Si ces dernières années, l’éclosion des mini-séries en Chine a boosté la carrière de jeunes acteurs et actrices, l’arrivée de l’Intelligence Artificielle (IA) dans la production a entraîné un effondrement brutal dans le secteur. Désormais, des acteurs qui, souvent, sont dépourvus de rôles et à court d’argent, vendent leur visage pour un prix dérisoire. D’autres découvrent avec effroi que leur visage a été volé. Pour eux, une catastrophe sans retour est annoncée.
Le 23 mars, sur l’Instagram chinois Xiaohongshu, je suis tombé sur une publicité de Liu Junjie, producteur spécialisé dans l’IA : « Avez-vous besoin de mini-séries créées par IA ? Nous mettrons votre visage en vedette dans la série que nous réaliserons, puis nous nous chargerons de sa diffusion, vous pouvez également la diffuser vous-même. »
Sur WeChat, le producteur m’a envoyé trois extraits de courtes séries générées par IA. En cliquant sur les vidéos, j’ai constaté que les expressions et les mouvements des acteurs ne différaient pratiquement pas de ceux de vraies personnes.
Afin de « créer sur mesure » une mini-série générée par IA, je devais tout d’abord choisir un scénario sur Fanqie Xiaoshuo (plateforme en ligne gratuite dédiée à l’écriture et à la lecture de romans originaux), de préférence un roman à succès très lu. Une fois le scénario sélectionné, son équipe se charge de la production. Les frais de production sont de 1 000 yuans (128 euros) par minute. Je peux publier le produit fini moi-même ou leur confier la distribution, mais je dois avant tout signer un accord autorisant l’utilisation de mon visage.
Liu Junjie possède une société de production audiovisuelle à Hengdian où se trouve le plus grand site chinois de production cinématographique, dans le Zhejiang, à l’est du pays. Sa société emploie 30 personnes et produit chaque mois une dizaine de courtes séries générées par IA. Parmi ses clients, on trouve des acteurs réels privés de rôles, bien qu’ils aient une belle apparence, qui manquent de talent et laissent donc l’IA jouer à leur place, ou également des influenceurs qui accordent les droits d’usage de leur visage afin de générer du trafic vers leurs comptes.
Vendre son visage à 500 yuans par an
De nombreux acteurs ont reçu des propositions pour « vendre leur visage. » Le 19 mars, une actrice de mini-séries du Henan, au centre du pays, a publié un post sur Xiaohongshu : un réalisateur qu’elle connaît s’est reconverti dans l’IA et, manquant cruellement de personnages, cherchait à acquérir en masse les droits d’utilisation de visages d’acteurs, « en proposant 500 yuans (64 euros) pour un droit d’utilisation d’un an. »
Elle se sentait partagée : « Mon visage ne vaut que 500 yuans par an ? Cela revient à moins de 42 yuans par mois ! Soit 1,38 yuan par jour. Mais le secteur des mini-séries est en crise actuellement, il n’y a absolument aucun rôle et donc aucun revenu. Alors que je suis au chômage, dois-je vendre ou non ? Et si je tombe un jour sur une vidéo, vais-je même me reconnaître ? »
Wu Lingran, une actrice débutante de 23 ans, a quant à elle choisi d’embrasser pleinement la vague de l’IA, saisissant ainsi les opportunités. Le 20 mars, la société de divertissement Yuexiao a annoncé avoir créé six acteurs IA, dont les portraits autorisés en exclusivité sont ceux d’acteurs réels, Wu Lingran en fait partie.
La première fois qu’elle a vu une performance générée par IA, Wu Lingran a été très impressionnée : « L’IA parvient même à mieux maîtriser les émotions que les nouveaux acteurs. » Wu a fait ses débuts dans le métier l’année dernière et se retrouve déjà cette année confrontée à la menace d’être remplacée par l’IA. Elle ne reçoit pratiquement plus d’offres de travail, tandis que les acteurs de mini-séries de son entourage se reconvertissent en influenceurs sur les réseaux sociaux. C’est pourquoi, lorsque la société lui a proposé de signer un contrat pour « explorer de nouvelles voies de développement professionnel, » elle a décidé de « céder » son visage.
Ses droits à l’image risquent-ils d’être détournés ? La société lui a garanti des protections juridiques concrètes, clairement stipulées dans le contrat : « Le visage ne pourra être utilisé que pour la promotion et les mini-séries générées par l’IA ; il ne sera en aucun cas utilisé pour des sujets controversés, sensibles, ou liés à la politique, à la pornographie ou aux jeux d’argent. »
Une fois le contrat signé, Wu Lingran a coopéré à la collecte de ses expressions faciales par l’équipe de production, en fournissant ses photos sous différents angles et sous différents éclairages. À l’avenir, son visage apparaîtra dans des films d’arts martiaux et de science-fiction réalisés par IA. Selon le réalisateur, le coût de la modélisation est inférieur à 100 yuans, ce qui permet de reproduire plus de 90 % des traits d’une personne réelle.
Le responsable du service AIGC (contenu généré par IA) de la société de divertissement Yuexiao avait précisé qu’à l’avenir, ils comptaient gérer les avatars numériques de la même manière que les acteurs réels, en faisant jouer les acteurs IA dans des mini-séries, en leur confiant des contrats commerciaux et des partenariats publicitaires, avec un partage des revenus proportionnel à celui des acteurs réels. De plus, les acteurs IA n’auraient pas besoin que la société leur attribue un assistant, un chargé de communication ou un agent, et l’entreprise n’aurait plus à s’inquiéter des scandales pouvant éclabousser la réputation des artistes.
Vague de panique chez les acteurs
Après le Nouvel An lunaire, Wu Weibin est retourné à Hengdian et a découvert que les studios étaient déserts. Alors qu’auparavant, un même studio pouvait accueillir plus d’une dizaine d’équipes de tournage travaillant à plein régime, il n’y en avait désormais plus qu’une ou deux, éparpillées ici et là.
Âgé de 40 ans, Wu Weibin est surnommé le « roi du théâtre » et le « spécialiste des pères autoritaires. »
L’été dernier, à Hengdian, les acteurs masculins d’âge mûr étaient très recherchés, et les équipes de tournage étaient prêtes à payer le prix fort pour s’attacher les services d’un acteur pouvant assurer le rôle d’un « père. » Wu Weibin avait alors enchaîné 61 jours de travail sans repos, tournant presque tous les jours. Mais cette année, au cours des neuf jours précédant la Fête du Nouvel An lunaire, il n’avait reçu aucune proposition.
Une société avec laquelle il collabore produisait auparavant 20 séries par mois, elle n’en a lancé qu’une seule cette année. Des rumeurs circulent dans le milieu selon lesquelles Hongguo Duanju, une plateforme de mini-séries appartenant à Douyin, aurait supprimé sa politique de « quotas » de vrais acteurs dans les mini-séries, pour se tourner pleinement vers des contenus générés par IA.
De nombreuses sociétés de production cèdent à la panique et n’osent plus se lancer à l’aveuglette. Auparavant, lorsque Wu Weibin postulait à des castings, il était retenu une fois sur trois. Mais aujourd’hui, il n’a aucune réponse positive malgré plusieurs tentatives, « ce qui montre à quel point la concurrence est féroce dans l’ensemble du secteur. »
Alors qu’il n’avait aucun projet en vue, il note un message dans le groupe WeChat de son travail : « 500 yuans pour acheter les droits à l’image numérique et incarner un personnage virtuel. » Au même moment, l’hashtag « tous les acteurs à partir du second rôle masculin seront remplacés par l’IA » grimpe dans le palmarès des plus recherchés sur Weibo.
Confronté au risque de voir de nombreux acteurs réels remplacés, et aux visages traités comme des marchandises dont le prix est affiché, intégrés dans la chaîne de production des mini-séries par IA, il est pris de panique.
Wu Weibin et ses amis acteurs ont tous refusé de vendre leur visage. Il m’a confié : « Le prix d’achat est déjà très bas, il est hors de question de brader sa carrière pour quelques yuans, » ajoutant néanmoins que certains figurants, poussés par la nécessité de subvenir à leurs besoins, choisissent de vendre leur visage.
Ne pas travailler signifie ne pas avoir de revenus. Jusqu’à fin mars, Wu Weibin n’a travaillé que trois ou quatre jours, ce qui lui a permis de payer son loyer, mais pas ses frais de subsistance. Il a donc dû emprunter de l’argent pour vivre. Il a des personnes âgées et des enfants à charge : sa mère a subi une arthroplastie du genou pendant les fêtes du Nouvel An lunaire, et l’aîné de ses deux enfants est en première, le cadet en sixième.
Avant de se lancer dans ce métier, pour subvenir à ses besoins, Wu Weibin enchaînait des petits boulots comme gestionnaire de cybercafé, serveur, ouvrier du bâtiment en transportant des briques, jardinier urbain, ou même à la chaîne dans une usine. À 31 ans, il avait suivi une formation en autodidacte et obtenu une licence en journalisme. Après avoir effectué un stage dans un journal, il avait occupé des postes de scénariste-réalisateur et de rédacteur de contenu.
Avant la pandémie, il avait fondé à Shanghai une petite société de production audiovisuelle d’une vingtaine de salariés. Cette dernière a fini par faire faillite, le laissant avec des dettes de plusieurs centaines de milliers de yuans. Il avait alors tenté de retrouver un emploi mais s’était heurté à la barrière des 35 ans, seuil discriminatoire pour les recrutements. Il s’était trouvé pris au piège de la crise professionnelle de la quarantaine. Bien qu’il estime avoir toujours bien rempli ses fonctions, dès les derniers jours de ses périodes d’essai de trois mois, les RH le convoquaient : « Monsieur Wu, venez un instant. »
Alors qu’il était au bout du rouleau, les mini-séries avaient changé le destin de Wu Weibin. Il en avait entendu parler pour la première fois lors d’un salon du cinéma et de la télévision à Shanghai : un ami lui avait raconté qu’une entreprise avait tourné une mini-série avec un budget de 100 000 yuans (12 820 euros) et en avait lui-même tiré plus de 7 millions de yuans de bénéfices grâce au partage des recettes, « soit un revenu 70 fois supérieur à celui du cinéma et de la télévision traditionnels. »
En juin 2023, Wu Weibin s’est donc rendu à Hengdian pour devenir acteur de courtes séries. À la manière d’un travailleur payé à la journée, il attendait chaque jour dans la rue qu’on lui propose un rôle. À l’époque, le tarif des figurants était de 120 yuans (15,4 euros) par jour, avec un supplément de 10 yuans de l’heure au-delà de 12 heures.
Dès qu’il voyait une annonce de casting, il envoyait son dossier et enchaînait les auditions. Peu à peu, il s’était constitué un portfolio et s’est accompagné d’un agent, d’un réalisateur et d’un producteur avec lesquels il collaborait régulièrement. Son jeu d’acteur s’était amélioré et ses cachets n’avaient cessé d’augmenter, passant de 180 à 1 500 yuans par jour en 2025. Les mini-séries lui avaient permis de rembourser ses dettes et de mener une vie décente. Il avait également constaté que ces dernières avaient changé le destin professionnel de nombreux jeunes acteurs.
Wu Weibin m’a confié qu’autrefois, les jeunes comédiens tout juste diplômés des écoles d’art n’auraient jamais pu décrocher le moindre entretien, même en suppliant tout le monde, ce qui représentait un coup dur sur le plan psychologique. Même en faisant jouer leurs relations, ils ne pouvaient espérer qu’un rôle de figurant dans de grandes productions et il leur était extrêmement difficile de se faire une place. Or depuis l’apparition des mini-séries, il n’était pas rare que les jeunes acteurs gagnent entre 40 et 50 000 yuans par mois, et ceux qui se distinguent par leur physique pouvaient même atteindre 100 000 yuans.
Du jour au lendemain, tout s’est effondré. Plusieurs de ses amis acteurs sont partis dont un jeune qui jouait auparavant des rôles principaux. Il n’a pas tenu le coup et a quitté Hengdian en mars. Les jeunes acteurs qui viennent d’obtenir leur diplôme cette année « n’ont même pas pu goûter à la soupe » : « Je réalise que la loi du plus fort peut parfois être bien triste. »
Wu Weibin est inquiet, mais pas au point de sombrer dans le désespoir. Il se forme également à l’IA et prévoit, s’il n’y a plus de tournages, de revenir à son métier d’origine : créateur de contenus. Mais à l’idée de « travailler comme un forçat » dans une entreprise, de faire des heures supplémentaires et de passer des nuits blanches, il ressent une forte pression psychologique : « Ça me fait vraiment de la peine ; pour être honnête, au fond de moi, je n’ai pas vraiment envie d’aller travailler. »
Wu Weibin estime que le métier d’acteur est relativement simple et qu’il s’agit du poste « le plus tranquille » au sein d’une équipe de tournage. Même s’il faut se faire mouiller par la pluie, se rouler par terre, voire subir des humiliations, une fois sur le plateau, tout est déjà prêt, contrairement aux postes en coulisses qui exigent de tout superviser du début à la fin, ce qui est « particulièrement épuisant. »
Les mini-séries procurent également une grande satisfaction immédiate : jouer un personnage chaque jour, c’est comme ouvrir une boîte surprise, cela apporte de la nouveauté. On montre quotidiennement son visage, ses amis et sa famille tombent sur ses publications, ce qui « nourrit une petite vanité, » et les cachets augmentent en conséquence. Mais avec l’arrivée de l’IA, Wu Weibin doit accepter son destin et s’adapter aux changements de son époque.
Visages volés
Qihai, 26 ans, est mannequin et actrice. Elle a posé pour le magazine Vogue et tourné dans des vidéos promotionnelles pour le Festival du film de Shanghai. Elle est également blogueuse sur les réseaux sociaux, où elle compte 142 000 abonnés.
Le soir du 30 mars, en pleine Shanghai Fashion Week, Qihai se préparait à assister à des défilés et à participer à des séances photo le lendemain. Avant de se coucher, elle découvre un message laissé par deux de ses abonnés sur les réseaux sociaux, indiquant qu’ils sont tombés sur une mini-série sur Hongguo dans laquelle un personnage lui ressemble beaucoup. Cette mini-série s’intitule « Taohua Zan » (épingle à cheveux en forme de fleur de pêcher).
Les données de la plateforme indiquent que cette série a enregistré plus de 36 millions de vues et plus de 20 000 favoris. En cliquant sur l’épisode 11, elle s’est aperçue que le personnage de « patronne He, » coiffée d’un chignon, les mains sur les hanches, l’air menaçant, a un visage qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.
Le lendemain, la série avait déjà enregistré plus de 40 millions de vues et près de 30 000 favoris. Qihai comprit alors qu’elle n’était pas la seule victime : elle vit un post publié par Baicai, un maquilleur et costumier spécialisé dans les tenues traditionnelles chinoises, se plaignait d’être victime de la série « Taohua Zan » : son visage a été fusionné avec celui du mari de « patronne He. » Qihai et Baicai, alors qu’ils ne se connaissent pas, étaient devenus, à leur insu, un « couple » dans une mini-série générée par l’IA.
Baicai n’utilise pas de logiciels d’IA. Il avait entendu parler de cas d’atteinte aux droits à l’image impliquant des célébrités ou des doubleurs, mais il pensait que ce genre de situation était très éloigné du quotidien des gens ordinaires. Il avait donc du mal à y croire : « Au départ, l’IA a été inventée pour faciliter notre travail et notre vie quotidienne. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, elle en arriverait à un tel point, à un tel niveau de folie. »
Ce qui a également mis Baicai en colère est que son visage a été utilisé pour créer un personnage masculin « caricatural » : « cupide et lubrique, petit et trapu, réprimandé par l’héroïne, bavant pour se faire bien voir. » Il craint que cela affecte son travail dans la vie réelle : « Mes clients qui regardent la mini-série vont penser que je suis vraiment comme ça. »
À l’œil nu, le grand public ne peut pas distinguer un visage généré par l’IA. Certains fans de Qihai ont d’abord cru à tort qu’elle jouait dans cette série. Or, le visage est l’atout essentiel d’un mannequin ou d’un acteur, et il est directement lié à la valeur commerciale de Qihai.
Au moment de la diffusion de cette série, Qihai passait des castings pour une mini-série. Elle craignait que les réalisateurs et les producteurs n’associent cette image caricaturale à sa personne, d’autant plus que certaines marques refusent catégoriquement de collaborer avec des personnalités impliquées dans des polémiques : « Même si je n’ai rien fait de mal, cela pourrait me faire perdre des opportunités. »
Chen Zhong, réalisateur de mini-séries générées par IA, explique que les modèles d’entraînement de l’IA génèrent des images à partir de toutes les données publiques disponibles sur Internet. Ni les créateurs ni l’IA ne peuvent déterminer si un visage généré aléatoirement ressemblera à celui d’une personne réelle. Si les mots-clés ne sont pas limités, le risque de ressemblance est très élevé. Par exemple, en saisissant « je veux l’image d’un garçon, » il est facile de générer un personnage numérique dont le visage ressemble parfaitement à celui d’une célébrité.
Parmi une dizaine de professionnels de mini-séries générées par IA, Chen Zhong est le seul à avoir directement reconnu que les images générées par IA présentaient un risque de violation des droits d’auteur. Les autres estiment quant à eux que tant qu’ils ne « nourrissent » pas l’IA avec une image de référence d’une personne en particulier, celle-ci ne génère qu’un personnage virtuel.
Liu Junjie, créateur IA, préfère croire lui aussi que « tant que le personnage ne s’inspire pas d’une personne en particulier, il n’y a pas de risque de violation des droits d’auteur. » Il précise que pour créer un personnage dans une mini-série générée par l’IA, on commence par rédiger des consignes textuelles à partir du scénario, notamment concernant l’apparence, la tenue vestimentaire, la personnalité, la profession et le passé du personnage. L’IA génère ensuite une image, qui sert de base à la création de la vidéo.
« Il ne s’agit pas simplement de prendre la photo d’une personne au hasard pour y superposer un visage, mais de créer un personnage à partir d’une synthèse de photos de milliers de personnes. Finalement, ce personnage ne ressemble à personne en particulier, tout en présentant de légers traits communs avec certaines personnes, » argumente-t-il. Selon lui, ce principe s’applique également à la rédaction d’articles : « On s’inspire un tout petit peu de différents aspects, puis on y ajoute sa propre créativité. »
Mais la réalité est toute autre, si les violations commises à l’encontre des célébrités sont plus visibles, celles concernant les gens ordinaires passent inaperçues. Xiong Binghui, PDG de Kemeng AI, une plateforme entièrement basée sur l’IA pour la création et la diffusion de mini-séries, souligne : « Les logiciels de génération par IA disposent déjà de solutions pour éviter que les personnages créés ressemblent à des célébrités, mais cela ne permet d’éviter que la ressemblance avec des personnalités connues. On ne peut pas garantir qu’ils ne ressembleront à personne, c’est impossible, car il arrive que des personnes se ressemblent [dans le monde réel]. »
L’IA a bouleversé les modes de travail traditionnels : le visage est devenu une donnée et le jeu d’acteur s’est transformé en consignes textuelles. En mars dernier, Zhang Yang, un réalisateur de 29 ans, a rejoint l’équipe de Kemeng AI. Il n’a plus besoin de porter une caméra ni de diriger des acteurs sur un plateau, son interlocuteur est désormais l’IA. Le jeu d’acteur, par exemple les pleurs dans différents contextes, peut être décomposé en descriptions textuelles : sanglots, larmes retenues, pleurer à chaudes larmes.
La clé de la rédaction de ces consignes réside dans la visualisation : il faut utiliser des verbes et limiter les adjectifs. Au lieu de dire « nerveux » il faut préciser « les jambes tremblent » ou « se frotter les mains. » Pour exprimer un regard inquiet, il faut écrire « cligna des yeux » ou « regarda à gauche puis à droite. » Pour Liu Junjie, former un acteur IA est bien plus fatiguant que de former un acteur humain.
Le jeune réalisateur Zhang Yang a passé cette année à travailler avec l’IA. Il constate que les modèles d’IA sont chaque mois plus performants que le mois précédent. À chaque fois qu’il envoie une instruction, l’IA renvoie une performance dont le niveau de finition atteint 80 % à 90 %. L’IA est même devenue suffisamment intelligente pour apprendre à peaufiner son jeu : lorsque les instructions ne sont pas suffisamment claires, elle s’auto-optimise, « un peu comme l’improvisation d’un acteur. »
Zhang Yang estime que la vitesse d’assimilation et les capacités d’interprétation de l’IA ont déjà surpassé celles d’une partie des jeunes acteurs débutants. Un réalisateur de cinéma a également évalué la performance de l’IA : « C’est bien meilleur que ce que font les stars du web ou les acteurs dits “phénoménaux”. »
Après le tollé médiatique, lorsque Qihai et Baicai ont revu cette mini-série, ils ont découvert que les gros plans de Qihai avaient été supprimés mais que les plans d’ensemble avaient été conservés, tandis que le visage de Baicai avait été remplacé par celui d’un autre homme. « Je ne sais pas quelle personne lambda a encore été victime d’une injustice, » soupire Baicai.
À la suite de cet incident, Qihai m’a demandé : « Est-ce que je peux encore publier mes photos [sur les réseaux sociaux] ? Si j’ai un différend avec quelqu’un, cette personne pourra-t-elle utiliser l’IA pour créer une vidéo où l’on me passe à tabac ? » Nous avons toutes deux pensé aux préjudices que les deepfakes infligent aux femmes.
Ces dernières années, les affaires de type « Chambre N, » un vaste réseau de vidéos sexuelles extorquées sous la menace en ligne qui a éclaté en Corée du Sud entre 2018 et 2020, se sont multipliées tant en Chine qu’à l’étranger : de nombreux délinquants utilisent les deepfakes pour superposer le visage ou la photo d’une femme sur des images pornographiques, dans le but d’en tirer profit ou de satisfaire leurs pulsions.
Wang Huanrong
asialyst.com