristallisent depuis des années à travers cette émotion : colère américaine face à la contestation de son leadership dans les domaines commercial, technologique et militaire ; colère chinoise plus calibrée et ancrée dans la mémoire du « siècle des humiliations » et dans des contentieux contemporains (Taïwan, mer de Chine) ; colère russe alimentée par un récit d’encerclement qui légitime une politique extérieure agressive et la militarisation des rapports de Moscou au reste du monde.

Pour de nombreux États, la colère est en effet souvent un outil de politique intérieure projeté vers l’international, qui se manifeste par des ruptures diplomatiques, des sanctions, des démonstrations de puissance ou encore des discours accusatoires, comme ceux qui pullulent actuellement. En d’autres termes, la colère exprime autant qu’elle façonne les rapports de force. De nombreux pays du « Sud global » mobilisent une colère historique postcoloniale pour réclamer une reconnaissance des blessures du passé ainsi qu’une redistribution plus équitable du pouvoir, notamment au sein des grandes instances multilatérales. La colère véhiculée par leurs sociétés est par ailleurs susceptible de renforcer cette demande et de pousser les gouvernements concernés à adopter des positions encore plus dures sur nombre de dossiers.

Grands enjeux géopolitiques présents et à venir

En l’état, la colère est surtout l’un des principaux facteurs d’aggravation des conflits et d’une prolifération des crises au niveau planétaire. Aucun espace, aucun territoire n’échappe à ses effets. Elle incite de surcroit l’essor d’un populisme naguère marginal et devenu, en quelques années, un élément central de la vie politique dans les démocraties occidentales, avec son cortège d’incertitudes et de menaces. Mais tout populisme renvoie à des colères plus anciennes, plus profondes, qui trouvent dans cette émotion un canal d’expression. Les fondamentalismes religieux et les formes modernes de la xénophobie constituent d’autres manifestations inquiétantes de ce déchainement coléreux, rappelant d’autres heures sombres de l’Histoire.

Loin de favoriser la résolution des conflits, la colère conduit dans la plupart des cas à une escalade quasi inévitable de la violence. Rarement encourage-t-elle la conciliation. Elle tend au contraire à déclencher, nourrir et prolonger les antagonismes armés. Parmi les émotions mobilisées dans les affrontements entre groupes et communautés, la colère figure parmi les plus dévastatrices, tant elle peut ouvrir la voie à toutes sortes d’agressions. De plus, elle représente parfois une disposition durable, inscrite dans le temps, qui influence au premier plan l’évolution et l’issue d’une crise. Les exemples sont légion, mais ceci est spécifiquement observable dans une région comme le Moyen-Orient où la colère a mué en un véritable « espace » en soi — politique, social et religieux —, qui joue un rôle moteur dans les dynamiques de conflit et d’alliance.

Il arrive cependant que la colère produise une dynamique inverse : au lieu d’attiser la vengeance et de mener à l’impasse, elle sert de signal en faveur de concessions visant à éviter une aggravation du conflit et à en faciliter le règlement. La colère devient alors un outil de négociation. Contrairement à la notion selon laquelle elle entraverait tous pourparlers, il est montré que, selon l’acteur qui l’exprime, celui qui la perçoit et l’environnement culturel dans lequel elle s’inscrit, la colère n’est pas toujours inappropriée ni disqualifiante. Dans cette optique, la propension à concéder ou, au contraire, à se venger dépend en grande partie de la manière dont la colère de l’adversaire est interprétée, comme légitime ou non. Plus cette colère est vue comme injustifiée, plus elle accentue le désir de représailles, en fonction du pouvoir dont dispose la partie prête à riposter, et inversement.

Une émotion ambigüe

Sur d’autres terrains, la colère apparait comme une ressource vitale : dans la défense des droits humains, face à la banalisation des abus et des violations, elle est une émotion nécessaire, salvatrice. De fait, quoique la colère se révèle fréquemment destructrice, elle procure dans ce cas une voix à celles et à ceux que la géopolitique traditionnelle laissait dans l’ombre. Il ne s’agit alors plus de la contenir ou de la canaliser, mais au contraire de la cultiver, de l’organiser, de la professionnaliser. On retrouve ici l’idée de « colère saine », fondée sur l’expression d’une insatisfaction face à l’injustice, sur le sentiment d’impuissance face à une situation intolérable.

L’ère numérique a aussi fait émerger une nouvelle forme de colère, propre aux sociétés digitalisées : en ligne, diffuse, virale, qui s’impose comme l’un des traits distinctifs d’un monde hyperconnecté. Internet possède une capacité singulière à dramatiser les émotions. À l’échelle de milliards d’internautes, la circulation massive de la colère sur tous les sujets, en particulier géopolitiques, produit ainsi des effets notables, qu’ils soient considérés comme bénéfiques ou comme délétères. Un déferlement de colère incontrôlée sur Internet a indéniablement contribué à dégrader les relations, donnant lieu à des échanges de plus en plus véhéments, et parfois ouvertement insultants et menaçants. Cette colère numérique fragilise les sociétés en renforçant les capacités répressives de certains régimes. Elle peut réduire la disposition au compromis, entraver la négociation et, malheureusement, parfois aboutir au pire.

Myriam Benraad

areion24.news

Suisse : le choix d’un second système de défense aérienne se fera entre le SAMP/T NG et le Barak MX israélien

 

Après l’affaire des F-35A, les retards ainsi que les surcoûts des systèmes de défense aérienne Patriot ou encore les problèmes des drones MALE Hermes 900, le département suisse de la Défense, de la Protection de la population et des sports [DDPS] n’a «plus le droit à l’erreur», a récemment laissé entendre son chef, Martin Pfister, lors d’un entretien donné au site d’information Watson.

Le message a été reçu cinq sur cinq par l’Office fédéral de l’armement [Armasuisse], à en croire les propos tenus par Urs Loher, son directeur, auprès du quotidien Neue Zürcher Zeitung, ce 28 octobre.

Ainsi, à l’avenir, il ne sera plus question, dans la mesure du possible, de recourir à la procédure dite «Foreign Military Sales» [FMS], mise en place par les États-Unis pour faciliter les achats d’équipements militaires auprès de leurs industriels. «C’est l’un des principaux enseignements de l’achat des F-35», a affirmé M. Loher. Mais ce pourrait être aussi celui de la commande des cinq systèmes Patriot, confirmée en 2022 pour 2,3 milliards de francs suisses [CHF].

La procédure FMS offre pourtant des avantages appréciables. «On délègue la gestion du projet au gouvernement américain et l’on s’épargne de longues négociations avec les industriels. Cela ressemble à une formule tout compris mais, dans notre cas, ce système a révélé des pièges considérables», a expliqué le directeur d’Armasuisse.

Ainsi, «en cas de conflit sur la question du prétendu prix fixe, il n’existe tout simplement pas de juridiction compétente» et «lorsque le gouvernement américain modifie ses priorités et redirige des livraisons, nous ne disposons d’aucun moyen juridique pour nous y opposer», a-t-il ajouté, avant de souligner que ce dispositif ne prévoit pas de pénalités quand les équipements commandés sont livrés en retard.

Or, s’agissant des systèmes Patriot, Washington ayant revu ses priorités, la Suisse ne devrait pas recevoir les siens avant cinq ou sept ans. Et le tout avec d’importants surcoûts.

«La nouvelle hiérarchisation des priorités à Washington signifie que l’Allemagne recevra les unités qui nous étaient destinées. Pour le moment, nous repartons les mains vides, mais nous récupérerons au moins une partie des acomptes déjà versés», a dit M. Loher, avant d’estimer qu’il serait préférable, à l’avenir, de négocier directement avec les industriels. Et donc de se passer de la médiation des autorités américaines.

Quoi qu’il en soit, pour éviter une rupture temporaire de capacité, la Suisse a lancé une procédure pour se procurer un autre modèle de système de défense aérienne. En mai, dans le cadre du programme Bodluv GR2, Armasuisse a ainsi sollicité cinq industriels, à savoir Diehl Defence [IRIS-T SLX], Hanwha Aerospace [L-SAM], Rafael [David’s Sling ou Fronde de David], Israel Aerospace Industries [Barak MX] et le consortium franco-italien Eurosam pour le SAMP/T NG… qui avait été écarté au profit du Patriot.

En septembre, Diehl Defence ayant été rapidement écarté, la presse suisse a rapporté que le choix se ferait très probablement entre le SAMP/T NG et le L-SAM sud-coréen car les chances des deux industriels israéliens en lice paraissaient minces pour des considérations politiques, voire industrielles.

L’entreprise retenue «devra, dans la mesure du possible, produire à moyen terme en Suisse ou en Europe les missiles et les systèmes de conduite, ou tout au moins leurs composants critiques», avait en effet précisé le DDPS, au moment d’émettre sa demande d’informations.

Mais le duel attendu n’aura pas lieu. En effet, et c’est une surprise, le Conseil fédéral a annoncé que le choix de ce second système de défense aérienne se ferait entre le SAMP/T NG et le Barak MX.

«Après avoir évalué les offres […], le Conseil fédéral a décidé, au vu des aspects techniques, militaires, de politique d’armement et de politique de sécurité, de restreindre la sélection aux deux systèmes Barak MX [Israël] et SAMP/T NG [France]», a-t-il fait savoir, via un communiqué diffusé ce 28 octobre.

En outre, il a par ailleurs chargé le DDPS, en lien avec le département fédéral des Affaires étrangères, le département fédéral de Justice et de Police, le département fédéral de l’Économie, de la Formation et de la Recherche et le département fédéral des Finances, de «prendre également en compte des aspects de politique étrangère et de politique économique».

Quant à l’achat des cinq systèmes Patriot, et alors que M. Loher a laissé entendre que son annulation n’était pas totalement exclue, il sera maintenu.

«Abandonner l’acquisition du Patriot sans système de remplacement n’est pas une option dans la situation actuelle», a fait valoir le Conseil fédéral. Et de rappeler qu’il a mandaté, en juin dernier, le DDPS pour «poursuivre le projet en tentant de limiter autant que possible les retards et les surcoûts».

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