Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 6 janvier 2026

Japon : le « vent divin » se lève-t-il face à la vague chinoise ?

 

Le 16 décembre 2022, la défense du Japon a été profondément revue dans une hiérarchie de trois textes fixant les principes à suivre et les capacités à acquérir entre mars 2023 et 2028, et définissant son profil vers 2030 : la National Security Strategy (« Kokka Anzen Hosho Senryaku »), la National Defense Strategy (« Kokka Boei Senryaku »), et le Defense Buildup Program (« Boei-ryoku Seibi Keikaku »).

Afin d’estimer correctement la nouvelle position politico – militaire du Japon et de se départir d’illusions ou de biais passéistes, certains éclaircissements chronologiques ainsi qu’une analyse basée sur les réalités géostratégiques et militaires s’imposent. Ni pour le Japon, ni pour la Chine ou les États-Unis, ce n’est l’équilibre stratégique de 1940 qui prédomine, mais celui du tiers du XXIe siècle, presque 100 ans plus tard, avec des bouleversements radicaux à la veille d’un nouvel âge.

Perspective d’une guerre du Pacifique

Les objectifs stratégiques du Japon en politique de défense sont fondamentalement inchangés depuis la fin de l’occupation en 1952 et restent régis par l’article 9 : protéger la population, le mode de vie, le territoire, et la Zone économique exclusive (ZEE). Il faut aussi préciser que, malgré la déclaration d’une « menace » chinoise dans le Livre blanc de la défense, le Japon n’a absolument pas pour politique actuelle de défendre militairement Taïwan, ni aucun autre pays asiatique, mais de veiller à la stabilité régionale en priorité et de se défendre en cas d’attaque directe. Il n’est pas en état de faire autrement. Cette orientation est enracinée en particulier dans les Huit Principes du 20 mai 1957. Pour y parvenir, le gouvernement s’appuie sur la diplomatie pour la promotion de la paix ainsi que sur les Forces d’autodéfense (« Jieitai ») pour les capacités nationales limitées et conventionnelles de défense territoriale, complétées par le parapluie américain au travers de l’alliance américano – japonaise. Depuis 1992, décongestionné par la fin de la guerre froide, le Japon a accru son activité diplomatique tout en s’octroyant au cas par cas des missions outre – mer non combattantes.

Cependant, cette approche en douceur est mise à l’épreuve par l’émergence d’une nouvelle réalité géostratégique démontrant l’insuffisance de la défense. Récemment, les tensions conflictuelles en Asie – Pacifique ont atteint un seuil critique, avec la perspective d’une grande guerre, tandis que le poids stratégique de la Chine redevient prépondérant dans la région et que l’ascendant global des États-Unis chute irrévocablement, tout en étant sur le point de redéfinir leur modèle et leur dimension géostratégiques, entraînant ces deux puissances sur une trajectoire de confrontation existentielle pour des causes propres à chacune d’elles. Une nouvelle « guerre du Pacifique » s’annonce, cette fois-ci avec la Chine comme champion asiatique. Le Japon, archipel coincé à l’extrémité nordique de la première chaîne d’îles de l’Asie – Pacifique, est mortellement pris en étau entre la croissance de la Chine voisine et l’alliance avec les États‑Unis.

Pour l’instant, le Japon ne vise pas à restaurer sa puissance politico – militaire, ce pour quoi il n’est pas prêt, mais à poursuivre sa « normalisation » afin de veiller sur sa sécurité en péril. Dans ce cadre, les orientations pour 2028 sont de remodeler les Jieitai en « Force de défense multidomaine », de développer l’industrie de défense et sa base technologique ainsi que sa résilience, de renforcer l’équitabilité de l’alliance avec les États-Unis par des mécanismes bilatéraux et de stimuler la coopération sécuritaire internationale. Ce dernier point concerne des puissances européennes, principalement le Royaume – Uni et la France, avec de nouveaux accords de défense conclus respectivement en 2023 et en 2024 qui sont en même temps voulus par la compétition franco – AUKUS. Ces échanges se concrétisent aussi physiquement par des exercices binationaux, dans lesquels ont été engagés pour la première fois des contingents terrestres : « Vigilant Isles » avec le Royaume – Uni anticipativement dès 2018 et « Brunet – Takamori » avec la France en 2024. La Corée du Sud, les Philippines et l’Australie sont au niveau régional les pays les plus courtisés pour la coopération de sécurité et défense. En outre, le Japon est devenu depuis le Sommet de Bucarest en 2008 un partenaire global de l’OTAN, ce qui n’en fait pas pour autant un allié.

Forger le katana multidomaine

Afin d’amalgamer sa future Force de défense multidomaine, le Japon a établi en 2024 un Commandement des opérations interarmées des Jieitai : le JSDF Joint operations command (JJOC), ou « Togo Sakusen Shireibu », placé à Ichigaya, au cœur de Tokyo, sous le contrôle du chef d’état – major interarmées (« Togo Bakuryo Kanbu » (2)). Ce système permet d’optimiser la conduite d’opérations multidomaines de toutes les composantes opérationnelles sous un commandement centralisé qui chapeaute dorénavant les Ground component command (3) (« Rikujo – Sotai »), Self defense fleet (« Jieikantai »), Air defense command (« Koku-Sotai ») et JSDF cyber defense command (« Jieitai Saiba Boeitai »). De plus, il assure la mise au diapason opérationnel avec le quartier général des forces américaines au Japon (Headquarters US Forces Japan – USFJ) situé à Yokota, base à l’ouest de Tokyo. Son lien avec le commandement américain de l’Indo – Pacifique (US Indo – Pacific Command – USINDOPACOM) est aussi important. Cette mesure fait donc partie du renforcement et de l’équilibrage de l’alliance américano – japonaise. Sous la tutelle du nouveau commandement intégré japonais, les unités opérationnelles des forces terrestre, maritime et aérienne connaissent elles – mêmes leur plus grande restructuration depuis leur création, sur une voie qui avait été pavée par des réformes mineures depuis le début du siècle.

Domaine terrestre : le déploiement territorial rapide

La force terrestre dispose de neuf divisions et de huit brigades de combat, tout en tenant compte que les divisions japonaises ne sont que des brigades avec de plus larges bataillons. Elles sont réparties entre le Ground component command et cinq « armées » ou forces régionales (Nord, Nord-Est, Est, Centre, Ouest). Tout en conservant cette structure défensive et territoriale, plusieurs unités ont été converties entre 2018 et 2023 dans un rôle de « déploiement rapide » sur l’archipel japonais, y compris vers ses îles extracôtières au sud qui sont les plus exposées aux menaces, notamment Okinawa, ou même Yonaguni qui n’est qu’à 68 milles marins de Taïwan. Les nouvelles troupes de déploiement rapide sont les 2e, 6e et 8e divisions, ainsi que les 5e, 11e et 14e brigades. Ces divisions ou brigades, bien qu’étant toutes assignées à cette mission, ne possèdent chacune pour le moment qu’un seul bataillon appelé « régiment de déploiement rapide » (« Sokuo Kido Rentai »), organisé spécifiquement en unité mixte infanterie – cavalerie blindée légère sur roues (4) et projetable par les airs.

Le Ground component command complète ces capacités avec trois unités d’élite : la brigade de déploiement rapide amphibie (« Suiriku Kido Dan » (5)) créée entre 2018 et 2024, la 1re brigade aéroportée (« Kutei Dan » (6)), ainsi que le groupe des opérations spéciales (« Tokushu Sakusen Gun »). En effectifs cumulés, ce potentiel représente environ 36 000 troupes d’intervention (10 000 si l’on ne compte que les régiments de déploiement rapide et les troupes amphibies et aéroportées). Si un ennemi débarquait, cela serait bien insignifiant pour repousser une invasion, malgré les bénéfices défensifs des distances maritimes et de l’environnement archipélagique montagneux. De plus, ces unités arriveraient au compte – gouttes. L’entièreté de la flotte de transport aérien japonaise, encore composée de Kawasaki C‑2 et de C‑130H à la fin de la décennie, est requise pour amener en une rotation un bataillon de déploiement rapide au complet. Presque la moitié de ces unités étant stationnée dans le nord, à Hokkaido, la question du tempo de projection vers le sud se fait encore davantage ressentir. La stratégie prévoit quatre phases d’intervention terrestre contre une attaque du territoire japonais : avant – garde d’infanterie légère ; régiments de déploiement rapide ; autres unités appartenant aux divisions ou brigades de déploiement rapide ; renforts par des divisions ou brigades de garnison fournies par les commandements régionaux. Un autre séisme pour la force terrestre japonaise est qu’elle est de plus en plus dépourvue de ses moyens lourds, surtout les chars (7) et l’artillerie de campagne (8), dans une optique qui rappelle celle de la restructuration en cours dans l’US Marine Corps inspirant bien plus les Jieitai que l’US Army ou les rappels réalistes de la guerre en Ukraine.

Domaine maritime : une flotte-écran aiguisée

La force maritime est aussi particulièrement marquée par les plans stratégiques pour 2027, perpétuant la tradition impériale de compétition pour la prévalence entre armée et marine. La Force d’escorte et la Force de déminage de la Self defense fleet vont être dissoutes et combinées dans une Fleet surface force (« Suijo Kantai ») avec trois surface battle groups (« Suijo Sengun ») basés à Yokosuka (1er groupe), à Kure (2e groupe) et à Maizuru (3e groupe), soutenus par un Amphibious mine warfare group (« Suiriku Ryoyo Senkirai Sengun ») et un Patrol defense group (« Shokai Bobi – Gun »). La Flotte d’autodéfense maintiendra ses Fleet submarine force (« Sensui Kantai ») et Fleet air force (« Koku – Shudan ») aux côtés de la nouvelle force de surface. Simultanément, le Fleet information warfare command (« Kantai Joho Sakusen Shudan ») va être formé à partir des actuels commandements du renseignement, du soutien océanographique et de la lutte anti – sous – marine, ainsi que des sémaphores et du commandement des communications des districts navals.

Il sera subdivisé en deux groupes : « renseignement opérationnel » et « défense cyber », et sera élevé à un statut égal à celui de la Self defense fleet, manifestant l’importance du caractère multidomaine et des opérations cognitives dans les Jieitai de demain. Les décisions pour la Surface force et l’Information warfare command ont été annoncées en septembre 2024 et prévoient leur activation en mars 2026.

Autre changement, les commandements régionaux de la marine vont passer de cinq à quatre après l’incorporation de la Force de district naval d’Ominato (nord) dans celle de Yokosuka (est), maintenant trois districts dans le sud, prioritaires par rapport à la Chine, à Kure, à Maizuru et à Sasebo. Les principaux moyens navals combattants vers la fin de la décennie seraient deux porte – avions légers (classe Izumo convertis) pouvant embarquer ensemble 24 F‑35B et 16 V‑22, deux porte-

hélicoptères (classe Hyuga), 10 destroyers mutirôles Aegis avec une capacité de défense antimissile (les six plus récentes unités frôlant la catégorie des croiseurs), une trentaine de destroyers et frégates multirôles (dont 12 de la nouvelle classe Mogami en construction), 22 sous – marins (essentiellement des Taigei et des Soryu), et 12 nouveaux patrouilleurs du littoral du programme Next – generation offshore patrol vessel. Trois petits navires amphibies de 1 700 t s’ajouteront à la flotte pour conduire des renforts vers les îles isolées. Un nouveau contrat pour utiliser deux navires privés lors de déploiements rapides sera aussi conclu. C’est une force importante et moderne, en croissance modérée, mais limitée à des capacités défensives, d’une taille nettement inférieure à celle de la marine chinoise et qui ne saurait compenser la 7e flotte de la marine américaine dans le Pacifique ouest.

Domaine aérien : le techno-dôme de la troisième dimension

La force aérienne connaît elle aussi quelques restructurations, comme la création du 2e escadron de gestion de systèmes spatiaux au sein du groupe d’opérations spatiales, une autre démonstration de l’effort vers une Force de défense multidomaine. Elle va surtout renouveler ses capacités. La petite flotte aérienne combattante se composera vers 2030 d’environ 260 chasseurs combinant 127 F‑35 (dont 42 F‑35B à décollage et atterrissage vertical dans un rôle aéronaval), 68 F‑15J au standard Japan super interceptor (JSI) et 62 F‑2, accompagnés de drones MQ‑9B de surveillance pouvant être armés. Les F‑35 fourniront donc la moitié de cette capacité. Quatre transporteurs C‑2 en version SOJ de guerre électronique font partie des nouveaux appareils de soutien qui sont attendus dans les mêmes délais. Ensuite, à partir de 2035, il est prévu de retirer tous les F‑15 et F‑2 pour les remplacer par les futurs chasseurs et drones issus du programme Tempest, extrêmement onéreux et développé avec le Royaume – Uni et l’Italie. Cette dépendance technologique avec de lointains pays ayant leurs propres impératifs géopolitiques n’est pas sans risques ni incertitudes.

Archipel-forteresse à la pointe

Hormis les forces conventionnelles qui mènent les opérations, l’essentiel de l’architecture de défense japonaise pour l’horizon 2030 s’érige avant tout sur la synthèse de hautes technologies d’A2/AD et de renseignement. C’est le cheval de bataille. La liste des moyens escomptés en missiles, capteurs ou robots est longue. Ce qui compte est d’en retenir les pierres d’angle et d’en comprendre la doctrine et ses conséquences. La défense aérienne et balistique intégrée sera mise en œuvre en trois échelons : les systèmes d’alerte avancée, y compris satellitaires, tant américains que japonais, pour détecter et suivre un tir ennemi ; la traque et l’interception en mer par les destroyers Aegis et leurs 32 nouveaux missiles SM‑6 Block I ou plus vieux SM‑3 Block IIA ; le relais en phase terminale par les stations radars (FPS‑3/5/7 modernisées) couplées aux 48 lanceurs PAC‑3 de la force aérienne et aux 17 batteries Type‑03 de la force terrestre comme dernière ligne de défense.

De plus, les capacités de lutte antinavire sont augmentées, tandis que celles d’attaque terrestre sont introduites, donnant un trait plus agressif à la défense japonaise. Pour ce faire, dans un mélange de matériel indigène et américain, le Japon a décidé de s’équiper de 400 missiles de croisière Tomahawk à lancer depuis ses destroyers, ainsi que d’AGM-158 JASSM et Joint strike missiles (JSM) dans le domaine aérien et de missiles antinavires Type‑12 de 900 km de portée qui seront déclinés en versions terrestre pour batteries côtières (2026), navale embarquée (2027) et aérienne pour F‑2 (2029). En 2024, en anticipation de la croissance de la lutte antinavire et de l’arrivée des Type‑12 destinés aux lanceurs terrestres, l’unité d’artillerie de campagne de l’armée de l’ouest, ayant ses quartiers à Oita, dans le sud de l’archipel (île de Kyushu), a été étoffée en 2e brigade d’artillerie. Elle est destinée à couvrir le chapelet d’îles Nansei au sud, et sera de loin la plus grande unité d’artillerie japonaise avec ses trois régiments côtiers (5e, 7e, 8e), son régiment de campagne, et la 301e batterie, qui deviendra après 2030 un bataillon armé de planeurs hypersoniques (Hyper velocity gliding projectile). En effet, des projets de missiles et de planeurs hypersoniques sont à l’étude.

C’est l’effet miroir avec la nouvelle doctrine Force Design 2030 (9) de l’USMC qui se consacre grandement à la défense du littoral, notamment avec des capacités antinavires. Pour compléter ces dispositifs A2/AD dans le domaine spatial, un satellite de surveillance Space domain awareness (SDA) va être mis en orbite en 2026 par l’agence spatiale japonaise (JAXA), tandis que la résilience des systèmes de communication satellitaires sera durcie. Dans le domaine du spectre électromagnétique, les mailles du filet croiseront de nouvelles capacités de brouillage des radars et des communications avec celles de guerre électronique (par exemple, les avions C‑2 SOJ) et de contre – mesures, ainsi que d’armes à haute énergie (laser) ou haute puissance (micro – ondes) antidrones devant apparaître au début des années 2030. Enfin, la multiplication des systèmes robotisés sera aussi cruciale dans le dispositif multidomaine. À la fois ossature des forces et élément de l’A2/AD, l’unité de défense cyber regroupant des membres des trois services des Jieitai va quadrupler pour atteindre 4 000 personnels dans les plans prévus pour 2028. C’est une impressionnante consolidation, qui reste pourtant bien maigre au regard des capacités chinoises ou d’autres grandes puissances et contenue dans des missions strictement défensives. De plus, le recrutement, en péril, sera forcé en réduisant les critères d’aptitude militaire pour les postes cyber. Ce qui caractérise le plus les plans de défense du Japon est qu’il a l’intention de s’entourer d’un mur de feu défensif en plusieurs couches hérissées et multidomaines.

Vulnérabilités

Tous ces points ne sont qu’un survol des plans ambitieux du Japon pour réformer et muscler sa défense à l’horizon 2030, avec pour objectif principal d’intensifier la protection de son territoire et de sa ZEE dans la circonscription de ce qui lui est concevable à court terme et en accord avec sa ligne politique post-1945. Ses dirigeants tiennent aussi compte de l’opinion publique et de l’état de la société, qui n’est pas encore prête pour une révolution stratégique. Cependant, les mesures du plan 2023-2027 sont impressionnantes et imposent de doubler les dépenses de défense en y consacrant 2 % du PIB. Mais l’enthousiasme qui embaume les projets voile la réalité de graves inadéquations et manquements.

Nombre des systèmes avancés choisis sont déjà d’une autre époque malgré leurs modernisations, et ont été fortement discrédités dans la guerre en Ukraine. De plus, en temps de guerre, ils sont trop coûteux, trop lents et trop compliqués à produire, et nécessitent une trop grande formation pour les nouvelles recrues, compromettant leur remplacement et leur utilisation dans la durée. Les critères de robustesse et de montée en puissance sont absents. Le maintien d’une petite force de volontaires, environ 247 000 d’active et 48 000 de réserve, ne permet pas non plus d’encaisser une guerre d’attrition. Cela pose la question d’un débat sur le service militaire obligatoire, considéré comme une infamie depuis l’humiliation de 1945, mais qui est la seule solution au déficit démographique et pour capitaliser les ressources humaines de forces armées. La robotisation ne saurait en être un substitut. Qualité et quantité sont complémentaires et de rigueur. Le petit volume et le caractère techno-centrique des Jieitai n’assure au Japon ni la puissance de dissuasion ni celle de combat, ni la résilience, dans un grand conflit armé de haute intensité et qui pourrait s’éterniser. De plus, ce format rend le Japon stratégiquement dépendant d’alliés, alors que sa géopolitique lui est propre et réclame les capacités d’affirmer et d’implémenter sa volonté politique. Le Japon, tout en étant motivé par l’alliance avec les États-Unis et son nouveau réseau de partenaires, doute que ceux-ci puissent vouloir venir à sa rescousse, ou être en mesure de le faire, en toutes circonstances et jusqu’à la fin de la guerre.

Sur les plans doctrinal et organisationnel, les Jieitai poursuivent des rénovations encourageantes, mais faiblement ébauchées. Entre autres, les délimitations des districts des forces terrestre, maritime et aérienne ne se correspondent pas géographiquement. Ils devraient être identiques et interarmées pour achever l’interopérabilité. Mais cela ne suffirait pas. Les forces japonaises devraient, tout en soutenant des capacités de défense territoriale optimisées, muter la totalité de leurs composantes de campagne en corps expéditionnaires qui affronteraient l’ennemi outre – mer plutôt que dans le périmètre national. Sinon, celui-ci, cœur de la nation, serait directement exposé aux dommages de guerre. Il faut une profondeur de défense stratégique autour de l’archipel et au-delà, vers les chaînes d’îles et le continent.

Autre problème, les piliers non militaires de la défense japonaise sont terriblement négligés, alors qu’ils devraient être des urgences, surtout lorsque le bouclier des Jieitai est aussi fin et friable. Cela implique en premier lieu la défense civile pour la protection passive des populations et la mobilisation d’infrastructures ou de la défense industrielle, avec une montée de la capacité de production pour une économie de guerre. Finalement, le Japon devra hâter sa « normalisation » par une révision constitutionnelle autorisant le droit à l’usage de la force et à des armées reconnues sous un statut militaire. C’est une première condition au retour vers la puissance politico – militaire.

Trop peu, trop tard ?… La vraie transformation se fera au pied du mur, si un conflit armé éclate et s’impose au Japon. Elle se fera brutalement, comme d’accoutumée dans l’histoire du pays, alternant de longs sommeils et des éruptions soudaines, à l’image de la nature volcanique de l’archipel. Le Japon a toujours excellé dans les transformations et les adaptations tant radicales qu’efficientes. Lorsque le moment viendra, on peut imaginer qu’il manifestera une nouvelle fois son aptitude inébranlable à lever le « vent divin » pour sa défense.

* Cet article exprime l’analyse personnelle de l’auteur.

Notes

(1) En référence au « Vent Divin » (kamikaze) ou aux typhons qui sont mythiquement réputés avoir sauvé le Japon de deux invasions sino-mongoles en 1274 et en 1281.

(2) Qui n’existe que depuis 2006.

(3) Mis sur pied en 2018.

(4) Chars légers Type-16 avec canon de 105mm et transporteurs de troupes blindés Type-24 (remplacement du Type-96) basés sur le même châssis que le Type-16, en versions canon de 30 mm ou mortier autopropulsé de 120 mm. Une version supplémentaire est attendue, le Type-25 de reconnaissance avec système multi-senseurs.

(5) Littéralement « groupe mobile amphibie ».

(6) Littéralement « groupe de raid aérien ».

(7) Vers 2030, le Japon aurait à peine 300 chars moyens Type-10 (148 à la fin de 2025), (trop) coûteux et sophistiqués, en version « Kai » (modernisée) avec défense antidrone. Les chars Type-90 et Type-74 seront tous mis sous cocon.

(8) Vers 2030, l’artillerie de campagne japonaise reposerait sur seulement 350 pièces, essentiellement des obusiers Type-99 chenillés et Type-19 sur roues (en cours d’acquisition), auxquels s’ajouteraient quelques systèmes de lance-roquettes multiples.

(9) Cf. l’innovation des marine littoral régiments.

Xavier BARA

areion24.news

L’empire est mort, vive l’empire !

 

La forme des empires a évolué avec le temps et avec les moyens disponibles, mais les logiques impérialistes n’ont pas disparu. Bien au contraire, nous observons partout le retour des aspirations impérialistes dans différentes régions du monde, de nombreux pays étant à la recherche de leur âge d’or.

À la disparition de l’Union soviétique et la fin de la guerre du Golfe en 1991, le monde a perçu le système unipolaire dominé par les États-Unis comme immuable. L’hégémonie américaine, éclatante sur les plans militaire, politique et économique, semblait également incontestée dans les domaines de la culture et des nouvelles technologies. Cette hiérarchie a structuré l’ordre international des années 1990 et 2000, en marginalisant les autres centres de puissance. Pourtant, cet ordre unipolaire, longtemps présenté comme inébranlable, montre aujourd’hui ses limites et laisse progressivement place à une restructuration profonde du système international. De nouvelles puissances émergent, d’abord au niveau régional puis, une fois leur position assise dans leur région, au niveau global. Chine et Russie en tête, ces puissances contestent non seulement la domination américaine, mais plus largement la domination occidentale sur les relations internationales. Le renforcement de pôles régionaux autour de puissances telles que l’Inde, le Brésil, la Turquie ou encore l’Arabie saoudite illustre cette restructuration. Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, les tensions géopolitiques, les rivalités technologiques et les transitions énergétiques sont accrues, accélérant la reconfiguration du monde d’un ordre unipolaire à un système multipolaire.

Pourtant, cette multipolarité en devenir ne se traduit pas pour autant par une répartition plus équilibrée ni harmonieuse (d’aucuns diraient plus « juste ») de la puissance, mais plutôt par un accroissement de la compétition, où toutes les puissances majeures défendent leurs propres intérêts et définissent leur zone d’influence. Toutefois, à la différence de l’ère unipolaire, ces accroissements de puissance sont marqués non pas par une influence et une cooptation transformationnelles, mais bien par un contrôle territorial direct accompagné par une puissance coercitive. États-Unis, Chine et Russie en tête, les nouvelles recompositions de la puissance ne sont plus hégémoniques, mais bien impériales.

L’hégémonie et l’empire sont tous deux marqués par une volonté de dominer et de hiérarchiser la répartition de puissance. L’hégémonie est plutôt caractérisée par le leadership transformationnel, bienveillant, ainsi que par le temps long (diplomatie publique, puissance douce, importance du relationnel). Au contraire, l’impérialité est plus transactionnelle, directe, coercitive, et vise l’obtention de résultats à court terme. L’hégémonie suit une logique de coopération, voire de cooptation, alors que l’impérialité s’établit selon une logique de compétition. Or, c’est bien vers cette dernière que le monde évolue : le monde multipolaire qui se profile se structure sur la base d’empires régionaux.

Les empires ont traversé l’histoire humaine depuis l’Antiquité, et l’on assiste à leur renouveau aujourd’hui : le temps et les lieux imposent des structures propres, mais la logique reste identique. La nature humaine, inchangée, est toujours conduite par les passions fondamentales que sont l’intérêt, le statut, le rang, la réputation et la peur, poussant les États à accroitre leur puissance quand ils le peuvent ou le doivent.

Vers un monde multipolaire à court terme

Le déclin relatif des États-Unis, corrélé à l’ascension de la Chine au rang de grande puissance et à l’émergence de puissances régionales, a ouvert de nouvelles perspectives pour un monde multipolaire. En effet, de nouveaux centres de pouvoir sont apparus. Comme le notait déjà Christopher Layne en 2011 : « La fin du moment unipolaire de l’Amérique entraînera des changements majeurs dans la politique internationale. Sous la Pax Americana, le monde a connu une longue période de paix entre grandes puissances et de prospérité internationale. […] Avec la fin de la primauté américaine, le véritable monde post-américain entrera dans une ère de démondialisation, de montée du nationalisme et du néomercantilisme, d’instabilité géopolitique et de concurrence entre grandes puissances. (1) »

La multipolarité verra l’ordre international être le théâtre d’un équilibre des puissances rigide et fermé. De nombreuses puissances, affirmées comme émergentes, ont commencé à consolider des systèmes étatiques régionaux centrés sur elles. Toutefois, contrairement au nouveau régionalisme (new regionalism), qui se définit comme « un processus multidimensionnel d’intégration régionale [incluant] des aspects économiques, politiques, sociaux et culturels » (2), et qui est plutôt ascendant (bottom-up), nous retombons dans l’ancien régionalisme (top-down), caractérisé par un repli socioéconomique et identitaire, imposé par la puissance régionale dominante. Même l’Union européenne (UE) n’y échappe pas et évolue vers un régionalisme qui suit moins une logique fédérale et institutionnelle et davantage une logique souverainiste, identitaire, avec une protection des frontières nationales et des processus communautaires non contraignants, préférant des mesures ad hoc aux politiques d’intégration.

Ce rééquilibrage systémique permis par le déclin relatif de la puissance dominante donne l’opportunité aux autres puissances régionales de favoriser l’émergence d’un ordre multipolaire. Ces dernières assoient leur propre puissance sur la base d’une stratégie des grands espaces géopolitiques, en s’appuyant sur la logique d’espace vital (Lebensraum en allemand). Cette logique est suivie et partagée par des leaders tels que Xi Jinping, Vladimir Poutine, Narendra Modi, Luiz Inácio Lula da Silva, Javier Milei ou encore Recep Tayyip Erdoğan, mais également par Donald Trump. Désireux d’établir et de contrôler leurs propres écosystèmes, ces leaders nationalistes et autoritaires cherchent à développer leur propre sphère d’influence exclusive. Selon cette logique, chaque région serait alors dominée par une puissance régionale suivant une relation centre-périphérie avec les autres pays de la région. On observe cette stratégie dans les revendications de Trump sur le Groenland, le Canada ou encore le canal de Panama, dans l’invasion de l’Ukraine par la Russie, dans les revendications chinoises en mer de Chine méridionale, ou encore au Brésil avec une politique de voisinage.


Il s’agit essentiellement de chercher à favoriser un rapprochement entre des États à proximité géographique, dont la densité des interactions est plus importante entre eux qu’avec les acteurs externes, autour d’un noyau central : la puissance régionale. Ce rapprochement, que la sociologie politique identifie comme de la socialisation, est consenti (hégémonie) ou forcé (impérialité), l’acteur puissant cherchant à asseoir sa domination sur sa périphérie. Les blocs régionaux résultant de ces dynamiques géopolitiques pourraient être plus stables au niveau interne, mais seraient soumis à des tentatives de déstabilisation externe, notamment à travers les guerres par procuration et les conflits hybrides. En effet, en définissant leurs espaces vitaux, les grandes puissances se chevaucheraient et s’entrecroiseraient, se disputant les sphères d’influence partagées, ces fameuses zones tampon ou lignes de fracture. Cette logique géopolitique est renforcée par une logique géoéconomique marquée par un retour vers le protectionnisme, la sécurité et la souveraineté économiques, ainsi que la chasse aux matières premières. Ce repli géoéconomique s’accompagne à son tour d’un repli civilisationnel caractérisé par le narratif de l’État-civilisation.

Alors que l’interdépendance économique permet la formation d’un lien entre les États, freinant par là même les appétits impérialistes, ce repli régional risque de réduire cette interdépendance, la logique mercantiliste de jeu à somme nulle prenant le pas sur une approche gagnant-gagnant. À terme, cette logique mercantiliste encouragerait très probablement une opposition plus forte. Dans ce nouveau monde, les pays en périphérie, incluant en grande partie ce que l’on appelle communément le « Sud global », seraient de plus en plus la proie de grandes puissances prédatrices. L’impuissance structurelle des régions semi et sous-développées les rendrait plus facilement vulnérables face aux instabilités et aux ingérences.

Le monde qui se structure serait fragmenté, régionalisé en différents empires. Chaque empire régional se distinguerait des autres par une identité propre, une dynamique économique et de sécurité spécifique et des institutions régionales. Les blocs régionaux se caractériseraient de plus en plus par des normes commerciales, technologiques et numériques exclusives à chaque région, des systèmes de paiement et des monnaies de réserve différents, ce qui mènerait à une balkanisation des relations internationales. La relation entre ces empires serait de plus en plus transactionnelle et se concentrerait sur le plus petit dénominateur commun.

La recherche de sécurité et les appétits impérialistes des puissances régionales les pousseraient par ailleurs à étendre leur région. Les espaces géopolitiques des empires se chevaucheraient, ce qui mènerait à des conflits inter-empires pour affaiblir le voisin et maximiser sa propre puissance. Les empires plus petits ou plus faibles seraient à leur tour la proie de leur voisin plus puissant.

Ainsi, le principal défi stratégique de ce monde multipolaire en formation est d’éviter les conflits résultant des interactions complexes et incontrôlables d’acteurs puissants, trop nombreux et trop gourmands pour l’enveloppe fermée du monde. En effet, la multipolarité est une structure du système mondial bien plus complexe et bien plus instable qu’un système dominé par une seule puissance. Chaque puissance agit selon ses propres valeurs et intérêts, créant une situation précaire de relations coopératives ou conflictuelles qui se font et se défont rapidement au gré de l’intérêt ou de l’enjeu du moment. Un monde aux centres de puissance multiples devient source d’instabilité par son manque de clarté sur les responsabilités de chacun et les alliances entre États, voire l’action d’acteurs non étatiques. Le politologue américain Kenneth Waltz estimait ainsi que « dans un monde multipolaire, la complexité des interactions augmente la probabilité d’erreurs d’appréciation et de conflits ». Niall Ferguson partage ce point de vue : « Malheureusement, l’alternative à une superpuissance unique n’est pas une utopie multipolaire, mais le cauchemar anarchique d’un nouveau Moyen Âge. (3) »

Alors que l’on pourrait voir favorablement un rééquilibrage des relations de puissance dans le système international, un ordre mondial multipolaire est surtout source de nombreux défis en matière de stabilité et de développement. Tout comme le souligne Richard N. Haass, l’un des enjeux fondamentaux d’un ordre multipolaire tient dans l’incapacité des puissances à s’accorder sur l’organisation et le fonctionnement des relations internationales. En l’absence de règles et normes consensuelles régulant les relations interétatiques, ainsi que de sanctions en cas de transgression, un « fossé » se creuse entre les puissances régionales, chacune régulant et gouvernant son espace et ses relations avec les autres puissances régionales comme elle l’entend (4). C’est bien l’éternel débat qui ressurgit ici : in fine, un monde unipolaire n’est-il pas plus stable qu’un monde multipolaire ? Par ailleurs, puisque des appétits impérialistes ressurgissent inévitablement, la multipolarité n’est-elle pas simplement une étape vers une unipolarité mondiale ?

Un monde multipolaire : une étape obligatoire vers l’empire systémique

Que ce soit pour maximiser sa puissance, ou pour accroitre sa sécurité face à des menaces (perçues comme réelles), tout État cherche à renforcer sa puissance aux dépens de ses rivaux, tout en saisissant les opportunités qui s’offrent à lui. John Mearsheimer rappelle ainsi que les États ne se contentent en effet que très rarement du statu quo, précisant que « l’objectif final de tout État est d’être l’hégémon du système » (5) afin de garantir sa survie.

États-Unis : reculer pour mieux sauter, une Pax Americana 2.0

Depuis la présidence de Barack Obama (2009-2017), les États-Unis suivent une logique de retrait de la scène internationale. Retrait ne signifie toutefois pas abandon de la position dominante du système international, mais plutôt un repli tactique, une reconcentration des efforts sur les intérêts vitaux tout en orientant l’évolution du système de manière favorable. Washington, comme la grande majorité des puissances dominantes par le passé, se trouve face à une double réalité. La première, John Fitzgerald Kennedy l’avait conceptualisée dans son ouvrage (6) par le terme imperial overstretch, ou hyperextension impériale, correspondant au phénomène par lequel une puissance dominante s’engage dans des conquêtes diverses pour étendre sa puissance. Il en résulte un épuisement de ses ressources et de son énergie, au point de sonner le glas de sa domination. Il s’agit du « Lippmann Gap », qui caractérise les situations dans lesquelles les engagements de la politique étrangère d’une nation excèdent sa puissance (7). La situation à laquelle les États-Unis sont confrontés aujourd’hui apparait logiquement comme le bilan d’une ambition trop gourmande, résultant d’une volonté d’expansion ne pouvant éviter sa « conséquence la plus visible, l’épuisement du centre lui-même en termes stratégiques et économiques, conforme au cycle de la puissance » (8). Washington souhaite ainsi éviter de s’engager dans des conflits secondaires, d’engager des forces militaires au sol (les fameux boots on the ground), de se concentrer sur la Chine et l’Indopacifique. Ces éléments sont corollaires au fait de veiller à ce que les alliés et partenaires prennent davantage leurs responsabilités. De là découlent les différentes stratégies menées par Washington, allant de l’engagement sélectif sous Barack Obama et Joe Biden (2021-2025) à l’offshore balancing sous Trump. En plus de l’hyperextension impériale, la seconde réalité concerne les divisions internes (socioéconomiques, raciales et idéologiques) au sein de la société américaine. Or, une société divisée la rend très vulnérable. La seconde administration Trump (depuis janvier 2025) tente d’y remédier en essayant de réindustrialiser les États-Unis (à travers sa politique tarifaire) et d’implanter un projet idéologique conservateur unificateur, souhaitant revenir aux origines du projet américain (Projet 2025). Ainsi, pour Washington, la multipolarité serait une étape obligatoire et transitoire, permettant de se repositionner afin de mieux confronter une puissance susceptible de remettre sa domination en question : la Chine.

Chine : Projet 2049

La Chine, pour sa part en pleine ascendance, voit dans la multipolarité transitoire une opportunité pour affaiblir les États-Unis dans leur rôle et statut, afin de reprendre ensuite le flambeau impérialiste, au plus tard pour 2049. Il existe en effet peu de doute quant à la volonté chinoise de dominer le système international. Ainsi, comme un joueur de go adroit, Pékin place ses pions pour, au moment opportun, rafler la mise. À travers les projets des nouvelles routes de la soie (maritimes, terrestres, digitales, arctiques…), son essor économique (circulation duale, quasi-monopole des terres rares, maitrise des chaines de production…), son développement militaire (terre, mer, air, espace, guerre cognitive, « intelligentisée »…), son ascension diplomatique (plus grand nombre de représentations diplomatiques au monde), sa puissance douce (instituts Confucius, Front uni…), la Chine s’affirme comme concurrente directe de Washington. Si, par le passé, elle se cachait, ses desseins sont devenus explicites dans les documents officiels de ces dernières années : Initiative globale de civilisation en 2021, Initiative globale de développement en 2021, Initiative globale de sécurité en 2022, Livre blanc sur la communauté mondiale d’avenir partagé en 2023, Livre blanc sur la sécurité nationale dans la nouvelle ère en mai 2025, Initiative pour la gouvernance mondiale en septembre 2025. Pékin pourrait, à moyen terme, se contenter d’un système multipolaire afin de se positionner sur l’échiquier mondial et de veiller à ce que ce système continue à amoindrir les États-Unis, en affaiblissant leurs alliances et partenariats, pour ensuite prendre leur place, cherchant à soumettre l’ennemi sans combattre, pour reprendre la pensée stratégique de Sun Tzu.

Et les autres : tendances impérialistes régionales

Washington et Pékin ne sont pas les seuls à nourrir des ambitions impérialistes, puisque d’autres, bien que moins puissants, voient dans le retrait américain des opportunités pour réaliser leurs desseins régionaux. Si les deux pays ont la volonté, à terme, de dominer le système, de nombreuses autres puissances affichent des tendances impérialistes régionales. À travers sa politique du voisinage proche, la Russie de Poutine cherche à recréer un empire régional, composé des États de la Communauté des États indépendants. L’Inde rêve de dominer l’Asie du Sud à travers ses différentes initiatives. Enfin, l’UE, à travers ses différents élargissements, ne suit-elle pas elle aussi une logique impérialiste ? Quid de la Turquie, de l’Indonésie, du Japon ou encore du Brésil ?

Une guerre hégémonique pour devenir l’empire ?

Le monde se caractériserait par deux puissances luttant pour le leadership systémique et d’autres puissances en quête de domination régionale. Toutes ces dynamiques sont-elles compatibles ? Ne vont-elles pas déboucher inévitablement sur des conflits armés ? La multipolarité annoncée et tellement défendue par certains risque de se transformer en une période de forte instabilité en raison de ce repositionnement des États. Conséquence : des guerres pour la domination régionale et, dans le pire des scénarios, une guerre hégémonique. Plus un système international comporte de pôles de puissance, plus les enjeux et intérêts à gérer, et donc à concilier, sont divers. Par ailleurs, les possibilités de coalitions ou d’alliances se multiplient, ce qui accroit la méfiance entre les acteurs. En l’absence d’une puissance stabilisatrice, le vide de leadership dans un système international anarchique mènerait nécessairement à une compétition incontrôlée et à des rivalités non encadrées.

Un intermède multipolaire

Envisager la multipolarité comme un système international permettant de redistribuer de manière plus équitable les déséquilibres de puissance de la période unipolaire que nous avons connue récemment revient à faire preuve d’une cécité historique dangereuse pour la stabilité mondiale. La multipolarité entraine un accroissement de la méfiance et constitue ainsi un système crisogène. Loin d’apporter la stabilité, la multipolarité au XXIe siècle permettra ainsi à une puissance impérialiste d’émerger et de dominer le système.

Les empires ont toujours existé. Si un célèbre ouvrage de l’historien Jean-Baptiste Duroselle laisse entendre la fin des empires, cela ne signifie nullement que le principe d’empire lui-même disparaitra un jour. Il s’agit plutôt de mettre en lumière l’éternel recommencement impérialiste, par lequel la loi du plus fort l’emporte. Tout empire, inévitablement, finit par s’effondrer. Parfois, les États ayant des ambitions impérialistes sont obligés de faire preuve de patience et de mettre leurs ambitions en pause, en attendant une opportunité pour atteindre le Saint Graal de l’éternité impériale… quête annonciatrice de leur déclin futur puisque, en effet, tout empire périra.

Notes

(1) Christopher Layne, « The unipolar exit: beyond the Pax Americana », Cambridge Review of International Affairs, vol. 24, n°2, juin 2011, p. 160.

(2) Björn Hettne, András Inotai, Osvaldo Sunkel, « Globalism and the New Regionalism », The New Regionalism, vol. 1, 1999, p. 17.

(3) Niall Ferguson, « A World Without Power », Foreign Policy, juillet-aout 2004, p. 32.

(4) Richard N. Haass, Foreign Policy Begins at Home: The Case for Putting America’s House in Order, Basic Books, 2014, p. 48.

(5) John Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, W.W. Norton & Company, 2001, p. 21.

(6) Paul Kennedy, The Rise and Fall of Great Powers, Vintage Books, 1987.

(7) Walter Lippmann, U. S. Foreign Policy: Shield of the Republic, Little Brown, 1943, p. 7-8.

(8) Christophe Réveillard, « La puissance américaine face aux cycles hégémoniques : l’hypothèse Wicht », Géostratégique, n°29, Institut français des relations internationales (IFRI), 2010, p. 84.

Tanguy Struye de Swielande

areion24.news

Maduro a fait venir 127 tonnes d'or en Suisse

 

La Suisse est une plaque tournante internationale pour l'or. C'est sans doute ce qui a incité Nicolás Maduro à faire fondre une partie des réserves de son pays chez nous, indique la SRF.

L'or, livré par avion entre 2012 et 2016, provenait de la Banque centrale vénézuélienne. Celle-ci a réduit ses réserves au cours des dix dernières années pour éviter la faillite imminente de l'État. La valeur de l'or à l'époque s'élevait à 4,7 milliards de francs. Le Venezuela avait besoin de cet or pour le déposer en garantie auprès de créanciers ou pour le vendre directement contre des «devises fortes».

La faillite de l'État a tout de même eu lieu en 2017, un an après la plus importante livraison en Suisse: le Venezuela ne pouvait plus satisfaire les exigences de ses créanciers. La dette extérieure est aujourd'hui estimée à environ 170 milliards de dollars, soit le double de la performance économique annuelle du pays.

Où l'or a-t-il atterri?

Après sa refonte, l'or a probablement été en grande partie transporté vers d'autres pays. La Turquie, par exemple, aurait acheté une part importante de cet or, écrit la SRF.

À l'époque, la livraison n'aurait enfreint aucune sanction. Aujourd'hui, de telles transactions sont difficilement possibles: le Conseil fédéral a depuis renforcé les dispositions relatives aux transactions financières.

Commerce insignifiant

Outre les livraisons d'or entre 2012 et 2016, le commerce du Venezuela avec la Suisse est insignifiant. Aujourd'hui, la Suisse exporte à peine pour 35,7 millions de francs de marchandises vers l'État sud-américain et en importe pour 2,4 millions de francs.

20min.ch

Le New York Times révèle l’exil doré des al-Assad à Moscou

 

La scène se passe à Moscou, l’année dernière, quelques semaines après la chute du régime de Bachar al Assad et de sa fuite, le 8 décembre 2024 : installé à une table du restaurant de luxe « Sixty », situé au 62 ème étage d’un gratte-ciel de Moscou, un Syrien expatrié de longue date dans la capitale russe est abordé par un serveur : « Ne prenez pas de photos de la salle ce soir », lui intime-t-on poliment, mais fermement. Le Syrien, que le New York Times a récemment rencontré, comprend rapidement la raison de cette curieuse injonction : à quelques mètres de lui, assis à une table du restaurant, l’ancien tyran de Syrie, Bachar al-Assad, est en train de dîner tranquillement. 

L’interlocuteur du « NYT », qui a témoigné en demandant que son identité soit protégée, n’a pas donné de précisions à propos des autres convives présents à ces agapes : peut-être l’épouse du dictateur déchu, Asma, soignée pour une grave leucémie ? ou son frère Maher, que des photos publiées dans le quotidien new yorkais montrent en train de lire dans un bar à hookah très chic du centre de Moscou …? 

Le New York Times avait publié à l’automne dernier une enquête impressionnante dont nous avions fait le compte rendu dans une revue de presse, le 29 octobre : les fins limiers du « Times » avaient réussi à reconstituer les circonstances de la fuite de nombreux sbires du régime et aussi celle de Bachar et de ses proches. L’article avait même indiqué les lieux confirmés ou probables de l’exil de ces hauts responsables civils et militaires du régime déchu. Souvent, c’était la Russie, parfois le Liban et, dans quelques cas très rares, la Syrie !

Dans le « papier » consacré à la vie de Bachar et Maher à Moscou, le journal explique être parvenu à pister ces derniers grâce à des témoignages de connaissances de l’ancienne famille « régnante » et aussi par le biais de réseaux sociaux « difficiles à tracer ». Les reporters du New York Times ont ainsi « pu entrevoir la vie de luxe et d’impunité » que vivent l’ancien dictateur et sa famille. 

Voici comment a été reconstitué les premiers moments de la nouvelle existence de ces exilés de haut vol dont la fortune leur avaient précédemment permis d’acquérir propriétés et appartements à Moscou : « Sous étroite surveillance des services de sécurité russes », écrit le « NYT », « ils ont d’abord séjourné dans des appartements luxueux gérés par l’hôtel Four Seasons, dont le prix peut atteindre 13 000 dollars la semaine. De là, le président déchu et sa famille ont emménagé dans un penthouse en duplex de la Federation Tower, le même gratte-ciel où se trouve le restaurant « Sixty.” Plus tard, M. al-Assad a été transféré dans une villa située dans la banlieue isolée de Rublyovka, à l’ouest de Moscou ». 

Exil doré, silence imposé 

Les « invités » du président Vladimir Poutine, la Russie ayant été de longue date l’un des précieux alliés du régime syrien, vivent certes sous la « protection » des agents de sécurité russe mais cette vigilance est néanmoins assortie d’un certain nombre de restrictions. Aucun des membres de la famille al-Assad n’est autorisé à s’exprimer et leur parole est contrôlée : quand Hafez, le fils de Bachar, âgé de 24 ans (il étudie à Moscou) osa « poster « un texte sur l’arrivée de son père en Russie et, plus tard, une vidéo de lui en train de marcher dans les rues de la capitale russe, le « post » en question fut prestement retiré. Le fils de l’ex président n’a plus rien publié depuis sur les réseaux sociaux…

Quant à Maher al-Assad, chef de la 4ème division blindée de l’armée du régime, qui est accusé de crimes contre l’humanité pour avoir ordonné en 2013 l’attaque chimique de la Ghouta, près de Damas, des sources du NYT indiquent l’avoir vu entrer dans une résidence luxueuse d’un quartier huppé de la « city » moscovite. Le frère de Bachar est également soupçonné d’avoir été à la tête d’un réseau de trafic de captagon, une amphétamine très puissante, qui aurait pu rapporter à Maher et ses complices des « milliards de dollars » …

Les al-Assad disposent donc d’une fortune considérable, ce qui explique leur train de vie : en fin d’année dernière, Bachar a organisé une grande fête dans une villa de Moscou pour célébrer le 22ème anniversaire de sa fille Zein ; quant à la fille de Maher, Sham, elle aussi âgée de 22 ans, elle vient de les fêter dans un restaurant français étoilé de Dubaï, dîner qui s’est conclu sur un yacht privé dans la baie de l’émirat. 

Luxe et impunité 

Mais la fortune, c’est bien connu, n’empêche pas la mesquinerie : le serviteur personnel de Bachar a été sans façon remercié par son ancien patron peu après leur arrivée en commun à Moscou. Les journalistes du New York Times ont retrouvé un collègue de cet homme qui leur a raconté que le majordome de Bachar avait dû fuir Damas si précipitamment qu’il n’avait même pas eu le temps d’emporter des affaires de rechange. Logé pour la nuit au « 4 Seasons », dans une suite située non loin de son ex « boss », il eut, le lendemain, la désagréable surprise de recevoir une note si « salée » qu’il ne pouvait la payer. Il décrocha alors son téléphone pour demander de l’aide à Bachar. Qui ne lui répondit jamais. 

Aux dernières nouvelles, l’homme est parvenu à revenir en Syrie où il vit caché dans un village alaouite, en montagne, espérant qu’il ne sera pas un jour repéré par des hommes du nouveau pouvoir de l’ancien djihadiste Ahmed al-Charaa. Réaction au « Times » du collègue de l’ex serviteur de Bachar, cet homme qui lui portait les valises et lui ouvrait les portes : « Bachar vit normalement sa vie, comme si de rien n’était ; il nous humiliait quand il était à Damas et il nous a trahi quand il est parti ». 


 Bruno Philip

mondafrique.com

Les États du Golfe à la conquête de l’Afrique

 

Comment se manifeste aujourd’hui l’influence des monarchies du Golfe en Afrique subsaharienne ?

Aujourd’hui, l’influence des monarchies du Golfe — en particulier les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar — en Afrique subsaharienne s’exerce principalement par des leviers géoéconomiques, marquant un tournant par rapport à leur engagement politico-sécuritaire du début des années 2000. Cette évolution résulte de plusieurs facteurs : la nécessité pour ces pays de diversifier leurs économies face à la fin annoncée des énergies fossiles, les bouleversements provoqués par la pandémie de Covid-19, et les effets de la transition énergétique mondiale.

Le secteur de l’énergie constitue le principal levier de leur implication sur le continent. Ces monarchies investissent massivement dans les énergies vertes, anticipant l’ère post-pétrole, tout en considérant l’Afrique comme un marché énergétique stratégique avec une population nombreuse, en croissance, mais encore peu industrialisée. L’Afrique représente également un débouché pour leur propre industrie pétrolière. Par ailleurs, le continent est au cœur des enjeux liés à l’intelligence artificielle et à la numérisation et dispose des ressources minérales nécessaires à ces transitions. 

Les États du Golfe investissent massivement dans les secteurs stratégiques africains : logistique, infrastructures portuaires, réseaux routiers, infrastructures régionales, projets liés au climat… Dans le domaine énergétique, les monarchies du Golfe combinent investissements dans les hydrocarbures africains, toujours perçus comme stratégiques, et dans les énergies renouvelables (solaire, éolien, hydrogène vert). Cela leur permet de s’aligner sur les besoins de développement de l’Afrique tout en assurant leur place dans les nouvelles chaines de valeur vertes. Bien que la relation reste largement extractiviste, les États du Golfe cherchant à tirer profit des ressources africaines, l’Afrique s’impose aussi comme un partenaire majeur dans les négociations climatiques et les discussions internationales sur la transition énergétique.

Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar poursuivent-ils des stratégies similaires ou concurrentes en Afrique ? Quelles sont les principales différences dans leurs priorités, zones d’influence et modes d’action ?

Si les trois monarchies du Golfe partagent une orientation commune vers des partenariats géoéconomiques avec l’Afrique, leurs stratégies sont loin d’être identiques. Les différences tiennent à leurs objectifs nationaux, à leurs capacités économiques et industrielles, ainsi qu’à leurs approches diplomatiques.

Les Émirats arabes unis adoptent une stratégie offensive, structurée et à long terme. Ils ont développé une forte présence dans les secteurs logistiques, commerciaux et énergétiques, et cherchent à se positionner comme un acteur incontournable de la transition énergétique, notamment via la COP28. Leur implication s’étend également à des contextes plus instables, comme le montre leur rôle controversé dans le conflit au Soudan. Leurs investissements, fortement soutenus par l’État, visent à sécuriser leurs routes commerciales et à asseoir leur influence dans les chaines de valeur mondiales, notamment celles liées à l’économie verte.

L’Arabie saoudite, de son côté, suit une approche dictée par ses priorités domestiques (chômage élevé, jeunesse nombreuse). Riyad cherche à capter des ressources africaines pour alimenter ses projets industriels internes, dans le cadre de la « Vision 2030 », tout en limitant ses risques. Elle privilégie les engagements diplomatiques, le soft power religieux et l’aide au développement. Géographiquement, son influence est plus concentrée dans la Corne de l’Afrique. Cette posture s’explique en grande partie par le contexte intérieur propre au royaume, qui fait face à d’importantes pressions socio-économiques. Dans cette perspective, l’Afrique est perçue non pas comme un espace d’importance géostratégique, mais comme un espace ou elle peut prendre ce dont elle a besoin. Elle est identifiée comme un pilier de la « Vision 2030 » saoudienne, dans la mesure où elle peut fournir les ressources nécessaires aux ambitions industrielles du pays. Par ailleurs, Riyad privilégie l’acquisition d’entreprises africaines déjà établies plutôt que la construction de nouvelles infrastructures. 

Contrairement à l’Arabie saoudite, le Qatar ne mise pas sur une implantation large ou multisectorielle. Parmi les trois monarchies du Golfe, le Qatar a le moins besoin de diversifier son économie, en raison de la solidité de son modèle basé sur le gaz naturel. Il concentre ses efforts sur des secteurs ciblés, notamment l’exploration gazière, pour maintenir sa position de leader mondial du gaz. Depuis le blocus de 2017, Doha a intensifié ses recherches de nouveaux partenaires en Afrique, via des investissements dans l’aviation (Qatar Airways) et les infrastructures gazières (GNL). Cependant, son engagement en Afrique reste encore limité et en phase exploratoire. Le Qatar privilégie les investissements limités mais ciblés, notamment dans les projets climatiques et sociaux. Contrairement à ses voisins, il est moins impliqué dans les grandes infrastructures ou la sécurité et adopte une approche basée sur des partenariats sélectifs pour rester très attentif à la gestion du risque financier. 

Les investissements massifs des Émirats, de l’Arabie saoudite et du Qatar en Afrique profitent-ils réellement au développement local, ou maintiennent-ils des logiques de dépendance économique ?

Les investissements de ces pays en Afrique subsaharienne ne cessent de croitre. S’ils comblent le désengagement relatif des bailleurs occidentaux, ils soulèvent aussi des questions sur leur contribution réelle au développement local et le risque de perpétuer des logiques de dépendance.



En 2022 et 2023, les pays du Conseil de coopération du Golfe ont injecté collectivement près de 113 milliards de dollars en investissements directs en Afrique, soit davantage que sur toute la décennie précédente. Ces capitaux ciblent des secteurs à fort enjeu : infrastructures, énergie, climat, transport logistique, ou encore minerais critiques.

Les Émirats, par exemple, ont investi massivement dans les ports et hubs logistiques, avec des acteurs majeurs comme DP World ou Abu Dhabi Ports, tandis que l’Arabie saoudite a renforcé sa présence dans les réseaux routiers et les infrastructures interconnectées. Le Qatar, de son côté, a misé sur le financement climatique, en promettant 200 millions de dollars pour aider les pays africains les plus vulnérables à s’adapter au changement climatique. Ces flux financiers répondent à des besoins urgents du continent : comblement du déficit d’infrastructures, industrialisation, transition énergétique. Ils sont souvent plus souples et rapides que ceux des bailleurs traditionnels. Certains projets, tels le « Virunga Africa Fund I », financé en partie par le Qatar, ou les engagements climatiques émiratis en partenariat avec l’Africa Finance Corporation, illustrent une volonté de soutenir la croissance du secteur privé et les services sociaux sur le continent. Cependant, plusieurs limites apparaissent. Les accords manquent de transparence, les mécanismes de contrôle sont faibles, et les échanges restent déséquilibrés. Les pays du Golfe exportent des produits à haute valeur ajoutée, tandis que l’Afrique continue de fournir principalement des matières premières brutes, sans transformation locale. 

Le commerce de l’or avec les Émirats est emblématique de cette relation déséquilibrée. L’or est massivement importé d’Afrique subsaharienne, puis raffiné et réexporté à haute valeur ajoutée, sans réelle transformation ou industrialisation sur le continent. Dans le secteur des minerais critiques, l’Arabie saoudite privilégie l’importation de matières premières, comme le cuivre, pour alimenter ses projets de fabrication nationale (véhicules électriques, technologies vertes), sans nécessairement investir dans des infrastructures de transformation locale. Quant au Qatar, sa stratégie d’investissement à faible risque l’amène à soutenir des projets souvent limités en ambition industrielle ou en création d’emplois.

Pour les pays africains, les États du Golfe représentent une opportunité stratégique de diversification des partenariats. Cette dynamique permet non seulement de réduire la dépendance historique à l’égard des puissances occidentales, mais aussi de limiter une trop forte exposition à la Chine. Conscients des déséquilibres potentiels liés à cette double dépendance, de plus en plus de gouvernements africains perçoivent les monarchies du Golfe comme des partenaires alternatifs offrant un nouvel espace de négociation et de marge de manœuvre géopolitique. Mais la promesse d’un partenariat « gagnant-gagnant » reste conditionnée à la capacité des pays africains à imposer des exigences claires en matière de contenu local, de transfert de technologie et d’industrialisation. À défaut, ces investissements risquent de reproduire les asymétries historiques et de maintenir une forme de dépendance économique.

Face à cette montée en puissance du Golfe en Afrique, comment l’Europe peut-elle rester un acteur influent, notamment à travers des coopérations tripartites Europe – Golfe – Afrique ?

Pour conserver une influence stratégique en Afrique, l’Union européenne doit impérativement s’engager dans des coopérations tripartites avec les États du Golfe et les pays africains. Cela suppose une approche pragmatique et coordonnée, fondée sur quatre grands axes.

D’abord, dans le secteur énergétique, l’Europe pourrait co-investir avec les Émirats (via Masdar) et l’Arabie saoudite (via ACWA Power) dans des projets d’énergie renouvelable en Afrique. Cela permettrait de mutualiser les risques, de réduire les couts et de garantir que les infrastructures énergétiques africaines respectent des standards environnementaux partagés.

Concernant les infrastructures, une coopération avec les acteurs du Golfe permettrait à l’Europe de s’ancrer dans les projets structurants du continent, tels que les corridors logistiques ou les zones économiques spéciales. L’enjeu est de ne pas laisser les puissances concurrentes, comme la Chine, définir seules les futurs axes de connectivité africains.

Le troisième levier est celui du capital humain. L’Europe possède une expertise unique en matière de formation et d’éducation technique. Elle peut l’utiliser pour construire des programmes conjoints avec le Golfe et les pays africains, notamment dans les secteurs liés à la transition énergétique et aux infrastructures.

Enfin, la coopération financière est cruciale. En collaborant avec les banques de développement européennes (Banque européenne d’investissement, Banque européenne pour la reconstruction et le développement, Banque de développement allemande (KfW)…) et les investisseurs du Golfe, l’UE pourrait concevoir des instruments de cofinancement plus robustes, tout en garantissant des standards de durabilité, de transparence et de gouvernance.

À défaut, l’Europe risque de voir son influence s’éroder face à l’essor du bloc Golfe – Afrique et aux alliances multipolaires émergentes. Une approche proactive et partenariale lui permettrait non seulement de préserver ses intérêts, mais aussi de répondre aux aspirations africaines pour une coopération plus équitable et stratégique.

Camille Manfredi

Maddalena Procopio

areion24.news