Le 16 décembre 2022, la défense du Japon a été profondément revue dans une hiérarchie de trois textes fixant les principes à suivre et les capacités à acquérir entre mars 2023 et 2028, et définissant son profil vers 2030 : la National Security Strategy (« Kokka Anzen Hosho Senryaku »), la National Defense Strategy (« Kokka Boei Senryaku »), et le Defense Buildup Program (« Boei-ryoku Seibi Keikaku »).
Afin d’estimer correctement la nouvelle position politico – militaire du Japon et de se départir d’illusions ou de biais passéistes, certains éclaircissements chronologiques ainsi qu’une analyse basée sur les réalités géostratégiques et militaires s’imposent. Ni pour le Japon, ni pour la Chine ou les États-Unis, ce n’est l’équilibre stratégique de 1940 qui prédomine, mais celui du tiers du XXIe siècle, presque 100 ans plus tard, avec des bouleversements radicaux à la veille d’un nouvel âge.
Perspective d’une guerre du Pacifique
Les objectifs stratégiques du Japon en politique de défense sont fondamentalement inchangés depuis la fin de l’occupation en 1952 et restent régis par l’article 9 : protéger la population, le mode de vie, le territoire, et la Zone économique exclusive (ZEE). Il faut aussi préciser que, malgré la déclaration d’une « menace » chinoise dans le Livre blanc de la défense, le Japon n’a absolument pas pour politique actuelle de défendre militairement Taïwan, ni aucun autre pays asiatique, mais de veiller à la stabilité régionale en priorité et de se défendre en cas d’attaque directe. Il n’est pas en état de faire autrement. Cette orientation est enracinée en particulier dans les Huit Principes du 20 mai 1957. Pour y parvenir, le gouvernement s’appuie sur la diplomatie pour la promotion de la paix ainsi que sur les Forces d’autodéfense (« Jieitai ») pour les capacités nationales limitées et conventionnelles de défense territoriale, complétées par le parapluie américain au travers de l’alliance américano – japonaise. Depuis 1992, décongestionné par la fin de la guerre froide, le Japon a accru son activité diplomatique tout en s’octroyant au cas par cas des missions outre – mer non combattantes.
Cependant, cette approche en douceur est mise à l’épreuve par l’émergence d’une nouvelle réalité géostratégique démontrant l’insuffisance de la défense. Récemment, les tensions conflictuelles en Asie – Pacifique ont atteint un seuil critique, avec la perspective d’une grande guerre, tandis que le poids stratégique de la Chine redevient prépondérant dans la région et que l’ascendant global des États-Unis chute irrévocablement, tout en étant sur le point de redéfinir leur modèle et leur dimension géostratégiques, entraînant ces deux puissances sur une trajectoire de confrontation existentielle pour des causes propres à chacune d’elles. Une nouvelle « guerre du Pacifique » s’annonce, cette fois-ci avec la Chine comme champion asiatique. Le Japon, archipel coincé à l’extrémité nordique de la première chaîne d’îles de l’Asie – Pacifique, est mortellement pris en étau entre la croissance de la Chine voisine et l’alliance avec les États‑Unis.
Pour l’instant, le Japon ne vise pas à restaurer sa puissance politico – militaire, ce pour quoi il n’est pas prêt, mais à poursuivre sa « normalisation » afin de veiller sur sa sécurité en péril. Dans ce cadre, les orientations pour 2028 sont de remodeler les Jieitai en « Force de défense multidomaine », de développer l’industrie de défense et sa base technologique ainsi que sa résilience, de renforcer l’équitabilité de l’alliance avec les États-Unis par des mécanismes bilatéraux et de stimuler la coopération sécuritaire internationale. Ce dernier point concerne des puissances européennes, principalement le Royaume – Uni et la France, avec de nouveaux accords de défense conclus respectivement en 2023 et en 2024 qui sont en même temps voulus par la compétition franco – AUKUS. Ces échanges se concrétisent aussi physiquement par des exercices binationaux, dans lesquels ont été engagés pour la première fois des contingents terrestres : « Vigilant Isles » avec le Royaume – Uni anticipativement dès 2018 et « Brunet – Takamori » avec la France en 2024. La Corée du Sud, les Philippines et l’Australie sont au niveau régional les pays les plus courtisés pour la coopération de sécurité et défense. En outre, le Japon est devenu depuis le Sommet de Bucarest en 2008 un partenaire global de l’OTAN, ce qui n’en fait pas pour autant un allié.
Forger le katana multidomaine
Afin d’amalgamer sa future Force de défense multidomaine, le Japon a établi en 2024 un Commandement des opérations interarmées des Jieitai : le JSDF Joint operations command (JJOC), ou « Togo Sakusen Shireibu », placé à Ichigaya, au cœur de Tokyo, sous le contrôle du chef d’état – major interarmées (« Togo Bakuryo Kanbu » (2)). Ce système permet d’optimiser la conduite d’opérations multidomaines de toutes les composantes opérationnelles sous un commandement centralisé qui chapeaute dorénavant les Ground component command (3) (« Rikujo – Sotai »), Self defense fleet (« Jieikantai »), Air defense command (« Koku-Sotai ») et JSDF cyber defense command (« Jieitai Saiba Boeitai »). De plus, il assure la mise au diapason opérationnel avec le quartier général des forces américaines au Japon (Headquarters US Forces Japan – USFJ) situé à Yokota, base à l’ouest de Tokyo. Son lien avec le commandement américain de l’Indo – Pacifique (US Indo – Pacific Command – USINDOPACOM) est aussi important. Cette mesure fait donc partie du renforcement et de l’équilibrage de l’alliance américano – japonaise. Sous la tutelle du nouveau commandement intégré japonais, les unités opérationnelles des forces terrestre, maritime et aérienne connaissent elles – mêmes leur plus grande restructuration depuis leur création, sur une voie qui avait été pavée par des réformes mineures depuis le début du siècle.
Domaine terrestre : le déploiement territorial rapide
La force terrestre dispose de neuf divisions et de huit brigades de combat, tout en tenant compte que les divisions japonaises ne sont que des brigades avec de plus larges bataillons. Elles sont réparties entre le Ground component command et cinq « armées » ou forces régionales (Nord, Nord-Est, Est, Centre, Ouest). Tout en conservant cette structure défensive et territoriale, plusieurs unités ont été converties entre 2018 et 2023 dans un rôle de « déploiement rapide » sur l’archipel japonais, y compris vers ses îles extracôtières au sud qui sont les plus exposées aux menaces, notamment Okinawa, ou même Yonaguni qui n’est qu’à 68 milles marins de Taïwan. Les nouvelles troupes de déploiement rapide sont les 2e, 6e et 8e divisions, ainsi que les 5e, 11e et 14e brigades. Ces divisions ou brigades, bien qu’étant toutes assignées à cette mission, ne possèdent chacune pour le moment qu’un seul bataillon appelé « régiment de déploiement rapide » (« Sokuo Kido Rentai »), organisé spécifiquement en unité mixte infanterie – cavalerie blindée légère sur roues (4) et projetable par les airs.
Le Ground component command complète ces capacités avec trois unités d’élite : la brigade de déploiement rapide amphibie (« Suiriku Kido Dan » (5)) créée entre 2018 et 2024, la 1re brigade aéroportée (« Kutei Dan » (6)), ainsi que le groupe des opérations spéciales (« Tokushu Sakusen Gun »). En effectifs cumulés, ce potentiel représente environ 36 000 troupes d’intervention (10 000 si l’on ne compte que les régiments de déploiement rapide et les troupes amphibies et aéroportées). Si un ennemi débarquait, cela serait bien insignifiant pour repousser une invasion, malgré les bénéfices défensifs des distances maritimes et de l’environnement archipélagique montagneux. De plus, ces unités arriveraient au compte – gouttes. L’entièreté de la flotte de transport aérien japonaise, encore composée de Kawasaki C‑2 et de C‑130H à la fin de la décennie, est requise pour amener en une rotation un bataillon de déploiement rapide au complet. Presque la moitié de ces unités étant stationnée dans le nord, à Hokkaido, la question du tempo de projection vers le sud se fait encore davantage ressentir. La stratégie prévoit quatre phases d’intervention terrestre contre une attaque du territoire japonais : avant – garde d’infanterie légère ; régiments de déploiement rapide ; autres unités appartenant aux divisions ou brigades de déploiement rapide ; renforts par des divisions ou brigades de garnison fournies par les commandements régionaux. Un autre séisme pour la force terrestre japonaise est qu’elle est de plus en plus dépourvue de ses moyens lourds, surtout les chars (7) et l’artillerie de campagne (8), dans une optique qui rappelle celle de la restructuration en cours dans l’US Marine Corps inspirant bien plus les Jieitai que l’US Army ou les rappels réalistes de la guerre en Ukraine.
Domaine maritime : une flotte-écran aiguisée
La force maritime est aussi particulièrement marquée par les plans stratégiques pour 2027, perpétuant la tradition impériale de compétition pour la prévalence entre armée et marine. La Force d’escorte et la Force de déminage de la Self defense fleet vont être dissoutes et combinées dans une Fleet surface force (« Suijo Kantai ») avec trois surface battle groups (« Suijo Sengun ») basés à Yokosuka (1er groupe), à Kure (2e groupe) et à Maizuru (3e groupe), soutenus par un Amphibious mine warfare group (« Suiriku Ryoyo Senkirai Sengun ») et un Patrol defense group (« Shokai Bobi – Gun »). La Flotte d’autodéfense maintiendra ses Fleet submarine force (« Sensui Kantai ») et Fleet air force (« Koku – Shudan ») aux côtés de la nouvelle force de surface. Simultanément, le Fleet information warfare command (« Kantai Joho Sakusen Shudan ») va être formé à partir des actuels commandements du renseignement, du soutien océanographique et de la lutte anti – sous – marine, ainsi que des sémaphores et du commandement des communications des districts navals.
Il sera subdivisé en deux groupes : « renseignement opérationnel » et « défense cyber », et sera élevé à un statut égal à celui de la Self defense fleet, manifestant l’importance du caractère multidomaine et des opérations cognitives dans les Jieitai de demain. Les décisions pour la Surface force et l’Information warfare command ont été annoncées en septembre 2024 et prévoient leur activation en mars 2026.
Autre changement, les commandements régionaux de la marine vont passer de cinq à quatre après l’incorporation de la Force de district naval d’Ominato (nord) dans celle de Yokosuka (est), maintenant trois districts dans le sud, prioritaires par rapport à la Chine, à Kure, à Maizuru et à Sasebo. Les principaux moyens navals combattants vers la fin de la décennie seraient deux porte – avions légers (classe Izumo convertis) pouvant embarquer ensemble 24 F‑35B et 16 V‑22, deux porte-
hélicoptères (classe Hyuga), 10 destroyers mutirôles Aegis avec une capacité de défense antimissile (les six plus récentes unités frôlant la catégorie des croiseurs), une trentaine de destroyers et frégates multirôles (dont 12 de la nouvelle classe Mogami en construction), 22 sous – marins (essentiellement des Taigei et des Soryu), et 12 nouveaux patrouilleurs du littoral du programme Next – generation offshore patrol vessel. Trois petits navires amphibies de 1 700 t s’ajouteront à la flotte pour conduire des renforts vers les îles isolées. Un nouveau contrat pour utiliser deux navires privés lors de déploiements rapides sera aussi conclu. C’est une force importante et moderne, en croissance modérée, mais limitée à des capacités défensives, d’une taille nettement inférieure à celle de la marine chinoise et qui ne saurait compenser la 7e flotte de la marine américaine dans le Pacifique ouest.
Domaine aérien : le techno-dôme de la troisième dimension
La force aérienne connaît elle aussi quelques restructurations, comme la création du 2e escadron de gestion de systèmes spatiaux au sein du groupe d’opérations spatiales, une autre démonstration de l’effort vers une Force de défense multidomaine. Elle va surtout renouveler ses capacités. La petite flotte aérienne combattante se composera vers 2030 d’environ 260 chasseurs combinant 127 F‑35 (dont 42 F‑35B à décollage et atterrissage vertical dans un rôle aéronaval), 68 F‑15J au standard Japan super interceptor (JSI) et 62 F‑2, accompagnés de drones MQ‑9B de surveillance pouvant être armés. Les F‑35 fourniront donc la moitié de cette capacité. Quatre transporteurs C‑2 en version SOJ de guerre électronique font partie des nouveaux appareils de soutien qui sont attendus dans les mêmes délais. Ensuite, à partir de 2035, il est prévu de retirer tous les F‑15 et F‑2 pour les remplacer par les futurs chasseurs et drones issus du programme Tempest, extrêmement onéreux et développé avec le Royaume – Uni et l’Italie. Cette dépendance technologique avec de lointains pays ayant leurs propres impératifs géopolitiques n’est pas sans risques ni incertitudes.
Archipel-forteresse à la pointe
Hormis les forces conventionnelles qui mènent les opérations, l’essentiel de l’architecture de défense japonaise pour l’horizon 2030 s’érige avant tout sur la synthèse de hautes technologies d’A2/AD et de renseignement. C’est le cheval de bataille. La liste des moyens escomptés en missiles, capteurs ou robots est longue. Ce qui compte est d’en retenir les pierres d’angle et d’en comprendre la doctrine et ses conséquences. La défense aérienne et balistique intégrée sera mise en œuvre en trois échelons : les systèmes d’alerte avancée, y compris satellitaires, tant américains que japonais, pour détecter et suivre un tir ennemi ; la traque et l’interception en mer par les destroyers Aegis et leurs 32 nouveaux missiles SM‑6 Block I ou plus vieux SM‑3 Block IIA ; le relais en phase terminale par les stations radars (FPS‑3/5/7 modernisées) couplées aux 48 lanceurs PAC‑3 de la force aérienne et aux 17 batteries Type‑03 de la force terrestre comme dernière ligne de défense.
De plus, les capacités de lutte antinavire sont augmentées, tandis que celles d’attaque terrestre sont introduites, donnant un trait plus agressif à la défense japonaise. Pour ce faire, dans un mélange de matériel indigène et américain, le Japon a décidé de s’équiper de 400 missiles de croisière Tomahawk à lancer depuis ses destroyers, ainsi que d’AGM-158 JASSM et Joint strike missiles (JSM) dans le domaine aérien et de missiles antinavires Type‑12 de 900 km de portée qui seront déclinés en versions terrestre pour batteries côtières (2026), navale embarquée (2027) et aérienne pour F‑2 (2029). En 2024, en anticipation de la croissance de la lutte antinavire et de l’arrivée des Type‑12 destinés aux lanceurs terrestres, l’unité d’artillerie de campagne de l’armée de l’ouest, ayant ses quartiers à Oita, dans le sud de l’archipel (île de Kyushu), a été étoffée en 2e brigade d’artillerie. Elle est destinée à couvrir le chapelet d’îles Nansei au sud, et sera de loin la plus grande unité d’artillerie japonaise avec ses trois régiments côtiers (5e, 7e, 8e), son régiment de campagne, et la 301e batterie, qui deviendra après 2030 un bataillon armé de planeurs hypersoniques (Hyper velocity gliding projectile). En effet, des projets de missiles et de planeurs hypersoniques sont à l’étude.
C’est l’effet miroir avec la nouvelle doctrine Force Design 2030 (9) de l’USMC qui se consacre grandement à la défense du littoral, notamment avec des capacités antinavires. Pour compléter ces dispositifs A2/AD dans le domaine spatial, un satellite de surveillance Space domain awareness (SDA) va être mis en orbite en 2026 par l’agence spatiale japonaise (JAXA), tandis que la résilience des systèmes de communication satellitaires sera durcie. Dans le domaine du spectre électromagnétique, les mailles du filet croiseront de nouvelles capacités de brouillage des radars et des communications avec celles de guerre électronique (par exemple, les avions C‑2 SOJ) et de contre – mesures, ainsi que d’armes à haute énergie (laser) ou haute puissance (micro – ondes) antidrones devant apparaître au début des années 2030. Enfin, la multiplication des systèmes robotisés sera aussi cruciale dans le dispositif multidomaine. À la fois ossature des forces et élément de l’A2/AD, l’unité de défense cyber regroupant des membres des trois services des Jieitai va quadrupler pour atteindre 4 000 personnels dans les plans prévus pour 2028. C’est une impressionnante consolidation, qui reste pourtant bien maigre au regard des capacités chinoises ou d’autres grandes puissances et contenue dans des missions strictement défensives. De plus, le recrutement, en péril, sera forcé en réduisant les critères d’aptitude militaire pour les postes cyber. Ce qui caractérise le plus les plans de défense du Japon est qu’il a l’intention de s’entourer d’un mur de feu défensif en plusieurs couches hérissées et multidomaines.
Vulnérabilités
Tous ces points ne sont qu’un survol des plans ambitieux du Japon pour réformer et muscler sa défense à l’horizon 2030, avec pour objectif principal d’intensifier la protection de son territoire et de sa ZEE dans la circonscription de ce qui lui est concevable à court terme et en accord avec sa ligne politique post-1945. Ses dirigeants tiennent aussi compte de l’opinion publique et de l’état de la société, qui n’est pas encore prête pour une révolution stratégique. Cependant, les mesures du plan 2023-2027 sont impressionnantes et imposent de doubler les dépenses de défense en y consacrant 2 % du PIB. Mais l’enthousiasme qui embaume les projets voile la réalité de graves inadéquations et manquements.
Nombre des systèmes avancés choisis sont déjà d’une autre époque malgré leurs modernisations, et ont été fortement discrédités dans la guerre en Ukraine. De plus, en temps de guerre, ils sont trop coûteux, trop lents et trop compliqués à produire, et nécessitent une trop grande formation pour les nouvelles recrues, compromettant leur remplacement et leur utilisation dans la durée. Les critères de robustesse et de montée en puissance sont absents. Le maintien d’une petite force de volontaires, environ 247 000 d’active et 48 000 de réserve, ne permet pas non plus d’encaisser une guerre d’attrition. Cela pose la question d’un débat sur le service militaire obligatoire, considéré comme une infamie depuis l’humiliation de 1945, mais qui est la seule solution au déficit démographique et pour capitaliser les ressources humaines de forces armées. La robotisation ne saurait en être un substitut. Qualité et quantité sont complémentaires et de rigueur. Le petit volume et le caractère techno-centrique des Jieitai n’assure au Japon ni la puissance de dissuasion ni celle de combat, ni la résilience, dans un grand conflit armé de haute intensité et qui pourrait s’éterniser. De plus, ce format rend le Japon stratégiquement dépendant d’alliés, alors que sa géopolitique lui est propre et réclame les capacités d’affirmer et d’implémenter sa volonté politique. Le Japon, tout en étant motivé par l’alliance avec les États-Unis et son nouveau réseau de partenaires, doute que ceux-ci puissent vouloir venir à sa rescousse, ou être en mesure de le faire, en toutes circonstances et jusqu’à la fin de la guerre.
Sur les plans doctrinal et organisationnel, les Jieitai poursuivent des rénovations encourageantes, mais faiblement ébauchées. Entre autres, les délimitations des districts des forces terrestre, maritime et aérienne ne se correspondent pas géographiquement. Ils devraient être identiques et interarmées pour achever l’interopérabilité. Mais cela ne suffirait pas. Les forces japonaises devraient, tout en soutenant des capacités de défense territoriale optimisées, muter la totalité de leurs composantes de campagne en corps expéditionnaires qui affronteraient l’ennemi outre – mer plutôt que dans le périmètre national. Sinon, celui-ci, cœur de la nation, serait directement exposé aux dommages de guerre. Il faut une profondeur de défense stratégique autour de l’archipel et au-delà, vers les chaînes d’îles et le continent.
Autre problème, les piliers non militaires de la défense japonaise sont terriblement négligés, alors qu’ils devraient être des urgences, surtout lorsque le bouclier des Jieitai est aussi fin et friable. Cela implique en premier lieu la défense civile pour la protection passive des populations et la mobilisation d’infrastructures ou de la défense industrielle, avec une montée de la capacité de production pour une économie de guerre. Finalement, le Japon devra hâter sa « normalisation » par une révision constitutionnelle autorisant le droit à l’usage de la force et à des armées reconnues sous un statut militaire. C’est une première condition au retour vers la puissance politico – militaire.
Trop peu, trop tard ?… La vraie transformation se fera au pied du mur, si un conflit armé éclate et s’impose au Japon. Elle se fera brutalement, comme d’accoutumée dans l’histoire du pays, alternant de longs sommeils et des éruptions soudaines, à l’image de la nature volcanique de l’archipel. Le Japon a toujours excellé dans les transformations et les adaptations tant radicales qu’efficientes. Lorsque le moment viendra, on peut imaginer qu’il manifestera une nouvelle fois son aptitude inébranlable à lever le « vent divin » pour sa défense.
* Cet article exprime l’analyse personnelle de l’auteur.
Notes
(1) En référence au « Vent Divin » (kamikaze) ou aux typhons qui sont mythiquement réputés avoir sauvé le Japon de deux invasions sino-mongoles en 1274 et en 1281.
(2) Qui n’existe que depuis 2006.
(3) Mis sur pied en 2018.
(4) Chars légers Type-16 avec canon de 105mm et transporteurs de troupes blindés Type-24 (remplacement du Type-96) basés sur le même châssis que le Type-16, en versions canon de 30 mm ou mortier autopropulsé de 120 mm. Une version supplémentaire est attendue, le Type-25 de reconnaissance avec système multi-senseurs.
(5) Littéralement « groupe mobile amphibie ».
(6) Littéralement « groupe de raid aérien ».
(7) Vers 2030, le Japon aurait à peine 300 chars moyens Type-10 (148 à la fin de 2025), (trop) coûteux et sophistiqués, en version « Kai » (modernisée) avec défense antidrone. Les chars Type-90 et Type-74 seront tous mis sous cocon.
(8) Vers 2030, l’artillerie de campagne japonaise reposerait sur seulement 350 pièces, essentiellement des obusiers Type-99 chenillés et Type-19 sur roues (en cours d’acquisition), auxquels s’ajouteraient quelques systèmes de lance-roquettes multiples.
(9) Cf. l’innovation des marine littoral régiments.
Xavier BARA

