Le glissement de terrain catastrophique de Rasuwa illustre l’incapacité des autorités à anticiper les ravages du changement climatique dans l’Himalaya, et le dénuement du Népal face à ses trois immenses voisins que sont la Chine, l’Inde et le Pakistan.
La catastrophe de Rasuwa, symbolisée par la vague qui a submergé le poste-frontière Népal-Tibet de Gyirong, a le 26 août vers 10h30 fait au moins 7000 victimes, presque autant que le séisme de 2015. La puissance des flots a emporté certains jusqu’à 180 kilomètres en aval. L’armée et la police ont néanmoins secouru près de 14.000 personnes, souvent réfugiées sur des versants escarpés. Selon le ministère de l’Éducation, 9 430 enfants sont directement touchés par la perte d’un parent ou la destruction de leur maison ou de leur école. Selon l’UNICEF, 17 000 enfants ont besoin d’un soutien en santé mentale. Les crues ont endommagé ou détruit 35 établissements scolaires.
Et voilà que la coulée mortelle vient de se reproduire le 11 octobre dans une autre région montagneuse alors même qu’on n’a pas encore identifié la majorité de ceux qui ont péri le 26 août. Or cela peut durer longtemps avec de lourdes conséquences pour les survivants, en particulier les enfants faute de certificats de décès de leurs parents.
Une catastrophe prévisible
Comme l’écrit le Nepali Times dès le 30 août, la catastrophe était tout sauf imprévue même si certains ont douté de l’authenticité des images sous leurs yeux. La tragédie, ce n’est pas seulement l’inondation, c’est qu’on a du mal à y croire, n’était-ce pas de la « réalité augmentée » se demande son fondateur, Kunda Dixit ?
Au pouvoir depuis à peine 6 mois, le RSP (Rastriya Swatantra Party) a été confronté à ce phénomène aux dimensions épiques.
La catastrophe a mis en lumière l’incapacité des pouvoirs précédents à faire face à un changement climatique qui, certes, n’est pas principalement dû au Népal, mais que les pouvoirs publics n’ont pas su prévoir alors que les cris d’alarme d’ICIMOD (International Center for Integrated Mountain Development) repris par le Nepali Times dès 2015 n’avaient pas manqué.
Car c’est bien le dérèglement du climat qui est la première cause du torrent de boue et débris de 80 m de haut au poste-frontière de Gyiron avec le Tibet occupé par la Chine qui a tout emporté en débordant du cours de la rivière Trishuli, d’ordinaire paisible torrent de montagne. Un morceau de glace et de roche s’est détaché de la face nord du mont Langtang Lirung, à environ 5 200 m d’altitude et a plongé environ 800 mètres plus bas sur un glacier. « Sur une pente extrêmement forte, la gravité a rapidement accéléré l’eau et les débris, » selon le dernier rapport du géologue Sudan Bikash Maharjan, de l’ICIMOD, qui a estimé à 142 millions de mètres cubes le volume qui a déferlé dans la vallée. Cette masse a parcouru une distance de 20 km en à peine sept minutes.
La catastrophe a fait en Chine un nombre inconnu de victimes : au moins 43 morts et entre 260 et plus de 500 disparus officiellement, mais on sait qu’en Chine la réalité est souvent différente. Le président chinois Xi Jinping a certes ordonné « la mobilisation de tous les moyens » afin de secourir les blessés et de minimiser les pertes humaines après ce drame. Le lendemain les autorités népalaises, prévenues par celles de Chine, ont averti que le torrent mortel risquait de continuer sa course en aval. En même temps, elles demandaient aux aides étrangères de ne pas porter directement secours mais d’offrir leur assistance à une liste de besoins que les pouvoirs publics identifieraient, réaction nationaliste déjà à l’œuvre dans d’autres catastrophes.
On a cru à un séisme mais il est vite apparu que c’était la catastrophe qui avait provoqué un tremblement de terre d’une magnitude de 5,2 et non l’inverse.
Des agences de presse internationales – beaucoup d’étrangers, notamment des pèlerins indiens, se trouvaient parmi les victimes – ont rapidement fait le lien avec des risques similaires ailleurs au Népal comme dans d’autres pays himalayens.
Même le Président Donald Trump, ému par la catastrophe et sensible à la présence d’Américains parmi les victimes, s’est engagé à fournir au Népal « tout ce dont il aurait besoin. » Idem pour l’Australie, qui est passée par des organisations internationales comme le programme alimentaire mondial (PAM) et l’Inde. Le journaliste Kunda Dixit observe qu’à ses débuts comme correspondant, il fallait être conforme aux 4Ns – New, Near, Negative and North – pour être publié. Ça s’est un peu amélioré : les médias aiment les catastrophes, même au Sud…
Les inondations et les glissements de terrain sont pourtant fréquents pendant la mousson d’été (juin-septembre) au Népal et dans toute l’Asie du Sud. Mais selon les scientifiques, le réchauffement climatique, s’il n’explique pas tout, accroît leur intensité et leur fréquence.
Les fumées suscitées par l’écobuage (brûlis volontaires), la cuisson des briques, les usines qui créent un effet de serre, une circulation automobile anarchique dans toute l’Asie du Sud figurent parmi les causes de la fonte des glaciers, deux fois plus rapide dans l’Himalaya qu’au niveau du sol.
Se rendant à la semaine des Nations Unies qui permet à tous, même les plus pauvres dont fait partie le Népal de se faire entendre, le Premier ministre Balen Shah a rappelé que son pays n’était à l’origine que de 0,05% des gaz à effet de serre, mais il est de ceux qui en souffrent le plus.
La Banque mondiale a particulièrement étudié les conséquences pour l’économie népalaise. Elle estime les dommages causés par la catastrophe à environ 2,7 milliards de dollars (estimation supérieure à celle du Népal qui s’établissait à 1,81 Md USD). Les besoins de financement pour la reconstruction sont quant à eux estimés à 4,8 Mds USD par les autorités nationales.
La Banque identifie trois canaux principaux. D’abord l’énergie. Quinze équipements hydroélectriques qui avaient coûté 3,4 Mds €, et qui produisaient ou allaient produire 753 MW (soit 10,6% de la capacité installée) ont été affectés par les crues.
Ensuite la logistique et les transports : le corridor de Rasuwagadhi, endommagé, représente à lui seul 11 % des importations népalaises en provenance de Chine. Des centaines de voitures électriques chinoises qui attendaient au poste-frontière leur agrément ont été emportées.
Enfin le secteur du tourisme, qui a vu 200 de ses hôtels et restaurants frappés par les inondations tandis que les flux touristiques s’asséchaient.
Les causes réelles
Parmi les autres causes du désastre on peut citer la suie, ou noir de carbone, qui en tombant sur la glace la fait fondre à vive allure, mettant le sol à nu. L’équilibre naturel est rompu et l’Himalaya sous les gaz à effet de serre ou les dépôts de suie est entraîné dans le désastre.
Comme le signale l’écrivain Kanak Dixit, le concept de « pralaya » (annihilation cosmique) a été utilisé par les ingénieurs et politiciens népalais pour décrire la catastrophe de Rasuwa.
Mais l’économie de marché, poursuit-il, est également en cause en suscitant la concentration des populations autour des routes, donc le long des fleuves. Quant aux barrages hydroélectriques, ils ont également été installés aux mêmes endroits afin de tirer profit de la forte pente des chutes d’eau en montagne.
Il faut aussi souligner la perte du permafrost himalayen, un sujet académique jusqu’au débordement de Rasuwa mais qui est sans doute à l’origine de nombreuses catastrophes survenues depuis 2013.
.On le sait, la plaque himalayenne pousse depuis 50 millions d’années la plaque eurasienne, ce qui fragilise la montagne qui n’est pas immuable et subit depuis des siècles des inondations dues aux lacs glaciaires. La vallée de Pokhara, deuxième ville du pays, est le résultat d’un tel cataclysme survenu en l’an 1190 de notre ère (effondrement partiel de l’Annapurna) et aggravé par les dépôts sédimentaires.
Plusieurs analyses scientifiques révèlent que le changement climatique a contribué à la fonte du pergélisol qui maintient en partie la cohésion des hautes parois montagneuses et à l’amincissement des glaciers.
Il faut néanmoins être précis : attribuer une catastrophe particulière au changement climatique n’équivaut pas à dire que celui-ci en serait la cause unique. Dans un événement de cette nature interviennent la géologie, le relief, la glace, l’eau et différents phénomènes locaux de même que les activités humaines et leurs conséquences. Le changement climatique agit notamment en modifiant les conditions dans lesquelles ces risques se produisent.
Comme le dit B. Horton, doyen de l’Institut de l’énergie de Hong Kong, « la tragédie de Rasuwa s’est produite dans une région où le réchauffement est plus rapide que la moyenne, le permafrost se dégrade et les pentes des montagnes sont moins stables […] le Népal a perdu 1/3 de sa glace au cours des 30 dernières années » et cela se voit.
Localement, les villages népalais étaient traditionnellement construits en hauteur car les anciens connaissaient le risque d’inondation des fonds de vallée, utilisés seulement pour les rizières. Le modèle de développement appuyé sur les routes de bord de cours d’eau vers la Chine, en particulier quand l’Inde avait instauré le blocus en 2015 dans un Népal éprouvé par le tremblement de terre et que la « China card » paraissait une alternative, s’est retourné contre le pays.
Les habitants n’ayant pas péri ont immédiatement passé des coups de fil plus bas dans la vallée pour annoncer qu’une vague dévalant à plus de 120 km/h allait les frapper de plein fouet. Le maire du district de Rasuwa a eu 20 minutes pour avertir sa population.
Habitués aux inondations, beaucoup n’en ont pas perçu la gravité exceptionnelle. Il faudrait, comme en Suisse, un système d’alerte plus efficace.
Un problème géopolitique
Le problème est donc politique : n’est-ce pas à un État himalayen comme le Népal de convaincre ses immenses voisins – Inde, Chine, Pakistan – où se trouvent bien d’autres régions à risque, de traiter cet enjeu ? Et au-delà, n’est-ce pas aux pays riches du Nord de payer la facture quand le Népal, 52ème population mondiale, n’émet que 0.03 à 0.05 % des gaz à effet de serre ?
Le dérèglement climatique frappe l’Asie du Sud très peuplée plus encore que d’autres régions, or les Universités où l’on apprend à réaliser des infrastructures se situent le plus souvent au Nord. L’Asie méridionale est divisée, en particulier entre l’Inde et le Pakistan souvent en guerre, et incapable de s’entendre sur une politique commune en particulier en matière d’environnement alors que l’organisation commune (SAARC) a justement son siège à Katmandou où aucun sommet n’a pu se tenir depuis 2014…
Qui va payer ?
Lors de son discours devant l’ONU le jeudi 24 septembre, le Premier ministre népalais a appelé les pays de la communauté internationale à intensifier leurs efforts pour aider son pays à s’adapter à l’urgence climatique. « Le Népal a contribué à moins de 0,1% des émissions globales de gaz à effet de serre. Nous n’avons pas créé cette crise, et pourtant nous en payons le prix, » a insisté Balendra Shah devant l’Assemblée générale de l’ONU. Il a proposé de créer un « mécanisme de résilience climatique himalayen, » comprenant le Népal ainsi que la Chine et l’Inde, qui leur permettrait de partager des données satellitaires et leur expertise, de surveiller les lacs glaciaires et de renforcer les systèmes communs d’alerte.
De fait, un fonds des Nations unies pour les pertes et les dommages, créé en 2022 à la suite des inondations catastrophiques au Pakistan et après une décennie de débats houleux, n’a toujours pas effectué son premier versement et souffre d’un grave déficit de financement.
Kunda Dixit observe que son pays a doublé sa surface forestière ces trente dernières années, 25% est en zones protégées, toute l’électricité est hydraulique et le Népal arrive au 2ème rang mondial après la Norvège en pourcentage de nouveaux véhicules électriques.
Mais il faut aussi réduire l’usage des combustibles fossiles qui constituent 17% des importations : celles-ci sont financées par les virements de l’immigration (1/3 du PIB) que menace le blocage du détroit d’Ormuz.
Derrière le drame népalais ressurgit une question que trente ans de diplomatie climatique n’ont toujours pas vraiment réglée : quand certains pays ont largement contribué à détériorer le climat et que d’autres en paient les conséquences, qui doit payer la facture ?
Le paradoxe est qu’en même temps a été instauré un mécanisme juridique pour que la reconnaissance des dégâts ne signifie pas automatiquement celle d’une dette et que, pour financer les victimes, on ne transforme pas les grands émetteurs historiques en débiteurs responsables.
La catastrophe népalaise pourrait constituer le premier « vrai test » pour les coordonnateurs de ce fonds expliquait au magazine environnemental Drilled le chef-négociateur du Népal pour le climat. « Ce fonds international est-il prêt à répondre lorsque se présentent des pertes et des dommages à une telle échelle ? »
Le directeur général de l’Autorité nationale de réduction et de gestion des risques de catastrophe a indiqué que le gouvernement prévoyait de déclarer les zones riveraines et autres zones touchées par la catastrophe « impropres à l’habitation. » Il a également précisé que le gouvernement sélectionnait actuellement des sites sûrs pour un relogement à long terme et s’employait à relocaliser les écoles, les hôpitaux et d’autres infrastructures. Cela coûtera cher et il compte demander l’aide du Japon, habitué aux catastrophes.
Enfin, le gouvernement prévoit de lancer dès l’exercice 2026 une opération de grande envergure visant à vidanger quatre lacs glaciaires situés en haute montagne avec l’apport du Fonds vert pour le climat et du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).
Yves Carmona