Entre l’inflation persistante et le durcissement de la censure numérique, le « contrat social » entre les Russes et le Kremlin semble mis à rude épreuve. Au-delà des chiffres officiels, quelle est la réalité de l’érosion de la popularité de Vladimir Poutine au sein de la population ? Et quelles en sont les principales causes ?
Pour commencer, il est nécessaire de préciser ce qu’on entend par « cote de popularité de Poutine ». Certes, depuis les mois qui ont suivi son arrivée au pouvoir en 1999, le taux de satisfaction quant à son action a oscillé entre 60 % et 80 % d’après les chiffres du Centre Levada, l’organisation de référence pour les enquêtes sur l’opinion publique. Ces chiffres sont à prendre avec prudence à plusieurs égards. Tout d’abord parce que les contraintes très fortes qui pèsent sur l’expression des opinons politiques ont des incidences non seulement sur les activités du Centre mais aussi sur la façon dont les enquêtés répondent. Ensuite parce que se dire satisfait ou en faveur de Vladimir Poutine ne signifie pas nécessairement adhérer au personnage et à son action, ni être satisfait de la situation en Russie. Dans un régime autoritaire qui, depuis l’effondrement de l’URSS, n’a jamais connu l’alternance au sommet du pouvoir et où la place des oppositions est toujours plus restreinte, l’expression d’un soutien vis-à-vis de Poutine est adossée à la perception d’une absence d’alternative. De plus, cette « satisfaction » reste relative. Les études qualitatives approfondies le montrent : si on critique peu la personne du Président, les enquêtés n’hésitent pas à exprimer leur mécontentement vis-à-vis du reste des responsables politiques ou sur la conduite du pays en général. Pour ces raisons, certains considèrent que ces enquêtes n’ont pas réellement de valeur heuristique. À mon sens, elles peuvent être éclairantes à condition de prendre leurs résultats avec prudence et surtout de savoir les interpréter. Ce qui me semble particulièrement intéressant est d’envisager les variations dans le temps. Le début de l’année 2026 marque en effet une séquence où la cote de popularité de Poutine est à son plus bas, comme ça a pu être le cas en 2011 après le grand mouvement de protestation contre les manipulations électorales ou en 2018 au moment de la réforme des retraites. Cette fois-ci, l’érosion est clairement liée à une fatigue de la population quant aux conséquences économiques et sociales de la guerre, une déception liée aux perspectives d’une fin rapide au début du second mandat de Trump, ainsi en effet qu’un Internet de plus en plus contrôlé.
Le 13 avril dernier, l’influenceuse russe Victoria Bonya (13 millions de followers sur Instagram) a publié une vidéo dans laquelle elle critique la situation en Russie. Faut-il y voir un épiphénomène ou le signe réel d’un effritement accru de la popularité de Poutine ? Quelle est la marge de manœuvre réelle de la contestation ? La critique de Vladimir Poutine est-elle toujours un tabou absolu ?
Justement, Victoria Bonya n’a pas publiquement critiqué Vladimir Poutine, elle a émis des critiques, certes importantes, mais sans toucher à deux sujets tabous, à savoir Vladimir Poutine et l’« opération militaire spéciale en Ukraine ». De ce point de vue, elle n’a pas franchi de ligne rouge, voire elle a alimenté un registre très classique des rapports pouvoir-société en Russie : critiquer la classe politique et son inaction et ainsi mieux préserver la personne du dirigeant placée en position de sauveur. C’est un discours en fait très légitimiste qui a été tenu, en outre, par une figure particulièrement inoffensive : une femme, issue du monde du show-business, sans crédibilité politique particulière mais suffisamment célèbre pour pouvoir se poser en porte-parole de la population. Dans le contexte très opaque de la Russie de Poutine, il est très difficile d’évaluer à quel point cette prise de parole a été orchestrée et mise en scène par le Kremlin. Si on peut a minima mettre en doute l’idée que cette prise de parole aurait été complètement spontanée, il est certain qu’elle intervient à un moment où le Kremlin a intérêt à prendre en compte un certain mécontentement de la population, à y répondre — à sa façon — et éventuellement à canaliser cette humeur en désignant des coupables. Cela est particulièrement nécessaire dans la mesure où on est à moins de six mois de la prochaine élection législative qui aura lieu en septembre prochain.
L’incapacité manifeste de l’armée russe à obtenir une victoire décisive en Ukraine, les besoins humains pour le front et le poids des pertes humaines commencent-ils à avoir un impact réel au sein de la société russe ? Quel est aujourd’hui l’état d’esprit des familles de victimes de guerre ? Ce mécontentement peut-il devenir un facteur d’instabilité politique ?
Paradoxalement, les difficultés de l’armée russe et surtout les immenses sacrifices humains qu’elle engendre n’ont à ce jour qu’un retentissement limité au sein de la population. La principale raison en est que l’immense majorité des combattants, et des victimes, sont des contractuels, payés des sommes équivalentes à cinq ou six fois le salaire moyen pour aller au front. Non seulement cet enrichissement soudain empêche toute manifestation d’empathie ou de solidarité de la part du reste de la population, mais en plus cet engagement permet à l’entourage de ces combattants de connaitre une amélioration inespérée de leur situation matérielle. De même, le public dans lequel l’État russe puise ses réserves de combattants est particulièrement défavorisé et vulnérable ; ce sont les groupes sociaux qui, le cas échéant, auraient le moins de ressources pour pouvoir exprimer leur mécontentement. Il est intéressant à ce titre de noter le contraste avec les évènements de l’automne 2022, lorsque le Kremlin a décrété la mobilisation partielle. À ce moment, la réaction sociale a été beaucoup plus virulente et s’est par ailleurs accompagnée d’un départ massif — évalué à environ un million de personnes qui ont quitté précipitamment la Russie. Fait rare, face à cette déstabilisation, les dirigeants russes ont reconnu des erreurs et se sont ensuite appliqués à privilégier le recrutement de contractuels. Cet évènement montre bien que du point de vue de l’État russe, toutes les vies ne se valent pas. Les populations vulnérables et « dont la valeur économique était faible » — pour reprendre la définition que l’économiste russe Vladislav Inozemtsev donne de l’« économie de la mort » actuellement à l’œuvre en Russie — sont grassement payées pour servir de chair à canon, tandis que le maximum est fait pour préserver les autres groupes sociaux des conséquences les plus dures de la guerre. Si ce modèle a pu fonctionner ces dernières années, l’essoufflement de l’économie russe ainsi que les très grandes pertes humaines sur le front pourraient malgré tout conduire le Kremlin à envisager une seconde vague de mobilisation dont le cout politique pourrait être, en revanche, extrêmement élevé. De même, la perspective d’un retour massif des combattants qui feraient savoir à la population restée à l’arrière les conditions réelles dans lesquels ils évoluent pourrait s’avérer explosive. Une partie des conséquences de cette situation peut être canalisée dans une politique ambitieuse de gestion des vétérans. Mais les guerres précédentes, que ce soit en Afghanistan ou en Tchétchénie, ont plutôt montré la tendance qu’a l’État russe à progressivement abandonner ses anciens combattants, dont la prise en charge aurait par ailleurs un coup politique et économique élevé.
Le défilé militaire du 9-Mai, marqué par l’absence de véhicules blindés, a alimenté les spéculations : s’agit-il d’un aveu de faiblesse logistique ou d’une manifestation de la paranoïa sécuritaire du pouvoir ? Qu’en pense la société russe ?
Au fur et à mesure des années, les commémorations du 9-Mai sont devenues de plus en plus grandioses, en faisant l’évènement le plus important fêté en Russie. L’édition de 2026 contraste avec le faste des années précédentes. Les circonstances sont particulièrement défavorables avec, en effet, des enjeux sécuritaires mais aussi une économie aujourd’hui mise à mal. Non seulement la cérémonie a été très courte, mais le discours de Poutine lui-même était très bref et sans relief. On peut également envisager ce changement de registre dans la perspective de l’élection présidentielle à venir, les périodes de scrutin étant habituellement des séquences de dépolitisation et de prudence afin de ne pas attiser les clivages et conflits existants.
Comment analysez-vous les conséquences de l’enfermement mental de Vladimir Poutine dans son rapport à l’appareil d’État et au quotidien de la population russe ?
On a beaucoup mis la décision de « l’opération militaire spéciale » sur le compte de l’enfermement de Vladimir Poutine, qui a pris de court la majorité de son entourage et était visiblement mal informé sur la situation en Ukraine. Sans parler des effets sans doute catastrophiques à moyen-long terme sur les plans démographique, économique et politique pour la Russie, à plus court terme ça n’a cependant pas eu de conséquences majeures. Si le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine a été considéré comme un échec, les dirigeants russes ont su corriger le tir d’un point de vue stratégique, au moins pour stabiliser leur positionnement, et mettre au point un ensemble de dispositifs répressifs et incitatifs pour empêcher la contestation sociale et politique. De même, cette image de Président enfermé n’est pas incompatible avec les registres de légitimation très personnalisée qui présentent Poutine comme une sorte de personnage exceptionnel, au-dessus de la mêlée et dont les erreurs peuvent être mises sur le compte d’un entourage malveillant qui l’informerait mal ou ne respecterait pas ses décisions.
Nous assistons depuis quelque temps à une vague de purges au sein des cercles du pouvoir. Ces mouvements sont-ils le signe d’une restructuration nécessaire pour garantir la survie du système, ou les prémices d’une déstabilisation interne plus profonde augmentant le risque de putsch ?
Le terme de « purge » me semble inapproprié, dans la mesure où il fait référence à la période stalinienne marquée par une politique répressive autrement plus systématique et violente que celle menée à l’époque de Poutine, même depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. À l’inverse, la gestion par le président russe de ses hauts responsables a plutôt été marquée par la prudence et la stabilité, même si le Kremlin a toujours pratiqué une violence ciblée contre les individus considérés comme les plus dangereux. Si, répétons-le, la vie politique russe est marquée par son opacité et que l’on en est souvent réduit à interpréter, on peut cependant, en effet, noter une certaine accélération dans les nominations et les disgrâces. On peut y voir le résultat d’une méfiance accrue du Président vis-à-vis de son entourage mais aussi une insatisfaction quant aux performances économiques et militaires de la Russie, ou encore une façon de gérer le mécontentement de la population en désignant des responsables. Jusqu’ici et malgré des évènements qui auraient pu profondément déstabiliser le pouvoir, c’est plutôt la loyauté qui a prévalu. La tentative de putsch de Prigojine, en juin 2023, a été un échec ; les sanctions économiques à l’égard des oligarques ont rendu ces derniers encore plus dépendants et loyaux au pouvoir ; les attentats du Crocus City Hall n’ont occasionné aucun scandale majeur au sujet des failles de sécurité de l’État russe ; de même pour l’occupation de l’oblast de Koursk à l’été 2024.
La question de la succession de Vladimir Poutine est-elle aujourd’hui un sujet de discussion au sein des élites ou de la société russe, ou le système est-il incapable d’envisager l’après-Poutine ?
Plus on avance dans le temps, et plus la succession de Vladimir Poutine se présente comme une question abstraite. Lors de sa première année de présidence, celui-ci, alors à peine quinquagénaire, avait tout de suite annoncé qu’il ne modifierait pas la Constitution pour pouvoir se maintenir au pouvoir au-delà des deux mandats consécutifs autorisés. À ce moment-là, de nombreuses rumeurs circulaient sur de possibles successeurs, parmi lesquels le nom de Dmitri Medvedev est très tôt revenu régulièrement. Par ailleurs, le conseiller Vladislav Sourkov, qu’il n’est plus nécessaire de présenter depuis la publication du Mage du Kremlin par Giuliano da Empoli, faisait publiquement des déclarations sur la nécessité de préparer l’après-Poutine, notamment en consolidant le rôle du parti majoritaire Russie unie. Le retour de Poutine à la présidence en 2012 après le mandat de Medvedev et l’immense mouvement de protestation qui l’a accompagné et vu notamment l’émergence de nouvelles figures d’opposants comme Alexeï Navalny ont contribué à durcir et personnaliser davantage le pouvoir. Bénéficiant d’un mandat présidentiel allongé de quatre à six ans, le président russe n’a certes pas formellement modifié la limite constitutionnelle qui limite l’exercice de la fonction suprême à deux mandats successifs. Il a en revanche profité d’une réforme constitutionnelle sur d’autres sujets annexes en 2020 pour accepter la proposition d’une « remise à zéro » du nombre de mandats qu’il peut effectuer, ce qui le conduit à pouvoir légalement diriger la Russie jusqu’en 2036. C’est un aveu de faiblesse pour le régime russe, dont la survie dépend de plus en plus étroitement d’un dirigeant présenté comme irremplaçable.
Vous expliquez dans votre ouvrage La Russie de Poutine qu’en Russie, les logiques sociales et politiques restent éminemment plurielles. Comment cela se traduit-il alors que se dessinent de nouvelles élections législatives en septembre prochain ?
Derrière la perception d’une société très monolithique, vision d’ailleurs alimentée par le pouvoir, la société russe est en fait diverse et je dirais même fragmentée. Aux clivages sociaux d’une société particulièrement inégalitaire en termes de richesse s’ajoutent de très grandes différences territoriales : monde urbain versus monde rural, mais aussi régions riches — historiquement celles pourvues en hydrocarbures et aujourd’hui celles où se sont implantées les usines liées au secteur militaro-industriel — et régions pauvres. À cela, il faut ajouter des clivages identitaires : la Russie en tant qu’ancien empire reconnait la diversité de sa population et se définit dans sa Constitution — adoptée en 1993 — comme un État multinational où, aux côtés des quelque 72 % de Russes ethniques, se distinguent des dizaines de « nationalités », pour reprendre les termes de l’époque soviétique. Citons enfin des clivages de genre approfondis par la promotion des valeurs dites traditionnelles depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence, en 2012, et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Dès le premier mandat de Vladimir Poutine (2000-2004), une série de réformes sur les partis et les élections ont peu à peu empêché cette extraordinaire diversité de s’exprimer dans l’offre politique. Outre des conditions très contraintes imposées aux partis et aux candidats pour pouvoir participer aux élections, les organisations partisanes sont aussi soumises à des exigences légales et des interdits comme ceux de se prévaloir d’intérêts dits « sectionnels » : il n’est ainsi pas possible pour un parti de se prévaloir d’un groupe social, d’une région, d’une langue ou encore d’une religion.
S’il y a bien une diversité sociale et idéologique dans la Russie de 2026, celle-ci doit, pour s’exprimer politiquement et électoralement, entrer dans des cases limitées et définies à l’avance par le pouvoir. Par ailleurs le pouvoir a tendance depuis plus de vingt ans à promouvoir une opposition dite choisie, qui peut se présenter comme « communiste », « patriote » ou encore « libérale » mais qui, dans les faits, reste loyale et dépendante du Kremlin, éclipsant et remplaçant alors des forces politiques hostiles à Vladimir Poutine et sa politique. Lors de la présidentielle de 2024, le candidat à la candidature Boris Nadejdine, ouvertement critique sur la guerre en Ukraine, s’est vu opposer des obstacles administratifs qui l’ont empêché de faire campagne.
Thomas Delage
Clémentine Fauconnier
