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mercredi 14 octobre 2026

Yémen : un clivage nord-sud à l’épreuve de la guerre

 

Près de quinze ans après la chute d’Ali Abdallah Saleh (1947-2017), président de 1978 à 2012, le Yémen demeure un État éclaté, failli. Derrière la guerre opposant les houthistes à une coalition soutenue par l’Arabie saoudite depuis 2015, se joue une recomposition plus profonde : celle d’un antagonisme historique entre nord et sud, ravivé par la fragmentation du pouvoir, les rivalités régionales et l’affaiblissement du camp sécessionniste sudiste.

Depuis la prise de Sanaa, la capitale, par les houthistes (Ansar Allah) en septembre 2014, puis l’effondrement de la transition, le conflit yéménite s’est structuré autour de trois dynamiques imbriquées : la consolidation houthiste dans le nord-ouest du pays, la survie d’un gouvernement internationalement reconnu (le Conseil présidentiel) mais fragmenté, et la reconfiguration du sud, où la question sécessionniste est centrale.

Traumatisme géohistorique

Le Yémen s’est structuré dans le nord rural autour des hauts plateaux chiites (zaïdisme) et d’un ordre politico-religieux ancien (l’imamat), suivi d’un régime militaire après 1962, avec un tissu tribal dense et une centralité politique organisée autour de Sanaa. De son côté, le sud, centré sur le port d’Aden, est plus urbain et a connu une histoire tournée vers la mer. Surtout, le sud a été marqué par le protectorat britannique (1886-1967), puis par un régime marxiste jusqu’en 1990.

Dans le nord, la chute de la monarchie chiite en 1962 ouvre une période de recompositions où l’État demeure imbriqué dans les équilibres tribaux et sécuritaires. L’unification du pays en 1990 s’opère dans le contexte de la fin de la guerre froide. Aden se voit déclassée au rang de périphérie, tandis que la perception, dans le sud, d’une annexion progressive par Sanaa alimente les frustrations. En 1994, la crise politique dégénère en conflit armé. Soutenus par l’Arabie saoudite, les sudistes sont défaits et marginalisés. À partir de 2007, des mobilisations cristallisent une identité sudiste sous la forme d’une revendication d’autonomie évoluant vers la sécession. Dans la foulée des « printemps arabes » et de la chute d’Ali Abdallah Saleh, un projet constitutionnel entend redéfinir la nature de l’État en instaurant un fédéralisme censé apaiser les tensions.

Mais la prise du pouvoir à Sanaa par les houthistes en 2014 renforce la fragmentation du pays. Le sud s’organise autour d’un pouvoir concurrent soutenu par Riyad, tandis que les séparatistes sudistes fondent, en mai 2017, le Conseil de transition du Sud (CTS) avec l’appui des Émirats arabes unis. Aden redevient un centre politique distinct. Dans le nord-ouest, les partisans d’Ansar Allah bâtissent un quasi-État sur les plateaux de la région de ­Sanaa, combinant contrôle sécuritaire, fiscalité de guerre, institutions parallèles et alliances tribales. L’intervention militaire saoudienne ne parvient pas à inverser cette dynamique : elle fige un rapport de force dans lequel les houthistes apparaissent comme l’acteur le plus cohérent et centralisé du territoire yéménite. À partir de 2023, leur capacité de projection prend une dimension maritime, avec des attaques répétées contre le trafic commercial en mer Rouge, internationalisant le conflit.

Dans le sud, l’enjeu dépasse la seule lutte contre les houthistes : il s’agit d’acter une séparation de facto ou, à défaut, une autonomie élargie. Les autorités sudistes s’emploient à sécuriser leur territoire face aux djihadistes d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA), tout en tirant profit des ressources pétrolières de l’Hadramaout, de la fiscalité portuaire d’Aden et d’Al-Mukalla, ainsi que des flux commerciaux transfrontaliers avec Oman.

Le sud fragilisé 

Un événement a rebattu les cartes. En décembre 2025, une confrontation a opposé les forces associées au Conseil présidentiel et celles liées au CTS, ce dernier lançant une vaste offensive, qui lui permit d’occuper brièvement l’est du pays. Le premier affirme avoir repris le contrôle de zones clés du sud et de l’est, notamment les gouvernorats de l’Hadramaout et d’Al-Mahrah, tandis qu’une crise majeure éclate dans le camp sudiste. Le 9 janvier 2026, des responsables du CTS annoncent la dissolution du mouvement – ce qui est contesté par plusieurs cadres –, alors même que son leader, Aïdarous al-Zoubaïdi, quitte le pays pour Abou Dhabi. Riyad affiche alors une stratégie de reprise en main du sud, mêlant aide économique, reconstruction et recherche de légitimation politique. Le 15 janvier, l’Arabie saoudite promet 500 millions de dollars de projets de développement dans les provinces méridionales, sur fond de rivalités croissantes avec les Émirats arabes unis. Privés de leur principal parrain régional, les séparatistes se retrouvent affaiblis.

À court terme, l’horizon indépendantiste sudiste s’éloigne, laissant place à un bras de fer plus classique avec les forces loyalistes autour du contrôle d’Aden, de l’est pétrolier et de la répartition des revenus. Un compromis « unitaire » fondé sur une décentralisation poussée reste théoriquement envisageable, mais il se heurte à deux obstacles majeurs : l’absence de confiance entre élites nordistes et sudistes, et la permanence d’un pôle houthiste fermement installé dans le nord-ouest, peu enclin à toute concession structurelle. Dans ce contexte, le Yémen ne s’oriente ni vers une réunification effective ni vers une partition assumée, mais vers une fragmentation durable, où chaque acteur tente de consolider ses ressources territoriales sous le regard concurrent des puissances ­régionales.

Dislocations territoriales au Yémen


Tigrane Yégavian

Laura Margueritte

areion24.news