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dimanche 18 octobre 2026

Victoire militaire de l’État islamique sur ses rivaux d’Al-Qaïda au Burkina Faso

 

Si la guerre de communication fait rage entre les deux franchises djihadistes sur le bilan des combats à grande échelle survenus ces derniers jours au nord du Burkina Faso, ils attestent, en tous cas, d’un niveau de violence inédit entre les deux groupes au Sahel depuis l’éclatement au grand jour de leur rivalité en 2019.

La zone des récents combats se situe entre Tessit au Mali et Ganadaouri au Burkina Faso

L’évolution du front malien, qui s’est traduit, depuis la reprise de Kidal le 6 octobre par des frappes soutenues de l’armée et de ses alliés russes contre les regroupements de la filiale sahélienne d’Al-Qaïda, a joué en faveur de l’État islamique au Sahel, qui a remporté la bataille de l’Oudalan, dans le nord du Burkina Faso, non loin des frontières malienne et nigérienne.

On s’attendait à une confrontation de grande ampleur depuis l’été, au vu de l’importante mobilisation de forces de l’État islamique (EIS) dans la région de Menaka depuis août. L’analyste Ange Vital Boko l’avait prédit, mettant en garde le Niger, pays situé au centre des canaux de circulation du groupe, avec une capitale, Niamey, à portée d’attaque, comme en attestent les enlèvements en pleine ville et l’assaut contre l’aéroport en janvier 2026.

Mais il faut remonter le fil des escarmouches et éliminations ciblées de chefs et de transfuges de part et d’autre pour identifier le début de la séquence, depuis juillet au moins, dans une région pastorale que se disputent de très longue date les deux rivaux. Le 13 juillet, le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans) avait revendiqué l’élimination au Burkina Faso d’un de ses chefs passé à l’EIS avec ses hommes en février, Sadou Samahouna. Concentré sur la bataille d’Anéfis, dans le nord du Mali, aux côtés de ses alliés indépendantistes touaregs, le JNIM redoutait une attaque de l’EIS sur son flanc sud-est, au Niger, où ses rivaux ont installé leur fief de part et d’autre de la frontière malienne. Le 21 juillet, les deux groupes s’étaient affrontés au Mali, à proximité de la grande mare de Gossi, le 26 juillet, au Niger, à Sambera, dans la région de Dosso. En août, c’est à nouveau dans le nord du Burkina Faso que les affrontements ont pris place: le JNIM a revendiqué des attaques ciblées à Bangao et Dorkoye puis des heurts ont éclaté dans la zone d’Ekacham Ouest, faisant de nombreuses victimes dans les deux camps.

Une bataille féroce et de lourdes pertes

La séquence qui nous occupe a commencé le 7 octobre, à Tessit, dans le Gourma malien voisin, et c’est le JNIM qui a gagné la première manche, d’après les sources de Mondafrique. Sous l’effet des attaques tendant à couper ses lignes d’approvisionnement, l’État islamique a ensuite jeté toutes ses forces dans la bataille, cette fois du côté burkinabè, à Ganadaouri, dans la zone de Tin-Akoff. Victorieux de la deuxième manche, c’est, logiquement, l’État islamique qui a communiqué le plus abondamment sur ces événements, le 15 octobre dans son hebdomadaire al-Naba. Al-Naba précise les contours des combats du vendredi 9 octobre. « Une bataille féroce a opposé les soldats du Califat à un important contingent de miliciens apostats d’Al-Qaïda, infligeant à ces derniers de lourdes pertes humaines et matérielles. »

Selon l’organe de l’EI, « la milice apostate d’Al-Qaïda avait mobilisé plus de 3000 de ses membres pour tenter de progresser vers les positions des moudjahidine dans la région d’Oudalan. Les détachements de reconnaissance des soldats du Califat surveillaient les mouvements ennemis et observaient de près leur progression avant que les assaillants ne choisissent un emplacement près du village de Ganadaouri pour y tendre une embuscade de grande ampleur ». Selon Al-Naba, les combats auraient duré environ deux heures, avant que « les rangs de la milice apostate ne cèdent et que ses membres ne prennent la fuite. » Poursuivis sur 80 km, « les derniers fuyards » auraient été tués « par centaines », y compris « des dizaines de prisonniers interrogés puis exécutés sur place. »

Al-Naba revendique 400 morts ennemis, sans fournir d’images convaincantes de ce chiffre. En revanche, le butin récupéré est photographié (voir ci-dessus). Al-Naba écrit que 300 motos auraient été incendiées et 104 autres saisies, « ainsi qu’un véhicule tout terrain, 8 mitrailleuses lourdes, 44 mitrailleuses moyennes, 415 fusils, 13 lance-roquettes, plusieurs dizaines d’appareils radio et une quantité importante de munition. » Le JNIM n’a pas encore communiqué officiellement sur ces combats, ce qui est un indicateur de l’issue. Le nombre des morts, comme celui des combattants, fait débat sur la toile. Des témoignages locaux rapportés à Mondafrique font état de « corps jonchant le sol. »

Forte mobilisation de part et d’autre

Carte interactive des groupes salafistes djihadistes en Afrique de l’Ouest. En rouge, les groupes affiliés à Al-Qaïda, en noir à l’État islamique (carte Critical Threats)


Les deux belligérants avaient réuni beaucoup d’hommes pour ces combats décisifs. Côté JNIM, si le gros des troupes engagées dans l’Oudalan étaient les combattants locaux d’Ansaroul Islam – la petite sœur burkinabè de la katiba Macina malienne – ils étaient renforcés par des Maliens de la katiba Serma, venus du Gourma, et de la katiba Macina, en petit nombre. Des Nigériens et des Béninois de la katiba Anifa ont aussi prêté main forte. Des drapeaux des indépendantistes touaregs du Front de libération de l’Azawad ont été récupérés par l’EIS, attestant de la fusion tactique du FLA et du JNIM bien au-delà des régions du nord malien.

Côté EIS, les renforts les plus significatifs sont venus du Nigeria, à travers les troupes très aguerries d’ISWAP (l’État islamique en Afrique de l’Ouest, dont la base se trouve près du lac Tchad) et leurs alliés de Lakurawa, qui échangent en langue haussa avec les Peuls nigériens. Un renfort du Sahara occidental est aussi évoqué, chose plus exceptionnelle, même si les chefs de l’État islamique sont invariablement sahraoui depuis la création du groupe en 2015. Les commandants des cinq émirats de l’EIS au Sahel ont participé à la bataille, mobilisant plus de 1000 hommes selon certaines sources. ISWAP et les combattants sahraoui apportent, notamment, leur compétence en manipulation de drones kamikazes, encore rare à l’État islamique contrairement au JNIM et au FLA. La rançon de Kevin Rideout, l’otage américain libéré en août dernier en Libye (on parle de 13 millions de dollars US), a permis de financer la logistique – les hommes, le carburant, les véhicules – sous le commandement opérationnel d’Abou Houreira, un Peul d’Ansango.

Contrôler les axes vitaux

C’est toujours le contrôle des axes de circulation qui fait l’objet de la rivalité principale des deux groupes. L’Oudalan, en pleine zone pastorale, est une plaque tournante des réseaux de criminalité transnationale qui taxent les flux de carburant et de cannabis. La province de l’Oudalan regorge, en outre, de sites d’orpaillage. Mais au-delà de la province, c’est le contrôle de toute la région qui est en jeu. Le 10 octobre, sur Facebook, un internaute, Eghamer Ag, écrivait : «les violents combats de ce vendredi 9 octobre entre le JNIM et l’EI-Sahel ne sont pas de simples batailles entre rivaux. Le vainqueur de la bataille aura le pouvoir suprême, contrôlera tous les passages aux frontières et deviendra le véritable chef du Sahel pour longtemps. »

Ce qui est sûr, c’est que, pour l’État islamique, ces événements marquent un retour en force. Mais l’objectif de reconquête de l’organisation va plus loin. Il s’agit d’ouvrir une route vers le golfe de Guinée, à travers le parc W qui jouxte le Bénin à l’ouest du fleuve Niger, l’est nigérian étant sous le contrôle de ses alliés et parents de Lakurawa. Les Peuls de l’EIS se sont rapprochés de Haussas du sud et de l’ouest du Niger, notamment à Dosso, qui facilitent la logistique et le franchissement de la frontière Niger-Nigeria, fournissent motos et carburant et se déplacent dans des véhicules achetés par l’organisation. L’EIS s’est élargie à d’autres communautés, à travers de nouveaux partenariats et appuis, venus d’ailleurs. La présence d’une trentaine de combattants du Moyen-Orient est régulièrement évoquée.

Quoi qu’il en soit, les armées de l’Alliance des États du Sahel contemplent avec ravissement cette guerre entre djihadistes, qui affaiblit les deux parties et désorganise leur ennemi principal qu’est le JNIM. L’EIS était jusqu’ici une moins grande menace pour le Mali et le Burkina Faso que sa rivale affiliée à Al-Qaïda. Le petit nombre des attaques de l’EIS contre les deux pays ces derniers mois a même nourri le soupçon d’une trêve secrète, accusation dont le JNIM se fait régulièrement l’écho. Mais selon une source bien informée sur le groupe, « l’agenda de l’État islamique n’est pas Bamako. C’est le couloir vers le golfe de Guinée et la prise en étau du Nigeria, du bassin du lac Tchad à l’est, jusqu’à la frontière Bénin-Niger à l’ouest. » 

Pour l’Algérie, en revanche, c’est une mauvaise nouvelle. Car l’État islamique, qu’Alger soupçonne d’être proche du Maroc, évolue non loin de la frontière entre le nord du Niger et le sud de l’Algérie. C’est aussi, bien sûr, une mauvaise nouvelle pour le Niger, pris en tenaille entre les deux franchises djihadistes et de plus en plus grignoté d’ouest en est et du nord au sud, sur les routes qu’emprunte le groupe armé entre son imprenable bastion de Menaka et son fief nigérian.

Nathalie Prévost