Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 5 novembre 2026

Le SBU a arrêté une autre agente du FSB

 

Le contre-espionnage du Service de sécurité d’Ukraine a arrêté à Soumy une autre agente du FSB chargée de guider les tirs. Selon l’enquête, cette habitante sans emploi orientait les attaques russes contre cette ville proche du front.

Cette information est rapportée par СБУ.

Pour ne pas se faire repérer, la femme a changé de 4 logements en une semaine. Il s’agissait de maisons et de dépendances appartenant à des connaissances qui ignoraient qu’elle travaillait pour l’ennemi.

Selon l’enquête, elle cherchait à repérer pour les forces russes les lieux où étaient stationnés des gardes-frontières ainsi que les postes de contrôle des Forces de défense, en périphérie du centre régional. Pour cela, elle se déplaçait dans la communauté urbaine en bus et effectuait des reconnaissances à pied.

Les agents du SBU ont documenté les agissements de la suspecte et l’ont arrêtée dans un logement qu’elle louait. Selon le dossier, elle avait attiré l’attention du FSB en cherchant des petits boulots « faciles » dans les discussions de chaînes thématiques sur Telegram.

Elle transmettait à l’ennemi les informations recueillies sous forme de photos de « cibles » potentielles accompagnées de coordonnées sur Google Maps. Lors des perquisitions, les enquêteurs ont saisi 2 smartphones qu’elle utilisait à tour de rôle pour communiquer discrètement avec un agent du FSB. Le contre-espionnage du SBU a établi son identité.

Les enquêteurs du SBU ont notifié à la femme une suspicion au titre de la partie 2 de l’article 111 du Code pénal ukrainien – trahison d’État commise sous la loi martiale. Elle est en détention provisoire. Elle encourt la réclusion à perpétuité avec confiscation de ses biens.

L’opération a été menée par des agents de la direction générale du SBU dans les régions de Donetsk et de Louhansk, sous la direction procédurale du parquet régional de Donetsk.

mezha.net

La diplomatie régionale de Pékin et le poids des mots

 

Les multiples agressions verbales des autorités chinoises contredisent la politique de bon voisinage du pays qui vise, en principe, à renforcer les relations économiques, diplomatiques et stratégiques avec les voisins de l’ancien empire du Milieu. Elle s’appuie à la fois sur les Cinq principes de la coexistence pacifique, chers aux autorités pékinoises depuis les années cinquante, et sur la vision d’une « communauté de destin pour l’humanité » présentée il y a dix ans par le président Xi Jinping lui-même.

Au regard de l’attitude offensive et de la rhétorique automnale agressive des autorités chinoises ciblant une kyrielle de capitales régionales (Tokyo, New Delhi, Manille, Taipei), il est permis de s’interroger sur la désuétude de cette feuille de route pourtant pertinente et nécessaire, pour Pékin et l’ensemble de l’Indopacifique. Retour ci-après, pays par pays, sur les récentes saillies des autorités chinoises, faisant aujourd’hui (hélas) visiblement peu cas des bénéfices du bon voisinage. À tort, assurément.

Japon : militarisme sous-jacent et absence de repentance (selon Pékin)

Sur la problématique toujours sensible des offrandes rituelles de la 1ère ministre Sanae Takaichi (ès qualités et à titre personnel) au sanctuaire Yasukuni de Tokyo, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, citée par le Straits Times, s’emportait en octobre, à l’aune du courroux pékinois sur le sujet : « Le sanctuaire Yasukuni constitue un instrument spirituel et un symbole de la guerre d’agression menée par les militaristes japonais. Cette année marque le 80e anniversaire de l’ouverture du procès de Tokyo. Nous appelons, une fois de plus, le Japon à reconnaître l’histoire, à faire acte de repentance pour ses crimes passés, à mettre fin à toute régression sur les questions historiques et à gagner la confiance de ses voisins asiatiques ainsi que de la communauté internationale par des actions concrètes. »

Quelques jours plus tôt, après que Tokyo eut annoncé vouloir à terme se doter de sous-marins à propulsion nucléaire (pour rappel, l’armée chinoise dispose d’une douzaine de bâtiments de ce type), le ministère chinois des Affaires étrangères réagissait avec le tact et la mesure qu’on lui connaît : « En tant que nation vaincue lors de la Seconde Guerre mondiale et État non doté d’armes nucléaires partie au Traité sur la non-prolifération, le Japon est tenu, en vertu du droit international, de ne pas déroger à sa politique exclusivement axée sur la défense et de ne pas détenir d’armes nucléaires. Il est grand temps que les responsables politiques japonais se remettent à niveau en matière d’histoire et de droit. »

Le lendemain, dans la presse d’État pékinoise, l’ire des autorités était encore palpable, pour dire le moins : « Le Japon présente de plus en plus les activités maritimes légitimes de la Chine et d’autres problèmes régionaux comme des « menaces » pour justifier l’expansion de ses forces de sécurité maritime. En mer de Chine de l’Est et autour des îles Diaoyu [les îles Senkaku selon Tokyo], de tels discours risquent de transformer les activités normales de protection des droits et de maintien de l’ordre de la Chine en problèmes de sécurité, » rapportait le Global Times.

Taïwan : « l’île rebelle » sous administration DPP, cible permanente de Pékin

La diplomatie chinoise a récemment pleinement affiché son irritation vis-à-vis des dirigeants (DPP ; pro-indépendance) de l’île rebelle après une action de la marine taïwanaise à l’encontre d’un… bateau de pêche chinois cinglant à proximité des îles Pratas, en mer de Chine du Sud (situées à 400 km au sud-ouest de Taïwan, 300 km au sud-est de Hong Kong), administrées par Taipei mais revendiquées, avec une certaine insistance dernièrement, par Pékin. Ainsi, pour le Taiwan Affairs Office de Pékin, la Chine exerce une « souveraineté incontestable » sur les Pratas et les eaux environnantes : « La présence de navires continentaux [chinois] dans ces eaux est parfaitement légale et justifiée […] ». Avant de poursuivre : « La manière dont Taïwan traite les navires en provenance de Chine continentale — une approche dangereuse mettant en péril la vie et les biens des personnes concernées — attise de façon malveillante la confrontation entre les deux rives du détroit ; Taïwan devra en assumer toutes les conséquences. »

Quelques jours plus tôt (le 12 oct.), réagissant à un discours du chef de l’État taïwanais Lai Ching-te sollicitant le soutien du concert des nations à l’indépendance de Taipei, le ministère chinois des Affaires étrangères avait catégoriquement rétorqué : « Quels que soient les propos ou les actes de Lai Ching-te, ils ne peuvent altérer le fait — étayé par l’histoire et le droit — que Taïwan appartient à la Chine, ni changer l’issue inévitablement vouée à l’échec de « l’indépendance de Taïwan » ; ils ne pourront, en aucune manière, empêcher la réunification finale de la Chine. »

Inde : la « plus grande démocratie du monde, » un voisin et rival stratégique

Le 13 octobre, en réaction à l’officialisation par le ministère indien de l’Intérieur d’une nouvelle carte de l’Inde faisant apparaître une trentaine de lieux (sommets, pics, vallées, etc.) du Territoire du Ladakh – sur lequel Pékin lorgne de longue date – sous de nouvelles dénominations, le ministère chinois des Affaires étrangères répliquait : « La Chine n’a jamais reconnu le soi-disant « territoire de l’Union du Ladakh », établi de manière unilatérale et illégale par l’Inde, et s’oppose fermement aux prétendus « noms normalisés » rendus publics par l’Inde. Cette démarche de l’Inde est illégale et nulle, et ne change rien au fait que le secteur occidental de la frontière sino-indienne appartient à la Chine. »

Une amabilité pékinoise à l’encontre du voisin et rival stratégique indien en amenant facilement une autre, on pouvait lire ces derniers jours dans la presse officielle une tribune au contenu acerbe, faisant peu pour nourrir une détente sino-indienne déjà ténue. Sur le ton de la condescendance, une plume du Global Times évoquant les activités de la société américaine Apple en Inde aujourd’hui, écrivait : « Pour l’Inde, il peut être utile de se demander pourquoi, alors même qu’Apple continue de franchir de nouvelles étapes dans le pays, certains doutent encore qu’elle puisse devenir « la prochaine Chine ». C’est un peu comme un train qui prend de la vitesse, mais qui n’atteint toujours pas sa destination. Peut-être le problème ne réside-t-il pas dans le train, mais dans la destination elle-même. »

On saurait difficilement se montrer moins aimable avec un voisin. À moins que le paragraphe ci-dessous, consacré aux (dernières) péripéties sino-philippines en mer de Chine du Sud, n’élève encore d’un cran le curseur.

Philippines : l’archipel en résistance en mer de Chine du Sud

« Si nous voulons recourir à la force, nous pouvons facilement l’emporter [face à un adversaire philippin en mer de Chine du Sud]. Mais non, nous ne choisirons pas la force, car nous aimons la paix. Dans cette région, nous savourons la paix. » C’est en ces termes – niés depuis lors par leur auteur – que s’exprimait il y a quelques jours à peine l’émissaire de Pékin en République des Philippines ; pour le chef de l’État philippin (le 16 oct.) Ferdinand Marcos Jr., ces propos ressemblant « fort à une menace » justifiaient une explication de la part du chef de poste chinois.

En guise d’explication, la présidence philippine reçut plutôt de nouvelles foudres du ministère chinois des Affaires étrangères, peu avare ces dernières années de reproches et bravades à l’endroit de Manille, coupable à ses yeux notamment de contester (par le verbe et sur le terrain) les ambitions territoriales exorbitantes de la Chine en mer de Chine du Sud : « Personne ne doit s’attendre à ce que l’ambassade de Chine reste silencieuse face aux calomnies et aux attaques dirigées contre la Chine […]. Nos relations bilatérales se trouvent à une étape très sensible et complexe. » Et la porte-parole de la diplomatie chinoise d’exhorter la nation archipélagique du Sud-Est asiatique à « contenir les propos et agissements irresponsables de certains responsables politiques. »

Au cas où ces coups de semonce n’auraient pas été suffisamment limpides, le ministère de la Défense nationale chinois, en soutien de ses collègues des Affaires étrangères, apporta son écot : « Depuis quelque temps, la partie philippine mobilise des forces extérieures pour semer le trouble en mer de Chine méridionale, au détriment des intérêts communs des pays de la région. Elle multiplie les provocations portant atteinte à la souveraineté d’autrui et déforme les faits pour diffuser des récits fallacieux, se posant ainsi en destructrice de la paix et en facteur de déstabilisation en mer de Chine méridionale. »

La Corée du Nord, seule digne de confiance

« La Chine est prête à œuvrer avec la Corée du Nord pour faire perdurer l’amitié traditionnelle entre les deux nations, consolider la confiance politique mutuelle, élargir la coopération concrète et maintenir une communication et une coordination étroites […]. De tels efforts « favoriseront le bien-être des deux peuples et contribueront à la paix et au développement dans la région et dans le monde. »

Tout bien pesé, c’est presque (tout est dans le presque) à se demander si les capitales asiatiques mentionnées dans ces quelques paragraphes doivent finalement jalouser les prévenances automnales répétées de la diplomatie chinoise à l’endroit de la dictature héréditaire kimiste.

Olivier Guillard

asialyst.com

De Rio à Muskö : l’immobilier comme point d’appui du renseignement

 

Le 25 août 2026, Fortifikationsverket, l’agence immobilière militaire suédoise, a demandé au gouvernement l’autorisation d’exproprier une propriété placée proche de la base navale de Muskö, dans l’archipel de Stockholm. La démarche répond à un besoin de protection contre les drones. Elle repose aussi sur une appréciation de sécurité : pour les forces armées, le maintien du bien sous le contrôle de sa propriétaire constitue une menace.

Cette affaire rappelle l’importance d’une ressource discrète du renseignement : disposer d’un lieu dans l’environnement d’une cible. À Rio de Janeiro, Artem Shmyrev, un agent clandestin russe identifié sous l’identité brésilienne de Gerhard Daniel Campos Wittich, dirigeait une entreprise d’impression 3D installée près du consulat américain. Le rapprochement permet d’examiner ce qu’une adresse peut apporter à un service de renseignement : une implantation durable qui peut précéder longtemps l’exploitation opérationnelle.

À Muskö, contrôler les abords de la base

Le 11 octobre 2026, TV4, chaîne suédoise, a précisé les éléments du dossier. Tatiana Sazonova, propriétaire du terrain, possède les nationalités russe et suédoise. Selon les autorités, l’achat aurait été financé par Stanislav Aleshchenko, son mari et homme d’affaires actif dans le secteur énergétique russe. Celui-ci a également été associé dans une entreprise collaborant avec Sevmash, constructeur russe de sous-marins nucléaires. Tatiana Sazonova conteste ce financement et dément tout lien personnel avec les services russes.

Le communiqué militaire présente le terrain comme la pièce manquante du dispositif de défense contre les drones. Il s’agit du seul emplacement nécessaire à cette protection dont les forces armées ne disposent pas. L’enjeu est donc double : pouvoir aménager les abords de la base et mettre fin à une situation de propriété jugée dangereuse.

Cette distinction donne sa portée à l’affaire. Le terrain intéresse la défense par ce qu’elle pourrait y installer, mais aussi par ce qu’un tiers pourrait en faire. Aucune opération clandestine menée depuis cette propriété n’est publiquement établie. La demande d’expropriation vise à reprendre le contrôle d’un emplacement avant qu’une menace ne se concrétise.

À Rio, une entreprise comme couverture

Shmyrev dirigeait 3D Rio, société d’impression tridimensionnelle, lorsqu’il a cessé de donner des nouvelles pendant un voyage en Malaisie, en janvier 2023. Fondée en 2018, l’entreprise exerçait une activité réelle. Elle avait reçu des commandes d’organismes fédéraux, dont la marine brésilienne. Les prestations documentées concernaient des fournitures et des objets imprimés. La marine a indiqué qu’elles n’avaient pas compromis le secret de ses opérations.

Une activité commerciale renforce durablement une couverture. Elle donne une raison de louer des bureaux et d’entretenir des relations professionnelles. Les factures inscrivent l’individu dans la vie administrative du pays. Les clients et les salariés connaissent un entrepreneur, dont ils peuvent confirmer les habitudes sans connaître sa véritable identité.

La proximité des locaux avec le consulat américain est rapportée par plusieurs enquêtes. Les récits divergent sur le statut immobilier et les circonstances de l’installation. Il faut donc s’en tenir au fait documenté : l’entreprise disposait d’une adresse proche d’une représentation diplomatique. L’intérêt opérationnel de cet emplacement reste une hypothèse, distincte de la fonction de couverture assurée par l’activité économique.

Une infrastructure opérationnelle se prépare dans la durée

Pour un service de renseignement, disposer d’un lieu permet d’abord de s’inscrire dans un environnement. Une présence régulière rend les occupants familiers du voisinage. Elle leur permet de connaître le fonctionnement du quartier et d’y développer des relations sans devoir justifier chaque retour sur place.

La valeur de l’implantation dépend ensuite de sa configuration. Un local commercial et une parcelle commandant une approche maritime ne donnent pas les mêmes possibilités. Leurs occupants ne disposent ni des mêmes accès ni de la même liberté d’action. C’est cette utilité concrète qu’il faut apprécier, plutôt que la seule distance séparant le bien d’une installation sensible.

La préparation constitue ici une part du travail opérationnel. Un agent peut consacrer des années à rendre son existence ordinaire avant de recevoir une mission exploitant cette implantation. Le bénéfice immédiat est une capacité disponible. Le service dispose d’une présence déjà établie, qu’il pourra éventuellement mobiliser sans devoir organiser une installation nouvelle au moment du besoin.

Pour les responsables de sites sensibles, cette lecture élargit le périmètre de protection. La sécurité dépend aussi de ceux qui peuvent s’installer durablement aux abords. Connaître le propriétaire déclaré ne suffit pas toujours à comprendre qui finance un bien ou qui en dispose effectivement. Le contre-espionnage doit donc regarder au-delà des clôtures. Une adresse acquiert sa valeur par les possibilités qu’elle ouvre et par la durée pendant laquelle elle reste disponible. À Muskö, l’appréciation de cette valeur a conduit les militaires à demander la maîtrise du terrain.

Paul-Gabriel Lantz

enderi.fr

« Le business de la mort » : les recrues africaines en Russie

 

Selon vos enquêtes, le Kremlin a déployé une campagne de recrutement structurée dans le Sud global, avec un accent particulier sur le continent africain. Celle-ci vise à recruter des ressortissants africains et à les déployer sur le front ukrainien, en s’appuyant sur des réseaux transnationaux qui exploitent des vulnérabilités socio-économiques persistantes. Comment votre ONG, INPACT, a-t-elle identifié cette campagne et quelle est la stratégie mise en œuvre par la Russie ?

Les campagnes de recrutement déployées par le Kremlin présentent une dimension à la fois systémique et globale, s’étendant au-delà du continent africain, bien qu’il en constitue une cible majeure. Cette stratégie touche une trentaine de pays africains, mais elle touche également le Moyen-Orient, l’Asie du Sud ainsi que l’Amérique latine. Ces opérations, caractérisées par une organisation décentralisée mais structurée, remontent au début de l’invasion de l’Ukraine en 2022, lorsque Vladimir Poutine a signé un décret autorisant le recrutement de ressortissants étrangers. Son approche révèle une double dynamique : d’une part, Moscou cherche à renforcer son influence dans le Sud global en s’appuyant sur des réseaux transnationaux, et d’autre part, elle ponctionne des individus dans ces régions pour alimenter ses besoins militaires.

Pour documenter ce phénomène, INPACT a identifié l’implication de ressortissants africains dans le conflit dès 2022. Ces individus, majoritairement résidents en Russie, appartenaient à des catégories variées (prisonniers libérés en échange de leur engagement, étudiants, travailleurs). En croisant ces observations avec des données fournies par l’organisation ukrainienne « Je veux vivre » (Rachujit), proche du gouvernement de Kyiv, nous avons pu établir des listes partielles des recrues africaines. Toutefois, ces documents ne reflètent qu’une fraction de la réalité, car les chiffres réels sont bien plus élevés. Par ailleurs, INPACT a adopté une approche proactive, où l’objectif était non seulement de comprendre l’ampleur de ces réseaux, mais aussi d’identifier des leviers pour entraver ces opérations.

Quels sont les profils des jeunes Africains recrutés et comment se déroulent concrètement ces campagnes ? 

Nos recherches ont permis d’identifier deux profils distincts au sein des recrues africaines. D’une part, certaines voies recrutent des hommes en vue de leur intégration directe dans l’armée russe et leur déploiement sur le front. D’autre part, des réseaux parallèles, aux méthodes similaires, ciblent des profils pour le complexe militaro-industriel russe, notamment dans la zone industrielle d’Alabuga, au Tatarstan, où sont produits les drones. Cette dernière filière, intitulée « Alabuga Start », se concentre sur le recrutement de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, principalement originaires du continent africain. Les mécanismes de recrutement employés pour ces deux catégories reposent sur les mêmes schémas, au point que l’on peut les assimiler à des formes de trafic humain, une dimension essentielle à souligner pour essayer de démanteler ces réseaux.

Nos investigations ont révélé une dualité dans les motivations des individus concernés. Une première catégorie regroupe des étrangers déjà intégrés aux organes de sécurité russes avant 2022. Ces recrues, motivées par une adhésion idéologique, expriment une hostilité marquée envers l’Occident et aspirent à s’inscrire dans un projet collectif plus large. Toutefois, cette catégorie reste très minoritaire. La majorité des recrues est mue par des motivations socio-économiques, cherchant à améliorer leur condition matérielle. La Russie exploite ainsi la précarité structurelle de ces populations, transformant leur vulnérabilité en levier de recrutement. Cette dynamique s’explique aussi par le contexte migratoire actuel, marqué par une fermeture accrue des pays occidentaux aux flux en provenance du Sud global. Cela pousse les populations vulnérables à chercher des alternatives, même risquées, exploitées par le Kremlin.

Les modalités de recrutement varient selon les cas, selon que l’intégration dans l’armée soit explicite ou dissimulée, mais reposent systématiquement sur des promesses mensongères. Les candidats se voient offrir des conditions avantageuses, qu’il s’agisse de salaires élevés, de l’obtention de la citoyenneté russe, d’avantages familiaux en cas de décès, ou encore de la prise en charge des frais de voyage. Quand le recrutement est dissimulé, on retrouve des annonces promettant des postes de travail assortis à des salaires attractifs. Or, à leur arrivée, les candidats découvrent qu’ils doivent rembourser leurs frais de voyage en signant un engagement dans l’armée, souvent rédigé en russe et donc incompréhensible pour eux.

Quelles sont leurs conditions de vie une fois déployés en Ukraine ?

Les informations disponibles sont lacunaires, mais elles révèlent un système d’exploitation brutal, où la survie des recrues semble sacrifiée au profit des intérêts stratégiques russes. Leur taux de survie moyen sur le front ukrainien est de six mois, mais en réalité, une majorité ne survit pas plus de un à trois mois. Ces chiffres suggèrent que ces recrues sont systématiquement placées en première ligne, servant de « chair à canon » pour l’ensemble des unités russes.

S’agissant des jeunes femmes recrutées pour le complexe militaro-industriel, leurs conditions de vie restent largement opaques. Elles sont logées dans des dortoirs sous surveillance stricte, mais les détails concrets de leur quotidien nous échappent. Plusieurs hypothèses évoquent des violences systémiques, notamment des abus sexuels ou des traitements dégradants, sans que ces allégations puissent être systématiquement vérifiées. Ces zones constituent une boite noire, où les mécanismes de contrôle et de répression rendent toute investigation approfondie extrêmement difficile.

Quelles ont été les réactions des gouvernements africains concernés face à ces recrutements ? Certains pays ont-ils pris des mesures pour protéger leurs ressortissants, et comment la société civile africaine a-t-elle réagi ?

Les réactions des gouvernements africains et internationaux face à ces campagnes de recrutement restent limitées et inégales, tant en nombre qu’en efficacité. Parmi les pays ayant réagi, l’Inde a abordé directement la question avec Vladimir Poutine, mais son initiative reste exceptionnelle. Sur le continent africain, seuls quelques États, dont le Kenya, l’Afrique du Sud et le Ghana, ont émis des déclarations publiques, sans pour autant traduire ces prises de position en actions concrètes significatives. 

Plusieurs obstacles structurels expliquent cette inertie. D’une part, les gouvernements africains peinent à exercer un contrôle réel sur les dynamiques sociétales internes, d’autant que ces recrutements s’appuient sur des filières criminelles transnationales, souvent difficiles à démanteler. D’autre part, des complicités au sein de certaines administrations, bien que difficiles à documenter, pourraient faciliter ces départs, ajoutant une couche de complexité à la lutte contre ces réseaux. Les mesures prises par ces États se concentrent principalement sur des négociations bilatérales avec la Russie en vue du rapatriement des combattants, et des échanges avec l’Ukraine pour faciliter le retour des prisonniers. Cependant, ces démarches se heurtent à des difficultés juridiques majeures. Bien que leur statut soit officiellement celui de prisonniers de guerre, l’absence de consentement éclairé lors de leur recrutement rend leur situation juridique ambiguë. Cela pose des questions complexes sur leur éventuelle implication dans des crimes de guerre, ainsi que sur les obligations légales des États dont elles dépendent.

Côté société civile, la prise de conscience progresse, portée notamment par une large couverture médiatique. Au Cameroun par exemple, où le nombre de recrues est particulièrement élevé, des initiatives solidaires émergent pour soutenir les familles affectées. À plus grande échelle, des organisations de défense des droits humains, comme la FIDH, ont également saisi le sujet, publiant des rapports qui contribuent à éclairer l’opinion publique et à faire pression sur les acteurs étatiques. Ces dynamiques, bien que récentes, marquent une évolution positive dans la réponse à ce phénomène, révélant une mobilisation croissante contre ces opérations.

Rachele Luisari

Lou Osborn

areion24.news

mercredi 4 novembre 2026

De l’ombre au champ de bataille : le cyber dans la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis

 

Dans un article publié quelques mois après les débuts de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, Alexis Rapin formulait des hypothèses pour expliquer l’apparent décalage entre les attentes relatives à la cyberguerre et ses effets dans le conflit armé. Intervenant dans un débat en cours, il insistait sur trois possibilités expliquant son impact somme toute limité : l’invisibilité de la conflictualité numérique, l’impotence des moyens cyber et l’immaturité des organisations militaires et de renseignement dans leur emploi en temps de guerre. Quatre ans plus tard, la recrudescence des opérations militaires de haute intensité et l’augmentation relative des conflits armés interétatiques permettent d’affiner et d’élargir le regard.

Les récentes opérations menées pour enlever le président Maduro au Venezuela et les hostilités déclenchées par les États-Unis et Israël contre l’Iran confirment d’autres observations et suggèrent de potentielles évolutions. En dépit d’une impotence relative, les cyberopérations sont de plus en plus visibles – voire assumées et revendiquées dans le contexte de la guerre ouverte – et s’inscrivent dans des écosystèmes à la maturité croissante. Pour évaluer correctement leur impact dans ce conflit, il convient d’abord de distinguer deux catégories d’actions bien distinctes : d’un côté, celles que conduisent les organisations militaires – le Cyber Command américain et ses homologues israéliens – en amont des opérations cinétiques ; de l’autre, celles déclenchées une fois les hostilités ouvertes et pleinement assumées.

Dans la première catégorie, les exemples récents révèlent une réelle efficacité. Lors des opérations visant à neutraliser Nicolas Maduro au Venezuela, un black-out a frappé Caracas autour de sa résidence, s’accompagnant de perturbations des systèmes de contrôle aérien et de défense aérienne de la capitale. Contre l’Iran, des opérations d’un raffinement notable ont été documentées : piratage des circuits de caméras de surveillance à Téhéran, compromission des téléphones utilisés dans l’entourage immédiat du leadership du régime lors de la frappe qui a conduit à l’élimination du Guide suprême, ou encore diffusion de messages subversifs via BadeSaba, une application de calendrier religieux très répandue en Iran. Ces effets ciblés n’ont pu être obtenus que grâce à une pénétration patiente des systèmes visés, entreprise longtemps avant le déclenchement des frappes.

À l’opposé, les opérations conduites par les acteurs pro – iraniens relèvent d’une tout autre logique et produisent des effets de nature profondément différente. Le groupe Handala a ainsi orchestré le piratage et la destruction par wiper des données du fabricant américain de matériel médical Stryker, tandis que des campagnes d’espionnage et d’intrusion ciblaient diverses entreprises aux États-Unis et en Israël. Ces actions produisent des effets certes importants pour leurs victimes immédiates, mais d’une portée stratégique limitée : elles tiennent davantage du « bruit cyber » (démonstration de force, harcèlement, sollicitation des défenses adverses pour détourner des ressources attentionnelles et matérielles) que d’une contribution directe aux opérations militaires. L’écart est ainsi net entre les effets décisifs obtenus par une préparation méthodique du terrain numérique et ces coups d’éclat symboliques. Il faut par ailleurs noter l’imbrication croissante des cyberopérations avec les actions dans le spectre électromagnétique (brouillage et spoofing GPS) et leur intégration avec les opérations informationnelles. Cette convergence, qui brouille les frontières entre des champs longtemps tenus séparés dans les doctrines militaires, est l’un des traits les plus structurants de la conflictualité numérique contemporaine.

La deuxième dimension notable de ce conflit tient à la visibilité croissante du cyber dans les hostilités. Le champ de bataille numérique s’étend désormais bien au-delà des seuls systèmes d’information pour inclure l’ensemble des infrastructures numériques et tout ce qui en dépend, des systèmes industriels aux réseaux de télécommunications civils en passant par les services critiques. Conformément à ce qui avait déjà été observé lors de la longue confrontation entre l’Iran et Israël depuis 2020, puis depuis le 7 octobre 2023, les cyberopérations occupent une place de plus en plus importante en arrière – plan des hostilités, formant une véritable couche permanente de conflictualité diffuse.

Outre les vols et divulgations de données désormais quasi systématiques, on observe une multiplication des attaques par déni de service distribuées et des campagnes de défacement et, surtout, une recherche d’accès de plus en plus intensive et étendue à des systèmes qui ne seront pas nécessairement exploités immédiatement. Plusieurs facteurs conjugués rendent cette activité de fond de plus en plus visible aux yeux des observateurs et des défenseurs : les progrès dans la détection des intrusions, désormais beaucoup plus rapide et automatisée ; la publication régulière de rapports techniques et commerciaux par l’industrie de la cybersécurité et de Threat Intelligence ; enfin, le recours croissant à des outils permettant le passage à l’échelle (botnets, proxys) qui démultiplient la surface d’impact et rendent les opérations plus difficiles à attribuer, mais aussi plus difficiles à dissimuler. Si cette activité de fond est moins spectaculaire que les grandes opérations offensives, elle touche une large fraction de la société civile dans les pays belligérants comme ailleurs dans le monde, ainsi qu’en témoignent des intrusions iraniennes documentées en Pologne, sans lien direct apparent avec le théâtre d’opérations principal.

La véritable nouveauté de ce conflit réside toutefois dans la revendication publique du rôle des cyberopérations par les États-Unis au plus haut niveau de leur hiérarchie militaire, incarnée notamment par les déclarations du chef d’état – major des armées, le général Dan Caine. Cette visibilité désormais assumée appelle plusieurs lectures simultanées : signalement de capacités à l’adresse des adversaires comme des alliés, rhétorique soulignant un passage délibéré à l’offensive dans le cyberespace, intégration dans un discours martial propre à la nouvelle direction du département de la Défense et à sa promotion revendiquée de la « létalité ». Quelle qu’en soit l’explication exacte, car ces lectures ne sont nullement mutuellement exclusives, cette normalisation de la revendication cyber marque une rupture significative avec la discrétion relative observée traditionnellement dans ce domaine, pour des raisons à la fois opérationnelles et diplomatiques.

La troisième dimension – sans doute la plus structurante pour comprendre l’évolution à long terme de la conflictualité numérique – est celle de la maturation des acteurs et des écosystèmes qu’ils constituent autour de leurs capacités cyber. Ils ont appris, au fil des cycles de confrontation accumulés depuis plusieurs années, à intégrer les cyberopérations dans leurs répertoires d’action tant offensifs que défensifs, de façon de plus en plus cohérente et coordonnée avec les autres instruments.

Du côté iranien, on observe le déploiement d’un écosystème d’intermédiaires plus ou moins étroitement affiliés aux Gardiens de la révolution ou au ministère du Renseignement. Les intrusions hacktivistes (Handala, CyberAveng3rs) combinent renseignement et destruction de données par wipers, illustrant une gamme d’effets allant de l’espionnage patient à la désorganisation visible. Le cyber constitue ici l’un des outils de harcèlement et d’usure dont bénéficie le régime dans sa guerre de longue durée contre Israël et les États-Unis. Si ses effets restent pour l’heure circonscrits, ils pourraient progressivement s’amplifier à mesure que le conflit s’inscrit dans la durée et que les opérateurs accumulent expérience et accès.

Le régime a par ailleurs perfectionné sa capacité à couper Internet sur son propre territoire, en quelques heures à peine alors qu’il lui avait fallu près de 48 heures lors des émeutes de novembre 2019, renforçant ainsi le contrôle social et la protection contre les actions adverses, au prix d’un ralentissement temporaire de ses propres opérations offensives dans le cyberespace. L’utilisation croissante de moyens de contournement comme Starlink et leur intégration progressive dans les modes opératoires iraniens pourraient constituer un développement important, démontrant la résilience et la capacité d’adaptation des infrastructures numériques offensives et défensives du régime. Cette résilience reste toutefois sérieusement contrainte en temps de guerre par les frappes de décapitation israéliennes et américaines visant précisément à paralyser le commandement et le contrôle iraniens à leur source.

Du côté des États-Unis et d’Israël, on observe le déploiement de capacités intégrées sur un continuum cohérent entre opérations cinétiques et cyber-opérations. Dans le cadre des opérations militaires initiales, ces dernières ont été plus employées pour préparer et façonner le champ de bataille que pour appuyer directement les frappes : en amont plus que simultanément. Cela démontre l’intérêt stratégique de penser le cyber non seulement à grande échelle, mais aussi très en amont et dans la durée, en accédant à un grand nombre de systèmes qui peuvent ne présenter qu’un faible intérêt apparent à l’instant de la pénétration, mais s’avérer des vecteurs d’effets substantiels le moment venu.

Ce conflit confirme ainsi plusieurs grandes tendances de la conflictualité contemporaine. Il valide l’intégration profonde du cyber dans le répertoire militaire et stratégique et sa combinaison dans un continuum englobant le spectre électromagnétique et les opérations informationnelles. Il révèle enfin des choix organisationnels variés selon les acteurs, du recours à des intermédiaires à l’intégration directe dans les structures de commandement régulières, mais tous orientés vers la constitution d’écosystèmes capables d’agir de façon durable et résiliente à mesure que le conflit s’étend, s’intensifie et dure.

Stéphane Taillat

areion24.news