Bloqué depuis fin février, le détroit d’Ormuz rappelle son rôle de point névralgique de l’économie énergétique mondiale : environ 20 % du pétrole mondial et 20 % du gaz naturel liquéfié y transitent. Cette centralité énergétique structure l’essentiel des analyses qui lui sont consacrées. Pourtant, cette lecture reste partielle. Car derrière le choke point énergétique se cache un autre point de fragilité, plus discret mais potentiellement plus structurant : celui des systèmes alimentaires.
La dépendance des systèmes alimentaires au détroit d’Ormuz se matérialise à travers les flux d’engrais, intrants nécessaires pour la production agricole, dont près d’un tiers du commerce maritime mondial passe par le détroit. En 2024, environ 16 millions de tonnes d’engrais ont été expédiées depuis le Golfe (2) avec 60 % d’urée et environ 30 % de phosphate. Ce corridor ne conditionne donc pas seulement l’accès à l’énergie, mais aussi celui aux intrants qui déterminent les rendements agricoles à l’échelle mondiale.
Le choke point invisible des systèmes alimentaires
Cette dépendance est d’autant plus critique qu’elle est géographiquement concentrée. De nombreuses économies agricoles majeures — notamment en Asie (Pakistan et Thaïlande), en Afrique (Somalie et Soudan) et en Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande) — dépendent fortement des importations d’engrais en provenance du Golfe. Cette dépendance s’inscrit dans une architecture plus large de concentration des flux agricoles mondiaux, où production, transformation et transport reposent sur un nombre limité de hubs et de corridors logistiques. Comme le souligne la littérature sur les choke points alimentaires, une part croissante du commerce mondial de céréales et d’intrants transite par un nombre restreint de points de passage critiques, dont la défaillance peut produire des effets systémiques à l’échelle globale.
Cette concentration des flux crée une asymétrie structurelle : une perturbation localisée dans le détroit d’Ormuz peut produire des effets globaux, en particulier dans les pays les plus dépendants et les moins capables d’absorber un choc de prix. Elle reflète également une spécialisation internationale accrue, dans laquelle certaines régions — notamment le Golfe pour les engrais azotés et certains phosphates — jouent un rôle disproportionné dans l’approvisionnement mondial, accentuant la vulnérabilité des importateurs en cas de rupture logistique ou politique.
Dans ce contexte, une crise dans le Golfe ne se limite pas à un choc énergétique. Elle peut constituer le point de départ d’une séquence plus large, où une perturbation énergétique se propage aux marchés agricoles avant de se matérialiser, avec retard, dans les prix alimentaires. Les premières tensions observées sur les marchés d’engrais illustrent déjà cette dynamique : depuis le début de la guerre en Iran, les prix de l’urée ont progressé de plus de 66 % sur un mois, signalant une hausse rapide des couts d’intrants agricoles. L’enjeu n’est pas uniquement celui des flux visibles, mais celui des interdépendances structurelles qui relient énergie, intrants agricoles et sécurité alimentaire.
Le canal des engrais : une transmission indirecte mais structurante
Le passage d’une crise énergétique à une potentielle crise alimentaire s’opère par un mécanisme précis. Le gaz naturel est à la fois une source d’énergie et une matière première utilisée dans la production d’engrais azotés, notamment l’ammoniac et l’urée. Une hausse du prix du gaz ou une perturbation de son acheminement se traduit donc directement par une augmentation du cout des engrais. Cette hausse ne reste pas cantonnée au secteur industriel : elle se diffuse à l’ensemble du système agricole en renchérissant les couts de production et en modifiant les arbitrages des producteurs.
Au-delà des engrais azotés, d’autres chaines de production sont également concernées. Les engrais phosphatés dépendent notamment du soufre, dont une part importante est issue du raffinage des hydrocarbures. Une perturbation énergétique peut ainsi affecter indirectement la disponibilité et le cout des phosphates via le marché du soufre, renforçant les effets de propagation entre marchés énergétiques et agricoles. Ce couplage entre intrants énergétiques et intrants agricoles contribue à amplifier la sensibilité du système alimentaire aux chocs géopolitiques.
Face à des intrants plus couteux ou plus incertains, les agriculteurs ajustent leurs pratiques : réduction des apports, substitution entre cultures plus ou moins intensives en engrais, ou révision des décisions de semis. Ces ajustements, souvent marginaux à l’échelle individuelle, produisent des effets agrégés significatifs sur les volumes produits et contribuent à la hausse des prix des céréales. Les travaux menés par le Fonds monétaire international en 2022 (3) permettent d’en mesurer l’ampleur : un choc de 10 % sur les prix des engrais se traduit par une hausse d’environ 7 % des prix des céréales après un trimestre, tandis que la transmission aux prix alimentaires domestiques culmine avec un délai d’environ dix à douze mois.
Ce décalage temporel est central. Il introduit une dissociation entre la réalisation du choc géopolitique et l’apparition de ses conséquences. Une crise énergétique peut ainsi avoir des répercussions sur les prix alimentaires avec un certain délai, lorsque les ajustements agricoles ont déjà eu lieu et que les tensions sur les marchés agricoles se diffusent progressivement aux consommateurs.
L’épisode du choc énergétique européen de 2021-2022 offre un précédent éclairant. La flambée des prix du gaz en Europe et sur les marchés mondiaux s’était rapidement traduite par une hausse des prix des engrais, avant de se diffuser aux prix alimentaires avec plusieurs mois de décalage. Cet épisode a également mis en évidence la dimension systémique de ces chocs : la hausse des couts de production s’est combinée à des perturbations logistiques et à des restrictions commerciales, contribuant à une augmentation durable de l’inflation alimentaire dans de nombreuses économies, en particulier les plus dépendantes des importations.
Il illustre également une distinction essentielle entre la nature des chocs. Un choc court — lié par exemple à une interruption temporaire des flux — peut être absorbé par les stocks existants ou par des ajustements logistiques. À l’inverse, un choc prolongé modifie les décisions de production agricole, affecte les cycles de semis et peut entrainer des effets persistants sur les rendements, prolongeant ainsi la transmission aux prix alimentaires bien au-delà de la phase initiale de perturbation.
L’épisode de 2026 dans le détroit d’Ormuz illustre cette dynamique dans un contexte géopolitique plus tendu : les transits maritimes ont chuté d’environ 97 % dans les premiers jours de la crise (CNUCED), entrainant une hausse immédiate des couts de transport, d’assurance et d’énergie. Même sans interruption durable, ce type de choc suffit à renchérir les engrais à l’échelle mondiale et à enclencher la chaine de transmission vers les prix agricoles.
Une vulnérabilité systémique dans un contexte de fragmentation
Cette dynamique serait en partie amortie si les économies disposaient de mécanismes de stabilisation comparables à ceux existant pour le pétrole. Or, il n’existe pas de gouvernance internationale structurée des stocks d’engrais. Quelques pays ont mis en place des dispositifs de réserve ou de libération ponctuelle, mais ces mécanismes restent fragmentés, hétérogènes et limités dans leur portée. À l’échelle globale, les marchés agricoles demeurent donc fortement exposés aux chocs sur les intrants, sans véritable capacité de mutualisation ou de coordination.
Contrairement aux marchés pétroliers, où des mécanismes de stockage stratégique et de coordination internationale existent, les engrais ne font pas l’objet de dispositifs équivalents. Cette absence limite la capacité des États à lisser les chocs d’offre et renforce la transmission directe des perturbations géopolitiques aux prix agricoles. Dans ce contexte, le développement de stocks stratégiques d’engrais ou de dispositifs de partage international pourrait constituer un levier de stabilisation, bien que leur mise en œuvre reste aujourd’hui embryonnaire.
Cette absence d’amortisseurs renforce la dimension stratégique des dépendances. Les engrais deviennent, au même titre que l’énergie ou certaines matières premières critiques, un levier potentiel de vulnérabilité géoéconomique. Dans un contexte de fragmentation des échanges et de montée des tensions commerciales, ces dépendances peuvent être instrumentalisées ou amplifiées. C’est ainsi que le détroit d’Ormuz apparait comme un point de concentration de vulnérabilités multiples. Il relie des dépendances énergétiques, agricoles et logistiques, ce qui en fait un vecteur potentiel de propagation des chocs bien au-delà de la région du Golfe. Cette dimension systémique est renforcée par les interdépendances industrielles.
Le Qatar, par exemple, représente environ un tiers (4) de la production mondiale d’hélium, un gaz essentiel à plusieurs usages technologiques, notamment dans la chaine des semi-conducteurs. L’hélium est indispensable à certaines étapes critiques de fabrication, notamment pour le refroidissement des équipements de lithographie et la production de puces avancées. Une perturbation de son approvisionnement peut donc affecter des chaines de valeur technologiques globales déjà sous tension, en particulier dans un contexte de fragmentation industrielle et de rivalités géopolitiques accrues.
Cette dimension souligne que les choke points ne concernent pas uniquement les marchés énergétiques ou agricoles, mais aussi des intrants industriels stratégiques, créant des effets de contagion croisés entre secteurs. Dans un contexte de fragmentation géoéconomique, ces interactions prennent une importance croissante. Les choke points ne sont plus seulement des points de passage, mais des points de transmission, capables de transformer un choc localisé en perturbation globale.
Du choc énergétique à la tension alimentaire : un risque différé mais durable
Les scénarios les plus plausibles ne sont pas ceux d’une pénurie brutale, mais d’une dégradation progressive des conditions de production agricole. Une hausse prolongée des couts des engrais, combinée à des perturbations logistiques persistantes, peut réduire les rendements ou renchérir durablement les couts agricoles. Ce sont ces effets différés qui alimentent les tensions alimentaires, en particulier dans les économies les plus dépendantes des importations et les plus sensibles aux variations de prix.
Dans ce contexte, la réponse ne peut être uniquement conjoncturelle. Elle doit intégrer la nature structurelle du risque. Sécuriser les routes maritimes reste une priorité, mais elle ne suffit pas à elle seule. Renforcer la résilience suppose d’agir en amont, en diversifiant les sources d’approvisionnement, en développant des capacités de stockage, en anticipant les délais de transmission et, à plus long terme, en réduisant la dépendance aux engrais produits à partir du gaz.
La leçon tirée du détroit d’Ormuz dépasse ainsi le seul cadre énergétique. Elle révèle la manière dont des chocs localisés peuvent se diffuser à travers des chaines de dépendance complexes et transformer une crise sectorielle en déséquilibre systémique. Ce qui se joue dans le détroit n’est donc pas seulement une question de flux pétroliers. C’est une transformation des risques globaux, où les points de passage peuvent devenir des points de bascule — et où une crise énergétique peut, avec retard, se traduire dans l’assiette.
Notes
(1) Toute opinion exprimée n’engage que ses auteurs et ne reflète pas nécessairement la position de la Banque de France ni de l’Eurosystème.
(2) Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), 2026.
(4) US Geological Survey, « Mineral Commodity Summary – Helium », 2026.
Dalia Ibrahim
Florian Morvillier