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mercredi 14 octobre 2026

Changement climatique : l’Asie peut-elle inverser la tendance ?

 

L'éolienne Ocean X à double rotor, la plus grande du monde (20MgW). Source Mingyang Smart Energy
DR

Les émissions de CO2 indiennes et chinoises plafonnent depuis deux ans. Une première et une bonne nouvelle au moment où l’Europe ralentit son effort et l’Amérique fait volte-face. Mais les incertitudes sont nombreuses pour les dix ans à venir, et le monde reste tributaire de ce que l’Asie, qui représente 54% des émissions mondiales de GES, sera capable de faire.

La guerre lancée par Donald Trump avec l’Iran pénalise le monde entier, avec de nombreux impacts négatifs mais tout de même un effet positif pour la transition énergétique. Elle va se traduire par une réduction des émissions mondiales de CO2 en 2026. Selon Carbon Brief (un site britannique spécialisé sur les enjeux climatiques), la baisse anticipée serait de 0,5% par rapport à 2025. Et ce en dépit d’une hausse significative des émissions liées au charbon (+1,2%), car l’Asie a relancé sa production d’électricité à base de charbon pour réduire sa dépendance au pétrole et au gaz.

La demande de gaz devait connaître une progression de 2% dans les prévisions faites fin 2025 par l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). On va maintenant vers une baisse de 0,6%. Le retournement de tendance est encore plus net pour le pétrole. Au lieu d’une croissance de 1% de la demande mondiale anticipée en début d’année, les dernières estimations de l’AIE sont une baisse de 2,4%, soit une économie de 3,5 millions de barils/jour par rapport à la tendance antérieure.

S’agit-il d’un simple choc conjoncturel comme ce fut le cas au moment de la pandémie du Covid 19 en 2021-2022 ? Apparemment pas, selon les experts de l’AIE, qui tablent sur une demande de pétrole stable pour 2027 par rapport à 2025. Des changements structurels sont à l’œuvre, avec une poursuite des investissements massifs dans les énergies renouvelables et l’essor de la voiture électrique dans les transports. L’Asie est au cœur de cette transition énergétique au moment où Donald Trump fait tout pour relancer la production d’énergies fossiles aux États-Unis. Alors que le pic de la demande mondiale de pétrole était attendu pour 2030, il pourrait en fait avoir eu lieu en 2025.

Émissions de gaz à effet de serre : l’Asie incontournable

Le rapport EDGAR 2026 publié par la Commission européenne présente un bilan détaillé des émissions de GES par pays en 2025. Selon ce rapport, les trente principales économies d’Asie-Pacifique représentent collectivement 53,9 % des émissions mondiales de GES en 2025, loin devant les États-Unis (11,1%) et l’Union européenne (5,8%). A l’intérieur du continent asiatique la Chine pèse très lourd avec 29,5% des émissions mondiales devant l’Inde (10%). Ces deux pays représentent près des trois-quarts des émissions du continent. Viennent ensuite les onze pays de l’Asean qui totalisent 6% des émissions globales, soit un peu plus que l’UE, et quatre économies développées d’Asie (Japon, Corée, Hong Kong et Taïwan) avec 3,8%.

Source : Rapport EDGAR 2026 (Commission européenne)


La part de l’Asie dans les émissions mondiales de GES était inférieure à 30% en 1990, et le continent n’a cessé de prendre une part croissante du panorama global. Les émissions chinoises ont été multipliées par quatre, celles de l’Inde par 3,4. Ce qui se passe depuis 2024 dans ces deux pays constitue donc une rupture très importante par rapport aux tendances antérieures.

La Chine entame la décroissance de ses émissions

Xi Jinping n’a pas du tout la vision négationniste de Donald Trump sur le climat. Il s’affiche en défenseur de l’environnement, aimant à répéter « Les eaux claires et les montagnes vertes sont aussi importantes que l’or ou l’argent.» Lors du sommet sur le climat organisé par l’ONU en septembre 2025, il s’engage pour une réduction de 7 à 10% des émissions de gaz à effet de serre chinoises en 2035 par rapport à un « pic » dont il n’a pas donné la date mais qui doit se situer avant 2030. L’objectif de neutralité carbone est pour sa part fixé à 2060. Clarté dans les objectifs et prudence dans les engagements sont les deux caractéristiques de la stratégie de Pékin.

Le pic des émissions chinoises a peut-être déjà eu lieu en 2025. Après une progression de 0,8% en 2024, celle de 2025 n’est plus que de 0,1%. Dans un contexte où l’effort européen ralentit, avec une baisse de seulement 0,2% en 2025 contre -1,8% en 2025, et où les États-Unis de Donald Trump relancent leurs émissions (+2,2%).

L’année 2026 est faite de tendances contradictoires. La guerre avec l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont provoqué une baisse marquée de la demande chinoise de pétrole au premier semestre (-9%) et une chute brutale des importations (-32%) au second trimestre 2026) qui est un élément déterminant de la réduction globale de la demande de pétrole enregistrée par l’AIE.

Dans le même temps, le gouvernement a relancé la production charbonnière par souci d’indépendance énergétique avant qu’un très grave accident dans une mine du Shanxi en mai (près d’une centaine de morts) ne provoque une série d’inspections et un freinage temporaire de la production. Au total, les émissions de CO2 chinoises du premier semestre 2026 restent comparables à celles de 2024-2025. La demande supplémentaire d’électricité est entièrement couverte par les nouveaux investissements dans les énergies renouvelables et les centrales à charbon représentent désormais un peu moins de 50% des capacités électriques installées.

Le quinzième plan quinquennal, qui couvre la période 2026-2030, ne contient pas d’engagement précis sur le pic global d’émissions ou le pic de production charbonnière. On y rappelle que « le charbon est vital pour l’économie du pays, la vie des citoyens et la sécurité énergétique. » Les investissements pour de nouvelles centrales à charbon se poursuivent, avec 30 Gigawatts supplémentaires installés en 2026.
Un chiffre qui reste faible par rapport à l’augmentation spectaculaire des capacités installées en éoliennes et panneaux solaires : 430 Gigawatts en 2025 (l’équivalent en un an de la totalité de la puissance électrique installée en Allemagne) et autour de 220-250 GW en 2026. Le gouvernement met désormais l’accent sur l’intégration au réseau, le stockage par batteries, et la construction de lignes à ultra-haute tension pour limiter le gaspillage de ces investissements.

Les voitures à énergie nouvelle représentent désormais la moitié du marché automobile chinois, au point de sursaturer les capacités de chargement dans certaines provinces.

Si on se projette sur 2035, la baisse de 7 à 10% promise par Xi Jinping a de fortes chances d’être atteinte. Dans son scénario optimiste, le Climate Action Tracker estime possible une baisse de 20% par rapport à 2025, soit une économie équivalente à huit fois le niveau actuel des émissions françaises. Les incertitudes restent fortes et l’arbitrage permanent entre prix, sécurité énergétique et réduction des émissions peuvent freiner la transition énergétique chinoise. Mais elles ne peuvent pas l’arrêter et la Chine entre progressivement dans une nouvelle ère.

L’Inde progresse mais ses émissions restent orientées à la hausse

L’Inde a réussi la performance de faire aussi bien que l’Union européenne en 2025, avec une baisse de 0,2% de ses émissions de GES. Mais contrairement à la Chine, ce résultat devrait rester une exception. Il s’explique par l’impact des investissements dans les énergies renouvelables – le solaire en particulier – et par un recul conjoncturel de la demande de pétrole et gaz. Sur la période 2024-2025, l’offre de renouvelables a permis de faire face à la totalité de la demande supplémentaire d’électricité, avec 77 Gigawatts de nouvelles centrales solaires en deux ans et des investissements importants dans les éoliennes, l’hydraulique et le nucléaire.

Au premier semestre 2026 les émissions de CO2 indiennes sont nettement reparties à la hausse (+3,7%) en raison d’un plus grand recours au charbon lié au blocage du détroit d’Ormuz, et d’une forte consommation des industries lourdes – ciment, acier – qui accompagne une vague d’investissements dans la construction et les infrastructures.

Le gouvernement met l’accent, comme en Chine, sur le stockage de l’électricité, avec l’objectif de multiplier par dix les capacités actuelles pour éviter un gaspillage des investissements en énergies nouvelles. Il continue par ailleurs à investir massivement dans les centrales à charbon – 43GW de nouvelles centrales sont en construction – pour faire face aux variations de la demande d’électricité, comme par exemple le pic de climatisation lié aux vagues de chaleur de l’été 2026.

La croissance rapide de l’économie indienne – 7 à 7,5% par an actuellement – crée une très forte pression sur la demande d’électricité, qui progresse de 6% par an, et sur le développement de l’industrie lourde, avec pour corollaire une progression structurelle des émissions de GES du pays. Le gouvernement n’a pas – contrairement à la Chine – indiqué de date pour un pic d’émissions, tout en fixant l’objectif d’une neutralité carbone en 2070. Les experts du climat tablent sur un pic qui se situerait entre 2040 et 2045. A l’horizon 2035, une augmentation de 15 à 20% des émissions indiennes par rapport à 2025 est plausible.

L’ASEAN mauvais élève de la transition énergétique

La trajectoire de l’Asean en matière d’émissions de GES reste nettement orientée à la hausse en 2025. L’Indonésie, principal émetteur de la région, a vu ses émissions progresser de 1,2% et la déforestation repart de plus belle sous la présidence de Prabowo Subianto, dont les convictions environnementales sont très limitées. Le Vietnam fait le plus mauvais score de l’Asean avec une progression de 2,7% de ses émissions, en compagnie de Singapour (+3%), seul pays développé d’Asie qui ne consent manifestement aucun effort réel pour agir sur le climat. La Malaisie ne fait guère mieux, avec +2%. Seuls deux pays – la Thaïlande et les Philippines – enregistrent une réduction de leurs émissions en 2025.

La transition énergétique de la région est encore à un stade initial, avec des énergies fossiles représentant en moyenne 81% de l’offre d’énergie primaire en 2025. Contrairement à la Chine ou à l’Inde, les investissements dans les énergies renouvelables sont restés nettement inférieurs à ceux réalisés pour les énergies fossiles au cours des dix dernières années dans un rapport de l’ordre de 40/60.

La dynamique est en train de changer avec un niveau d’investissement qui s’équilibre en 2025, et des plans beaucoup plus ambitieux au Vietnam, en Indonésie et en Malaisie. L’Asean est par ailleurs peu performante en économies d’énergie et sa consommation énergétique progresse depuis quinze ans de 4% par an, presque au niveau de la croissance économique. Les progrès dans l’électrification se sont traduits par une progression encore plus rapide de la consommation électrique (+6% par an). Les centrales à charbon ont fourni la majeure partie de l’offre supplémentaire et représentent plus de 50% du mix électrique aujourd’hui.

Le choc provoqué par le blocage du détroit d’Ormuz a été particulièrement brutal dans la région, très dépendante en hydrocarbures du Moyen Orient, avec des réserves stratégiques beaucoup plus limitées que celles de la Chine ou du Japon. Les ménages ont été directement touchés par les pénuries de butane et propane qui servent à la cuisson des aliments. Les subventions aux énergies fossiles, déjà historiquement importantes, ont connu une hausse rapide qui n’est pas tenable dans la durée. Les gouvernements de la région avaient fait le pari du gaz comme énergie de transition, un pari remis en cause par la crise actuelle.

La bonne nouvelle des 2-3 dernières années est que la transition énergétique commence à prendre corps, et la crise du détroit d’Ormuz devrait accélérer le processus. Les capacités installées en éolien et en solaire, pratiquement inexistantes en 2015, ont atteint 45GW en 2024. Le Vietnam a fait les investissements les plus massifs, et la part de ces énergies dans le mix électrique du pays atteint 13% en 2024 contre 4% en Thaïlande et aux Philippines. Le gouvernement philippin a mis le pied sur l’accélérateur en attribuant, à la suite d’appels d’offres, 19GW de capacités supplémentaires pour la seule année 2025. Côté transports, les ventes de véhicules électriques ont doublé en 2025 pour atteindre ½ million de véhicules, et vont probablement encore doubler en 2026, représentant 30% des ventes de véhicules neufs, au plus grand profit des constructeurs chinois qui fournissent l’essentiel.

Les engagements à long terme des pays de l’Asean – avec un objectif de neutralité carbone entre 2050 et 2065 selon les pays – sont en complète contradiction avec les prévisions de moyen terme sur les émissions de GES. Selon les anticipations du Climate Action Tracker, les émissions de l’Asean pourraient se situer en 2035 15 à 20% au-dessus du niveau atteint en 2025.

Les efforts tardifs des pays riches d’Asie-Pacifique

Au cours des vingt dernières années, les économies développées d’Asie-Pacifique ont fait des efforts très inégaux pour réduire leurs émissions de GES. Seuls le Japon et Hong Kong sont parvenus à des résultats comparables à ceux de l’Union européenne au cours des dix dernières années. Sur vingt ans, les efforts de l’UE ont été nettement plus importants car la prise de conscience du problème climatique se situe plutôt autour de 2015 en Asie-Pacifique. La conférence de Paris de décembre 2015 intitulée COP21 a sans doute joué un rôle clé dans cette mobilisation tardive.

Emissions de GES des pays développés d'Asie-Pacifique 2005-2025

Le cas de la Corée illustre cette prise de conscience récente. Alors que les émissions de GES coréennes ont plus que doublé depuis 1990 et augmenté de 24% entre 2005 et 2015, elles commencent à reculer un peu sur la décennie 2015-2025 (- 4,7%). L’Australie et Taïwan ont une courbe d’émissions moins marquée, mais avec également un point d’inflexion autour de 2015. Singapour est le seul pays riche du continent à ne connaître aucun retournement de tendance.

A l’horizon 2035 les engagements pris par le Japon dans le cadre des conventions climat sont ambitieux et se traduiraient, s’ils étaient respectés, par une réduction de plus de 40% par rapport à 2025. Ceux de la Corée sont encore plus volontaristes, avec une baisse légèrement supérieure à 50%. L’Australie s’engage à une baisse de l’ordre de 27% sur dix ans, Taïwan cible une réduction de 25% et Singapour finit par envisager une baisse de 15-20%. L’atteinte de ces objectifs est très incertaine, surtout pour la Corée dont les émissions ont encore progressé de 0,5% en 2025.

L’impact à double tranchant de l’intelligence artificielle

Les pays asiatiques fournissent une très large partie des produits électroniques liés à l’intelligence artificielle, qui est en train de créer un rebond de croissance dans la région, particulièrement spectaculaire en Corée ou à Taïwan. Le leader des semiconducteurs taïwanais, TSMC, consomme à lui seul autant d’électricité que 6 millions de citoyens taïwanais, et ce sera probablement le double d’ici quelques années.

Les pays asiatiques s’équipent massivement en centres de données dont la demande d’électricité est en train d’exploser. Elle devrait passer de 2 à 2,5 % de la consommation électrique globale aujourd’hui à 4-6% en 2030. Le mix électrique asiatique étant encore fortement marqué par les énergies fossiles, l’impact sur les émissions de GES sera significatif.

On peut noter à l’inverse quelques signes encourageants et tabler sur des effets positifs à moyen-long terme. La Chine essaie de limiter l’impact négatif des centres de données en les localisant à proximité des zones de production d’énergies renouvelables. Les modèles d’IA chinois les plus récents comme ceux de Deepseek sont configurés pour optimiser le recours aux données, ce qui permet des économies d’énergie de l’ordre de 40-45% par rapport aux modèles américains. Ces modèles en open source sont largement utilisés dans le reste de l’Asie.

L’IA elle-même va permettre d’optimiser les process industriels et énergétiques, par exemple le repérage des fuites de méthane dans la production pétrolière ou l’optimisation des réseaux électriques. Les experts de l’AIE estiment cependant qu’à l’horizon 2035 les effets négatifs devraient l’emporter sur les effets positifs.

Si l’on revient à la question posée au départ dans cet article sur la capacité de l’Asie à inverser la tendance de ses émissions de gaz à effet de serre dans la prochaine décennie, la réponse est très nuancée. Les baisses que la Chine et les pays développés d’Asie envisagent font plus que compenser, si elles se réalisent, les augmentations prévisibles en Inde et dans l’Asean (on irait vers une baisse autour de de 2,5-3 GW d’un côté et une hausse de 1,5-2 GW de l’autre). Mais il reste le joker de l’IA qui peut remettre en cause ces maigres progrès…

Hubert Testard

asialyst.com