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jeudi 8 octobre 2026

Commerce : l’Union européenne se prépare à une épreuve de force avec la Chine

 

La France, l’Allemagne et la Commission européenne se sont mises d’accord pour préparer des mesures fortes, dont un outil qui permettrait d’interdire l’accès au marché européen à la Chine en cas de pratiques déloyales, au risque de déclarer une guerre commerciale inédite avec ce partenaire désormais devenu rival. L’Union européenne fait face à un déficit commercial abyssal avec la Chine qui ne cesse de gonfler, jusqu’à représenter une menace existentielle pour des secteurs de l’industrie européenne.

Longtemps ouvertes à toutes formes de coopérations avec la Chine, la France et l’Allemagne ont radicalement changé de ton par la voix du président Emmanuel Macron et du chancelier Friedrich Merz pour qui les déséquilibres commerciaux et industriels avec la Chine sont devenus « insoutenables » et nécessitent désormais un « nouvel outil » pour y faire face.

Cet instrument, dont le nom exact n’a pas été révélé mais déjà baptisé par certain « bazooka ultime, » fait partie d’une série de nouvelles recommandations transmises à la Commission européenne par les gouvernements français et allemand qui s’étaient auparavant affrontés sur la politique à l’égard de la Chine mais se sont rapprochés ces derniers mois.

Paris et Berlin, dont les désaccords sont nombreux, ont considérablement rapproché leurs positions face à une flambée des importations chinoises dans des secteurs clés, que les responsables qualifient de « China Shock 2.0 » et dont parmi les victimes figure aujourd’hui surtout le secteur automobile.

« Il est important de constater qu’il existe aujourd’hui un consensus européen sur le fait que ces déséquilibres sont insoutenables, » a déclaré une source de l’Élysée citée par le quotidien anglophone de Hong Kong South China Morning Post (SCMP) daté du 5 octobre.

Paris et Berlin ont préparé un document conjoint de même qu’une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne, signée des deux dirigeants. Bien qu’aucun des deux documents ne cite nommément la Chine et qu’ils précisent tous deux que tout nouvel instrument devrait s’appliquer de manière neutre vis-à-vis des pays, ils regorgent d’expressions généralement considérées comme des synonymes des politiques chinoises, relève ce journal.

Ainsi par exemple « déficits commerciaux insoutenables avec des partenaires clés, » « surcapacités structurelles, » « dumping, subventions excessives et généralisées, » ainsi que « manipulation et sous-évaluation monétaires, » souligne le quotidien.

Le journal affirme avoir pu consulter les deux documents et précise qu’ils constituent « le signe le plus fort à ce jour d’un changement de politique de l’Union européenne à l’égard de la Chine. » MM. Macron et Merz y réclament la mise en œuvre un nouvel outil commercial « qui permettrait de couper l’accès au marché de l’UE lorsque des pays tiers provoquent de graves distorsions. »

Le nouveau « bazooka » de l’Europe contre la Chine

« Cet outil fonctionnerait en effet comme un « kill switch, » [coupe-circuit] permettant à Bruxelles de réagir rapidement, voire immédiatement, aux distorsions systémiques. Il conférerait de nouveaux pouvoirs considérables à la Commission européenne, l’organe exécutif de l’UE, qui gère la politique commerciale de l’Union composée de 27 États membres, » affirme le quotidien qui, avant d’être repris en main par le PCC à la faveur de la mise sous cloche de toute dissidence à Hong Kong à partir de 2019, était un journal indépendant de grande qualité.

« Nous avons besoin d’un instrument crédible entre les mains de la Commission pour permettre une réaction décisive et systémique, c’est-à-dire une activation par majorité qualifiée inversée, ainsi que des mesures puissantes pouvant aller jusqu’à une exclusion immédiate du marché intérieur si nécessaire, » indique la lettre, signée par le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron, selon le SCMP.

Dans un article intitulé « La France et l’Allemagne à l’unisson pour muscler la défense commerciale de l’Europe contre la Chine » publié mardi, le quotidien Les Echos confirme largement ce bras-de-fer à venir de même que les nouveaux instruments que souhaitent les deux dirigeants français et allemand.

L’arme ultime demandée par Emmanuel Macron et Friedrich Merz est « l’interdiction d’accès du marché européen aux entreprises d’un pays qui chercherait, par des moyens politiques ou économiques, à compromettre le rétablissement de conditions de concurrence équitables et de conditions de marché loyales, » souligne ce journal.

Le marché européen ne sera plus garanti aux tricheurs

« L’accès au marché intérieur européen à un prix et n’est pas garanti » lorsque certains pays tiers ne respectent pas les règles, souligne l’Elysée, selon le quotidien qui n’identifie pas sa source. « Il y a une convergence de vues sur le fait que la situation commerciale internationale n’est plus tenable et sur la nécessité d’une réponse robuste de l’Europe, » ajoute cette même source.

En septembre dernier, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen avait elle-même souligné que le déficit commercial avec la Chine avait « atteint un point de bascule, » accusant ce « choc chinois » de nourrir « la désindustrialisation » de l’Europe.

Pour l’Elysée, au-delà de la protection du secteur automobile européen déjà très fortement mis à mal par la concurrence chinoise, « la Commission a été saisie sur d’autres secteurs, mais il faut le faire dans des délais les plus courts, dans tous les secteurs où cela s’imposera. Il faut aller vite et être plus efficace et ne pas attendre jusqu’à deux ans pour réagir. »

Selon ce même journal, Friedrich Merz et Emmanuel Macron exigent de Pékin des mesures rapides, telles que la limitation volontaire des exportations de véhicules électriques et appellent en parallèle l’Europe à « dérisquer » son exposition à certains fournisseurs dans des secteurs clé pour les souverainetés industrielles européennes. Paris et Berlin exigent en outre d’agir dans le domaine des taux de change qui faussent la concurrence.

Le FMI a récemment estimé que le Yuan (Renminbi) chinois est artificiellement dévalué de 15%, le chancelier allemand ayant porté sa propre estimation à 30%.

« Le désalignement et la sous-évaluation des taux de change renforcent l’avantage en matière de compétitivité prix qui s’ajoute à d’autres facteurs (investissements élevés, forte concurrence, subventions importantes), ce qui entraîne des déséquilibres croissants avec l’UE, » mentionne le document franco-allemand.

Bruxelles se félicite de la fermeté nouvelle franco-allemande à l’égard de la Chine

Côté Bruxelles, on se félicite publiquement de l’initiative franco-allemande. Olof Gill, porte-parole de la Commission européenne chargé du commerce, a déclaré : « Nous saluons vivement cette lettre » adressée à Ursula von der Leyen. « Il s’agit d’une contribution précieuse au débat en cours sur la meilleure façon pour l’UE de faire face aux risques géoéconomiques et aux déséquilibres macroéconomiques mondiaux, » a récemment déclaré M. Gill.

« Elle s’inscrit dans la lignée des travaux de la Commission européenne et de la position claire de la présidente sur la compétitivité et l’approche à adopter vis-à-vis des partenaires commerciaux, y compris la Chine, » a-t-il précisé.

Ces documents préparent le terrain pour les discussions qui auront lieu jeudi et vendredi entre le commissaire européen au Commerce, Maros Sefcovic, et le ministre chinois du Commerce, Wang Wentao. La semaine prochaine, les résultats de leurs discussions contribueront à donner le ton d’un sommet des dirigeants de l’UE à Bruxelles. Ceux-ci discuteront des mesures à prendre face à ce qui est désormais considéré comme un problème existentiel pour des pans entiers de l’industrie européenne.

Depuis que des informations concernant ce nouvel outil ont commencé à faire surface la semaine dernière, celui-ci a été tour à tour comparé à l’instrument tarifaire américain de la « Section 301 » et à l’instrument anti-coercition (ACI) de l’Union européenne, adopté il y a trois ans mais resté inactif depuis, malgré ce qui est perçu comme une recrudescence des comportements coercitifs à l’égard de l’Europe, tant de la part des États-Unis que de la Chine.

Selon le SCMP, afin d’empêcher que certaines capitales ne bloquent sa mise en œuvre, la Commission pourrait activer cet instrument rapidement, sauf si une majorité qualifiée d’États membres de l’UE s’y oppose.

Le langage utilisé dans ces documents préfigure la menace de ce nouvel instrument déjà baptisé de « bazooka » dans les cercles de la Commission européenne. Il illustre la volonté désormais partagée de Paris, Berlin et Bruxelles d’engager un bras-de-fer avec Pékin qui, en cas de refus des autorités chinoises, risquerait de déclencher une véritable guerre commerciale entre la Chine et l’Europe, estiment les observateurs experts de ce dossier.

Or à ce stade, le régime chinois a d’ores et déjà lancé des menaces explicites en direction de l’Europe. Pékin n’a en réalité pas cessé de hausser le ton, en menaçant les Européens de représailles s’ils adoptaient toute « mesure protectionniste ou unilatérale. »

« Si l’UE s’acharne à instaurer des restrictions discriminatoires à l’encontre des entreprises ou des produits chinois, la Chine réagira avec fermeté pour protéger les droits et intérêts légitimes de ses industries, » a prévenu mardi 29 septembre un porte-parole du gouvernement chinois.

Par le passé, la Chine n’a pas hésité à prendre des mesures de rétorsion lorsqu’ont surgi des conflits commerciaux avec les Européens. Les derniers exemples concernaient la taxation des importations de produits emblématiques comme le cognac français.

La balance commerciale entre la Chine et l’Union européenne n’a cessé de gonfler ces dernières années à la faveur d’une surproduction industrielle en Chine associée à une consommation intérieure devenue atone en raison des incertitudes qui pèsent sur l’avenir des Chinois avec un chômage au plus haut et une croissance en panne.

Cette surproduction a entraîné des exportations toujours plus vigoureuses, en particulier en direction de l’Union européenne. L’excédent commercial pour 2026 devrait dépasser le record déjà inédit de 360 milliards d’euros enregistré en 2025, soit un milliard d’euros par jour.

Volkswagen, exemple emblématique d’une déconfiture face au « Choc chinois 2.0 »

Le « Choc chinois 2.0 » se traduit dans le secteur automobile européen par un vent de panique chez certains constructeurs comme Volkswagen, premier constructeur automobile européen et fierté de l’industrie allemande, devenu l’exemple emblématique de la déconfiture dans le secteur face à la montée en puissance de la concurrence chinoise.

Son PDG Oliver Blume a annoncé en juillet la suppression de 100 000 emplois d’ici 2030 sur des effectifs actuels de 660 000 employés, principalement en raison de la concurrence des grandes marques chinoises qui vendent en moyenne 30 à 40% moins cher des véhicules d’une qualité équivalente ou supérieure.

Volkswagen était l’un des premiers majors de l’industrie européenne à faire le « pari chinois » en délocalisant dès les années 70 une partie de sa production sur le sol de la République populaire de Chine, dont le marché resta pour lui le premier pendant deux décennies.

Tous les chanceliers allemands, à l’exception du dernier Friedrich Merz, firent le même « pari chinois, » jugeant que la Chine et son marché représentaient un réservoir de puissance infini pour l’industrie allemande. Las ! Les ventes de Volkswagen en Chine commencèrent à s’effondrer au début des années 2000 jusqu’à enregistrer une baisse de plus de 70% en moins de dix ans.

La déroute est presque comparable pour BMW, Mercedes, Stellantis. Pendant ce temps, le géant chinois BYD achève en Hongrie une méga-usine dont la capacité nominale sera de 100 000 véhicules électriques par an pour le marché européen. Le carnage dans l’automobile européenne ne fait que commencer puisque les constructeurs chinois entendent produire plus d’1 million de voitures en Europe d’ici à 2030.

Absents du continent il y a encore trois ans, les constructeurs chinois y ont doublé leurs parts de marché en un an, passant de 5 % à 10 % à la fin juin. Grâce à leurs voitures électriques et hybrides, ils devraient continuer leur progression jusqu’à s’approprier 14 % des ventes en Europe en 2029, selon les prévisions du cabinet d’études indépendant Schmidt Automotive Research.

La grande bascule de l’adhésion de la Chine à l’OMC, une « erreur de parallaxe »

La grande bascule de l’industrie chinoise et des exportations a suivi l’adhésion de la Chine en janvier 2001 à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui a été pour elle un tremplin en leur donnant accès à tous les marchés mondiaux. Elle avait été grandement facilitée par une aide active des États-Unis qui, non sans naïveté, en attendaient une ouverture de la Chine au libéralisme et à la démocratie.

Lundi 5 octobre, l’ancien directeur de l’OMC Pascal Lamy a fait son mea-culpa dans une interview accordée au média en ligne Le Grand Continent, soulignant que « mon analyse a changé, mais pas mon choix initial. »

« L’erreur n’a pas été l’adhésion de la Chine. L’erreur a été que les États-Unis, l’Union européenne et le Japon n’ont pas renforcé les règles de l’OMC en matière de subventions et d’aides d’État avant l’adhésion de Pékin, par souci de préserver le soutien apporté aux grands champions nationaux tels que Boeing, Airbus ou Toyota, » explique-t-il.

« Jens Eskelund, le président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, décrit la relation économique actuelle comme « un porte-conteneurs géant de 400 mètres chargé de 24 000 conteneurs qui va vers l’Europe et revient presque vide, » relève Pascal Lamy qui se félicite de la prise de conscience qui fait son chemin en Europe car, dit-il encore, « la Chine est en train de tuer le système d’ouverture des échanges commerciaux mondiaux. »

« L’avertissement lancé par Xi Jinping en 2021 contre le fait d’éviter de tomber dans le piège de ‘l’assistanat’ qui entretient les paresseux illustre peut-être mieux la situation de la Chine que d’autres documents officiels, » relève Pascal Lamy.

Dans une autre interview accordée au journal Le Monde publiée mardi 6 octobre, le même Pascal Lamy admet : « Nous avons fait une erreur de parallaxe historique avec la Chine » avec son adhésion à l’OMC.

Aujourd’hui, constate-t-il, l’Europe « ne se bat pas à armes égales et dans des conditions équitables avec ses concurrents chinois, ni sur le marché chinois, ni ailleurs. » « En face, il y a un État doté d’un plan à long terme, une administration locale déterminée à maintenir une entreprise en activité pour protéger les emplois, un système bancaire public résolu à continuer de prêter pour soutenir cette entreprise, quelles que soient les conditions commerciales ou la conjoncture, » dit-il.

« Chez [l’économiste et professeur en science politique autrichien naturalisé américain Joseph] Schumpeter, permettre la « destruction créatrice » envoie un signal utile en matière d’efficacité : la disparition d’une entreprise signale qu’elle a moins bien employé ses ressources que ses concurrents. Mais quand une entreprise survit d’abord grâce à son aptitude à décrocher de l’argent public, ce signal s’éteint, et l’argument économique en faveur de la concurrence libre et non faussée ne vaut plus, » souligne encore le Français qui, lui aussi, énumère parmi les autres avantages compétitifs de l’industrie chinoise la sous-évaluation de la monnaie, les subventions étatiques massives et une hyper-concurrence sur un marché chinois déprimé.

Reste que ce virage sur l’aile à 180 degrés de l’Allemagne et de la France à l’égard de Pékin est saisissant. Friedrich Merz est le premier chancelier à adopter une telle fermeté envers la Chine qui a pendant des années été le premier partenaire commercial de l’Allemagne, avant même les États-Unis.

Quant à Emmanuel Macron, il s’agit d’une volte-face complète après des visites d’État à Pékin lors desquelles il pensait pouvoir tisser des « relations stratégiques » avec la Chine et des liens personnels avec Xi Jinping. Ceci jusqu’à la dernière en décembre 2025 où lorsqu’il avait prié son hôte de rééquilibrer les déséquilibres commerciaux et d’exhorter Vladimir Poutine à mettre fin à sa guerre contre l’Ukraine, il s’était vu sèchement remis à sa place et vertement invité à « se tenir du bon côté de l’Histoire. »

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com